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La familia grande

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C'est l'histoire d'une grande famille qui aime débattre, rire et danser, qui aime le soleil et l'été. C'est le récit incandescent d'une femme qui ose enfin raconter ce qui a longtemps fait taire la familia grande. Camille Kouchner, 45 ans, est maître de conférences en droit. La Familia grande est son premier livre.Camille Kouchner, 45 ans, est maître de conférences en droit. La Familia grande est son premier livre.

Année:
2021
Editeur::
Éditions du Seuil
Langue:
french
Fichier:
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Au rythme de tes hanches (French Edition)

Année:
2021
Langue:
french
Fichier:
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2

Le puits du fou

Année:
2021
Langue:
french
Fichier:
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Certains prénoms ont été changés par l’auteur.




ISBN 978-2-02-147267-7





© ÉDITIONS DU SEUIL, JANVIER 2021





www.seuil.com




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





À Marie-France.

Pour Tasio, Elsa et Elias,

et tous leurs cousins et cousines.





Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.

Victor Hugo, « À Villequier »,

in Les Contemplations





TABLE DES MATIÈRES




* * *





Titre




Copyright




Dédicace




Partie I




Chapitre 1




Chapitre 2




Chapitre 3




Chapitre 4




Chapitre 5




Chapitre 6




Chapitre 7




Chapitre 8




Partie II




Chapitre 9




Chapitre 10




Chapitre 11




Chapitre 12




Chapitre 13




Chapitre 14




Chapitre 15




Chapitre 16




Partie III




Chapitre 17




Chapitre 18




Chapitre 19




Chapitre 20




Chapitre 21




Chapitre 22




Chapitre 23




Chapitre 24




Chapitre 25




Chapitre 26




Chapitre 27




Chapitre 28




Partie IV




Chapitre 29




Chapitre 30




Chapitre 31




Chapitre 32




Chapitre 33




Chapitre 34





I





Ma mère est morte le 9 février 2017. Toute seule à l’hôpital de Toulon. Dans son dossier médical, il est indiqué : « elle décède en présence de ses proches », mais aucun de ses enfants n’était là.

Ma mère, toute petite dans son lit d’hôpital, est morte sans moi. Et je dois vivre avec.



Trois semaines auparavant, elle avait appris qu’elle avait un cancer. Trois semaines d’examens qui ont mené à cette décision absurde : on l’opère. Une segmentectomie basale, on retire la tumeur. Soyez tranquilles. Elle m’avait écrit : « Ne t’inquiète pas, je ne suis pas seule. »

Ma mère s’est échappée. On a arrêté ses soins, appellation vaine, sans me demander mon avis, sans attendre que je vienne lui tenir la main. On a arrêté ses souffrances en lui arrachant le cœur. On l’a empêchée d’entendre les mots de ses enfants, mots d’apaisement ou de courage, mots d’au revoir, mots d’amour. Ma mère s’est laissée mourir, loin de moi.

J’écris ces mots des années plus tard. J’écris « ma mère est;  morte » mais, à ce moment précis, je ne ressens pas son absence. Bien sûr, j’ai la gorge nouée, les larmes affleurent, mais l’arrachement est irréel.



Ma mère, je l’ai perdue mille fois, cette fois-ci je ne la perdrai pas.



*

Ses yeux, peut-être.

« Les yeux. Est-ce qu’on peut prendre ses yeux ? » Je renvoie la question à mes frères. Échanges de textos. « Visiblement, tout est pourri sauf les yeux. Les poumons, le cœur, le foie, personne n’en veut. Mais les yeux, ils les prendraient bien. Vous êtes OK ? On refile les yeux de maman ? Et puis, qu’est-ce qu’on fait ? Luz demande si on est d’accord pour qu’elle soit enterrée à Sanary. On dit quoi ? C’est ce qu’elle aurait voulu, non ? » Plus le temps de réfléchir. Répondre immédiatement, pour faire céder les questions, qu’elles cessent. « Oui, oui, OK, si tu crois que c’est bien, oui, oui, OK. »



De la montagne où je me suis éloignée, je règle les derniers détails de l’enterrement de ma mère. Luz, ma petite sœur, est à l’hôpital, à Toulon. Au téléphone, elle m’explique : « Jean et pull à capuche bleu ciel qu’elle aimait bien. T’en penses quoi ? T’imagines s’ils lui mettent une culotte ? Je leur dirais : “Pas question ! Ma mère n’a jamais porté de culotte ! Vous êtes dingues ou quoi ! On vérifiera !” »

On le sait, Luz et moi, cette histoire de culotte, ça fait de nous des orphelines particulières. Pour nous, les filles, perdre notre mère, c’est la crainte de voir se dissoudre ces souvenirs-là. C’est risquer d’oublier un jour l’image d’elle, accroupie dans les herbes de Sanary, poussant des soupirs de bonheur. Tous les soirs, « Les enfants, c’est l’heure du pipi dans l’herbe ! », pour dire « On va se coucher ». Sur le chemin de la Ferme, toujours au même endroit, « le cul à l’air, toutes ensemble, quel délice ! Profitez des brindilles, les filles ! Quelle chance de ne pas être un mec ! ». Entre ma sœur et moi, un langage commun, des regards échangés pour demain, pour la vie d’après avec nos filles, faudra essayer. Rester des sans-culottes !



*

J’ai laissé mes enfants à leur père. Je descends dans le Sud avec mon frère Victor. Direction Toulon.

Dans le TGV, les cris des petits, les téléphones portables, les gens qui déjeunent, l’agitation. 42 ans, tous les deux face à face, mon jumeau et moi, nous ne nous parlons qu’avec les yeux : Tu crois qu’on va y arriver ? Je t’aime. Je suis là. Qu’est-ce qu’on fout là ? Le pire jour de notre vie est arrivé.

Victor conduit jusqu’à Sanary. Hôtel La Farandole au bout de la corniche, juste après la plage des « pieds dans l’eau », celle où, petite, je me suis fait piquer par une méduse. Cet hôtel, on l’a toujours vu. De loin, il nous a toujours impressionnés. Je me suis dit que ce serait bien, qu’on avait un lieu où aller.

La veille, j’ai appelé la réception. « Pour combien de nuitées ? » Voyons… Aller à l’hôpital pour vérifier que c’est bien notre mère qu’on enterre, récupérer ses affaires, dormir. Une nuitée. L’enterrer, repartir. Inutile de prendre racine. « Une nuitée seulement, s’il vous plaît. » Une phrase que j’aurais préféré ne jamais avoir à prononcer. Accent chantant du Sud, sourire au bout du fil : « C’est un petit séjour, alors. Vous venez pour affaires ? » Un « Non » suffira. Comment dire, sinon ?



*

On arrive. On s’installe. On repart. Faut pas traîner. Direction l’hôpital Sainte-Musse de Toulon. On y retrouve Colin et Luz, mon grand frère et ma petite sœur.

Pas franchement fringants, pas tout à fait frais, largement paumés, mais, pour une fois, rassemblés. Accolades et silence. Regards suspendus. Inutilité des mots. Le ciel lourd. Chacun guette sans doute la réaction de l’autre, personne ne sait faire avec cette peine. On se sourit très doucement.



Comme un groupe de rock reformé, un peu décrépit, on déambule dans l’hôpital, on cherche la morgue.

On y est. Un « Et vous êtes ? » nous explose en pleine tête.

Les mots se détachent de ma bouche, ma langue frappe contre mon palais. On m’entend à peine. « Les enfants de Mme Pisier. On est ses enfants. » Le planton garde le même ton, lui aussi a l’air crevé : « Elle n’est pas là. Non, pas chez moi. Pas de Mme Pisier. Je n’ai pas de Mme Pisier. Je suis désolé. » Voilà qui est osé. Ma sœur tente autre chose, son nom de femme mariée. Trouvée, notre mère égarée ! Suffisait de changer d’identité. « Vous pouvez entrer. J’ai tenté de l’arranger mais c’était pas gagné… » En effet.



J’ai eu tellement peur d’entrer dans cette pièce. J’ai eu tellement peur qu’elle soit réveillée, peur qu’elle soit défigurée, peur qu’elle refuse de m’entendre lui parler, peur de ne pas réussir à pleurer, peur qu’elle oublie que j’étais sa fille et qu’elle m’interdise de l’approcher.

Chacun son tour, l’un après l’autre, on est allés vérifier. Quoi ? Je ne sais pas. Chacun d’entre nous est entré, a pleuré, et puis s’est éloigné. Moi je l’ai embrassée beaucoup, beaucoup, énormément, sa peau si douce et glacée, et puis je lui ai demandé pardon. Longuement.



*

Où est l’ascenseur, le service d’oncologie ?

Dans l’hôpital, des zombies qui cherchent les affaires de leur mère.



Cette fois-ci, on ne se trompe pas. « On vient récupérer les affaires de la mariée. » Un groupe de rock au taquet !

Une jeune infirmière pousse un chariot sur lequel est posé un énorme sac-poubelle : « Voilà, j’ai rien trouvé de mieux. Merci de regarder de suite si ses affaires sont toutes là. » Le sort tombe sur le plus vieux.

Colin ouvre le sac. Violents effluves du parfum de notre mère. Rockers complètement shootés. Pas marrant, le décompte. Commençons.

Notre frère attrape un premier objet et nous regarde, embarrassé. « Une télécommande ? C’est quoi cette télécommande ? » La vingtaine à peine, le Midi enthousiaste met fièrement fin à nos interrogations : « C’est la politique de l’hôpital. » Grand sourire. « La télécommande suit le patient. Elle est où, votre maman ? » Mes frères, ma sœur et moi, pour une fois en chœur, nos cœurs écœurés : « Elle est morte ! Combien de fois il faut le répéter ! »

Bon, allez… Son téléphone, ses fringues, son ordinateur, des livres… Il est tard, allons-nous-en, demain, grosse journée !



Nous dînons sur la plage. À table, ce qu’il reste de nous : un aîné, Colin, deux jumeaux, Victor et moi, deux adoptions, Luz et Pablo. Cinq en tout. Fierté de ma mère : « Cinq enfants, deux accouchements. Qui dit mieux ? ! » Un groupe de rock un peu cabossé.

Ma cousine Rose est là aussi. Demain, elle assistera à l’ouverture du caveau familial. Timothée, son frère, a préféré ne pas venir. Je le comprends. Marie-France, leur mère, enterrée là, se retrouvera au grand air. Avait-on le choix ? Les sœurs Pisier ont épousé des cousins germains. Quelle connerie, tout de même, d’avoir accepté de les laisser si loin de leur propre mère et de Paris ! Si loin de nous. Dans le caveau de la famille de leur mari. Qu’est-ce qui nous a pris ?

Grande tablée au resto. Les copains de ma sœur sont quasiment tous là, ceux qu’elle appelle « mes couz ». Ses « cousins », enfants des copains de ma mère. Ils sont doux, gentils et tristes. Ils sont là, avec nous, mais je ne les entends pas. Le père de Rose passe aussi. Mon oncle vient nous embrasser.



*

Le lendemain, jean et gros pull. S’extirper de La Farandole. Retourner à la morgue avec mes frères et ma sœur. Aller chercher notre mère.

Avant cela, Colin, Victor et moi demandons l’autorisation de passer à la propriété, à la Plaine du Roi, dernière demeure maternelle. On a une heure. On peut aller dans sa chambre, mais on est prévenus : « Tout ou presque a déjà été distribué. »



Une heure dans la propriété, une heure dans la chambre de notre mère à l’étage, ses amis sur la terrasse, attablés, qui ne nous voient pas et continuent de discuter.

Une heure dans la propriété, enfermés dans cette chambre comme des cambrioleurs, des rapaces qui viendraient tout fouiller.

Une heure dans la propriété, pendant laquelle mes frères cherchent des souvenirs de notre mère. Plus aucune photo, plus aucune lettre.

Je prends un pull, un T-shirt, son parfum, deux trois broches en toc.



Cette fois pour toujours, quitter la propriété.



On file à la morgue. À nouveau, se dépêcher. Convoi des cinq enfants.

Dans la petite pièce aseptisée où pour la dernière fois je touche la peau de ma maman, la vie lente encore s’étire. Gilles, le frère de ma mère, et Cécile, son amoureuse, avec nous, dans le silence, sont venus fermer le temps. Chacun prend le bras de l’autre. L’air est rare. La pièce est minuscule pour cinq enfants et deux survivants. Une branche de mimosa dans le cercueil. Le planton fatigué nous interroge : « J’imagine que le mimosa part avec madame… »



Silence dans la voiture. Toulon-Sanary. On suit le corbillard. Prudemment.



L’autoroute de l’Esterel. Ma mère la détestait tellement. Petits, elle venait nous chercher près de Fayence, où nous passions le mois de juillet avec notre père. Rares moments où elle conduisait sur de longues distances. Bien obligée. Elle organisait le voyage comme un jeu : première étape, jusqu’à l’entrée de l’autoroute ; deuxième étape, le péage de sortie ; troisième étape, arrivée à Sanary. À chaque fois, trophées-baisers. Pendant tout le trajet, comme un rituel, Alain Souchon martyrisé par nos voix enjouées, libérées de l’avoir retrouvée : « On avance à rien dans ce canoë… Tu ne pourras jamais tout quitter, t’en aller… » Canon professionnel ! Et enfin l’arrivée à la propriété. « C’est gagné ! Votre mère est une championne. Quelle chance vous avez ! » Quel soulagement surtout qu’elle soit venue nous chercher.



*

Cimetière de la Guicharde. Avec Colin, pipi dans l’herbe, arrêtez tout ! Et puis un pied devant l’autre. Descendre la rue, passer le rond-point. Les voir, au loin. Se rapprocher. Les amis de ma mère. Une masse. Ces gens qui, pour la plupart, à un moment, ont été mes parents : Luc, Zazie, Janine, Geneviève, Jean… mon père. Ils ont l’air occupé, s’embrassent et s’enlacent, mais restent détachés de nous, sur le côté.

Pour moi, personne. Mes amis, nulle part. Je n’ai pas eu le temps de leur dire. Leur dire ma peine et ma terreur, mon cœur en feu et la glace dans mes os. Leur dire le vertige qui serait le mien, ce cauchemar de descendre l’allée du cimetière, d’y croiser le regard de ces gens que j’ai tant aimés et qui se sont éloignés. Comment pouvais-je savoir, moi ? On n’enterre sa mère qu’une fois.



À l’entrée du cimetière, je me perds dans quatre mètres carrés. Dans mon œil, un parterre de corps désordonnés. J’en bouscule un. Je lève la tête. J’embrasse Luc, surpris et peut-être attendri. Luc a rencontré ma mère à l’université. Philosophie et science politique. Luc me connaît depuis longtemps. Il m’envoie un « Te voilà, mon p’tit lapin » qui, l’espace d’une seconde, me fait beaucoup de bien. Je le prends dans mes bras, pour tenter de l’apaiser lui aussi.

Je cherche quoi faire. Je cherche mes frères. Je suis terrifiée. Comme si j’avais foiré l’organisation du concert et qu’ils étaient tous là à m’attendre avec des tomates et des quolibets. Autour de moi, on s’écarte. Dans un silence sourd et hostile, la foule préfère me faire de l’air. Rien à faire. J’étouffe, comme ma mère.



Le corbillard prend l’allée centrale. Il est temps d’y aller. J’attrape le bras de Pablo, mon petit frère, je prends celui du grand, de l’autre côté. En ligne, on se serre. Victor, Luz, Colin, moi et Pablo. Esseulés. On avance. ¡ Adelante ! Derrière nous, personne. Cette masse de gens qui ne sont plus personne, cette masse comme s’il n’y avait personne. Cette masse de gens, comme une liste de prénoms.

Au milieu de ce rien, au loin, le mari de ma mère, le père de Luz et Pablo, se suspend au bras de Boris. Il s’arrime à l’amoureux de sa fille. Entourés de certains des amis d’hier et de ceux d’aujourd’hui, au cœur de l’allée, les deux hommes marchent comme des mariés.



La mort devant, la mort derrière. À l’avant de la procession, notre groupe de rock avance lentement. Comme dans un slow, frères et sœurs collés. On rit entre trois sanglots. Pour se faire du bien. Pour surtout ne pas tomber. « Qui a pensé à la télécommande ? Déconnez pas ! Les Feux de l’amour ! Faut absolument qu’elle puisse mater la télé », « Merde, on n’a pas vérifié la culotte ! T’imagines s’ils lui ont mis un soutien-gorge ? », « Le mimosa, c’est qui, si c’est pas toi ? ».

Le corbillard s’arrête. La masse derrière nous se déploie, en face et sur les côtés. Comme des Indiens sur la colline, prêts, au moindre signal, à attaquer la diligence.

Nous restons seuls, tous les cinq, à côté du cercueil de notre mère, tout près de notre tante dont le caveau est grand ouvert. Ma cousine approche, on se serre encore. Je dis : « Ma maman m’appelait “mon Camillou”. Qui m’appellera “mon Camillou”, maintenant ? »



*

Comme en lévitation, j’assiste à cette cérémonie sans y participer. Je pense à mes enfants. Dans ma tête, j’essaye d’entendre leurs voix : « Maman, pourquoi on n’est pas là ? » Je m’accroche vainement à mes frères, comme s’ils pouvaient se substituer à eux.

Un Monsieur Loyal ouvre les hostilités : « Julien Clerc, comme l’ont voulu ses enfants, suivi d’une prise de parole des amis de la défunte… »

« On s’en fout, ma Doudou, on s’en fout […] / Un beau jour / On mourra, ma Doudou […]. »

Mon regard se porte vers ces gens unis et loin de nous. On dirait qu’ils appellent quelque chose, on dirait qu’ils attendent que je m’effondre, on dirait qu’ils voudraient que l’on regrette et que l’on disparaisse.

Les discours sont vides, ceux qui les prononcent hypocrites ou mal renseignés. Ma mère et la science politique, ma mère et la direction du Livre, ma mère et son féminisme, ma mère et la liberté sexuelle… Tellement long, tellement con. Celle qui nous fait la leçon « dans l’espoir, dit-elle, de nous aider à mieux comprendre » qui était notre mère débite un laïus égocentré et mal écrit. Mes frères et moi trépignons, Pablo quitte les rangs. Tout est faux, sans aucun intérêt. Affadi, décharné. À désespérer.



La cérémonie prend fin. Enfin.

Luz, Pablo, la plupart des amis de ma mère retournent à la Plaine du Roi, à la maison. Un hommage, à leur manière, y est sans doute organisé. Colin, Victor et moi rentrons à Paris. Chacun de son côté. Groupe de rock éphémère. Je prends le train de nuit de 22 heures. Avant cela, un dernier verre, sur le port de Sanary, au Nautique, son bar préféré.



*

À l’enterrement de ma mère, le souvenir des fleurs partout et de ces gens que j’ai longtemps aimés. À l’enterrement de ma mère, le souvenir de ces gens au loin, qui ne se sont pas approchés. Ceux de l’enfance, du Sud, de la famille recomposée. La familia grande.





Quand j’étais petite, ma mère m’incitait à l’appeler par son prénom : Évelyne. « Évelyne, Andrée, Thérèse, Antoinette. Tu te rends compte ? Andrée ! » Je la regardais rire, je guettais ses sourires. Je traquais son regard. Je l’aimais tellement.

Plus forte que tous, si intelligente, mon Évelyne était aussi la plus douce. Ses toutes petites mains tachées de soleil, le creux de son cou où j’aimais poser mon front. Elle disait que l’important c’était de se parler, que tout s’expliquait, que la télévision était une fenêtre sur le monde, la liberté la valeur suprême. J’avais le droit de tout faire tant que j’étais responsable. Et je serais responsable si je tentais de comprendre. Comprendre tout, tous, et tout le temps.

Nous pouvions passer des heures à décortiquer le monde. Elle cherchait ma confiance, elle me donnait la sienne. Peu importaient nos différences, nous étions une, dans la même équipe.



*

Années 80. Retour à la maison après l’école, avec la nounou. Cinq francs par jour pour acheter des bonbecs. Remonter la rue Madame, la rue d’Assas, et enfin les bras d’Évelyne, ses câlins.



Je poussais la porte de son bureau. Je la trouvais fumant cigarette sur cigarette, les pieds, ses petits pieds, posés sur une poubelle pour avoir les jambes surélevées.

Ma mère, mon Évelyne, était toute petite. Elle trichait. 1,58 mètre, disait-elle. Pas vrai. On pouvait enlever au moins deux centimètres. Ses yeux bleu clair, ses cheveux blonds, l’odeur de sa peau, mélange de cigarettes et de soleil, ma respiration.

Je faisais le tour du bureau. Elle arrêtait d’écrire, me demandait comment s’était passée ma journée, avide d’anecdotes et de bonnes notes. Elle voulait savoir comment allaient mes copines, comment s’était comportée la prof, si ce qu’on m’avait appris était intéressant.

Cinq minutes, dix minutes adorées avant que je ne la laisse à ses écrits, à ses recherches et à ses clopes.

Elle me semblait toujours passionnée, rédigeait sans relâche. L’histoire des idées politiques. Proudhon, Montesquieu, Rousseau, Hobbes. Marx et les marxistes, Frantz Fanon. Léon Duguit aussi.

Elle m’expliquait tout, insistait sur les nuances, rendait les choses essentielles. Elle me montrait pourquoi il était si important qu’elle, une femme, s’y attelle. Nous étions complices, féministes, engagées chacune dans son âge.

Puis je filais faire mes devoirs, premier devoir. Ce n’est qu’après que j’avais le droit d’inventer. Je travaillais doucement, consciencieusement, pour la rendre fière et parce que, grâce à elle, j’aimais ça. Chacune à son bureau, chacune les pieds sur une poubelle.

Sa porte restait fermée mais je savais qu’elle était là. De l’autre côté du mur, je vivais sa puissance, son envie de comprendre et d’expliquer.



Je prenais mon bain, en grande discussion avec la baby-sitter. Les provocations maternelles avaient, peu à peu, conquis Ursula. Ma nounou fraîchement débarquée de Pologne, catholique maltraitée, abdiquait dans la jouissance. « OK, Ursula, tu vas chercher les enfants à l’école, tu me les ramènes avec leurs bonbecs mais après tu files. Au boulot ! À ton âge et quand on le peut, c’est sur les bancs de la fac qu’on va. » Inscription immédiate, lettres modernes. Ursula deviendra professeure des écoles et, toute sa vie, restera ma grande sœur, l’une des nombreuses protégées de ma mère.



Après le bain, la porte s’ouvrait encore. Une dernière cigarette au bureau, le temps pour nous, à nouveau, de réfléchir ensemble. Mes copines, sa mère, sa sœur, Che Guevara, l’enseignement supérieur, Mitterrand, mes frères… Les petites et la grande Histoire. Dans le sourire de ma mère.



*

L’heure du dîner, chacun son problème. « Faites-vous à manger. Surgelés. Ne perdons pas de temps avec ça. Tâches domestiques, tâches sans délices. »

Les mardis soir, Dallas. Mes frères et moi autour de notre mère. Sue Ellen, JR. Chacun y va de son commentaire. On discute de l’Amérique, de l’impérialisme, on discute des chevaux, de l’enfance, on discute des couples, des hommes et de l’argent.



Je dois tout faire seule, mais je sais que rien n’est laissé au hasard. Ma mère ne m’emmène pas au cinéma, ni au théâtre, mais se réjouit quand j’y vais. Elle me trouve ridicule de vouloir faire de la danse et du piano mais chérit l’idée que je trouve, sans l’aide de personne, des choses qui me passionnent. Nous sommes un duo et nous sommes chacune. Nulle ne doit imposer à l’autre sa vision du monde. Elle hait le patriarcat, les principes qui ne sont que des manières. Elle nous apprend à déceler les fausses intentions, la superficialité. Elle aime la politesse à condition qu’elle soit empreinte de générosité.

Mes amis l’adorent. « Ta mère est super sympa ! Chez toi, on a le droit de dire ce que l’on pense. Tu as vachement de chance… Il n’y a jamais d’ordres, jamais de réprimandes. Ça hurle, ça argumente, mais ça rigole tellement. » C’est vrai que ma mère les connaît tous. Elle s’intéresse à chacun. Pour cela, elle ne passe pas par moi mais s’adresse directement à eux. Ils se parlent. « Viens, on va embrasser ta mère dans son bureau. » Ils rient. « Alors, Aurélien, ton père et ta mère se marrent toujours autant ? », « Dis-moi, Charlotte, où en es-tu de ton Journal ? », « Savez-vous que les femmes n’ont pu signer un chèque sans l’autorisation de leur mari qu’en 1965 ? ».



Ma mère chante Julien Clerc et Alain Souchon. Elle me parle espagnol tout le temps. Elle connaît par cœur les poèmes d’Antonio Machado et, comme une rengaine, m’assène : « Camilita, no hay camino, se hace camino al andar. / Golpe a golpe, verso a verso. » Elle me raconte Allende, Castro et Camilo Cienfuegos. Et ses vacances à Séville au début de l’adolescence. Premiers émois malgré son éducation religieuse. Elle fond de délice à l’écoute de l’album de Joan Baez : Gracias a la vida que me ha dado tanto… « Quelle conne, quand même ! »



Quand j’ai 6 ou 7 ans, je dévore la Comtesse de Ségur. Elle se fout de moi : « Camille et Madeleine sont des nunuches. Il n’y a que Sophie qui vaille le coup. S’il te plaît, planque-toi quand tu lis des trucs pareils ! »

Ma mère ne m’a que rarement tendu un livre. Elle préférait me regarder faire. Lira-t-elle ? Dansera-t-elle ? Chantera-t-elle ? On verra bien. C’est sa vie, pas la mienne. Elle vibre quand je découvre Aragon. Hugo aussi. Elle s’ennuie quand je lis Flaubert. Plus tard, elle se réjouit lorsque je découvre Nizan. Aden Arabie, bien sûr, mais aussi La Conspiration : « […] pas un soir à vingt ans où l’on ne s’endorme avec cette colère ambiguë qui naît du vertige des occasions manquées. […] Un camarade de Laforgue venait de se marier à vingt ans ; ils parlaient de lui comme d’un mort, au passé ». Nous rions de cette tension permanente entre révolte nécessaire et douceur de la contemplation. Tout est source de jouissance. Chaque difficulté, même. Gide, par exemple. Elle adore qu’à 20 ans je fulmine en lisant La Symphonie pastorale alors que Les Nourritures terrestres l’ont fascinée au même âge. Elle aime que je la continue.



Pour elle, l’éducation n’est pas la transmission. « Mon Camillou, qui suis-je pour prétendre transmettre quoi que ce soit ? L’enfer, c’est les autres, non ? – Mais mon ennemi est intérieur, maman. Guide-moi. – L’éducation, c’est permettre les questions, faire advenir la critique, ouvrir aux choix. Pour ça, donner confiance, rien de plus. Caminante, no hay camino. »

Bonheur maternel lorsque, inscrite en thèse, je découvre Alain : « Penser, c’est dire non. » Pourquoi j’en tremble ? Comment le sait-elle ? Elle rit. « Bien sûr, mon Camillou. Mais tu verras, c’est dur. »



*

Évelyne est l’une des premières femmes agrégées de science politique et de droit public. Elle lutte. Elle lutte pour mettre du relief dans sa vie. Elle se prend au jeu, se passionne et impressionne.

À 16 ans, je me glisse dans l’un de ses amphis. Ma mère, toute petite, du haut de cette chaire immense, ses yeux, sa voix dans le micro. « Les spécificités du guevarisme » à Paris I. Je voudrais comprendre, comprendre comment une femme aussi percutante ne dirige pas le monde, comment autant de savoir peut risquer de s’éteindre dans l’écho d’un amphi. J’entends ses étudiants. Ils l’admirent. Je suis fière. Je l’attends à la sortie. Elle rit. « Viens, on s’tire ! J’ai été excellente ! Dépêche, avant qu’ils ne découvrent l’imposture ! »



Ma mère, mon Évelyne à moi, ne mise que sur l’intelligence. Celle de son étudiant de première année, de sa fille à 5, 8 ou 16 ans. Elle appelle la discussion, essaye de convaincre, et présuppose toujours, chez ses interlocuteurs, les plus hautes qualités. Mais elle fuit l’Institution. L’Université et ses robes longues de professeurs vantards l’insupportent. Carrière, échelons, cooptation, elle hait les manipulations. Elle me dit : « Je ne sais pas comment le personnel administratif les supporte. Impostures et fatuité. » Elle en admire quelques-uns. Ils sont peu nombreux.

Je me souviens de ses éclats de rire mêlés de colère lorsque, inscrite en première année, je lui racontais le spectacle de ce petit professeur qui mettait grand soin à revêtir une toge pour lire son manuel d’histoire du droit à un amphi anesthésié. Et son exaspération aussi de savoir que mon prof de droit civil commençait chacun de ses cours en hurlant : « La loi, c’est la loi ! » Mise en scène de la droite conservatrice, ennui mortel d’étudiants subissant les cours d’agrégés sans profondeur.



J’attends les dîners à la maison, les copains de ma mère, ceux avec lesquels elle rit. Ma mère joue avec les mots, construit des jeux de mots, s’amuse des lapsus, argumente. Elle adore ça. Elle séduit les hommes à coups d’idées, conspue les machos, leur retourne le cerveau.

Ma mère se tait aussi. Elle écoute. À table, en colloque, en soutenance, elle laisse une chance au silence. À son bureau quand je lui parle, penchée sur moi dans mon lit quand elle caresse mon visage. Son regard bleu se tourne, sa tête se penche un peu, son œil est doux. Elle m’entend. Force de caractère. Rester calme, faire advenir la raison. Maman maïeutique.



Une fois seulement, je l’ai vue reculer. Ma mère a quitté mon père pour ne plus subir ses absences : « J’en ai marre des héros ». Il a hurlé, il a pleuré. Elle a tenté de lui expliquer puis a renoncé. Ma mère m’a protégée, ensevelie sous la douceur et les mots. Elle a refusé de me cacher la vérité et a posé ses yeux dans les miens. « Il crie mais je suis plus forte que lui. Bien sûr que je devrais l’aimer au nom du vieux monde, mais tu me veux libre, non ? Tu verras, je te le promets, j’y arriverai mieux sans lui. Je serai heureuse. Regarde-moi. »

Mon Évelyne incline légèrement le regard, plisse les yeux, elle sait tout.





Ma mère est née en Indochine en 1941.

Enfermée dans un camp japonais, pour se nourrir Évelyne mangeait de l’herbe, sur l’injonction de sa propre mère. Je n’ai jamais compris pourquoi. Elle ne me l’a pas vraiment expliqué. En vrai, on s’en foutait.

Elle me disait : « Fuis la famille. » Elle riait avec moi des simagrées de ceux qui, par convenance, singent l’amour. Dans son regard souvent : Celui-ci est un idiot, l’autre m’amuse. Viens, ma fille, courage, fuyons. Nous n’appartenons qu’aux groupes que nous choisissons.



Par un manque de curiosité solidaire, je n’ai presque rien su de mon grand-père. À peine quelques approximations, à peine quelques contradictions. Des anecdotes.

Haut fonctionnaire né en 1910, Georges, le père de ma mère, a navigué de poste en poste. J’aurais du mal à dire ce qu’il faisait. Ce que je sais c’est qu’il était « aux responsabilités ». Il œuvrait dans la haute administration.

Ma mère m’a tout simplement demandé de détester son père : « Il est resté en poste durant toute la période pétainiste, il a refusé de s’en excuser. Mon père était maurrassien. Un sale facho. Tu te rends compte ? »

À 7 ou 8 ans, je savais ce que la Collaboration signifiait. Mais Maurras ? Un salaud, sans doute. Je ressentais la violence et la honte. L’abjection et le rejet. Mais je ne comprenais pas la haine de ma mère, son intensité. Quel âge avait-elle quand elle a compris ce qu’avait fait son père ? Que s’est-il passé ? Bien sûr, j’avais le droit de demander. Pas d’interdiction : « Il est interdit d’interdire, mon Camillou ! » Mais je n’en faisais rien. J’étais galvanisée par l’insurrection maternelle. Pas question d’être infidèle à ses choix. J’étais si fière de notre complicité. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

Petite, ma mère me désignait le Mal et, avec bonheur, je le combattais. La main dans celle de ma mère, je courais.



*

Du couple de mes grands-parents sont nées ma mère, puis sa sœur, Marie-France, de deux ans et demi sa cadette. Après l’Indochine, la famille s’installe en Nouvelle-Calédonie. En 1950 naît Gilles, leur petit frère. Sur l’île, les enfants bénéficient de l’aura de leur père et partagent l’adoration de leur mère. Enfance dans la belle société. Chevaux et jolies robes. Plonger, nager. Les filles, déjà, nourrissent une folle complicité.

Paula, la mère, était une femme magnifique. Elle ressemblait à Marilyn Monroe, icône familiale. Elle était son portrait. Sa photo en robe blanche à côté de celle de l’actrice. Incroyable ressemblance. Incroyable mise en scène, surtout.

Au sujet de sa mère, Évelyne était intarissable. « Paula était une femme libre. Imagine ! Dans les années 50, elle a découvert Beauvoir quand elle se traînait un mari conservateur. Mon père était ultra autoritaire. Ma mère l’a quitté une fois, a trouvé qu’elle avait mal divorcé, l’a ré-épousé et a, à nouveau, divorcé. Beaucoup mieux, cette fois-ci. » Lorsqu’elle me racontait ma grand-mère, ma mère soulignait ses idéaux : « À la fin des années 50, Paula a fait exploser les conventions bourgeoises. Elles lui garantissaient pourtant confort et renommée. Ma mère a fui son mariage ; elle ne supportait plus les conneries de son mari, et, avec elles, la société calédonienne, qui n’entendait rien au deuxième sexe. Elle est partie au nom de la liberté, de la liberté des femmes. Elle a eu cette énergie, cette détermination, celle de ne pas attendre d’être désirée, celle aussi qui défait la famille institutionnalisée. J’étais si contente au deuxième divorce ! Débarrassée de mon père ! »



La liberté, les femmes, le couple, l’infidélité joyeuse, la modernité intelligente. Petite, j’étais bercée par ces histoires. Ma mère, quand on était toutes les deux, insistait : « Quand Paula m’a expliqué comment avoir un orgasme à cheval ou à vélo, j’étais à peine pubère ! Elle élevait ses enfants à sa manière. Dans cette micro-société insulaire, elle passait pour une vraie dingo. Moi, je la trouvais incroyablement courageuse. »

La photo des trois enfants sur le mur de la rue de Vaugirard, dernier appartement de ma grand-mère, avait de quoi surprendre. Ils avaient tous l’air déguisé. On y voyait ma grand-mère sublime en maillot, ma mère blonde et sage, ma tante cheveux ultra courts et tout frisés comme un petit garçon, et mon oncle avec de longues boucles blondes et un genre de truc à smocks.



*

« Mieux divorcée », ma grand-mère quitte la Calédonie, ses trois enfants sous le bras. Le voyage est interminable. Pour la seconde fois, des semaines de bateau, le Résurgent. Les vagues. Le mal de mer. L’ennui.



À Nice, il faut tout réinventer.

Ma grand-mère se retrouve mère célibataire et sans métier. Mais qu’à cela ne tienne ! Elle prend des cours de dactylo et finira directrice commerciale de la boîte qu’elle intègre. En ce temps-là et d’après le récit qu’elle m’en fait, ma mère se cache de ses camarades de classe pour manger la baguette qui lui tient lieu de déjeuner. Elle veut faire honneur à sa mère, ne montre pas les choses et leur dureté.

Là, Paula fait voler les derniers carcans de sa vie bourgeoise. Comme ma mère après elle, ma grand-mère dénonce l’entrave planquée sous l’utile. Elle déteste les soutiens-gorge. Elle déteste les culottes. Elle n’en porte jamais. Les filles abandonnent robes et escarpins. Avec leur mère, elles ne seront plus jamais des « cuculs entravées ».



Elles font surtout tourner les têtes. Plus que les conquêtes, elles multiplient les propositions. Elles font preuve d’une arrogance sexuelle stupéfiante. Elles sont belles, intelligentes et terrassantes. Aujourd’hui encore, les quelques amis niçois que je croise me parlent de la beauté et de la facétie des sœurs Pisier. Ma mère m’expliquait : « Tu comprends, j’ai fait l’amour à l’âge de 12 ans. Faire l’amour, c’est la liberté. Et toi, qu’est-ce que tu attends ? »

J’étais très impressionnée. À 11 ans, je m’évertuais à séduire tous les garçons du collège, ma mère et ma tante pour modèles. Je roulais des pelles et j’invitais à danser. Dans un sourire, je faisais la leçon à mes copines coincées : « Le sexe est un jeu, pas un enjeu ! » Bientôt, j’affrontais l’opprobre et peut-être la jalousie des enfants de mon âge, mais je faisais mine de m’en ficher : « Pas grave. L’indirect prix de la maturité. Je me suis renseignée : la liberté coûte cher, ce n’est pas une nouveauté. »

Quelques années plus tard, c’était au tour de ma tante de se moquer : « Comment ? À ton âge ! Tu n’as toujours pas vu le loup ? » Et elle organisait des rencontres avec des garçons improbables qui avaient pour mission de me séduire et de me déniaiser.



Être à la hauteur des histoires de cul de sa mère, de sa tante et de sa grand-mère… Plus qu’une gageure ! La liberté ?



*

Marie-France a 16 ans quand elle est repérée à la sortie du lycée. François Truffaut a prévu un casting sauvage pour trouver sa Colette de L’Amour à 20 ans. Marie-France est choisie. Sa carrière est lancée. Mais s’enfuir et s’amuser ne suffisent pas. Au-delà du jeu et de la provocation, ma grand-mère intime l’ordre à ses enfants de réussir. Paula impose à sa fille de continuer ses études malgré le cinéma. Dans le sillage de ma mère, Marie-France s’inscrit à la fac de droit. Elle obtient un DEA et un DESS. Deux diplômes, c’est encore mieux. Gilles, lui, entre à Polytechnique avec beaucoup d’avance.

La famille déménage à Paris. Avec eux, les amis niçois, les amis de toujours, Mario et Zazie. Dans le « petit trois-pièces » parisien de la rue de la Croix-Nivert, repas et fêtes sont incessants. Rigolades et projets. Les rencontres se multiplient. Ma grand-mère est accueillante et chaleureuse avec les amis de ses enfants. Séductrice, bien sûr. Ticket d’entrée dans l’univers des deux sœurs. D’après les souvenirs des copains, mieux valait être adoubé par la mère pour tenter d’exister auprès des filles. Ma grand-mère tentaculaire.





J’ai 17 ans quand le premier roman d’Évelyne paraît. Enfin je lis le voyage fondateur. C’était en 1964, je crois, et, études ou pas, les filles partent pour Cuba. Ma mère ne m’a pas tout raconté de cette période. Elle pensait peut-être que j’en savais assez. Ou elle préférait que je m’intéresse à Castro plutôt qu’à ses souvenirs à elle.



Évelyne et Marie-France ont un peu plus de 20 ans. Fascinées par Guevara, intriguées par Castro, galvanisées par leur mère qui soutient la révolution, elles partent pour Cuba avec quelques-uns de leurs amis niçois, Jean-Pierre, Una, etc. Individualistes du collectif, elles ne s’inscrivent à aucun parti et entendent poursuivre l’idéal révolutionnaire à leur manière. Leur chemin croise celui d’un groupe de jeunes Français, l’Union des étudiants communistes. Leur chef deviendra mon père.

Bernard est beau et très séducteur. Il connaît tous les poèmes, qu’il récite par cœur. Il chante, mal mais avec ferveur. Aragon, Ferré, Mouloudji et les vieilles chansons françaises que lui a apprises sa mère.

Bernard est jeune et autoritaire. Les convictions imposent parfois quelques hurlements. De l’autoritarisme au nom de la liberté. « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère. » J’en apprendrai la portée.

Mon père a une profonde culture politique de gauche, hérité de son père juif et résistant. Je me souviens des déjeuners du dimanche où, sous le regard de ma grand-mère, infirmière protestante, mon père débattait avec mon grand-père. Déjeuners interminables. Salade de concombre, harengs, poulet-patates, tasse de thé. Apprentissage de la violence des mots, de celle des voix. École des débats.

Le père de mon père est laïc et engagé, courageux et blessé. Ses parents ne sont pas revenus d’Auschwitz. Exterminés pour ce qu’ils étaient. Mon grand-père refuse d’y penser et ne prononce plus le nom de sa mère, Rachel, l’un des prénoms que mon père m’a pourtant donnés.



*

À Cuba, le périple s’organise et Bernard compte bien, après la visite des champs de canne à sucre, avoir la chance de rencontrer le Líder Máximo. Mais d’ici là, d’après elle, mon père entend impressionner ma mère. Il la veut pour lui et la somme de ne pas s’éloigner : « La représentation française doit être unie. Qu’est-ce que la collectivité, sinon ? »

Lorsque la nouvelle arrive, mon père exulte. C’est grâce à lui, à son aura. Castro veut rencontrer son groupe.



Premier meeting. Bernard caresse le bras de ma mère. Sa peau bronzée, ses cheveux blonds et ses yeux bleus.

La voix de Castro résonne. L’homme est éloquent, drôle et bavard. Son regard, à plusieurs reprises, se pose sur les yeux de ma mère. Lui sourit. Et le soir, alors que le groupe est dans le dortoir, une voiture est envoyée. Ma mère me raconte : « Je dois rejoindre Castro. Ordre de Cuba. C’est moi que l’on vient chercher. » Mieux : Castro est dans la voiture. Il l’emmène et, lui aussi, lui caresse le bras.

Le Líder est vainqueur, le chef vaincu. Entre le fort et le faible, ma mère éperdue.



Pendant ce temps, mon père aime ma tante, je crois. Ma tante occupe mon père. Une brève histoire sans doute, de quoi amuser les sœurs, qui n’en sont pas à leur premier partage. Je ne pose aucune question. « On n’interroge pas la liberté ! Bien plus malin de s’en amuser. »

L’histoire qui dure en revanche, c’est celle de ma mère et Castro. Elle ne m’en dira pas beaucoup mais son sourire pourtant… Sa révolution. Pour moi, un grand chef révolutionnaire attiré par une jeune femme. Une idéaliste cédant au machisme qu’elle combat. Une contradiction, sans doute. La liberté, peut-être. Une anecdote surtout puisque, quelques années plus tard, c’est mon père que ma mère choisira d’épouser. L’institution du mariage pour les révolutionnaires ! Décidément, la liberté…



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Je ne sais pas pourquoi, ni quand, mes parents se sont mariés. Mon grand frère Colin est né en 1970, ce devait être un peu avant.

Mon père, gastro-entérologue, médecin comme son père et son frère, se lance dans des projets humanitaires. Comme ma mère, il prolonge la lutte, à sa manière. En 1968, il est au Biafra. En 1971, il crée Médecins sans frontières et continue de partir. Il déserte la maison.

Il n’est jamais là. Ma naissance en 1975 n’y fait rien. Celle de mon frère non plus. Victor, mon jumeau, mon choix du roi.

Ma mère et mon père sont tétanisés par le nombre d’enfants bientôt dans leur foyer. « Deux bébés en même temps, et Colin qui n’a que 4 ans… » Bernard, le médecin, s’en remet aux arts divinatoires. Combien de fois ma mère m’a-t-elle raconté : « Pour être sûr que vous étiez bien deux, ton père est allé interroger un oracle des mers lointaines, quelque part à Saigon. » Boule de cristal, incantations, que sais-je encore… « Désolé, mon chéri. Et ce sera deux filles. »



Clinique Isis, boulevard Arago. Le docteur s’appelle Marx, c’est déjà ça. Je crois que mon père n’est pas là. Ma mère me dit ça. Lui prétend que si. Il dit : « Ton frère est né le premier. » Ma mère me dit : « Mais non, c’est toi. Comment ton père pourrait-il le savoir ? Il n’était pas là ! » Première compétition des jumeaux ? Énième concours des parents ? On ne saura jamais vraiment, le problème est réglé !



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Vers 1979, avec l’aide de Sartre, mon père et ses copains font affréter l’Île de Lumière, un cargo calédonien. Bernard part sauver les boat people vietnamiens en mer de Chine.

Quand elle me le raconte, Évelyne me fait sourire. « Tu imagines ? Ton père avait une femme dans chaque port. C’était sa liberté. Et moi, disciple de Beauvoir, il voulait faire de moi une femme au foyer quand Sartre le soutenait ! Il n’a jamais rien compris. Il me faisait marrer. Deux bébés ? Autant dire que la catastrophe n’était pas celle qu’il croyait. Moi, en plus de vous, j’avais une agrégation, ton père, et plein d’amants. »

Mon père, un héros déserteur. Avec ma mère, un choix risqué.



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Évelyne me le répétait : « Ton père est un héros des mers du Sud. Tu n’as pas le choix. Tu dois le comprendre. Médecin, il a choisi de sauver les autres enfants. Pas les siens. »



Ma petite enfance a été construite autour de ses retours de voyage. Chaque fois, épuisé, il nous maudissait. Il voyait tant de misère, tant de violence… Malnutrition. Assassinats. Zones de guerre. L’existence de ses enfants riant trop fort, renonçant à manger de la viande ou nécessitant qu’on les accompagne à une activité quelconque mettait mon père dans des colères que je crains encore. Bernard hurlait. Il nous terrorisait, nous reprochait le malheur du monde.



Ma mère et ma grand-mère nous imposaient d’être fiers de notre père et de nous en amuser. « Il faut le comprendre. Avec tout ce qu’il voit, avec tout ce qu’il fait… Peut-être qu’il ne sait pas gérer sa colère. Vous ne pouvez pas lui en vouloir. Ce n’est pas grave. » Bien sûr, il fallait en rigoler. Nous, bien obligés. Elles, pas.



*

J’ai 6 ans quand ma mère quitte mon père. Soi-disant, pas à cause de ses maîtresses. Soi-disant, pas pour son amant. En raison de ses absences et de son désintérêt. En raison de son machisme et de ses cris : « Quel ennui ! »

Elle ne nous le dit pas. Elle nous envoie en colonie de vacances, apprendre à monter à cheval. Quand nous rentrons, elle nous fait visiter notre nouvelle maison. Plus tard, elle me dira : « Enfin, c’était un non-événement ! De toute façon, votre père n’était jamais là. C’était un soulagement. Pas une cata, en tout cas. »

Pourtant, mon père l’appelait le soir et ma mère soupirait. Il criait si fort que j’entendais sa voix à travers le combiné. Nous nous asseyions en cercle autour du téléphone. Évelyne nous demandait d’écouter, pour la protéger.



De son côté, quand il rentrait de voyage, Bernard me chantait : « Ce soir, elle ne rentre pas, mon enfant, mon amour… Comme tu lui ressembles !… » et me demandait : « Pourquoi tu pars ? »

Évelyne, elle, me prévenait : « Tu n’as pas le droit de pleurer, je suis beaucoup plus heureuse comme ça. Tu n’as pas le droit de pleurer. Tu es une fille. Comme ma mère. Comme moi. »



Inutile de chercher le soutien de ma grand-mère, en effet. Je me souviens encore de sa colère quand, en balade rue de Vaugirard, Victor a évoqué les difficultés de la séparation : « Rentrez seuls, vous êtes assez grands ! » À peine 6 ans, et Paula nous plantait sur le trottoir. Chacun sa liberté. Petits Poucets. À la maison, ma mère nous attendait, pour la première fois très énervée. Nous étions si cruels de nous être plaints. « Pas question d’avoir des enfants idiots, des enfants caricatures. Le divorce est une liberté. » Ce divorce, son divorce, était un droit acquis de haute lutte par les femmes. Nous piétinions le parcours des aventurières, le courage de ma mère et celui de ma grand-mère. Elle, si vaillante d’avoir arraché ma mère à son fasciste de père. Ma mère, ma grand-mère étaient en droit de nous en vouloir, nous devions le savoir.



Je ne pleurais donc pas. Je les comprenais. Et la vie, loin de Bernard, serait forcément si gaie.





Lorsque Évelyne l’a quitté, mon père a très vite tout reconstruit. Nouvelle femme, nouveaux rôles. Nouvelle vie, bien plus bourgeoise. Les courbettes, bientôt les ministères.

Plus tard, mon père me raconte : le théâtre de l’Odéon, un soir de septembre, rendez-vous réseau, rendez-vous politique, rendez-vous de stars. Il s’impose d’être là, d’étendre ses perspectives, de construire sa carrière. Lui, rentré d’Afrique dans la matinée, passe du Sud au Nord, de la pauvreté à Saint-Germain-des-Prés. Dans les années 80, il fait le show. Mais il vomit dans les toilettes. Tout ce qu’il peut, plusieurs fois. Trop de contraste ou des amibes chopées pendant le voyage ? Lui seul le sait.

Il choisit cette vie en tout cas.



Notre maison d’enfance, l’appartement que notre mère a quitté, est réorganisée. Notre belle-mère y prend ses quartiers. Rien n’est expliqué, tout doit être compris. Pour nous, fini de rigoler. Les copains ne viennent plus, on préfère ne plus les y inviter.

Quoi que l’on fasse, ça ne va jamais : « Tes enfants ne parlent pas à table. Ils sont muets ou idiots ? », « Tes enfants font trop de bruit, dis-leur de rire moins fort ». Écho paternel : « Bien sûr qu’ils doivent mieux se tenir ! » Regard noir : il faut parler. Regard noir : il faut se taire. Oui, papa. Et si je ne respire pas, c’est bien comme ça ?



Notre angoisse d’aller chez eux.

« Vous venez saluer les invités au moment de l’apéritif, après vous partez, après vous vous taisez. Pipi, laver les dents, dodo. » Mon bras tremblant lorsque je porte un verre ou propose des cacahuètes aux pantins de droite, ou ex-gauchos, venus flatter les parents. Le bras tremblant de mon frère quand il renverse quelque chose. Nos fous rires aussi à l’écoute des ridicules et des cireurs de pompes. Pas de hurlements paternels devant les invités mais un regard perçant, un regard qui glace les enfants de 7 ou 15 ans. La phrase cinglante, toujours quand il faut, celle qui cherche la faiblesse, la met en lumière et enfin humilie… pour des cacahuètes.



*

19 heures, la petite entrée de l’appartement de ma mère. Là où le bonheur s’annonce toujours. Cartable sur le dos, derniers baisers, dimanche, soir du père. « Vous y allez seuls, vous êtes grands. » Regards de mon frère. « Je t’en supplie, maman, ne m’envoie pas là-bas, pas avec lui, pas sans toi. » Larmes bientôt, ma mère tentant vainement de nous convaincre : « Je connais les défauts de votre père, je sais qu’il ne voit rien, qu’il ne comprend rien, mais c’est votre père. Pas le choix. Et puis, de toute façon, vous savez bien qu’il ne sera pas là. – Pourquoi y aller alors ? Pourquoi quitter l’odeur de la maison, l’odeur de ta peau, maman ? » Le chagrin ne passe pas. Il se mue en colère, une colère mutilante. Victor crie, il crie comme si on le désarticulait, comme si on lui arrachait le cœur, lui d’habitude si doux. Il crie à s’en péter les cordes vocales. Il crie comme quelqu’un que l’on n’entend pas.



Mon frère perd sa voix. Séances inutiles chez l’orthophoniste : respire, souffle, respire, souffle. Ma mère finit par renoncer. Évelyne a enfin une ordonnance, une excuse médicale à présenter. Une raison que le père-médecin ne peut qu’accepter. À son grand soulagement sans doute, nous irons moins souvent chez Bernard.



*

J’ai 10 ans quand, au retour de l’école, entre midi et deux, la télé m’apprend qu’Adrien est né. Mars 1986, mon père a un fils et je suis si heureuse d’avoir un petit frère.

Bernard me dit que bientôt je pourrai le voir mais que, là, notre belle-mère, star de la télé, est fatiguée. Il m’explique surtout qu’il faut la maquiller, organiser les photos pour les journaux. « Vous aurez rendez-vous à la maternité quand je vous le dirai. Vous viendrez accompagnés de Christophe, notre ami photographe. »



L’homme vient enfin nous chercher, Colin, Victor et moi. Des paparazzis sont en bas de la maison, il faut les éviter. « Passons par-derrière, la cour des voisins. » « Toc, toc, toc, on peut entrer ? C’est un peu embarrassant mais il nous faudrait escalader vos grilles. Vous permettez ? » Se cacher. Surtout garder l’exclusivité aux gros tirages, à Paris Match, le préféré.

À la maternité, on nous envoie l’infirmière : « Restez dehors un moment, les enfants, on fait les photos et ensuite on vous appelle. Entrez, monsieur, faites vos clichés. » Disparus, comme si on n’avait jamais existé. Soyons clair : pour la vie de famille à venir, mes frères et moi, on peut aller se faire tirer le portrait !



Je rencontre enfin mon petit frère. Adrien, si mignon, que je pouvais à peine approcher quand mes copines ne cessaient de jouer à la poupée avec leurs propres petits frères. La dame en blouse blanche qui dormait dans sa chambre les premiers mois m’intimait l’ordre de ne pas le porter : « Vous comprenez, les enfants, il vaut mieux s’en méfier. »





Du côté de ma mère, nouvelle vie aussi. Mitterrand vient d’être élu. Elle nous présente l’homme qu’elle aime, depuis un moment sûrement. Dix ans de moins qu’elle. Tous les deux professeurs de droit public ; bientôt dans la même université. Leur connivence intellectuelle, la tendresse infinie de son regard sur elle, et surtout son envie de nous, comme un fou. Mon cœur est immédiatement emporté.



Rue Le Verrier, dans le petit appartement qu’à quatre on habitait désormais, il débarquait avec Ouzo, son chien aussitôt adopté. Bottes à la John Wayne, col roulé et porte-briquet autour du cou. Fume-cigarettes ou beedis, jamais de chemise, cravate interdite. Sa bouche de cow-boy, ses cheveux bouclés. Un mélange de Michel Berger et d’Eddy Mitchell.

Fils de grands bourgeois, marié puis divorcé après ce qu’il me racontera plus tard comme « une semaine de baise mémorable », mon beau-père rêvait de révolution. Il venait de rédiger un essai intitulé Chili ou la Tentative. Révolution/légalité et en avait été félicité.



Après Cuba, le Chili, avec Cuba, le Chili, la gauche en étendard, nous serons bientôt la familia grande.



*

Je dois avoir 8 ou 9 ans quand nous emménageons tous ensemble, rue Joseph-Bara. Grand appartement, chacun sa chambre, la mienne entre celles de mes frères.



Rue JB, je savourais ma gémellité. Victor et moi dans les mêmes classes. Courses en tête, tous les deux premiers. « Viens, on va réviser. » Ensemble, face aux copains. Victor et moi, toujours unis, les mêmes envies, les mêmes desseins. Victor et moi, complicité, mémoires mêlées, fous rires innés.

Rue JB, mon grand frère Colin m’épatait. Ses habits, ses pieds, ses mains, ses blagues. Brun, le nez parfait, des sourcils magnifiques sur des yeux vert clair. La barre de traction dans le couloir pour assurer la gonflette. Les filles étaient folles de lui.

Rue JB, mon grand frère était le plus beau gars du quartier. Le plus courageux aussi. Poussé par les parents, il intégrait bientôt Louis-le-Grand quand les enfants des copains ne foutaient rien au lycée. L’excellence comme marque de gratitude, de génération en génération. L’injonction se transmet, la réussite pas tout le temps. Colin, premier sur la liste. L’aîné des enfants et des petits-enfants. Obligation de se coucher tard, d’étudier sans relâche, et, comme notre oncle Gilles, de faire des maths.

Rue JB, je voyais souvent Colin peiner mais ne rien lâcher. Le cœur battant, je frappais à sa porte pour l’encourager. Ne jamais déranger quelqu’un qui travaille. Règle solidairement adoptée : « Je fais du poisson pané, je me demandais quand tu aurais terminé. » Comme une abeille autour du pot. Lui tourner autour pour mieux l’admirer. L’aimer autant que ma mère l’aimait.

Rue JB, je me souviens de l’odeur adorée de la chambre de mon grand frère. Je me souviens que j’attendais son « Ouais » pour oser ouvrir la porte et trouvais toujours la même image : Colin à son bureau, une calculette et un rapporteur posés sur du papier millimétré. Je me souviendrai toujours, admirable spectacle, du mouvement d’enroulement de son stylo entre ses doigts pour mieux réfléchir. « Salut, Cam ! » Sourire d’un adolescent canon.

Rue JB, berceau de notre complicité. Parfois, Colin lâchait ses révisions et la pression. Il m’invitait à venir discuter. Nos moments d’éternité. Je lui parlais de moi, des parents et de la vie. Il m’écoutait, m’écoutait vraiment. Et, le soir, je me couchais l’oreille en alerte, bercée par les musiques qu’il mettait de l’autre côté de la cloison. « Ce soir : Billy Joel. La musique, c’est super, ma sœur. Écoute bien, j’adore ce morceau. »



Chaque fois que je pense à mon frère, il sourit et danse. Je ne lui connais que cette expression. Je l’entends raconter une connerie et danser sur nos envies. L’index en rythme avec la musique, une grimace de délice sur le visage.



*

Rue JB, après l’école, je me glissais dans le bureau de mon beau-père pour, avec lui, écouter Chopin et Schubert, que ma mère détestait.

Mes frères et moi, nous étions les bienvenus partout. À table, dans le salon, dans la chambre des parents pour regarder ensemble nos émissions préférées. Mon beau-père m’emmenait avec lui chez ses amis et me présentait comme sa fille. Il m’encourageait pour tout. Il me portait, me rassurait, me donnait confiance.

Évelyne me disait : « C’est quelqu’un de bien. Rends-toi compte : son frère est mort sur l’autoroute de Sanary. Il n’avait que 20 ans ! Imagine-toi, la sensibilité… » Moi qui en avais la moitié, je ne voyais pas trop le rapport, mais, docile j’acquiesçais.

Lui me regardait si tendrement. « Ma Camouche, vite, apprends l’humour et l’ironie. Aime la vie. Tu es si maligne, comme ta mère. Et tes frères aussi, mes bonheurs. Vous êtes ma vie, ma nouvelle vie, celle que j’attendais, celle que je voulais. Vous êtes mes enfants, et mieux encore. »

Rue JB, mon beau-père organisait ma joie, m’apprenait à respirer. Il me faisait faire mes devoirs et m’enseignait le jeu. Poker, black jack, tarot, belote. Mon beau-père m’emmenait aux concerts de Johnny Hallyday. Il me faisait écouter des morceaux de piano, il m’inscrivait au tennis et me lisait des passages de ses polars préférés. Il me proposait de prendre part à leurs débats politiques. Consensus et dissensus. Peu importait l’âge, chaque point de vue était respecté tant qu’il était argumenté. Et il aimait tellement ma mère, ma tante et ma grand-mère. Il avait tout compris, tout conquis.



Rue JB, mon beau-père remplaçait mon père.



*

Quand ma mère a rencontré mon beau-père, ma tante est tombée amoureuse de son cousin germain. Chez les filles Pisier, on ne fait pas les choses à moitié. Fini les révolutionnaires, les acteurs et les grands avocats. Le cousin ? Pourquoi pas ?

Thierry et mon beau-père étaient même plus que cousins puisque leurs parents, comble de gaîté, étaient jumeaux, comme Victor et moi. Les deux hommes avaient le même Sud, les mêmes souvenirs d’enfance et les mêmes repères.



À partir de là, on ne s’est quasiment plus quittés.

À Paris, Paula, Marie-France et Évelyne se sont suivies de quartier en quartier. Huit rues d’écart, maximum autorisé ; plus, on ne saurait respirer. Gilles s’est éloigné dans l’arrondissement d’à côté. Entre les sœurs, téléphone tous les jours, un dîner au moins une fois par semaine. Chaque week-end, tout le monde se retrouvait. Chez Marie-France et Thierry, chez nous aussi. Le dimanche, ils nous emmenaient avec eux au tennis à Montrouge. Nous attendions dans les couloirs que les « vieux » aient fini de jouer : « Les enfants, démerdez-vous ! » Puis on rentrait chez les uns ou chez les autres. « Chacun fait sa bouffe mais il y a à boire pour tous. » Ils jouaient au Scrabble ou débattaient. Clopes, beedis et porte-briquets. Sous le regard réjoui de ma grand-mère, reine des luttes idéologiques et des câlins.

À partir de là, on a commencé à aller à la Plaine du Roi, dans leur immense propriété familiale. Tous ensemble, à toutes les vacances. Une famille choisie, réinventée autour de Paula, Évelyne et Marie-France. Autour de mon beau-père, de son cousin et de Sanary.





Sanary, l’odeur, la lumière, le silence.

Sanary, les oliviers, les murets en pierre, la couleur ocre de la terre. Les cigales et la mer.

Sanary, ma respiration.



À Sanary, il y avait deux maisons dans la pinède. La Grande Maison pour les adultes, et la Ferme pour les enfants, Évelyne, mon beau-père, Marie-France et Thierry. Deux maisons, une piscine.

À Sanary, il y avait de l’herbe séchée, de la lavande et des amandiers. Plus tard, du mimosa. Pieds nus tout l’été.

À Sanary, il y avait un chemin de thym, sur lequel mon beau-père m’apprenait à passer la main : « Le nez sur la main à la fin du chemin, ma Camouche. Sens comme on est bien. »

À Sanary, mon beau-père se moquait de sa mère Colette qui, clochette à la main, sonnait le personnel pour débarrasser la table. Il m’apprenait qu’« autorisé » et « interdit » relèvent d’une affaire personnelle. Il me disait respecter immensément mon père mais riait avec moi de toutes ses conneries.

À Sanary aussi, mon beau-père embellissait ma vie.



*

Tous les ans au mois d’août, il y invitait les Niçois, Mario et Zazie. Les autres aussi, amis d’enfance, compagnons de lutte de ma mère, anciens maos, gars de la Ligue… La gauche reconvertie à Sanary. Y venaient également les amis de mon beau-père, moins politisés et parfois plus jeunes. Cette terre comme un phalanstère.



Chaque année, dès le mois de mai, je scrutais le « grand tableau de Sanary ». C’était mon beau-père qui le préparait et l’envoyait à tous les invités. Il attribuait les chambres, répartissait les semaines. C’était alors bien plus qu’une liste de prénoms.

À la Ferme, il nous casait nous, les enfants. En vrac dans les dortoirs. En haut, Victor, Charlotte, Julie, Samuel et moi. Isabelle et Deborah. Aurélia. En bas, Brigitte et Emmanuelle, Colin, David, Antoine et Alexis… Plus tard, on ferait de la place à Luz et Pablo, à Timothée et Rose, à Matthias, Clara, Clémence et Inès, à Jessica, à Julia, Maria et Pierre, à Nora, à Rachel et Jonathan, Romain et Zazou.

Dans la Grande Maison, première quinzaine, on trouvait : Fabienne et Henri « chez Colette », Patrick et Dominique au-dessus de la pergola, Geneviève dans « la chambre de l’escalier », Chantal à côté, Georges et Janine « chez Micou et Jean-Louis », Luc et Dominique « aux frigos ». Les copains de mon beau-père aussi, Jean et Dorothée, Nathalie et François, Michel et Michelle. Donner une chambre à Paula, Gilles, Xavier, Rosanne.

Plus tard, il faudrait aussi faire une place à Muriel et Philippe, à Michel et Josée, à Véronique et Philippe. Et aux exilés du Chili, soutenus dans leurs luttes, Carmen en tête, Teo après.

Au rez-de-chaussée, tout au long de l’année vivait Simone, la cheffe, la mamá, reine de la cuisine, gardienne des maisons. Il y avait aussi Hélène, sa fille. Ursula, Goïshka, Sylvie, Nadège, les nounous, que les parents aimaient tant.

Sur le grand tableau de Sanary s’organisaient les vacances d’une sacrée bande. La familia grande.



*

Le rituel a très vite été institué. Tous les étés : des parents hilares et des enfants fous de liberté.



En bon constitutionnaliste, mon beau-père organise le pouvoir. L’État de droit, les bonnes manières, les règles, comme un jeu. « Chacun sa tâche. Je suis le Premier ministre et nous allons désigner les ministères. Camille, tu es en charge du ministère des mégots : tous les soirs, tu dois vider tous les cendriers, les énormes de la piscine et les tout petits qui se cachent dans les coins. Charlotte, à la danse. Victor, ministère de la table. Reste les ministères du tarot, du black jack, du poker, de la piscine, des courses, du tennis… le ministère des clopes, celui du vin. »



À l’heure du déjeuner, l’heure de se lever, buffet. On est tellement nombreux. Grandes salades froides. « Servez-vous, les enfants. Asseyez-vous, ou pas. Vivez tranquilles. Devant la télé, L’Homme de l’Atlantide, ou assis à table avec les vieux ! » À table, où les idéaux le disputent au pragmatisme, les conversations vont bon train. Mais, surtout, qu’est-ce qu’on rit ! Les parents sont revenus de leurs luttes mais ils y croient encore. Pas à la révolution, évidemment, mais aux valeurs de la gauche. Celles qui les unissent. Celles qu’ils nous transmettent.

Nous sommes associés à chacune de leurs réflexions, avinées ou pas, amusées ou pas, sérieuses ou pas. Marx, Staline, les « Italiens ». La Ligue, Mao, les établis. De Gaulle, Debré, le suffrage universel, les pouvoirs du président de la République. Mitterrand, Mauroy, Fabius, Rocard… Manger, respirer, jouer, étudier, plonger, rêvasser, tout est politique.



Universitaires, philosophes, sociologues, professeurs de droit, juristes, magistrats, avocats, bientôt ministres, à l’heure du café. La culture et les mots tout le temps. Question vocabulaire, Marie-France et Évelyne sont en tête. Femmes en tête. Imbattables. Après les hurlements et les fous rires du déjeuner, tout le monde se concentre : « jeu du dictionnaire » ou Scrabble. C’est l’heure de se démultiplier, de se dépasser, d’inventer les rapports entre les parents et les enfants, de prendre confiance ou au contraire de préférer renoncer.



L’après-midi, parties de pétanque, de tennis, de tarot, de ce que vous voulez, dans un désordre politique, sous aucune autorité ni surveillance. Comme lorsque, dans un élan, ils nous emmènent à Aqualand. Comme lorsque systématiquement ils y oublient un enfant. Jeu préféré des parents. « Merde ! Samuel ! On a oublié Samuel ! » Le pire, c’est que c’est vrai. « Oh, ça va, on revient toujours vous chercher ! »

L’après-midi où, comme le reste de la journée, le maillot riquiqui l’emporte rarement sur la nudité. À la piscine, Josée est à poil, et alors ? Dans un éclat de rire, mon beau-père surveille l’évolution des corps : « Dis donc, ça pousse, ma Camouche ! Mais tu ne vas tout de même pas garder le haut ? T’es pas comme Mumu, la coincée ! » Muriel, la meilleure amie de ma mère, se fait engueuler. Elle qui ne veut pas exposer son corps, elle qui préfère la pudeur à la nudité, se fait malmener. Évelyne se moque d’elle tout le temps : « Mumu, la chichi-panpan ! »

À la piscine, mon beau-père rit et va se baigner. Comme en un rituel, il retire d’abord son porte-briquet, enlève son maillot. Puis, nu, il cherche un paréo. Je l’entends encore me prévenir : « C’est avec les petites carottes qu’on fait les meilleurs ragoûts, ma fille ! » Il attrape un drap et l’enroule autour de ses hanches. Ensuite, toujours le même mouvement : il plonge, le paréo tombe. Il nage, sort de la piscine, le tissu à la main, et se rhabille enfin.

Ma mère, elle, fait des mots croisés, elle fume, et sent si bon. Elle dit : « Hé, Viouli ! Viens m’embrasser, Viouli. » « Viouli » pour « I love you ». Mon beau-père qu’elle aime plus que tout. Mon beau-père qui bronze à une vitesse de fou. Il est tout brun, si beau. Il prend ma mère dans ses bras. Tarzan et Jane.



*

Le soir finit par arriver. Adultes et enfants ne s’arrêtent jamais de jouer.



L’heure du dîner est celle qui laisse place aux plus grands débats, aux plus grands éclats de rire. Sous la pergola, les parents. Ils discutent des heures, refont le monde, se connaissent par cœur. Des carrières se dessinent, leur cohérence parfois malmenée. La gauche est au pouvoir. À Sanary, Mitterrand a-t-il des « enfants » ? Bien sûr, et ils se sont réjouis. Ils nous ont maquillés, embarqués, fait militer mais… maintenant, il faut gouverner.

Ils se critiquent, s’encouragent, s’interrogent, discutent. Ensemble. Parfois, ils s’invectivent, se font du mal, se fâchent, quittent la table et puis reviennent. Sur les enfants aussi il peut leur arriver de crier : « Argumente ! Mais argumente ! »

Tout petit déjà, mieux vaut savoir parler. Comprendre que les cris sont une marque de conviction, qu’il n’y a pas à s’en effrayer. Comprendre qu’il faut savoir prendre la parole. Apprendre à choisir ses mots comme des armes de combat. Sur tous les sujets. Apprendre à ne pas montrer sa peur. Prendre le dessus dans la conversation, tout le temps et quel que soit le point de vue. Toujours savoir développer son idée, fixer sa position et l’assumer. À 7 ans, à 15 ou à 40 ans. À l’école de ces dîners de révoltes, de ces dîners d’intellos, chaque enfant apprend à répliquer mais creuse aussi, parfois, une terreur de l’affrontement.



Un soir sur deux, la terrasse de la Grande Maison est débarrassée. Les enceintes sont sorties sous les étoiles. Le tourne-disque est allumé. C’est l’heure de danser. Un grand rock tous ensemble. En cercle, à genoux, we will, we will rock you. On tape sur le sol, on crie comme des fous. « Hotel California », « Africa », « Couleur menthe à l’eau ». Plus tard, Balavoine, « Mon fils, ma bataille ». Et pour Luc, « Sympathy ». Luc qui m’apprend le rock. Luc, le copain qui, selon mon beau-père, est amoureux de ma mère. Luc, le copain que mon beau-père nous fait appeler « Buc », pour dire « Luc bande ». Luc, l’un des copains que j’aime tant mais que mon beau-père adore ridiculiser.

Les couples se forment, les slows durent des heures. Les vieux s’invitent, se collent, se serrent. Il arrive aussi que, à peine ados, les enfants se roulent des pelles. Du haut de mes 7 ou 8 ans, je demande à ma mère : « Évelyne, regarde, regarde, comment font-ils ça ? » Hilare, elle m’attrape par le bras. « Ouvre la bouche. Tu veux essayer ? » Les adultes sont très amusés. Moi, je résiste à la curiosité : « Beurk ! J’essaierai avec Samuel tout à l’heure, pas avec toi ! » C’est pas mal, en effet.

Parfois aussi, mon beau-père danse avec son chien. Ouzo se lève sur ses pattes arrière, à coups de « Hop, ici ! Allez hop, ici ! ». Et, une fois calé, mon beau-père lui bave dans la bouche, de longs filets, crache sa salive dans la gueule de son animal qui l’avale à grandes lampées. Un peu dégoûtant, mais qu’est-ce qu’on rigolait ! Tous ces soirs, à Sanary, où l’on a dansé !



Un soir sur deux, on jouait aussi. « À combien la cave ? Faut que Jean se refasse, ce soir. » Michel ouvre une table de poker. « Qui préfère le black jack ? » Très tôt, mes frères et moi savons jouer à tous les jeux d’argent. Les adultes misent sur nous. On a une de ces pressions ! Mon beau-père et moi dans la même équipe. « On joue ensemble ce soir. Go, go, go, poker face, ma fille, ne montre rien. Tu me referais un rhum, ma chérie ? Avec un gros cigare comme dans les vapeurs de Cuba. »

Parfois, on organise un « Ambassadeur ». Parents et enfants mélangés. On se retrouve sur la grande terrasse pour mimer livres, films, pièces de théâtre. Aux enfants, il n’y a rien à cacher ! Je me souviens de ce que, à peine adolescente, j’ai eu à mimer : « Camille, viens ici. À ton équipe tu feras deviner La Chatte sur un toit brûlant… Tu connais pas ? C’est un film de cul. Démerde-toi. Au bout d’une minute, si tu n’y arrives pas, tu auras le droit de mimer chaque mot du titre. Mais avant cela… » Me voilà faisant semblant de baiser devant les parents. Énorme rigolade. Parfois, La République de Platon, ou Le Petit Livre rouge… Pas plus facile à simuler !



Certains soirs, direction la mer. Bains de minuit. Tout le monde est nu, dans l’eau et dans les voitures, pour rigoler.

Au retour, qui à la Ferme, qui à la Grande Maison ? Les enfants rentrent au dortoir. Une grande pièce entièrement tapissée d’affiches de Mai 68. Pour m’endormir, chaque soir je lis : « Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes », « Trop tard CRS, le mouvement populaire n’a pas de temple », « La lutte continue », « La chienlit, c’est lui », « Nous sommes tous des juifs et des Allemands »… Je finis par fermer les yeux. Au-dessus de moi : « Sois jeune et tais-toi. »





À Sanary, l’heure est au vote : pour ou contre les grossesses d’après 40 ans. Pour ! Pas question que tout foute le camp ! Tout le monde s’y met. Chacun à sa manière.

Pour Marie-France et Thierry, naissances tardives et prématurées. Mon cousin Timothée d’abord, ma cousine Rose ensuite.



1986. J’ai 11 ans. Comme chaque été à Sanary, les maisons sont pleines à craquer. Après la boum, nous regardons le ciel sur la terrasse. Matelas sortis, allongées dehors, comme elle l’a exigé. Ce 15 août, c’est la nuit des étoiles filantes. Marie-France est enceinte de six mois. Nous formons des vœux en rigolant sur son prochain enfant. « S’appellera-t-elle Bérengère comme le voudrait son père ? » Marie-France veut mon avis, mon amour. Dans nos échanges, j’ai l’impression que tout de moi est important. Moi qui si longtemps ai été leur seule fille à tous. « Ah non, pas Bérengère ! » On fait des vœux, et pendant tout ce temps ma tante ne lâche pas ma main. « J’espère qu’elle te plaira. »

Dans la nuit, les choses tournent mal. Marie-France perd les eaux. Six mois de grossesse, c’est un peu tôt pour accoucher. À 3 heures du matin, l’ambulance arrive. Ma mère grimpe dans la camionnette, Thierry suivra en voiture. L’infirmière s’inquiète que Marie-France ne porte pas de culotte. Évelyne l’épouvante en retirant la sienne et en la tendant à sa sœur. « Une chance, dit ma mère, moi qui n’en porte jamais ! » Éclats de rire de ma tante malgré la catastrophe annoncée. Énième fait d’armes des sœurs Pisier.



Ma cousine ne pèse pas un kilo. Elle est transférée à Paris et reste des mois en couveuse. Comme mon cousin, son frère, deux ans auparavant, qui lui aussi est né un peu tôt. Les amis, les Sanaryens sont effondrés, comme si leur propre enfant était en danger.



*

Marie-France a toujours pris soin de notre complicité. Elle s’est toujours intéressée à moi : « Tes notes ? Ton moral ? » En troisième, elle m’interrogeait sur mes copains : « Où est Théodore ? », « Qu’est-ce que fait Esther ? », « Ton Théodore, il me plaît bien, je vais l’appeler Gontran. Il a une tête à s’appeler Gontran ». Plus tard, et chaque année, elle organisait mes anniversaires, m’invitait à déjeuner, à prendre des cafés. Nous faisions de la gym ensemble et discutions des heures, dans la fumée des cigarettes et au cœur de l’été.



Parfois, à Sanary, elle avait envie de fuir le groupe. « La “famille”, la “cour du roi”, doux, facile, amusant, mais fatigant. » Ma tante m’embarquait : « Viens, on va voir du monde. »

Virée en scooter sur le port de Bandol. On va boire un coup à l’Amiral et rigoler avec Omar, le serveur : « Alors, les filles, de retour ? » Ensuite, on fait la tournée des boutiques. On s’arrête surtout dans celle du milieu, notre préférée. Toutes deux échappées.



À Paris, elle m’appelait : « Tu passes à la maison, mon tanagra ? » Après le collège, j’arrivais chez elle. Odeur de Shalimar. Je respire. Marie-France dans sa chambre, dans sa salle de bains. On discute. De tout et de rien. Essayage, maquillage. On parle de son homme. On parle politique, femmes, cinéma. 343 salopes, Mai 68, Cohn-Bendit. J’enfile ses nouveautés. Chaussures, robes, bijoux en toc. Mettre des fringues du marché avec un pantalon chic. Un joli haut avec un vieux jean. Du liberty. Des couleurs. Du rouge, beaucoup.

Marie-France se préoccupait de ma virginité, et m’apprenait la vie de femme : les tampons, les capotes, l’allure. « Les diams moins que le toc, s’il te plaît. Il faut toujours les mélanger. »



Lorsqu’elle a tourné un film sur son enfance en Calédonie, Marie-France m’a proposé de l’incarner à l’écran : « Qui d’autre que toi, ma Camouche ? Viens faire des essais. Viens être moi devant la caméra. » La directrice de casting était un peu dubitative : « Mme Pisier veut quelqu’un qui lui ressemble. Voilà le dialogue, rendez-vous demain avec votre copine Charlotte. Il me faut deux amies, deux sœurs, l’une brune et l’autre blonde. »

La scène est simple. Phare du Sémaphore, extérieur jour. « “Tata”, en caldoche. On dit “tata” lorsque l’on part, on dit “tata” pour dire au revoir. » La bonne société n’aime pas ça mais la mère apprend aux filles à dire « tata » pour saluer. Je donne la réplique à Charlotte : « Tata, à plus tard, il faut que je file. » Nulles, archi-nulles !

Marie-France me dit : « Viens, on va regarder. » Elle s’étouffe de rire. « T’es chiante, je ne peux pas te prendre ! »

J’ai gardé l’habitude. À ma grand-mère, à ma tante, à ma mère, je dis « tata » pour dire au revoir. Quand elles me laissent le temps de le faire.



*

À Sanary, on vote aussi pour l’adoption. Au Chili, bien sûr !

Cette fois-ci, c’est mon beau-père qui veut un enfant. Ma mère a 45 ans.



Pour l’adoption, il y a plusieurs conditions.

L’assistante sociale mène son enquête. Elle m’interroge : « Vous souhaitez vraiment un petit frère ou une petite sœur ? » Bien entraînée par les parents, je réponds : « Et vous, si ma mère n’était pas ménopausée, de quoi vous vous mêleriez ? »

Et d’abord il faut officialiser l’union afin de décrocher l’autorisation d’être parents.

Un mariage express est organisé. Maire de Conflans-Sainte-Honorine, Rocard est sollicité. Mon beau-père invente une invitation. Il transforme la couverture de la revue qu’il dirige. Son titre, « Pouvoirs », devient un appel : « Pour voir », et l’ours égrène les noms de toute la famille de Sanary.

Un car est affrété. Départ le matin de la rue d’Assas pour Conflans. Attention les yeux, chacun à sa manière, personne n’est sur son trente et un ! Champagne à bord, tarot, poker, clopes et chansons. C’est toute une famille qui part se marier. À la mairie, ils ne sont pas vraiment habitués.



L’adoption prend du temps.

Les parents s’impatientent. Mon beau-père ne recule pas devant les pistons, il appelle Chirac à la rescousse. Dérangeant entregent. Je suis interloquée. « Chirac ? – Tu comprendras plus tard. Viens rigoler ! » Efficacité de la droite : l’agrément de la DDASS est donné. Carmen part chercher un bébé.

Après tant d’années d’exil, malgré l’hostilité de Pinochet, Carmen obtient enfin l’autorisation de passer quelques jours au Chili. Images merveilleuses. Retour dans la maison de son père. Retour parmi les siens, Miguel disparu, le MIR étouffé. Fabienne l’accompagne. Elle filme les orphelinats, la quête, le choix du bébé. « Il y a ici une petite fille de 9 mois. Elle vous attendait. »

Ma sœur, choisie par les amies, bientôt débarquée du Chili, rachitique et souffrant de broncho-pneumonie.



Toute la famille de Sanary est à Roissy. Le bruit, les commentaires, les éclats de rire… On est un peu loin de l’intimité d’un accouchement. Qui a pris son appareil photo ? Qui a bien pensé à apporter du champagne ? À l’aéroport, ça scande : « On attend tous un bébé ! »

Moi, je retiens mon souffle. Moi, le temps d’une fausse gestation et du haut de mes 12 ans, je me suis inventée toutes les rencontres. Trois frères, enfin une sœur ! Pour moi aussi une fille. Aucune blouse blanche dans les parages, cette fois, pour m’empêcher de m’en occuper. Malgré mon féminisme, je rêve de la déguiser, de lui faire des tresses, de lui choisir des jupes et des collants de toutes les couleurs. Je rêve de lui montrer mon modern’jazz, et aussi de lui parler de mon père, si différent du sien.

Et puis soudain, derrière la grande vitre des arrivées, le temps de récupérer les valises, j’aperçois ma sœur si jolie, si touchante. J’entends les applaudissements, les cris de joie : « Regardez, regardez ! Ils sont là ! Qu’elle est mignonne, qu’il est fier ! »

Ma sœur est si loin de ce que j’avais imaginé. Poupée Tinnie noire brandie par son père en signe de victoire. Il crie : « ¡Hasta la victoria siempre ! » Petite beauté dans son pull fuchsia en alpaga. Contraste des couleurs. Sa peau sombre, sa boule de cheveux noirs. Les bras ballants, soutenant difficilement sa tête malgré ses 11 mois. Je me rappelle encore ce regard si perçant. Ses yeux noirs brûlants. Sa fossette au moindre sourire. Et ses longs doigts, ses mains magnifiques.



Mon beau-père me fait réciter : « Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? […] – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Comme la lumière du matin à Sanary, celle qu’on aime tant. La luz de la mañana.



*

Luz, ma sœur, et le bonheur de mes parents.

Ma fierté de pouvoir m’en occuper. J’étais grandie, choisie. Mes parents ont vite délégué. Ils m’ont fait confiance. Je veillais sur elle, dès les premières semaines de son arrivée, pour qu’ils puissent s’amuser dans l’immense hôtel qu’ils avaient loué aux Contamines-Montjoie.

Ma mère me demandait de prendre le « relais » : « Elle pleure tout le temps. Putain de broncho-pneumonie, putain de rachitisme ! Prends-la, elle a sûrement besoin de toi. Faut que je fume une clope. Je descends, je reviens. »

Les Contamines-Montjoie, Luz si petite, tarot, poker et rigolades. Les Contamines-Montjoie où mon beau-père m’emmenait hors-piste et m’apprenait à skier.



*

Autres enfants, autre éducation. À Paris, les parents déléguaient tout aux baby-sitters, quasiment des gouvernantes. L’une débarquait le matin dès 8 heures et restait jusqu’au soir. Le week-end, c’était une autre qui prenait le « relais ». Pas question que ma mère soit asservie ! Ils pouvaient aussi compter sur Victor et moi lorsqu’ils n’avaient pas d’autre solution. Même chose pour le pédiatre, et les activités : « Tu peux l’emmener au parc, s’il te plaît ? » Le regard des passants qui me voyaient, si petite et déjà nounou. Partage des tâches et des responsabilités !

Mon beau-père savait me parler : « Je ne fais aucune différence, toi aussi je t’adopterais si je pouvais. Belle-fille, fille adoptive, vous êtes mes deux filles. Camille, ma Camille, apprends à ta sœur, prends-la dans tes bras pour qu’elle devienne comme toi, donne-lui le bain et chante-lui les chansons de ton père. Camille, ma fille, regarde Luz, notre fille. Lucesita, chiquitina. »



*

Deux ans plus tard, j’étais dans le Vermont, coup monté de ma belle-mère. Un camp pour apprendre l’anglais avec des filles de bonne famille. Ou plutôt pour m’envoyer loin au mois de juillet, mois de mon père, mois abhorré. Je voulais partir en vacances avec une copine du collège. Ils avaient pris les devants et m’avaient inscrite avec la fille d’un de leurs amis, inconnus au bataillon. Summer camp, Aloha Camp. Que des filles en uniforme. Cravate, short vert.

« Maman, maman, qu’est-ce que je fous là ? Maman, maman, quel con, ce père ! » Évelyne ne ratait pas un appel. Chronométré. Comme si elle téléphonait en prison. À heure fixe, une fois par semaine. « Sois courageuse. Bien sûr que tout ça est très con, mais sois courageuse, Ça n’est pas insurmontable. Seulement insupportable. Rigole. Tu as reçu la lettre ? » Le courrier n’était pas arrivé. « Dans une heure, maman. »

Une lettre de mon beau-père. Une longue lettre que je retranscris de mémoire :





Camille, ma Camille, puisque tu désespères dans ton camp de grands colons, laisse-moi te raconter le courage, celui des émancipateurs, celui de ceux qui, au début du XIXe siècle, ont lutté pour l’indépendance des territoires en Amérique du Sud.

Il en est un dont tu dois connaître le nom. El Libertador. Simón Bolívar.

Prends aussi le temps d’apprendre un poème de Pablo Neruda.

Car ton petit frère portera son prénom.

Si tu en es d’accord. Nous irons le chercher au Chili.

Et il aura la chance de t’avoir pour grande sœur.



Mon beau-père, ce poète…



Adoration totale pour mon petit frère. Petit Pablo aux yeux rieurs. Un petit sumo surnutri. À la farine et à l’eau. Carencé mais si beau. Le nez aquilin, les yeux d’un noir si profond. Marie-France en était folle. Mon petit frère qui balançait sa tête en arrière dès qu’il rigolait. Et qu’est-ce qu’il rigolait ! Pablito querido.





II





Je crois que je n’ai vu Georges, mon grand-père, qu’une seule fois.



Mon père nous avait fait venir : « Votre grand-père est là. Venez le saluer. » Je devais avoir 7 ou 8 ans. Je supposais que Georges arrivait à peine de Calédonie, où il avait dû continuer à vivre reclus et pestiféré. En réalité, il habitait Paris. Et il était là, en compagnie de mon propre père qui venait de divorcer de ma mère.

Quelle arme pour mon père ! Prendre pour allié celui que ma mère détestait. Quelle revanche pour mon grand-père, aussi ! Réhabilité par l’homme que ma mère avait tant aimé. Un juif, de surcroît ! Le maurrassien pardonné.

Ma mère m’avait prévenue : « Fais ce que tu veux, mon Camillou, mais je te le dis : il n’en vaut pas le coup. »



En secret, à l’appel de mon père, mon cœur avait battu plus fort. J’ai couru pour les retrouver.

Avant cela, j’avais mis un temps fou à m’habiller. Je voulais qu’il me trouve jolie, je voulais lui plaire. Lui, qui avait vécu si loin, était nécessairement un aventurier. Mieux, un aventurier en manque de moi, sa petite-fille. C’était forcément pour ça qu’il revenait. Je voulais qu’il me raconte. Comment ma mère était, petite. Est-ce que je lui ressemblais ? Faisait-elle beaucoup de bêtises ? Et la Calédonie, comment c’était ? À regarder quelques photos conservées par Marie-France et par Paula, j’avais imaginé un soleil permanent. Je l’imaginais habillé comme un prince. Je l’imaginais galant et généreux. Je voyais des bals le soir, la mer la journée. Victor s’impatientait : « Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, de ce con ? ! On y va en rollers. Dépêche-toi, ce sera plus vite passé ! »



Je me souviens d’un monsieur, cheveux très blancs, très bel homme.

« Dis bonjour à ton grand-père. » Mon sourire, comme on retourne chez soi. Mes yeux dans ses yeux. Je voulais tant qu’il m’aime, ce grand-père retrouvé.

Une main tendue, comme une claque. Le regard fuyant. « Ma petite-fille, enfin ! » Comme un reproche. Ou un regret. Je ne saurai jamais. Et puis plus rien.

Mémoire vide. Seuls le souvenir d’un « Je reviendrai » et le sentiment d’une complicité à peine ébauchée.



De retour chez ma mère, aucune question : « Aux devoirs, les petits chats ! » Travailler, réfléchir. Faire autre chose. S’élever sans lui. Docile, je m’exécutai, mais j’aurais voulu y retourner. J’aurais voulu raconter à mon grand-père mes bonnes notes, et mon courage aussi. Lui dire : « Reste là, j’ai besoin de toi. Les parents se séparent, la situation est dure. Bernard hurle, Évelyne pleure. Comme elle, je n’ai pas de père. Il n’est jamais là. Il ne m’aime pas. Je veux du silence. Emmène-moi dans ton île de silence. »



Mais mon grand-père retrouvé a disparu.

Disparu pour se tuer.

Des balles dans la tête au revolver ou à la carabine.

Deux, je crois.

1986. Il avait 66 ans.

Moi, j’allais en avoir 11.



*

En rentrant de l’école, comme d’habitude, je rejoins Évelyne dans son bureau. Frapper, ouvrir la porte, surprendre le soleil. Le sourire de ma mère. Pour les câlins et le récit de la journée, pieds sur la poubelle. J’y trouve Gilles et Marie-France assis par terre. Ça va assez vite. « Qu’est-ce qui se passe ? – Rien. Notre père est mort. »

Ils boivent un coup. Marie-France et Évelyne fument une clope.

Je sens bien qu’elles hésitent entre solennité et hilarité quand elles me voient me fermer. J’essaye d’avoir l’air détendu, de ne rien montrer. En réalité, je comprends mal de les voir si calmes. Marie-France semble fatiguée, Gilles occupé, ma mère détachée. Mon esprit se noie. L’homme que j’ai rencontré n’était pas un vieillard, loin de là. Bien sûr, il m’a paru un peu coincé, mais pas si vieux, pas vieux du tout même !

Je demande : « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » Gilles et Marie-France laissent faire ma mère. « Mon bébé, il s’est tué. Au pistolet. Comme un con. » Tout est dit, rien n’est expliqué. Encore aujourd’hui j’ose à peine l’écrire, mais j’en ai le souffle coupé. « Mais c’est ton père, maman ! » Ma mère me sourit. « À peine. Et quand bien même ! Arrête de t’interroger, il est bien libre de se tuer. Liberté, liberté… Je savais qu’il le ferait. Dernier acte agressif d’un homme égoïste. »

En secret, je me perds. La parole libérée, c’est pour mieux saisir l’autre, non ? Tout se dire, toujours se parler ; c’est pour la vérité, la proximité. Être plus proche de soi et de ceux que l’on aime. Si l’on se parle tant, si on refuse de s’enfermer dans des simagrées, c’est bien pour pouvoir dire la peur, la culpabilité, la tendresse ou la solitude et même, parfois, la tristesse, non ? Vous ne souffrez pas ? Pourtant si, je le vois. Et moi, est-ce que j’en ai le droit ?

Je lutte mais ma mère le sent. Je perçois son amusement et sa colère. Comme si ma peine la provoquait, comme si mon effarement nous séparait. « Parle. Qu’est-ce que tu as ? Tu ne le connaissais même pas. »



Le choc du suicide. La violence du geste quand on a 10 ans. La peine, sans doute. J’apprends à me taire.



*

Mon oncle a été chargé de se débarrasser du corps, ou de ce qu’il en restait ; peut-être s’est-il désigné seul. Gilles a pris un bateau près de Nice, je crois, pour répandre en mer les cendres de son père. Ses sœurs n’y sont pas allées.

Marie-France a imaginé cet épisode dans l’un de ses films : deux adolescents répandent des cendres dans les vagues. L’urne est lourde. Le vent tourne. Ils avalent la poussière. Ils suffoquent. Ils rient. Marie-France montre, mais, en réalité, se tait. Marie-France, que ça n’a jamais amusée…



Un aller-retour. Je suis là. Je disparais. Deux coups. Deux balles.





Quand mon grand-père s’est tué, j’ai interrogé ma grand-mère.

Grand-mère centrale, pilier de Sanary, intéressée par les positions de chacun, distribuant satisfecit, déployant mises en abîme, passant des plus jeunes aux plus vieux en un tour de bottes compensées. Jean, T-shirt avec des petites étoiles bleues sur fond blanc. Paula saurait m’expliquer.



Jeudi midi. Fin du déjeuner, nous prenons l’ascenseur, école dans dix minutes. Tremblante, je lui demande : « Mais toi non plus tu n’es pas triste ? » Ses yeux embués dans le miroir, Paula me regarde. « Mon Camillou chérie, je suis un peu triste, c’est vrai, car c’est l’unique fois où Georges aura eu du courage. Le reste n’est pas grave. Ne souffrons pas. »

Ma grand-mère adorée.



*

À Paris, « Beauvoir libérée », elle avait connu deux grandes histoires d’amour. Deux Pierre, gentils et drôles. Deux Pierre avec lesquels elle ne voulait pas vivre. Deux Pierre qu’elle a fréquentés comme une adolescente, de temps en temps.

Elle avait choisi de rejoindre l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, et en était devenue secrétaire générale. Entre meetings et séminaires, je crois qu’elle partait elle-même chercher des solutions létales pour ceux dont la situation la touchait en particulier. Elle disparaissait en Suisse puis revenait sereine, sûre de ses choix et de ses actes. Elle m’expliquait tout, me donnait tous les détails. Sans doute avait-elle besoin d’en parler. J’étais fascinée par son engagement et son courage.

Mais je me souviens aussi de l’homme qui, au dernier moment, avait renoncé. Celui qui l’avait désespérée et qu’elle avait honni. Elle avait fait le voyage, tout était prêt. La demande correspondait aux critères. La maladie était là, aucun espoir, une mort lente évidente. Les produits avaient été préparés, les discussions étaient closes. L’homme voulait mourir avant de dépérir. Elle serait celle qui l’aiderait, elle serait son ultime liberté. Puis l’homme avait changé d’avis. Peut être avait-il eu peur. Il ne voulait plus partir comme ça. Il ne voulait plus mourir.



*

Tous les jeudis, Victor et moi déjeunions chez elle. Et, tous les jeudis, Paula nous accueillait avec son expression favorite : « Vous voilà. Chic alors ! »

Elle nous recevait en collants et justaucorps pour la gym. À poil parfois, le temps de se glisser dans son bain, « et qu’est-ce que ça peut faire, hein ? ! ». « Les jum’, vous vous chargez de décongeler les surgelés. Des pommes-noisettes et du poisson pané. » Pour elle, toujours la même chose : fromage blanc, noix et fruits frais.

Nous nous rassemblions autour de sa table ronde. Elle nous parlait de Giscard et d’Eddy Mitchell. Elle adorait l’un et haïssait l’autre, qui avait un trop gros nez. Elle vantait l’intelligence des Américains, pieds sur la table, jambes en l’air, position beaucoup plus confortable que celle de ces couillons de Français assis à leur bureau. Chaque minute avec elle était un cadeau. Tout était intéressant. Tout me paraissait fondamental.

Elle mettait un disque et nous dansions. « Moi j’aime bien l’école, pigeon, pigeon vole. Pas tellement pour les dictées, mais parce que je peux m’amuser. » Elle s’asseyait et applaudissait : « Que vous dansez bien, les jumeaux, et qu’elle est idiote, cette chanson ! »

J’étais encore la seule fille, entourée de deux garçons. Ma grand-mère les adorait, et moi, elle me portait. « Ouvre les yeux, ma Camille. Ne les ferme jamais. Étudie mais n’oublie pas de séduire. Il faut savoir jouer de leurs codes. Les garçons, à tes pieds. Liberté, liberté ! »

Sur l’un des murs de son appartement, elle avait fait poser un planisphère en guise de papier peint. D’un côté l’Occident, de l’autre la Calédonie.



Le dimanche, Paula nous emmenait au cinéma. Je n’ai jamais entendu quelqu’un rire comme elle pendant la projection des Dieux sont tombés sur la tête. Durant des semaines et des semaines elle a ri en repensant à l’ouverture du film, quand la bouteille de Coca tombe du ciel. Elle pleurait de rire. Je voyais ses yeux se plisser, son visage se crisper. Elle semblait souffrir. Elle était désarmante.



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Quand elle accepta de se rendre à mon récital de piano, elle riait aussi. Je devais avoir 10 ans.



J’avais une vieille prof, très vieille prof, qui pensait que j’étais douée. Peu importait que ma mère refuse que j’aie un piano pour répéter à la maison, qu’elle trouve ces cours ridicules, ma prof avait dégoté une salle en banlieue. Nous jouions à deux pianos, il fallait de la place. Mais de Paris à Nogent ou je ne sais plus où, il fallait bien m’accompagner.

Ma mère ne voulait pas en entendre parler : « Je suis très fière, mais tu me gonfles avec tes envies de petite fille modèle. » Mon beau-père n’était pas libre. Ma grand-mère s’y est donc collée. « Mais attention, si on y va, on y va vraiment. Bonnes manières et gants blancs. N’oublie pas, quand tu serres la main de quelqu’un, tu retires ton gant. On ne dit pas “Bonjour” mais “Bonjour, madame”. » Larmes de rire. Paula était surexcitée. « Comment je dois m’habiller pour ressembler à une grand-mère du vieux monde ? ! Viens, on va m’acheter une robe à la con ! »



On débarque à Nogent. Courbettes, « Bonjour, madame ». Je suis fascinée, ma grand-mère est transformée.

Je me mets au piano. Fin de son jeu, début du mien. Je m’applique. Je me laisse emporter par ces notes, tant de fois répétées, par la confiance qui me lie à ma prof, derrière l’autre piano. J’adore ça. Chopin. Beethoven. Schubert. J’espère la convaincre. Il faut tout enregistrer pour mon beau-père. Ma grand-mère se tortille.

« Que c’était long ! C’était incroyable, mon Camillou, mais quel emmerdement ! Tirons-nous. Tu es une pianiste magnifique. La prochaine fois, on envoie ton père ! »



Paula me prévient : « La jeunesse est une beauté. Tu as 10 ans et cela passera. Viens, il faut l’immortaliser. » Elle prend rendez-vous avec un photographe professionnel. Elle veut des clichés au jardin du Luxembourg et aussi chez elle. Elle m’achète des fringues : gilet à pressions, jean et Pataugas. Je me souviens du rire de ma grand-mère, inconvenante, lorsqu’elle a demandé au photographe de bien vouloir me prendre à moitié nue, chez elle, devant la Calédonie. Il faut photographier mes épaules, mes cheveux, lâchés puis relevés. Agrandir le portrait. Surtout, penser à l’envoyer à mon père.



*

Paula était gaîté et générosité. Avec elle, je parlais. Elle m’apprenait le combat des femmes, elle m’entraînait dans ses débats. En la regardant, je comprenais l’indépendance – « quand on n’aime plus, on ne reste pas » –, et aussi le prix de chaque choix.



Toujours je me souviendrai de ce jour où, à Sanary, elle m’a annoncé qu’exceptionnellement elle ne nous suivrait pas pour les prochaines vacances, qu’elle préparait un voyage avec des copines en Italie. Des copines que je ne connaissais pas.

En maillot de bain toutes les deux, seins nus, nous avons tourné pendant plus d’une heure autour de la piscine. Mes bras attrapés par les siens, mains entremêlées dans nos dos similaires. « Raconte-moi Alexandre, ton amoureux. Et Samuel et Aurélien ? Ça n’a aucun sens de n’en avoir qu’un. Et Charlotte ? Raconte tes cours de danse moderne. Tu sais comme j’aime quand tu danses. N’oublie pas d’être tenace et combative, mais pas pour rien. N’oublie pas de réfléchir. Toujours. N’arrête jamais de réfléchir. Même quand tu danses, même quand tu ris. Surtout quand tu ris. Surtout pour rire. Réfléchir, ça peut être très drôle, tu sais. Je suis si fière de tes notes, si fière de ta liberté déjà. »



Ma grand-mère s’est tuée juste après.

1988. Elle avait 64 ans.

Moi, j’allais en avoir 13.





Victor me faisait réviser une leçon d’histoire, je la lui récitais. Mon beau-père est entré. J’ai vu sa terreur et j’ai demandé : « Vous l’avez retrouvée ? » Silence. Regard effondré. « Oui. » Mon frère a crié, je crois. Il a crié : « Tais-toi ! » Mais trop tard. « Je crois qu’elle a fait ce qu’elle a toujours dit qu’elle ferait. »

J’avais 12 ans. J’aurais dû ne rien comprendre. Mais j’ai compris. Immédiatement j’ai compris.

J’ai couru. J’ai couru dans ma chambre et j’ai hurlé. Je préférais me cacher.

Je crois que c’est la seule et dernière fois de ma vie que j’ai hurlé.



*

Ma mère est arrivée, entourée de ma tante et de mon oncle. Elle ne pouvait pas marcher. Quand elle a ouvert la porte, son regard a croisé le mien. Ce regard me suppliait de ne pas exister.

Les amis ont débarqué, les Niçois, les Sanaryens. Sont apparus les bouteilles de whisky, les médicaments, Lexomil et Xanax. Et puis de la glace, beaucoup de glace, pour les yeux de ma mère.

Elle était assise par terre, près d’une bassine de glace, ses yeux disparus. Mario et Zazie pleuraient. Ces adultes, mes enfants. Les uns s’occupaient du corps, de la police. Les autres tentaient de comprendre. Leurs larmes me contraignaient au silence. Elles m’enjoignaient d’être tendre, de percevoir leur drame. Ma grand-mère, c’était surtout leur mère à tous.

Dans le couloir, j’ai croisé mon beau-père, agité.

Paula avait beaucoup saigné. Les heures passées à laver la moquette n’y suffiraient pas. Mon beau-père me l’a expliqué. Pas de pistolet cette fois. Des médicaments. Beaucoup. « Son visage a explosé. »

Sur la lettre qu’elle avait laissée, elle avait écrit : « je ne souffre pas » et puis elle avait barré les mots, ces derniers mots. Elle n’a pas dit au revoir, elle a dit : « Ne souffrez pas. » Autour d’elle, elle avait disposé souvenirs et objets. La dernière rédaction de Victor, celle où il racontait que, plus tard, il ouvrirait une pizzeria avec mon père et que la vie serait belle.



*

Ma mère ne m’a pas parlé. Quelqu’un l’a annoncé : « Vous irez dormir chez Bernard. Il arrive. Il vient vous chercher. »

Nous devions rejoindre notre père. Encore, toujours, ma mère, doucement mais fermement, ordonnait mon chagrin. Ma grand-mère s’était librement intoxiquée. Les Sanaryens pouvaient, eux, se rassembler, se soutenir, mais nous, les petits-enfants, les enfants si petits de Paula, nous devions nous éloigner. Ne pas rester. Pour nous protéger ou les protéger.



Mon père est arrivé. Devant moi, il ruisselait. Des larmes profondes. Des larmes silencieuses. Insupportable expérience. Lui, la bête de courage, lui, l’aventurier qui ne pleurait jamais. Sur mes 12 ans, il a posé son regard : « N’exagère pas ta souffrance. »

Il est resté un peu, nous a envoyés dans nos chambres pour préparer nos affaires, puis il nous a emmenés. Il n’a pas pris mon grand frère. Lui pouvait rester. Colin ne gênait pas. De ses yeux ébahis, terrassés, ne naissait aucune contrainte. Juste une sidération. Douce. Posée. Calme. Pas besoin de s’en occuper.

J’ai regardé mon beau-père, je l’ai supplié de me garder. Dans ses bras, longtemps, il m’a bercée : « T’en fais pas, mon p’tit loup, c’est la vie, ne pleure pas. » Mon beau-père tentait de me donner du courage. « Ma Camouche, je m’occupe de ta mère. Elle est trop fatiguée. Mais je suis là. Demain, tu verras, je serai là. »

Nous avons marché jusqu’à chez Bernard. À peine arrivés, il nous a dit d’aller nous coucher. Le père-médecin a lui aussi choisi les médicaments : « Au lit, maintenant, vous dormirez habillés. Ouvrez la bouche, un somnifère chacun, et au collège, dès demain. »



Tout était dit, rien expliqué.



*

Après le collège, dès le lendemain, je suis retournée chez ma mère.

La maison était bondée. Il n’y avait nulle part où pleurer. Toute la journée, les Sanaryens restaient là. Toute la journée, ça picolait. Ils pleuraient tous leur mère suicidée.

Victor comme mon ombre, Colin comme une ombre. Mes frères glissaient dans le silence. Perdus, muets. Je me souviens d’avoir cherché le plus petit recoin de calme, le plus petit endroit de paix. Je me souviens d’avoir cherché une oreille, une main. Mais partout c’était du bruit que je trouvais. Partout, des larmes plus bruyantes que mon désespoir. Les couloirs étaient envahis, les chambres enfumées, la cuisine débordante. Je ne voyais plus ma mère, plus mon beau-père. Tout était brouillé.

Chez Marie-France aussi il y avait du monde, partout. Le soir, la famille était chez elle, le matin, ils étaient chez nous. Josée, récente recrue de la familia grande, m’a attrapée par le bras dans le couloir : « Moi, je lui en veux, à Paula, c’est dégueulasse de nous avoir fait ça. Pas toi ? »



*

Les jours ont passé, l’un après l’autre, dans une lenteur effondrée. Pour moi, il était impossible de respirer. Enfant étouffée par une mélasse de Sanaryens terrassés.

Il fallait attendre, attendre. L’enquête des flics, l’autopsie demandée. Des jours et des jours avant qu’on puisse l’enterrer.

Il a fallu faire venir la sœur de Paula des Pays-Bas. « Camille et Victor, vous vous en occuperez. » Cette Marie-Claire que nous ne connaissions pas. Lui laisser une chambre, la promener.

Et enfin, l’enterrement au cimetière du Montparnasse. Le monde qu’il y avait. Une foule militante et désespérée, venue saluer la liberté qu’avait ma grand-mère de se tuer.

À côté d’Évelyne, de Marie-France et de Gilles, nous nous sommes mis en ligne. Les gens avaient peu de mots pour nous, les petits-enfants. Chacun venait embrasser les parents, chacun savait que c’était la fin. La fin de la révolution, du combat, de la candeur de ma mère surtout. La fin.



*

Ce jour-là, j’ai été ensevelie par la peur.

Depuis, j’ai peur. Qu’un événement survienne, qu’il arrive quelque chose aux gens que j’aime. J’anticipe, j’analyse, je préviens. J’ai peur. Un pressentiment irrémédiable. Et ma raison n’y fait rien.

Des peurs irrationnelles. Le cœur qui bat au moindre bruit. À l’insupportable sonnerie du téléphone, tout le temps. La peur de la voiture. La peur de l’avion. L’impossibilité de respirer, vingt fois dans la journée. Plus tard, la peur pour mes enfants. La peur de tout, tout le temps.

Ces peurs prennent tout l’espace et nourrissent ma culpabilité.

Peur d’avoir l’air triste, de rire et de déranger. Peur de réussir et de ne pas y arriver. Peur de dépasser Victor et de ne pas avancer. Peur du plaisir annoncé et de ne pas savoir en profiter. Avoir envie de faire mille choses, les commencer, et toujours finir par y renoncer.

Depuis ce jour-là, dès que le calme s’installe, j’attends le drame. Quelque part, bientôt. Le drame qui en un tournemain, en une fraction de seconde, modifie la réalité à jamais. Le drame qui ne te demande rien et ne te donne pas d’explication. Le drame auquel tu dois t’habituer parce que tu n’y peux rien. Le drame du souffle coupé, de la vie pour toujours modifiée, des rires annulés, du bonheur mort-né.



*

Je ne me suis pas trompée. La vie, nos vies se sont arrêtées là.



Dans le regard de ma mère, pour moi, plus rien, plus jamais.

Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. L’existence de ses enfants lui interdisait de disparaître. Nous étions le rappel de sa vie obligée. J’étais sa contrainte, son impossibilité.

Le jour où j’ai perdu ma grand-mère, j’ai perdu ma mère. À jamais.



*

La vie n’a plus jamais été la même.

Les parents ont décidé de louer une maison à une heure de Paris pour se retrouver tous ensemble chaque week-end, et parfois même pendant la semaine. Ma petite sœur Luz venait d’arriver. Les enfants, les amis, les amis et leurs enfants, se multipliaient. C’en était fini de l’intimité.

À la maison, ma mère buvait le soir. Mon beau-père la servait et la servait encore. Ça l’aidait à dormir, ça l’aidait à s’en sortir. Il ne fallait surtout pas lui en parler. Lèvres noires. Dents noires. Haleine épaisse. Visage effacé. Et souvent une telle méchanceté. Des mots vulgaires, des mots perçants, des mots terrassants. Jusqu’à l’oubli, heureusement. L’oubli de tout, l’oubli de nous. Le soir, ma mère me parlait, et le lendemain elle ne se souvenait plus de rien.



Évelyne s’est emmurée. Chaque jour, enfermée dans son bureau, elle relisait, relisait la lettre de Paula. Et pleurait, pleurait sans arrêt. Il n’a plus été question de se retrouver après le collège. On filait direct dans nos chambres. « Votre mère n’a pas le courage de parler. »

Un jour, j’ai insisté. Je suis entrée dans son bureau pour voir comment elle allait. Je me suis approchée et elle s’est effondrée. Sous ses yeux, il y avait encore la lettre de Paula. J’ai pris ma mère dans mes bras et toujours je me souviendrai de ce moment-là. Son front dans mon cou, ses épaules tremblotantes, ses bras autour de moi. Toujours je me souviendrai de sa petite voix qui répétait : « Ma maman, ma maman… »



Chacune ses larmes et ses ambiguïtés. Quand je pleurais, ma mère m’engueulait. Il fallait savoir respecter, tenir le choix pour un haut fait. Se désespérer, c’était renoncer à la liberté. Je n’en avais pas le droit. « Camille, sois forte. Pour moi, pour elle, ne souffre pas. »





1988.

Bernard entre dans les ministères dès le premier gouve