Page d'accueil La chronique des Bridgerton - Intégrale

La chronique des Bridgerton - Intégrale

,
0 / 0
Avez-vous aimé ce livre?
Quelle est la qualité du fichier téléchargé?
Veuillez télécharger le livre pour apprécier sa qualité
Quelle est la qualité des fichiers téléchargés?

Anthologie contenant :

La chronique des Bridgerton 01 Daphné et le duc : À la naissance de son fils, le duc de Hastings jubilait. Hélas, l'enfant bégaie ! Affront insupportable pour le duc, qui l'a renié sans pitié . Le jeune Simon a grandi, solitaire et assoiffé de revanche . Après de brillantes études, il a bourlingué de par le monde jusqu'à la mort de son père, et c'est désormais porteur d'un titre prestigieux qu'il rentre en Angleterre . Il est aussitôt assailli par une horde de mères prêtes à tout pour marier leurs filles. Mais Simon ne s'intéresse pas aux débutantes. Sauf peut-être à Daphné Bridgerton, qu'il a rencontrée dans des circonstances cocasses. Comme Simon, elle voudrait juste qu'on la laisse en paix. Une idée machiavélique naît alors dans l' esprit du jeune duc...

La chronique des Bridgerton 2 Anthony : Les Bridgerton sont stupéfaits : le vicomte Anthony veut se ranger ! Et il sait ce qu'il veut : une femme dont il ne risque pas de tomber amoureux , car l' amour est subalterne dans le couple . Edwina Sheffield est la reine de la saison , c'est donc elle qu'il épousera, et l' affaire sera réglée. Sauf que la demoiselle a une soeur dont l'influence est primordiale. Or, Kate Sheffield oppose son veto : un débauché comme Anthony n'est pas un parti convenable pour Edwina. Ce dernier est offensé. Lui, le célibataire le plus convoité de Londres , indésirable ? Pour qui donc se prend cette péronnelle, qui ne connaît rien à la vie, pour oser le critiquer ? Il va lui prouver qu'il est irrésistible !

La chronique des Bridgerton 03 Benedict : Comme le rapporte la mystérieuse lady Whistledown dans sa chronique mondaine , on a vu, lors du fameux bal masqué des Bridgerton, le cadet de la famille, Benedict, en compagnie d'une ravissante inconnue vêtue d'une robe argentée . Mais à minuit , la belle s'est enfuie. Depuis, la haute société se perd en conjectures sur son identité . Benedict a beau la chercher dans tout Londres, elle semble s'être évaporée à jamais. Qui pourrait savoir que sous le masque de soie noire se cachait Sophie Beckett, la fille illégitime du comte de Penwood, haïe par sa marâtre qui la cantonne à l' office ? Quand Benedict croisera de nouveau Sophie, saura-t-il la reconnaître sous ses vilaines nippes de domestique ?

La chronique des Bridgerton 04 Colin : " A trente-trois ans, M. Colin Bridgerton demeure un coeur à prendre. N'est-ce pas un défi exaltant pour les débutantes de cette saison ? " persifle la mystérieuse lady Whistledown dans sa chronique mondaine. Depuis l'âge de quinze ans, Pénélope Featherington aime secrètement Colin, sans nourrir la moindre illusion . Néanmoins. un pari va les rapprocher : c'est décidé, ils uniront leurs efforts pour démasquer lady Whistledown, la plume anonyme qui épingle le beau monde dans ses billets malicieux. Et, dans cette aventure , d'autres surprises pourraient être au rendez-vous.

La chronique des Bridgerton 05 Eloise : Après la disparition tragique de sa femme, sir Philip est totalement désemparé. Comment va-t-il faire pour élever ses enfants qui ont souffert de la maladie de leur mère ? Comment leur apprendre la tendresse , lui qui ne sait pas exprimer ses émotions ? Pourquoi ne proposerait-il pas le mariage à Miss Bridgerton, avec qui il entretient une relation épistolaire ? Surprise , mais en même temps troublée, Eloïse, qui ne fait rien comme tout le monde , quitte Londres en secret pour rejoindre dans son manoir cet homme qu'elle n'a jamais vu.

La chronique des Bridgerton 06 Francesca : La vie est parfois cruelle. Après avoir passé tant d'années à papillonner de femme en femme, Michael Stirling est tombé amoureux fou de la seule femme qu'il lui était interdit d'aimer : Francesca, l'épouse de son cousin John, que Michael aime comme un frère. Quand John meurt brutalement, Michael devient comte de Kilmartin. Désormais, Francesca est libre, mais le souvenir du défunt se dresse entre eux. Comment trouver le bonheur sans avoir l'impression de trahir celui qu'ils chérissaient tant ?

La chronique des Bridgerton 07 Hyacinthe : 1815, Angleterre. Son père ordonne à Gareth St Clair d’épouser Mary Winthrop parce que sa famille a besoin de sa dot. Il refuse et son père lui avoue alors qu’il le déteste depuis sa naissance parce qu’il n’est pas son fils. C’est comme cela que Gareth apprend la vérité sur sa naissance. Il veut découvrir l’identité de son père naturel. Dix ans plus tard, Gareth a enfin une piste : le journal intime de sa grand-mère. Le hic c’est qu’il est écrit en italien, langue qu’il ne connaît pas. Il demande l’aide de Hyacinth Bridgerton pour traduire le journal. Elle est la plus jeune sœur de la famille. Elle en est à sa quatrième saison et se demande si elle trouvera l’amour, comme ses frères et sœurs. En travaillant ensemble, ils apprennent à se connaître et tombent amoureux. Mais quelqu’un veut les empêcher de découvrir la vérité…

La chronique des Bridgerton 08 Gregory : Lorsqu'il aperçoit Hermione Watson, Gregory Bridgerton en est sûr : c'est la femme de sa vie... sauf que la demoiselle en aime un autre. Sa meilleure amie, Lucinda, propose alors à Gregory de l'aider à faire sa conquête. Hélas, alors qu'elle est également fiancée, la jeune fille tombe amoureuse de lui. Son oncle ne la laissera jamais renoncer à son mariage, même si Gregory se rend compte qu'elle est la femme qu'il lui faut... Le jeune homme parviendra-t-il empêcher le mariage de la femme qu'il aime ?

La chronique des Bridgerton 09 Des années plus tard : Que deviennent les héros d’un roman, une fois la dernière page tournée ? Pour Daphné et Simon, après vingt ans d’un mariage idyllique et quatre beaux enfants, c’est un événement inattendu qui bouleverse leur quotidien. Kate et Anthony doivent s’affronter dans une compétition d’un genre un peu particulier. Eloïse découvre un improbable secret. La vie inflige une épreuve à Francesca et Michael. Et même Violet, la matriarche de la famille Bridgerton, va s’apercevoir que les belles histoires n’ont peut-être pas de fin.
Langue:
french
Collection:
La chronique des Bridgerton #1
Fichier:
EPUB, 3,39 MB
Télécharger (epub, 3,39 MB)

Cela peut vous intéresser Powered by Rec2Me

 

Mots Clefs

 
elle16397
pas12633
que12364
vous8767
les8058
une6374
lui6305
pour5729
avait5336
mais5098
dans4750
qui4655
ses4303
sur3782
bien3675
des3653
tout3530
avec3282
cela2560
comme2099
dit1973
est1949
par1935
sans1850
nous1757
jamais1750
cette1611
colin1579
yeux1535
moi1519
puis1516
faire1453
fait1432
peu1411
rien1398
aussi1396
que je1363
suis1350
sophie1335
vers1309
dire1308
votre1259
kate1250
peut1218
avant1213
aurait1165
fois1144
voix1076
deux1035
femme1008
1 comment
 
florence
J ai adore et tout lu en peu de temps
18 April 2021 (11:46) 

To post a review, please sign in or sign up
Vous pouvez laisser un commentaire et partager votre expérience. D'autres lecteurs seront intéressés de connaitre votre opinion sur les livres lus. Qu'un livre vous plaise ou non, si vous partagez honnêtement votre opinion à son sujet, les autres pourront découvrir de nouveaux livres qui pourraient les intéresser.
1

Вперёд

Année:
2020
Langue:
russian
Fichier:
FB2 , 2,06 MB
0 / 0
2

Un jour en décembre

Année:
2019
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 478 KB
0 / 0
Prologue





La venue au monde de Simon Arthur Henry Fitzranulph Basset, comte de Clyvedon, fut l'occasion de grandes réjouissances. Les cloches de l'église sonnèrent des heures durant, le Champagne coula à flots dans le gigantesque château que le nouveau-né appellerait plus tard sa maison, et tout le village de Clyvedon fut convié à cesser le travail pour prendre part aux libations et aux célébrations ordonnées par le père du tout jeune comte.

— Voilà un bébé qui sort de l'ordinaire, commenta le boulanger à l'intention du forgeron.

De fait, Simon Arthur Henry Fitzranulph Basset ne se contenterait pas du titre de comte de Clyvedon, lequel était purement conventionnel. Simon Arthur Hemy Fitzranulph Basset - l'enfant qui possédait plus de prénoms qu'un bébé ne peut en avoir besoin - était l'héritier de l'un des plus anciens et des plus riches duchés d'Angleterre. Quant à son père, duc de Hastings, neuvième du nom, il avait attendu ce moment pendant des années.

Tout en berçant son nouveau-né vagissant dans ses bras, dans l'antichambre des appartements où son épouse avait été confinée, le duc sentit son cœur se gonfler de fierté. A la quarantaine largement passée, il avait vu ses amis - tous pairs du royaume - avoir les uns après les autres des héritiers mâles. Si certains avaient dû supporter la venue de quelques filles, en fin de compte, tous avaient eu le fils tant convoité. La continuité de leur lignée était assurée ; leur sang se transmettrait à la génération suivante de l'élite de l'Angleterre...

Tous sauf lui, duc de Hastings. Bien que son épouse eût réussi à concevoir à cinq reprises au cours des quinze années de leur mariage, seuls deux enfants étaient arrivés à terme - tous les deux mort-nés. Après sa cinquième grossesse, laquelle s'était conclue au cinquième mois par une fausse couche suivie d'une grave hémorragie, chirurgiens et médecins avaient averti leurs seigneuries : elles ne devaient sous aucun prétexte tenter une nouvelle fois d'avoir un enfant. Il y allait de la vie de la duchesse. Cell; e-ci était de constitution trop fragile et, avaient-ils ajouté avec prudence, plus toute jeune. Le duc devrait se faire une raison : son titre ne resterait pas dans la famille Basset.

Cependant, la duchesse - Dieu la bénisse ! - connaissait ses devoirs. Après six mois de convalescence, elle avait rouvert la porte qui séparait sa chambre de celle de son époux, et le duc avait repris ses tentatives pour concevoir un héritier.

Cinq mois plus tard, son épouse l'avait informé qu'elle portait le fruit de leurs amours. L'explosion de joie du duc avait été immédiatement tempérée par une inflexible résolution : rien, absolument rien ne ferait échouer cette grossesse. La duchesse fut consignée au lit à la minute même où son état fut connu. Un médecin fut convoqué pour une visite journalière, et vers le second trimestre, le duc choisit le meilleur praticien de Londres et lui proposa une véritable fortune pour abandonner sa clientèle et s'établir provisoirement à Clyvedon Castle.

Cette fois, il ne prendrait aucun risque ! Il aurait son fils ; le duché demeurerait entre les mains de la famille Basset.

La duchesse avait commencé à éprouver des douleurs un mois auparavant. Des coussins avaient aussitôt été calés sous ses reins. Comme l'avait expliqué le Dr Stubbs, la force de gravité pouvait « encourager le bébé à rester en place ». Convaincu par l'argument, le duc avait fait ajouter un oreiller supplémentaire dès que le médecin s'était retiré pour la nuit, inclinant son épouse sur un angle d'une bonne vingtaine de degrés. La duchesse était demeurée ainsi pendant quatre semaines.

Enfin, l'instant de vérité était arrivé. Toute la domesticité avait prié pour monsieur, qui désirait si ardemment un fils, et quelques-uns avaient songé à prononcer un Ave Maria pour madame, dont la santé s'affaiblissait à mesure que son ventre s'arrondissait. On s'était interdit tout espoir excessif. Après tout, madame avait déjà mis au monde deux bébés qu'elle avait aussitôt enterrés, et même en admettant que l'enfant fût en vie, il pouvait très bien s'agir... eh bien, d'une fille.

Lorsque les cris de douleur de la parturiente s'étaient faits plus sonores et plus fréquents, le duc s'était frayé un passage vers sa couche, ignorant les protestations du médecin, de la sage-femme et de la camériste. Une folle confusion régnait, les draps étaient souillés de sang, mais il était résolu à être présent dès que l'on pourrait voir de quel sexe était l'enfant.

La tête de celui-ci apparut, puis ses épaules. Tout le monde se pencha avec curiosité tandis que la duchesse poussait de toutes ses forces, jusqu'à ce que...

Jusqu'à ce que le duc comprît qu'il y avait un Dieu, et qu'il se montrait bienveillant envers la lignée des Basset. Il accorda une minute à la sage-femme pour procéder à la toilette du nouveau-né, puis il prit le nourrisson dans ses bras et se dirigea vers le grand hall afin de le présenter à l'assistance.

— J'ai un fils ! clama-t-il. Un magnifique petit garçon !

Alors que les domestiques lançaient des hourras en essuyant des larmes de soulagement, le duc baissa la tête vers son minuscule héritier :

— Vous êtes parfait, murmura-t-il. Vous êtes un Basset. Et vous êtes à moi.

Il avait envisagé d'emmener l'enfant au-dehors afin de montrer à tout le monde qu'il était enfin le père d'un garçon en bonne santé mais, constatant que l'air était encore frais en ce début d'avril, il autorisa la sage-femme à rendre le bébé à sa mère. Puis il enfourcha l'une de ses plus belles montures et s'élança au galop, fou de joie, hurlant son bonheur à qui voulait l'entendre.

Pendant ce temps, la duchesse se vida de son sang, perdit connaissance, et rendit l'âme.





Le duc pleura son épouse. Son chagrin était sincère. Il ne l'avait pas aimée, bien entendu, et elle n'avait pas éprouvé davantage de sentiments pour lui, mais ils avaient été amis, à leur manière un peu distante. Il n'avait rien espéré de plus du mariage qu'un fils et héritier, et de ce point de vue, sa femme s'était révélée exemplaire.

Il ordonna que des fleurs fraîches soient déposées au pied de sa pierre tombale chaque semaine, quelle que soit la saison, et fit retirer son portrait du salon pour l'installer dans le grand hall, bien en vue au- dessus de l'escalier.

Puis il s'attela à la tâche d'élever son enfant. En vérité, il n'y avait pas grand-chose à faire la première année, le bébé étant trop jeune pour les leçons sur la gestion des fermages et les responsabilités qui seraient les siennes. Aussi le duc confia-t-il Simon aux soins d'une nurse avant de retourner à Londres, où il reprit à peu près la même vie qu'avant de devenir père, à la seule différence qu'il obligea tout le monde, y compris le souverain, à jeter un coup d'œil à la miniature représentant son fils qu'il avait fait peindre après la naissance de celui-ci.

Il se rendit de temps à autre à Clyvedon, jusqu’au jour où il revint définitivement s'y établir, à l'époque du second anniversaire de Simon, bien décidé a prendre en main l'éducation du jeune garçon. Il acheta un poney, choisit un petit fusil destiné à de futures chasses au renard, et engagea des professeurs pour toutes les disciplines qui puissent s'imaginer.

— Il est bien trop jeune ! s'écria la nurse, Mme Hopkins.

— Balivernes ! répliqua Hastings avec condescendance. Bien entendu, je ne lui demande pas de maîtriser tout ceci pour l'instant, mais il n'est jamais trop tôt pour commencer l'éducation d'un duc.

— Il ne l'est pas encore, marmonna la nurse.

— Il le sera.

Hastings se détourna pour s'accroupir à côté de son fils, occupé à échafauder sur le sol un château branlant à l'aide de petits blocs de bois. C'était la première fois qu'il revenait à Clyvedon après plusieurs mois d'absence, et il était satisfait de la croissance de l'enfant. Simon était un robuste petit garçon aux cheveux bruns et lustrés, et aux yeux bleu clair.

— Que construisez-vous, mon fils ?

Simon lui sourit et désigna son ouvrage.

— Il ne parle pas ? s'étonna Hastings en levant le regard vers la nurse.

Celle-ci secoua la tête.

— Pas encore, monsieur.

Le duc fronça les sourcils, contrarié.

— Il a deux ans. Ne devrait-il pas commencer à s'exprimer ?

— Chez certains enfants, il faut plus de temps que pour d'autres. Manifestement, il est très intelligent.

— Bien entendu. C'est un Basset.

La nurse acquiesça. Elle approuvait toujours lorsque son employeur vantait la supériorité des Basset.

— Peut-être n'a-t-il tout simplement rien envie de dire, suggéra-t-elle.

Le duc ne fut pas très convaincu, mais il tendit à l'enfant un petit soldat de plomb, lui frotta affectueusement la tête et s'en alla entraîner la nouvelle jument qu'il venait d'acheter à lord Worth.

Deux ans plus tard, il commença à perdre patience.

— Pourquoi ne dit-il pas un mot ? tonna-t-il.

— Je ne sais pas, répondit la nurse en se tordant les mains.

— Que lui avez-vous fait ?

— Rien du tout, monsieur !

— Si vous connaissiez votre travail, répliqua le duc en tendant un doigt furieux dans la direction de l'enfant, il saurait parler !

Simon, occupé à tracer des lettres à un petit bureau, observait cet échange avec intérêt.

— Il a quatre ans, ventrebleu ! gronda le duc. Il devrait pouvoir s'exprimer.

— Il sait écrire, se défendit la nurse. J'ai élevé cinq enfants avant lui, et pas un ne connaissait son alphabet comme M. Simon.

— La belle affaire ! ricana le duc.

Puis, se tournant vers Simon :

— Eh bien, allez-vous parler, à la fin ? rugit-il en roulant des yeux furieux.

Simon se recroquevilla sur son siège, et sa lèvre se mit à trembler.

— Monsieur ! protesta la nurse. Il va prendre peur !

Hastings fit une brusque volte-face.

— C'est peut-être de cela qu'il a besoin. Il lui faut de la discipline ! Une bonne correction va l'aider à retrouver sa langue...

Le duc s'empara de la brosse à manche d'argent avec laquelle la nurse coiffait les cheveux de Simon et s'approcha de celui-ci.

— Je vais vous apprendre à parler, stupide petit...

— Non ! protesta l'enfant.

La nurse poussa un cri de stupeur. De surprise, le duc laissa tomber la brosse. C'était la première fois qu'ils entendaient la voix de Simon.

— Qu'avez-vous dit ? demanda Hastings, les larmes aux yeux.

Simon referma ses petits poings, redressa le menton et répondit :

— Ne me t-t-t...

Une pâleur de craie envahit le visage de Hastings.

— Que dit-il ?

Simon recommença sa phrase.

— Ne m-m-m...

— Au nom du Ciel ! murmura le duc, horrifié. Mon fils est débile.

— Certainement pas ! s'écria la nurse en prenant Simon dans ses bras.

— Ne m-m-me t-t-touchez...

L'enfant prit une douloureuse inspiration.

— ... pas !

Effondré, le duc s'assit lourdement sur la banquette encastrée sous la fenêtre et laissa tomber sa tête entre ses mains.

— Qu'ai-je fait pour mériter cela ? gémit-il. Qu'ai- je bien pu faire ?

— Monsieur devrait féliciter son fils ! protesta la nurse. Voilà quatre ans que monsieur attend qu'il parle, et...

— Et c'est un débile ! gronda le duc. Un horrible petit abruti !

Simon fondit en larmes.

— Hastings va tomber entre les mains d'un faible d'esprit, se lamenta le duc. J'ai prié pendant des années pour avoir un héritier, et voilà le résultat ! J'aurais dû laisser mon cousin hériter du titre...

Il tourna le dos à l'enfant qui reniflait en essuyant ses yeux, dans l'espoir manifeste de se montrer fort devant son père.

— Je ne veux plus le voir, poursuivit le duc. Je ne le supporterais pas !

Sur ces mots, il quitta la pièce à grandes enjambées rageuses.

La nurse serra l'enfant un peu plus fort sur son giron.

— Vous n'êtes pas un débile, murmura-t-elle avec énergie. Vous êtes le plus intelligent petit garçon que j'aie jamais vu, et si quelqu'un peut apprendre à parler correctement, c'est bien vous. Je le sais !

Simon se laissa aller contre elle en sanglotant.

— Nous allons lui montrer, déclara-t-elle. J'y mettrai le temps qu'il faudra, mais je lui ferai regretter ses paroles !

Mme Hopkins ne ménagea pas ses efforts. Alors que son employeur reprenait sa vie londonienne exactement comme s'il n'avait jamais eu de fils, elle consacra chaque minute de chaque journée à répéter des mots en les articulant avec soin, félicitant l'enfant lorsqu'il les prononçait correctement, l'encourageant à recommencer lorsqu'il n'y parvenait pas.

Les progrès furent lents, mais peu à peu Simon apprit à parler. À six ans, son bégaiement s'était notablement atténué, et à huit, il pouvait dire une phrase entière sans buter sur un mot. Les difficultés revenaient quand il était sous le coup d'une vive émotion, et sa nurse lui rappelait régulièrement qu'il devait rester calme et maître de lui s'il voulait s'exprimer de façon audible.

Toutefois, Simon était déterminé, il était intelligent, et surtout il était plus têtu qu'une mule. Il apprit à prendre sa respiration et à se concentrer sur sa phrase avant de la formuler à haute voix. Il étudia les mouvements de ses lèvres lorsqu'il articulait correctement et tenta d'analyser ce qui se passait quand sa diction se brouillait.

Jusqu'au jour où, âgé de onze ans, il s'approcha de Mme Hopkins, prit le temps de se concentrer et déclara :

— Je crois que le temps est venu d'aller voir mon père.

La nurse le scruta quelques instants. Le duc n'avait plus posé les yeux sur son fils depuis plus de sept ans. Il n'avait pas répondu à une seule des lettres que Simon lui avait écrites.

L'enfant lui en avait envoyé presque cent.

— En êtes-vous certain ? demanda-t-elle.

Simon hocha la tête.

— Dans ce cas, je vais faire préparer l'attelage. Nous partirons pour Londres demain.

Le voyage dura une journée et demie. Le soir tombait lorsque la voiture s'arrêta devant Hastings House. Tandis que Mme Hopkins l'accompagnait jusqu'au perron, Simon regarda avec émerveillement l'animation qui régnait dans les rues de la ville. Aucun d'entre eux n'était venu à Hastings House jusqu'alors. Ne sachant que faire, la nurse se décida à actionner le heurtoir de la porte.

Le lourd battant pivota immédiatement sur ses gonds, et un majordome d'allure rébarbative s'encadra dans l'ouverture.

— Pour les livraisons, récita-t-il en s'apprêtant à refermer, il faut passer par l'entrée de service.

— Excusez-moi ! répondit Mme Hopkins en posant un pied sur le seuil. Nous ne sommes pas des domestiques.

L'homme parcourut sa tenue d'un regard dédaigneux.

— Du moins, pas lui, rectifia-t-elle en prenant Simon par le bras. Voici lord Clyvedon, et vous seriez bien inspiré de le traiter avec le respect qui lui est dû.

Le majordome demeura bouche bée quelques instants. Puis il battit des cils et se reprit.

— Lord Clyvedon est décédé.

— Pardon ? s'écria la nurse.

— On vous aura mal informé ! s'écria Simon avec toute l'indignation dont on est capable à onze ans.

Le majordome examina celui-ci. Sans doute reconnut-il en lui le sang des Basset, car il les fit entrer sans plus de protestations.

— Qui vous a dit que j'étais m-m-mort ? demanda Simon.

Il était furieux d'avoir bégayé, mais guère surpris. Il savait qu'il butait sur ses mots quand il était en colère.

— Il ne m'appartient pas de répondre à cette question, répliqua l'homme.

— Au contraire ! s'offusqua la nurse. On ne peut pas dire de telles choses à un enfant de cet âge sans lui donner d'explications.

Le majordome garda le silence quelques instants.

— Voilà des années que monsieur n'a plus évoqué son fils, et la dernière fois, c'était pour affirmer qu'il n'avait pas d'héritier. Monsieur semblait si peiné que personne n'a posé de question. Le reste du personnel et moi-même avons supposé que celui-ci n'avait pas survécu.

Simon serra les dents, la gorge nouée par une soudaine tension.

— Dans ce cas, lord Hastings n'aurait-il pas porté le deuil ? suggéra Mme Hopkins. Comment avez-vous pu croire qu'il avait perdu son fils, puisque ce n'était pas le cas ?

Le majordome ne se laissa pas impressionner.

— Monsieur est souvent vêtu de noir, rétorqua-t-il. Il aurait très bien pu être en deuil sans que cela se remarque.

— Tout cela est fort choquant ! déclara la nurse. Veuillez le faire appeler, je vous prie.

Simon s'était réfugié dans le silence. Il tentait désespérément de recouvrer son calme. Il n'avait pas le choix : jamais il ne pourrait parler avec son père dans l'état de tension extrême qui était le sien !

Le majordome hocha la tête.

— Monsieur est à l'étage. Je vais l'informer de votre arrivée.

Tandis que Mme Hopkins arpentait le salon d'un pas impatient tout en marmonnant au sujet de son employeur en termes étonnamment fleuris mais fort peu flatteurs, Simon resta immobile au milieu de la pièce, les bras le long du corps, droit comme un I, et s'efforça de prendre de longues inspirations.

Tu peux y arriver ! s'encourageait-il en son for intérieur. Tu en es capable !

Se tournant vers lui, la nurse vit ses efforts pour apaiser les furieux battements de son cœur et tomba à genoux devant lui dans un petit soupir navré.

— Très bien, le félicita-t-elle en pressant sa main entre les siennes.

Elle savait mieux que quiconque ce qui se passerait, si Simon affrontait son père avant d'avoir recouvré son calme.

— C'est bien, reprit-elle d'un ton apaisant. Respirez encore... Là. Pensez bien à vos mots avant de les prononcer. Si vous arrivez à contrôler...

— Je vois que vous continuez à traiter ce garçon avec une mollesse coupable ! tonna une voix depuis le seuil.

Mme Hopkins se redressa et pivota sur elle-même avec dignité, cherchant comment saluer son employeur de façon respectueuse et atténuer, d'une façon ou d'une autre, l'extrême tension de ce moment. Toutefois, lorsque ses yeux croisèrent ceux du duc et qu'elle reconnut Simon dans ses traits, une bouffée de fureur monta en elle. Malgré la ressemblance frappante entre le père et le fils, Hastings demeurait incapable du moindre sentiment paternel envers son héritier.

— Monsieur, s'indigna-t-elle, votre comportement est méprisable !

— Et le vôtre est inacceptable. Vous êtes congédiée.

Mme Hopkins sursauta.

— Personne n'emploie ce ton avec le duc de Hastings, poursuivit-il d'une voix blanche. Personne !

— Pas même le roi ? persifla Simon.

Hastings pivota vers lui, sans paraître remarquer sa parfaite élocution.

— Vous voilà, vous ?

Pour toute réponse, Simon se contenta d'un bref hochement de tête. Sa réplique était courte mais il était parvenu à l'articuler sans une hésitation, et il ne voulait pas prendre le moindre risque. Il était trop en colère pour cela. En temps normal, il pouvait rester plusieurs jours sans buter sur le moindre mot, mais aujourd'hui...

Le regard que son père dardait sur sa personne lui donnait l'impression d'être un attardé mental.

Tout d'un coup, il lui sembla que sa langue refusait de lui obéir.

Un sourire cruel étira les lèvres du duc.

— Vous avez quelque chose à dire ? Eh bien, je suis tout ouïe ! Hum ? Parlez, c'est le moment !

— Tout va bien, Simon, murmura Mme Hopkins en fusillant le duc du regard. Ne vous laissez pas impressionner. Vous pouvez y arriver, mon petit.

Hélas ! Ses encouragements ne firent qu'aggraver la situation. Simon était venu pour prouver sa valeur à son père, et voilà que sa nurse le traitait comme un bébé !

— Que se passe-t-il ? ironisa le duc. Le chat a mangé votre langue ?

Simon était si tendu qu'il se mit à trembler comme une feuille. Le père et le fils se dévisagèrent pendant ce qui sembla une éternité, puis le duc, dans un juron de dépit, se détourna.

— Vous êtes mon pire échec, siffla-t-il d'un ton haineux. Je ne sais pas ce que j'ai fait pour vous mériter, mais que Dieu me vienne en aide si jamais je pose de nouveau les yeux sur vous !

— Monsieur ! s'écria Mme Hopkins, indignée de l'entendre parler ainsi à son protégé.

— Emportez-le hors de ma vue, cracha-t-il. Vous pouvez rester à mon service tant que vous le tiendrez éloigné de moi.

— Un instant !

Le duc pivota lentement sur ses talons en entendant la voix de Simon.

— Auriez-vous dit quelque chose ? le railla-t-il.

Les dents serrées, Simon prit trois longues inspirations. Il s'obligea à détendre ses mâchoires et pressa sa langue contre son palais pour se souvenir des sensations que cela procurait d'articuler correctement les mots. Enfin, alors que le duc s'apprêtait à le congédier, il ouvrit les lèvres et déclara :

— Je suis votre fils.

Il entendit sa nurse pousser un soupir de soulagement, et une émotion qu'il n'avait jamais vue éclaira le regard de son père. De la fierté. Ou plus exactement, la promesse d'une authentique fierté paternelle, qui ne demandait qu'à éclore. Une bouffée d'espoir lui gonfla aussitôt la poitrine.

— Je suis votre fils ! répéta-t-il avec plus d'assurance. Et je ne suis pas m...

Tout d'un coup, sa gorge se noua. Une vague de panique l'étreignit.

Tu peux le faire. Tu peux le faire !

Il s'étranglait, sa langue ne lui obéissait plus. Déjà, son père commençait à froncer les sourcils d'un air contrarié.

— Je ne suis pas mo-mo-mo...

— Rentrez chez vous, dit le duc d'une voix blanche. Il n'y a pas de place ici pour vous.

Simon ressentit le rejet de son père jusque dans sa chair. Une douleur sourde l'envahit avant de refermer son étau de glace autour de son cœur. Tandis qu'une puissante vague de haine coulait dans ses veines, si amère qu'il en avait les larmes aux yeux, il se fit une promesse solennelle.

Il ne pouvait être le fils que désirait son père ? Très bien. Alors il en serait l'exact opposé.





1





Les Bridgerton sont de loin la famille la plus prolifique parmi les échelons supérieurs de la société. Un tel déploiement d'énergie de la part du vicomte et de la vicomtesse forcerait l'admiration, n'était la banalité du choix des prénoms de leurs héritiers. Anthony, Benedict, Colin, Daphné, Éloïse, Francesca, Gregory et Hyacinthe. Le sens de l'ordre est certes souhaitable en toute chose, mais on pourrait attendre de géniteurs intelligents qu'ils sachent garder leurs enfants dans le droit chemin sans les classer obligatoirement dans l'ordre alphabétique.

En outre, le spectacle de la vicomtesse et de ses huit rejetons réunis dans une seule pièce suffit à vous faire croire que vous voyez double, ou triple, ou pire. Jamais votre dévouée chroniqueuse n'a vu fratrie dotée d'une pareille ressemblance physique ! Nous ne saurions dire ce qu'il en est de leurs yeux, n'ayant pas pris le temps de les examiner de près, mais tous les huit possèdent les mêmes traits et la même épaisse chevelure châtaine aux reflets acajou. On ne peut que plaindre la vicomtesse, en quête d'unions avantageuses pour sa progéniture, de ne pas avoir mis au monde un seul enfant pourvu d'une nuance capillaire plus élégante. Au demeurant, il y a des avantages à une telle constance dans l'apparence physique des membres d'un clan : nul ne peut mettre en doute leur légitimité.

De vous à moi, ami lecteur, votre dévouée chroniqueuse aimerait qu'il en aille de même dans toutes les grandes familles...

La Chronique mondaine de lady Whistledown, 26 avril 1813



— Oooh ! s'écria Violet Bridgerton.

D'un geste rageur, elle froissa la feuille entre ses mains et la projeta à travers l'élégant salon. Sa fille Daphné, évitant prudemment tout commentaire, feignit d'être absorbée par sa broderie.

— Avez-vous lu ce qu'elle écrit ? demanda Violet. L'avez-vous lu ?

Daphné regarda la boule de papier, qui avait roulé sous une table basse en acajou.

— Je n'en ai pas eu le temps avant que vous l'ayez... achevée, maman.

— Eh bien, jetez-y donc un coup d'œil ! gémit Violet en levant les bras au plafond d'un geste théâtral. Vous verrez comment cette femme nous calomnie.

Sans se départir de son calme, Daphné posa son ouvrage et se pencha sous la table. Elle lissa la feuille de papier sur ses genoux et lut les quelques lignes consacrées à sa famille. Puis elle redressa la tête, un peu surprise.

— Ce n'est pas si méchant, maman. A vrai dire, ce sont presque des louanges, comparé à ce qu'elle a écrit à propos des Featherington la semaine dernière.

— Comment voulez-vous que je vous trouve un mari, si cette femme s'amuse à salir notre nom ?

Daphné s'efforça de respirer calmement. Après deux saisons à Londres, la simple mention du mot « mari » faisait naître sous ses tempes une douloureuse migraine. Un époux ? Elle en voulait un, de tout son cœur, et elle n'exigeait même pas un véritable mariage d'amour, simplement un conjoint envers qui elle éprouverait un peu d'affection.

Jusqu'à présent, quatre prétendants avaient demandé sa main, mais lorsqu'elle avait songé à ce que serait le reste de ses jours à leurs côtés, elle n'avait pas eu le courage d'accepter. Elle connaissait un certain nombre de jeunes hommes qui auraient pu, à ses yeux, faire des maris convenables, mais hélas ! aucun d'entre eux ne semblait ressentir les mêmes sentiments à son égard. Oh, ils l'aimaient bien. Tout le monde l'aimait bien. On la trouvait enjouée, chaleureuse et vive d'esprit, et il ne serait venu à personne l'idée de la juger repoussante. Cependant, aucun homme n'était fasciné par sa beauté, aucun ne demeurait muet de stupeur en sa présence, aucun n'écrivait de vers en son honneur.

La gent masculine, songeait-elle avec désespoir, ne s'intéressait qu'aux femmes impossibles, et oubliait de faire la cour à une jeune fille comme elle. Les hommes lui vouaient une grande affection, du moins le prétendaient-ils, parce qu'il était facile d'engager la conversation avec elle, et qu'elle semblait toujours comprendre ce qu'ils ressentaient. Comme l'avait dit l'un de ceux dont elle avait pensé qu'il pourrait faire un mari acceptable :

— Bon sang, Daph', vous n'êtes vraiment pas comme les autres femmes. Vous êtes positivement normale !

Ce qu'elle aurait réussi à prendre comme un compliment si celui-ci ne s'était pas ensuite mis en tête de séduire la nouvelle beauté blonde à la mode...

Baissant les yeux, Daphné s'aperçut que son poing était serré. Puis elle les releva et vit que sa mère la regardait, attendant manifestement sa réponse. Elle éclaircit sa voix :

— Croyez-moi, ce n'est pas la plume de lady Whistledown qui m'empêche de trouver un mari.

— Cela fait deux ans, Daphné !

— Et lady Whistledown ne publie ses chroniques que depuis trois mois. Je ne vois pas en quoi nous pourrions la blâmer.

— Je blâme qui je veux, marmonna Violet.

Daphné serra le poing à s'en griffer les paumes pour s'interdire de répliquer. Elle savait que sa mère ne voulait que son bonheur et l'aimait de tout son cœur - un amour qu'elle lui rendait d'ailleurs au centuple. En vérité, jusqu'à ce que Daphné atteigne l'âge de convoler, Violet avait été la meilleure des mères. Elle l'était toujours... du moins lorsqu'elle ne se lamentait pas d'avoir trois autres filles à marier après elle.

D'un geste élégant, Violet pressa une main sur sa poitrine.

— Elle ternit la réputation de votre lignée.

— Pas exactement, répondit Daphné avec une prudente diplomatie.

Il n'était jamais bon de contredire sa mère de façon trop directe.

— En définitive, tout ce qu'elle affirme, c'est qu'il ne peut y avoir le moindre doute sur notre légitimité, et que la plupart des grandes familles de la haute société ne peuvent en dire autant.

— Voilà une question qu'elle ne devrait même pas aborder, répliqua Violet avec un reniflement hautain.

— Maman, elle publie un journal à scandale. Il est inévitable qu'elle parle de ces choses-là.

— De toute façon, ce n'est pas une vraie personne, rétorqua Violet d'un ton amer.

Elle posa les poings sur ses hanches encore minces, puis secoua un doigt furieux devant elle.

— Whistledown, à d'autres ! Je n'ai jamais entendu parler des Whistledown. Qui que soit cette dépravée, je doute fort qu'elle soit l'une des nôtres. Comme si une personne de qualité pouvait écrire de telles infamies !

— Bien sûr, elle est des nôtres, répondit Daphné, amusée. Si elle n'était pas de la bonne société, comment pourrait-elle être aussi bien informée ? Qui pensiez-vous qu'elle était ? Je ne sais quelle espionne, épiant aux fenêtres et écoutant aux portes ?

— Je n'aime pas votre ton, Daphné Bridgerton, grommela Violet en fronçant les sourcils.

Daphné retint un sourire. « Je n'aime pas votre ton » était la réponse habituelle de Violet lorsque l'un de ses enfants avait le dernier mot dans une controverse.

Pourtant, elle ne résista pas au plaisir de taquiner sa mère.

— Je ne serais pas surprise, ajouta-t-elle en inclinant la tête, si cette lady Whistledown s'avérait être l'une de vos amies.

— Tenez votre langue, Daphné. Aucune de mes proches ne s'abaisserait de la sorte.

— Très bien, concéda la jeune femme. Ce n'est pas une de vos amies. Mais je suis persuadée qu'il s'agit de quelqu'un que nous connaissons. Quelqu'un n'appartenant pas à notre milieu ne pourrait avoir accès aux informations qu'elle divulgue.

Violet croisa les bras d'un geste résolu.

— Je donnerais tout pour la mettre hors d'état de nuire une bonne fois pour toutes.

— Dans ce cas, ne put s'empêcher de répliquer Daphné, commencez par ne pas la soutenir en achetant son journal.

— À quoi bon ? Tout le monde le lit ! Cela n'aurait d'autre résultat que de me faire passer pour une ignorante lorsqu'on échangerait en riant ses derniers commérages.

Rien n'était plus vrai, admit Daphné en son for intérieur. La bonne société londonienne vouait un véritable culte à La Chronique mondaine de lady Whistledown. Le mystérieux journal - un simple recto verso - avait été déposé sur le seuil des plus grandes demeures de la ville trois mois auparavant. Pendant deux semaines, il avait été livré d'office chaque lundi, mercredi et vendredi. Puis, au matin du troisième lundi, les majordomes avaient attendu en vain les livreurs du Whistledown, avant de découvrir que ceux-ci ne faisaient plus cadeau de la feuille à sensation mais la vendaient au prix exorbitant de cinq pence l'exemplaire.

Daphné ne pouvait qu'admirer l'habileté de la prétendue lady Whistledown. Quand celle-ci avait commencé à commercialiser son journal, toute l'aristocratie était prête à payer le prix fort pour avoir sa dose de ragots. On vidait docilement ses poches tandis que, quelque part dans l'ombre, l'indiscrète s'enrichissait de jour en jour.

Pendant que Violet arpentait la pièce en maudissant « l'odieuse insulte » infligée à leur nom, Daphné, s'étant assurée que sa mère ne prêtait plus attention à elle, baissa discrètement les yeux afin de parcourir le reste de la chronique. Le Whistledown, comme on l'appelait désormais, offrait un curieux cocktail de commentaires personnels, d'actualité mondaine et de franches insultes, parfois relevé d'un compliment inattendu. Sa principale différence avec les autres feuilles du même genre était que l'auteur écrivait en entier le nom des personnes citées, au lieu de les dissimuler derrière une prudente abréviation. Ici, pas de lord S*** ou de lady G*** : lorsqu'elle entendait parler de quelqu'un, lady Whistledown rédigeait son patronyme en toutes lettres. Tout ce beau monde en était scandalisé, mais on continuait de s'arracher le journal.

Cette dernière édition était du Whistledown tout craché, songea Daphné. À part les quelques lignes au sujet des Bridgerton, qui ne constituaient rien de plus qu'une juste description de la famille, l'auteur livrait son compte rendu d'un bal donné la veille au soir. Daphné n'y avait pas assisté, car c'était l'anniversaire de sa sœur cadette. Chez les Bridgerton, on ne plaisantait pas avec de telles célébrations, et dans une famille comptant huit enfants, les occasions ne manquaient pas.

— Vous lisez ce torchon ! accusa Violet.

Daphné leva les yeux, refusant d'éprouver la moindre culpabilité.

— Le numéro d'aujourd'hui est plutôt intéressant. Il paraît que Cecil Tumbley a bu une quantité invraisemblable de Champagne, hier soir.

— Ah oui ? demanda Violet d'un air faussement désintéressé.

— Hum, hum... Il y a aussi un bon résumé du bal des Middlethorpe. Elle rapporte qui a discuté avec qui, ce que portait chacune...

— J'imagine qu'elle ne résiste pas au plaisir de donner son avis sur le sujet, l'interrompit Violet.

Daphné ne put retenir un sourire espiègle.

— Allons, maman. Vous savez que le pourpre n'a jamais flatté Mme Featherington !

Violet parut avoir du mal à garder son sérieux. Daphné la vit se mordre les lèvres, comme si elle éprouvait les plus vives difficultés à conserver l'expression de dignité qui sied à une vicomtesse et mère de famille. Deux secondes plus tard, Violet était assise à côté d'elle sur le sofa, les yeux brillants de curiosité.

— Laissez-moi voir cela ! s'écria-t-elle en lui arrachant le journal des mains. Que s'est-il passé d'autre ? Avons-nous manqué quelque chose ?

— Franchement, maman, lorsque lady Whistledown vous raconte un événement, vous n'avez plus besoin d'y assister.

D'un geste, elle désigna la chronique.

— C'est presque aussi amusant que d'y être vraiment... Peutêtre même plus. Je suis persuadée que nous avons mieux dîné à la maison qu'à ce bal. Et rendez-moi mon journal.

Elle tira d'un coup sec sur la feuille, laissant un coin de papier déchiré entre les doigts de sa mère.

— Daphné !

Celle-ci afficha un air faussement indigné.

— J'étais en train de le lire.

— Très bien, très bien...

— Tenez, écoutez ceci.

Tandis que sa mère s'adossait au sofa, elle lut à voix haute :

—« Le jeune libertin autrefois connu sous le nom de lord Clyvedon s'est finalement décidé à honorer Londres de sa présence. Bien qu'il n'ait pas encore daigné faire une apparition à une réception officielle, le nouveau duc de Hastings a été aperçu à plusieurs reprises au White et une fois à Tattersall. »

Elle marqua une pause pour reprendre son souffle.

— « Après un séjour à l'étranger de six années, est- ce un hasard si Sa Seigneurie ne revient qu'après le décès de son père ? »

Daphné leva les yeux de sa lecture.

— Bonté divine, elle n'y va pas par quatre chemins ! Au fait, Clyvedon n'est-il pas un ami d'Anthony ?

— Hastings, rectifia machinalement sa mère. Oui, il me semble qu'Anthony et lui étaient en bons termes à Oxford. Et aussi à Eton, je crois.

Daphné la vit froncer les sourcils, alors que son regard bleu se faisait pensif.

— C'était un vrai démon, si ma mémoire est bonne. Toujours en conflit avec son père, mais apparemment très brillant. Je crois bien qu'Anthony m'a dit qu'il était le major de sa promotion en mathématiques. Je ne peux pas en dire autant, ajouta-t-elle d'un air tendrement sévère, d'un seul de mes enfants.

— Allons, allons, maman, la taquina Daphné. Moi aussi, je serais première à Oxford, si les jeunes filles y étaient admises.

Sa mère émit un petit reniflement ironique.

— J'ai corrigé vos devoirs d'arithmétique lorsque votre gouvernante était souffrante, Daphné.

— D'accord. Alors, en histoire, dans ce cas, répliqua la jeune femme.

Baissant les yeux vers le journal qu'elle tenait entre ses mains, elle laissa son regard errer sur le nom du nouveau duc.

— Intéressant... murmura-t-elle.

Sa mère lui décocha un regard acéré.

— Ce monsieur n'est pas une fréquentation convenable pour une jeune fille de votre âge.

— C'est drôle comme «mon âge» peut varier de bien trop jeune pour rencontrer les amis d'Anthony, à bien trop vieux pour espérer encore un bon mariage.

— Daphné Bridgerton, je n'aime pas du tout votre...

— ... ton, je sais, mais vous m'aimez tout de même. Le visage de sa mère s'éclaira d'un grand sourire tandis qu'elle passait son bras autour des épaules de Daphné.

— Au nom du Ciel, je vous adore. Daphné déposa un rapide baiser sur sa joue.

— C'est la malédiction de la maternité. Vous nous aimez toujours, même quand nous vous contrarions.

Violet laissa échapper un soupir.

— Tout le mal que je vous souhaite, c'est d'avoir un jour des enfants...

— ... comme moi. Cela aussi, je le sais. Daphné esquissa un sourire nostalgique et appuya sa tête contre l'épaule de sa mère. Celle-ci pouvait se montrer extraordinairement indiscrète, au contraire de feu son père, qui avait toujours été plus intéressé par sa meute de chiens et ses parties de chasse que par la vie mondaine. Mais leur union avait été pleine d'amour, de chaleur, de rires... et d'enfants.

— Je crois qu'il pourrait m'arriver bien pire que de suivre votre exemple, maman, murmura-t-elle.

— Ma chérie ! s'écria celle-ci d'une voix vibrante d'émotion. Vous ne pourriez rien me dire de plus gentil.

Daphné enroula une mèche acajou autour de son doigt et, passant de la tendresse à l'espièglerie :

— Je ne demande pas mieux, répondit-elle, que de marcher dans vos pas en ce qui concerne le mariage et les enfants, maman... tant qu'on ne me force pas à en avoir huit !





Au même instant, Simon Basset, nouveau duc de Hastings et sujet de conversation des Bridgerton mère et fille, était assis au White en compagnie d'un ami... lequel n'était autre qu'Anthony Bridgerton, frère aîné de Daphné.

Tous deux ne passaient pas inaperçus, avec leur stature athlétique, leur haute taille et leur superbe chevelure. Cependant, si les iris d'Anthony étaient de la même nuance marron que ceux de sa sœur, ceux de Simon étaient d'un bleu glacier, étrangement pénétrants.

C'étaient ces yeux, entre autres caractéristiques, qui lui avaient valu son charisme exceptionnel. Devant ce regard clair et sans détour, les hommes perdaient de leur superbe et les femmes étaient parcourues de frissons.

Anthony, en revanche, ne se laissait pas impressionner. Tous deux se connaissaient depuis des années, et l'aîné des Bridgerton répondait par un éclat de rire lorsque Simon, haussant un sourcil aristocratique, dardait sur lui un œil polaire.

— Vous oubliez que je vous ai vu la tête dans un pot de chambre, lui avait-il un jour rappelé. Depuis, j'ai toujours du mal à vous prendre au sérieux.

A quoi Simon avait rétorqué :

— En effet, mais si je ne m'abuse, vous étiez celui qui tenait cet odorant récipient.

— L'un des grands moments de ma vie, n'en doutez pas. Vous avez eu votre revanche la nuit suivante, quand j'ai trouvé une dizaine d'anguilles dans mon lit.

Simon sourit au souvenir de l'incident et de leur conversation à ce sujet. Anthony était le meilleur des amis, de ceux que l'on aime avoir à ses côtés dans les mauvaises passes. Il était la première personne que Simon avait contactée à son retour en Angleterre.

— C'est bon de vous retrouver, Clyvedon, dit Anthony une fois qu'ils furent installés à leur table au White. Oh ! Je suppose que vous allez insister pour que je vous appelle Hastings, à présent.

— Pas du tout. Hastings restera toujours mon père. Il ne répondait jamais à un autre nom.

Simon marqua un silence, songeur.

— Je porterai son titre, puisqu'il le faut, mais jamais son nom.

— Puisqu'il le faut ? répéta Anthony, surpris. La plupart des hommes ne prendraient pas ce ton résigné à la perspective d'hériter d'un duché !

Simon passa une main dans ses cheveux. Il savait qu'il aurait dû se réjouir du privilège d'être né Basset et montrer une fierté sans bornes pour sa glorieuse ascendance, mais en vérité, tout ceci lui était insupportable. Après avoir consacré sa vie à décevoir avec obstination les attentes paternelles, il n'y aurait rien eu de plus ridicule que de prétendre désormais jouer le rôle que l'on attendait de lui !

— Ce nom est un sacré fardeau, si vous voulez mon avis, maugréa-t-il.

— Vous feriez mieux de vous y habituer, répliqua Anthony avec pragmatisme, parce que c'est ainsi que tout le monde vous appellera, dorénavant, Simon en était bien conscient, mais il doutait de ses capacités à porter son titre.

— Quoi qu'il en soit, ajouta son ami avec tact, comprenant que le sujet était sensible pour lui, je suis ravi de vous retrouver. On va enfin me laisser tranquille, la prochaine fois que j'escorterai ma sœur à un bal.

Simon s'adossa à son siège en croisant ses longues jambes musclées, un pied sur l'autre.

— Voilà une réflexion qui pique ma curiosité. Anthony haussa un sourcil, amusé.

— Dois-je comprendre que vous me demandez d'être plus clair ?

— Et comment !

— Je devrais vous laisser découvrir la cruelle réalité par vous-même, mais ma bonté naturelle me l'interdit.

Simon laissa échapper un rire.

— Comment faut-il interpréter cela, de la part de l'homme qui m'a mis la tête dans un pot de chambre ?

Anthony chassa ce souvenir d'un geste de la main.

— J'étais jeune.

— Alors qu'à présent, vous êtes un parangon de sagesse et de respect des convenances ?

— Absolument, rétorqua Anthony d'un ton vertueux.

— Alors expliquez-moi, demanda Simon, en quoi ma présence est supposée rendre votre existence plus paisible ?

— J'imagine que vous comptez prendre votre place dans la société ?

— Vous faites erreur.

— Tiens ? J'avais cru comprendre que vous envisagiez d'assister au bal de lady Danbuiy cette semaine ?

— Uniquement parce que j'ai un faible pour cette vieille dame. Elle dit ce qu'elle pense et...

Troublé, Simon battit des cils.

— Et... ? l'encouragea Anthony.

Simon secoua la tête.

— Rien... Disons qu'elle s'est toujours montrée bienveillante envers moi, quand j'étais gosse. J'ai passé pas mal de vacances chez elle en compagnie de Riverdale - son neveu, vous savez ?

Anthony approuva d'un hochement de tête.

— Je vois. Donc, vous n'avez aucune intention d'entrer dans la société. Votre détermination force l'admiration, mais permettez-moi de vous avertir : vous aurez beau fuir les événements mondains, elles sauront bien vous retrouver.

Simon, qui venait de porter à ses lèvres son verre de porto, manqua s'étrangler à ces mots. Après une violente quinte de toux, il s'enquit :

— Elles ? De qui diable parlez-vous ?

Il vit son ami frémir.

— Les mères, répondit celui-ci d'une voix pleine d'effroi.

— N'en ayant pas eu moi-même, je crains de ne pas saisir votre sous-entendu.

— Les mères de la bonne société, innocent ! Ces dragons cracheurs de feu dotés, Dieu nous protège, de filles en âge de se marier ! Vous pourrez toujours prendre la fuite, jamais vous ne pourrez leur échapper. Et je dois vous prévenir : la mienne est la plus redoutable de toutes.

— Bonté divine ! Moi qui croyais que rien n'était plus dangereux que la jungle africaine...

Anthony décocha à son ami un regard faussement désolé.

— Où que vous alliez, elles vous traqueront sans pitié. Et une fois qu'elles vous auront mis le grappin dessus, vous serez pris au piège d'une conversation avec une jeune fille éthérée en robe blanche incapable de parler d'autre chose que du temps qu'il fait, de son invitation au prochain bal du club Almack, ou des rubans pour ses cheveux.

Simon esquissa un sourire.

— Dois-je comprendre que pendant que j'étais à l'étranger, vous êtes devenu un bon parti ?

— Bien contre mon gré, notez-le. Si cela ne tenait qu'à moi, je fuirais comme la peste les événements mondains. Seulement, ma sœur est entrée dans le monde l'an dernier, et je suis contraint de l'escorter de temps à autre.

— Vous parlez de Daphné ?

Anthony lui jeta un regard surpris.

— Vous seriez-vous déjà rencontrés ?

— Non, mais je me souviens des lettres qu'elle vous adressait à l'école, et je sais qu'étant la quatrième, elle doit avoir un D pour initiale, donc...

— Je vois, l'interrompit Anthony avec un soupir de lassitude. La célèbre méthode Bridgerton pour prénommer les enfants : la garantie absolue que personne n'oubliera votre rang dans la famille !

Simon éclata de rire.

— En tout cas, elle est infaillible.

— Oh, mais j'y pense ! s'exclama Anthony en se penchant sur la table. J'ai promis à ma mère d'aller dîner à Bridgerton House cette semaine. Venez avec moi !

Simon le regarda, méfiant.

— Ne venez-vous pas de me mettre en garde contre les mères de la bonne société et leurs débutantes à marier ?

Anthony rit à son tour.

— Je ferai la leçon à ma mère, et pour Daph', soyez sans crainte. Elle est l'exception qui confirme la règle ; vous allez l'adorer.

Simon fronça les sourcils. Anthony jouait-il les entremetteurs ? Il n'aurait su le dire.

Comme si celui-ci avait lu dans ses pensées, il sourit.

— Juste Ciel, vous ne croyez tout de même pas que j'essaie de vous caser avec Daph' ?

Simon ne répondit pas.

— Je vous rassure, vous n'êtes pas du tout assortis. Vous êtes bien trop ténébreux pour son goût.

Simon estima que c'était là une étrange remarque, mais il s'abstint de tout commentaire.

— Elle n'a reçu aucune demande ?

— Si, quelques-unes.

Anthony avala d'un trait le reste de son verre et laissa échapper un soupir de satisfaction.

— Je l'ai autorisée à les refuser toutes.

— Comme c'est magnanime de votre part ! Son ami esquissa un geste évasif.

— Je suppose que c'est trop demander que de contracter un mariage d'amour, de nos jours, mais je ne vois pas pourquoi elle n'aurait pas le droit d'être heureuse auprès de son époux. Nous avons reçu des propositions d'un homme qui avait l'âge d'être son père, d'un autre qui avait l'âge d'être le frère cadet de son père, d'un troisième qui était trop collet monté pour supporter notre tribu, et cette semaine, ma foi, ça a été le pompon !

— Que s'est-il passé ? questionna Simon, intrigué. Anthony se frotta les tempes d'un geste las.

— Il était tout à fait fréquentable, notez, mais vraiment trop lent d'esprit. Vous pourriez croire qu'après nos années d'insouciance, j'ai perdu toute compassion...

— Vraiment ? rétorqua Simon, faussement choque.

— Où allez-vous chercher cela ?

Anthony le fusilla du regard.

— Je vous assure que je n'ai pris aucun plaisir à briser le cœur de ce malheureux.

— Vous ? Vous voulez dire, Daphné ?

— Oui, mais c'est moi qui ai dû lui annoncer la mauvaise nouvelle.

— Je connais peu d'hommes qui laisseraient à leur sœur une telle liberté quant au choix de son époux, déclara calmement Simon.

Anthony haussa les épaules, façon peut-être de dire qu'il n'imaginait pas traiter Daphné autrement.

— Elle a toujours été un ange pour moi. Je lui dois bien cela.

— Même si cela signifie que vous devez l'accompagner aux bals d'Almack ? ironisa Simon.

— Oui, grommela Anthony.

— J'aimerais vous réconforter en vous disant que votre calvaire sera bientôt fini, mais vous avez... voyons, trois autres sœurs à marier ?

À ces mots, il vit Anthony se tasser un peu plus sur son siège.

— Éloïse doit faire son entrée dans le monde dans deux ans, et Francesca la saison suivante, mais j'aurai un peu de répit avant que Hyacinthe atteigne l'âge fatidique.

Simon émit un petit rire moqueur.

— Voilà des responsabilités que je ne vous envie pas.

Cependant, alors qu'il prononçait ces mots, son cœur se serra. Comment était-ce, de ne pas être seul au monde ? Il n'envisageait certes pas de fonder une famille, mais il lui vint à l'idée que s'il en avait eu une, autrefois, sa vie aurait été différente...

— Alors c'est entendu, vous viendrez dîner avec nous ? demanda Anthony en se levant. En toute simplicité, soyez sans crainte. Lorsque nous sommes entre nous, pas de formalités !

Simon avait déjà un emploi du temps fort chargé pour les jours à venir mais, oubliant soudain qu'il devait de toute urgence mettre de l'ordre dans ses affaires, il s'entendit répondre :

— Avec plaisir.

— Parfait. De toute façon, je vous verrai à la sauterie de Danbury.

Simon frissonna.

— Pas si sûr. J'ai l'intention de ne pas y rester plus d'une demi-heure.

— Parce que vous vous imaginez, s'enquit Anthony d'un ton stupéfait, que vous allez entrer, présenter vos respects à lady Danbury et repartir aussi vite ?

Simon hocha la tête avec résolution.

Son ami lui répondit par un éclat de rire incrédule qui n'avait rien de rassurant.





2





Le nouveau duc de Hastings est un personnage des plus mystérieux. Bien que, de notoriété publique, il n'ait pas été en bons termes avec son père, même votre dévouée chroniqueuse n'a pas découvert la raison de leur brouille.

La Chronique mondaine de lady Whistledown, 26 avril 1813

Quelques jours plus tard, cette même semaine, Daphné se trouvait au bal de lady Danbury. Elle s'était réfugiée dans un coin de la vaste salle, à l'écart de la foule, et cela lui convenait fort bien.

En temps normal, elle aurait été ravie de participer à la fête. Elle aimait la danse tout autant que n'importe quelle autre jeune fille, mais son frère Anthony l'avait informée quelques instants plus tôt que Nigel Berbrooke était venu le trouver deux jours auparavant pour solliciter sa main. Une fois de plus. Anthony avait bien sûr refusé - une fois de plus ! - mais Daphné ne pouvait chasser la désagréable impression que son prétendant ne se lasserait pas de sitôt. Deux demandes en deux jours, ce n'était pas la marque d'un homme qui accepte aisément la défaite...

Elle l'aperçut de l'autre côté de la piste de danse, jetant des regards curieux autour de lui. Instinctivement, elle recula encore dans l'ombre.

Comment se comporter avec ce malheureux? Elle n'en avait aucune idée. Certes, il ne brillait pas par son intelligence, mais il n'avait pas un mauvais fond. Elle avait beau savoir qu'elle devait décourager ses sentiments envers elle, elle trouvait plus simple de prendre la tangente et de fuir à son approche.

Elle envisageait une retraite peu glorieuse vers les vestiaires des dames lorsqu'une voix familière résonna tout près.

— Eh bien, Daphné, que fais-tu donc ici, loin de tout le monde ?

Levant les yeux, elle vit son frère aîné s'approcher d'elle.

— Anthony ! s'exclama-t-elle, ne sachant si elle devait se réjouir de le retrouver ou craindre qu'il ne se mêle de ses affaires. Je ne savais pas que tu devais assister à cette soirée.

— Maman, dit-il d'un air sombre.

Ce simple mot suffit.

— Oh, fit Daphné avec un hochement de tête compatissant.

— Elle a dressé une liste de fiancées possibles.

Anthony lui lança un regard désespéré.

— Nous l'aimons tout de même, n'est-ce pas ?

— De tout notre cœur, Anthony, répondit-elle en réprimant un éclat de rire.

— Cette folie lui passera, maugréa le jeune homme. Il le faut ! Je ne vois pas ce qui lui a pris... C'était une femme tout à fait raisonnable, jusqu'à ce que tu sois en âge de te marier.

— Moi ? s'écria Daphné. Veux-tu dire que tout cela est de ma faute ? Je te rappelle que tu as huit ans de plus que moi !

— Oui, mais cette étrange fièvre matrimoniale s'est emparée d'elle précisément lorsque tu es entrée dans le monde.

Daphné fit la moue.

— Tu excuseras mon manque de compassion. Moi, j'ai reçu ma liste voilà déjà un an.

— Vraiment ?

— Bien sûr, et il y a quelque temps, elle m'a menacée de me présenter un mari possible par semaine. Elle me harcèle pour que je convole en justes noces, à un point que tu ne peux même pas imaginer. Si les célibataires sont un mystère, les vieilles filles, elles, sont tout simplement pathétiques... et au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je suis du sexe féminin.

Anthony laissa échapper un rire grave.

— Je suis ton frère, Daph'. Je ne prête aucune attention à ce genre de détails.

Il lui jeta un coup d'œil un peu embarrassé.

— L'as-tu apportée ?

— Ma liste ? s'écria Daphné. Tu n'y penses pas !

Le sourire d'Anthony s'élargit.

— Moi, si.

Daphné émit un petit cri de surprise.

— Tu n'as pas fait une chose pareille !

— Bien sûr que si. Pour le seul plaisir de provoquer maman. Je sortirai mon monocle de ma poche pour la parcourir devant elle et...

— Tu n'as pas de monocle.

Il lui sourit - de ce sourire espiègle au charme ravageur qui était la spécialité des frères Bridgerton.

— J'en ai acheté un pour l'occasion.

— Anthony, tu es impossible ! Elle va t'étrangler... et ensuite, elle trouvera le moyen de me rendre responsable du meurtre.

— J'y compte bien.

Daphné le frappa à l'épaule, lui arrachant une protestation qui leur attira des regards intrigués de la part de leurs plus proches voisins.

— Joli coup droit, gémit-il en se frottant le bras.

— Avec quatre frères, c'est une question de survie. Et maintenant, montre-moi cette liste.

— Alors que tu viens de me brutaliser ?

Daphné roula des yeux impatients et pencha la tête de côté d'un air autoritaire.

— Après tout, pourquoi pas ?

Anthony sortit de la poche de sa veste un feuillet plié qu'il lui tendit.

— J'attends ton avis. Je suppose que tu auras-toutes sortes de remarques désobligeantes à faire !

Dépliant le papier, Daphné parcourut du regard l'élégante calligraphie de sa mère. La vicomtesse Bridgerton avait inscrit le nom de huit débutantes - toutes d'excellente extraction, et plus fortunées les unes que les autres.

— Exactement ce que je pensais... murmura-t-elle.

— Est-ce aussi effrayant que je le crains ?

— Pire. Philipa Featherington est d'une stupidité affligeante.

— Et les autres ?

Daphné jeta un regard navré à son frère.

— De toute façon, tu n'avais pas l'intention de te fiancer cette année, n'est-ce pas ?

Elle vit son frère frémir.

— Et toi, s'enquit-il, comment est ta liste ?

— Plus du tout à jour, fort heureusement. Sur les cinq, trois se sont mariés l'an passé. Maman me reproche encore de les avoir laissés filer.

Le frère et la sœur laissèrent échapper un soupir de lassitude. À croire que rien ne viendrait détourner Violet Bridgerton de la mission qu'elle s'était assignée : traîner ses huit enfants devant l'autel, les uns après les autres ! Anthony, son fils aîné, et Daphné, la première de ses filles, supportaient l'essentiel de la pression maternelle, mais la jeune femme n'aurait pas été surprise de voir la vicomtesse fiancer sa benjamine tout juste âgée de dix ans, Hyacinthe, si une offre intéressante se présentait.

— Bonté divine, on dirait que vous revenez d'un enterrement. Pourquoi vous cachez-vous ici, dans l'ombre ?

Encore une voix familière !

— Benedict ? s'écria Daphné. Maman a réussi à te convaincre d'assister au bal, toi aussi ?

Le nouvel arrivant acquiesça d'un air grave.

— Oui, mais le temps des cajoleries est bien terminé ; maintenant, elle emploie la culpabilisation ! Elle m'a dit à trois reprises cette semaine qu'il me reviendrait la charge d'assurer l'avenir de la lignée Bridgerton si Anthony ne faisait pas un effort.

Ce dernier émit un marmonnement.

— Je suppose que cela explique votre prudente retraite dans l'angle le plus sombre de la salle, poursuivit Benedict. Vous fuyez maman !

— À vrai dire, répliqua Anthony, j'ai vu Daph' rôder dans l'ombre et...

— Rôder ? répéta Benedict, faussement outré.

Daphné laissa échapper un soupir d'agacement.

— Je me cachais de Nigel Berbrooke, expliqua-t-elle. J'ai laissé maman en compagnie de lady Jersey ; elle devrait me laisser tranquille un moment, mais Nigel...

— ... ressemble plus à un singe qu'à un homme, déclara Benedict.

— Eh bien, je ne l'aurais pas dit exactement de cette façon, répondit Daphné en s'efforçant de faire preuve d'esprit charitable, mais le fait est qu'il n'est pas un modèle d'intelligence. Je préfère l'éviter plutôt que le blesser. Le problème, maintenant que vous m'avez retrouvée, c'est qu'il ne va plus tarder à me remarquer.

— Ah ? fit Anthony, en toute innocence.

Daphné lança un coup d'œil éloquent à ses deux frères. Aussi grands et larges d'épaules l'un que l'autre, ils étaient dotés du même regard noisette et de la même somptueuse chevelure auburn, de l'exacte nuance de la sienne. Comment s'étonner qu'ils ne puissent apparaître en société sans qu'aussitôt une nuée de jeunes filles surexcitées se forme dans leur sillage ?

Or, là où se trouvait une nuée de jeunes filles surexcitées, Nigel Berbrooke n'était généralement pas loin.

Daphné pouvait déjà voir des têtes se tourner dans leur direction, des mères pousser leur fille à marier vers les frères Bridgerton, opportunément seuls - ou, du moins, sans autre compagnie que celle de leur sœur.

— Je savais que j'aurais dû me cacher dans les vestiaires pour dames, maugréa la jeune femme.

— Quelle est donc cette feuille que tu tiens entre tes mains, Daph' ? s'enquit alors Benedict.

Sans réfléchir, elle lui tendit la liste des possibles fiancées d'Anthony. Ce dernier, entendant l'éclat de rire sonore de son frère, croisa les bras.

— Ris donc, inconscient ! La semaine prochaine, c'est toi qui recevras ce genre de littérature...

— Je n'en doute pas, acquiesça Benedict. C'est un miracle que Colin...

Daphné le vit hausser les sourcils, une lueur d'amusement au fond des yeux.

— Quand on parle du loup ! reprit-il avec flegme.

Un troisième frère Bridgerton se joignit à leur petit groupe.

— Colin ! s'écria Daphné en se jetant à son cou. Comme je suis contente de te revoir !

— Tu remarqueras que nous n'avons pas reçu un accueil aussi enthousiaste, fit observer Anthony à Benedict.

— Vous, je vous vois tous les jours. Voilà un an que Colin était parti !

Après l'avoir serré une nouvelle fois contre elle, Daphné recula d'un pas

— Nous ne t'attendions pas avant la semaine prochaine ! s'exclama-t-elle.

Colin esquissa un imperceptible haussement d'épaules qui s'accordait à merveille à son petit sourire en coin.

— Paris devenait ennuyeux.

— Je vois, répliqua Daphné d'un ton entendu. Tu n'as plus un sou en poche.

Dans un éclat de rire, Colin leva les mains en signe de reddition.

— Je plaide coupable !

Anthony s'approcha de son frère pour lui donner l'accolade.

— C'est bon de te revoir, mon vieux. Tout de même, avec les fonds que je t'ai envoyés, tu aurais pu vivre encore au moins...

— Pitié ! gémit Colin d'une voix vibrante d'hilarité. Demain, tu pourras m'accabler autant que tu le voudras, mais pour l'instant, j'aimerais juste passer une bonne soirée en compagnie de ma famille bien-aimée.

Benedict rit.

— Tu dois être complètement ruiné, pour nous vouer soudain une telle affection !

Puis, s'approchant afin de lui donner à son tour une chaleureuse accolade :

— Content de te retrouver.

Colin, le plus insouciant de la fratrie, esquissa un sourire radieux qui fit briller ses yeux verts.

— Et moi, je suis ravi d'être de retour, bien que le temps ici soit loin d'être aussi beau que sur le continent, et les femmes incapables de rivaliser avec les beautés que j'y ai...

D'un vigoureux pincement au bras, Daphné le fit taire.

— Tu oublies que tu es en compagnie d'une dame, mal élevé ! protesta-t-elle d'un ton qui contredisait ses paroles.

De tous ses frères et sœurs, Colin était le plus proche d'elle. Avec seulement dix-huit mois d'écart, ils avaient longtemps été inséparables... surtout pour jouer de mauvais tours. Colin avait été un épouvantable garnement et Daphné, enfant, se faisait une joie de lui prêter main-forte.

— Maman sait-elle que tu es rentré ? demanda-t-elle.

Il secoua la tête.

— J'ai trouvé la maison vide à mon arrivée, et...

— Normal, l'interrompit-elle, maman a envoyé les petits se coucher tôt, ce soir.

— Comme je n'avais pas envie de vous attendre en me tournant les pouces, Humboldt m'a dit où je pourrais vous trouver... et me voilà !

Daphné lui adressa un sourire radieux.

— Tu as bien fait de nous rejoindre.

— Au fait, où est maman ? demanda Colin en parcourant l'assistance du regard.

Aussi grand que les autres Bridgerton, il dépassait la foule d'une bonne tête.

— En face, dans un angle de la salle, en compagnie de lady Jersey.

Daphné vit son frère frissonner.

— Je crois que je vais attendre un peu. Je n'ai aucune envie d'être brûlé vif par ce dragon.

— À propos de dragon... dit Benedict en tournant les yeux vers sa gauche sans bouger la tête.

Suivant son regard, Daphné aperçut lady Danbury qui se dirigeait vers eux avec lenteur. Celle-ci devait s'appuyer sur une canne, mais Daphné ne put réprimer un mouvement craintif. L'esprit caustique de la vieille dame était bien connu de toute l'aristocratie londonienne. Daphné l'avait toujours soupçonnée de cacher une âme sensible derrière ses manières acerbes, mais la seule perspective d'une discussion avec la redoutable lady Danbury l'emplissait d'effroi.

— Bon sang, pas moyen de lui échapper ! murmura l'un de ses frères.

Elle le fit taire et adressa un sourire hésitant à leur hôtesse. Celle-ci arqua les sourcils puis, s'immobilisant à quelques pas du petit groupe, aboya :

— Inutile de feindre de ne pas m'avoir vue !

Elle ponctua ces paroles d'un coup de canne si assourdissant que Daphné, dans un sursaut nerveux, recula d'un pas... écrasant le pied de son frère.

— Aïe ! gémit Benedict.

Constatant que ses trois aînés semblaient avoir perdu l'usage de la parole - à l'exception de Benedict, mais dont le cri de douleur pouvait difficilement prétendre au titre de brillante repartie -, Daphné bredouilla, étranglée par l'embarras :

— Je suis désolée de vous avoir donné cette impression, madame, car je...

— Pas vous, la coupa lady Danbury.

Elle agita sa canne devant elle, en un trait horizontal dont l'extrémité frôla dangereusement l'abdomen de Colin.

— Eux.

Un chœur de salutations empressées s'éleva du trio. Parcourant les frères de Daphné d'un regard aussi bref qu'indifférent, lady Danbury poursuivit :

— M. Berbrooke est à votre recherche.

Il sembla à Daphné que son visage se vidait de son sang.

— Vraiment ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

La vieille dame hocha la tête.

— À votre place, miss Bridgerton, je lui enlèverais tout espoir sans tarder.

— Lui avez-vous dit où j'étais ?

Un sourire de conspiratrice étira les lèvres de lady Danbury.

— Vous me plaisez, jeune fille. Non, je ne lui ai rien dit.

— C'est bien aimable à vous, madame, répondit Daphné avec gratitude.

— Ce serait un péché contre l'intelligence de vous marier à cet âne bâté, poursuivit la digne lady, et Dieu sait que l'aristocratie ne peut se permettre de gâcher le peu d'esprit dont elle dispose.

— Je... Merci, bafouilla Daphné.

— Quant à vous, mes gaillards...

D'un geste vif, elle agita sa canne vers les frères de la jeune femme.

— ... je réserve mon jugement. En ce qui vous concerne, dit-elle à Anthony, j'ai un a priori favorable, puisque vous avez eu la bonne idée d'éconduire Berbrooke. Pour les autres... hum !

Sur ce, elle s'éloigna.

— Comment, « hum » ? s'offusqua Benedict. C'est tout ce qu'elle trouve à dire au sujet de mon intelligence ?

Daphné lui adressa un sourire condescendant.

— Elle m'aime bien, moi.

— Tu lui plais, rectifia Benedict, maussade.

— En tout cas, c'est plutôt généreux de sa part de te mettre en garde contre Berbrooke, admit Anthony.

Daphné approuva d'un hochement de tête.

— Maintenant que j'ai salué notre hôtesse, je suppose que je peux me sauver.

Elle leva vers Anthony un regard implorant.

— Si Nigel me cherche...

— Je m'occuperai de lui, promit-il avec douceur. Ne t'inquiète pas.

— Merci !

Sur un dernier sourire à ses frères, elle quitta la salle de bal.





Alors qu'il foulait d'un pas tranquille le dallage de marbre du hall de lady Danbury, Simon s aperçut qu'il était d'une surprenante bonne humeur. Ce qui était d'autant plus remarquable, songea-t-il avec un sourire, qu'il s'apprêtait à assister à un événement mondain, au risque d'être la victime de toutes les horreurs que lui avait décrites Anthony un peu plus tot.

Toutefois, il se consolait à la perspective qu’une telle épreuve n'était pas près de se renouveler Comme il l'avait dit à Bridgerton, il ne venait à ce bal que par pure amitié envers lady Danbury qui, maigre ses façons un peu rudes, s'était toujours montrée bienveillante envers lui lorsqu'il était enfant.

Ses excellentes dispositions d'esprit, comprit-il, venaient simplement du fait qu'il était heureux d être de retour en Angleterre.

Ses voyages à travers le monde ne l’avaient pas déçu bien au contraire ! Il avait longuement visite l'Europe, franchi les flots bleus de la Méditerranée, puis était allé explorer les mystères de l'Afrique du Nord. De là, il s'était rendu en Terre sainte. Puis, ses informateurs lui ayant confirmé que l'heure du retour au pays n'avait pas encore sonné, il avait traversé l'Atlantique et passé quelque temps dans les Caraïbes. À ce stade de son périple, il avait envisagé de pousser jusqu'en Amérique, mais la toute jeune nation s'était alors avisée de déclarer la guerre à la Grande-Bretagne, et Simon avait renoncé à son projet.

C'est précisément ce moment que le vieux duc, malade depuis plusieurs années, avait choisi pour mourir.

La vie vous jouait parfois de ces tours... Simon n'aurait pas échangé ses années de vagabondage contre tout l'or du monde. Six années, cela vous laissait le temps de mûrir, de réfléchir, d'apprendre ce que c'était que d'être un homme. Et pourtant, la seule raison pour laquelle Simon, alors âgé de vingt-deux ans, avait quitté l'Angleterre était la soudaine volte- face de son père, qui contre toute attente avait fini par l'accepter.

Simon, lui, n'avait jamais accepté son père. Aussi avait-il fait ses bagages et quitté le pays, préférant l'exil aux hypocrites protestations d'affection du vieil aristocrate.

Tout avait commencé lorsque Simon était parti d'Oxford. Au tout début, son père s'était opposé à ce qu'il entreprenne des études. Simon avait un jour vu une lettre adressée à son tuteur, dans laquelle il était stipulé que le duc refusait de laisser son crétin de fils salir le nom des Basset à Eton. Simon n'était pas seulement têtu : il était aussi assoiffé de connaissances. Il s'était fait conduire à Eton et était allé frapper à la porte du directeur pour l'informer de son arrivée.

Cela avait été le plus grand coup de bluff de sa vie, mais il avait réussi à convaincre le brave homme qu'il y avait eu un malentendu. Tout était de la faute de l'école, et il n'était pas responsable du fait que l'administration ait égaré son inscription et ses droits de scolarité. Il avait imité de son mieux les mimiques de son père, arquant les sourcils avec arrogance, relevant le menton d'un air de défi, toisant sa victime - d'un regard dédaigneux - en un mot, se comportant comme si le monde lui appartenait.

Et pendant tout ce temps il avait tremblé, terrifié à l'idée que sa diction se brouille, que ses mots se mêlent, que « Je suis lord Clyvedon et je suis ici pour étudier » ne devienne entre ses lèvres : « Je suis l-lord Clyvedon et je s-s-s... je s-s-s... »

Rien de cela n'était arrivé. Le directeur, qui avait vu défiler chez lui toute la jeunesse dorée du pays, avait immédiatement reconnu en Simon un authentique Basset, l'avait inscrit en toute hâte et sans poser de questions. Il avait fallu plusieurs mois au vieux duc, fort occupé par ailleurs, pour être informé de la nouvelle situation de son fils et de son déménagement à Eton. À cette époque, Simon s'était parfaitement habitué à l'école, et cela eût fait mauvais effet de le rappeler à la maison sans raison apparente.

Or, le vieil Hastings n'aimait pas donner de lui une désagréable impression.

Simon s'était souvent demandé pourquoi son père n'avait pas choisi ce moment-là pour se rapprocher de lui. Depuis qu'il était à Eton, son bégaiement n'était plus qu'un lointain souvenir. D'ailleurs, s'il avait été incapable de poursuivre ses études, le directeur n'aurait pas manqué d'en informer le vieux duc. Il arrivait à l'occasion que sa langue fourche, mais Simon avait mis au point de solides parades destinées à masquer ses hésitations : une quinte de toux, ou encore une gorgée de thé si, par chance, il était à table.

Le duc ne lui avait jamais envoyé une seule lettre. Simon supposa qu'il s'était si bien accoutumé à l'ignorer qu'il se moquait éperdument, désormais, qu'il fût ou non la honte de la famille.

Après Eton, Simon était tout naturellement allé à Oxford, où il s'était taillé une réputation de forte tête. Il ne méritait pas plus ce qualificatif, en vérité, que n'importe lequel des jeunes gens qui l'entouraient, mais son caractère entier et sans complaisance avait contribué à lui donner cette image.

Simon n'aurait su dire comment cela était arrivé, mais au fil du temps, il avait remarqué que ses camarades recherchaient son approbation. Certes, il était excellent élève et doté d'une constitution athlétique, mais il comprit rapidement que sa popularité était surtout à mettre sur le compte de son attitude. Parce qu'il ne parlait que lorsque cela était nécessaire, on le trouvait arrogant, comme doit l'être un futur duc. Parce qu'il préférait ne s'entourer que des rares amis en qui il avait toute confiance, on le jugeait terriblement sélectif dans le choix de ses fréquentations, comme doit l'être un futur duc.

Simon n'était pas bavard, mais quand il parlait, c'était d'une façon spirituelle et percutante, avec cette pointe d'ironie mordante qui frappe les esprits et impose le respect. Là encore, puisqu'il ne jacassait pas à tort et à travers comme tant de jeunes aristocrates, on prêtait plus de poids à ses rares déclarations.

On lui trouvait « une confiance en soi inébranlable » et « la beauté du diable » ; on le considérait comme « le parfait exemple de virilité et d'élégance ». Les hommes lui demandaient son avis sur toutes sortes de questions... et les femmes se pâmaient devant lui.

Simon regardait tout cela avec une certaine incrédulité, mais il savourait ces marques d'admiration. Il prenait de bonne grâce ce qu'on lui offrait, vivait avec insouciance sa vie de jeune homme, et appréciait sans réserve la compagnie des veuves et autres danseuses qui recherchaient son attention, d'autant plus ravi par la perspective que son père ne pourrait que désapprouver ces aventures.

Seulement, le vieux duc ne désapprouva pas autant qu'il l'avait espéré. Comme Simon ne l'apprit que plus tard, le duc de Hastings avait commencé à s'intéresser aux progrès de son fils unique. Il avait demandé un compte rendu de ses résultats à Oxford et loué les services d'un sergent de police afin d'être tenu informé des activités extrascolaires de son fils. Et finalement, il avait cessé de s'attendre à trouver, dans chaque lettre, la preuve de la stupidité de son héritier.

Il serait difficile de dire avec précision quand s'était opéré le miracle, mais un jour, le duc avait admis que Simon se débrouillait fort bien dans la vie.

Hastings en avait été gonflé de fierté. Comme toujours, le sang avait parlé. Il aurait dû savoir qu'un Basset ne pouvait pas être un imbécile !

Après avoir fini major de sa promotion en mathématiques, Simon avait quitté Oxford pour s'établir à Londres, tout comme ses amis. N'ayant aucune envie de résider auprès de son père, il avait trouvé une garçonnière en ville. Lorsqu'il avait commencé à sortir dans le monde, un nombre croissant de gens avaient pris ses silences éloquents pour de l'arrogance, et son cercle d'amis très restreint pour du snobisme.

Sa réputation fut scellée quand le Beau Brummell, arbitre incontesté de l'élégance vestimentaire et du bon goût, lui avait posé une question assez subtile au sujet de la dernière mode. Brummell s'était exprimé d'un ton condescendant, dans l'espoir manifeste de mettre le jeune lord dans l'embarras. C'était de notoriété publique, il n'aimait rien tant que ridiculiser la fine fleur de l'Angleterre. Feignant d'attacher de l'importance à l'avis de Simon, il avait terminé sa phrase par un « N'êtes-vous pas de mon avis ? » aux inflexions nonchalantes.

Un silence religieux était tombé sur le petit groupe qui assistait à la scène. Simon, qui se fichait éperdument de la manière dont le Beau Brummell nouait sa cravate, s'était contenté de tourner vers lui un œil polaire avant de répondre d'un laconique « Non ».

Pas d'explication, pas de justification. Un « Non » brut et définitif.

Puis il avait quitté la pièce.

Vingt-quatre heures plus tard, par un de ces renversements de situation dont la vie a le secret, Simon était le nouveau héros de la bonne société. Le jeune homme éprouvait la plus grande indifférence envers Brummell et ses décrets en matière vestimentaire ; s'il n'avait pas craint de buter sur ses mots, il aurait sans doute formulé une réponse plus élaborée. En l'occurrence, la sobriété avait payé. La sentence lapidaire de Simon s'était avérée infiniment plus percutante qu'un long et brillant discours.

La réputation du jeune Hastings, dont on s'accordait à louer la vivacité d'esprit et le charme insolent, était inévitablement parvenue jusqu'aux oreilles du duc. Bien que celui-ci ne cherchât pas à le rencontrer, Simon en entendit assez, au hasard des conversations, pour comprendre que ses relations avec son père approchaient d'un tournant décisif. Le duc, qui avait éclaté de rire en apprenant l'épisode Brummell, avait déclaré d'un ton suffisant :

— Naturellement. C'est un Basset.

Jusqu'au jour où ils étaient tombés nez à nez dans un bal, à Londres.

Et où, sous le regard de son père, Simon avait perdu tous ses moyens.

Oh, ce n'avait pas été faute d'essayer d'être à la hauteur ! Seulement, personne ne possédait comme le vieux duc le don d'anéantir sa volonté. Face à cet étranger qui lui ressemblait tant avec quelques années de plus, Simon s'était figé, paralysé par l'émotion, muet de stupeur.

Il lui avait soudain semblé que sa langue avait triplé de volume, que ses lèvres ne lui obéissaient plus... et que son bégaiement s'était en quelque sorte emparé de sa personne entière, lui donnant la désagréable impression de ne pas être à sa place dans sa propre peau.

Mettant à profit l'absence de réaction de Simon, le duc lui avait donné une accolade assortie d'un « Mon fils ! » vibrant de sincérité.

Le lendemain, Simon avait quitté l'Angleterre. Il avait compris qu'il ne pourrait échapper à son père qu'à ce prix, et il refusait de se comporter en fils aimant après avoir été renié pendant des années.

En outre, il était fatigué de l’oisiveté de sa vie londonienne. Malgré sa réputation d'insouciance, Simon n'avait pas le tempérament d'un authentique débauché Il avait goûté les joies de la nuit tout autant que le petit cercle de jeunes aristocrates qui l'entourait mais après trois ans à Oxford et une saison a Londres, la ronde sans fin des fêtes et des aventures était devenue une pénible routine. Voilà comment il était parti.

À présent, il était de retour, et ravi de l’être. Que c'était apaisant de rentrer au pays ! Le printemps anglais était un baume pour son âme... Sans compter qu'après six ans de pérégrinations en solitaire, c'était sacrément bon de retrouver ses amis.

À pas de loup, il s'engagea dans un couloir qui menait vers la salle de bal. Il n'avait pas voulu se faire annoncer, de peur d'attirer l'attention sur lui. Sa conversation avec Bridgerton l'avait conforte dans sa résolution de se tenir à l'écart des mondanités londoniennes.

Simon n'avait pas la moindre intention de se marier N'étant pas à la recherche d'une épouse, il n avait donc aucune raison de hanter les salons de l'aristocratie.

S'il faisait ce soir une entorse à cette règle d'or, c'était par pure loyauté envers lady Danbury. Il n'avait pas oublié les bontés dont celle-ci l'avait entoure dans son enfance, et il avait un faible pour cette vieille dame aux manières directes. Cela eût été fort incorrect de ne pas répondre à son invitation, d autant qu'elle avait ajouté sur le carton de vélin quelques lignes de sa main, dans lesquelles elle se réjouissait de son retour au bercail.

Simon, en familier de l'hôtel particulier, était entré par une porte de service. Si tout se déroulait comme prévu, il pourrait se glisser en toute discrétion dans la salle de bal, présenter ses hommages à la maîtresse de maison et s'éclipser aussitôt.

Alors qu'il s'apprêtait à bifurquer dans un autre couloir, il pila net en entendant des voix.

Il étouffa un soupir d'agacement. Il avait interrompu un rendez-vous galant ! Bon sang, comment poursuivre son chemin sans se faire remarquer ? Si l'on découvrait sa présence, il imaginait déjà la scène... Le mélodrame, les regards embarrassés, l'agitation sans fin ! Le plus sage était de se fondre dans l'ombre et d'attendre que les amants s'éloignent.

Toutefois, alors qu'il reculait d'un pas léger, il perçut un mot qui retint son attention.

— Non.

Comment, « non » ? La jeune femme avait-elle été entraînée contre son gré dans les couloirs déserts ? Simon n'éprouvait aucune envie particulière de jouer les héros, mais il ne pouvait laisser quelqu'un manquer de respect à une dame. Il tendit l'oreille, indécis. Après tout, il avait peut-être mal entendu.

— Nigel, dit alors la voix féminine, il ne fallait pas me suivre jusqu'ici.

— Mais je vous aime ! protesta un jeune homme d'un ton vibrant de passion. Tout ce que je veux, c'est vous épouser.

Simon faillit laisser échapper un soupir navré. Le pauvre garçon était si éperdument épris que c'en était pathétique !

— Nigel, reprit la jeune femme, remarquablement douce et patiente, mon frère vous a déjà expliqué que je ne me marierai pas avec vous. En revanche, j'espère que nous resterons bons amis.

— Votre frère n'a rien compris.

— Je vous assure que si.

— Peste ! Si vous me refusez, qui voudra de moi ?

Simon sursauta. C'était bien la proposition de mariage la moins romantique que l'on puisse imaginer !

Apparemment, c'était aussi l'avis de la demoiselle, car elle répondit, d'un ton où perçait un brin d'agacement :

— Écoutez, il y a des dizaines de jeunes filles en ce moment dans la salle de bal de lady Danbury. Je suis certaine que vous en trouverez une qui sera ravie de vous épouser.

Depuis sa cachette, Simon tendit le cou, juste assez pour avoir un aperçu de la scène. L'inconnue se tenait dans l'ombre, mais son prétendant était clairement visible : avec son visage dépité et ses épaules affaissées, il offrait un bien triste spectacle. Le pauvre garçon secoua la tête.

— Non, bougonna-t-il. Elles ne veulent pas de moi. Elles... elles...

Simon tressaillit en l'entendant buter sur les mots. Sa détresse manifeste était certes plus touchante que ce léger bégaiement, mais Simon savait ce que c'était que de ne pas pouvoir prononcer une phrase à cause d'une trop vive émotion.

— Aucune n'est aussi bonne que vous, dit finalement le malheureux. Vous êtes la seule à me sourire.

— Oh, Nigel ! s'écria la jeune fille dans un soupir désolé. Je suis sûre que ce n'est pas vrai.

Elle mentait par pure bonté d'âme, c'était évident, comprit Simon. En l'entendant soupirer de nouveau, il se dit qu'elle n'avait nullement besoin de son aide. Elle semblait avoir la situation en main, et bien que Simon ne pût s'empêcher d'éprouver une vague compassion envers le pauvre Nigel, il ne pouvait rien pour celui-ci non plus.

En outre, il commençait à avoir la désagréable impression de se comporter comme le pire des voyeurs.

Il recula sans bruit vers une porte qui, il le savait, donnait sur la bibliothèque. Un autre accès, au fond de cette pièce, ouvrait sur le jardin d'hiver, par lequel il pourrait s'introduire dans la salle de bal. Cela ne serait pas aussi discret que de passer par l'arrière, comme il l'avait prévu, mais au moins cela épargnerait à l'infortuné Nigel l'humiliation supplémentaire d'être surpris dans cette situation pitoyable.

Alors qu'il était sur le point de s'éclipser, il entendit la jeune fille pousser un cri.

— Vous devez m'épouser ! tonna Nigel. Il le faut ! Jamais je ne trouverai une autre...

— Nigel, arrêtez !

Simon pivota sur lui-même, alarmé. Apparemment, il allait tout de même devoir intervenir !

Il revint dans le couloir à grandes enjambées en se composant la sévère expression qui convient à un homme de son rang. Toutefois, la phrase qu'il venait mentalement de répéter, « Je crois que cette demoiselle vous a demandé de la laisser tranquille », mourut sur ses lèvres. A la réflexion, son destin n'était pas de jouer les héros, ce soir ! Avant qu'il ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, il vit une silhouette féminine replier le bras, poing fermé, puis assener un coup d'une surprenante vigueur sur la mâchoire de l'importun.

Ce dernier battit l'air de ses mains, avant de tomber à la renverse. Éberlué, Simon regarda la jeune fille se jeter à son chevet.

— Oh, non ! gémit-elle. Nigel ? Vous allez bien ? Je n'avais pas l'intention de frapper aussi fort.

Ce fut malgré lui : Simon laissa échapper un joyeux éclat de rire.

Surprise, l'inconnue leva la tête.

Simon crut alors que son cœur s'arrêtait de battre. Jusqu'à présent, elle était restée dans l'ombre, aussi n'avait-il aperçu d'elle qu'une luxuriante chevelure aux reflets acajou. À présent qu'elle se tournait vers lui, il découvrit ses grands yeux sombres étirés vers les tempes et ses lèvres au modelé pulpeux, les plus sensuelles qu'il eût jamais vues. S'il ne répondait pas aux canons habituels de la beauté, son visage félin - pommettes larges et petit menton fin - rayonnait d'une séduction si puissante qu'il en eut le souffle coupé.

Ses sourcils, fournis mais délicatement arqués, se froncèrent en une expression de contrariété. Manifestement furieuse, elle demanda :

— Qui diable êtes-vous donc ?





3





L'auteur de ces lignes s'est laissé dire que Nigel Berbrooke aurait été vu chez le bijoutier Moreton, effectuant l'acquisition d'un solitaire monté en bague. Y aurait-il une future Mme Berbrooke derrière cela ?

La Chronique mondaine de lady Whistledown, 28 avril 1813



Décidément, songea Daphné, ce bal n'était qu'une succession de catastrophes. D'abord, elle avait été contrainte de passer la soirée dans le recoin le plus sombre de la salle - une gageure, étant donné la passion que lady Danbury vouait aux éclairages, certes esthétiques mais désespérément efficaces - puis elle avait buté sur le pied de Philipa Featherington en tentant une retraite discrète, et cette dernière, toujours aussi écervelée, s'était écriée d'une voix haut perchée :

— Daphné Bridgerton ! Vous ne vous êtes pas fait mal ?

Cela avait bien entendu attiré l'attention de Nigel Berbrooke, qui avait aussitôt tourné la tête vers elle avant de fendre la foule dans sa direction. Daphné avait espéré qu'elle pourrait le distancer et se réfugier dans le vestiaire des dames avant qu'il l'ait rattrapée, mais Nigel l'avait accostée dans le couloir et s'était répandu en protestations énamourées des plus embarrassantes.

Et comme si cela ne suffisait pas, voilà que cet étranger à la beauté éblouissante et à l'assurance déconcertante jaillissait de l'ombre tel un diable hors de sa boîte, après avoir assisté à cette pénible scène. Comble de l'humiliation, il riait !

Il se moquait d'elle, c'était évident, songea Daphné en le considérant avec un mélange d'agacement et de curiosité. Il devait être nouveau à Londres car elle ne l'avait jamais vu. Sa mère avait veillé à ce qu'elle soit présentée à tous les célibataires de la bonne société - ou, à défaut, qu'elle les connaisse de vue. Certes, l'homme qui se tenait devant elle était peut-être marié, ce qui expliquerait qu'il ne figure pas sur la liste de Violet Bridgerton, mais Daphné comprit instinctivement qu'il ne pouvait être en ville depuis bien longtemps. Elle aurait entendu parler de lui !

Ses traits purs étaient l'image même de la perfection. En comparaison, les plus beaux apollons de Michel-Ange paraissaient soudain ternes ! Ses yeux rayonnaient d'un extraordinaire éclat, si bleu, si intense qu'ils semblaient luire dans le noir. Ses cheveux étaient d'un brun sombre et lustré, et il était aussi grand que ses frères, ce qui était assez rare.

Cet inconnu, se dit Daphné avec une pointe d'amertume, était assez séduisant pour faire oublier définitivement aux nuées de jeunes filles surexcitées les frères Bridgerton.

Pourquoi cette idée la contrariait-elle autant ? Elle n'aurait su le dire. Peut-être parce qu'elle savait qu'un homme comme lui ne s'intéressait pas à une femme comme elle. Peut-être parce qu'elle se sentait parfaitement ridicule, à quatre pattes sur le sol, sous son regard superbe et hautain. Peut-être tout simplement parce qu'il riait comme devant le plus drôle des spectacles

Quoi qu'il en soit, c'est avec une irritation inhabituelle qu'elle lui demanda, fronçant les sourcils :

— Qui diable êtes-vous donc ?

Simon n'aurait su dire pour quelle raison il ne répondit pas à sa question en toute franchise. Sur une impulsion, il déclara :

— J'avais l'intention de voler à votre secours, mais visiblement, vous n'avez nul besoin de mon aide.

— Oh ! s'écria la jeune fille, radoucie.

Elle se mordit les lèvres, pensive.

— Eh bien, je suppose que je dois vous remercier. Quel dommage que vous ne vous soyez pas manifesté dix secondes plus tôt ! J'aurais préféré ne pas avoir à le frapper.

Simon jeta un coup d'œil au malheureux, toujours étendu sur le sol. Un superbe bleu auréolait déjà sa joue, et il gémissait :

— Laffy, oh, Laffy... je vous aime tant !

— Je présume que vous êtes Laffy ? questionna Simon en se tournant de nouveau vers elle.

L'inconnue était décidément très attirante... d'autant plus que sous cet angle, son décolleté prenait une profondeur délicieusement provocante !

Elle lui adressa un regard noir, dont il déduisit non seulement qu'elle ne goûtait pas la subtilité de son humour, mais aussi qu'elle n'avait pas remarqué que ses yeux s'attardaient sur une partie de son anatomie autre que son visage.

— Qu'allons-nous faire de lui ? demanda-t-elle.

— « Nous » ? répéta-t-il.

Elle fronça de plus belle ses jolis sourcils.

— Ne vous êtes-vous pas présenté comme mon sauveur ?

— Si, admit Simon.

Il posa ses mains sur ses hanches, songeur.

— Dois-je le traîner jusque sur le trottoir ?

— Certainement pas! s'écria-t-elle. Il pleut des cordes, ce soir !

— Chère mademoiselle Laffy, répliqua Simon, peu soucieux du ton condescendant qu'il adoptait, ne pensez-vous pas que votre sollicitude est déplacée ? Cet homme vous a agressée !

— N'exagérons rien. Il m'a seulement... eh bien... Bon, si vous voulez, disons qu'il m'a agressée, mais jamais il ne m'aurait fait de mal.

Simon la regarda sans cacher son étonnement. En vérité, les femmes étaient les créatures les plus contradictoires qui soient !

— Comment pouvez-vous en être si sûre ?

Il l'observa tandis qu'elle choisissait ses mots avec soin.

— Nigel est... tout à fait dénué de malice, dit-elle avec lenteur. Sa seule faute est de s'être... mépris sur mes intentions.

— Vous êtes plus généreuse que moi, dans ce cas. Elle laissa échapper un soupir - une longue et douce expiration dont Simon perçut l'écho dans toutes les fibres de son être.

— Nigel n'est pas mauvais, déclara-t-elle avec calme. Il manque seulement de discernement. Il aura confondu mon attitude aimable avec un sentiment plus tendre.

Simon ne put s'empêcher de ressentir une pointe d'admiration pour cette jeune fille. La plupart des femmes qu'il connaissait auraient été folles de rage dans la même situation, mais cette ravissante inconnue ne s'était pas laissé impressionner, et elle faisait maintenant preuve d'une générosité d'esprit tout à fait confondante. Comment pouvait-elle prendre la défense de ce nigaud de Nigel ? Cela dépassait l’entendement !

S'étant redressée, elle épousseta la soie vert céladon de ses jupes. Ses cheveux avaient été coiffés de sorte qu'une longue mèche auburn retombe sur son épaule, avant de rouler en lourdes boucles sur sa gorge blanche. Simon savait qu'il aurait du l'écouter - elle s'était mise à babiller de choses et d'autres, semblable en cela à toutes les femmes - mais il ne parvenait pas à détacher son attention de cette mèche aux reflets fauves qui caressait son cou de cygne, telle une coulée de miel sur sa peau laiteuse. Il éprouvait soudain une folle envie de s'approcher pour effleurer de ses lèvres la naissance de son décolleté.

Il n'avait jamais badiné avec une innocente jeune fille jusqu'à présent, mais sa réputation de débauché était solidement établie. Qu'y avait-il de mal ? Il n'avait pas l'intention de la violenter ! Tout ce qu'il voulait, c'était un baiser... Un seul petit baiser. Oh, comme l'idée était tentante ! Il devenait fou rien que d'y penser.

— Monsieur... Monsieur ?

À contrecœur, il s'arracha à la contemplation de sa gorge et ramena son regard sur son visage... lequel était charmant, malgré ses traits contractés par l'impatience.

— Vous m'écoutez ?

— Bien sûr, mentit-il.

— Je ne crois pas.

— C'est vrai, admit-il.

Un gémissement d'irritation jaillit de ses lèvres délicatement ourlées.

— Dans ce cas, pourquoi avez-vous dit « Bien sûr » ?

Simon esquissa un geste évasif.

— Il m'a semblé que c'était ce que vous vouliez entendre.

Plus fasciné qu'il ne souhaitait le montrer, il regarda sa poitrine se soulever dans un soupir furieux. Puis elle marmonna quelques paroles qu'il ne distingua pas, mais dont il n'aurait pas juré qu'elles étaient flatteuses à son égard. Finalement, d'un ton si guindé que c'en était presque amusant, elle déclara :

— Si vous ne désirez pas m'aider, je préférerais que vous vous en alliez.

Simon comprit alors qu'il était temps de cesser de se comporter comme un mufle.

— Veuillez accepter toutes mes excuses. Je me ferai une joie de vous rendre service.

Manifestement soulagée, elle se tourna vers Nigel, toujours étendu sur le dallage de marbre, proférant des propos incohérents. Il suivit son regard et durant quelques instants, ils demeurèrent immobiles observant l'homme inconscient, jusqu'à ce qu'elle murmure :

— Je ne l'ai pourtant pas frappé si tort...

— Il est peut-être ivre ? suggéra Simon.

Une expression dubitative se peignit sur ses traits.

— Vous croyez ? Il sentait effectivement l'alcool, mais je ne l'ai jamais vu se soûler.

N'ayant rien à ajouter sur ce chapitre, Simon demanda :

— Bien, que voulez-vous faire ?

— J'imagine que nous pourrions tout simplement le laisser ici ? proposa-t-elle d'un air hésitant.

Simon songea que c'était là une excellente idée, mais de toute évidence, elle souhaitait que l’imbécile fût traité avec plus d'égards... et, sapristi, il éprouvait une inexplicable envie de lui plaire !

— Voilà comment nous allons procéder, dit-il d un ton résolu. Je vais faire venir mon attelage...

— Parfait ! s'exclama-t-elle. Je n'avais vraiment pas le cœur de l'abandonner ici. Cela aurait été cruel.

Simon trouvait au contraire que cela aurait été généreux envers ce lourdaud de Nigel, qui l’avait tout de même pratiquement agressée, mais il garda son opinion pour lui et continua d'exposer son plan.

— Vous m'attendrez dans la bibliothèque jusqu'à mon retour.

— Dans la... ?

— Dans la bibliothèque, répéta-t-il avec fermeté. Avec la porte fermée. A moins que vous ne teniez à ce que l'on vous voie à côté du corps de Nigel, si d'aventure quelqu'un passait dans le couloir ?

— Son corps ? Bonté divine, monsieur, vous n’êtes pas obligé de parler de lui comme si je l'avais assassiné !

— Comme je le disais, poursuivit-il en ignorant sa remarque, vous resterez dans la bibliothèque. Dès que je reviendrai, nous transporterons Nigel jusque dans mon attelage.

— Comment allons-nous faire ?

L'inconnu lui décocha un petit sourire en coin au charme ravageur.

— Alors là, je n'en ai pas la moindre idée, répondit-il.

Elle tressaillit. Pourquoi fallait-il, juste au moment où elle commençait à se dire que son prétendu sauveur n'était qu'un prétentieux bellâtre, que celui-ci change de registre ? Voilà que soudain il lui adressait l'un de ces sourires enjôleurs de petit garçon qui faisaient fondre le cœur des femmes à dix miles à la ronde !

Il était pratiquement impossible de rester fâchée contre un homme qui vous souriait ainsi. Ayant grandi entre quatre frères qui, depuis le berceau, maîtrisaient à la perfection ce numéro de charme, Daphné s'était toujours crue à l'abri de ces basses manœuvres.

Elle s'était trompée. Son cœur battait la chamade, le souffle lui manquait, ses jambes se dérobaient sous elle...

— Nigel, murmura-t-elle dans l'espoir de détourner son attention de l'inconnu. Il faut que je m'occupe de Nigel...

S'agenouillant de nouveau au chevet de ce dernier, elle le secoua par l'épaule sans douceur.

— Nigel ? Nigel ! Allons, revenez à vous !

— Daphné, bêla-t-il. Oh, Daphné...

Elle constata du coin de l'œil que l'inconnu sursautait à ces mots.

— Daphné ? Il a bien dit Daphné ?

Elle se redressa, décontenancée par sa question, et par la lueur de surprise qui venait de s'allumer dans ses iris bleu glacier.

— Oui.

— Vous vous appelez Daphné ? insista-t-il.

À la réflexion, elle commençait à se demander s'il avait toute sa raison.

— Oui, répéta-t-elle.

— Pas Daphné Bridgerton ? gémit-il.

Simon vit une expression intriguée se peindre sur les traits de la jeune fille.

— Elle-même.

Il recula d'un pas, mal à l'aise. Comment n'avait-il pas encore compris ? Cette luxuriante chevelure acajou, la fameuse crinière Bridgerton ! Ce petit nez droit au profil caractéristique... ces pommettes hautes... Enfer, sa belle inconnue n'était autre que la sœur d'Anthony !

Enfer... et damnation.

Il y avait des lois entre amis, aussi sacrées que les Dix Commandements, dont la plus importante était celle-ci : « Tu ne convoiteras pas la sœur de ton meilleur ami. »

Tandis qu'il la scrutait d'un regard interdit, et sans doute passablement ridicule, elle posa ses mains sur ses hanches :

— Et vous ? Qui êtes-vous ?

— Simon Basset, grommela-t-il.

— Le duc ?

Il acquiesça d'un hochement de tête maussade.

— Oh, non !

Simon s'aperçut qu'elle devenait livide.

— Vous n'allez pas vous évanouir, n'est-ce pas ? demanda-t-il, vaguement alarmé.

Il ne voyait pas pourquoi elle aurait perdu connaissance, mais Anthony - son frère ! - avait consacré la moitié d'un après-midi à le mettre en garde contre les réactions parfois excessives des demoiselles à marier en présence d'un duc célibataire. Certes, Anthony - son frère, nom de nom ! - avait bien précisé qu'en la matière, Daphné était l'exception qui confirme la règle, mais elle était tout de même diablement pâle, tout d'un coup.

— N'est-ce pas ? insista-t-il, inquiet de ne pas l'entendre répondre. Vous n'allez pas vous évanouir ?

Elle parut fort contrariée qu'il eût seulement envisagé une telle possibilité.

— Bien sûr que non !

— Tant mieux.

— Seulement...

— Oui ? s'enquit Simon, méfiant.

— Eh bien... commença-t-elle en soulignant ses paroles d'un délicat haussement d'épaules. On m'a mise en garde contre vous.

Simon réprima un geste d'impatience.

— Qui ?

Elle le regarda comme s'il était le roi des imbéciles.

— Tout le monde.

— Alors là, chère m...

Il pressentit que ses paroles allaient s'étrangler dans sa gorge. Prenant les devants, il inspira profondément afin de retrouver le contrôle de son élocution. Simon était passé maître dans l'art de contenir ses rares accès de bégaiement : tout ce qu'elle verrait, c'est un homme irrité cherchant à garder son calme... et vu le tour qu'avait pris leur conversation, cela n'aurait rien d'étonnant.

— Chère miss Bridgerton, reprit-il d'un ton plus monocorde, j'ai beaucoup de mal à croire cela.

Elle arqua les sourcils, manifestement peu convaincue, et Simon eut la désagréable impression qu'elle se moquait de lui.

— Croyez-le ou non, répliqua-t-elle avec légèreté, mais c'était dans le journal aujourd'hui.

— Quel journal ?

— Dans le Whistledown, voyons ! rétorqua-t-elle, comme si cela expliquait tout.

— Le Whistie quoi ?

Il fallut quelques instants à Daphné pour se souvenir que l'homme en face d'elle venait tout juste d'arriver à Londres.

— Au fait, vous n'en avez peut-être pas encore entendu parler ?

Elle ne put réprimer un sourire amusé.

— Voyez-vous cela !

Franchissant d'un pas la distance qui les séparait, le duc serra les mâchoires en une attitude menaçante.

— Miss Bridgerton, je dois vous informer que je suis à deux doigts de vous étrangler. Ayez, je vous prie, l'obligeance de répondre à ma question.

— Il s'agit d'un journal mondain, expliqua-t-elle en reculant en hâte. Rien de plus. Il est assez léger, en vérité, mais tout le monde se l'arrache.

D'un haussement de sourcils, il l'invita à poursuivre.

— L'édition de lundi signalait votre retour en Angleterre, ajouta-t-elle précipitamment.

— Soyez plus précise.

Il fronça les sourcils d'un air menaçant.

— Qu'y disait-on...

À présent, ses yeux avaient pris un éclat assassin.

— ... exactement ?

— Oh, pas grand-chose... hum... exactement, répondit Daphné, évasive.

Elle tenta de reculer encore, mais ses talons touchaient déjà le mur. Si elle continuait, elle allait se retrouver sur la pointe des pieds. Hastings semblait vibrer de rage contenue, et elle se demanda si elle ne ferait pas mieux de prendre la fuite en le laissant se débrouiller avec Nigel. Ils étaient parfaitement assortis, tous les deux - aussi fous l'un que l'autre, chacun dans son genre !

— Je vous écoute, miss Bridgerton, insista le duc d'une voix aux inflexions impatientes.

Daphné décida de se montrer bonne joueuse. Après tout, il était en ville depuis peu, aussi n'avait-il pas eu le temps de s'habituer à cette petite révolution qu'était le Whistledown. Comment aurait-elle pu le blâmer d'être contrarié en apprenant que l'on avait parlé de lui dans ce journal ? Elle-même, la première fois que cela lui était arrivé, en avait conçu une certaine gêne.

— Inutile de vous fâcher, dit-elle, essayant sans grand succès de mettre un peu de compassion dans sa voix. Lady Whistledown a juste affirmé que vous étiez un épouvantable libertin, ce que vous ne songerez certainement pas à récuser, car je sais depuis longtemps que les hommes adorent passer pour des débauchés.

Elle marqua une pause afin de lui laisser le temps de protester, mais il n'en fit rien.

— En outre, reprit-elle, ma mère, dont je suppose que vous avez dû à un moment ou à un autre faire la connaissance avant de partir courir le monde, a confirmé ces affirmations.

— Ah oui ?

Daphné hocha la tête.

— Et maman m'a formellement interdit d'être vue en votre compagnie.

— Tiens donc ? fit Simon.

Il y avait dans sa voix, dans la façon dont ses yeux, toujours fixés sur elle, s'étaient soudain voilés d'une émotion qu'elle n'aurait su nommer, quelque chose qui la mettait extrêmement mal à l'aise, et elle eut bien du mal à ne pas détourner le regard.

Pas question de lui laisser voir combien il la troublait ! songea-t-elle en regardant ses lèvres s'étirer en un sourire amusé.

— Arrêtez-moi si j'ai mal compris... Madame votre mère vous a dit que j'étais un homme de mauvaise vie, et qu'en aucun cas vous ne deviez être aperçue en ma compagnie ?

Confuse, elle acquiesça d'un mouvement de tête.

— Dans ce cas...

Il laissa planer un silence théâtral, avant de poursuivre :

— ... que dirait maman, à votre avis, de cette petite scène ?

Daphné battit des cils sans comprendre.

— Je vous demande pardon ?

— À moins de compter Nigel, dit-il en désignant d'un geste ce dernier qui gisait toujours sur le sol, inconscient, personne ne vous a vue en ma présence, mais...

Une fois de plus, Simon laissa sa phrase en suspens C'était si réjouissant d'observer le jeu des émotions qui passaient sur le visage de miss Bridgerton, qu'il ne résistait pas à la tentation de faire durer le plaisir !

Il en convenait, la plupart des sentiments qu’elle éprouvait étaient, peu ou prou, des variations sur le même thème - un certain agacement, mêlé de désarroi - mais cela n'en rendait ce petit jeu que plus divertissant.

— Mais ? l'invita-t-elle à terminer, les dents serrées. Simon se pencha vers elle, ne laissant entre eux que l'espace d'une main.

— Mais reprit-il avec une lenteur calculée, conscient qu'elle pouvait percevoir la chaleur de son souffle sur sa peau, nous sommes cependant seuls, vous et moi. Absolument seuls.

— Il y a Nigel, répliqua-t-elle.

Simon décocha un bref coup d'œil à celui-ci.

— Je ne le trouve pas vraiment présent, murmura-t-il. Et vous ?

Ravi de son petit effet, il la vit baisser les yeux vers Nigel, déconcertée. À présent, elle avait compris que son infortuné prétendant ne pourrait rien pour elle si lui Simon, décidait de se montrer entreprenant… Non pas qu'il eût l'intention de lui faire des avances ! Il n'oubliait pas qu'elle était la sœur d Anthony. Certes il devait se le remémorer à intervalles réguliers, mais quoi qu'il en soit, il ne risquait pas de l’oublier définitivement.

Simon le savait, il était grand temps de mettre un terme à ce petit jeu. Il était peu probable qu’elle en parle à Anthony. Elle préférerait sans doute garder pour elle leur rencontre, pour la méditer avec une vertueuse indignation... teintée - osait-il l'espérer ? - d'une touche de secrète excitation.

Cependant, il avait beau savoir qu'il aurait dû s'interdire de lui conter fleurette et s'atteler plutôt à la tâche de traîner cet idiot de Nigel hors de l'hôtel particulier, il ne put résister à la tentation d'une dernière pique. Peut-être pour la voir une fois de plus esquisser cette adorable moue, signe chez elle d'un profond trouble, ou bien entrouvrir ses jolies lèvres comme elle le faisait lorsqu'elle était choquée ? Il ne pouvait que le constater : miss Bridgerton possédait le don d'éveiller ses instincts les plus diaboliques - des instincts sur lesquels il n'avait pas le moindre contrôle...

Ce fut plus fort que lui. Il se pencha vers elle, paupières mi-closes en une expression qu'il savait irrésistible pour la gent féminine, et ajouta :

— Je crois savoir ce que dirait la vicomtesse Bridgerton de tout ceci.

Une expression de perplexité se peignit sur son visage, mais la jeune femme parut se ressaisir.

— Ah oui ?

Simon hocha lentement la tête, avant d'effleurer son menton du bout de l'index.

— Elle vous dirait d'avoir très, très peur de moi.

Il y eut un moment de silence complet. Daphné ouvrit de grands yeux, se mordit les lèvres comme pour contenir un petit cri d'effroi, redressa les épaules... et éclata de rire.

L'impertinente !

— Oh ! s'écria-t-elle entre deux hoquets. Que vous êtes drôle !

Simon ne voyait vraiment pas ce qu'il y avait de si amusant.

— Excusez-moi, poursuivit-elle en s'essuyant les yeux. Je suis désolée, mais vous ne devriez pas être aussi théâtral ; ça ne vous va pas du tout.

Simon ne sut que répondre, furieux de voir cette gamine se moquer aussi ouvertement de lui. Il y avait quelques avantages à être considère comme un homme dangereux - se faire respecter des jeunes filles un peu trop espiègles en était un, et non le moindre.

— Bon d'accord, cela vous va très bien, reprit-elle en souriant. Vous aviez l'air terriblement inquiétant. Et très séduisant, bien entendu.

Il ne répondit pas. Bientôt, une expression perplexe passa sur le visage de la jeune femme.

— C'était bien votre intention, n’est-ce pas ! Comme il gardait le silence, elle ajouta :

— Oui cela va de soi. Rassurez-vous, avec n importe quelle autre femme, vous auriez réussi.

— Et pourquoi pas avec vous ? demanda-t-il, sa curiosité piquée.

— J’ai quatre frères, répliqua-t-elle comme si cela expliquait tout. Je suis totalement imperméable à votre petit numéro.

— Ah oui ?

Elle lui tapota l'avant-bras d'un geste consolateur.

— Oui, mais c'était bien tenté. Entre