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L'anti-lune de miel

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Année:
2020
Editeur::
Hugo Publishing
Langue:
french
Fichier:
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2

Histoire des 16

Año:
2021
Idioma:
french
Archivo:
PDF, 1,24 MB
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À propos de Christina Lauren
« Sincère et drôle, cette romance dans laquelle deux ennemis
tombent amoureux montre que les meilleures choses dans la vie
sont aussi “tout compris” et “non transférables” que “gratuites”. »
Kirkus Reviews au sujet de The Unhoneymooners
« Un livre captivant, drôle et sexy qui vous prévient de garder un œil
sur vos amis, et encore davantage sur leurs avatars. »
Kirkus Reviews au sujet de My Favorite Half-Night Stand
« Un aperçu désordonné et sexy de la drague sur internet, aussi
frais qu’excitant. »
Publishers Weekly au sujet de My Favorite Half-Night Stand
« Vous ne pouvez pas vous tromper avec un roman de Christina
Lauren… un aperçu exquis et émouvant sur les relations modernes
qui nous rappellent qu’en matière de romances sexy, grisantes et
espiègles, le duo fait toujours mouche. »
Entertainment Weekly au sujet de My Favorite Half-Night Stand
« Ce roman de Lauren, doté d’une intrigue captivante, déborde de
personnages authentiques. »
Publishers Weekly au sujet de Roomies

« Délicieux. »
People au sujet de Roomies
« Tour à tour hilarant et déchirant, c’est une brûlure terriblement
drôle et lente. »
The Washington Post au sujet de Dating You / Hating You
(sélection des meilleures romances de 2017)

« Une véritable romance du XXIe siècle. [Dating You / Hating You] est
une romance astucieuse et sexy, qui s’adresse aux lecteurs avides
de girl power. »
Kirkus Reviews au sujet de Dating You / Hating You
« Christina Lauren décrit les relations modernes d’une manière
hilarante. »
Us Weekly au sujet de Dating You / Hating You
« Un récit passionné et doux-amer d’amour dans toute sa réalité
merveilleusement terrifiante… Lauren parvient à aborder un sujet
grave avec autant d’intensité que de compassion. »
Booklist à propos d’Autoboyography
« Le roman capture parfaitement le désir, l’excitation et les doutes de
l’amour naissant des temps modernes. »
Kirkus Reviews au sujet de Wicked Sexy Liar
« La parfaite lecture d’été. »
Self au sujet de Sweet Filthy Boy

« Les livres de Christina Lau; ren tiennent une place d’honneur dans
ma bibliothèque. »
Sarah J. Maas, auteur de Throne of Glass, best-seller
international
« À nos yeux, Christina Lauren ne peut pas se tromper. »
Bookish

DU MÊME AUTEUR
Standalones
Love and Other Words
Roomies
Dating You / Hating You
Josh and Hazel’s Guide to Not Dating
My Favorite Half-Night Stand
La série « Beautiful »
Beautiful Bastard
Beautiful Stranger
Beautiful Bitch
Beautiful Sex Bomb
Beautiful Player
Beautiful Beginning
Beautiful Beloved
Beautiful Secret
Beautiful Boss
Beautiful
La série « Wild Seasons »
Sweet Filthy Boy
Dirty Rowdy Thing

Dark Wild Night
Wicked Sexy Liar
Jeune adulte
Hantée
Sublime
Autoboyography

Titre de l’édition originale : THE UNHONEYMOONERS
Copyright © 2019 par Christina Hobbs et Lauren Billings
Première édition en poche de Gallery Books commercialisée en mai 2019
GALLERY BOOKS et colophon sont des marques déposées de Simon & Schuster, Inc.
Gallery Books
Simon & Schuster, Inc.
1230 Avenue of the Americas
New York, NY 10020
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de
quelque citation que ce soit sous n’importe quelle forme
Cet ouvrage est une fiction. Toute référence à des événements
historiques, des personnes réelles ou des lieux réels cités n’ont d’autre
existence que fictive. Tous les autres noms, personnages, lieux et
événements sont le produit de l’imagination de l’auteur et toute
ressemblance avec des personnes, des événements ou des lieux
existants ou ayant existé ne peut être que fortuite.
Ouvrage dirigé par Isabelle Solal
Édition en langue française : L’anti-lune de miel
Design et photographie de couverture : © Ella Laytham / © Getty Images
Jef Cortes / Studio Hugo
®

Collection New Romance créée par Hugues de Saint Vincent,
dirigée par Arthur de Saint Vincent
© 2020, Hugo Roman, département de Hugo Publishing
34-36, rue La Pérouse
75116 - Paris
wwwhugoetcie.fr
ISBN : 9782755682441
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

Pour Hugues de Saint Vincent,
Work like a captain, play like a pirate.
Un capitaine à la barre, avec une âme de pirate.

S

Titre
À propos de Christina Lauren
Du même auteur
Copyright
Dédicace
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8

Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Épilogue - DEUX ANS PLUS TARD
Remerciements

Chapitre 1
Dans le calme qui précède la tempête –

dans ce cas précis, la

bienheureuse tranquillité de la suite nuptiale qui précède l’invasion
par les invités de la cérémonie –, ma sœur jumelle fixe d’un œil
sévère un ongle qui vient d’être peint en rose clair et lance :
– Je parie que tu es soulagée que je ne sois pas une future
mariée infernale. (Elle me jette un coup d’œil à travers la chambre et
me sourit d’un air magnanime.) Je parie que tu t’attendais à ce que
je sois impossible.
Cette déclaration arrive tellement à point nommé que j’aimerais
immortaliser ce moment pour l’encadrer. J’échange un regard
entendu avec notre cousine Julieta qui vernit pour la seconde fois
les ongles des pieds d’Ami (« Un rose pâle conviendrait mieux qu’un
rose dragée, tu ne crois pas ? »), et désigne du regard le corsage de
la robe de mariée pendue à un cintre en satin sur lequel je
m’applique actuellement à vérifier minutieusement que chacun des
sequins soit dans le bon sens.
– Peux-tu approfondir le concept de « future mariée infernale » ?
Ami croise à nouveau mon regard, cette fois avec un air morne.
Elle porte un soutien-gorge sophistiqué spécial robe de mariée et
une culotte minuscule et j’ai conscience – avec un certain degré de
nausée fraternelle – que son macho de fiancé, Dane, ne manquera

pas de les déchiqueter plus tard. Son maquillage est élégant et son
voile duveteux est épinglé dans ses cheveux bruns remontés en un
chignon alambiqué. C’est troublant. En règle générale, nous nous
ressemblons comme deux gouttes d’eau, même si nous savons bien
que nous sommes deux personnes complètement différentes à
l’intérieur. Mais voilà qui est absolument inhabituel : Ami a tout du
portrait parfait de la mariée. Soudain, sa vie n’a plus rien à voir avec
la mienne.
– Je ne suis pas infernale, proteste-t-elle. Je suis juste
perfectionniste.
Je trouve ma liste et la brandis, avant de l’agiter pour attirer son
attention.
Il s’agit d’une feuille de papier à lettres rose aux rebords
festonnés, portant l’intitulé To-do list d’Olive – Jour du Mariage
méticuleusement calligraphiée, et qui inclut soixante-quatorze
(soixante-quatorze) points qui vont de Vérifier la symétrie des
sequins de la robe de mariée à Retirer tout pétale flétri des
décorations florales.
Chaque demoiselle d’honneur possède sa propre liste, peut-être
pas aussi longue que la mienne – je suis témoin – mais tout aussi
tarabiscotée et rédigée à la main. Ami a même dessiné des petits
carrés pour qu’on puisse marquer d’une croix chaque tâche
accomplie.
– Certaines personnes pourraient estimer que ces listes vont un
peu trop loin, dis-je.
– Ce sont les mêmes « certaines personnes », réplique- t-elle,
dont le mariage coûtera les yeux de la tête et qui sera loin d’être
aussi réussi.
– Exact. Parce qu’ils engagent un wedding planner pour… (je
me reporte à ma liste) : « Essuyer la buée sur les chaises une demi-

heure avant la cérémonie. »
Ami souffle sur ses ongles pour faire sécher le vernis et laisse
échapper un rire digne de la méchante dans les films.
– Amateurs.
Je suis sûre que vous savez ce qu’on dit au sujet des prophéties
autoréalisatrices 1. Le succès attire le succès et puis, d’une manière
ou d’une autre, vous continuez à avoir du succès. Ce doit être vrai,
car Ami a toujours tout gagné. Un jour, elle a déposé un ticket dans
la boîte de tirage au sort d’une foire de rue et elle est rentrée chez
elle avec deux entrées pour le théâtre du quartier. Elle a glissé sa
carte professionnelle dans une chope au Happy Gnome et a
remporté un an de bières gratuites pendant l’happy hour. Elle a
gagné des relookings, des livres, des places pour des premières de
films, une tondeuse à gazon, un nombre infini de tee-shirts et même
une voiture. Bien sûr, elle a aussi gagné le papier à lettres et le kit de
calligraphie qu’elle a utilisés pour rédiger nos to-do lists.
Tout ça pour dire qu’à l’instant où Dane Thomas lui a demandé
sa main, Ami s’est lancé le défi d’éviter à nos parents le coût d’un
mariage. En l’occurrence, ils auraient pu se permettre de contribuer
au mariage – ils sont mal organisés sur bien des aspects, mais pas
du point de vue financier – mais pour Ami, s’en sortir sans rien payer
de sa poche est l’enjeu le plus ludique qui soit. Si la Ami préfiançailles voyait les concours comme une compétition, la Ami
fiancée a commencé à les considérer comme une épreuve des jeux
Olympiques.
Et donc, aucun des membres de notre immense famille n’a été
surpris qu’elle parvienne à atteindre son objectif : un mariage huppé,
avec deux cents invités, un buffet de fruits de mer, une fontaine de
chocolat et des roses multicolores jaillissant de tous les vases, pots,
gobelets – en déboursant, en tout et pour tout, mille dollars. Ma

sœur est prête à tout pour dénicher les meilleures promotions et
participer aux concours les plus intéressants. Elle reposte tout jeu
concours sur Twitter et Facebook et a même une adresse mail qui
s’appelle très justement AmeliaTorresWins@xmail.com.
Finalement convaincue qu’aucun sequin ne fait de la résistance,
je décroche de la patère le cintre sur lequel la robe est suspendue
pour l’apporter à Ami.
Mais à l’instant où je la touche, ma sœur et ma cousine se
mettent à hurler à l’unisson et Ami lève les mains en l’air. Ses lèvres
d’un rose mat forment un O horrifié :
– N’y touche pas, Ollie, lance-t-elle. Je m’occupe de la
récupérer. Avec ta chance, tu trébucheras sur la bougie, la robe
prendra feu et il n’en restera qu’une vague odeur de sequins brûlés.
Je n’essaie même pas de la contredire : elle n’a pas tort.
ALORS QU’AMI EST UN VÉRITABLE TRÈFLE À QUATRE FEUILLES,

j’ai
toujours été poursuivie par la malchance. Je ne le dis pas pour
attirer l’attention ou parce que j’ai seulement l’air mal lotie en
comparaison ; c’est une vérité objective. Tapez Olive Torres,
Minnesota, sur Google et vous trouverez une douzaine d’articles et
de commentaires au sujet du jour où je suis montée dans une
machine attrape-peluche et où je me suis coincée dedans. J’avais
six ans, la peluche que j’avais capturée avait refusé de tomber et
j’avais décidé de m’introduire à l’intérieur pour la récupérer.
J’ai passé deux heures dans la machine, entourée par un grand
nombre d’ours en peluche rigides, à la fourrure râpeuse et à l’odeur
chimique. Je me souviens d’avoir vu de l’autre côté du plexiglas sali
par des traces de doigts un déploiement de visages affolés se
hurlant des ordres que je n’entendais pas. Apparemment, lorsque
les propriétaires de l’attrape-peluche ont expliqué à mes parents

qu’ils n’étaient pas les propriétaires du jeu et qu’ils ne possédaient
donc pas la clé pour l’ouvrir, les pompiers d’Edina ont débarqué en
urgence, suivis de près par les équipes de la chaîne de télévision
locale qui documentèrent mon extraction en détail.
Faisons un bond dans le temps de vingt-six ans en avant et –
merci, YouTube – la vidéo traîne toujours sur le net. À ce jour, près
de cinq cent mille personnes l’ont visionnée et ont découvert que
j’avais été assez têtue pour me faufiler dans l’attrape-peluche et
suffisamment malchanceuse pour que ma ceinture se coince sur le
chemin de la sortie, abandonnant mon pantalon derrière moi.
Et ce n’est qu’une anecdote parmi tant d’autres. Donc oui, Ami et
moi sommes de vraies jumelles – nous mesurons toutes les deux
un mètre soixante-trois, nos cheveux bruns se rebellent au moindre
soupçon d’humidité, nous avons les yeux marron foncé, le nez en
trompette et des constellations de taches de rousseur identiques –
mais c’est là que la ressemblance s’arrête.
Notre mère s’est toujours efforcée de célébrer nos différences
pour que nous nous sentions comme deux individus à part entière
plutôt que comme une paire. Je sais qu’elle n’avait que de bonnes
intentions, mais aussi loin que je me souvienne, nos rôles étaient
figés : Ami est l’optimiste qui voit toujours le bon côté des choses et
j’ai tendance à toujours m’attendre à ce que le ciel me tombe sur la
tête. Quand nous avions trois ans, ma mère nous a même
déguisées en Bisounours pour Halloween : Ami était Grosjojo.
J’étais Grognon.
Et il est clair que les prophéties autoréalisatrices fonctionnent
dans les deux sens : depuis le moment où j’ai vu mon visage plaqué
contre une vitre de plexiglas sale au Journal télévisé de dix-huit
heures, ma chance n’a jamais tourné. Je n’ai jamais gagné un
concours de coloriage ou un tirage au sort au travail – pas même

une tombola – ni réussi à attraper le pompon d’un manège. Je me
suis, en revanche, cassé une jambe dans les escaliers quand
quelqu’un m’a entraînée dans sa chute (cette personne s’en est
sortie indemne), j’ai systématiquement tiré au sort la corvée de
nettoyage des toilettes pendant toutes nos vacances familiales sans
exception, cinq ans d’affilée, un chien m’a fait pipi dessus alors que
je prenais un bain de soleil en Floride, un nombre incalculable de
fientes d’oiseaux se sont écrasées sur moi au fil du temps et, l’année
de mes seize ans, j’ai été frappée par la foudre – oui, vraiment – et
je suis encore là pour en témoigner. (Mais j’ai dû suivre des cours
d’été parce que j’avais raté les deux dernières semaines de classe
de l’année.)
Curieusement, Ami aime me rappeler qu’une fois, j’ai deviné le
nombre exact de shots restants dans une bouteille de tequila à
moitié vide. Mais après les avoir presque tous bus dans mon
allégresse jubilatoire et les avoir subséquem- ment vomis, je ne
savoure pas particulièrement cette victoire.
AMI RETIRE LA ROBE (GRATUITE) DU CINTRE

et l’enfile au moment où

notre mère quitte sa suite personnelle (également gratuite) pour
nous rejoindre. Elle halète avec tant d’exagération en voyant Ami
dans sa robe que je suis certaine que nous pensons la même
chose : Olive a réussi, d’une manière ou d’une autre, à tacher la
robe de mariée.
Je l’inspecte pour m’assurer que ce n’est pas le cas.
Rien à signaler. Ami soupire, me fait signe de remonter la
fermeture Éclair avec précaution.
– Mami, tu nous as flanqué une de ces trouilles !
La tête encombrée d’énormes bigoudis en velcro, une flûte avec
seulement un fond de champagne (vous avez deviné : également

gratuit) et les lèvres recouvertes d’un gloss rouge brillant, ma mère
ressemble à s’y méprendre à Joan Crawford. Si Joan Crawford était
née à Guadalajara, bien entendu.
– Oh, mijita, tu es superbe.
Ami lève les yeux vers elle, sourit puis semble se souvenir –
avec une bouffée immédiate d’anxiété – de la liste qu’elle a oubliée
à l’autre bout de la pièce. Soulevant le bas de sa robe, elle avance
jusqu’à la table.
– Maman, as-tu donné la clé USB avec la musique au DJ ?
Notre mère vide sa coupe avant de s’asseoir délicatement sur le
canapé moelleux.
– Sí, Amelia. J’ai donné ton petit morceau de plastique au hippie
coiffé de tresses africaines et vêtu d’un horrible costume.
La robe couleur magenta de ma mère est impeccable, elle croise
ses jambes bronzées au-dessus du genou tout en acceptant une
autre flûte de champagne offerte par la préposée à la suite de la
mariée.
– Il a une dent en or, ajoute ma mère. Mais je suis sûre qu’il est
très compétent.
Ami ignore cette remarque et coche la case en faisant crisser la
pointe du stylo sur le papier. Le fait que le DJ soit ou non à la
hauteur des attentes de notre mère, ou même des siennes, n’est pas
très important pour elle. Il vient d’arriver en ville et elle a gagné ses
services à la tombola de l’hôpital où elle travaille comme infirmière
en hématologie. Au pire, elle n’aura pas payé pour sa performance.
– Ollie, s’exclame Ami sans quitter sa liste des yeux. Tu dois
t’habiller, toi aussi. Ta robe est pendue derrière la porte de la salle de
bains.
Je m’éclipse immédiatement en direction de la salle de bains
avec un salut moqueur :

– Oui, chef !
La question qu’on nous pose le plus souvent est de savoir qui de
nous deux est la plus vieille. Je serais tentée de dire que c’est assez
évident, parce que même si Ami est née quatre minutes seulement
avant moi, il n’y a pas le moindre doute : c’est elle qui mène la
danse. Quand nous étions enfants, nous jouions aux jeux qu’elle
choisissait, nous allions là où elle voulait aller et même si je me
plaignais parfois, je la suivais joyeusement la plupart du temps. Elle
est capable de me persuader d’à peu près n’importe quoi.
Ce qui explique comment j’ai fini dans cette robe.
– Ami !
J’ouvre brusquement la porte de la salle de bains, horrifiée par
ce que je viens de distinguer dans le petit miroir au-dessus du
lavabo. C’est peut-être la lumière, je pense, en passant une main sur
la monstruosité vert brillant et en avançant vers l’un des miroirs en
pied de la suite.
Waouh. Ce n’est définitivement pas la lumière.
– Olive, me répond–elle.
– Je ressemble à une cannette géante de 7 Up.
– Ouais, meuf ! chantonne Jules (diminutif utilisé par Olive pour
désigner Julieta). Quelqu’un finira peut-être par te décapsuler.
Ma mère s’éclaircit la gorge.
Je lance un regard noir à ma sœur. En janvier, j’ai été
traumatisée par ma tenue de demoiselle d’honneur pour un mariage
dont le thème était Merveille d’Hiver. Ma seule condition était donc
que ma robe d’aujourd’hui soit dépourvue de tout bandeau de
velours rouge ou de fourrure blanche. J’aurais dû m’exprimer de
manière plus précise.
– As-tu vraiment choisi cette robe ? (Je désigne le décolleté
plongeant.) Était-ce intentionnel ?

Ami acquiesce en m’examinant.
– Enfin, intentionnel au sens où j’ai gagné le tirage au sort de
Valley Baptist ! Toutes les robes des demoiselles d’honneur en une
fois… pense à l’argent que je t’ai fait économiser.
– Nous sommes catholiques, pas baptistes, Ami. (Je tire sur le
tissu.) Je ressemble à une serveuse de chez O’Gara le jour de la
Saint-Patrick.
Je réalise mon erreur – ne pas avoir demandé à voir la robe plus
tôt – mais ma sœur a toujours eu un goût impeccable. Le jour des
essayages, j’étais dans le bureau de mon patron et je l’implorais en
vain de me retirer de la liste des quatre cents scientifiques licenciés
par l’entreprise. Je sais que j’étais distraite quand elle m’a envoyé
une photo de la robe, mais je ne me souviens pas d’un tissu aussi
satiné et aussi vert.
Je me tourne pour me voir sous un autre angle et, Dieu toutpuissant, c’est encore pire de dos. Disons que plusieurs semaines à
faire de la pâtisserie pour canaliser mon stress ne m’ont pas aidée.
Cette démarche compulsive a un peu… augmenté le volume de ma
poitrine et de mes hanches, pour ainsi dire.
– Si je me mets à l’arrière-plan de toutes tes photos, je pourrais
être ton écran vert.
Jules arrive derrière moi, fine et tonique dans son propre
ensemble vert brillant.
– Tu es très sexy là-dedans. Crois-moi.
– Mami, s’exclame Ami. Le décolleté met en valeur les
clavicules d’Ollie, non ?
– Et ses chichis 2.
On vient de remplir à nouveau la flûte de ma mère, elle la vide
d’un trait.

Les autres demoiselles d’honneur font irruption dans la suite.
Dans un tumulte collectif et plein d’émotion, tout le monde s’extasie
sur Ami et sa tenue. Cette réaction est caractéristique de la famille
Torres. Je me rends compte qu’on pourrait penser que je suis une
sœur acariâtre mais, je le jure, ça n’a rien à voir. Ami a toujours
adoré être le centre de l’attention et – comme mes hurlements au
Journal de dix-huit heures en attestent – ce n’est pas mon cas. Ma
sœur resplendit toujours sous le feu des projecteurs, je suis plus
qu’heureuse de contribuer à les diriger vers elle.
Nous avons vingt cousines germaines et nous nous mêlons
toujours des affaires des autres, vingt-quatre heures sur vingtquatre, sept jours sur sept, mais avec seulement sept robes
(gratuites) incluses dans le prix d’Ami, des décisions difficiles ont dû
être prises. Plusieurs cousines sont encore mortellement vexées et
se sont rassemblées dans une chambre pour se préparer, ce qui est
probablement pour le mieux ; après tout, cette suite est bien trop
exiguë pour qu’autant de filles se glissent sans encombre dans leurs
pantys.
Un nuage de laque flotte dans l’air autour de nous et il y a assez
de fers à friser, de fers à lisser et autres flacons de sérum capillaire
dans la suite pour fournir un salon de coiffure de taille décente.
Toute la surface disponible est soit collante, après qu’un quelconque
produit de beauté s’est renversé, ou encombrée par le contenu
d’une trousse de maquillage qui vient de s’y éparpiller.
On frappe à la porte de la suite et Julieta ouvre : notre cousin
Diego se trouve sur le seuil. Vingt-huit ans, gay, plus élégant que je
ne le serai jamais, Diego a crié au sexisme lorsqu’Ami lui a expliqué
qu’il ne pourrait pas être demoiselle d’honneur et qu’il devrait se
préparer avec les témoins du futur marié. À voir son expression en

découvrant ma robe, il y a fort à parier qu’il se considère
actuellement comme béni des dieux.
– Je sais, dis-je en admettant ma défaite et en m’éloignant du
miroir. C’est un peu…
– Serré ? suggère-t-il.
– Non…
– Brillant ?
Je lui adresse un regard noir.
– Non.
– Affriolant ?
– J’allais dire vert.
Il incline la tête avant de m’observer sous tous les angles.
– J’allais te proposer de te maquiller, mais ce serait une perte de
temps. (Il agite une main.) Personne ne regardera ton visage
aujourd’hui.
– N’en rajoute pas, Diego, le réprimande ma mère.
Je remarque qu’elle n’est pas en désaccord avec son diagnostic
de la situation, mais qu’elle lui demande seulement de ne pas
m’enfoncer.
Je cesse de me préoccuper au sujet de la robe – et de la
poitrine que je vais offrir à la vue de tous les invités du mariage – et
me retourne en direction du chaos qui règne dans la pièce. Tandis
que mes cousines s’examinent du regard et s’échangent des
conseils sur la manière de porter des escarpins, une douzaine de
conversations sont menées en parallèle. Natalia a teint ses cheveux
bruns en blond, elle est convaincue d’avoir tout gâché. Diego lui
donne raison. Une baleine vient de sortir du soutien-gorge sans
bretelles de Stéphanie, et Tía María lui explique comment se
scotcher les seins à la place. Cami et Ximena se demandent quel
panty appartient à qui, et ma mère continue à siroter son

champagne. Mais au milieu de tout ce bruit et de tous ces produits
chimiques, l’attention d’Ami revient sur sa liste.
– Olive, as-tu vu papa ? Est-il là ?
– Il était dans le hall de la réception quand je suis arrivée.
– Bien.
Une autre croix.
Il pourrait sembler étrange que la tâche de s’assurer de la
présence de mon père m’incombe à moi et non à sa femme – notre
mère – qui se tient juste là, mais notre famille fonctionne comme ça.
Nos parents n’interagissent pas directement, plus depuis que mon
père a trompé ma mère et que ma mère l’a fichu dehors mais a
refusé de divorcer. Bien sûr, nous la soutenons, mais dix ans se sont
écoulés et le mélodrame est toujours aussi frais pour eux deux
aujourd’hui qu’il ne l’était le jour où elle l’a pris sur le fait. Je suis
incapable de me souvenir d’une seule conversation entre eux qui ne
soit pas passée par moi, Ami ou l’un de leurs sept frères et sœurs
depuis le départ de mon père. Nous avons réalisé très rapidement
que procéder ainsi serait plus simple pour tout le monde, mais la
conclusion que j’en tire, c’est que l’amour, c’est épuisant.
Ami tend la main vers ma liste et je m’efforce de la saisir avant
elle ; l’absence de croix la ferait paniquer. Je la parcours, ravie de
me rendre compte que les prochaines tâches exigent que je sorte de
ce repaire aux émanations de laque.
– Je vais aller faire un tour à la cuisine pour m’assurer qu’ils
m’ont préparé un plat spécial.
En effet, le buffet gratuit du mariage offre une sélection de fruits
de mer qui m’enverraient directement à la morgue.
– J’espère que Dane a aussi demandé du poulet pour Ethan.
(Ami fronce les sourcils.) Seigneur, je croise les doigts. Peux-tu
poser la question ?

Tous les bavardages de la suite s’assourdissent soudain et onze
paires d’yeux se fixent sur moi. Un nuage obscur assombrit mon
humeur lorsque je l’entends mentionner le grand frère de Dane.
Même si Dane est un type décent, quoique un peu trop mâle
alpha à mon goût – imaginez des hurlements devant des matchs à
la télé, beaucoup d’admiration pour ses propres muscles et un effort
réel pour assortir ses tenues de sport –, il rend Ami heureuse. Ce qui
me semble suffisant.
Ethan, quant à lui, est un connard moralisateur et insupportable.
Consciente d’être au centre de l’attention, je croise les bras, déjà
agacée.
– Pourquoi ? Il est allergique aux fruits de mer, lui aussi ?
Pour une raison qui m’échappe, l’idée d’avoir un point commun
avec Ethan Thomas, l’homme le plus revêche de l’univers, provoque
des pulsions irrationnelles de violence en moi.
– Non, répond Ami. Il a juste la hantise des buffets.
J’éclate de rire.
– Juste des buffets. OK.
D’après ce que je sais, Ethan ne supporte littéralement rien.
Par exemple, pendant le barbecue du 4-Juillet de Dane et Ami, il
a refusé de toucher aux plats que j’avais passé la moitié de la
journée à préparer. À Thanksgiving, il a changé de place avec son
père, Doug, pour ne pas être assis à côté de moi. Et hier soir,
pendant le dîner de répétition, chaque fois que j’ai mordu dans un
gâteau ou que Jules ou Diego m’ont fait rire, Ethan s’est frotté les
tempes en affectant un mépris exagéré. J’ai finalement abandonné
mon gâteau et je me suis levée pour chanter des chansons de
karaoké avec mon père et Tío Omar. Il est possible que je sois
encore furieuse d’avoir raté trois bouchées de gâteau vraiment
délicieux à cause d’Ethan Thomas.

Ami fronce les sourcils. Ce n’est pas non plus la plus grande fan
d’Ethan, mais elle en a assez d’avoir cette conversation avec moi.
– Olive. Tu le connais à peine.
– Je le connais suffisamment. (Je la regarde et prononce trois
mots tout simples.) Fromage à poutine !
Ma sœur soupire en secouant la tête.
– Seigneur, tu ne t’en remettras jamais.
– Parce que si je mange, ris ou respire, j’offense sa sensibilité
de violette. Tu sais que je l’ai déjà vu au moins cinquante fois et qu’il
fait toujours semblant de ne pas me reconnaître ? (Je fais un signe
entre nous.) Nous sommes jumelles.
Natalia triture les pointes de ses cheveux décolorés. Pourquoi
diable ses gros seins entrent-ils dans sa robe à elle ?
Elle s’adresse à moi :
– Voilà une opportunité de t’en faire un ami, Olive. Miam…, il est
à croquer.
Pour toute réponse, je lève un sourcil dédaigneux, marque de
fabrique du Torres Mécontent.
– Quoi qu’il en soit, tu vas devoir aller le voir, déclare Ami, et
mon attention revient sur elle.
– Attends. Quoi ?
Face à mon expression perplexe, elle désigne ma liste :
– Numéro soixan…
La panique me gagne instantanément lorsqu’elle suggère que je
parle à Ethan et je lève une main pour la faire taire. Bien sûr, lorsque
je parcours ma liste, en soixante- treizième position – parce qu’Ami
savait que je ne lirais pas l’intégralité de la liste à l’avance –, je
découvre la pire mission possible : Demander à Ethan de te montrer
son discours de témoin. L’empêcher de dire une horreur.

Sur ce coup, si je ne peux pas blâmer ma malchance chronique,
je peux définitivement en vouloir à ma sœur.

1. Concept de sciences sociales, introduit par les sociologues américains Robert King
Marton et William Isaac Thomas, utilisé pour traduire une situation dans laquelle
quelqu’un qui prédit ou s’attend à un événement, souvent négatif, modifie ses
comportements en fonction de ces croyances, ce qui a pour conséquence de faire que
la prophétie se réalise. La notion est connue sous le nom d’effet Pygmalion en
pédagogie et en sport, et d’effet placebo en médecine. (NdT, ainsi que pour les notes
suivantes)
2. « Seins », en argot mexicain.

Chapitre 2
Une fois dans le couloir, le bruit, le chaos et les invectives qui
retentissent dans la suite de la mariée me semblent soudain
appartenir à un autre univers ; un délicieux silence règne ici. Tout est
tellement calme, en réalité, que je n’ai pas envie de quitter cette paix
retrouvée pour chercher la porte du couloir sur laquelle est
accrochée une adorable petite figurine de marié. La figurine
immobile monte sans doute la garde pendant que rugit une fête de
pré-mariage arrosée de bière, dans un épais nuage de fumée de
marijuana. Même Diego, fêtard dans l’âme, a préféré risquer ses
tympans et sa capacité pulmonaire pour se joindre aux préparatifs
de la mariée.
Je prends dix grandes inspirations pour retarder l’inévitable.
C’est le mariage de ma sœur jumelle, et je suis vraiment
tellement ravie pour elle que je pourrais exploser de joie. Mais il
n’est pas si facile pour moi de sauvegarder les apparences, surtout
dans ce genre de moments, loin de la frénésie. Indépendamment de
ma malchance chronique, j’ai traversé ces deux derniers mois une
période particulièrement difficile : ma colocataire a déménagé, je me
suis donc installée seule dans un appartement minuscule. Sans
m’en rendre compte, j’ai surestimé le montant du loyer que je
pensais pouvoir payer et – à cause de mon éternelle guigne –, j’ai

été licenciée par l’entreprise pharmaceutique pour laquelle je
travaillais depuis six ans. Ces dernières semaines, j’ai passé des
entretiens dans pas moins de sept sociétés, sans aucune suite. Et
me voilà ici, sur le point de me confronter à mon ennemi juré, Ethan
Thomas, avec la peau luisante de Kermit la Grenouille sur le dos.
Il m’est difficile d’envisager qu’à une certaine époque, je mourais
d’envie de rencontrer Ethan. La relation entre ma sœur et son petit
ami devenait sérieuse et Ami voulait me présenter à la famille de
Dane. Sur le parking de la foire d’État du Minnesota (une des foires
les plus importantes des États-Unis), Ethan est sorti de sa voiture en
déployant des jambes incroyablement longues et a scanné les
alentours avec des yeux si bleus que j’ai pu en distinguer la couleur
à deux voitures de distance. De près, il avait des cils plus longs
qu’aucun homme ne devrait avoir le droit d’avoir. Il a battu lentement
des paupières, l’air arrogant. Puis il m’a regardée droit dans les
yeux, m’a serré la main et m’a gratifiée d’un dangereux sourire en
coin. Autant dire que j’ai tout ressenti, sauf de la tendresse
fraternelle.
Mais apparemment, j’ai commis le péché capital d’être une fille
plantureuse ayant acheté une corbeille de fromage à poutine. Le
groupe se concertait pour se mettre d’accord sur le programme de la
journée et je me suis éclipsée pour dénicher un encas – il n’y a rien
de plus glorieux que la nourriture de la foire d’État du Minnesota. J’ai
retrouvé les autres à côté de l’enclos du bétail. Ethan a posé les
yeux sur moi, puis sur ma délicieuse corbeille de fromage frit, il a
froncé les sourcils et s’est immédiatement détourné en marmonnant
de vagues excuses – il voulait assister au concours de bières
brassées maison. Je n’y ai pas consacré plus d’une seconde de
réflexion à ce moment-là, mais je ne l’ai plus vu pendant le reste de
l’après-midi.

Depuis ce jour, il ne s’est jamais comporté autrement qu’avec
dédain et antipathie. Que devrais-je en penser ? Qu’il est passé de
l’intérêt à l’écœurement en dix minutes pour une autre raison ?
Évidemment, mon opinion sur Ethan Thomas est la suivante : il peut
aller voir ailleurs si j’y suis. Exception faite d’aujourd’hui (surtout à
cause de cette robe), j’aime mon corps. Je ne laisserai jamais
personne me culpabiliser à ce sujet ou à cause du fromage à
poutine.
Des voix me parviennent de l’autre côté de la porte de la suite du
marié – un discours typique des fraternités sur la transpiration
masculine, la bière ou l’ouverture d’un sachet de Cheetos par la
seule force du regard… qui sait, mais il s’agit des amis de Dane. Je
lève le poing, toque, et la porte s’ouvre tellement vite que je trébuche
en arrière, en prenant mon talon dans l’ourlet de ma robe. Je
manque m’étaler de tout mon long.
C’est Ethan ; bien sûr que ça allait être lui ! Il m’attrape par la
taille pour m’éviter de tomber. Tandis qu’il me repose sur mes pieds,
je sens mes lèvres se retrousser et j’observe le même phénomène
de révulsion l’envahir. Il écarte ses mains de moi et les plonge dans
ses poches. J’imagine que s’il le pouvait, il serait déjà en train de les
frotter avec du gel hydroalcoolique.
Le mouvement de ses bras attire mon attention sur ce qu’il porte
– un smoking, évidemment – et sur la manière dont le smoking met
en valeur sa longue silhouette élancée. Ses cheveux bruns sont
soigneusement peignés en arrière, ses cils sont toujours aussi
ridiculement longs. Je me répète que ses sourcils bruns, bien
dessinés, sont du matraquage inutile – du calme, Mère Nature –,
mais ils l’embellissent indéniablement.
Vraiment, je ne le supporte pas.

J’ai toujours su qu’Ethan était beau – je ne suis pas aveugle –,
mais le voir avec un nœud papillon me confirme la chose un peu
trop nettement à mon goût.
Il m’examine lui aussi de la tête aux pieds. Il commence par mes
cheveux – il juge peut-être médiocre ma coiffure simple – puis
observe mon maquillage léger – il sort probablement avec des
mannequins qui se filment en plein tutoriel beauté sur Instagram –
avant de détailler ma robe, aussi lentement que méthodiquement. Je
reprends mon souffle et croise les bras devant ma poitrine.
Il lève le menton.
– Je suppose que personne n’a payé pour ça.
Et je suppose que lui balancer mon genou droit dans
l’entrejambe serait incroyablement agréable.
– Belle couleur, tu ne trouves pas ?
– Tu ressembles à un Skittle.
– Waouh, Ethan. Arrête avec ta parade de séduction !
Un petit sourire remonte les coins de sa bouche.
– Il y a si peu de gens à qui cette couleur va bien, Olivia.
Je devine, au ton de sa voix, qu’il n’estime pas que j’en fasse
partie.
– C’est Olive.
Ma famille élargie ne se remet toujours pas du fait que mes
parents m’ont appelée Olive et non Olivia, comme on aurait pu s’y
attendre. Aussi loin que remontent mes souvenirs, tous mes oncles
du côté maternel me surnomment Aceituna, juste pour embêter ma
mère.
Mais je doute qu’Ethan le sache ; il se comporte juste comme
l’enfoiré qu’il est.
Il pivote sur ces talons.
– C’est vrai, c’est vrai.

Son petit jeu me fatigue.
– OK, c’est bien joli, mais je dois jeter un coup d’œil à ton
discours.
– Mon toast ?
– C’est ma formulation que tu corriges ? (J’agite une main dans
sa direction). Laisse-moi voir.
Il appuie une épaule contre le chambranle d’un air exagérément
décontracté.
– Non.
– Fondamentalement, c’est exclusivement pour ton propre bienêtre. Ami t’assassinera à mains nues si tu prononces le mot de trop.
Et tu le sais.
Ethan incline la tête, en me toisant de toute sa hauteur. Il mesure
un mètre quatre-vingt-quinze, ce qui n’est… pas notre cas, à Ami et
à moi. Il semble m’avoir répondu très explicitement, sans même
ouvrir la bouche : j’aimerais la voir essayer.
Dane surgit derrière lui, et son expression s’assombrit à l’instant
où il me voit. Apparemment, je ne suis pas le livreur de bières qu’ils
attendaient tous les deux.
– Oh. (Il se reprend rapidement.) Salut, Ollie. Tout va bien ?
Je lui adresse un sourire éclatant.
– Parfaitement. Ethan s’apprêtait justement à me montrer son
discours.
– Son toast ?
Qui eût cru que cette famille était aussi pointilleuse ?
– Ouais.
Dane hoche la tête en direction d’Ethan et désigne l’intérieur de
la pièce.
– C’est à ton tour. (Il me regarde en expliquant.) On est en plein
bière-pong. Mon grand frère était sur le point de boire.

Je ricane.
– Un jeu d’alcool avant le mariage ! Ça me semble une
excellente initiative.
– J’arrive dans une minute.
Ethan sourit à son frère qui s’éloigne avant de se tourner vers
moi. Nous abandonnons tous les deux les faux-semblants et
retrouvons une expression neutre.
Je demande :
– As-tu au moins écrit quelque chose ? Tu ne vas quand même
pas improviser, si ? Ce n’est jamais une bonne idée. Les gens ne
sont jamais aussi hilarants au débotté qu’ils ne le croient, toi en
particulier.
– Moi en particulier ?
Même si Ethan est l’incarnation du charisme à côté de l’immense
majorité de l’humanité, avec moi, c’est un robot. À cet instant, son
visage est tellement impassible, tellement dépourvu d’expression,
que je n’arrive pas à savoir si je l’ai vraiment blessé ou s’il me tend
la perche pour que je m’enfonce toute seule.
– Je ne suis même pas sûre que tu puisses être drôle même
si… (Je m’arrête au milieu de la phrase, mais nous savons tous les
deux que j’irai au bout de mon jeu de mots pathétique.) Même si on
te bottait les fesses.
Il hausse brièvement les sourcils. Il a réussi à me faire tomber
dans son piège.
Je bougonne :
– OK. Assure-toi juste que ton toast ne soit pas nul.
Je jette un coup d’œil dans le couloir et me rappelle soudain la
dernière chose que je dois voir avec lui :
– Et je suppose que tu es allé t’assurer en cuisine que tu ne
serais pas obligé de te servir au buffet ? Sinon, je peux m’en

occuper.
Il abandonne son sourire sarcastique, instantanément remplacé
par une expression qui ressemble à de la surprise.
– C’est très aimable de ta part. Non, je n’avais pas demandé de
solution de remplacement.
Je clarifie :
– C’est l’idée d’Ami, pas la mienne. C’est elle qui cautionne ton
aversion pour la convivialité.
– Je n’ai aucun problème avec la convivialité, explique- t-il. C’est
juste que les buffets sont littéralement des bouillons de culture à
bactéries.
– J’espère que ton discours aura ce niveau de poésie et de
perspicacité.
Il recule d’un pas en direction de la porte.
– Dis à Ami que mon toast est hilarant et qu’il ne contient pas la
moindre allusion gênante pour elle.
J’aurais aimé trouver une repartie du tac au tac, mais la seule
pensée cohérente qui me vient est à quel point il est insultant que de
tels cils aient été gâchés pour orner le visage du suppôt de Satan,
donc je me contente de hocher la tête et de tourner les talons.
Je dois rassembler toute ma force de volonté pour ne pas ajuster
le bas de ma robe en m’éloignant. Je suis peut-être paranoïaque,
mais j’ai l’impression de sentir son regard critique sur le tissu trop
ajusté de ma robe tout le long du chemin menant aux ascenseurs.
le thème
d’Ami : Noël-en-janvier. Heureusement, au lieu de pères Noël vêtus
de velours et de rennes empaillés, l’allée centrale est bordée de
neige décorative. Même s’il fait facilement vingt-cinq degrés à
l’intérieur, le rappel de la neige mouillée et à moitié fondue donne un
LE PERSONNEL DE L’HÔTEL A VRAIMENT PRIS AU SÉRIEUX

air glacial à la salle, comme si elle était parcourue de courants d’air.
L’autel est décoré de fleurs blanches et de houx, des pommes de pin
miniatures sont accrochées au dos de chaque chaise et des petites
lumières blanches scintillent dans les branches. En réalité, c’est
vraiment adorable, mais même du fond de la salle, là où nous nous
sommes mis en rang, je distingue les petites affiches accrochées à
chaque chaise encourageant les invités à Faire confiance à Noces
Finley pour votre grand jour.
Les invités commencent à s’impatienter. Diego jette des coups
d’œil constants dans la grande salle pour repérer les invités les plus
sexy. Jules tente vaillamment d’obtenir le numéro de téléphone de
l’un des témoins et ma mère demande à Cami d’enjoindre mon père
de s’assurer qu’il n’a pas la braguette ouverte. Nous attendons tous
que le coordinateur donne le signal d’avancer aux demoiselles
d’honneur.
À chaque seconde qui passe, je me sens davantage boudinée
dans ma robe.
Finalement, Ethan prend place à côté de moi. Je l’entends retenir
son souffle avant de soupirer lentement et calmement, comme s’il se
résignait. Sans m’accorder un seul regard, il m’offre son bras.
Même si je suis tentée de faire comme si je n’avais rien vu, je
prends son bras, en ignorant la sensation de son biceps bombé sous
ma main et la manière dont il le contracte imperceptiblement pour
me tenir près de lui.
– Tu vends toujours des médicaments ?
Je serre les dents.
– Tu sais que ce n’est pas ce que je fais.
Il jette un coup d’œil derrière nous puis se retourne, et je
l’entends reprendre son souffle avant de répondre, mais il choisit
finalement de ne rien dire.

Ça ne peut pas avoir un rapport avec la taille, le volume ou la
dose de folie générale de notre famille – il est au courant depuis
longtemps –, mais je sais que quelque chose le tracasse. Je lui
adresse un bref regard.
– Quoi que ce soit, contente-toi de lâcher le morceau.
Je jure que je ne suis pas partisane de la violence, mais à la vue
du sourire malfaisant qui me surplombe, le désir de planter mon
talon affilé dans l’une de ses chaussures bien cirées est presque
irrésistible.
– Ça a à voir avec les demoiselles d’honneur Skittle, n’est-ce
pas ?
Même Ethan doit reconnaître qu’il y a quelques corps de rêve
parmi l’assortiment de demoiselles d’honneur, mais vraiment, le satin
couleur menthe ne flatte aucune d’entre nous.
– Tu es devin, Olive Torres.
Je lui adresse un sourire aussi sarcastique que le sien.
– Gravez ce moment dans le marbre, braves gens. Ethan
Thomas s’est souvenu de mon prénom pour la première fois en trois
ans.
Il se tourne vers l’assemblée en se frottant le visage. J’ai toujours
du mal à me faire à l’idée que l’Ethan coincé et cinglant que je
connais est la même personne charmante que j’ai vue interagir avec
autrui ou même le beau-frère surexcité dont Ami s’est plaint pendant
des années. Indépendamment du fait qu’il ne me prête jamais
attention – qu’il s’agisse de mon travail ou de mon prénom –, je
déteste l’idée qu’Ethan soit une mauvaise influence pour Dane, et
qu’il l’entraîne loin d’Ami pour des week-ends endiablés en Californie
ou des aventures à haute teneur en adrénaline à l’autre bout du
monde. Bien sûr, ces voyages ont opportunément coïncidé avec des
événements chers aux chasseuses de concours comme ma sœur,

sa fiancée : anniversaires, anniversaires de mariage, Saint-Valentin.
En février dernier justement, par exemple, Ethan a convaincu Dane
de le suivre à Las Vegas pour un week-end entre mecs, et Ami a fini
par m’inviter à un dîner de couple romantique (gratuit) au St. Paul
Grill.
J’ai toujours pensé qu’Ethan était aussi froid avec moi seulement
parce que je suis voluptueuse et physiquement répugnante à ses
yeux – au-delà du fait que c’est un être humain intolérant et pourri
jusqu’à la moelle. Mais je réalise soudain, en me tenant ici,
accrochée à son biceps, que j’ai peut-être mis le doigt sur quelque
chose : Ethan vit mal le fait qu’Ami prenne autant de place dans la
vie de son frère, mais il ne pourrait pas l’admettre sans froisser
Dane. Donc il préfère se défouler sur moi.
Cette révélation éclaircit soudain toute la situation.
Je déclare, avec un accent protecteur :
– Ils vont vraiment bien ensemble.
Je sens qu’il tourne la tête pour me regarder :
– Quoi ?
– Ami et Dane, je clarifie. Ils vont vraiment bien ensemble. Je
suppose que tu trouves que cette remarque sort de nulle part, mais
quel que soit ton problème avec elle, sache-le, OK ? C’est une belle
âme.
Avant qu’Ethan ait le temps de répondre, le coordinateur du
mariage (gratuit) arrive finalement et fait un signe aux musiciens
(gratuits), et la cérémonie commence.
TOUT CE À QUOI JE M’ATTENDAIS

survient : Ami est magnifique, Dane

semble à peu près sobre et sincère. Les alliances sont échangées,
les vœux prononcés et il y a un baiser aussi torride que gênant à la
fin. Ce ne serait définitivement pas un baiser acceptable à l’église,

mais nous ne sommes pas dans une église. Ma mère larmoie, mon
père prétend ne pas être ému. Et tout au long de la cérémonie, alors
que je tiens l’énorme bouquet de roses (gratuites) d’Ami, j’ai
l’impression qu’Ethan s’est transformé en une copie cartonnée de
lui-même, dépourvue du don de la parole. Il ne donne signe de vie
que lorsqu’il y est obligé, soit quand il doit plonger la main dans la
poche de son smoking pour en sortir les alliances.
Il m’offre à nouveau son bras dans l’allée, avec encore plus de
raideur cette fois, comme si j’étais recouverte de vase et qu’il avait
peur que je le salisse. Donc je mets un point d’honneur à m’appuyer
contre lui et lui adresse un doigt d’honneur imaginaire au moment où
nous sommes autorisés à nous éloigner l’un de l’autre.
Nous avons dix minutes à tuer avant de devoir tous nous
rassembler pour les photos de mariage et je compte mettre à profit
ce laps de temps pour retirer les pétales flétris des arrangements
floraux des tables du dîner. Ce Skittle cochera une case
supplémentaire sur sa liste. Et il se fiche pas mal de ce qu’Ethan a
décidé de faire.
Apparemment, il a décidé de me suivre.
– Qu’est-ce qui vient de se passer ? me demande-t-il.
Je regarde par-dessus mon épaule.
– Pardon ?
Il désigne l’allée.
– Là-bas. À l’instant.
– Ah. (Je me tourne vers lui et lui adresse un sourire rassurant.)
Je suis heureuse qu’en cas de confusion, tu te sentes suffisamment
à l’aise pour demander de l’aide. Donc : c’était un mariage – une
cérémonie importante, presque un passage obligé dans notre
société. Ton frère et ma…

– Avant la cérémonie. (Il fronce les sourcils et glisse ses mains
dans les poches de son pantalon.) Quand tu as dit que je te trouvais
déroutante ? Et aussi que j’avais un problème avec Ami ?
Je le dévisage, bouche bée :
– Sérieusement ?
Il regarde autour de lui, comme s’il avait besoin qu’un témoin
corrobore ma stupidité.
– Ouais. Sérieusement.
Pendant un instant, je reste muette. La dernière chose à laquelle
je m’attendais, qu’Ethan ait besoin que j’éclaircisse l’un de mes
commentaires sarcastiques parmi tant d’autres.
– Tu sais bien. (J’esquisse un geste vague de la main. Sous son
regard acéré, loin de la cérémonie et de l’énergie de la salle pleine à
craquer, je suis soudain beaucoup moins sûre de ma théorie.) Je
pense que tu en veux à Ami parce que, par sa faute, Dane n’est plus
aussi proche de toi. Mais dans la mesure où tu ne peux pas te
défouler sur elle sans le contrarier, alors tu te comportes comme un
enfoiré avec moi.
Il se contente de cligner des yeux dans ma direction et
j’embraye :
– Tu ne m’as jamais appréciée – et nous savons tous les deux
que ça dépasse de loin le fromage à poutine. Après tout, tu as
catégoriquement refusé de goûter à mon arroz con pollo le soir du 4Juillet, ce qui ne me dérange pas, tant pis pour toi – mais autant
que tu le saches, elle est parfaite pour lui. (Je me penche en avant
pour répéter avec plus d’emphase.) Parfaite.
Ethan laisse échapper un éclat de rire incrédule avant d’agiter la
main.
– C’est juste une théorie, j’ajoute vivement pour couvrir mes
arrières.

– Une théorie.
– Sur les raisons pour lesquelles tu ne me supportes clairement
pas.
Il lève les sourcils.
– Pourquoi est-ce que je ne te supporterais pas ?
– Tu vas vraiment m’obliger à te répéter tout ce que je viens de
te dire ? (J’extirpe ma liste de là où je l’ai mise, dans mon petit
bouquet, et la secoue devant son visage.) Parce que si tu as
terminé, j’ai du pain sur la planche.
Il reste silencieux, l’air abasourdi, avant de déduire de notre
conversation ce que j’aurais pu lui confirmer depuis des lustres :
– Olive, à t’écouter, on croirait que tu es folle.
MA MÈRE MET UNE FLÛTE DE CHAMPAGNE

dans la main d’Ami, et il

semblerait que faire en sorte qu’elle reste remplie soit la
responsabilité de quelqu’un parce que je la vois boire, mais sa
coupe censée être vide n’est jamais vide. Ce qui signifie que la
réception est sur le point de cesser d’être une affaire parfaitement
chronométrée et un tantinet rigide pour devenir une vraie fête. Le
niveau des décibels augmente et on passe d’une ambiance bonne
société à une atmosphère digne du dortoir d’une fraternité. Les
invités se pressent autour du buffet de fruits de mer comme s’ils
n’avaient jamais vu de nourriture de leur vie. La première danse n’a
toujours pas eu lieu que Dane a déjà lancé son nœud papillon dans
une fontaine et retiré ses chaussures. Le fait qu’Ami ne sorte pas de
ses gonds en dit long sur son état d’ivresse.
Au moment où les toasts devraient commencer, obtenir le silence
semble mission impossible. Après avoir fait tinter délicatement une
fourchette contre un verre plusieurs fois et ne pas avoir obtenu le

moindre résultat, Ethan se lance finalement dans son toast, que les
gens l’écoutent ou pas.
– Je suis sûr que la plupart d’entre vous auront bientôt envie
d’aller aux toilettes, commence-t-il en parlant dans un micro géant et
duveteux. Donc, je ferai court. (La foule finit par se calmer, il
continue.) Je ne pense pas que Dane ait réellement envie de
m’écouter parler aujourd’hui, mais dans la mesure où non seulement
je suis son frère aîné mais aussi son seul ami, il n’a guère le choix.
C’est à cet instant que je me surprends moi-même à laisser
échapper un ricanement assourdissant. Ethan marque une pause et
se tourne vers moi, un sourire déconcerté aux lèvres.
– Je suis Ethan, poursuit-il. (Il saisit une télécommande près de
son assiette et un diaporama de photos d’Ethan et Dane enfants
défile sur l’écran.) Meilleur frère, meilleur fils. Je suis ravi que nous
puissions partager cette journée non seulement avec autant d’amis
et de membres de notre famille mais aussi avec de si bonnes
bouteilles. Sérieusement, avez-vous vu ce bar ? Que quelqu’un
garde un œil sur la sœur d’Ami parce que si elle force sur le
champagne, cette robe ne restera pas longtemps sur son dos. (Il
m’adresse un sourire goguenard.) Tu te souviens de la fête des
fiançailles, Olivia ? Parce que, si tu ne t’en souviens pas, moi oui.
Natalia me saisit le poignet avant que j’aie le temps d’attraper un
couteau.
Dane hurle un « Mec ! » d’ivrogne, puis éclate d’un rire trop
tapageur pour être politiquement correct. Maintenant, je regrette que
les malédictions mortelles n’existent pas réellement. (De fait, je n’ai
pas retiré ma robe pendant la fête des fiançailles. Je me suis juste
essuyé le front une ou deux fois avec l’ourlet. C’était une nuit très
chaude et la tequila me fait transpirer.)

– Si vous regardez attentivement ces photos de famille, lance
Ethan en désignant les clichés d’Ethan et Dane au ski, faisant du
surf et s’exhibant en général comme des blaireaux bien dotés par la
nature, vous devinerez que j’étais le grand frère modèle. Je suis allé
en colonie en premier, j’ai appris à conduire en premier, j’ai perdu
ma virginité en premier. Désolé, il n’y a pas de photo à l’appui. (Il
adresse un clin d’œil charmant à la foule et une volée de
gloussements parcourt la salle). Mais Dane a trouvé l’amour le
premier. (Les invités se fendent d’un ronronnement collectif –
waaaaah.) J’espère un jour être assez chanceux pour trouver
quelqu’un qui arrive à la cheville d’Ami. Prends soin d’elle, Dane,
parce qu’honnêtement, tu ne la mérites pas. (Il saisit son whisky et
près de deux cents bras se joignent à lui pour porter un toast.)
Félicitations à tous les deux. Buvons !
Il se rassoit et me jette un coup d’œil :
– Est–ce que tu dirais que je t’ai suffisamment botté le cul avec
ce discours ?
– C’était presque charmant. (Je regarde par-dessus son épaule.)
Il fait encore jour. Ton démon intérieur doit encore dormir.
– Allez, lance-t-il. Avoue que tu as ri.
– À notre surprise à tous les deux.
– Eh bien, à ton tour de m’impressionner, s’exclame-t-il en me
faisant signe de me lever. Je t’en demande beaucoup, mais essaie
de ne pas te donner en spectacle.
Je saisis mon téléphone, où j’ai sauvegardé mon discours, et
tente d’adopter un ton neutre lorsque je rétorque :
– La ferme, Ethan !
Avant de me lever.
Bravo, Olive.

Il glousse en se penchant vers son assiette pour prendre une
bouchée de poulet.
Une salve d’applaudissement m’accueille lorsque je me lève pour
faire face aux invités.
– Bonsoir tout le monde.
La salle tout entière grimace à cause du grincement aigu du
micro. J’écarte le micro de ma bouche et, avec un sourire tremblant,
je désigne ma sœur et mon nouveau beau-frère :
– Ils l’ont fait !
Tout le monde applaudit, Dane et Ami échangent un adorable
baiser. Je les ai observés danser un peu plus tôt sur l’une des
chansons préférées d’Ami, « Glory of Love », de Peter Cetera. Je
suis parvenue à ignorer les efforts intenses déployés par Diego pour
croiser mon regard et railler les goûts terribles d’Ami en matière de
musique. J’étais sincèrement absorbée par la perfection de la scène
qui se déroulait devant moi : ma jumelle dans sa magnifique robe de
mariée, la coiffure assouplie par les heures qui passent et le
mouvement, son sourire heureux et touchant.
Les larmes me montent aux yeux tandis que je fais défiler les
notes de mon application et ouvre mon discours.
– Pour ceux qui ne me connaissent pas, laissez-moi vous
rassurer : non, vous n’êtes pas encore aussi ivres que ça. Je suis la
sœur jumelle de la mariée. Je m’appelle Olive, et non Olivia. (À ces
mots, je glisse un regard en coin à Ethan.) Sœur préférée, bellesœur préférée. Quand Ami a rencontré Dane…
Je marque une pause en voyant un texto de Natalia s’afficher sur
l’écran, m’empêchant de lire mon discours.
Au fait, tes nichons sont incroyables dans
cette robe.

Dans l’assemblée, elle lève un pouce dans ma direction et je
ferme la fenêtre de son message.
– … elle m’a parlé de lui comme je ne l’avais jamais…
Quel est ton bonnet de soutien–gorge en ce
moment ?
Autre message de Natalia.
Je l’ignore et tente de retrouver rapidement le fil. Honnêtement,
qui envoie un texto à un proche pendant un discours que ce dernier
est visiblement en train de lire sur son téléphone ? Il n’y a que ma
famille pour commettre de telles bourdes.
Je m’éclaircis la gorge :
– … elle m’a parlé de lui comme je ne l’avais jamais entendu
parler d’un homme avant. Il y avait quelque chose dans sa voix…
Tu sais si le cousin de Dane est célibataire ?
Ou s’il est… ;)
J’adresse un regard d’avertissement à Diego et fais glisser un
doigt agressif sur mon écran.
– … quelque chose dans sa voix qui m’a fait dire qu’elle savait
que c’était différent, qu’elle se sentait différente. Et je…
Arrête de faire cette tête. On dirait que tu es
constipée.
Ma mère. Bien sûr.

Je ferme le message et continue. À côté de moi, Ethan passe les
mains derrière sa nuque avec un air suffisant et je n’ai pas besoin de
le regarder pour savoir qu’il sourit. Je me résous à continuer – parce
que je ne peux pas décemment le laisser gagner cette manche –,
mais j’ai à peine le temps de prononcer deux mots supplémentaires
que je suis interrompue par un grognement de douleur et de
surprise.
L’attention de la salle tout entière se reporte sur Dane, plié en
deux, se tenant le ventre. Ami a tout juste le temps de poser une
main réconfortante sur son épaule et de se tourner vers lui avec un
air inquiet qu’il plaque une main contre sa bouche et que des jets de
vomi s’en échappent, franchissant la barrière de ses doigts, pour
atterrir sur ma sœur et sa magnifique robe de mariée (gratuite).

Chapitre 3
L’indisposition

subite de Dane ne peut pas être due à sa

consommation d’alcool parce qu’après les représailles d’Ami qui lui
dégobille dessus, la petite Catalina, fille de l’une des demoiselles
d’honneur seulement âgée de sept ans, régurgite également son
dîner. À partir de ce moment-là, l’intoxication commence à s’étendre
comme une traînée de poudre dans la salle de réception.
Ethan se lève de sa chaise et s’éloigne des tables pour prendre
appui contre un mur. Je l’imite, estimant que prendre un peu de
distance avec le chaos n’est pas une mauvaise idée. S’il s’agissait
d’une scène de film, ce serait si grotesque que c’en deviendrait
hilarant. Mais sous nos nez, arrivant à des proches avec qui on a
trinqué, voire qu’on a pris dans nos bras, ou à qui on a fait une
bise ? C’est carrément cauchemardesque.
La pandémie s’étend de Catalina, sept ans, à l’administrateur de
l’hôpital d’Ami et à sa femme, de Julieta à Cami, touche plusieurs
invités de la table quarante-huit, puis ma mère, la grand-mère de
Dane, la petite fille d’honneur, mon père, Diego…
Au-delà, je ne suis plus capable de mesurer l’ampleur de la
catastrophe, à cause de l’effet boule de neige. Un bruit de vaisselle
brisée résonne dans la pièce lorsqu’un invité vomit sur un
malchanceux serveur. Plusieurs personnes tentent de fuir, en se

tenant le ventre et en gémissant qu’ils ont besoin d’aller aux toilettes.
Quelle que soit la nature de cette toxine, elle semble vouloir être
évacuée par toutes les voies possibles ; je ne sais pas si je devrais
rire ou hurler. Même ceux qui ne sont pas encore en train de rendre
leurs tripes et leurs boyaux ou de sprinter vers les toilettes ont le
teint verdâtre.
– Ton discours n’était pas si mauvais que ça, déclare Ethan.
Si la possibilité qu’il me vomisse dessus au passage ne me
préoccupait pas autant, je le pousserais hors du périmètre de
sécurité que j’ai délimité autour de moi.
Les borborygmes et les éructations continuent autour de nous et
dans notre minuscule havre, lorsqu’une soudaine prise de
conscience nous tombe dessus. Nous nous tournons lentement l’un
vers l’autre, les yeux écarquillés. Il examine soigneusement mon
visage et je l’imite, moi aussi. Je note que son teint est tout ce qu’il y
a de plus normal, sans même une ombre de vert.
– As-tu la nausée ? me demande-t-il calmement.
– Au-delà de cette vision d’horreur ? Ou de ta présence ? Non.
– Diarrhée imminente ?
Je le toise :
– Comment se fait-il que tu sois célibataire ? Franchement, c’est
un mystère.
Et au lieu de célébrer le fait de ne pas être malade, son
expression change et le sourire le plus arrogant du monde se peint
sur ses lèvres.
– Donc, j’avais raison au sujet des buffets et des bactéries.
– C’est trop rapide pour être une intoxication alimentaire.
– Pas nécessairement. (Il désigne les plateaux encore pleins de
glace où les crevettes, les palourdes, maquereaux, mérous et autres
dizaines de variétés sophistiquées de poissons se trouvaient). Je

parie… (Il lève un doigt comme s’il testait l’air). Je parie que c’est
l’œuvre de la ciguatera.
– J’ignore ce que c’est.
Il prend une grande inspiration, comme s’il se délectait du
moment et n’était pas dérangé par l’odeur de plus en plus fétide qui
émane des toilettes les plus proches.
– Je n’ai jamais été aussi fier d’être le sempiternel rabat-joie des
buffets.
– Je crois que les mots que tu cherches sont : « Merci de
m’avoir procuré une assiette de poulet rôti, Olive. »
– « Merci de m’avoir procuré une assiette de poulet rôti, Olive. »
Aussi soulagée que je sois de ne pas avoir la nausée, je suis
également horrifiée. Il s’agit du grand jour d’Ami. Elle a passé la
majeure partie de ces six derniers mois à le planifier et alors que
nous sommes le soir de la réception de son mariage, on est face à
l’équivalent d’une armée de zombies avançant vers vous, prêts à en
découdre.
Donc je fais l’unique chose qui me vient : j’avance vers elle, me
penche pour passer l’un de ses bras sur mes épaules et l’aide à se
lever. Personne ne devrait voir la mariée dans un état pareil :
couverte de vomi – le sien et celui de Dane –, se tenant le ventre
comme si elle était aussi sur le point de se vider de l’autre côté.
Nous tanguons plus que nous marchons – en réalité, je la traîne
presque – et nous avons seulement parcouru la moitié du chemin en
direction de la sortie lorsque je sens ma robe se déchirer dans mon
dos.
*
*

*

MÊME S’IL M’EST EXTRÊMEMENT DIFFICILE DE L’ADMETTRE,

Ethan avait
raison : la réception a été anéantie par une intoxication alimentaire
appelée « ciguatera », causée par la consommation de poisson
contaminé par certaines toxines. Apparemment, le traiteur n’est pas
en cause, car il ne s’agit pas d’un problème de préparation – même
si vous cuisez un morceau de poisson contaminé jusqu’à la
carbonisation, il restera toxique. Je ferme la page Google lorsque je
lis que les symptômes durent en général des semaines, voire des
mois. C’est une catastrophe.
Pour des raisons évidentes, nous avons annulé la tornaboda,
l’énorme fête post-mariage qui allait avoir lieu chez Tía Sylvia tard
dans la nuit. Je sens déjà que je vais passer la journée de demain à
emballer et à congeler l’impossible quantité de nourriture que nous
avions préparée ces trois derniers jours. Honnêtement, je ne vois
pas comment quiconque pourrait avoir envie de manger après ça.
Quelques invités ont dû aller à l’hôpital, mais la plupart se sont
contentés de battre en retraite chez eux, ou dans leurs chambres
d’hôtel pour souffrir en toute intimité. Dane se trouve dans la suite du
marié ; ma mère est pliée en deux sur les toilettes de la suite de la
belle-mère et elle a interdit à mon père l’une des toilettes de la
réception. Elle m’a envoyé un texto pour lui rappeler de donner un
généreux pourboire à la personne en charge du nettoyage.
La suite de la mariée est devenue un lieu de triage, d’une
certaine manière. Diego est allongé par terre dans le salon, agrippé
à une poubelle. Natalia et Jules ont toutes les deux un seau –
gracieusement fourni par l’hôtel – et sont recroquevillées en
position fœtale aux deux extrémités du canapé. Ami, à l’agonie,
gémit et tente désespérément de s’extirper de sa robe complètement
maculée de taches. Je l’aide et décide immédiatement qu’elle sera
très bien en sous-vêtements, du moins pour l’instant. Elle est sortie

des toilettes, c’est déjà une bonne chose ; pour être tout à fait
honnête, les bruits qui en provenaient n’avaient pas leur place à une
nuit de noces.
En prenant soin de ne piétiner personne dans la suite, je mouille
des gants de toilette et les pose sur les fronts, frotte le dos des
malades, vide les seaux quand c’est nécessaire et remercie l’univers
de m’avoir dotée d’une allergie aux fruits de mers et d’un estomac à
toute épreuve.
Alors que je sors de la salle de bains, des gants en caoutchouc
remontés jusqu’aux coudes, ma sœur pousse un râle de zombie qui
résonne dans le seau à glace.
– Il faut que tu partes à ma place.
– Partir où ?
– En lune de miel.
La suggestion sort tellement de nulle part que j’ignore Ami et
attrape plutôt un coussin pour le placer sous sa tête. Deux minutes
au moins s’écoulent avant qu’elle poursuive.
– Pars à ma place, Olive.
– Ami, c’est impossible.
Sa lune de miel est un séjour tout compris de dix jours à Maui,
gagné en remplissant plus d’un millier de formulaires. Je le sais,
parce que je l’ai aidée à coller les timbres sur au moins la moitié des
enveloppes.
– Le voyage n’est ni échangeable ni remboursable. Nous étions
censés partir demain et… (Un haut-le-cœur l’interrompt). Il n’y a rien
à faire.
– Je les appellerai. Je suis sûre qu’ils trouveront une solution, ne
t’inquiète pas.
Elle secoue la tête avant de vomir l’eau que je viens de lui faire
boire. Elle parle d’une voix d’outre-tombe, comme si elle était

possédée par le démon.
– Il n’y en a pas.
Ma pauvre sœur s’est transformée en créature des marécages ;
je n’ai jamais vu personne avec le teint aussi gris.
– Ils se fichent de savoir si on est malade ou si on a eu un
accident, c’est dans le contrat.
Elle se laisse retomber par terre et fixe le plafond.
– Pourquoi y penses-tu maintenant ? je lui demande, même si
en réalité je connais la réponse.
J’adore ma sœur, mais la plus violente maladie ne s’interposera
jamais entre la possibilité de réclamer un prix honnêtement gagné et
elle.
– Tu peux utiliser ma carte d’identité, suggère-t-elle. Contente-toi
de prétendre que tu es moi.
– Ami Torres, c’est illégal !
Elle tourne la tête pour me toiser et m’adresse un regard si
comiquement vide que je dois me retenir de rire.
– OK, je sais que ce n’est pas la priorité dans l’instant.
– Si, ça l’est. (Elle s’efforce de se redresser.) Je me sentirai
encore plus mal si tu n’y vas pas à ma place.
Je la dévisage, tellement tiraillée que les mots s’étranglent
presque dans ma gorge :
– Je ne veux pas t’abandonner. Et je ne veux pas non plus être
arrêtée pour fraude. (Mais elle me dévisage avec insistance.
Finalement, je baisse les armes.) D’accord. Laisse-moi les appeler
et voir ce que je peux faire.
Vingt minutes plus tard, je sais désormais qu’elle a raison : le
représentant du service client d’Aline Voyage Vacations se fiche pas
mal des intestins ou de l’œsophage de ma sœur. D’après Google et
un médecin mandaté par l’hôtel qui fait la tournée des chambres, il

est fort improbable qu’Ami se rétablisse avant la semaine prochaine,
et absolument impossible d’ici demain.
Si elle ou l’invité de son choix ne part pas aux dates inscrites sur
le contrat, le coupon n’est plus valable.
– Je suis désolée, Ami. C’est vraiment incroyablement injuste.
–
Écoute, commence-t-elle avant d’éructer plusieurs fois.
Considère que c’est le moment où ta chance a tourné.
– Deux cents personnes ont gerbé pendant le discours d’Olive,
nous rappelle Diego, toujours étendu par terre.
Ami parvient à se relever en s’agrippant au canapé.
– Je suis sérieuse. Tu devrais y aller, Ollie. Tu n’es pas tombée
malade. Tu dois en profiter.
À l’intérieur de moi, un minuscule rayon de soleil perce à travers
les nuages, puis s’éclipse à nouveau.
– J’aurais préféré avoir de la chance sans que ce soit aux
dépens d’autrui.
– Malheureusement, décrète Ami, tu ne peux pas choisir les
circonstances. C’est le truc avec la chance : ça te tombe dessus
quand et où ça te tombe dessus.
Je vais lui chercher un autre verre d’eau et mouille un gant de
toilette propre avant de m’agenouiller à côté d’elle.
– Je vais y réfléchir.
Mais à vrai dire, quand je la vois comme ça – verte, moite, sans
défense –, je sais que non seulement je ne risque pas de lui voler
ses vacances de rêve mais, surtout, que je ne compte pas quitter
son chevet.
JE FAIS IRRUPTION À L’ACCUEIL DE L’HÔTEL

avant de me rappeler que

ma robe est sérieusement déchirée dans le dos. En gros, on voit
mes fesses. Le bon côté des choses, c’est que le tissu s’est

suffisamment détendu pour me couvrir les seins. Je me retourne
vers la porte, insère la carte magnétique dans la fente de la poignée,
mais le voyant reste rouge.
Je recommence au moment où la voix de Satan retentit derrière
moi.
– Il faut… (Un soupir impatient.) Non, laisse-moi te montrer.
Il n’y a rien que je désire moins dans ce monde que croiser
Ethan et qu’il m’explique comment faire fonctionner une carte
d’hôtel.
Il me la prend des mains et la maintient contre le cercle noir de la
porte. Je le dévisage, incrédule, j’entends la porte se déverrouiller et
commence à le remercier d’un ton sarcastique, mais il semble
absorbé dans la contemplation de ma gaine.
– Ta robe s’est déchirée, me fait-il aimablement remarquer.
– Tu as des épinards coincés entre les dents.
Ce n’est pas le cas, mais ça le distrait le temps que je me faufile
à l’intérieur de la suite et lui referme la porte au nez.
Malheureusement, il frappe.
– Juste une seconde, je dois me mettre quelque chose sur le
dos.
Il répond d’une voix traînante, de l’autre côté de la porte :
– Pourquoi commencer maintenant ?
Consciente que personne dans la suite n’est même vaguement
intéressé par ma nudité, je m’extirpe de ma robe et balance ma
gaine sur le canapé avant de récupérer mes sous-vêtements et un
jean dans mon sac pour les enfiler rapidement. Je mets un tee-shirt
et entrouvre la porte pour qu’il ne puisse pas voir Ami à l’intérieur,
recroquevillée sur elle-même, seulement vêtue de dentelle.
– Qu’est-ce que tu veux ?
Il fronce les sourcils.

– Je dois parler à Ami. Je n’en ai pas pour longtemps.
– Sérieusement ?
– Sérieusement.
– Eh bien, tu vas devoir te contenter de moi parce que ma sœur
est à peine consciente.
– Alors, pourquoi étais-tu sur le point de la laisser seule ?
– Autant que ce soit clair, j’allais acheter du Gatorade. Pourquoi
n’es-tu pas avec Dane ?
– Parce qu’il n’a pas quitté les toilettes depuis deux heures.
Beurk.
– Qu’est-ce que tu veux ?
– J’ai besoin de renseignements sur la lune de miel. Dane m’a
dit d’appeler et de voir s’il était possible de la décaler.
– Non. J’ai déjà appelé.
– OK. (Il laisse échapper un long soupir en plongeant une main
dans ses cheveux épais et brillants sans aucune raison valable.)
Dans ce cas, je lui ai dit que j’irai à sa place.
J’éclate de rire.
– Waouh, c’est tellement généreux de ta part.
– Quoi ? Il me l’a proposé.
Je me tiens aussi droite que j’en suis capable.
– Malheureusement, tu n’es pas l’invité qu’elle a désigné. C’est
de Dane dont il s’agit.
– En réalité, elle a seulement donné son nom de famille. Et il se
trouve que nous avons le même.
Merde.
– Eh bien… Ami me l’a proposé à moi aussi.
Je ne compte pas accepter, mais plutôt mourir que d’imaginer
Ethan se dorer la pilule à Maui à la place de ma sœur.

Il détourne le regard avant de poser à nouveau les yeux sur moi.
J’ai vu Ethan Thomas battre des cils et utiliser ce dangereux sourire
en coin pour persuader Tía María de lui préparer des tamales
maison. Je sais qu’il peut être charmant quand il veut. Mais à cet
instant précis, ce n’est clairement pas son intention tant son
intonation est totalement plate et monocorde.
– Olive, j’ai des vacances à prendre.
Et maintenant, le feu monte en moi. Pourquoi diable pense-t-il
qu’il le mérite ? Lui a-t-on donné une liste de soixante-quatorze
tâches à accomplir, rédigée sur du papier à lettres rose ? Non,
certainement pas. Et quand on y pense, son discours était tiédasse.
Je parie qu’il l’a élaboré dans la suite du marié, une pinte de
Budweiser chaude servie dans un verre en plastique à la main.
– Eh bien, j’ajoute. Il se trouve que je suis au chômage, donc je
pense que j’ai probablement davantage besoin de ces vacances que
toi.
Il fronce encore plus les sourcils.
– Je ne vois pas pourquoi. (Il marque une pause.) Attends. Tu as
été licenciée de chez Bukkake ?
Je lui adresse un regard noir.
– Butake, imbécile ! Et non pas que ce soit tes affaires, mais oui.
On m’a licenciée il y a deux mois. Je suis sûre que cette nouvelle te
ravit au plus haut point.
– Un peu.
– Tu es pire que Voldemort.
Ethan hausse les épaules, puis se gratte la mâchoire.
– Je suppose qu’on pourrait y aller ensemble.
Je plisse les yeux et espère ne pas avoir l’air de disséquer sa
phrase pour y trouver un sens caché, même si c’est exactement ce
que je fais. On dirait qu’il suggère qu’on parte…

– En lune de miel ? je demande, incrédule.
Il acquiesce.
– Ensemble ?
Il hoche à nouveau la tête.
– Tu es défoncé ?
– Pas en ce moment.
– Ethan, nous avons à peine réussi à endurer notre présence
mutuelle pendant un dîner d’une heure.
– D’après ce que j’ai compris, ils ont gagné une suite. Elle va
être immense. Nous ne serons pas obligés de passer du temps
ensemble. Le programme du voyage est bien rempli : tyrolienne,
snorkeling, randonnées, surf. Allez. On va bien réussir à graviter l’un
autour de l’autre pendant dix jours sans commettre de crime violent.
De l’intérieur de la suite de la mariée, Ami s’exclame de sa voix
rocailleuse :
– Vaaaas-y, Olive.
Je me tourne vers elle.
– Mais… c’est d’Ethan qu’on parle.
– Putain, marmonne Diego. Si on me laisse le droit d’emporter
cette poubelle, j’y vais, moi.
Du coin de l’œil, je vois Ami lever un bras cireux et l’agiter
mollement.
– Ethan n’est pas si mal.
Ah bon ? Je prends une minute pour le toiser. Trop grand, trop
musclé, une beauté trop classique. Jamais amical, jamais digne de
confiance, jamais drôle. Il affiche un sourire innocent – innocent en
surface : des dents blanches, une fossette, mais dans ses yeux
transparaît toute la noirceur de son âme.
Puis je pense à Maui : la mer turquoise, les ananas, les cocktails
et le soleil. Oh, du soleil. Un coup d’œil par la fenêtre et je ne vois

qu’un ciel sombre. D’ailleurs, je sais pertinemment qu’il fait froid
dehors. Je sais que la neige est sale dans les rues. Je sais que les
journées sont si glaciales que si je sortais les cheveux même à
peine humides, ils se congèleraient instantanément. Je sais que
lorsque la tiédeur d’avril arrivera, je serai repliée sur moi-même et
résignée, un peu comme un skeksès 1.
– Que tu viennes ou pas, déclare-t-il en interrompant mon flot de
pensées, je vais à Maui. (Il se penche en avant.) Et je compte bien
passer les meilleures vacances de ma vie, putain.
Je regarde Ami par-dessus mon épaule, qui hoche la tête d’un air
encourageant – bien que lentement – et ma poitrine s’embrase à
l’idée d’être ici, entourée de neige et d’odeur de vomi, avec le
chômage comme seule et lugubre perspective alors qu’Ethan sera
allongé au bord d’une piscine, un cocktail à la main.
– Bien, je m’exclame avant de me pencher pour planter un doigt
dans son torse. Je vais prendre la place d’Ami. Mais tu resteras de
ton côté, et moi du mien.
Il m’adresse un salut militaire.
– Je ne pourrais pas rêver mieux.

1. Les skeksès sont les créatures hybrides (mi-oiseau, mi-dragon) apparues pour la
première fois dans le film Dark Crystal de Jim Henson et Frank Oz en 1982.

Chapitre 4
Si je suis disposée à spolier ma sœur malade de la lune de miel de
ses rêves, je ne suis pas prête à usurper son identité pour
m’approprier aussi son billet d’avion. Mais parce que je suis sur la
paille, trouver un vol de dernière minute de la toundra glaciale à
Maui en janvier – du moins, un vol abordable – requiert un peu de
créativité. Ethan ne m’est d’aucune aide. Il fait sans doute partie de
cette catégorie de mecs très évolués, flirtant avec la trentaine, qui
possèdent un compte d’épargne digne de ce nom et ne doivent
jamais fouiller dans le cendrier de leur voiture pour trouver de la
monnaie pour la file du drive. Ce doit être sympa.
Mais nous sommes d’accord sur le fait que nous devons voyager
ensemble. Même si j’adorerais me débarrasser de lui au plus tôt, le
règlement de l’agence de voyages est très clair : toute fraude
entraîne l’obligation de rembourser l’intégralité du séjour. Que ce soit
la proximité du vomi ou ma propre présence, Ethan marmonne : « Tu
me diras combien je te dois » avant de s’éloigner dans le couloir
pour regagner sa chambre. Il ne me laisse pas le temps de lui
expliquer exactement à quoi il doit s’attendre.
Heureusement, ma sœur m’a montré les ficelles et je parviens à
dégoter deux billets d’avion (si bon marché qu’ils sont presque
donnés) pour Hawaï. J’ignore pourquoi leur prix est aussi dérisoire,

mais je m’efforce de ne pas trop m’appesantir là-dessus. Un avion
est un avion et arriver à Maui est tout ce qui compte, n’est-ce pas ?
Tout ira bien.
la compagnie aérienne la
plus reluisante, mais elle n’est si pas mal et ne justifie absolument
pas les gigotements constants et le déluge de lourds soupirs
poussés par mon compagnon de voyage.
– Tu sais que je t’entends, n’est-ce pas ?
Ethan reste silencieux pendant un moment avant de tourner une
page de son magazine. Puis il me lance un regard éloquent du style
je n’arrive pas à croire que je t’aie laissé cette responsabilité.
Je ne pense pas avoir jamais vu quelqu’un feuilleter
agressivement un exemplaire de l’Univers du Tricot. Proposer des
magazines dans le terminal comme si nous nous trouvions dans la
salle d’attente d’un gynécologue me semble une délicate attention,
mais la date – 2007 – est un peu déconcertante.
Je refoule l’envie irrépressible de tendre la main pour lui donner
une chiquenaude sur l’oreille. Nous sommes censés passer pour
des jeunes mariés pendant ce voyage ; autant commencer à
essayer de faire semblant dès maintenant.
Je commence :
– Donc, juste pour boucler la boucle après cette querelle
stupide : si tu as des opinions aussi tranchées sur les compagnies
aériennes, je ne comprends pas pourquoi tu m’as demandé de m’en
occuper.
– Si j’avais su que tu allais réserver des sièges dans un
Greyhound volant, je ne l’aurais pas fait. (Il détache les yeux de son
magazine et observe les alentours d’un air aussi étonné qu’horrifié.)
Je ne savais même pas que cette partie de l’aéroport existait.
CERTES, THRIFTY JET N’EST PEUT-ÊTRE PAS

Je lève les yeux au ciel et croise le regard de la femme assise en
face de nous qui, clairement, ne perd pas un mot de notre
conversation. Je baisse la voix et me penche en lui adressant un
sourire mielleux :
– Si j’avais su que tu chercherais toujours la petite bête, je
t’aurais gentiment enjoint d’aller te faire voir et d’acheter ton propre
billet.
– Chercher la petite bête ? (Ethan désigne l’avion de l’autre côté
de ce qui me paraît être une fenêtre en plexiglas.) As-tu vu notre
avion ? Ça ne m’étonnerait pas que le pilote nous demande de
donner un coup de main pour remplir les réservoirs.
Je lui prends le magazine des mains et parcours un article sur
Les petits hauts d’été couleur pêche et les pulls légers en coton.
– Personne ne t’a forcé à partir pour un séjour de rêve tous frais
payés à Maui. Et pour mémoire, tout le monde ne peut pas acheter
un billet d’avion du jour pour le lendemain. Je t’ai dit que mon budget
était serré.
Il renâcle.
– Évidemment, je ne savais pas à quel point. Dans le cas
contraire, je t’aurais prêté de l’argent pour le billet.
– Utiliser de l’argent du compte-épargne qui te sert de partenaire
sexuel ? (Je plaque une main scandalisée contre ma poitrine.) Je
n’aurais jamais osé.
Ethan reprend le magazine.
– Écoute, Olivia. Je suis en train de lire. Si tu as envie de te
crêper le chignon avec quelqu’un, va là-bas et demande au
personnel de bord de nous mettre en première classe.
Je suis sur le point de lui demander comment il peut être encore
plus désagréable qu’à l’ordinaire alors qu’il est en chemin pour Maui
quand mon téléphone vibre dans ma poche. C’est probablement

l’une des options suivantes : A) Ami me tenant au courant du
nombre de fois où elle a vomi, B) Ami me disant que j’ai oublié
quelque chose que je n’aurais de toute manière pas le temps d’aller
chercher, C) l’un de mes cousins qui veut me raconter un potin, ou
D) ma mère qui souhaite que je demande quelque chose à mon
père, que je dise quelque chose à mon père ou que j’insulte mon
père. Aussi désagréables que paraissent ces options, je préfère m’y
confronter plutôt que d’avoir une conversation avec Ethan Thomas.
Je désigne mon téléphone et me lève en lançant :
– Fais-moi signe quand l’embarquement commencera.
Pour toute réponse, il laisse échapper un grognement évasif.
Le téléphone continue de sonner, mais ce n’est pas la photo de
ma sœur sur l’écran. C’est un numéro inconnu avec l’indicatif de
Minneapolis-Saint Paul.
– Allô ?
– Je cherche à joindre Olive Torres.
– C’est moi-même.
–
Ici Kasey Hugh, des ressources humaines d’Hamilton
Biosciences. Comment allez-vous ?
Mon cœur se met à galoper dans ma poitrine tandis que je fais
défiler mentalement la douzaine d’entretiens que j’ai passés ces
deux derniers mois. J’ai déposé des candidatures un peu partout
pour le poste de référent médical en région (un terme alambiqué
pour désigner les scientifiques qui présentent les médicaments sur
un plan plus technique que les responsables vente). Hamilton était
tout en haut de ma liste en raison de leur vaccin contre la grippe – je
suis spécialisée en virologie, ne pas avoir à m’approprier un système
biologique entièrement nouveau en quelques semaines serait un vrai
bonus.

Mais pour être franche, à ce stade, je serais prête à postuler
chez McDo si ça me permettait de payer mon loyer.
Mon téléphone collé à l’oreille, je traverse le terminal pour trouver
une zone un peu plus calme et m’efforce de ne pas paraître aussi
désespérée que je le suis en réalité. Après le fiasco de la robe de
demoiselle d’honneur, je sens que je risque de finir vêtue du polo
noir de McDo et de la casquette brodée du fameux M.
– Très bien, merci.
– Je vous appelle parce qu’après avoir considéré toutes les
candidatures, Monsieur Hamilton souhaiterait vous offrir le poste de
référent médical en région. Cela vous intéresse-t-il toujours ?
Je pivote sur mes talons, en regardant en direction d’Ethan
comme si ces mots incroyables suffisaient pour déclencher un feu
d’artifice de joie au-dessus de ma tête. Il lit toujours son magazine
de tricot, le visage fermé.
–
Oh Seigneur, fais-je en me frappant le front. Oui !
Absolument !
Un bulletin de salaire ! Un revenu régulier ! Dormir la nuit sans
craindre de devenir sans-abri du jour au lendemain !
– Quand pouvez-vous commencer ? demande-t-elle. Monsieur
Hamilton a précisé dans une note « le plus tôt sera le mieux ».
– Commencer ? (Je grimace en dévisageant les voyageurs
fauchés qui portent des colliers de fleurs en plastique et des
chemises hawaïennes.) Très vite ! Tout de suite. Enfin, pas tout de
suite tout de suite. La semaine prochaine. Dans dix jours, en réalité.
Je peux commencer dans dix jours. J’ai… (Une annonce retentit
dans le terminal et je vois Ethan se lever. Il me fait les gros yeux et
désigne la file en train de se former. L’activité de mon cerveau se fait
aussi intense que chaotique.) Un événement familial vient d’avoir
lieu et… aussi, je dois m’occuper d’un proche malade, et…

– Pas de problème, Olive, répond-elle calmement, en ayant la
clémence de me couper. (Je plisse le front et grimace en repensant
à mes mensonges embrouillés et stupides.) Les fêtes viennent de se
terminer, et tout le monde est encore sens dessus dessous. Je vous
note pour un premier jour provisoire le lundi vingt et un janvier ? Ça
vous va ?
Je respire pour la première fois depuis que j’ai décroché.
– Ce serait parfait.
– Super, s’exclame Kasey. Attendez-vous à recevoir très vite un
mail avec une offre et quelques documents que vous devrez nous
retourner signés au plus vite si vous acceptez officiellement notre
proposition. Une signature digitale ou scannée fonctionne.
Bienvenue chez Halmiton Biosciences. Félicitations, Olive.
Je marche en direction d’Ethan, totalement hébétée.
– C’est pas trop tôt, bougonne-t-il, son bagage à main passé sur
une épaule, le mien sur l’autre. Nous sommes le dernier groupe à
embarquer. Je pensais que j’allais… (Il s’arrête net, plisse les yeux
en scrutant mon visage.) Tout va bien ? Tu as l’air… heureuse.
L’appel tourne encore en boucle dans mon esprit. J’ai envie de
jeter un coup d’œil à mon historique d’appels avant de recontacter
Kasey pour être bien sûre qu’elle ne s’est pas trompée d’Olive
Torres. J’ai évité une intoxication alimentaire, j’ai réussi à me dégoter
des vacances gratuites et on m’offre un job en l’espace de vingtquatre heures ? Je n’ai jamais autant de chance. Que se passe-t-il ?
Ethan claque des doigts et je sursaute en le voyant penché vers
moi, avec l’air de regretter de ne pas avoir de bâton pour me donner
un petit coup.
– Tout va bien ? Changement de plan ou… ?
– On vient de me recruter.
Il lui faut quelques instants pour digérer l’information.

– À l’instant ?
– J’ai passé un entretien il y a plusieurs semaines. Je commence au retour d’Hawaï.
Je m’attends à ce qu’il ait l’air visiblement déçu que je
n’abandonne pas le voyage. Mais contrairement à mes attentes, il
hausse les sourcils et murmure :
– C’est génial, Olive. Félicitations.
Puis il me pousse vers la file de voyageurs en train d’embarquer.
Je suis surprise qu’il ne me demande pas si je rejoins l’équipe de
nettoyage ou qu’il n’insinue pas que mon nouveau job consiste à
vendre de l’héroïne à des enfants malades. Je ne m’attendais pas à
ce qu’il soit sincère. Il n’est jamais charmant avec moi, même si sa
réponse n’avait rien d’une tentative de séduction ; je sais comment
réagir face à Ethan Sincère aussi bien que je saurais réagir face à
un ours affamé.
– Euh, merci.
J’envoie rapidement un message à Diego, Ami et à mes parents
– séparément, bien sûr – pour leur apprendre la bonne nouvelle et
nous nous retrouvons sur le seuil de la passerelle, à tendre nos
cartes d’embarquement. Je digère l’information et commence à
sautiller de joie : libérée du stress de trouver un travail, je peux
vraiment quitter les cités jumelles pendant dix jours. Je peux
considérer ce voyage comme de vraies vacances sur une île
tropicale.
Oui, c’est aux côtés de mon ennemi juré mais, quoi qu’il en soit,
je prends.
LA PASSERELLE

n’est guère plus qu’un pont branlant qui relie notre

minuscule terminal à un avion encore plus minuscule. La file
d’attente avance lentement, les passagers devant nous tentent de

faire rentrer leurs sacs démesurés dans les compartiments
supérieurs miniatures. Si j’étais avec Ami, je me serais déjà tournée
vers elle pour pester. Pourquoi les gens ne se contentent-ils pas
d’enregistrer leurs bagages afin de permettre à tout le monde
d’arriver et de repartir rapidement ? Mais Ethan est parvenu à tenir
cinq longues minutes sans se plaindre. Je ne risque pas de lui
tendre la moindre perche.
Nous nous installons à nos places ; l’avion est si étroit qu’il n’y a
que deux sièges par rangée de chaque côté de l’allée. Ils sont
tellement proches qu’en réalité, on dirait un banc séparé par un
piètre accoudoir. Ethan est collé à moi, je me vois obligée de lui
demander de lever une fesse pour pouvoir boucler ma ceinture.
Après avoir entendu un clic étrangement laborieux, il se redresse et
nous nous rendons tous les deux compte au même instant que nos
corps se touchent de l’épaule à la cuisse et sont seulement séparés
par cet accoudoir dur et immobile incliné vers l’avant.
Il jette un coup d’œil par-dessus les têtes des passagers installés
devant nous.
– Je n’ai pas confiance en cet avion. (Il regarde en direction de
l’allée.) Ni en l’équipage. Le pilote portait un parachute, non ?
Ethan est toujours – de façon exaspérante – l’incarnation du
sang-froid, mais maintenant que je lui accorde toute mon attention,
je me rends compte que ses épaules sont tendues et que son visage
a blêmi. Je crois voir la sueur perler sur son front. Je prends soudain
conscience qu’il a peur et son attitude à l’aéroport s’éclaircit tout à
coup.
Je l’observe sortir une pièce de monnaie de sa poche et la frotter
entre le pouce et l’index.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une pièce.

Seigneur, je n’arrive pas à y croire.
– Du genre, une pièce porte-bonheur ? je devine, et bon prince,
j’ajoute : Écoute, mon allergie m’a empêchée de toucher à ce buffet,
je suis en chemin pour Maui et j’ai trouvé du travail. Ce serait
vraiment à se tordre de rire (je ricane en tournant la tête dans sa
direction) d’avoir une telle veine pour la première fois de ma vie pour
mourir dans un crash d’avion, non ?
À en juger par son expression, Ethan ne partage pas du tout mon
avis. Lorsqu’un membre de l’équipage nous passe devant, il tend le
bras pour l’arrêter.
– Excusez-moi, pouvez-vous me dire combien de kilomètres a
cet avion ?
L’hôtesse de l’air sourit.
– Les avions n’ont pas de kilomètres. Ils ont des heures de vol.
Je sens qu’Ethan doit contrôler son impatience.
– D’accord. Alors, combien d’heures de vol compte cet avion ?
Elle incline la tête, perplexe à juste titre.
– Je vais devoir demander au capitaine, Monsieur.
Ethan se penche par-dessus moi pour s’approcher au maximum
d’elle et je recule sur mon siège, en me grattant le nez, agressée par
l’odeur odieusement agréable de son savon.
– Et que devrais-je penser du capitaine ? Compétent ? Digne de
confiance ? (Ethan cligne des yeux et je réalise qu’il n’est pas moins
anxieux qu’il y a une minute mais qu’il tente de surmonter sa peur en
flirtant.) En forme ?
– Le capitaine Blake est un excellent pilote, le rassure- t-elle en
souriant.
Je les regarde à tour de rôle et me mets à tripoter ostensiblement
l’alliance en or que j’ai empruntée à Tía Sylvia. Personne ne fait
attention à moi.

Ethan lui adresse un sourire éclatant – et waouh, il pourrait
probablement lui demander son numéro de sécurité sociale, sa carte
de crédit, de porter ses enfants, qu’elle accepterait sans la moindre
objection.
– Bien sûr, ajoute-t-il. Ce n’est pas comme s’il avait déjà été à
l’origine d’un crash aérien ou autre. N’est-ce pas ?
– Une fois n’est pas coutume, lance-t-elle avant de se redresser
en lui faisant un clin d’œil et de continuer à avancer dans l’allée.
bouge à peine, ne parle pas et se
comporte comme si respirer trop fort ou tousser pourrait causer un
crash. Je tends la main vers mon iPad avant de réaliser
qu’évidemment, il n’y a pas de Wi-Fi. J’ouvre un livre, en espérant
me plonger dans une intrigue paranormale prenante, mais me révèle
incapable de me concentrer.
– Un vol de huit heures et il n’y a pas de films, je marmonne
dans ma barbe en fixant le siège dépourvu d’écran en face de moi.
– Ils espèrent peut-être que le fait de regarder ta vie défiler
devant tes yeux sera une distraction suffisante.
– Il est vivant. (Je me tourne vers lui.) Mais parler ne va-t-il pas
perturber la pression barométrique de la cabine ou autre ?
Il plonge la main dans sa poche et tripote sa pièce de monnaie.
– Je ne l’exclus pas.
Nous n’avons jamais passé beaucoup de temps ensemble, mais
si j’en crois les histoires que m’ont racontées Dane et Ami, j’ai
l’impression d’avoir une image assez précise d’Ethan dans ma tête.
Casse-cou, loup de mer, aventurier, ambitieux, acharné…
L’homme agrippé à l’accoudoir comme si sa vie en dépendait…
n’est définitivement pas la même personne.
PENDANT L’HEURE SUIVANTE, ETHAN

Après une profonde inspiration, il roule des épaules en
grimaçant. Je mesure un mètre soixante-trois et ma posture n’est
pas très agréable. Les jambes d’Ethan doivent mesurer au moins
trois mètres ; je ne peux même pas imaginer son inconfort. Après
ces quelques mots, c’est comme si le sort d’immobilité avait été
brisé : son genou tremblote nerveusement, il tapote le plateau des
boissons jusqu’à ce que même l’adorable vieille dame vêtue d’une
robe mission fluo, assise devant nous, lui décoche un regard noir. Il
sourit pour s’excuser.
– Parle-moi de ce porte-bonheur, fais-je en désignant la pièce
qu’il tient toujours à la main. Pourquoi penses-tu qu’il te porte
chance ?
Il semble soupeser intérieurement le risque potentiel d’interagir
avec moi et le possible soulagement qu’il tirerait d’une distraction.
– Sans vouloir encourager la conversation entre nous, précise-til. Qu’est-ce que tu vois ?
Il ouvre la paume de sa main.
– Elle date de 1955.
– Quoi d’autre ?
Je l’examine de plus près.
– Oh… tu veux dire que les caractères sont en doublon ?
Il se penche pour me montrer.
– Tu peux vraiment le voir ici, au-dessus de la tête de Lincoln.
En effet, les lettres de IN GOD WE TRUST ont été frappées deux
fois.
J’avoue :
– Je n’avais jamais rien vu de pareil.
– Elles sont rares.
Il la frotte avant de la glisser à nouveau dans sa poche.
– Est-elle de grande valeur ?

– Environ mille dollars.
Je halète :
– Bordel de merde !
Nous entrons dans une zone de légères turbulences, et Ethan
regarde dans toutes les directions comme si les masques à oxygène
pouvaient tomber à tout moment.
En espérant le distraire, je lui demande :
– Comment te l’es-tu procurée ?
– J’ai acheté une banane juste avant un entretien d’embauche,
et elle est apparue dans ma monnaie.
– Et ?
– Et non seulement on m’a embauché mais quand j’ai voulu
l’insérer dans un distributeur en libre-service, il l’a refusée. Je la
garde sur moi depuis.
– Et tu n’as pas peur de la faire tomber ?
– C’est exactement ça, la chance, tu ne crois pas ? marmonne-til entre ses dents. Il faut croire qu’elle ne va pas t’abandonner.
– En es-tu convaincu en ce moment ?
Il s’efforce de se détendre, secoue les mains. Si je déchiffre
correctement son expression, il regrette de s’être ouvert à moi. Mais
les turbulences s’intensifient et son corps de plus d’un mètre quatrevingt-dix se tend à nouveau.
– Tu sais, je n’aurais jamais cru que tu avais peur de l’avion.
Il prend une série de grandes inspirations.
– Je n’ai pas peur.
Je sens que le contredire n’est pas nécessaire. Le fait que je sois
obligée de décoller de force ses doigts agrippés de mon côté de
l’accoudoir en dit assez long.
Ethan cède :
– Ce n’est pas ce que je préfère.

Je repense aux week-ends que j’ai passés avec Ami parce que
Dane partait à l’aventure avec son frère et à toutes les disputes que
ces voyages avaient engendrées.
– Tu n’es pas censé être genre, l’incarnation de Bear Grylls 1 ?
Il me dévisage en fronçant les sourcils.
– Qui ?
– L’expédition en Nouvelle-Zélande. Le rafting, les voya-ges
trompe-la-mort entre frangins ? Surfer au Nicaragua ? Tu prends en
permanence l’avion pour le plaisir.
Il appuie sa tête contre le siège et ferme à nouveau les yeux en
m’ignorant.
Alors que les roues bruyantes du chariot à boissons tintent dans
l’allée, Ethan envahit à nouveau mon espace et se penche pour
attirer l’attention de l’hôtesse de l’air.
– Je pourrais avoir un whisky-soda ? (Il me jette un coup d’œil et
se corrige.) Deux, en réalité.
J’esquisse un signe de la main.
– Je n’aime pas le whisky.
Il cligne des yeux.
– Je sais.
– Nous n’avons pas de whisky, précise-t-elle.
– Un gin tonic ?
Elle grimace.
Les épaules d’Ethan s’affaissent.
– Une bière.
– Ça, j’ai. (Elle fouille dans un tiroir et en sort deux cannettes
ordinaires). Ça fera vingt-deux dollars.
– Vingt-deux dollars américains ?
Il rend les bières.

– Nous avons aussi des produits Coca-Cola. Ils sont gratuits,
ajoute-t-elle. Mais si vous voulez des glaçons, ce sera deux dollars.
– Attends, dis-je en fouillant dans mon sac.
– Tu ne vas pas payer ma bière, Olive.
– Tu as raison, je n’y comptais pas. (Je sors deux coupons et les
tends à l’hôtesse.) Mais Ami oui.
– J’aurais dû m’en douter.
L’hôtesse de l’air continue à avancer dans l’allée.
– Un peu de respect, je te prie. C’est le besoin compulsif
d’obtenir des choses gratuites de ma sœur qui nous permet d’être là.
– Et qui explique que deux cents personnes, membres de nos
familles ou amis, sont aux urgences.
Mon instinct protecteur envers ma sœur prend le dessus.
– La police a dit qu’elle n’était pas responsable.
Il ouvre sa bière avec un pop satisfaisant.
– Ainsi que le bulletin d’info de dix-huit heures.
J’ai toutes les intentions de lui jeter un regard noir, mais suis
momentanément distraite par le mouvement de sa pomme d’Adam
lorsqu’il boit. Et boit. Et boit.
– OK.
– Je ne sais pas pourquoi ça me surprend. C’était voué à
l’échec, de toute manière.
Je sors soudain les griffes.
– Euh, Ethan, on parle de ton frère et de ta belle…
– Descends de tes grands chevaux, Olive ! Je ne parlais pas
d’eux. (Il avale une gorgée supplémentaire, je le dévisage). Je
parlais du mariage en général. (Il frissonne et prononce les mots
suivants avec une once de révulsion.) Des histoires d’amour.
Oh, il fait partie de ceux-là.

J’admets que le modèle offert par mes parents en matière
d’amour laisse sérieusement à désirer, mais Tío Omar et Tía Sylvia
sont mariés depuis quarante-cinq ans, Tío Hugo et Tía María
fêteront bientôt leurs trente ans de mariage. Je peux citer de
nombreux exemples de couples aux relations durables autour de
moi, donc je sais que ce type de relations existe, même si je
soupçonne qu’elles ne risquent sans doute pas d’exister pour moi.
J’aimerais penser que le mariage d’Ami n’est pas maudit, qu’elle
sera véritablement heureuse avec Dane.
Ethan vide plus de la moitié de sa bière en une longue gorgée.
J’en profite pour tenter de synthétiser ce que je sais de lui. Il a
trente-quatre ans, deux ans de plus que Dane et nous. Il travaille
dans les… maths, je crois, ce qui explique qu’il soit aussi désopilant.
Il a toujours du gel antibactérien sur lui et la phobie des buffets. Je
crois qu’il était célibataire quand je l’ai rencontré mais que, peu
après, il a débuté une relation qui semblait au moins à moitié
sérieuse. Je crois que son frère n’appréciait pas la fille en question,
parce que je me souviens distinctement d’avoir entendu Dane
affirmer que ce serait une catastrophe si Ethan la demandait en
mariage.
Oh Seigneur, suis-je en chemin pour Maui avec le fiancé de
quelqu’un d’autre ?
Je demande à brûle-pourpoint :
– Tu ne sors avec personne en ce moment, n’est-ce pas ?
Comment s’appelait-elle… Sierra ou Simba ou… ?
– Simba ?
Il sourit presque. Presque.
– Tu sembles choqué que je ne sois pas au fait de ta vie
amoureuse.
Son front se ride, il fronce les sourcils.

– Je ne partirais pas en lune de miel, même mensongère, avec
toi si j’avais une copine. (Il s’enfonce dans son siège et referme les
yeux.) Maintenant silence. Tu avais raison, parler fait bouger l’avion.
et nos vêtements plaqués
contre notre peau à cause du puissant vent marin, nous montons
dans un taxi à la sortie de l’aéroport. Je passe presque tout le trajet
le nez collé à la fenêtre, à contempler le ciel d’un bleu éclatant et les
aperçus fugaces de l’océan à travers les arbres. Je sens déjà mes
cheveux frisotter à cause de l’humidité, mais ça vaut la peine. Les
paysages de Maui sont à couper le souffle. Ethan reste silencieux,
observant la vue et tapotant occasionnellement sur son téléphone.
Histoire de ne pas rompre la trêve entre nous, je prends quelques
photos floues sur la route et les envoie à Ami. Elle me répond avec
un émoji tout simple :
DES COLLIERS DE FLEURS AUTOUR DU COU

☹
Je sais. Je suis désolée.
Ne sois pas désolée.
Je veux dire, j’ai maman pour moi toute seule
pour une durée indéterminée. Qui est la vraie
gagnante ici ?
Amuse-toi ou je te botte les fesses.

Ma pauvre sœur. Bien sûr, je préférerais être avec Ami ou…
avec n’importe qui d’autre au demeurant, mais nous sommes ici et je
suis déterminée à profiter à fond. J’ai dix merveilleux jours de soleil
devant moi.
Lorsque le taxi ralentit et prend le dernier virage sur la droite,
l’hôtel et ses jardins surgissent à l’horizon. Le bâtiment est massif :
une structure imposante de verre, avec des balcons, au cœur d’une
végétation omniprésente. Les vagues s’écrasent sur la plage devant
l’hôtel, l’océan est si proche que quelqu’un qui se trouverait sur l’un
des balcons des étages les plus hauts pourrait probablement jeter
un caillou dans l’eau.
Notre voiture avance sur un large chemin bordé par
d’impressionnants figuiers des banians. Des centaines de lanternes
suspendues aux branches des arbres oscillent dans la brise. Si cette
vue est magnifique pendant la journée, j’ai du mal à l’imaginer après
le coucher du soleil.
Les haut-parleurs dissimulés dans le feuillage luxuriant diffusent
de la musique et, à côté de moi, Ethan se penche en avant, le
regard rivé vers l’extérieur.
Le taxi s’arrête et deux voituriers surgissent de nulle part. Nous
sortons en chancelant presque devant le spectacle qui nous entoure
et nous échangeons un regard par-dessus le toit de la voiture.
L’odeur des frangipaniers est envahissante, le bruit des vagues
toutes proches étouffe presque le ronronnement des moteurs qui
tournent au ralenti. Je suis assez sûre qu’Ethan et moi sommes
arrivés à notre premier consensus, et non sans enthousiasme : Bon
sang. Cet endroit est incroyable.
Je suis si distraite que je sursaute lorsque le premier voiturier tire
une étiquette de bagage et me demande mon nom.
– Mon nom ?

Le voiturier sourit.
– Pour les bagages.
– Les bagages. Exact. Mon nom. Mon nom, est… eh bien, c’est
une histoire assez drôle…
Ethan contourne la voiture et me prend immédiatement la main.
– Torres, me coupe-t-il. Ami Torres, depuis peu Thomas. (Il se
penche pour déposer un baiser un peu crispé dans mes cheveux
pour plus de réalisme.) Excusez ma femme, elle est un peu lessivée
par le voyage.
Abasourdie, je le regarde se tourner vers le voiturier avec
l’expression de quelqu’un qui résiste à l’envie de s’essuyer la
bouche.
– Parfait, rétorque ce dernier en griffonnant nos noms sur
plusieurs étiquettes et en les attachant aux poignées de nos valises.
La réception se trouve par là. (Il sourit et désigne un lobby à l’air
libre.) Vous trouverez vos bagages dans votre chambre.
– Merci. (Ethan glisse quelques billets dans la main du voiturier
et me pousse en direction de l’hôtel.) C’est passé comme une lettre
à la poste, commente-t-il une fois que nous sommes hors de portée
des oreilles indiscrètes.
– Ethan, je ne sais pas mentir.
– Vraiment ? Tu le cachais si bien.
– Ça n’a jamais été mon point fort, OK ? Ceux qui ne portent pas
la Marque des Ténèbres considèrent l’honnêteté comme une vertu.
Il agite les doigts en direction de la paume de sa main pour me
faire signe :
– Donne-moi tes deux passeports, le tien et celui d’Ami. Je
préférerais éviter que tu te trompes devant l’hôtesse d’accueil. Je
donnerai ma carte de crédit pour les extras, et nous nous mettrons
d’accord plus tard.

Je suis sur le point de me récrier, mais je sais qu’il a raison.
Même maintenant, après m’être lancée dans une répétition interne,
je suis sûre que la prochaine fois que quelqu’un me demandera mon
nom, je crierai : « JE M’APPELLE AMI. » Ce qui est mieux que de
dévoiler notre supercherie au voiturier, mais à peine.
Je fouille dans mon sac à main pour en sortir mon portefeuille et
en extirpe les deux passeports.
– Mais n’oublie pas de les mettre dans le coffre-fort une fois
qu’on sera dans la chambre.
Il les range dans son portefeuille à côté du sien.
– Laisse-moi me charger du bla-bla à la réception. D’après ce
que Dane m’a expliqué, les règles de ces vacances sont très strictes
et il suffit de te regarder pour savoir que tu caches quelque chose.
Je me frotte le visage, fronce les sourcils puis souris pour tenter
de me composer une expression normale.
Ethan m’observe, l’air légèrement horrifié.
– Reprends-toi, Olive. Je sais que ça fait partie de la liste de ce
que je veux faire avant de mourir, mais je préférerais ne pas dormir
sur la plage ce soir.
« Mele Kalikimaka » résonne doucement au-dessus de nos têtes
lorsque nous entrons dans l’enceinte de l’hôtel. La proximité avec les
fêtes de fin d’année est encore visible après la Saint-Sylvestre :
d’énormes arbres de Noël flanquent l’entrée de la réception, leurs
branches scintillantes ploient sous le poids de centaines de boules
rouges et dorées. Des guirlandes translucides et autres décorations
sont pendues au plafond, ornent des colonnes et jaillissent de
paniers et de bols qui enjolivent toutes les surfaces planes. L’eau
d’une fontaine géante s’écoule dans une piscine en contrebas et les
fragrances des frangipaniers et du chlore se mélangent dans l’air
humide.

Nous sommes presque immédiatement accueillis à la réception.
Mon ventre se serre et mon sourire se crispe imperceptiblement
lorsqu’une superbe Polynésienne saisit le passeport d’Ami et la carte
de crédit d’Ethan.
Elle tape son nom et sourit.
– Félicitations, vous avez gagné le tirage au sort.
– J’adore les tirages au sort !
J’ai parlé trop fort, Ethan me donne un coup de coude discret.
Les yeux de la réceptionniste s’attardent sur la photo d’Ami
pendant quelques instants avant de se fixer à nouveau sur moi.
Je murmure