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Les enfants sont rois

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"La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. “On dirait une enfant”, pensa la première, “elle ressemble à une poupée”, songea la seconde. Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire." À travers l’histoire de deux femmes aux destins contraires, Les enfants sont rois explore les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu. Des années Loft aux années 2030, marquées par le sacre des réseaux sociaux, Delphine de Vigan offre une plongée glaçante dans un monde où tout s’expose et se vend, jusqu’au bonheur familial.
Catégories:
Année:
2021
Editeur::
Gallimard
Langue:
french
ISBN 13:
9782072915819
Fichier:
EPUB, 293 KB
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DELPHINE DE VIGAN





LES ENFANTS

SONT ROIS





roman





GALLIMARD





UN AUTRE MONDE





Nous avons eu l’occasion de changer le monde et nous avons préféré le téléachat.

STEPHEN KING,

Écriture





BRIGADE CRIMINELLE – 2019


DISPARITION DE L’ENFANT KIMMY DIORE





Objet :

Transcription et exploitation des dernières stories Instagram postées par Mélanie Claux (épouse Diore).





STORY 1





Diffusée le 10 novembre, à 16 h 35.

Durée : 65 secondes.





La vidéo est filmée dans un magasin de chaussures.

Voix de Mélanie : « Mes chéris, nous sommes arrivés chez Run-Shop pour acheter les nouvelles baskets de Kimmy ! Hein, mon petit chat, tu as besoin de nouvelles baskets car les autres commencent à être un peu serrées ? (La caméra du téléphone portable se tourne vers la petite fille qui met quelques secondes avant d’acquiescer, sans grande conviction.) Alors, voici les trois paires que Kimmy a sélectionnées en 32 (À l’image, les trois paires sont alignées.) Je vous les partage de plus près : une paire de Nike Air dorées de la nouvelle collection, une paire d’Adidas trois bandes et une paire sans marque avec un renfort rouge… Il va bien falloir qu’on se décide et, comme vous le savez, Kimmy déteste choisir. Alors mes chéris, on compte vraiment sur vous ! »



À l’écran un mini-sondage Instagram apparaît en surimpression :

« Que doit prendre Kimmy ?

A- Les Nike Air

B- Les Adidas

C- Les baskets premier prix. »



Mélanie retourne le portable vers elle pour conclure : « Mes chéris, heureusement, vous êtes là et c’est vous qui décidez ! »





Dix-huit ans plus tôt.





Le 5 juillet 2001, jour de la finale de Loft Story, Mélanie Claux, ses parents et sa sœur Sandra étaient installés à leur place habituelle devant la télévision. Depuis le 26 avril, date de lancement du jeu, la famille Claux n’avait raté aucun prime time du jeudi.



À quelques minutes de leur libération, après soixante-dix jours enfermés dans un espace clos de murs – une villa en préfabriqué, un faux jardin et un vrai poulailler –; , les quatre derniers candidats avaient été réunis dans le vaste salon, les deux garçons serrés côte à côte sur le canapé blanc, les deux filles assises de part et d’autre dans les fauteuils assortis. L’animateur, dont la carrière venait de prendre une tournure aussi phénoménale qu’inattendue, rappela avec exaltation que le moment crucial, tant espéré, était – enfin – arrivé : « Je pars de dix et à zéro vous êtes dehors ! » Il demanda une dernière fois si le public était prêt à l’accompagner, puis entama le décompte, « dix, neuf, huit, sept, six, cinq », soutenu par un chœur docile et puissant. Les candidats se pressèrent vers la sortie, leur valise à la main, « quatre, trois, deux, un, zéro ! ». La porte s’ouvrit comme sous l’effet d’un appel d’air, des acclamations fusèrent.

À présent, l’animateur s’époumonait pour couvrir le bruit de la foule massée à l’extérieur et la clameur du public impatient, retenu depuis plus d’une heure à l’intérieur du studio. « Ils sont dehors ! Ils arrivent ! Soixante-dix jours et retour sur terre pour Laure, Loana, Christophe et Jean-Édouard ! » À plusieurs reprises, un plan d’ensemble montra le feu d’artifice lancé depuis le toit du bâtiment qui les avait abrités pendant ces longues semaines, tandis que les quatre derniers candidats foulaient le tapis rouge déroulé pour l’occasion.

Ils étaient dehors, oui, dans un dehors qui ressemblait encore étrangement à un dedans. Une horde surexcitée se pressait derrière des barrières, des photographes tentaient de s’approcher, des gens qu’ils ne connaissaient pas quémandaient des autographes, des journalistes tendaient des micros. Certains agitaient des banderoles ou des pancartes avec leurs prénoms, d’autres les filmaient grâce à de petites caméras (les téléphones portables étaient alors des appareils rudimentaires qui ne servaient qu’à téléphoner).

Ce qu’on leur avait promis s’était produit. En quelques semaines, ils étaient devenus célèbres.



Escortés par des gardes du corps, ils avancèrent au milieu de leurs fans, tandis que l’animateur continuait d’analyser leur progression, « ils ne sont plus qu’à quelques mètres du studio, attention, ils montent les marches », la redondance entre l’image et le commentaire ne nuisant aucunement à la tension dramatique, au contraire, lui donnant soudain une dimension inédite, stupéfiante (le procédé serait décliné sous toutes ses formes pendant quelques décennies). Les cris redoublèrent et un rideau noir s’ouvrit pour les laisser passer. Lorsqu’ils entrèrent dans le studio où les attendaient leurs familles et les neuf autres candidats, sortis de leur plein gré ou éliminés au cours des semaines précédentes, la pression monta d’un cran. Dans une ambiance surchauffée et une confusion croissante, la foule commença à scander un prénom : « Loana ! Loana ! »



En accord avec le public, les Claux espéraient tous sa victoire. Mélanie la trouvait tout simplement magnifique (ses seins refaits, son ventre plat, sa peau bronzée), Sandra, de deux ans son aînée, était bouleversée par sa solitude et son air mélancolique (la jeune femme avait d’abord été rejetée par les autres candidats en raison de ses tenues vestimentaires puis, en dépit de son apparente intégration, était restée le principal objet des rumeurs et des chuchotements). Quoique affectée par l’élimination de Julie, une jeune candidate sympathique et joyeuse, de loin sa préférée, madame Claux s’était elle-même laissé émouvoir par l’histoire de Loana – son enfance difficile et sa petite fille placée en famille d’accueil –, révélée par la presse people. Quant à leur père, Richard, il n’avait d’yeux que pour la belle blonde. Les images de Loana en short, minijupe, dos-nu, maillot de bain et son sourire découragé le poursuivaient la nuit et parfois même la journée du lendemain. Toute la famille s’accordait pour rejeter Laure, qu’ils jugeaient trop bourgeoise, et Jean-Édouard, l’enfant gâté inconséquent et stupide.



Un peu plus tard, alors que les deux vainqueurs avaient été désignés par les téléspectateurs et que tous rejoignaient le lieu secret où devait se poursuivre la soirée, un ballet de voitures noires, suivies par des motards équipés de caméras, quitta la Plaine Saint-Denis. Un dispositif technique digne du Tour de France avait été déployé. Aux feux rouges, des micros furent tendus par les vitres ouvertes pour recueillir les impressions des gagnants.

« Ça me rappelle l’élection de Chirac ! » confia l’animateur, dont le maquillage ne dissimulait plus l’épuisement.

Aux abords de la place de l’Étoile, un embouteillage se forma. Avenue de la Grande-Armée, la foule convergeait de toutes les rues adjacentes et des gens abandonnaient leur véhicule pour pouvoir s’approcher. À l’entrée de la boîte de nuit, des centaines de curieux attendaient les lofteurs.

« Tout le monde nous aime, c’est génial ! » déclara Christophe, l’un des deux gagnants, à l’animatrice envoyée sur place.

Loana descendit de la voiture, vêtue d’un petit haut rose pâle en mailles de crochet et d’un jean délavé. Perchée sur des talons compensés, elle déplia son corps spectaculaire et regarda autour d’elle. Dans ses yeux, d’aucuns perçurent une forme d’absence. Ou de perplexité. Ou bien l’annonce tragique d’un destin.



Mélanie Claux avait alors dix-sept ans et venait de terminer une classe de première littéraire au lycée Saint-François-d’Assise de La Roche-sur-Yon. De nature plutôt introvertie, elle avait peu d’amis. Bien qu’elle n’eût jamais véritablement envisagé que son avenir pût être lié, de quelque manière que ce fût, à l’incertaine poursuite de ses études, elle était studieuse et obtenait des résultats corrects. Plus que tout, elle aimait la télévision. La sensation de vide qu’elle éprouvait sans pouvoir la décrire, une forme d’inquiétude peut-être, ou la crainte que sa vie lui échappe, une sensation qui creusait parfois à l’intérieur de son ventre comme un puits étroit mais sans fond, ne s’apaisait que lorsqu’elle s’installait face au petit écran.



À quelques centaines de kilomètres de là, à Bagneux, en banlieue parisienne, Clara Roussel regardait seule et en cachette la finale du Loft. Elle était alors en classe de seconde. Des facilités certaines et le niveau très moyen de son lycée lui permettaient d’obtenir des notes satisfaisantes malgré une absence totale de travail à la maison. Elle s’intéressait surtout aux garçons, avec une prédilection pour les blonds aux cheveux courts : un créneau sur lequel la concurrence lui semblait moins forte, la tendance étant indéniablement au brun ténébreux. Sa manière de s’exprimer – on la taquinait volontiers sur le choix de son vocabulaire et son goût pour les phrases alambiquées –, assez peu répandue à son âge, se révélait un atout en matière de séduction. Ses parents, un couple d’enseignants très engagés dans la vie locale et l’action publique, appartenaient depuis sa création au collectif Souriez, vous êtes filmés (une association rassemblant des personnes désireuses de ne pas sombrer dans une société de technologie répressive, très active dans le combat contre toute forme de vidéosurveillance), lequel collectif avait appelé les téléspectateurs à boycotter l’émission, et, quelques semaines plus tôt, à vider leurs poubelles devant le siège social de la chaîne M6. Il y eut ce jour-là des jets d’œufs, de yaourts, de tomates et beaucoup d’ordures. Bien entendu, les parents de Clara avaient participé à cette action et, par la suite, s’étaient joints à une autre opération d’envergure pilotée par Zaléa TV (une chaîne alternative qui mena au début des années 2000 une expérience inédite de télévision libre). Pas moins de deux cent cinquante militants étaient parvenus à s’approcher du Loft afin de libérer les participants. Ils avaient même triomphé d’un premier mur de protection. Philippe, le père de Clara, était apparu dans un court sujet diffusé au journal de France 2.

« La Croix-Rouge entre dans les camps de prisonniers, nous réclamons le même droit ! Ils sont sous-alimentés, épuisés, exposés à la lumière des projecteurs, ils pleurent tout le temps, libérez les otages ! » avait-il déclaré au micro d’une journaliste.

« Libérez les poules ! » avaient-ils tous repris en chœur alors qu’une barrière de CRS les empêchait d’aller plus loin.



Autant dire que les parents de Clara, occupés le soir de la finale par une réunion du collectif sur le thème « Dans quelle société souhaitons-nous vivre ? », n’auraient pas apprécié que leur fille d’à peine quinze ans profite de leur absence pour se vautrer devant ce programme diabolique, symptôme patent d’un monde où tout était devenu marchandise, et régi par le culte de l’ego.



Onze millions de spectateurs suivaient ce soir-là la finale de Loft Story. Jamais une émission télévisée n’avait suscité autant de passion. La presse écrite avait d’abord largement commenté l’arrivée du format en France, puis, de révélation en rebondissement, s’était prise au jeu, lui accordant ses pages de une, ses chroniques et ses débats. Pendant plusieurs semaines, des sociologues, des anthropologues, des psychologues, des psychiatres, des psychanalystes, des journalistes, des éditorialistes, des écrivains, des essayistes avaient décortiqué le programme et son succès.

« Il y aura un avant et un après », avait-on lu ici ou là.



Ils voulaient passer à la télévision pour être connus. Ils étaient maintenant connus pour être passés à la télévision. À jamais, ils resteraient les premiers. Les pionniers.



Vingt ans plus tard, les moments cultes de la première saison – la fameuse scène dite « de la piscine » entre Loana et Jean-Édouard, l’entrée des candidats dans la villa et la finale dans son intégralité – seraient disponibles sur YouTube. Sous l’une de ces vidéos, le tout premier commentaire rédigé par un internaute résonnait comme un oracle : « L’époque où on a ouvert les portes de l’enfer. »

Peut-être, en effet, était-ce au cours de ces quelques semaines que tout avait commencé. Cette perméabilité de l’écran. Ce passage rendu possible de la position de celui qui regarde à celui qui est regardé. Cette volonté d’être vu, reconnu, admiré. Cette idée que c’était à la portée de tous, de chacun. Nul besoin de fabriquer, de créer, d’inventer pour avoir droit à son « quart d’heure de célébrité ». Il suffisait de se montrer et de rester dans le cadre ou face à l’objectif.

L’arrivée de nouveaux supports accélérerait bientôt le phénomène. Dorénavant, chacun existerait grâce à la multiplication exponentielle de ses propres traces, sous forme d’images ou de commentaires, traces dont on ne tarderait pas à découvrir qu’elles ne s’effaceraient pas. Accessibles à tous, Internet et les réseaux sociaux prendraient bientôt le relais de la télévision et décupleraient le champ des possibles. Se montrer dehors, dedans, sous toutes les coutures. Vivre pour être vu, ou vivre par procuration. La téléréalité et ses déclinaisons testimoniales s’étendraient peu à peu à de nombreux domaines, et dicteraient pour longtemps leurs codes, leur vocabulaire et leurs modes narratives.



Oui, c’est là que tout avait commencé.





Quand sa mère s’adressait à Mélanie, elle commençait généralement ses phrases par « tu », évitant ainsi d’exprimer de manière directe ses propres sentiments, aussitôt suivi d’une négation. Tu ne fais jamais rien, tu ne changeras pas, tu ne m’avais pas prévenue, tu n’as pas vidé le lave-vaisselle, tu ne vas quand même pas sortir comme ça. « Tu » et « ne » étaient indissociables. Lorsque Mélanie avait choisi de commencer une faculté d’anglais, après un bac obtenu sans mention mais du premier coup, sa mère avait dit : « Tu ne penses pas qu’on va payer dix ans d’études ! » Étudier, faire carrière, revenait aux garçons (madame Claux, à son grand regret, n’avait pas eu de fils), tandis que les filles devaient avant tout se préoccuper de trouver un bon mari. Elle-même s’était consacrée à l’éducation de ses enfants et n’avait jamais compris que Mélanie veuille quitter la région, percevant derrière ce choix une forme de snobisme. « Faudrait voir à pas péter plus haut que son cul », avait-elle ajouté, dérogeant exceptionnellement à la règle du « tu ». Malgré cette mise en garde, l’été de ses dix-huit ans, Mélanie avait rempli une valise et s’était installée à Paris. Elle avait d’abord habité une chambre de bonne avec toilettes et lavabo sur le palier dans le VIIe arrondissement, en échange de quatre soirées par semaine de baby-sitting, puis avait loué un minuscule studio dans le XVe (elle avait trouvé un job dans une agence de voyages et son père lui envoyait deux cents euros par mois).



Comment elle en était venue à quitter l’université pour travailler à plein temps pour l’agence, elle n’aurait pas su l’expliquer, si ce n’est que tout lui semblait parfois écrit d’avance, les succès comme les échecs, et qu’aucun signe ne lui avait été adressé l’encourageant à poursuivre ses études : ses résultats étaient corrects, mais d’autres étudiants parlaient déjà sans aucun accent et écrivaient un anglais parfait. Surtout, lorsqu’à partir du present continuous elle tentait de se projeter dans le futur, elle ne voyait rien. Rien du tout. Lorsqu’il s’était libéré, la directrice de l’agence lui avait proposé ce poste d’assistante, qui mêlait des aspects à la fois humains et administratifs, et elle avait dit oui. Les journées passaient vite et elle se sentait à sa place. Le soir, elle rentrait dans le petit studio de la rue Violet, qu’elle finançait seule désormais, se préparait un plateau-repas et ne ratait aucun programme de téléréalité. L’Île de la tentation, bien qu’un peu trop immoral à son goût, et le Bachelor, plus romantique, étaient de loin ses préférés. Le week-end, elle sortait avec son amie Jess (rencontrée au collège et elle aussi montée à Paris) pour boire des bières dans un bar ou de la vodka orange en boîte de nuit.



Quelques années plus tard, face à la concurrence accrue du tourisme en ligne, l’agence de voyages qui avait permis à Mélanie d’entrer dans la vie active traversait une période difficile, pas loin du dépôt de bilan.

Un soir, alors qu’elle surfait sur un site spécialisé dans le recrutement de candidats de téléréalité (à vrai dire, au fil du temps, elle avait répondu à plusieurs annonces sans jamais être appelée), elle tomba sur une nouvelle offre. Il suffisait d’avoir entre vingt et trente ans, d’être célibataire et d’envoyer les deux photos habituellement requises : un portrait et une image en pied, de préférence en justaucorps ou en maillot de bain. Après tout, songea-t-elle, quelques jours d’espoir, quelques jours à caresser son rêve, c’était toujours ça de pris. Une semaine après, elle fut contactée. Une voix jeune, dont elle avait mis plusieurs minutes à déterminer le genre, lui posa une vingtaine de questions sur ses goûts, son physique, ses motivations. Elle mentit sur deux ou trois détails et se montra plus délurée qu’elle ne l’était. Elle devait faire preuve d’originalité si elle voulait avoir une chance d’être reçue. On lui donna rendez-vous pour la semaine suivante.



Le jour venu, elle mit plus d’une heure pour choisir sa tenue. Elle avait conscience qu’il lui fallait affirmer un style, à la fois lisible et frappant, qui énoncerait de manière immédiate un aspect majeur de sa personnalité. La difficulté était qu’elle s’habillait tous les jours de la même façon – jean, pull, chemisier –, et qu’à y réfléchir, elle n’était pas certaine d’avoir une quelconque personnalité à révéler.

Mélanie Claux se rêvait flamboyante et incontournable ; elle restait cette jeune femme réservée, à l’apparence discrète, qu’elle détestait.

Pour finir, elle choisit son pantalon le plus moulant (elle dut s’allonger sur le sol pour remonter la braguette, malgré la présence de lycra dans le tissu) et un tee-shirt publicitaire offert par Nestlé – entreprise dans laquelle son père venait d’être promu cadre supérieur –, qu’elle tailla au-dessous de la poitrine, faisant ainsi disparaître le logo de la marque. Elle enfila des baskets puis s’observa dans le miroir. Elle y était allée un peu fort avec les ciseaux : on voyait une bonne partie de son soutien-gorge, mais cela créait un style, indéniablement. Le rendez-vous avait été fixé à dix-huit heures. Afin de s’assurer de ne pas être en retard, elle avait demandé une après-midi de congé.



Elle arriva cinq minutes en avance dans les bureaux de la production. Ses ongles étaient couverts d’un vernis rose pâle et son maquillage – pommettes à peine colorées et rimmel léger – lui donnait un air juvénile. On la fit entrer dans une vaste pièce carrée au milieu de laquelle une caméra sur pied et un tabouret avaient été posés. Le garçon qui l’avait guidée sans un mot le long d’un dédale de couloirs la laissa seule. Mélanie attendit. Plusieurs minutes passèrent, puis un quart d’heure, puis une demi-heure. Convaincue que la caméra la filmait à son insu, elle se refusait à montrer un quelconque signe d’agacement ou de contrariété. La patience était sans nul doute l’une des qualités requises pour être un bon candidat de téléréalité, aussi décida-t-elle de continuer d’attendre sans se manifester, convaincue qu’il s’agissait d’une sorte de test.

Après une heure, une femme furieuse surgit dans la pièce.

— Enfin, vous ne pouviez pas dire que vous étiez là ! Si personne ne me prévient, je ne peux pas le deviner !

— Je… Je suis désolée. Je pensais que vous le… saviez…

Quand elle était émue, le souffle de Mélanie se rétrécissait d’un coup, ne laissant plus passer qu’un filet de voix.

La femme se radoucit.

— Il va falloir faire plus de bruit si vous voulez qu’on vous entende. Quel âge avez-vous ?

— Vingt-six ans, répondit-elle à peine plus fort.



La femme l’invita à se positionner debout face à la caméra. Puis de profil, de dos et de nouveau de profil. Elle lui demanda de marcher. De rire et de se coiffer. Elle lui posa toute une série de questions – combien elle pesait, quelles étaient ses qualités, que préférait-elle dans son apparence physique, que détestait-elle au contraire, que lui reprochait-on le plus souvent, avait-elle des complexes, quel était son idéal d’homme, serait-elle capable de changer de look, d’attitude ou de physique par amour –, auxquelles Mélanie tenta de répondre du mieux qu’elle put. Elle se trouvait un peu ronde, mais pas moche, elle était directe et d’humeur joyeuse, elle rêvait d’un grand amour avec un homme tendre et à l’écoute, elle voulait des enfants, au moins deux, oui, elle était prête à pas mal de choses par amour mais pas n’importe quoi.

La femme montrait son agacement sans toutefois mettre fin à l’entretien (elle avait été formée par Alexia Laroche-Joubert, une productrice emblématique de la téléréalité en France, dont l’adage était le suivant : « Un bon candidat vous séduit ou vous énerve, s’il vous emmerde laissez tomber »). Or Mélanie l’horripilait. Peut-être était-ce cette voix grinçante, qui partait dans les aigus sous l’effet de l’émotion, ou bien ses grands yeux qui n’étaient pas sans évoquer les vaches de dessin animé. Depuis longtemps déjà, la téléréalité dite d’enfermement ne se contentait plus de filmer vingt-quatre heures sur vingt-quatre l’ennui abyssal d’une poignée de jeunes cobayes. Au principe fondateur d’exhibition il avait fallu ajouter d’autres ingrédients : affabulations, désinhibition, sexualité exacerbée. Les corps avaient muté au rythme des prénoms, réels ou d’emprunt. Dylan, Carmelo, Kellya, Kris, Beverly, Shana avaient remplacé Christophe, Philippe, Laure et Julie.

À plusieurs reprises, la directrice de casting avait pensé couper court à l’entretien. Elle ne cherchait pas une jeune fille bien élevée. Elle avait besoin de gens trash et caricaturaux, de mensonge et de manipulation. Elle avait besoin d’antagonismes et de rivalités, de futures petites phrases reprises au zapping. Pourtant, elle ne l’avait pas fait. Un instant, il lui vint à l’esprit qu’elle avait en face d’elle une candidate bien plus redoutable qu’il n’y paraissait. Et si, sous cette fallacieuse banalité, se dissimulait l’ambition la plus brutale, la plus sauvage, la plus aveugle qu’elle eût jamais rencontrée ? D’autant plus dangereuse qu’elle était parfaitement camouflée. Puis cette idée s’évanouit et elle retrouva en face d’elle Mélanie Claux, une jeune femme un peu terne qui se dandinait d’un pied sur l’autre et ne savait pas quoi faire de ses mains.

Un bon casting de téléréalité obéissait toujours aux mêmes ingrédients, que les professionnels résumaient ainsi : une teigne + une bimbo + un rigolo + un beau gosse + un petit coq. L’expérience prouvait cependant qu’une personnalité moins saillante n’était pas inutile. Un bouc émissaire, un médiateur, une cruche, un ravi de la crèche pouvaient toujours servir. Mais, même dans ce rôle, Mélanie faisait figure de second choix.

Sur le bloc posé devant elle, elle nota en rouge :

Miss Lambda. Rép. : Non merci.

— On vous rappellera, annonça-t-elle avec fermeté, tout en se dirigeant vers la porte.

Mélanie récupéra son sac posé sur la chaise et lui emboîta le pas. Quand elle leva les bras pour enfiler sa veste, ses seins, dont la directrice de casting avait remarqué l’opulence au premier coup d’œil, semblèrent jaillir de son tee-shirt. Mélanie avait vraiment de très gros seins, des vrais, souples et apparemment mous, que la dentelle du soutien-gorge rose ne semblait pas pouvoir contenir. Prise d’un doute ou d’une intuition, alors que la jeune fille s’apprêtait docilement à sortir de la pièce, elle l’interrompit d’un geste.

— Dis-moi, Mélanie, tu as eu combien de petits amis ?

— Qu’est-ce que vous entendez par petit ami ? demanda Mélanie, consciente qu’elle jouait sa dernière carte.

— Je vais être plus directe, soupira la femme. Avec combien de mecs as-tu couché ?

Un silence de quelques secondes s’ensuivit, puis Mélanie planta son regard dans le sien.

— Aucun.



Après son départ, sous sa photo, la directrice écrivit en rouge :

26 ans. VIERGE.

Puis elle souligna trois fois.





BRIGADE CRIMINELLE – 2019


DISPARITION DE L’ENFANT KIMMY DIORE





Objet :

Transcription et exploitation des dernières stories Instagram postées par Mélanie Claux (épouse Diore).





STORY 2





Diffusée le 10 novembre, à 16 h 55.

Durée : 38 secondes.





Mélanie Claux est dans sa voiture. Elle tient le portable à bout de bras et parle face caméra. Le nom du filtre utilisé (« yeux de biche ») est inscrit en haut à gauche de l’écran.

Elle oriente ensuite l’appareil vers ses enfants, tous deux installés à l’arrière du véhicule. Sammy fait un sourire à la caméra, Kimmy suce son pouce et caresse son nez avec un chameau en tissu. La petite fille ignore le portable braqué sur elle et ne sourit pas.

Mélanie : « Coucou mes chéris, merci mille fois ! Vous avez été très très nombreux à voter pour nous aider, et vous avez choisi pour Kimmy les Nike Air dorées ! Bien sûr, comme toujours, nous avons suivi vos conseils et c’est celles que nous avons achetées ! Elles sont ma-gni-fiques ! Un grand merci pour votre aide et votre participation. Je vous les partagerai tout à l’heure, pour que vous puissiez les voir à ses pieds. Elles lui vont à merveille !!!

Maintenant, on rentre à la maison ! Mais on ne vous abandonne pas ! À très vite, mes chéris ! »





Clara Roussel terminait une licence de droit à la Sorbonne, lorsqu’elle décida de s’inscrire au concours national de la police. Elle avait vingt-quatre ans. Comment l’idée lui était venue, un matin, sans que rien, les jours précédents, pût laisser présager ce revirement, elle ne savait l’expliquer. Tout au plus pouvait-elle évoquer un besoin de justice, l’envie de se sentir utile, un idéal de protection et de défense des citoyens, autant d’arguments banals qui n’étaient en réalité que des prétextes. Parce qu’elle ne pouvait pas dire, comme elle le ferait plus tard, sans aucune gêne ni aucun scrupule : je veux voir le sang, l’horreur et le Mal de plus près. Elle avait pourtant lu peu de romans policiers (hormis quelques Agatha Christie lors d’un été pluvieux en Bretagne) et ne regardait aucune série. Elle était adolescente quand ses parents avaient consenti à acheter leur premier poste de télévision, dont ils avaient limité l’usage aux débats et aux documentaires. Deux films, vus au cinéma, avaient en revanche frappé son imaginaire : Serpico de Sidney Lumet (un des films cultes de son père) et Police de Maurice Pialat (son petit ami de l’époque venait d’intégrer l’école de la Femis et avait entrepris de lui faire découvrir le cinéma français).

Clara avait quitté le domicile familial après sa deuxième année d’université, pour une colocation dans le XIIIe arrondissement, à deux pas de la porte de Gentilly. Le loyer était bas et l’appartement meublé. Ils étaient trois. Les deux autres formaient officiellement un couple dont la crédibilité lui échappait : non seulement tout les opposait mais aucune électricité sexuelle ne semblait circuler entre eux. Et pour cause. Clara n’avait pas tardé à découvrir ce qu’on appelait dans sa famille, avec un goût revendiqué pour le second degré, le pot aux roses, à savoir que l’un et l’autre entretenaient une véritable relation amoureuse chacun de son côté, avec une personne du même sexe, leur association n’étant qu’une couverture destinée à des parents peu ouverts d’esprit. Les parents de Clara quant à eux auraient accepté sans problème que leur fille fût lesbienne, ce n’était pas le cas a priori, mais ils crurent à une blague de mauvais goût lorsqu’elle leur annonça qu’elle était inscrite au concours national de la police.

« La première épreuve est une dissertation de culture générale », poursuivit Clara, après leur avoir expliqué que le concours externe d’officier était réservé aux personnes titulaires d’au moins une licence ou d’un diplôme de niveau équivalent. Si elle réussissait, l’entrée à l’école se ferait rapidement après le concours.

Ces détails et le ton employé par sa fille, excluant l’hypothèse première d’une plaisanterie postadolescente, obligèrent le père à s’asseoir. Pendant quelques minutes, il eut du mal à respirer et Clara songea à cette expression, « le souffle coupé », qu’il employait souvent. Les mains tremblantes, sa mère évitait de croiser son regard.



« Peut-on tout dire sur Internet ? » fut le sujet de culture générale proposé aux candidats cette année-là. Clara passa ensuite une épreuve de résolution d’un cas pratique à partir d’un dossier documentaire à caractère administratif, puis un questionnaire à réponses courtes sur le droit administratif général et les libertés publiques, un questionnaire sur les connaissances générales, et une dernière épreuve d’admissibilité portant sur la procédure pénale. Elle fut ensuite convoquée pour les épreuves physiques : un test d’endurance cardio-respiratoire et un parcours d’habileté motrice. Elle passa le premier avec succès, le second lui laissa une impression mitigée. Clara était un petit gabarit. « Un sacré p’tit bout de bonne femme », disait son oncle Dédé, une expression qui la mettait en rage. Enfant, elle avait passé toutes sortes d’examens médicaux afin d’expliquer sa petite taille. Pendant quelques mois il avait même été question d’un traitement à base d’hormones de croissance, puis Réjane et Philippe, en accord avec leur fille, avaient décidé de laisser faire la nature. À l’âge adulte, Clara avait atteint un mètre cinquante-quatre. Elle était petite, mais parfaitement proportionnée. Agile, sportive, elle ne manquait pas d’endurance et ne redoutait pas l’épreuve. Ce jour-là, après un début prometteur sous le regard du commandant M., un homme blond d’une quarantaine d’années dont la prestance et le magnétisme ne lui avaient pas échappé, elle perdit l’équilibre sur la poutre, chuta, se releva, puis partit à grande vitesse dans le mauvais sens.

Dans le gymnase, des rires fusèrent et une voix forte ironisa : « Par ici la sortie. » Clara s’arrêta, prit quelques secondes pour calmer sa respiration. Elle regarda le commandant dans les yeux, guettant sur son visage l’autorisation de poursuivre. L’expression de l’homme était indéchiffrable. Fière, sans un mot, elle reprit son parcours.



En rentrant chez elle, Clara songea qu’elle avait fait preuve d’une habileté motrice certes aléatoire, mais d’une tolérance indéniable au sentiment de ridicule, ce qui, dans la police, devait sans doute être utile.





Mélanie avait reçu l’appel un matin à neuf heures. Elle était prise pour la toute première saison de Rendez-vous dans le noir ! Choisie, retenue, élue. Elle avait sauté de joie en répétant plusieurs fois « C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! », puis avait été saisie d’une forte nausée, au point qu’elle avait dû s’allonger sur le ventre. Elle avait ensuite téléphoné à sa mère, laquelle avait d’abord cru qu’elle affabulait avant de conclure : « Tu ne vas quand même pas te mettre des idées dans la tête ! » Un peu plus tard, Mélanie avait dû remplir une demande de congé sans solde, le tournage ayant lieu en plein milieu de la semaine. Le moment n’était pas idéal, mais la directrice avait accepté.

Le jour venu, un assistant candidat avait conduit Mélanie en voiture jusqu’à la ville de Chambourcy, où se trouvait la maison louée par la production.



On trouve encore sur Wikipédia la présentation du programme :



« Rendez-vous dans le noir est une émission de télévision française diffusée sur TF1 du 16 avril 2010 au 11 avril 2014 (trois saisons). »



Le principe de l’émission y est succinctement décrit :



« Trouveront-ils l’amour ? Trois femmes et trois hommes célibataires sont réunis dans une grande villa : les hommes d’un côté ; les femmes de l’autre. La seule pièce commune est une chambre noire, équipée de caméras infrarouges, dans laquelle ils sont convoqués pour apprendre à se connaître dans l’obscurité totale. Ils choisissent alors un partenaire qu’ils vont retrouver en tête à tête, dans la chambre noire. À la fin de l’émission, ils découvrent à la lumière le/la partenaire choisi(e) et doivent alors décider s’ils veulent aller plus loin.

Après des audiences décevantes, l’émission est remplacée par Qui veut épouser mon fils ? ».



Des trois filles, Mélanie arriva la première. Dans l’armoire, une étiquette avec son prénom délimitait son territoire, elle installa ses affaires dans la partie qui lui était réservée. Elle avait emporté ce qu’elle avait de plus voyant, avertie néanmoins que la production pouvait leur proposer des vêtements adaptés à son style et à sa personnalité si elle le jugeait nécessaire. Un autre assistant candidat passa une tête pour savoir si elle n’avait besoin de rien, ce à quoi elle répondit par la négative bien qu’étant affamée, terrorisée et frigorifiée (le régisseur avait oublié de brancher le radiateur électrique dans la chambre). Il l’invita à rejoindre le salon car les deux autres candidates n’allaient pas tarder à arriver. Elle devait maintenant rencontrer ses rivales. Leurs réactions seraient bien entendu filmées lorsqu’elles se découvriraient mutuellement. Assise sur le vaste canapé recouvert d’un tissu rose, Mélanie eut une pensée pour Loana. Mais cette fois c’était elle, Mélanie Claux, qui était face à la caméra, du bon côté de l’écran. Elle qui était au milieu du cadre, elle qui serait bientôt vue par des millions de téléspectateurs, reconnue dans la rue, poursuivie, adulée. Une vague d’émotion la submergea, et pendant quelques secondes elle se vit sortir d’une voiture luxueuse submergée par une marée de fans brandissant des carnets ou des photos pour obtenir un autographe, elle pouvait ressentir physiquement cet assaut d’amour et d’admiration, et la joie qu’il lui procurerait – un état de grâce, une béance ancienne enfin comblée –, mais très vite, consciente que la rêverie allait trop loin et qu’elle commençait à libérer dans son cerveau une molécule puissante, addictive, Mélanie balaya cette vision.

Par la baie vitrée, elle aperçut une jeune femme blonde qui s’avançait vers la porte en traînant derrière elle une grosse valise. Pendant quelques secondes, elle ne put détacher son regard de ses jambes, des jambes immenses, fines et mates, augmentées par des talons aiguilles d’au moins dix centimètres. Elle sentit son sang quitter son visage et refluer vers ses pieds. La concurrence s’annonçait rude. Savane entra dans la pièce et lui lança un bonjour dont la tonalité révélait l’arrogance et cette conscience qu’elle avait d’incarner le fantasme masculin : une supériorité sensuelle, érotique, que peu de femmes pouvaient égaler. Elle portait un bustier léopard et une minijupe en cuir noir, « pour ne pas dire une ceinture », songea Mélanie. Elle peinait à dissimuler son angoisse et serra les poings. Elle avait cessé de se ronger les ongles quelques années plus tôt, mais parfois l’envie revenait, avec l’autorité de la compulsion. Elles s’embrassèrent et, sous l’œil avide des caméras, échangèrent des banalités. La téléréalité avait depuis longtemps renoncé au principe du direct, qui manquait cruellement de tension dramatique, toutefois l’une et l’autre savaient que chacune de leurs paroles, chacun de leurs gestes pouvait être retenu au montage. Puis la troisième candidate arriva, aussi brune que Savane était blonde, « et tout aussi vulgaire », pensa Mélanie, néanmoins fascinée par sa coiffure (de longs cheveux couleur d’ébène, raides et brillants) et son short en jean dont le tissu effiloché ne dissimulait pas tout à fait le bas des fesses. Elle était belle, elle aussi de cette beauté hautement attractive, sexuelle, que Mélanie n’atteindrait jamais ; plus que tout, elle enviait ce pouvoir de captation.

Une fois les présentations terminées, on leur demanda de revêtir leur tenue la plus sexy et de passer au maquillage. Elles avaient rendez-vous au salon. Mélanie trouva sur son lit une jupe courte et un dos-nu qu’elle enfila sans se poser de questions. La maquilleuse se chargea ensuite de lui donner bonne mine. Mélanie s’inquiéta de la dose de fond de teint employée, l’assistant la rassura avec douceur : ils connaissaient leur métier. Un coiffeur lissa ses cheveux au fer et s’extasia sur leur couleur : il avait rarement vu un châtain aussi intense. La nuit venait de tomber lorsqu’elle se regarda dans le miroir. Mélanie eut la sensation de voir une autre version d’elle-même. Une version magnifiée, sublimée, mais qui ne pouvait subsister. « Car toujours les carrosses redeviennent citrouilles, songea-t-elle, et les robes de bal se transforment en haillons. »



Au salon, on leur servit un premier cocktail. La liqueur bleue, que Mélanie ne connaissait pas, mélangée au soda et ornée d’une rondelle de citron, détendait peu à peu ses membres, son cou, ses épaules. De l’autre côté de la villa, dans une partie du bâtiment qui leur était inaccessible, les garçons étaient arrivés. Après quelques verres, les filles se mirent à rire et une complicité suave les enveloppa. La voix de la production, diffusée par un haut-parleur au-dessus du canapé, orientait plus ou moins leurs échanges. Elle leur demanda de décrire le type d’homme qui leur plaisait ou d’expliquer pourquoi elles étaient célibataires. Vanessa et Savane aimaient les hommes solides, musclés, Mélanie avait un faible pour les hommes ronds, légèrement enveloppés. « Un peu nounours », précisa-t-elle, et elles éclatèrent de rire toutes les trois. Savane avait un enfant qu’elle élevait seule, Vanessa venait de quitter un homme jaloux (une expression de douleur, fugace, passa sur son visage), Mélanie expliqua qu’elle était romantique et qu’elle attendait sa moitié, l’homme avec lequel elle pourrait fonder une famille.

Trois ou quatre cocktails plus tard, elles sursautèrent lorsque la Voix les interrompit de nouveau :

« Savane, Vanessa et Mélanie, vous êtes attendues dans la chambre noire… »

Mélanie n’avait pas imaginé que l’obscurité serait si dense. Elle avança à tâtons, les mains tendues devant elle. Elle rencontra un obstacle, comprit qu’il s’agissait d’un fauteuil, et s’assit. Seuls étaient visibles, aux quatre coins de la pièce, les indicateurs lumineux des caméras infrarouges. Savane et Vanessa entrèrent après elle, elle les aida à repérer les fauteuils de part et d’autre du sien. Lorsque les filles furent installées, on fit entrer les garçons. Aussitôt, un parfum musqué, fort, se répandit dans la chambre.

Jamais le noir ne lui avait semblé si noir. Chacun énonça son prénom, les filles d’abord, puis les garçons. Une fois passé les présentations d’usage, la Voix les incita à se lever et à faire connaissance de manière plus tactile.

« Vous pouvez vous toucher, vous palper, vous découvrir ! Vous ne vous voyez pas, mais vous devez utiliser tous vos autres sens pour faire connaissance. »

L’un des garçons s’approcha de Mélanie et l’enlaça par la taille. Le corps de la jeune femme se raidit. Yoann perçut malgré tout le volume de ses seins et, pour en chercher confirmation, la serra un peu plus contre lui. Lorsqu’il plongea le nez dans son cou pour respirer son odeur, elle ne put réprimer un mouvement de recul.

— Ouh là… farouche, la donzelle ! s’exclama-t-il un peu trop fort.

La Voix intervint.

« Mélanie, n’hésitez pas à faire connaissance avec vos prétendants. »

Juste à côté d’elle, elle entendit des soupirs et des gloussements. Savane et Carmelo s’étaient rapprochés de manière significative.

Yoann, refroidi, la contourna pour rejoindre Vanessa.



Pendant le reste de la séance, les filles et les garçons se touchèrent, se respirèrent, se caressèrent. Les trois garçons s’étaient regroupés autour des deux autres filles, les mains s’aventuraient, flâneuses et sensuelles. Il s’agissait de se séduire, de s’amadouer, car leur sort en dépendait. Autour d’elle, Mélanie pouvait sentir les effluves de transpiration, mêlés aux différents parfums ; l’odeur du désir, puissante, âcre, avait envahi peu à peu la pièce. Quelques minutes avaient suffi pour la reléguer hors du jeu. À plusieurs reprises, la Voix demanda aux garçons de s’approcher d’elle, ce qu’ils firent, sans plus jamais la toucher.

Après un temps infiniment long qu’elle n’aurait su évaluer (au montage, la séquence ne durerait qu’une dizaine de minutes), la Voix leur ordonna de sortir de la chambre noire et de regagner leurs espaces respectifs.



Plus tard dans le confessionnal, alors que chaque garçon devait annoncer, face à la caméra, quelle jeune femme il souhaitait retrouver en tête à tête, Mélanie ne fut choisie par aucun.



Elle quitta le jeu le lendemain, raccompagnée par un assistant candidat. La production l’avait autorisée à garder la jupe et le dos-nu et lui avait remis, non sans emphase, une palette de maquillage offerte par la marque de cosmétiques qui sponsorisait l’émission.

Dans la voiture, elle pleura un peu. Songeant que c’était la solution la moins embarrassante pour eux deux, l’assistant candidat monta le son de la radio.

Mélanie regardait défiler les arbres, les champs, les villages, puis, aux abords de Paris, apparurent les entrepôts et les barres d’immeubles. Lorsque la voiture s’inséra dans la circulation du boulevard périphérique, ses yeux se posèrent sur une affiche publicitaire géante pour le rouge à lèvres Color Riche de L’Oréal, suspendue au sommet d’un bâtiment flambant neuf. Elle fixa un instant la couleur mate et l’apparente épaisseur de la matière. Le bâton semblait érigé tel un monument, un pénis ou un étendard. Derrière lui, le visage de Laetitia Casta reflétait une lumière venue de nulle part, comme à elle seule réservée. Alors tout devint clair. Elle serait l’une de ces femmes. Elle voulait cette lumière chaude, les ombres qui sculptent le visage, la bouche pulpeuse. Dans quelques mois, l’agence fermerait et elle serait au chômage, mais elle ne repartirait pas à La Roche-sur-Yon. Non. Elle resterait ici, à Paris, parce que c’était ici que tout se passait.

Elle resterait ici et un jour, elle deviendrait célèbre.





BRIGADE CRIMINELLE – 2019


DISPARITION DE L’ENFANT KIMMY DIORE





Objet :

Transcription et exploitation des dernières stories Instagram postées par Mélanie Claux (épouse Diore).





STORY 3





Diffusée le 10 novembre, à 17 h 18.

Durée : 42 secondes.





Mélanie Claux est face à la caméra. On ne voit que son visage et le haut de son corps. Tout au long de la vidéo apparaissent en surimpression des gifs ou émoticônes animés : cœurs de toutes les couleurs, Petite Sirène, Reine des Neiges et autre personnage Disney (ours ?) brandissant une pancarte avec un cœur qui palpite.



Mélanie : « Coucou mes chéris, nous venons de rentrer du centre commercial et figurez-vous que Kim et Sam sont déjà repartis ! Le coup de barre de la voiture n’a pas duré longtemps ! Des copains à eux jouaient dans la résidence et ils sont descendus les rejoindre. Je crois qu’ils jouent à cache-cache, et moi je vais en profiter pour ranger les courses et préparer la pâte à crêpes pour ce soir. Eh oui ! Comme je vous l’ai dit ce matin, ce soir, c’est mercredi et comme vous le savez, une fois par mois, le mercredi, c’est… la crêpe party ! Et bien sûr, il y aura du Nutella ! (Un pot de Nutella animé apparaît en surimpression.)

Vous connaissez Sammy ! Pas de crêpes sans Nutella ! Je vous partagerai la recette, pour ceux qui ne l’ont pas encore notée.

Voilà mes chéris, on ne vous oublie pas ! À tout à l’heure ! »

Une pluie de cœurs multicolores se déverse sur l’image.





Chaque famille cultive sa fable. Ou tout au moins une version épique de son histoire, enrichie au fil du temps, à laquelle s’ajoutent peu à peu des prouesses, des coïncidences, des détails remarquables, voire quelques affabulations. La famille de Clara – ses parents, ses grands-parents, ses oncles et tantes et, plus tard, ses cousins – aimait à raconter les grèves, les manifs, les rassemblements, bref la série de batailles plus ou moins pacifistes, gagnées ou perdues, qui ancrait son histoire dans une tradition lointaine de luttes sociales. Les dates avaient du sens : Réjane et Philippe s’étaient rencontrés en juin 1985 lors de la grande fête organisée place de la Concorde par SOS Racisme. Clara avait été conçue au soir des manifestations contre le projet Devaquet de réforme de l’Université et le couple s’était marié, alors qu’elle avait déjà neuf ans, au lendemain du retrait du plan Juppé sur la réforme du financement de la Sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraite.

Au fil du temps, les versions s’étaient enrichies de subtilités romanesques, au détriment parfois de leur cohérence chronologique. Car si l’on s’y penchait, les dates ne coïncidaient pas toujours. Par exemple, comment Clara, née en 1986, pouvait-elle avoir été conçue en novembre de la même année ?

Du fameux mouvement de grève et de contestation de 1995, Clara gardait néanmoins un souvenir précis. Son père, occupé à canaliser d’éventuels débordements en queue de cortège, lui avait malencontreusement lâché la main. Au lieu de se laisser porter par le flot et de poursuivre la marche, elle avait été entraînée sur le côté (ou bien s’était-elle extraite d’elle-même ?) puis l’avait attendu debout sur le trottoir. Il lui avait fallu plusieurs minutes pour prendre conscience que son père n’apparaissait plus dans son champ de vision et qu’elle était perdue. Les slogans hurlés dans les haut-parleurs excluaient toute tentative d’appel au secours. Elle décida de s’asseoir par terre en répétant pour elle-même une phrase scandée par les manifestants qui lui plaisait plus que les autres : « Qui sème la misère récolte la colère, qui sème la misère récolte la colère ! » Peu à peu, les dernières formations étaient passées devant la petite fille, brandissant des banderoles et tapant sur des casseroles. Elle n’avait pas eu peur. Deux ou trois personnes sympathiques s’étaient arrêtées pour savoir ce qu’elle faisait là, auxquelles elle avait fait la même réponse sage et posée : elle attendait sa maman qui était partie aux toilettes. En réalité, Réjane avait tenu à défiler de son côté avec ses collègues du collège Romain-Rolland, en milieu de cortège, laissant à Philippe la responsabilité de la petite. Clara savait qu’elle ne devait, en aucun cas et sous aucun prétexte, suivre des étrangers.

Elle ne connaissait pas bien Paris, elle resta donc un certain temps à observer autour d’elle la façade des immeubles haussmanniens. Elle commençait à avoir froid lorsqu’elle vit deux policiers en uniforme s’approcher. Elle avait toujours entendu dire qu’il fallait se méfier des flics : elle bondit sur ses pieds et tenta de s’enfuir, bien vite rattrapée par le plus jeune d’entre eux. Combien de temps s’était écoulé depuis la disparition de son père, elle n’aurait su le dire. Les premières versions de l’anecdote mentionnaient une vingtaine de minutes, puis on parla d’une demi-heure, puis le récit opta de manière plus ou moins définitive pour une attente de deux heures, moins vraisemblable mais plus sensationnelle.

Ce qui est certain, c’est que Clara s’était retrouvée au commissariat du XIIe arrondissement, tandis que plusieurs gardiens de la paix cherchaient à joindre l’un ou l’autre de ses parents. Elle avait joué aux échecs avec un jeune stagiaire et un monsieur avec une grosse moustache, qui avait l’air d’être le chef, lui avait offert une sucette.



Ce sont ces images qui lui revinrent, en ce jour de juin, lorsqu’il lui fallut annoncer à ses parents qu’elle avait bel et bien réussi le concours d’entrée à l’école nationale supérieure d’officiers de police. Depuis quelques semaines, Réjane et Philippe s’étaient surpris à espérer un échec, tandis que Clara les informait de la succession des épreuves : une fois préadmise, elle avait dû passer des tests psychotechniques écrits, puis une épreuve de mise en situation individuelle, puis un entretien avec le jury et, pour finir, un test oral d’anglais. À l’énumération de ces étapes, son père s’était retenu de lui demander comment les flics pouvaient être aussi cons après une sélection aussi poussée.

Le jour où Clara reçut le courrier mentionnant son admission, elle décida de se déplacer pour leur annoncer la bonne nouvelle. Une part d’elle-même redoutait ce moment, une autre lui intimait d’avoir confiance. Ses parents s’étaient toujours montrés soucieux de son épanouissement et respectueux de sa personnalité. Ne l’avaient-ils pas laissée partir à Londres après son bac au lieu qu’elle commence tout de suite des études ? N’avaient-ils pas fait preuve d’humour et d’indulgence lorsqu’ils avaient appris, deux ans plus tard, qu’elle n’était plus tout à fait jeune fille au pair dans une famille de la banlieue résidentielle mais plutôt serveuse dans un bar de nuit ?



Clara passa sous le porche du premier immeuble et traversa le jardin de la résidence. Elle eut une pensée pour ses jeux d’enfant et les nombreux pétards qu’elle s’amusait à faire exploser dans les bosquets, voire, dès que l’occasion se présentait, dans les crottes de chien. Elle entra dans le deuxième bâtiment et monta quatre à quatre l’escalier. Elle sentait sa gorge se serrer et l’appréhension se propager dans tout son corps. Arrivée au deuxième étage, elle entendit de la musique. À cette heure, cela ne correspondait pas du tout aux habitudes de ses parents. Elle sonna une première fois, mais personne ne vint lui ouvrir. Sa mère devait être au fond de l’appartement. Elle sonna une seconde fois, puis sortit sa clé. Lorsqu’elle entra, elle découvrit ses parents, son oncle Pascal et sa femme Patricia déguisés en flic. Tous les quatre s’étaient alignés, formant une sorte de haie d’honneur hilare et dissipée. Où avaient-ils trouvé ces képis et ces sifflets, en apparence authentiques, jamais elle ne le sut.

« Contrôle d’identité ! » déclara Pascal.

On s’esclaffa puis on la laissa passer. Sa colocataire avait vendu la mèche et prévenu de son arrivée. Sur la table étaient disposées des bouteilles de vin et de champagne ainsi que toutes sortes de quiches, tartes et pâtes à tartiner dont ses parents, habitués des fêtes, rassemblements et autres pique-niques communautaires, avaient le secret. Une manière de lui signifier, en dépit du sentiment d’incompréhension – si ce n’est de trahison – qu’ils dissimulaient peut-être, qu’ils étaient prêts à fêter avec elle son succès. Ils trinquèrent. Son cousin Mario et sa cousine Elvira, les mains emprisonnées dans des menottes, improvisèrent une chorégraphie.

En fin de soirée, son oncle Dédé, qui les avait rejoints pour dîner, prit la guitare de Réjane et entama la chanson Hexagone de Renaud :





La France est un pays de flics,

À tous les coins d’rue y’en a cent

Pour faire régner l’ordre public,

Ils assassinent impunément1.



Alors qu’elle s’apprêtait à riposter, Philippe entraîna sa fille dans la cuisine. Il la fit asseoir, prit le temps d’ouvrir la fenêtre avant de s’installer en face d’elle, se racla la gorge et alluma une cigarette. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, quelque chose de sérieux qu’il avait sans doute préparé, une phrase, un conseil, un encouragement, quelque chose de fort et définitif. Mais rien ne vint. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il soupira et se contenta de sourire, les paumes ouvertes en signe de capitulation.



Longtemps après, ce sourire resterait dans la mémoire de Clara, net, précis, recouvrant tous les autres. Son père était le roi des sentences et des aphorismes, des professions de foi et des théories nébuleuses, élaborées à partir de formules mathématiques qu’il s’amusait à transposer aux aléas de la vie quotidienne. Pourtant, ce soir-là, il voulait dire des mots si simples qu’ils s’étaient enfuis. Il voulait dire : Fais attention à toi.

Quelques mois plus tard, il était mort.





1. Hexagone, paroles et musique de Renaud Séchan, © Warner Chappell Music France – Catalogue Mino Music.





Lorsqu’elles se rencontrèrent pour la première fois, dix années s’étaient écoulées depuis l’installation de Mélanie Claux en région parisienne et l’entrée de Clara Roussel à l’école nationale supérieure d’officiers de police. Dix années comme un coup de vent ou un coup de matraque, de celles sur lesquelles on se retourne, étourdi, groggy, sans comprendre ce qui s’est passé. Des années de jeunesse, rapides, décisives, que l’une et l’autre auraient eu du mal à qualifier si on leur avait posé la question. Ou peut-être auraient-elles répondu : gaies et tristes à la fois. Des années qui entreraient bientôt dans une sorte de brume, de plus en plus épaisse, de laquelle émergeraient toutefois quelques dates, administratives, affectives ou symboliques.



En 2011, Mélanie Claux s’était mariée avec Bruno Diore, avec qui elle avait matché quelques mois plus tôt sur le site Attractive World. Elle avait un temps envisagé de prendre le nom de son mari, songeant même à entamer une démarche pour en supprimer le e muet (Dior lui semblait plus chic et l’eût indéniablement située dans une autre sphère) mais, au vu de la complexité des formalités et de l’obligation de fournir un motif légitime, elle avait renoncé. Pour finir, elle avait gardé son nom de jeune fille. La même année, elle avait accouché d’un petit garçon, Sammy. Son mari, un peu plus âgé qu’elle, travaillait alors dans une société de services en ingénierie informatique et venait d’obtenir une importante augmentation de salaire. Elle avait décidé de ne pas reprendre le poste d’assistante administrative qu’elle occupait depuis quelque temps dans la même entreprise que lui, afin de se consacrer entièrement à son fils. Après leur mariage, ils avaient emménagé à Châtenay-Malabry – où vivaient les parents de Bruno et où ce dernier avait passé une partie de son adolescence –, dans un vaste appartement d’une résidence de construction récente, à deux pas du parc de Sceaux. Une petite fille prénommée Kimmy était née deux ans plus tard, alors que le couple traversait une période difficile. Mélanie avait décidé de rester mère au foyer, une situation qu’elle appréciait pleinement, dans l’attente d’un hypothétique destin.



Après quelques années passées au SAIP (Service de l’accueil et de l’investigation de proximité) du XIVe arrondissement, remarquée par ses supérieurs hiérarchiques pour ses qualités d’anticipation, de déduction et ses rares capacités rédactionnelles, Clara Roussel avait intégré la Brigade criminelle de Paris. Le stage qu’elle y avait effectué au préalable, prévu dans les étapes de recrutement, avait confirmé sa volonté de travailler au sein de la police judiciaire. Si elle avait songé au départ à la Brigade de protection des mineurs, le peu qu’elle avait pu voir en matière de pédocriminalité l’en avait dissuadée : elle n’était pas assez solide pour cela. Pendant ses deux premières années à la Crime, Clara avait eu la chance de connaître les fameux locaux du 36 quai des Orfèvres. La Direction régionale avait ensuite été transférée rue du Bastion, dans le XVIIe arrondissement. Pas toujours bien vécu, le déménagement avait provoqué un certain nombre de départs et de transferts. Plusieurs figures légendaires de la Brigade avaient choisi ce moment pour la quitter. Au gré de ces ajustements, et plus vite que prévu, Clara avait obtenu un poste de procédurière. À cette occasion, elle avait rejoint le groupe Berger, l’un des six groupes dévolus aux enquêtes de droit commun.

Procédurière, le nom ne faisait pas rêver, et pourtant c’était son rêve. Ça sonnait pointilleux et fastidieux, voire un peu rébarbatif ; elle s’en amusait. On était loin de l’imaginaire véhiculé par les séries télévisées, loin des filatures à haut risque, des arrestations musclées, des réseaux d’indics et des nuits infiltrées dans les milieux interlopes. Cependant, la traque ne se faisait pas sans elle. Et dès les premières minutes jusqu’à la fin de l’enquête, Clara en consignait chaque étape, par écrit et en images. Elle aimait expliquer son métier, lequel, en tant que tel, n’existait qu’à la Brigade criminelle. Le procédurier était garant du dossier qui parvenait sur le bureau du juge ou du procureur : de sa cohérence, de sa solidité, de son absence de failles. D’abord, elle gérait l’ensemble des constatations sur la scène de crime, récoltait toutes les traces et les indices, prenait en charge les scellés. Puis, souvent, elle devait assister à l’autopsie pour donner au médecin légiste les informations dont il avait besoin. Ensuite, elle était responsable de toutes les recherches confiées à des tiers, et de tous les éléments transmis aux assises. De leur pertinence et de leur conformité. Au-delà de ses propres écrits, Clara relisait les procès-verbaux de ses collègues. Elle pointait les fragilités, les zones d’ombre, demandait des précisions, remettait en question des formulations. Parfois s’étonnait d’une piste trop vite abandonnée.

Que le récit judiciaire tienne debout… et si possible dans un classeur, voilà quel était son rôle. Qu’il soit lisible, compréhensible. Irréprochable. En béton armé. Qu’aucun avocat ne puisse s’emparer d’un vice de forme, que rien n’ait été laissé au hasard, et que toutes les portes entrouvertes soient refermées. Un métier d’obsessionnel, de pointilleux, de scribouillard, ajoutait-elle parfois en souriant.

Sa réputation n’était plus à faire. Du fond comme de la forme, rien ne lui échappait. Elle était capable de renvoyer un procès-verbal parce que sa syntaxe laissait à désirer et de déceler dans une tournure grammaticale la faille d’un alibi.



D’un point de vue plus intime – sujet qu’elle n’évoquait jamais à voix haute –, Clara avait été amoureuse deux fois. Et deux fois, elle avait renoncé. Une sensation, une disposition, une faiblesse propres à l’état amoureux, une condition physique, physiologique, qui relevait de l’attente, de la dépendance ou tout simplement d’une modification des flux, une condition qui lui semblait diminuer ses facultés au lieu de les multiplier, finissaient toujours par avoir raison de son élan. Alors surgissait la peur, une peur brutale, irraisonnée, qui l’obligeait à s’éloigner. De sa dernière histoire, la plus forte, la plus obsessionnelle, ne subsistait qu’une correspondance par e-mails. Clara écrivait des lettres à l’homme qu’elle avait aimé, et celui-ci, après plusieurs mois de silence, consentait maintenant à lui répondre.



Depuis son entrée à la Crime, Clara vivait à Saint-Mandé, dans un immeuble qui appartenait à la préfecture de police et dont la plupart des locataires étaient flics. Autour d’elle, les familles se constituaient, les ventres s’arrondissaient. Avoir un enfant ne rentrait pas dans ses projets. D’une part, elle n’était pas certaine d’être elle-même tout à fait adulte, et d’autre part, l’époque lui semblait résolument hostile. Elle avait la sensation qu’une mutation silencieuse, profonde, sournoise, d’une violence sans précédent, était en train de se produire – une étape de trop, un seuil funeste franchi dans la grande marche du temps –, sans que personne ne puisse l’arrêter. Et au milieu de cette gigantesque toile, privée de rêves et d’utopies, il lui aurait paru fou de propulser un enfant.



Lorsqu’elle avait trois ou quatre ans, ses parents l’avaient emmenée chez la mère de Philippe, près de la frontière belge. Clara aimait beaucoup sa mamie, mais cette dernière vivait dans un appartement sombre, encombré d’objets, de bibelots, et de tableaux peints à l’huile qui lui faisaient peur. Sa mamie, ravie d’accueillir sa petite-fille pour quelques jours (Réjane et Philippe avaient prévu de prendre des vacances tous les deux), avait préparé un goûter pour les accueillir. Malgré l’angoisse de voir bientôt ses parents partir, Clara était restée sagement assise sur un tabouret devant son chocolat chaud. Puis, juste après avoir terminé son goûter, sur un ton empreint du plus grand tact, elle avait dit : « Mamie, c’est très joli chez toi, mais tu sais… je ne vais pas pouvoir rester. »

Certains soirs, quand Clara avait bu quelques verres, au-delà des arguments habituels qu’elle brandissait pour justifier sa solitude ou son célibat, elle évoquait l’époque et la marche du monde. Ce sentiment de décalage et cette conscience, à la fois vaine et nécessaire, d’être malgré tout du bon côté. Parfois, pour conclure la conversation, comme une private joke adressée à elle-même, dont elle se refusait de mesurer la portée, il lui arrivait de murmurer : « … et puis je ne suis pas sûre de pouvoir rester. »





Le 10 novembre 2019 aux alentours de dix-huit heures, la fille de Mélanie Claux, alors âgée de six ans, disparut lors d’une partie de cache-cache avec d’autres enfants de sa résidence.

Alertée par son fils, Mélanie commença par faire plusieurs fois le tour du jardin, bientôt rejointe par quelques voisins. Partout ils crièrent le prénom de la petite puis, de manière méthodique, bâtiment par bâtiment, frappèrent à toutes les portes. Ils arpentèrent les caves et les couloirs, se répartirent en deux groupes, firent ouvrir la salle commune par le gardien. Après plus d’une heure de recherches infructueuses, ce dernier suggéra d’appeler la police. Mélanie s’effondra en larmes. Un locataire du rez-de-chaussée se chargea de téléphoner au commissariat et d’expliquer la situation.

Une demi-heure plus tard, une dizaine de gardiens de la paix se déployèrent sur place pour rechercher l’enfant. Le « doudou-sale » de Kimmy (un petit chameau en tissu élimé) fut retrouvé par terre près de l’aire de jeux.

Au bout d’une heure de battue à laquelle se joignirent de nouveaux voisins, alors que chaque escalier, chaque allée, chaque recoin du jardin avait été passé au peigne fin, il fallut bien conclure à une disparition.

Vers vingt et une heures, Mélanie et Sammy furent conduits au commissariat de Châtenay-Malabry. Bruno, le mari de Mélanie, était en déplacement en province. Dès la première alerte, il avait sauté dans sa voiture mais, d’après son GPS, ne pourrait pas les rejoindre avant minuit.

Une brigadière se chargea de recueillir auprès de Sammy les éléments plus précis sur les circonstances de la disparition. Le garçon, âgé de huit ans, semblait trop choqué pour une véritable audition. Non sans difficulté, la jeune femme lui fit raconter le déroulement de la partie de cache-cache. D’après ce qu’elle parvint à obtenir, Kimmy courait en direction du local à poubelles la dernière fois qu’il l’avait vue. Il était très inquiet pour sa sœur et semblait épuisé. Au bout d’un moment, l’enfant se frotta les yeux, puis s’endormit d’un coup en position assise. La jeune femme alla chercher sa mère. Avec douceur, Mélanie Claux le fit basculer sur le siège d’à côté, lui allongea les jambes et le couvrit de sa doudoune.



Peu après, dans le bureau du commissaire S., après avoir demandé qu’on lui apporte une boisson chaude, Mélanie Claux fut entendue pour la première fois. Le commissaire tapait avec dextérité sur son ordinateur tandis qu’elle revenait en détail sur l’enchaînement des faits : ils rentraient tous les trois du centre commercial de Vélizy 2 quand Sammy et Kimmy avaient aperçu les autres enfants, en pleine partie de cache-cache. L’un d’entre eux, le petit Léo, leur avait aussitôt proposé de se joindre à eux. Sammy et Kimmy s’étaient tournés vers leur mère, n’attendant qu’un signe. Elle avait hésité, puis accepté.

Comme elle paraissait toujours aussi frigorifiée, le commissaire S. demanda qu’on lui apporte une couverture. Un instant plus tard, elle s’enveloppa dans une étole de laine oubliée au portemanteau, les mains en cercle autour de sa tasse. Il laissa le silence prendre possession de la pièce, non pas un silence suspicieux – bien que les parents soient toujours les premiers suspects en cas de disparition d’enfant –, plutôt quelque chose de neutre, vacant, qui demandait à être meublé. Le mari était en route, il se chargerait de l’entendre lui-même dès son arrivée.

Mélanie finit par lever les yeux vers lui.

— Nous sommes célèbres, vous savez. Les enfants et moi. Très célèbres… Je suis sûre que c’est lié.

Un rapide coup d’œil à son adjoint lui confirma que le brigadier F. n’avait lui non plus jamais entendu parler de cette femme ni de ses enfants. En matière de troubles psychiatriques, le commissaire S. en avait vu d’autres, et des plus agités, qui se prenaient pour Dieu, Céline Dion ou Zinedine Zidane. Or l’expérience lui avait prouvé que la meilleure stratégie consistait à les laisser parler. La voix de Mélanie lui semblait à présent plus aiguë, désaccordée, assez désagréable, eût-il conclu en d’autres circonstances.

— La plupart des gens nous aiment. Ils nous le disent, nous l’écrivent, ils font des centaines de kilomètres pour nous voir… C’est fou, tout cet amour qu’on reçoit. Vous ne pouvez pas imaginer. Mais récemment, il y a eu des rumeurs, des médisances, et maintenant certaines personnes nous en veulent. Nous veulent du mal. Parce qu’elles sont jalouses…

— Jalouses de quoi, madame Claux ? demanda-t-il aussi doucement que possible.

— De notre bonheur.



Consciente de l’incrédulité à laquelle elle se heurtait, Mélanie sortit son téléphone portable pour montrer au commissaire et à son adjoint la chaîne qu’elle gérait sur YouTube, suivie par cinq millions d’abonnés. Chacune des vidéos publiées sur Happy Récré cumulait plusieurs millions de vues. Elle se connecta ensuite à son compte Instagram. Elle expliqua les chiffres : au-delà du nombre d’abonnés et de vues, ce qui comptait, c’était le nombre de likes et le nombre de commentaires. Tout cela représentait beaucoup, insista-t-elle, tout cela faisait d’eux des… elle hésita un instant sur le mot mais elle n’en trouva pas d’autres : oui, tout cela faisait d’eux des stars.

À la question des revenus générés par cette activité, elle refusa de répondre. Par contrat avec la plateforme, elle n’avait pas le droit de divulguer ces informations. Sur un ton sec, le commissaire S. lui rappela qu’il s’agissait de la disparition de sa fille. « On peut craindre un enlèvement à des fins crapuleuses », précisa-t-il, hypothèse qui se renforça dans son esprit lorsqu’elle finit par admettre un revenu annuel « dépassant » le million d’euros. Le commissaire ne put réprimer un sifflement. Comme il était tenu de le faire en pareille circonstance, il appela le magistrat de permanence.





À 21 h 30, un message laconique fut adressé à Mélanie Claux en privé sur son compte Instagram. L’émetteur, dont le nom lui était inconnu, n’avait lui-même aucun abonné. Tout portait à croire que le compte avait été créé dans l’unique but de lui envoyer le message suivant : « Enfant disparu… Deal à suivre », confirmant l’hypothèse d’une demande de rançon.

À 21 h 35, au vu des premiers éléments et compte tenu de la notoriété de la famille (les affirmations de la mère ayant été vérifiées), le parquet de Nanterre décida de saisir la Brigade criminelle.

À 21 h 55, les membres du groupe Berger, d’astreinte depuis le matin, pénétrèrent dans la résidence du Poisson Bleu. Clara Roussel et son chef de groupe arrivèrent parmi les premiers, rapidement rejoints par le chef de section et le patron de la Brigade. Dans ce genre de cas, la hiérarchie était à pied d’œuvre.

Une demi-heure plus tard, une vingtaine d’enquêteurs furent déployés. Tandis qu’ils commençaient l’enquête de voisinage, Clara Roussel délimita les zones de prélèvements et donna ses instructions aux techniciens de l’identité judiciaire.

Autour de l’endroit où le doudou de l’enfant était tombé, elle dressa un large périmètre, délimité par des banderoles plastifiées. Les accès au parking et au local poubelles furent également condamnés.

Le doudou, quelques kleenex usagés, une vingtaine de mégots, un papier gras à l’enseigne d’une boulangerie, une tête de Barbie hirsute et un compas en morceaux furent mis sous scellés. Les empreintes de pas relevées sur les parties en terre, bien que nombreuses et peu lisibles, furent photographiées.

Une fois les prélèvements effectués, le chef de section décida de faire appel aux chiens pisteurs. À partir d’un vêtement porté par la petite fille, les deux chiens amenés sur place retracèrent exactement le même itinéraire : après un passage par le local poubelles, la piste s’arrêtait dans le parking.

Alors que ses collègues poursuivaient la tournée des voisins, à la recherche d’un témoignage clé, Clara resta dans les parties communes.

Dans la nuit, il lui faudrait figer la scène de crime. Décrire les lieux, aussi minutieusement que possible. Tout noter, tout enregistrer. Traquer le sang, le sperme, les poils, toute trace laissée. Ou bien constater l’absence de traces. L’enfant comme envolée.

Elle établit le plan de la résidence, indiqua les entrées, l’emplacement des trois bâtiments, de l’aire de jeux, du local poubelles et du parking souterrain. Puis elle répertoria les scellés récoltés à l’extérieur et les éléments prélevés dans l’appartement, destinés à déterminer l’ADN des quatre membres de la famille. La chambre des deux enfants avait été explorée par les enquêteurs, en quête d’un indice éventuel indiquant qu’un rendez-vous avait été donné à la petite fille, mais rien n’avait été trouvé.



À ce stade, si l’hypothèse d’un enlèvement avec demande de rançon était privilégiée, la vengeance, le réseau pédophile, la mauvaise rencontre ne pouvaient être écartés. Compte tenu de l’âge de l’enfant, une fugue était exclue.

Quoi qu’il en soit, le compte à rebours avait commencé. Les statistiques étaient sans appel : quand l’enlèvement du mineur se doublait d’un homicide, dans neuf cas sur dix, ce dernier avait lieu durant les vingt-quatre premières heures.



Un peu avant deux heures du matin, alors que les deux parents étaient raccompagnés chez eux par la police, désormais escortés par un négociateur au cas où les ravisseurs prendraient contact avec la famille, Clara s’approcha d’eux et se présenta.

La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, malgré l’état de tension extrême dans lequel elles se trouvaient l’une et l’autre, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. « On dirait une enfant », pensa la première, « elle ressemble à une poupée », songea la seconde.

Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire.





Depuis la mort de ses parents, Clara Roussel avait une conscience aiguë de la fragilité humaine. À l’âge de vingt-cinq ans, et pour le reste de son existence, elle avait compris qu’on pouvait sortir un matin, serein et confiant, et ne jamais rentrer chez soi. C’est ce qui était arrivé à son père, renversé par une camionnette un samedi à huit heures trente, alors qu’il descendait acheter des croissants. Plus exactement, le véhicule l’avait frôlé mais le rétroviseur avait heurté sa tête avec une telle violence qu’elle avait été en partie arrachée. Quelques mois plus tard, sa mère était morte d’une rupture d’anévrisme en pleine rue. Depuis ce jour, chaque fois qu’elle était appelée sur une scène de crime, chaque fois qu’elle passait par hasard à côté de l’un de ces attroupements qui se constituent en quelques secondes autour d’un malaise ou d’un accident, chaque fois qu’elle voyait une ambulance ou un camion de pompiers arrêtés sur la voie publique, se réveillait en elle la certitude que toute journée, toute minute, toute seconde pouvait voir basculer une vie. Ce n’était pas une donnée, un fait, qu’elle se contentait de savoir intellectuellement, comme la plupart des gens. C’était une sensation physique, de terreur, qui l’oppressait des heures. Parfois plus longtemps. C’est pourquoi, lorsqu’elle était appelée sur une affaire, le premier échange avec la famille de la victime lui coûtait tant. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir physiquement, en écho dans son propre corps, la décharge d’adrénaline qui circulait dans le leur. Pendant quelques secondes, elle était cette femme à laquelle on venait d’annoncer la mort de son enfant, ce mari dont la compagne avait été poignardée, cette vieille dame dont le fils venait d’être arrêté.



Pour tous les flics du 36 qui avaient vu leurs collègues revenir du Bataclan, le mois de novembre restait un mois sombre. Poisseux. Le soir du 10 novembre 2019, Clara venait de rejoindre son amie Chloé dans un bar du XIIIe arrondissement lorsque le message de Cédric, son chef, était tombé sur le WhatsApp du groupe. Elle avait bouclé le jour même un dossier de triple homicide avec préméditation sur lequel ils avaient passé des semaines. Elle aurait aimé avoir le temps de trinquer à l’aboutissement de cette procédure, l’une des plus complexes qu’elle ait eues entre les mains, mais la permanence de son groupe commençait tout juste et les saisines tombaient rarement au bon moment. « C’est reparti », pensa-t-elle, faisant craquer ses doigts, une manie adolescente dont elle n’avait jamais réussi à se départir.

Les appels au milieu de la nuit ou au petit matin, les repas interrompus, les jours fériés dilapidés dans le froid ou sous les néons de son bureau, les congés reportés, toute cette mythologie plus ou moins héroïque attachée à son métier, elle s’y était préparée et adaptée. Cependant, ce qu’elle n’avait pas imaginé et qui revêtait chaque jour une réalité très concrète, c’était l’état de tension auquel son corps, pendant toutes ces années, serait soumis. Même dans le sommeil, ses muscles, ses articulations restaient mobilisés. De fait, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle était capable, en un rien de temps, de sauter sur ses pieds, de s’habiller et de partir.



Passé la première impression, pendant ces quelques minutes où elles s’étaient trouvées l’une en face de l’autre, dans la lumière jaune des réverbères de la résidence, Clara avait perçu la détresse de Mélanie. Une détresse brute, absolue. Alors que la jeune mère regardait autour d’elle une dernière fois, comme si sa fille allait soudain surgir d’un bosquet, comme si tout cela – les policiers affairés aux quatre coins du jardin, les banderoles de plastique déployées entre les arbres – ne pouvait être la réalité, Clara avait eu le sentiment d’absorber sa souffrance. Le temps d’échanger quelques mots, il lui avait semblé voir à l’œil nu la terreur coloniser chaque cellule de son corps. Accrochée au bras de son mari, Mélanie revivait pour la dixième fois ce temps devenu inaccessible qu’elle aurait voulu de toutes ses forces soustraire au réel, un temps impossible à annuler, et contre lequel le plus grand chagrin, les plus sombres regrets ne pouvaient rien : ce moment où son fils était remonté du jardin pour la prévenir qu’il ne trouvait plus sa sœur.



Vers deux heures trente du matin, après avoir récupéré les premiers procès-verbaux et l’ensemble des scellés, Clara avait fini par rentrer chez elle. Il fallait essayer de dormir au moins deux heures, elle le savait, avant de repartir au Bastion.



Mais au lieu de s’allonger, elle avait allumé son ordinateur, surfé sur Internet et trouvé Happy Récré. Sur la page d’accueil de YouTube apparaissaient une trentaine de vignettes correspondant aux dernières vidéos publiées par la famille. Sous chacune d’elles était affiché le nombre de vues : entre cinq et vingt-cinq millions. Clara fit défiler les vignettes, cela paraissait sans fin. Elle était trop fatiguée pour compter. Il y avait là sans doute plusieurs centaines de vidéos de Kimmy Diore et de son grand frère. Elle observa un moment le visage de l’enfant, ses boucles blondes, ses grands yeux noirs, « une adorable petite fille », songea-t-elle, chassant toutes les images qui commençaient à l’assaillir, puis regarda deux ou trois vidéos au hasard.



Dans la courte nuit qui suivit la disparition de l’enfant, Clara fut réveillée par une phrase, parfaitement distincte. Cela lui arrivait de temps à autre : des mots limpides, ordonnés, comme s’ils venaient de sa propre bouche, la sortaient brutalement du sommeil. À chaque fois, ces phrases surgies du rêve, de l’inconscient, ou d’un endroit de la nuit auquel elle n’avait pas accès avaient revêtu par la suite une signification et, parfois même, une dimension de présage.

À 5 h 20, elle s’était assise dans son lit et avait entendu dans le silence de sa chambre cette phrase qu’elle était elle-même en train de prononcer : « C’est un monde dont l’existence nous échappe. »



Cette petite fille de six ans avait disparu dans le monde, le vrai monde, dont Clara cernait globalement les dangers. Mais Kimmy Diore avait grandi dans un monde parallèle, un monde construit de toutes pièces, virtuel, qu’elle ne connaissait pas. Un monde qui obéissait à des règles dont elle ignorait tout.





L’effroi était entré dans le corps de Mélanie en une fraction de seconde, acide, brûlant, puis s’était répandu dans chacun de ses membres. L’effroi était dans son sang, puissant, bien plus puissant que tout ce qu’elle aurait pu imaginer. Pourtant, des histoires d’enfants qui disparaissaient et de mères éperdues d’inquiétude, elle en avait vu un certain nombre à la télévision ou sur Netflix. Le kleenex à portée de main, elle s’identifiait aux héros. Elle souffrait avec eux, et songeait un instant, juste un instant, qu’une chose semblable pouvait lui arriver. Juste le temps de se dire : « Je ne pourrais pas le supporter. »

Mais cette fois, elle n’était pas face à l’un de ces personnages dont elle admirait le sang-froid ou le courage, ce soir c’était elle qui était là, debout dans son salon, raide, tendue, incapable de s’asseoir, incapable de supporter le moindre contact physique, pas même la paume de son mari posée sur son épaule.

À jamais gravés dans sa mémoire : la voix étranglée de Sammy, sa pâleur, son souffle coupé.

Il y avait eu toute cette agitation autour d’elle, ces questions vingt fois répétées, des boissons chaudes dans des gobelets en plastique, la petite main de son fils dans la sienne, le froid, et ce châle qu’ils avaient mis sur ses épaules, imprégné d’un parfum pour femme, un parfum qui ressemblait à celui de sa mère et lui avait donné la nausée. Un peu avant minuit, enfin, Bruno était arrivé. Il avait répondu à des tas de questions, lui aussi, à se demander s’ils ne le soupçonnaient pas d’avoir emmené Kimmy quelque part. Il suffisait de regarder Bruno pour comprendre qu’il était incapable de faire du mal à une mouche, elle, elle l’avait compris au premier coup d’œil, le premier jour, à la première minute où elle l’avait vu. Son mari avait répondu avec calme et patience, sans manifester le moindre signe d’agacement. Il avait attendu d’être rentré et d’avoir porté Sammy endormi jusqu’à son lit pour pleurer. Il s’était assis sur le canapé et cela n’avait duré que quelques secondes, un sanglot étouffé, étranglé, qui l’avait glacée.

Après toutes ces allées et venues dans la résidence, les chiens, les fouilles, les prélèvements, tout le monde était reparti sauf ce type qui resterait là, chez eux, leur avait-on expliqué, tant que Kimmy ne serait pas rentrée. Un type qui venait d’une brigade d’intervention, ou quelque chose comme ça, et dont le rôle était de les accompagner, de les conseiller, dans le cas où les ravisseurs prendraient contact avec eux. Le type s’était installé dans la pièce du fond qu’ils avaient prévu d’aménager en bureau et leur servait pour l’instant de débarras, où par chance était entreposé un canapé-lit qu’il pouvait déplier. Si un numéro inconnu appelait sur l’un ou l’autre portable, ils devaient, avant même de répondre, le prévenir aussitôt. Après avoir donné ses consignes, le type s’était éclipsé et Bruno et Mélanie avaient réussi à partager un moment tous les deux, seuls dans la cuisine, incapables de se coucher. Dans le silence, le ronronnement du réfrigérateur avait repris, comme si tout cela n’était qu’une mauvaise blague, un canular, et un instant, elle avait cru s’évanouir. Elle s’était tenue à la table, avait fermé les yeux, elle avait imaginé sa respiration le long d’un rail, et le vertige s’était éloigné. Bruno était assis sur une chaise, la tête entre les mains, elle entendait à nouveau son souffle, irrégulier, entravé, un gémissement contenu.



Ce matin-là, ils s’étaient levés comme tous les matins, ignorant qu’il ne leur restait que quelques heures de bonheur, de sérénité, et que le soir même leur vie aurait sombré dans un désastre qui n’avait pas de nom. Qui pouvait imaginer cela ? Elle aurait donné n’importe quoi pour revenir en arrière. Quelques heures. Seulement quelques heures. Dire non. Voilà tout. Non, vous n’allez pas jouer dehors. Il suffisait de rien, trois fois rien. Quelqu’un, quelque part, pouvait bien lui accorder cette faveur : remonter le temps et prononcer d’autres mots. Des mots qu’elle avait hésité à dire, des mots qui avaient effleuré ses lèvres mais qui, dans un moment de faiblesse, s’étaient inclinés. Elle voulait dire non. Non, nous n’avons pas le temps, il faut terminer le travail scolaire et tourner une vidéo pour Instagram. Mais Kimmy et Sammy avaient eu l’air tellement contents à l’idée de retrouver les autres. Alors elle avait pensé : « pour une fois », et elle avait dit oui.

Une fois, une seule, et leur vie était dévastée ?

Mélanie devait prendre la mesure de l’événement. Pour l’instant, elle était comme ces étrangers qui ne comprennent que la moitié de la phrase prononcée par leur interlocuteur et doivent, au prix d’un intense effort d’adaptation, en reconstituer le sens. Elle percevait très clairement, sans pouvoir le formuler, qu’une partie de l’énoncé lui était inaccessible. La vérité était au-dessus de ses forces. La capacité de résistance dont elle avait fait preuve ces dernières heures lui avait permis de faire bonne figure, de répondre aux questions. C’était déjà beaucoup.

Maintenant elle était là, debout dans la cuisine, et elle allait rejouer mentalement ce moment, encore et encore, et supplier à voix haute une instance supérieure pour qu’il n’ait pas eu lieu.

À la fin pourtant, il lui faudrait s’asseoir. Peut-être même dormir. Et accepter l’idée que sa fille avait disparu.





BRIGADE CRIMINELLE – 2019


DISPARITION DE L’ENFANT KIMMY DIORE





Objet :

Procès-verbal de la première audition de Mélanie Claux (épouse Diore).

Réalisée le 10 novembre à 20 h 30 par le commissaire S. en fonction au commissariat central de Châtenay-Malabry.



(Extraits.)

Question : Vous dites que vous aviez laissé la fenêtre ouverte pour entendre vos enfants, vous étiez inquiète de les savoir dehors ?

Réponse : Non, non, pas vraiment… Je ne voulais pas qu’ils se fassent disputer. Certains voisins refusent que les enfants jouent dans le jardin, parce que ça fait trop de bruit. À chaque réunion de copropriété, il y a des conflits autour de cette question, des histoires de poubelles renversées et de fleurs piétinées. D’ailleurs moi, en général, je préfère qu’ils restent à la maison. D’habitude, il y a ce type, monsieur Zour, avec son chien jaune, il fait peur aux petits. Mais en ce moment il n’est pas là, il paraît qu’il a été hospitalisé, c’est pour ça aussi que j’ai accepté…

Question : En dehors de vos voisins, est-ce que quelqu’un pouvait savoir que les enfants étaient en train de jouer dehors ?

Réponse : Eh bien non… enfin si. Parce que j’avais posté une story.

Question : Une quoi ?

Réponse : Une story. C’est une petite vidéo qu’on publie sur Instagram. Éphémère. Elle ne reste en ligne que pendant vingt-quatre heures. Tandis que les posts, des photos ou des vidéos, restent tout le temps.

Question : Une story, c’est une histoire ?

Réponse : Non, pas vraiment… ce sont plutôt des moments de la vie quotidienne qu’on partage avec sa communauté, vous voyez ? C’est-à-dire avec les gens qui nous suivent, les abonnés. J’en ai posté une quand les enfants sont descendus, j’ai juste dit qu’ils jouaient dehors et que ça me laissait un peu de temps pour souffler et préparer le dîner. J’en avais aussi posté une à Vélizy 2, quand on a acheté les baskets de Kimmy parce que nous avons un partenariat avec Nike, alors je dois montrer les produits, vous voyez, enfin c’est un peu compliqué à expliquer…

Question : On peut les voir ces vidéos ?

Réponse : Oui, elles sont encore sur mon compte Instagram. Ensuite, elles restent dans le dossier « Archives », je suis la seule à y avoir accès.

Question : À quelle heure exactement avez-vous posté cette story dans laquelle vous disiez que vos enfants jouaient dehors ?

Réponse : Je ne sais plus… je dirais vers 17 h 15 ou 17 h 30.

Question : Les gens qui vous suivent connaissent-ils votre adresse ?

Réponse : Non, non. Pas du tout. Enfin, peut-être certains, parce que ça se sait, à l’école, dans la résidence, les gens savent qui on est. Nous sommes connus, alors peut-être qu’ils en parlent autour d’eux, qu’ils se vantent d’habiter dans la même résidence que Kim et Sam. Je ne les laisse pas souvent jouer dehors, parce que certains enfants se moquent d’eux. Les enfants sont cruels entre eux, vous savez. Ou alors les parents racontent n’importe quoi et les enfants répètent ensuite. Un jour, des gamins de la résidence s’en sont pris à Sammy, ils lui ont dit des choses méchantes, horribles même. Je lui ai interdit de les voir, de leur parler. Mais aujourd’hui, ce n’était pas la même bande qui jouait dehors, la bande de Kevin Tremplin, c’était des enfants plus jeunes, que Kim et Sam aiment bien : le petit Léo, la petite Maëva, le fils des Filloux, je ne me souviens plus de son prénom, il est gentil ce gosse… c’est pour ça que j’ai dit oui… (Interruption sanglots / plusieurs minutes.) Moi je vais chercher mes enfants tous les jours en voiture à l’école, je suis une maman poule, vous savez. Je ne pensais pas qu’il pouvait se passer quelque chose, ici, c’est une résidence de standing. Peut-être que Kimmy est blessée, qu’elle est tombée quelque part, peut-être qu’il faut chercher encore.

Question : Vous avez posté la story entre 17 h 15 et 17 h 30 et à 18 h 15 votre fils est venu vous prévenir qu’il ne trouvait plus sa sœur, c’est bien cela ?

Réponse : Oui, je crois. Quand il est remonté, je venais de regarder l’heure et je m’apprêtais à les appeler par la fenêtre. On est au deuxième étage et je les avais entendus juste en dessous quelques minutes plus tôt. Sammy avait du travail à faire pour l’école, même pendant les vacances, je préfère qu’il ne prenne pas de retard, et le vendredi normalement, c’est le jour où on poste notre vidéo sur YouTube, alors on doit faire une story sur Instagram pour prévenir qu’on a mis la vidéo en ligne.

Question : Quelle a été votre réaction lorsque votre fils vous a prévenue ?

Réponse : Je suis descendue tout de suite. J’ai crié le prénom de ma fille dans le jardin, et dans tous les endroits de la résidence où elle avait pu se cacher. J’ai frappé chez quelques voisins qui ont des enfants et chez qui elle aurait pu aller. Je… j’étais complètement paniquée.

Question : Vous dites que vous « devez » faire ces stories ou ces choses, quelqu’un les demande ?

Réponse : Non, non, personne, c’est moi, parce que c’est moi qui organise tout, ce qu’il faut faire sur YouTube, sur Instagram, ça demande d’être présent, c’est beaucoup de travail et c’est moi qui gère tout ça.

Question : Vous deviez donc tourner une story pour annoncer une vidéo, c’est bien ça ?

Réponse : Oui. En général, sur notre chaîne Happy Récré, on publie deux ou trois vidéos par semaine. Ces vidéos sont très élaborées, surtout depuis quelque temps, on fait de vrais montages, c’est mon mari qui s’en occupe. Ça, ce sont les vidéos familiales qui alimentent notre chaîne sur YouTube, celle que je vous ai montrée, qui a cinq millions d’abonnés. Les stories, c’est autre chose. C’est sur Instagram et j’en poste tout au long de la journée, pour partager ce qu’on vit. Je raconte ce qu’on fait, où on est, où on va… Les fans adorent ça. Cela nous permet aussi d’annoncer les nouvelles vidéos… Je ne sais pas si c’est clair, je suis fatiguée, je suis désolée… Quand mon mari arrivera, il vous expliquera mieux que moi.

Question : Est-ce que Kimmy aime tourner ces vidéos ?

Réponse : Oh oui, elle adore. Il arrive qu’elle rechigne un peu, quand elle est fatiguée, mais en réalité elle est très contente d’avoir autant de fans, vous imaginez, à son âge…

Question : Est-ce que vous voyez une raison, un conflit, une dispute, qui expliquerait que Kimmy ait préféré se cacher pour ne pas rentrer ?

Réponse : Non, non, pas du tout. Aucune. Tout allait très bien.





*

Description de l’enfant au moment de sa disparition :

6 ans.

Cheveux blonds, mi-longs, bouclés.

Taille : 1,18 m, 20 kilos (corpulence fine).

Doudoune rose avec col fausse fourrure.

Pull rose pâle.

Jean légèrement délavé.

Chaussettes bleu marine.

Baskets blanches.





Au lendemain de la disparition de Kimmy Diore, alors qu’il n’était pas encore six heures, Clara prépara les envois des scellés recueillis la veille aux différents laboratoires, puis se pencha sur la première audition de Mélanie Claux, rédigée par le commissariat de Châtenay-Malabry.

À la relecture de ce document, elle éprouva un sentiment étrange. Quelque chose manquait. Quelque chose aurait dû se dire qui était resté sous silence. Elle réfléchit un instant et convoqua le souvenir de Mélanie Claux. Cette femme était terrifiée, cela ne faisait aucun doute. Mais dans la terreur, elle avait un espoir. Minuscule, insensé, inavouable, mais un espoir quand même. Clara se laissa aller un moment à explorer cette idée, puis se raisonna.

Devenir flic – puis le rester – s’était accompagné d’une modification progressive de sa manière de penser. Le soupçon et la méfiance s’étaient immiscés dans ses rouages mentaux, avaient colonisé ses affects, s’y étaient propagés comme une maladie lente et inéluctable. Douter, remettre en question, sans cesse, c’était son métier. Chercher la faille, l’incohérence, le mensonge. Penser à rebours des évidences, des intuitions, des impressions. Traquer les zones d’ombre et les replis. « Cela altère en profondeur ma façon de voir », avait-elle souvent constaté. Cette déformation professionnelle, se rassurait-elle parfois, aucun flic ne pouvait l’éviter.



Dans le cas d’une disparition d’enfant, la piste familiale était toujours la première envisagée. Conflits, jalousie, adultère, projets de séparation ou d’évasion, autant de motifs d’enlèvement qu’il faudrait éliminer. Au cours des dernières années, la famille Diore avait gagné de l’argent. Beaucoup d’argent. Probablement bien plus que ce que Mélanie et son mari avaient bien voulu admettre. Cela pouvait donner des idées. En accord avec les services d’enquête du procureur, le plan alerte enlèvement n’avait pas été déclenché. Au-delà de la crainte d’un emballement médiatique, la diffusion massive d’une photo de Kimmy risquait d’effrayer les ravisseurs et de les inciter à se débarrasser d’elle. Après discussions, le choix de la discrétion s’était imposé.



Dans la nuit, la salle de crise avait été mise en place. « Armée », disaient-ils, comme on arme un bataillon, un escadron, un navire. Sous les ordres du directeur adjoint de la Brigade, différents ateliers avaient été constitués : une équipe d’enquêteurs était chargée de l’enquête de voisinage, une autre des témoins, une autre travaillait sur la téléphonie, une autre encore se consacrait à la vidéosurveillance. Tous ces chantiers devaient être menés de front et dans les plus brefs délais : rechercher des témoins, étudier les emplois du temps et les déplacements de tous les proches de la famille, identifier les numéros de mobile suspects qui auraient borné dans les parages, visionner les images enregistrées par la municipalité et les commerçants alentour. Les informations étaient partagées en temps réel sur le serveur. Un dernier atelier était en cours de constitution, chargé de scruter une éventuelle fuite sur les réseaux sociaux et de passer au crible les commentaires adressés à Mélanie Claux au cours des derniers mois.

La Crime avait été saisie pour sa force de frappe. Au-delà de sa capacité à mobiliser plusieurs dizaines d’enquêteurs en une nuit, elle rassemblait des experts dans tous les domaines. À huit heures du matin, les chefs de section, le chef de groupe, son adjoint et sa procédurière furent convoqués dans la salle de crise, attenante au bureau du patron. Chacun prit place autour de la longue table. Au fond de la pièce, une dizaine d’écrans transmettaient en temps réel des images de la ville.

Lionel Théry, le directeur de la Brigade, salua rapidement l’assemblée. L’humeur n’était pas à la digression. La fermeté de son ton, ses gestes, le pli creusé au milieu de son front, tout indiquait l’état de stress dans lequel il se trouvait. Chaque minute était précieuse et ils n’avaient droit à aucun faux pas. La moindre erreur d’appréciation les enverrait dans le mur. La disparition d’un enfant, au-delà de la charge émotionnelle qu’elle contenait, avait une répercussion médiatique majeure, dont le pouvoir de nuisance pour l’image de la police judiciaire avait été maintes fois observé. La vie d’une petite fille de six ans était en jeu. De haute lutte, ils avaient négocié, jusqu’à nouvel ordre, le silence de toutes les rédactions. Combien de temps durerait cette trêve, il l’ignorait, mais pour l’instant ils avaient la chance de travailler sans une horde de journalistes agglutinés sous leurs fenêtres. Un collègue de la Brigade de recherche et d’intervention avait passé la nuit chez les parents et resterait à demeure pour gérer les contacts éventuels avec les ravisseurs. Celui-ci serait rejoint dans la matinée par une psychologue, chargée elle aussi d’accompagner Mélanie Claux et son mari.

Pour conclure, le directeur rappela les principes de la gestion de crise : collecter un maximum d’informations, les analyser et les partager. Il insista sur ce dernier mot en détachant les syllabes : les guéguerres entre groupes ou entre flics le rendaient fou. Un point d’étape toutes les deux heures permettrait d’ajuster les priorités.



Les grands axes d’enquête étaient posés. Cédric Berger regarda Clara, par un échange imperceptible recueillit son assentiment, et prit le relais pour résumer les premières constatations établies la veille.

— La résidence comporte deux accès : un accès piétons et un accès véhicules. Le premier se trouve a priori dans l’axe d’une caméra municipale. Une réquisition a été faite pour visionner les bandes, on devrait pouvoir les voir sur place dans la journée. En revanche, l’accès des véhicules, qui ne donne pas dans la même rue, n’est pas couvert par la vidéosurveillance. La première caméra est à trois cents mètres et orientée de l’autre côté. Il faut disposer d’un bip pour entrer dans le parking, lequel se situe sous le bâtiment A et communique avec les caves et le local poubelles. Il ne comporte que quarante places, pour quatre-vingt-cinq logements dans la résidence. Malheureusement, le système ne garde en mémoire ni les entrées ni les sorties. Le gardien nous fournira dans la journée la liste des résidents qui bénéficient actuellement du bip. Je vous rappelle qu’un certain nombre d’éléments trouvés sur place ont été mis sous scellés hier soir, le principal étant le doudou de la petite, découvert à l’extérieur, à proximité de l’aire de jeux. Les plans de la résidence, du jardin, des caves, du parking et des rues alentour, dressés par Clara, sont disponibles sur le serveur. En ce qui concerne les premiers témoignages, une des voisines dit avoir entendu un enfant appeler à l’aide en fin de journée. Nous avons recueilli ces éléments hier soir, elle est convoquée ce matin pour une audition. Mélanie Claux était chez elle, fenêtre ouverte, et dit n’avoir rien entendu. Le père était en formation à Lyon, il est rentré à 23 h 55, nous sommes en train de vérifier son emploi du temps.

Il marqua une courte pause, mesurant l’attention exceptionnelle de son auditoire, puis reprit :

— Une équipe y retourne ce matin pour terminer l’enquête de voisinage. Un certain nombre de convocations ont déjà été laissées hier et plusieurs voisins seront entendus ici dans la journée. On s’oriente pour l’instant vers l’hypothèse d’un enlèvement en voiture, dans le parking. C’est là qu’on perd la trace de la petite, après un passage confirmé par le local poubelles. Puisque personne ne l’a vue sortir, il n’est pas exclu qu’elle soit séquestrée dans la résidence. Le gardien et sa femme sont convoqués ici dans la matinée. On veut tout savoir. Qui est ami avec qui, qui en veut à qui, les querelles de clocher, les vieilles histoires pas réglées, les jalousies et les mesquineries. Les auditions du petit Sammy et de tous les enfants présents lors de la partie de cache-cache auront lieu dans la journée au quatrième étage et seront menées par nos collègues de la Brigade de protection des mineurs. Par ailleurs, nous n’avons eu aucun mal à trouver l’adresse IP de l’auteur du message mentionnant un deal à venir, adressé à 21 h 30 à Mélanie Claux via un compte Instagram sous pseudo et apparemment récent. Il s’agit d’un garçon de quinze ans qui habite dans la résidence. Une équipe est partie il y a un quart d’heure pour l’interpeller et perquisitionner à son domicile. Je vous avoue que dans le contexte, cela me paraît un peu simple.

— Les complices sont peut-être ailleurs, intervint l’un des chefs d’atelier.

— J’y crois moyen. Si c’est le cas, on n’a pas affaire à des grands professionnels. Par ailleurs, Clara a fait une réquisition au parquet pour mettre les mobiles des deux parents de Kimmy Diore sur écoutes.

Cédric se tourna vers Clara pour voir si elle avait des éléments à ajouter, mais avant qu’elle ait pu lui répondre, Lionel Théry reprit la parole pour conclure.

— Bien. On se retrouve ici dans deux heures pour un nouveau point.

Un murmure d’acquiescement se fit entendre, l’air du couloir entrait déjà par la porte lorsque Clara prit la parole.

— Qui regarde les vidéos ?

Cédric Berger observa sa procédurière avec perplexité.

— Tu veux dire les commentaires ? On vient de dire qu’on a une équipe…

— Non, interrompit-elle. Je veux dire les vidéos elles-mêmes. Ce qu’ils font sur YouTube qui les rend si riches et si célèbres. Et pourquoi ça marche…

Cédric Berger n’était pas du genre à se laisser prendre au dépourvu.

— Ben toi. T’envoies tes scellés et tu t’y mets. Et n’oublie pas de nous dire s’ils parlent correctement français !

À un autre moment, ils auraient tous ri et Clara aussi.





Dans cet entre-deux où elle avait passé le reste de la nuit, pas même une somnolence, non, tout au plus un engourdissement, des images de sa fille s’étaient succédé. Et chaque fois que Mélanie se sentait basculer dans un état qui ressemblait à un assoupissement, un sursaut de terreur – courte décharge d’adrénaline dix fois répétée – la rappelait au réel. Kimmy avait disparu. Pourtant, vers cinq ou six heures, à la faveur d’un somnifère périmé retrouvé dans l’armoire à pharmacie, elle avait fini par dormir une heure, peut-être un peu plus.



Dans cet entre-deux, parmi les moments qui lui étaient revenus avec une précision terrible, comme si la peur lui offrait un accès inédit au souvenir, il y avait ce jour où Kimmy avait appris à regarder la caméra. À l’époque, Mélanie tournait encore dans son salon. Elle avait expliqué à Kimmy que pour faire comme les dames de la météo, il fallait regarder l’objectif. Ce n’était pas facile, pour une si petite fille, de comprendre qu’elle devait fixer la caméra plutôt que sa mère, même quand elle répondait à ses questions, et qu’elle donnait ainsi au spectateur le sentiment qu’elle s’adressait à lui. Car il fallait que chaque enfant, chaque adolescent, penché sur sa tablette ou devant son ordinateur, puisse imaginer que Kimmy et Sammy entretenaient avec lui une relation unique. Avec le souci de bien faire, Kimmy s’y était reprise à plusieurs fois avant d’être capable de maintenir son regard au bon endroit. Quand ses yeux s’égaraient, Mélanie agitait la main pour attirer son attention et, d’un geste, désignait l’objectif. Bientôt, après quelques hésitations, Kimmy avait intégré la contrainte. En quelques jours, c’était devenu un automatisme auquel elle ne pensait plus. Elle apprenait si vite. Au début, Mélanie n’apparaissait pas dans les vidéos. Elle guidait ses enfants, les questionnait, interagissait avec eux, mais ne montrait pas son visage. Kimmy était si sérieuse, si concentrée. Elle s’appliquait pour apprendre les textes et recommençait plusieurs fois s’il le fallait. Elle voulait lui faire plaisir. Elle voulait que sa mère la félicite.

Quelques semaines plus tard, un soir, Kimmy lui avait demandé :

— Et toi, pourquoi tu ne viens pas devant, avec nous ?

Mélanie avait souri puis s’était approchée d’elle.

— Parce que c’est toi la plus jolie, ma chérie.

Kimmy, soucieuse, avait insisté.

— Tu as peur ?

— Non, pas du tout, peur de quoi ?

— D’être enfermée.

— Enfermée dans quoi ?

Kimmy montra l’écran du doigt. Que voulait-elle dire au juste, Mélanie l’ignorait. Sa fille avait toujours eu beaucoup d’imagination et il n’était pas rare qu’elle fasse des cauchemars.

— Mais non, enfin, ma chérie, personne n’est enfermé dedans.



Un autre jour, alors qu’elle s’apprêtait à tourner une vidéo où Kimmy devait découvrir, face à la caméra, les nouvelles poupées Dolly Queens, Sammy s’était mis à pleurer parce qu’il ne participait pas à l’enregistrement. Il était inconsolable. Kimmy, bouleversée de voir son frère si triste, lui avait proposé d’ouvrir les boîtes à sa place et même de choisir face à la caméra quelle poupée était la plus belle. Sammy s’était calmé, heureux de jouer un rôle, mais Mélanie avait dû refuser : la marque avait clairement exigé que les poupées soient découvertes et montrées par une petite fille. Alors Kimmy s’était approchée de son grand frère et l’avait entouré de ses bras, comme l’aurait fait une mère.



Pourquoi ne lui revenaient que ces moments mélancoliques, quand il y en avait tant d’autres où ils avaient ri ? Car en réalité, depuis quatre ans, ils s’amusaient comme des fous. Happy Récré était le cadeau qu’elle avait offert à sa famille. Un cadeau qui avait illuminé leur vie.



Vers sept heures, alors que le jour pointait, Mélanie se leva et se dirigea doucement vers la chambre de son fils. Elle découvrit Sammy, allongé sur le dos, les yeux grands ouverts et le drap remonté jusqu’au menton. Elle s’approcha du lit, s’agenouilla sur la moquette et caressa son front. Le visage du garçon sembla se détendre sous sa paume.



Mélanie n’osait pas parler, de peur que sa voix ne trahisse son inquiétude.

— Tu crois que Kimmy va revenir ?