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My Rules (French Edition)

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Que la chasse commence.
Catégories:
Année:
2020
Editeur::
Editions addictives
Langue:
french
ISBN 13:
9791025749883
ISBN:
B08G548689
Fichier:
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Big Little Secret


Une journée horrible aux urgences couronnée par la découverte de son mec au lit avec une autre… Mia voit rouge et plaque tout.

Adieu le Texas, bonjour Los Angeles ! Un peu infirmière, un peu serveuse, mais surtout danseuse, avec une seule règle : pas de prise de tête !

Seulement, elle n’avait pas prévu de tomber sur Adam. Le rockeur sexy appartient à son passé… et ça aurait été plus simple qu’il y reste !

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Campus Affair


Matt est insolent, sexy, il se fout des règles et des convenances… Et il est déterminé à séduire Sarah.

Mais Sarah refuse de céder. C’est interdit et surtout, cela pourrait lui coûter son avenir !

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Hope arrive à New York pour être enfin libre. Pour elle qui a si peu d’expérience, c’est le début d’une vie qu’elle espère exaltante.

De son côté, Arthur vit à cent à l’heure, il passe d’une fête à l’autre et se retrouve plus souvent en rendez-vous aux quatre coins du monde que dans son loft.

Une colocation à deux ? Ils n’ont pas grand-chose en commun mais ne sont pas supposés se croiser souvent, alors quand l'opportunité d'une colocation se dessine, ils disent oui ! Sauf que les choses ne se déroulent pas vraiment comme prévu.

Après une rencontre pour le moins fracassante, ils vont devoir cohabiter en essayant de ne pas s’entre-tuer… ni se sauter dessus ! Et ce n’est pas gagné. Entre les mensonges et les secrets bien gardés, la survie ; en colocation s’annonce houleuse !

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Crazy Wedding


Mariage bourrés, mariage… raté ?

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Pourtant, Maxence, le frère de Nathaniel mais aussi le meilleur ami d’Emma, les veut comme témoins à son mariage. Et il suffit d’une nuit à Vegas pour que les deux ennemis se retrouvent nus dans le même lit, une alliance au doigt, une sacrée gueule de bois, une sextape… mais aucun souvenir de la cérémonie !

Et au milieu de tout ça, il y a un mariage à organiser… Ça promet !

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Lost Soldier


Ex-militaire, blessé, dangereux : Deacon n’a plus confiance en rien ni personne.

Les femmes, c’est comme l’alcool : un moyen de passer le temps et d’oublier pendant quelques heures.

Et quand il est obligé de bosser comme bénévole dans un refuge pour pitbulls, il voit rouge. Laver des cages et promener des bestioles, très peu pour lui !

Sauf que Sawyer, sa patronne, refuse de le laisser se défiler. Elle est têtue, lumineuse, aussi grande gueule que lui…

Et elle pourrait bien lui redonner goût à la vie.

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		Anita Rigins





MY RULES





Playlist


		1 – « Two Evils », Bastille

		2 – « You’re Somebody Else », Flora Cash

		3 – « Animals », Maroon 5

		4 – « Girls Just Wanna Have Some », Chromatics

		5 – « Wolves », Sam Tinnesz

		6 – « Acoustic », Billy Raffoul

		7 – « California Halo Blue », Awolnation





Je dédie ce livre à chaque personne qui est tombée ou qui tombera un jour. Battez-vous. Vous vous relèverez. On a tous une part de guerrier en nous. La vie nous donne des combats, à nous de lui montrer qu’on peut les gagner.

		Mais surtout, je dédie ce livre à toutes les victimes de violences qui ont essayé de parler, mais que l’on n’a pas crues ou que l’on a refusé de croire.





		Prologue


		T-J

		Des années plus tôt





		Aujourd’hui, j’ai fait mon premier match de baseball. Le coach a dit que j’avais encore des progrès à faire, mais que c’était pas mal pour un gamin de 7 ans.

		C’est bien, non, « pas mal » ?

		Papa m’a dit que oui ! Il criait dans les tribunes, m’encourageant pour que je sois le meilleur. J’ai fait comme à la télévision, j’ai pensé très fort à Alex Rodriguez pour faire comme lui.

		Je sais qu’il ne faut pas le dire à papa, mais mon équipe préférée, eh bah c’est les Yankees ! Ils sont si rapides ! On dirait une fusée qui va méga super vite dans l’espace !

		Papa se gare devant la maison et je descends aussitôt. Maman avait promis qu’elle ferait des cookies pour quand je rentrerai. Mais pas n’importe quels cookies ! Des cookies aux pépites de chocolat ! Mes préférés.

		Je cours vers la porte d’entrée et mon père me suit. Il n’arrêtait pas de sourire pendant le match, mais maintenant, il regarde son téléphone et il a l’air très en colère. J’aime pas quand papa est en colère… Ça me fait peur. Il crie toujours très très fort…

		Maman ouvre la porte d’entrée devant moi et se penche dans ma direction. Ses yeux, verts comme les miens, s’ouvrent en grand en voyant toute la terre qui tache mes vêtements.

		– Salut, mon beau garçon. Tu as gagné ?

		Elle frotte mes mèches claires et je fais la grimace. J’aime pas non plus quand on me touche les cheveux. À l’école, je le fais aux filles pour les ennuyer, mais c’est pas cool quand on me le fait à moi. En plus, je suis plus un bébé. Et se faire toucher les cheveux, c’est que pour les bébés. Du coup, je l’ignore et sautille sur place, l’eau à la bouche.

		– T’as fait des cookies ?

		Une main se pose sur mon épaule pour m’immobiliser fermement.

		– Réponds à la question que te pose ta mère, Tayron Junior.

		C’est nul quand papa ajoute le « Junior ». On a le même prénom, tous les deux, même si lui, il s’appelle Marc Tayron, donc c’est juste son deuxième prénom. Il a dit que c’est parce que je devais porter et transmettre son nom avec fierté, mais sans qu’on nous confonde.

		Mais comment on pourrait nous confondre ? Moi je suis super, super jeune ! Et lui bah… Il est vieux, quoi.

		En fait, il ne le sait pas, mais je dis à tout le monde que je m’appelle T-J. Comme ça, pas besoin de dire « Junior », beurk. En plus, Tucker, mon cousin, il dit que mon surnom il est cool.

		– On a gagné ! m’exclamé-je devant ma mère. J’peux prendre un cookie, maintenant ?

		– Seulement un, me prévient-elle.

		– Oh, ouaiiis ! crié-je avant de me libérer et d’avancer rapidement vers la cuisine, humant l’odeur du chocolat fondu.

		Miaaam !

		Je n’entends pas maman et papa dans mon dos, ils doivent sûrement discuter du match.

		Les cookies sont placés sur une grande assiette au milieu de la table. Je vérifie que personne n’est là avant d’en enfourner un premier dans ma bouche discrètement et d’en prendre un deuxième. J’espère que personne ne m’a vu !

		Je m’assieds sur une chaise en entendant mes parents arriver. Papa a l’air encore plus en colère. Est-ce qu’il a vu que j’avais mangé deux cookies au lieu d’un seul ?

		Maman le suit de près, la bouche pincée, le regard sur ses pieds. Papa s’assied sur la chaise près de moi, son portable entre les mains. Il gigote et j’ai presque envie de lui demander s’il va bien, mais je n’ai toujours pas avalé ma bouchée et quand je parle la bouche pleine, il me dispute.

		Maman, elle dit toujours qu’il ne faut pas utiliser son portable pendant qu’on mange, mais cette fois-ci, elle ne dit rien à papa. Au contraire, elle le fixe par en dessous, et elle a l’air triste. Elle ouvre le frigo et saisit une brique de lait.

		– Alors, ils sont bons ? me demande-t-elle.

		Maman sourit, mais elle a toujours l’air triste. Moi je ne comprends pas pourquoi les gens ils sourient s’ils sont tristes. Est-ce qu’on doit faire semblant d’aller bien ?

		– Ouais. Trop méga bons !!

		Elle rigole doucement avant de poser un verre près de moi. Elle commence à verser du lait dedans, mais au même instant le téléphone fixe se met à sonner contre le mur. Alors maman sursaute, et fait tomber du lait sur papa.

		– Putain de bordel de merde ! crache-t-il en se levant de la chaise.

		Je ne mange plus, je ne bouge plus. Normalement, maman me dispute quand je dis des gros mots, mais encore une fois, elle ne dit rien à papa.

		– Pardonne-moi, Marc, murmure maman dans sa direction. Je vais t’essuyer…

		Mais papa repousse sa main d’un geste brutal. Son regard est si… noir.

		– M’essuyer ?! Tu me prends pour un gosse ?!

		– No-non ! Je ne voulais pas…

		Ils échangent un nouveau coup d’œil puis papa la tire dans le couloir.

		– Eh ! Vous allez où ? Je peux venir ? demandé-je en me redressant.

		Mon père m’ignore et continue de tirer ma mère vers la chambre. Maman se retourne une dernière fois vers moi, un petit sourire rassurant sur les lèvres.

		– Va prendre un autre cookie et va regarder la télévision.

		Oh, ouais ! Un autre cookie !

		Je les laisse partir et me sers une nouvelle fois. Je commence à aller vers la télévision, mais je me rappelle que maman avait l’air de pleurer. Sourire mais pleurer. Moi je ne comprends vraiment rien aux adultes.

		Si je suis pas heureux plus tard, et bah je sourirai pas !

		J’entends un cri qui vient de leur chambre. Je cours vers le couloir, mes petits pieds frappant le sol.

		– Maman ?

		Un autre cri, j’essaie d’ouvrir la porte mais rien ne bouge. C’est fermé à clé ! Mon poing frappe le bois de la porte à plusieurs reprises.

		Après quelques secondes, la porte s’ouvre à toute volée. Mon père apparaît sur le seuil. Ses yeux brillent et sa respiration est rapide. Est-ce qu’il a pleuré lui aussi ? Non… on ne dirait pas. On dirait que… quelqu’un a fait une grosse bêtise. Est-ce que papa est en colère après maman ?

		– Va devant la télévision, m’ordonne mon père.

		Je l’ignore et essaie de regarder sur le côté pour voir ma mère.

		– Ça va, maman ?

		J’entends un petit reniflement, puis :

		– Oui mon cœur, tout va bien. Retourne dans le salon.

		Tout va bien.

		Mon père referme la porte devant moi.

		Ma mère hurle une nouvelle fois… Je plaque mes mains sur mes oreilles. Je voudrais que ce bruit disparaisse à tout jamais.

		Elle hurle comme les gens le font lorsqu’ils font face au méchant dans les films de guerre que je regarde en cachette.

		Tout va bien.

		Mais j’ai rapidement compris que non, ça n’allait pas.

		Rien n’allait. Rien n’irait.

		Parce que le méchant du film, le monstre qui hante les nuits des personnages et allait bientôt hanter les nôtres…

		C’était mon père.





		Chapitre 1 : Vivre avec ses cicatrices




		Rose



		Est-ce que vous avez déjà ressenti une douleur si forte qu’elle vous a coupé le souffle ? Une douleur qui vous a brisé de l’intérieur ? Une que vous avez essayé de surmonter, tout en sachant pertinemment que cela serait impossible ?

		Mais si, vous savez… Cette douleur qui représente une blessure qui ne sera jamais guérie. Une cicatrice qui ne disparaîtra jamais.

		J’ai ressenti cette douleur. Je la ressens toujours aujourd’hui.

		Mon père ne cesse de répéter que nos cicatrices font partie de nous. Qu’elles soient mentales ou physiques, nous ne devons pas les cacher. Nous devons vivre avec pour accepter notre passé et ne pas le laisser nous hanter.

		Je passe le bout de mon index sur la peau fine de mon poignet droit, mes yeux bleus fixant la fine marque un peu plus claire.

		Mon cul.

		Ça fait presque cinq mois que j’essaie de vivre avec mes cicatrices physiques, et un an et cinq mois que j’essaie de vivre avec toutes les autres. Et comment vous dire que ce n’est pas vraiment une réussite…

		Mais je ne vais pas laisser les mauvaises pensées me ronger aujourd’hui. Qu’elles aillent se faire foutre.

		Une main toque à la porte en bois de ma chambre et interrompt mon introspection.

		– Ouais ?

		Le battant s’ouvre et une silhouette élancée entre dans la pièce.

		– Je vais en cours, déclare Isaa, ses courtes mèches châtains volant autour de son visage de poupon.

		Je me redresse sur mon matelas et commence à récupérer les livres qui traînent aux quatre coins de la pièce.

		– Ça marche ! Vas-y, je te rejoins. Je dois faire mon sac.

		Ma meilleure amie, celle qui m’accompagne depuis le bac à sable, observe une seconde mes mèches sombres emmêlées avant d’ouvrir la bouche, mais je la coupe :

		– Et me coiffer. Je vais aussi me coiffer. Promis.

		Elle sort une seconde plus tard et je commence à m’activer, son rire résonnant dans le couloir de notre étage.

		L’un des avantages à vivre directement sur le campus, c’est de pouvoir se réveiller plus tard, sans être en retard. Enfin, en principe. Mais j’ai longuement révisé mon cours de biologie hier soir et je me suis endormie comme une loque humaine sur mes fiches, avant d’être réveillée au milieu de la nuit, en sueur.

		Qui aurait cru que les ptéridophytes pouvaient être si ennuyeux ?

		Bref, je vais finir par bel et bien être en retard, et contrairement au premier semestre de l’année dernière, quand j’habitais encore chez mon père à l’autre bout de la ville, je n’ai aucune raison de l’être.

		J’ai juste… perdu l’habitude.

		Au second semestre, ça n’allait vraiment plus, et j’avais fini par suivre les cours à distance de chez moi. Et même si depuis la rentrée, ça fait déjà plusieurs semaines que je retourne à la fac, je crois que je n’ai toujours pas réussi à m’y faire.

		Ce qui explique que je me retrouve à courir aux quatre coins de ma chambre quinze minutes avant le début de mon cours…

		Mais il faut bien que je tienne la promesse que j’ai faite à mon père. Celle d’essayer de reprendre une vie normale.

		« Je veux que tu vives, Rose. Je veux que tu profites. Que tu rencontres des gens. Je veux que tu me promettes d’essayer. »

		Ses mots me reviennent en mémoire, ma gorge se serre et je finis par attraper un pull à la volée et sortir en catimini.

		J’ai beau être née dans le Colorado et vivre à Denver depuis des années maintenant, je crois que je ne m’habituerai jamais aux températures de novembre. Nous ne sommes que le 2 et pourtant il commence seulement à y avoir un vent frais. Bon, la bonne nouvelle, c’est qu’il ne neigera pas, je pense.

		Dans le couloir, je croise d’autres filles qui sont elles aussi membres de ma sororité et je les salue poliment avant de dévaler les escaliers.

		Ça aussi, c’était pour rassurer mon père. Intégrer une sororité sympa et sérieuse, pas borderline, qui me permettra d’avoir une vie sociale « saine ».

		Isaa m’a suivie. Et entre ses blagues pourries et ses ragots, je sais qu’elle garde un œil sur moi. Elle me surveille, comme une bonne fée, ou un ange. Elle ne me laissera pas tout gâcher une nouvelle fois.

		Je sais qu’elle irait jusqu’en enfer pour moi. Mais je ne veux pas la plonger dans les ténèbres avec moi. Pas elle.

		On est donc les deux nouveaux membres des Pure Spirit. Cette sororité, assez stricte sur les bords, n’est peut-être pas à l’image des autres bandes du campus où la démesure et les excès règnent, mais finalement, ça me va très bien. Pas de soirée le jeudi soir, pas de concours de T-shirts mouillés, juste quelques activités avec des associations. Déjà que je déteste être entourée de trop de monde dans un amphi bondé, alors je n’imagine pas ce que ce serait à des soirées débridées…

		Je presse le pas alors que je longe le campus, marchant du plus vite que je peux en prenant connaissance des deux appels de mon père. Une partie de moi hésite à le rappeler. Je sais qu’il est réveillé. En réalité, lui comme moi ne dormons que très peu. On fait semblant, on se dit que tout va bien.

		Mais la nuit…

		La réalité refait surface.

		Lorsque toutes les lumières sont éteintes… Les monstres sont libérés de leurs cages et cherchent à griffer jusqu'au sang nos esprits déjà meurtris.

		Mais finalement, j’ignore ses appels, pas assez en forme pour avoir une vraie discussion avec lui.

		Et surtout très à la bourre…

		Je reprends ma route, trottinant presque pour ne pas arriver en retard à mon cours de biophysique. S’il y a bien une chose en laquelle j’ai confiance, c’est la science.

		Cette deuxième année d’études de biologie va être difficile, mais je suis prête à relever le défi. Je ne laisserai rien ni personne se mettre en travers de mon chemin.

		Soudain, j’entends des cris à quelques mètres de là, devant le bâtiment C. Deux mecs, deux bruns que je ne connais pas, une casquette à l’envers sur la tête, sont debout sur des tables, devant plusieurs étudiants suspendus à leurs lèvres. L’un des deux agite quelque chose dans les airs, et je me retiens de lever les yeux au ciel en découvrant de quoi il s’agit : un stupide masque de loup.

		– C’est comme ça que naissent les légendes ! On est des putains de légendes ! braillent-ils alors que je m’approche du bâtiment.

		– Ouais ! s’exclame un autre mec en levant le poing dans sa direction.

		Certains prennent leur fraternité un peu trop à cœur, si vous voulez mon avis… surtout les membres de la Meute.

		La Meute… La fraternité la plus influente et la plus délurée de la faculté de Denver, et accessoirement celle qui abrite les rois de l’excès, qui n’ont aucune limite. En intégrant cette université il y a un an et demi, j’ai entendu tous les bruits de couloirs possibles et imaginables sur leur groupe.

		En gros, ces mecs puent le danger et se prennent pour une meute de loups. Débile, non ?

		Et pourtant, les trois quarts des étudiants du campus rêvent de les rejoindre…

		L’année dernière, pendant qu’ils recrutaient leurs nouveaux membres, toute cette histoire a tourné au vinaigre. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé… mais une nuit… l’un d’entre eux a été arrêté, tandis qu’un autre s’est suicidé. Très peu de monde connaît les détails de cette sordide affaire, et la Meute fait en sorte qu’aucune information ne fuite. J’ignorais s’ils avaient accueilli d’autres membres en septembre de cette année, mais apparemment, si.

		– C’est qui le titan ?! crie le mec à la casquette retournée.

		– Moi ! lui répond le type au poing levé avant de frapper sa poitrine.

		Cette fois-ci, je ne peux m’empêcher de lever mes yeux au ciel.

		Une vraie secte…

		Je déboule dans le bâtiment C quelques minutes plus tard. Heureusement pour moi, j’ai cinq minutes d’avance. Je commence à marcher dans le couloir de droite, priant pour que les W.-C. près de ma salle soient libres, quand la porte des toilettes des hommes s’ouvre d’un coup.

		Une immense masse jaillit et manque de me renverser au passage. Incapable de bouger, je cligne des yeux plusieurs fois en tentant de comprendre ce qui se passe.

		Des coups. Des poings qui volent. Des grognements masculins.

		Deux types sont en train de se battre et ont failli m’écraser sur le passage, comme si j’étais un vulgaire insecte.

		Je me décale et me colle au mur opposé tandis qu’un poing passe à quelques centimètres de mon visage. L’un des deux a failli me frapper en essayant d’atteindre son adversaire.

		Oh. Mon. Dieu. Je suis en plein règlement de comptes.

		Le plus grand des deux, un type imposant aux cheveux clairs, épingle brutalement l’autre gars contre le mur près des toilettes, pressant son avant-bras contre la trachée de ce dernier. Un bruit d’étouffement me parvient aux oreilles.

		– On ne s’attaque pas à plus faibles que soi, putain, crache-t-il d’une voix rauque.

		Sa voix me dit quelque chose, mais je n’arrive pas à l’identifier et de là où je me tiens, je ne vois pas son visage. Il finit par relâcher son emprise sur l’autre gars avant de le coller à nouveau brutalement contre la pierre, dans un bruit sourd qui me fait grimacer.

		C’est à ce moment-là que je remarque un troisième étudiant qui sort des toilettes, le teint pâle et l’air complètement traumatisé. Je l’entends balbutier un petit « merci » à l’intention du blond, puis il déguerpit aussitôt.

		– Si tu veux te battre, tu viens me voir moi, reprend le grand blond, et je serai ravi de t’exploser, compris, Roy ?

		L’autre balbutie quelque chose entre ses dents en essayant de se libérer, en vain. Il est moins musclé et j’ai l’impression que le plus grand va le briser en mille morceaux.

		Des psychopathes. Ces mecs sont des psychopathes !

		Et plus ils seront loin de moi, mieux je me porterai… Je commence à m’éloigner du mur, voulant me tirer d’ici, mais le grand blond relâche l’autre type et se tourne vers moi, la mine sombre.

		La première chose que je remarque, c’est la tache de sang au niveau de sa lèvre inférieure, qu’il essuie négligemment du bout des doigts. Mes yeux remontent le long de sa courte barbe avant de se poser sur ses iris verts, entièrement focalisés sur moi. La mine sauvage qu’il arborait se transforme peu à peu tandis que l’inquiétude prend place sur ses traits.

		Son visage se fait beaucoup plus avenant.

		– Tu vas bien ?

		Enfin, je le reconnais.

		T-J. L’un des principaux membres de la Meute.

		Si vous pensiez que la Meute avait mauvaise réputation… Laissez-moi vous présenter l’une de ses têtes d’affiche.

		– Ho ? reprend-il en faisant un pas vers moi, je te parle, ça va ?

		D’autres taches de sang parsèment son jean brut. Il lève ses doigts ensanglantés dans ma direction et la peau brûlante de son index frôle ma joue. Je ressens comme une décharge électrique. Je fais un bond en arrière et relève mes deux mains devant moi pour qu’il ne s’avance pas davantage.

		– Ne m’approche pas ou je hurle ! m’exclamé-je entre mes dents serrées.

		Je sais que je réagis comme une poule mouillée, mais c’est plus fort que moi. Sa proximité, la vue du sang, toute cette violence… c’est trop pour moi.

		Il me fixe, perplexe, comme si ma réaction le déstabilisait. Alors que ce mec était en train de détruire le visage d’un autre gars juste en face de moi ! Les gens ont raison, les membres de la Meute sont tous tarés. Il n’a pas le temps de prononcer un mot de plus que je fais demi-tour et m’éloigne en courant, priant pour rejoindre ma salle au plus vite.

		Ouais, je suis une poule mouillée. Mais si ça peut me tenir éloignée de types comme lui, c’est tout aussi bien.





		Chapitre 2 : Gueule de bois et autres tracas


		T-J



		Profondément endormi, je sens un truc humide et chaud remonter le long de mon épine dorsale.

		Une langue.

		Je pousse un grognement et m’étale un peu plus sur le matelas, à plat ventre.

		C’est quoi ce bordel ?

		La seule chose à laquelle je peux penser, c’est que ma tête tourne. Beaucoup trop.

		Un petit gloussement féminin me répond, une bouche se plaque contre mon oreille et un souffle tiède frappe ma peau.

		– Miam… Enfin réveillé, T-J ?

		Ce que j’aime avec Hannah, c’est qu’elle ne pose jamais de questions sur ce qui se passe dans ma foutue tête. Je ferme complètement les yeux puis pousse un soupir avant de me retourner et de me laisser tomber sur le dos, le temps d’émerger peu à peu. Je frotte mon visage de mes deux mains, dans l’espoir d’arrêter mon cerveau de tourner dans tous les sens.

		J’ai une putain de gueule de bois.

		Je bâille à m’en décrocher la mâchoire et presse mes paupières avant de les ouvrir. Aussitôt, ma lèvre inférieure me tire, et je ne peux que me rappeler ce qui s’est passé hier matin, l’enfoiré qui a essayé de faire le malin avec moi avant qu’on se batte…

		Et qu’on ne manque d’écraser une petite étudiante par la même occasion. Un regard bleu et franc revient me hanter.

		Je le chasse aussitôt.

		Pourquoi je repense à son regard de biche effaré, putain ?

		Et son regard hargneux quand elle m’a hurlé de ne pas l’approcher…

		Hannah, complètement nue, est penchée vers moi, un air diablotin sur le visage. Elle remet une mèche blonde derrière son oreille et il me faut une minute pour me rappeler des détails d’hier soir, mais impossible de me souvenir de tout.

		La seule chose dont je me souviens clairement, c’est que sa bouche sur ma queue était incroyable. Oh, ouais, on s’est bien amusés.

		– Miam, murmure-t-elle à nouveau en se penchant vers moi, fixant effrontément mon érection matinale.

		Je ne me rappelle même pas qu’on ait fini dans mon lit. Habituellement, on s’arrête au canapé et personne ne vient dans ma chambre. Mon portable sur le sol – comment est-il arrivé là ? – se met soudainement à sonner.

		Je m’apprête à l’ignorer, mais en découvrant le prénom de mon cousin sur l’écran, je pousse un juron et me penche vers le sol, essayant de ne pas me casser la gueule. Je me sens comme une merde, et j’ai vraiment besoin d’une douche brûlante à cet instant.

		– Attends, ordonné-je à Hannah avant de décrocher en me rallongeant. Ouais ?

		– Où est-ce que tu es, trou du cul ? marmonne Tucker dans le combiné.

		C’est officiel, mon cousin est pire qu’une mère poule.

		– Et si tu regardais entre les cuisses de ta copine, voir si j’y suis ?

		Un rire rauque me parvient pour toute réponse, car il sait à quel point sa copine, Iris, ne m’attire pas sexuellement. J’aime la taquiner, mais je ne la verrai jamais comme autre chose qu’une amie, et la femme qui compte pour lui.

		Il est allé en enfer pour elle. Est-ce que ce n’est pas la plus belle preuve d’amour qui existe ?

		Non pas que je croie en l’amour. La seule chose que je sais, c’est que ce putain de sentiment peut ruiner des vies. Hors de question d’aller en enfer pour une nana. Je n’irai que pour ma famille.

		– Sérieux, on devait se voir avant le début des cours, reprend mon cousin. T’es où ?

		C’est ma dernière année de cours, plus que quelques mois et quelques centaines de matins interminables, et je pourrai rester couché jusqu’à pas d’heure.

		Désormais bien réveillé, je m’assieds au bord du lit et me frotte la nuque, comme si ça allait m’aider à décuver.

		– Je viens de me réveiller, arrête d’agir comme une petite amie hystérique, marmonné-je à Tucker avant de raccrocher et de jeter mon portable sur le matelas.

		Fait chier. Je masse mes tempes douloureuses tandis que les souvenirs d’hier soir déboulent dans mon cerveau. La Meute a organisé une immense fête sur le campus, et c’était mon idée. Et quand on organise une soirée, le seul mot d’ordre est : pas de règles. Ça part généralement en débauche totale, et il me semble que c’était le cas hier soir.

		La Meute, certains pourraient la voir comme une simple fraternité qui règne sur la fac de Denver. Beaucoup pensent qu’on est simplement une bande de sales cons qui organisent les soirées les plus déjantées… Et d’un côté, ils n’ont pas tort. Mais c’est beaucoup plus que ça. Les personnes qui me sont les plus chères, ma famille de cœur, se trouvent parmi ses membres.

		Hannah se redresse et s’arrête face à moi, ses deux seins exhibés juste devant mon visage.

		– On dirait bien que la fête est finie…

		J’ignore sa nudité mais lui souris néanmoins, me relève et fixe les draps froissés et les emballages de capote qui traînent au sol. Il semblerait que oui…

		– Ouais, il est temps de rentrer chez toi, ma belle.

		Je passe près d’elle et termine par un :

		– Il y a sans doute du café préparé par mon colocataire dans la cuisine.

		Ne pas être un connard. Ma mère a tenté de m’inculquer certaines valeurs depuis mon plus jeune âge, et j’essaie de m’y tenir. La plupart du temps, du moins.

		– Et si je te rejoignais sous la douche ? Ou qu’on allait déjeuner ensemble, quelque part ?

		Je m’immobilise sur place. Je n’aime pas du tout l’espoir que j’entends percer à travers ses mots. Ça fait plusieurs fois qu’on couche ensemble, et au petit matin, chacun retourne chez soi. Hannah couche avec d’autres mecs, et je couche avec d’autres nanas. On n’est rien, elle et moi. Mais je commence à comprendre qu’elle s’attend à autre chose.

		C’est mort…

		Je vais devoir la stopper dans ses pensées immédiatement.

		– Tu m’fais quoi, là ?

		Je me retourne vers elle avant de croiser mes bras sur mon large torse.

		– Peut-être qu’on pourrait se voir en dehors du lit… suggère-t-elle en s’avançant vers moi, ses yeux vagabondant partout.

		Je n’aime pas son regard, comme si elle cherchait des indices pour tenter de percer ma carapace. Cette chambre, c’est mon intimité. Ses mots me font tiquer.

		– Nous voir en dehors du pieu ? Non Hannah, pas moyen. On baise ensemble et on rentre chez nous. C’est ma règle.

		Elle lève les yeux au ciel.

		– Ça va, T-J, arrête de monter sur tes grands chevaux. Je sais que tu ne veux pas de nana, et je ne veux pas de mec. Y a trop de propositions sur le campus pour ça. Bref, laisse tomber.

		Je préfère ça. Mais honnêtement, je crois que c’était la dernière fois qu’on prenait du bon temps ensemble.

		Soudain, elle tend sa main vers le carnet noir usé sur ma table de nuit, un air intrigué sur le visage. Mon cœur loupe un battement.

		– Non !

		Face à mon ton sérieux, elle commence à bougonner dans sa barbe avant de se rhabiller peu à peu.

		– Quoi ? Y a un secret d’État dedans ? Qu’est-ce que tu caches, beau gosse ?

		Pour toute réponse, je lui réponds par un petit sourire.

		Les secrets, j’en ai plein. Et je ne laisserai jamais les gens les découvrir. Nous dévoiler aux autres nous rend faible. Et un jour, ils utiliseront cette faiblesse contre nous.

		Je ne veux pas être faible. Je l’ai déjà trop été.

		Je ne laisserai aucune fille rentrer dans ma tête. Je donne mon corps, mais c’est tout.

		Je me dirige vers la salle de bains, toujours nu et je l’ignore désormais.

		– À plus.

		– T’es pas drôle ! me lance-t-elle avant de soupirer.

		Lorsque je sors de la douche quelques minutes plus tard, vêtu d’un jean et d’un simple T-shirt gris, ma chambre est désormais déserte et un léger parfum floral envahit toujours la pièce. Cette odeur agressive me fait froncer le nez et je ne tarde pas à quitter ma chambre pour rejoindre le salon.

		Mon colocataire, Sam, est également l’un de mes meilleurs potes, et celui qui m’a aidé à organiser la soirée hier soir. Et si j’en crois son dos voûté et ses yeux à moitié explosés qui fixent sa tasse de café sans la voir, il est dans le même état que moi.

		– Salut mec, lancé-je en remplissant à mon tour une tasse.

		Je déteste le café noir, mais y a rien de mieux pour me bouger le cul. Pour toute réponse, il grogne quelque chose et je retiens un sourire. Depuis qu’on s’est installés en colocation il y a peu, au nord du campus, je ne crois pas l’avoir déjà entendu me répondre un vrai « bonjour » à huit heures du matin. J’aurais pu rejoindre une grande maison de plusieurs étages que partagent des potes, mais j’ai préféré le calme du coin.

		Enfin… quand je dis « calme »… ce n’est peut-être pas vraiment le mot adéquat.

		En tout cas pas quand les loups sont dans les parages…

		Je m’apprête à poser ma tasse vide dans l’évier mais interromps mon geste en découvrant un reste de poudre blanche sur la table.

		– Putain Sam, dès le matin ?!

		– Arrête de te prendre pour ma mère, marmonne-t-il en se redressant.

		Je fixe les traces de griffures sur son dos nu tandis qu’il s’éloigne vers le couloir.

		– Je dis ça pour toi, alors arrête de jouer au con. Tu vas te faire virer de l’équipe de baseball si tu continues à sniffer autant qu’une pute à crack.

		Je pourrais ajouter que je suis inquiet pour lui, parce qu’il consomme de plus en plus ces derniers temps, et que je n’ai pas envie de le perdre comme j’ai perdu d’autres personnes chères à mon cœur. Sam se stoppe et se tourne vers moi, ses cheveux bruns complètement emmêlés.

		– Et moi, je te rappelle que tu t’es barré de l’équipe. Alors arrête de me faire la morale.

		Tous ceux qui ne sont pas au courant du bordel que représente ma vie pensent que c’était pour me consacrer aux soirées et à mes cours. En réalité, c’est parce que je voulais couper tout lien avec mon géniteur. J’ai mis du temps, mais j’y suis arrivé. C’est peut-être stupide. Mais toucher une batte, assister à des compétitions, me rappelait sans cesse toutes les fois où il m’accompagnait le week-end pour me voir jouer. Ses petits sourires et son attitude de père de famille honorable en public, alors qu’il n’était qu’une représentation du plus fidèle disciple du Diable en privé.

		Donc ouais, sur un coup de tête, j’ai abandonné le jeu.

		Parfois ça me manque, de frapper de toutes mes forces et de laisser libre cours à ma rage. Mais à vrai dire… le sexe est un merveilleux moyen d’évacuer la pression.

		Je ne trouve rien à ajouter et laisse Sam s’éloigner.

		Je jette un œil à mon portable. Ouais je devais traîner avec Tucker avant le début des cours. Mais ça sera pour une autre fois. Là, je dois passer quelque part.



		***



		Trente minutes plus tard, j’arrive devant la maison de ma mère, dans laquelle j’ai habité toute mon enfance. J’ai toujours vécu à Denver. J’ai fait les quatre cents coups ici, et même si une partie enfouie en moi rêve de découvrir le monde, je crois que je ne pourrai jamais quitter définitivement la ville.

		Comme toutes les maisons de la rue, la nôtre est grande, faite de pierres blanches, avec un jardin parfaitement entretenu. Mais les autres foyers ont-ils vu passer autant d’horreurs que le mien ?

		Je ne crois pas.

		D’un mouvement souple, je retire mon casque et descends de ma Ducati noire que je viens de garer le long du trottoir.

		Ce n’est pas le modèle le plus récent, mais je l’ai payé à la sueur de mon front en retapant voitures et motos. J’ai travaillé pendant des mois, en plus du baseball qui me prenait pas mal de temps, pour me l’offrir. À mes 21 ans, la part de mon héritage qui m’était réservée a été débloquée. J’ai pu arrêter de travailler, même si retaper des bolides reste un truc que j’apprécie.

		Alors que j’avance dans l’allée, je sens sur mon corps le regard d’une voisine d’une quarantaine d’années. Je tourne la tête vers elle et lui fais un petit clin d’œil sous son regard choqué, puis rejoins l'entrée.

		Une minute plus tard, je passe le seuil de la cuisine, une délicieuse odeur de bacon envahissant mes narines. Je pose délicatement mon casque sur l’étagère de droite.

		Dos à moi, ma mère casse un œuf dans une poêle brûlante. Une envie de meurtre m’assaille quand je constate à quel point elle a maigri ces dernières années. Je sais qu’elle est en train de reprendre du poids, mais voir ses os ressortir sous sa robe me donne envie de cogner quelque chose. Ou plutôt quelqu’un.

		Je serre mes poings et inspire fortement pour tenter de me calmer. J’ai envie de hurler, mais je lui ferais peur et lui faire peur est la dernière chose que je souhaite. Elle va « mieux », hors de question que je gâche tout ça. Les premiers mois ont été difficiles, mais c’est de l’histoire ancienne.

		– Salut, dis-je d’une voix maîtrisée.

		Ma mère sursaute et ça me fend un peu plus le cœur tout en m’énervant royalement. Si mon père était en face de moi à cet instant, je ferais pleuvoir mes poings sur sa face de rat.

		J’espère qu’il ne se pointera pas ici ou je risque de commettre un meurtre.

		– Bonjour.

		Ma mère me sourit légèrement en remplissant une assiette pour moi.

		– Tu ne devais pas avoir cours ? reprend-elle. Pourquoi est-ce que tu es là ?

		Je m’assieds sur une des chaises du bar et avale aussitôt un morceau de bacon qu’elle vient de placer devant moi.

		– T’es pas contente de me voir ? Avoue au moins que j’te manque, grogné-je la bouche pleine.

		Ma mère croise ses bras de l’autre côté du bar.

		– Vu les petits yeux que t’as, j’imagine que la nuit a été difficile. Et vu l’état de ta lèvre inférieure…

		Je prends un air innocent pour toute réponse. J’avais oublié ce détail.

		– C’est super bon.

		Elle soupire, pas dupe pour un sou face à mon absence de réponse.

		– Et toi, ça va ?

		– Je suis une grande femme, mon garçon. Arrête de t’inquiéter pour moi, je vais bien.

		– Et s’il…

		– Ton père n’est pas revenu, et il ne reviendra pas. Il a quitté Denver. Les papiers du divorce ont été signés. Ça fait un an. Tout va bien. Tu n’as pas besoin de traverser la ville juste pour vérifier que tout est OK. Tu dois vivre, même si le jeune homme avec qui tu partages l’appartement a l’air d’être un ami haut en couleur aux mœurs… particulières.

		Si ma mère savait à quoi s’adonnent les membres de la Meute, je crois que les yeux lui sortiraient de la tête. Le mot « orgie » la ferait sans doute fuir en courant.

		J’avale ma bouchée, toujours silencieux.

		– Je vais bien, me répète-t-elle une nouvelle fois. Je me sens mieux. Le chemin de la guérison est long, mais il n’est plus douloureux. Je m’amuse de nouveau, Tayron. Je suis heureuse.

		Les traits de son visage sont détendus, elle a l’air sincère.

		Après une nouvelle minute silencieuse, je décide de la croire. Et puis je remarque qu’elle a un peu changé. Elle a recommencé à se maquiller, à se coiffer aussi délicatement qu’elle le faisait dans le passé.

		Pourquoi est-ce que je n’ai rien remarqué plus tôt ?

		Je me redresse, récupère mon assiette et m’apprête à jeter les restes dans la poubelle mais je m’immobilise sur place. Mes yeux tombent sur une paire de talons aiguilles de l’autre côté de la cuisine. Je me tourne vers ma mère et c’est à cet instant que je remarque les cernes sous ses yeux.

		– Tu es sortie ?

		Elle papillonne des yeux en fixant la paire de chaussures que j’indique du menton, intrigué. Mon enfoiré de géniteur a retenu ma mère dans une cage pendant des années, avant qu’elle ne parvienne à se libérer de lui. Est-ce qu’elle a décidé de voir à nouveau quelqu’un ?

		Elle finit par m’adresser un petit sourire timide.

		– En fait… oui. J’ai rencontré un homme charmant.

		Je stoppe tout mouvement et reprends doucement :

		– Depuis quand ?

		– Ça fait plusieurs mois, m’avoue-t-elle.

		Alors c’est sérieux. Du genre… vraiment sérieux. Un sentiment désagréable m’étreint la gorge. J’ai soudainement envie de tout savoir. Je veux me mesurer à ce type. Et si je découvre que c’est un enfoiré…

		Elle me coupe dans mes pensées et reprend en levant ses mains :

		– Je sais, je ne t’en ai pas parlé. Rien n’était prévu mais je… je ne sais pas. Je n’ai pas pensé à moi pendant des années, et j’ai finalement décidé, pour une fois, de me laisser aller.

		Mon Dieu. Comment ai-je pu être aussi aveugle ?

		– Je veux le voir, exigé-je d’une voix forte. Si tu sors avec lui, depuis plusieurs mois, c’est qu’il compte pour toi. Je veux le voir.

		– Arrête de me chaperonner, tu veux ? répond-elle en soupirant d’un air théâtral.

		Je ne dis rien pour ma défense, car elle a raison. Mais ça ne change rien au fait que je veux voir ce type. Et comme si elle sentait toute ma détermination, elle cède finalement :

		– D’accord.





		Chapitre 3 : Les griffes pointues


		Rose



		J’arrive dans le hall du bâtiment B et miracle, je suis à l’heure ! Isaa est en train de récupérer une bouteille de jus dans le distributeur, et râle en découvrant qu’elle est glacée.

		– Salut ! m’exclamé-je en arrivant près d’elle, reprenant difficilement mon souffle après avoir couru sur la fin du chemin pour ne pas être en retard.

		Elle sursaute et plaque une main contre sa poitrine en se tournant vers moi.

		– T’es folle ? Tu veux me faire avoir une crise cardiaque ? Je ne veux pas mourir alors que j’ai M. Derstees ce matin, il est trop sexy pour que je loupe ça.

		– Arrête de fantasmer sur ton prof, rétorqué-je, il est marié.

		– Hum… je sais, madame Je-sais-tout, soupire ma meilleure amie en penchant sa tête sur le côté. Dis-moi quelque chose que je ne sais pas !

		– D’ici les prochaines trente-deux secondes, ton corps aura produit environ soixante-douze millions de globules rouges et rejeté environ cent soixante-quatorze mille cellules de peau pour laisser place à de nouvelles cellules, dis-je en haussant les épaules.

		– Beurk, ça c’est carrément dégueu.

		Elle fixe sa montre une seconde avant d’ouvrir grand la bouche. Elle ressemble à un poisson rouge hors de l’eau et je me retiens de me moquer d’elle.

		– Mon Dieu ! Derstees va me tuer ! Me découper en morceaux et écrire un livre sur la manière dont il l’a fait ! Et t’auras pas intérêt à acheter le bouquin, ou je reviendrai te hanter, t’entends, Rose Hoffman ?!

		Je rigole franchement désormais et regarde sa silhouette disparaître dans le couloir à toute vitesse sans me laisser le temps de répondre. Je secoue la tête et succombe à la tentation d’acheter un chocolat brûlant avant d’aller en cours.

		Tandis que je glisse un billet dans le distributeur, mes yeux s’égarent sur les étudiants qui sont amassés dans le couloir. Je déteste les rassemblements de foule, t’as l’impression de te faire piétiner.

		Je maugrée dans ma barbe en découvrant un étudiant avec un masque de loup sur le visage, suivi par deux autres gars qui hurlent à la mort tout en se dispersant dans la foule.

		La Meute. Toujours elle.

		Les événements d’hier matin me reviennent. La bagarre, T-J, le poing du type qui est passé à deux centimètres de mon visage. Et l’index de T-J contre ma peau, le courant électrique qui m’a traversée sans me demander mon avis. Putain…

		Pourquoi est-ce que j’ai fui comme une lâche ? Je me suis promis d’être forte, et voilà que j’ai paniqué en voyant des doigts en sang tendus vers moi.

		Le distributeur fait un bruit bizarre et je me penche pour découvrir que ma boisson n’est toujours pas en train de se préparer, alors que mon argent ne m’est pas rendu non plus. Mince !

		Le hall commence peu à peu à se vider – à ma grande joie – et cette fois-ci c’est sûr, je suis en retard. J’essaie de récupérer mon billet, sans succès. Je frappe sur la machine du plat de la main et finalement celle-ci ne fait plus aucun bruit.

		C’est pas vrai… Je suis maudite !

		Je pousse un soupir de mécontentement et jette un œil au mur près de moi, où est accrochée une affiche que j’admire rapidement.

		Elle représente les contours d’un loup noir se cachant dans l’obscurité. Cela me fait presque froid dans le dos.

		Encore une œuvre de la Meute, accompagnée d’un message : ils organisent une immense soirée samedi soir.

		La Meute…

		Pourquoi se prendre pour des animaux ?

		Peut-être qu’ils sont en réalité tous cannibales et se bouffent entre eux ? Ou se lèchent le cul les uns les autres comme des chiens ?

		Cette pensée ridicule me fait lâcher un petit rire. Je suis sûre qu’Isaa serait d’accord avec ma théorie.

		– Qu’est-ce qui est drôle ?

		Mon rire se stoppe dans la seconde lorsque j’entends la voix masculine et puissante claquer dans mon dos, et que je la reconnais dans l’instant.

		Je refuse de céder à la panique et me tourne lentement pour faire face à la grande silhouette qui me domine. T-J est plus proche que je ne le pensais, et je n’aime pas ça. Je n’aime pas son foutu regard posé sur mon visage. J’ai un réflexe débile, celui de tirer sur les manches de mon pull, comme si j’étais plus en sécurité grâce à ce simple geste. Mais contrairement à hier, je ne fuis pas, j’affronte son regard. « Il n’est qu’un étudiant normal », je me répète plusieurs fois.

		Mais il était en train d’étrangler un autre type contre le mur…

		Mes yeux analysent rapidement ses cheveux clairs en désordre et sa courte barbe avant de tomber sur son regard posé sur moi. Je vois surtout le sang injecté dans ses yeux et je ne veux pas savoir pourquoi il est dans cet état. L’alliance de ses yeux explosés et de sa lèvre meurtrie le fait paraître encore plus dangereux. Pourtant, il me sourit aimablement d’un air taquin.

		Il attend ma réponse, les bras croisés sur son large torse.

		Est-ce qu’il m’a reconnue ? On ne s’est jamais vraiment parlés auparavant, ce n’est pas comme si on fréquentait les mêmes amis ou les mêmes endroits, mais j’ai bien l’impression qu’il se rappelle ma fuite de la veille.

		J’observe une seconde les muscles apparents de ses bras avant de me gratter la gorge. Mon Dieu, il m’a vue le reluquer, si j’en crois son petit sourire qui s’élargit. Je me redresse, bien qu’il soit toujours plus grand que moi.

		Pas bon. Pas bon du tout, Rose.

		Je jette un œil à l’image représentant un superbe loup noir.

		– Je n’ai pas le droit de rire en regardant ce dessin ? C’est un crime ?

		Je lui indique l’affiche du pouce en haussant les épaules.

		– Je l’ai dessiné, continue-t-il avec son air buté de pseudo-roi hautain.

		Il dessine ? Cette fois-ci, il n’est plus taquin, il paraît presque… vexé ?

		On s’en moque Rose, ressaisis-toi !

		Le grand blond reluque mes jambes, puis le haut de mon corps d’un air appréciateur, comme s’il me voyait pour la première fois. Et c’est sans doute le cas. Enfin, il lâche :

		– Peut-être que si tu es sage, je te dessinerai nue.

		Il est sérieux ?

		– Pour ça, il faudrait déjà me voir nue, rétorqué-je froidement.

		C’est quoi cette technique de drague à deux balles ?

		Bien entendu, je sais qu’il ne me drague pas réellement, je n’ai rien à voir avec les filles qui l’accompagnent un peu partout, mais quand même.

		– Est-ce que c’est une invitation ? demande-t-il en penchant légèrement sa tête, un air canaille sur le visage.

		– Mais pas du tout !

		Je rougis malgré moi et il pose une main sur sa poitrine, faussement blessé par ma remarque.

		– Waouh. Tu viens de briser mon petit cœur.

		– Je n’en doute pas une seconde, rétorqué-je un peu trop agressivement en essayant de masquer mes joues en feu.

		Je passe près de lui mais il me bloque le chemin. Il ne me touche pas, et pourtant je sens presque la chaleur de son corps envelopper le mien dans une espèce d’aura protectrice.

		Il semble attendre quelque chose, une réaction, tout en me fixant. Puis il murmure d’une petite voix moqueuse :

		– « Ne m’approche pas ou je hurle. »

		En reconnaissant les mots que j’ai prononcés hier, je vois rouge. Il est en train de se foutre de ma gueule.

		– Cette fois je ne hurlerai pas, je te casserai les dents ! m’exclamé-je avant de commencer à m’éloigner.

		– Tu devrais venir. À notre soirée, samedi soir.

		Je mords ma lèvre inférieure en secouant la tête. Il ne va pas me lâcher ? Je m’arrête et me tourne vers lui.

		– C’est pas du tout mon délire, et de toute façon, ma sororité organise déjà quelque chose.

		En réalité, je suis carrément en train de mentir, mais je ne vais pas lui expliquer que je panique facilement en me retrouvant collée à des inconnus, dans un endroit confiné, non ?

		Face à ce mensonge, son expression se détend un peu plus et il me fait un petit clin d’œil.

		– T’es membre des Delta ? Est-ce qu’on ne se serait pas croisés à une soirée, chérie ? Ou dans un même lit ?

		« Chérie », vraiment ?

		– Crois-moi que non.

		– Tu fais partie de quelle sororité, dans ce cas ?

		– Les Pure Spirit.

		T-J me fait les gros yeux avant d’exploser de rire.

		– Nan ? Sans blague ? T’as pas l’air d’être coincée, pourtant.

		– Pourquoi je serais coincée ? Parce que je ne fais pas partie d’un groupe aussi débile que la Meute ? Ou parce que je ne suis pas passée sur ta queue comme les trois quarts des étudiantes de la fac ?!

		Face à ma réponse, sa bouche s’ouvre mais il ne répond rien. Puis un nouveau sourire s’étire sur son visage, et je suis sûre qu’il a une réponse salace en tête. Alors je prends les devants et l’ignore en tournant les talons.

		– Ce n’est peut-être pas le mot que j’aurais dû employer. Mais je maintiens ma proposition ! Tu vas venir ?

		– On prévoit déjà quelque chose ! répété-je sans me retourner, bien décidée à faire disparaître de ma vie sa petite gueule d’enfoiré.

		– Alors, tu fuis comme hier ! crie-t-il dans mon dos.

		Je me fige. Il a raison, et ça m’exaspère d’autant plus. Je ne bouge pas, toujours dos à lui, mais je sens son regard vert peser sur ma nuque.

		– Deux fois qu’on se croise en deux jours, tu ne crois pas que le destin est en train de nous envoyer un signe ? reprend-il.

		Je tourne mon visage vers lui, la mine fermée.

		– Le destin est un sale con.





		Chapitre 4 : Plan diabolique


		T-J



		Encore une nouvelle journée, des cours, des sourires, des blagues échangées. Quelques regards charmeurs de certaines personnes. Pourquoi ai-je l’impression que tous les jours se ressemblent ?

		Je sors de mon cours de « Finance et analyse du risque » et traverse le hall du bâtiment B, cherchant mon cousin du regard.

		Je suis censé finir mon cursus cette année, puis être engagé dans une grosse boîte de la ville et brasser des milliers de dollars. J’ai rapidement appris que la sécurité financière était fondamentale.

		Mon enfoiré de père ne cessait de me le faire comprendre, si bien que malgré tout cette idée est restée gravée dans ma foutue cervelle. Pourtant, quand j’imagine mon avenir, je ne me vois pas assis derrière un bureau en train de calculer les risques et autres conneries des opérations boursières. Mais on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie.

		En passant devant ces stupides machines à café qui sont cassées – pour ne pas changer –, un petit sourire me vient. Une seule image me reste en tête.

		Celle d’une jolie brune au regard franc qui semblait me traiter de tous les noms tandis que je la taquinais tout à l’heure.

		Elle n’a pas hésité à sortir les griffes, comme si elle n’avait pas de temps à perdre avec moi. Tous crocs dehors, elle m’a littéralement envoyé chier. Il n’y a qu’une seule autre nana qui a osé me rentrer dedans ainsi : Iris, la copine de mon cousin. Mais là, c’était différent. Alors qu’Iris s’amuse à me répondre avec moquerie et assurance, la fille de tout à l’heure semblait débordée par ses propres émotions. Iris est toujours dans la maîtrise, mais elle, elle ne contrôlait rien du tout.

		Elle doit vraiment avoir une dent contre moi, pour se mettre dans des états pareils…

		Il faut dire que le jour d’avant, je crois que je lui ai fait une peur bleue. Elle m’a hurlé de ne pas l’approcher, comme si j’étais un monstre et qu’elle avait peur que je la mange.

		Comme si j’étais mon père…

		Cette perspective m’a totalement retourné, et même si j’ai essayé d’en rire tout à l’heure en lui rappelant sa petite phrase, sur le coup, je n’en menais pas large.

		C’était quoi, son petit nom ? Putain. Est-ce qu’elle m’aurait au moins répondu si je lui avais demandé ? Je suis prêt à parier que non. Elle m’aurait envoyé bouler avant de m’ignorer une nouvelle fois et de partir. Ou plutôt de fuir.

		Pas de bouche en cœur, pas d’invitation à venir réchauffer mon lit. Aucune étoile dans ses yeux. Elle m’a simplement dégagé de son chemin comme si j’étais un vulgaire insecte qui traînait là.

		Un insecte qui la faisait vraiment, vraiment chier…

		Et j’ai trouvé ça… intrigant.

		D’ailleurs, je devais être bien perturbé, parce que je lui ai déballé quelque chose sur moi, sans même réfléchir, à savoir que j’ai dessiné les affiches de la Meute. Beaucoup pensent que ces affiches ont été faites par un mec que j’ai payé, parce que je ne me suis jamais vanté d’aimer le dessin.

		Encore une chose que personne ne sait.

		Les Pure Spirit.

		Bien sûr, la faculté de Denver regroupe diverses fraternités et sororités, mais j’ignore tout du fonctionnement de celle-ci. À chaque fois que des grandes fêtes sont organisées sur le campus, leurs membres sont aux abonnés absents. Certains disent que c’est parce qu’ils se considèrent plus importants que des étudiants lambda qui ne vivent que pour la bière bon marché. D’autres pensent que c’est simplement une bande de filles coincées qui ne font partie d’une sororité que pour avoir des points en plus dans leur moyenne.

		Je visualise la petite bouche boudeuse de la furie de tout à l’heure. Elle n’avait pas l’air d’être coincée. Sur la défensive, sans aucun doute. Mais pas coincée.

		Plutôt prête à s’enflammer…

		Vire-la-toi de la tête, mec.

		J’atteins le réfectoire et avise une tête rousse au loin. Un petit sourire s’installe sur mes lèvres. Il y a des gens que j’aime emmerder, ça en devient même une passion. Et Iris Foster arrive en tête de liste.

		– Ma meilleure amie ! m’exclamé-je en arrivant près d’elle.

		Elle mâchouille une frite avant de se tourner vers moi, les yeux plissés.

		– Quand est-ce que tu vas arrêter avec ce surnom stupide ?

		Je l’embrasse rapidement sur la tempe avant de me laisser tomber sur la chaise en face d’elle.

		– On va faire un truc. Si tu me dis droit dans les yeux que tu me détestes, je te jure que je te laisserai tranquille.

		Iris me fixe et entrouvre ses lèvres alors que je la fixe, confiant.

		– OK. C’est bon, t’as gagné.

		Je rigole en récupérant une frite dans sa barquette. Sa main essaie de frapper la mienne mais je retire mes doigts juste avant.

		– Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être amie avec un type pareil ?

		Je ne lui réponds rien, souriant toujours. Amis. Nous sommes amis, elle et moi. Elle est la femme qu’aime mon cousin, mais elle compte également beaucoup à mes yeux.

		Avec tout ce qui s’est passé dans la vie de Tucker, toutes les merdes qui l’ont cabossé, Iris est venue lui apporter un parfait équilibre.

		– Où est Tucker ? lui demandé-je justement en scannant du regard le reste du réfectoire.

		Iris hausse une épaule et se mord la lèvre inférieure avant de reprendre doucement :

		– Je ne sais pas exactement, il est resté vague. Mais aujourd’hui… c’est…

		Elle n’a pas besoin de finir sa phrase. Je sais exactement quel jour nous sommes. Je me gifle mentalement. Je sais où il est. Je me redresse, lui pique une dernière frite, et m’éloigne après l’avoir saluée.

		J’arrive une demi-heure plus tard devant le cimetière Fairmount. Juste en face de ma bécane, un pick-up est stationné. C’est celui de Tucker. Je descends de ma moto, le cœur battant, abandonnant mon casque sur le siège. Je suis rarement revenu ici ces derniers temps, tandis que Tucker y passe beaucoup de temps.

		Près de sa sœur.

		Je l’aperçois au loin. Les mains dans les poches, dos à moi, il fixe la pierre tombale. En m'approchant, je lis une nouvelle fois l'épitaphe qui y est inscrite.

		Debbie Bomley. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de sa mort.

		Tucker a perdu sa sœur, et j’ai perdu ma cousine, après un accident de voiture. Elle est restée pendant des mois immobile sur un lit avant de rendre son dernier souffle.

		Mais Debbie n’est pas entrée seule dans la tombe. Sa mort en a entraîné une autre. Mon meilleur ami et celui de Tucker, Dan, s’est tué peu de temps après, après avoir pété un terrible câble. La mort de la femme qu’il aimait l’avait complètement détruit et entraîné dans une spirale dévastatrice. Il a fait des choses affreuses avant de… se tirer une balle.

		Quand je vous disais que l’amour pouvait détruire. Je ne veux jamais être fou d’amour, jamais.

		Tucker m’aperçoit enfin. Il renifle discrètement avant de se gratter la gorge.

		– Tu me cherchais ? me demande-t-il d’une voix rauque.

		Il me cache ses yeux rouges et je me retiens de lui foutre mon poing dans la gueule. Combien de fois m’a-t-il vu dans un sale état ?

		– T’es un trou du cul, tu le sais, ça ? Pleurer ne te rend pas faible, ça montre au monde que tu es assez fort pour dévoiler tes larmes et les assumer.

		Pour toute réponse, il lâche un petit rire moqueur.

		– T’es devenu un putain de philosophe ?

		Le silence s’installe entre nous et quand il commence à s’éterniser, je débute :

		– J’organise une soirée sur le campus, ce week-end. Quelque chose de plus calme que d’habitude. Pas trop… d’excès. Une bonne vieille fête comme on les aime.

		Il se tourne vers moi, la mine intriguée.

		– Tu ne veux pas plutôt ramener l’ensemble de la fraternité chez moi comme c'était prévu ?

		Je réponds par la négative. Mon plan est parfaitement au point dans mon cerveau.

		– Qu’est-ce que t’as en tête ? Ton regard ne me dit rien de bon. La dernière fois que t’as eu une expression pareille sur le visage, tu finissais chez les flics parce que t’avais lâché des cochons sauvages sur le campus.

		– Cette fois… on va bien s’amuser.

		– OK. Là, tu m’inquiètes. Où est-ce que t’organises la soirée, exactement ?

		J’hésite puis lui avoue finalement :

		– On va s’inviter dans une sororité.

		– Laquelle ? Les Delta ? Je crois qu’elles font déjà un truc.

		– Les Pure Spirit, murmuré-je d’un air de défi.

		Tucker recule alors qu’une expression de surprise s’imprime sur ses traits.

		– Je crois que cette sororité n’est pas branchée dans notre délire, mec.

		Il commence à s’éloigner et je lui emboîte le pas.

		– Tout le monde aime faire la fête. On va les dérider un peu et leur apprendre à s’amuser.

		Il s’arrête, croise les bras et j’en fais de même. Il est un peu plus large d’épaules, mais je suis plus grand. Mes muscles sont finement dessinés, sans doute après la pratique intensive du baseball depuis des années.

		– Une de leurs membres m’a envoyé chier, ce matin. Comme une merde.

		– Tu t’es embrouillé avec une de leurs membres ? Peut-être qu’elle s’est rendu compte que t’étais con et ne voulait pas perdre son temps.

		Je ne prends pas la peine de répondre à sa pique.

		– Embrouiller n’est peut-être pas le terme exact. Mais en tout cas, j’ai envie de lui montrer que je ne suis pas rancunier, et quoi de mieux qu’organiser une petite soirée pour hisser le drapeau blanc ? dis-je avec un sourire angélique.

		Je sais que Tucker n’est pas dupe : il doit croire que je fais ça juste pour emmerder cette nana et lui rendre la monnaie de sa pièce.

		Et c’est en partie le cas… mais il y a autre chose.

		Quand son apparence de petite fille sage s’est fissurée, j’ai vu de la force dans ses yeux. Une force et une énergie qui ne demandent qu’à sortir de son corps. J’ai eu l’impression d’être face à une personne égarée et enfermée dans un monde d’apparences, face à une tempête, à un feu dévastateur prêt à tout écraser sur son chemin.

		Exactement comme moi.

		Quelque chose m’a interpellé en elle, en quelques minutes. Je veux la revoir. Et je dois avouer que j’ai bien envie de la faire sortir de ses gonds à nouveau. Rien que l’idée de la voir m’envoyer chier une nouvelle fois en me découvrant sur le pas de sa porte pour venir déranger sa parfaite petite vie rangée… Oh, ouais, l’idée de voir ses yeux m’envoyer des éclairs me plaît bien.

		– C’est toi qui décides, soupire Tucker en levant ses mains en signe de reddition. Mais ce sera ton bordel.





		Chapitre 5 : Les loups s’invitent


		Rose



		Les yeux fixés sur mon cours de biophysique, je tente de faire pénétrer les nombreuses formules dans ma tête depuis ce matin, mais il est déjà vingt-deux heures et je n’ai toujours rien retenu, autant dire que c’est peine perdue…

		J’essaie d’intérioriser la formule permettant de calculer la concentration molaire d’un soluté et la concentration osmolaire d’une solution, toujours sans succès. Je passe à un autre cours : « le tératome est une tumeur très rare qui peut produire des dents, organes, cheveux. Parfois, elle peut même produire une sorte de kyste qui peut contenir un ensemble similaire à un fœtus ».

		Argh, non, ça ne veut pas. Rien ne rentre, parce qu’un imbécile continue de hanter mes pensées, ne me laissant pas un instant de répit. Pourquoi est-ce que son stupide sourire de lover me perturbe ?

		Je n’ai jamais été attirée par T-J, ou du moins je n’ai jamais pris le temps de l’observer. Et pour cause, je ne l’avais jamais réellement croisé depuis le début de mes études à la fac. Bien sûr, il est séduisant et il le sait, comme beaucoup de ses amis. Mais il a ce petit truc que j’ai aperçu au fond de ses yeux… une part sombre qu’il semble contenir en lui.

		Sauf quand il explose un mec à la sortie des toilettes juste devant moi…

		Je sais, c’est débile, mais j’ai l’impression que derrière ses blagues pourries et son air je-m’en-foutiste, il cache quelque chose. Peut-être que lui aussi a dû survivre dans l’espoir de vivre à nouveau un jour ?

		Mais qu’est-ce que tu racontes, ma vieille !

		Je secoue la tête et me replonge dans mes cours, bien décidée à l’oublier.

		À l’instant où mes yeux se posent sur une nouvelle ligne, mon portable se met à sonner près de moi.

		Mon père.

		Je pourrais l’ignorer, encore une fois. Le laisser croire que je suis en train de m’amuser à un endroit du campus, accompagnée d’Isaa.

		Mais finalement, j’accepte l’appel et colle l’appareil contre mon oreille en me redressant. J’étouffe un bâillement et tire sur le haut de mon legging gris, puis tire sur mes manches de pull par réflexe.

		– Rose ?

		Il semble surpris que je décroche.

		– Salut papa.

		– Je… j’ai essayé de te joindre cette semaine… Et les semaines précédentes.

		– Ouais. Je suis désolée, j’étais blindée de cours. Les partiels du premier semestre arrivent à toute vitesse.

		Seul son silence me répond au bout du fil.

		– Est-ce que ça va, papa ?

		Je sors de ma chambre, longe le couloir et descends dans le salon commun. Je croise Rachel qui remonte dans sa chambre, les bras chargés de cours.

		Isaa est installée sur l’un des canapés, les yeux posés sur son ordinateur. La plupart des filles sont rentrées chez elles ce week-end. On doit être quatre ce soir.

		– Pizza ? articulé-je silencieusement dans sa direction.

		Elle hoche la tête. Parfait pour un samedi.

		– Oui ma chérie, répond mon père à l’autre bout du fil. Je… Hum, est-ce qu’on pourrait se retrouver pour boire un café ?

		Je m’immobilise sur place, désormais totalement concentrée sur ses mots.

		– Papa est-ce que tu vas bien ?

		Les scénarios les plus affreux me viennent directement en tête et me donnent la boule au ventre. Je regrette tout de suite de ne pas avoir répondu à ses précédents appels.

		La gorge nouée, j’attends qu’il m’annonce quelque chose de grave.

		– Il faut vraiment que je te parle, murmure-t-il faiblement. Mais ça peut attendre, lundi, tu es disponible entre tes cours ? Je peux venir sur le campus si tu le souhaites.

		– Est-ce que tu veux que je vienne à la maison ? le coupé-je, toujours loin d’être rassurée.

		Il ne va pas bien. Je pensais que ces derniers mois, malgré tous ses cauchemars, les choses se déroulaient un peu mieux pour lui, mais je me suis apparemment trompée.

		– Non, non.

		– D’accord, réponds-je après quelques secondes. Lundi. Allons prendre un café.

		– Parfait. Je t’aime.

		Je t’aime. Je n’arrive pas à sortir les mots de ma bouche, pourtant je les sens du plus profond de mon âme. Tandis que je raccroche, je colle mon portable à ma poitrine. La sonnette de la porte d’entrée me sort brutalement de mes pensées. Je jette un œil à Isaa.

		– T’attends quelqu’un ?

		Elle secoue sa tête, aussi perplexe que moi, avant de s’approcher de l’entrée. C’est à cet instant que j’entends des acclamations. Et tandis que mille et un scénarios se forment dans ma tête, un hurlement retentit.

		Un hurlement de loup.

		Mon cœur loupe un battement. Non… ce n’est pas possible.

		– N’ouvre pas ! m’exclamé-je.

		Trop tard. Isaa a entrouvert la grande porte d’entrée pour découvrir qui se tient de l’autre côté. Mais moi… je l’ai bien compris. Ma mâchoire se décroche presque quand j’aperçois plusieurs pick-up garés devant le trottoir de notre résidence.

		– Qu’est-ce qui se passe ? s’exclame Isaa, dos à moi.

		– Je vais commettre un meurtre, marmonné-je entre mes dents en arrivant près d’elle.

		– Qui a besoin de faire la fête ?! s’exclame une grande blonde en entrant dans notre maison, l’air joyeux. Oh, mon Dieu, c’est carrément trop mignon ici !

		Une vingtaine d’étudiants la suivent, et je découvre un pack de bières sous la plupart des coudes. Certains portent des masques sur leur visage. Mais on est où, là ?!

		– Le ravitaillement est arrivé, lance un type avec une casquette de baseball sur le haut du crâne.

		Non, non, non. C’est pas vrai !

		Je tente de m’interposer devant la porte, mais c’est trop tard.

		Et enfin, je le vois, sur sa moto rutilante qui fait un bruit d’enfer avant de se stopper à côté du rassemblement de voitures. T-J m’aperçoit directement, un grand sourire collé sur le visage.

		Il remonte l’allée, grimpe les quelques marches et arrive devant moi. Je me redresse de toute ma hauteur et je ne sais pas ce qui me retient de lui en mettre une. Quitte à être arrêtée par les flics et à dormir en cellule, cet enfoiré l’aura mérité.

		– Mais quelle vilaine menteuse tu fais, mon cœur, débute-t-il. Je croyais que vous organisiez quelque chose ce soir.

		– Qu’est-ce que tu fous, bordel de merde ?! Prends tes petits copains et allez faire votre soirée ailleurs ! Tu m’entends ?!

		– J’ai décidé de venir faire la fête ici, en comité réduit pour éviter tout débordement.

		Je frappe sa poitrine de mon index accusateur.

		– Mais je ne veux pas de ta foutue fête !

		J’entends des rires dans mon dos. Est-ce que… est-ce que j’entends également Isaa ? Est-ce qu’elle est en train de s’amuser ?

		– Je sais que tu ne crois pas au destin, alors appelons ça… le hasard. On cherchait une maison pour faire la fête, et c’est tombé sur la tienne. Comme par hasard.

		Ce type est insupportable.

		Il s’apprête à continuer son explication mais je le coupe férocement :

		– Pourquoi ?! Pourquoi, T-J ?!

		Il fronce ses sourcils une seconde avant de se pencher vers moi, ses yeux dans les miens.

		– Parce que j’ai vu ce feu en toi qui ne demande qu’à tout ravager sur son passage. Tu te caches dans cette grande maison, mais je pense que tu caches beaucoup plus que ça. Et c’est le moment de laisser la tempête se déchaîner…

		Il ne me connaît absolument pas. Je ne cache aucun feu en moi. Il… il se trompe sur toute la ligne !

		– Si tu te crois drôle, tu te trompes. Et si ta stupide bande de copains casse quelque chose ou dégrade les lieux, je te jure que j’appelle les flics.

		– Mon cœur, je les ai prévenus. Pas de débordement. On vient juste vous dérider un peu, vous montrer qu’on n’est pas des gros méchants. Vous vous cachez dans cette grande demeure, mais vous n’avez pas à avoir peur de nous.

		– Tu fais ça juste pour me rendre dingue ! C’est quoi, un jeu ? Je t’ai envoyé chier alors maintenant, tu me retournes le compliment ?! Et arrête avec ton stupide surnom.

		– Alors comment suis-je censé t’appeler… mon cœur ?

		Il insiste exprès sur ce surnom pour me faire péter un câble. J’entends un verre se briser dans mon dos et je me retourne, furibonde, mais ce sont simplement des étudiants qui entrechoquent leurs bières entre eux.

		– Enfoiré ! l’insulté-je avant de pénétrer dans le salon. Cette soirée se déroule à l’extérieur, merci de DÉGAGER !

		T-J rigole tout en me suivant, nullement inquiet.

		– Tu t’appelles Enfoiré ? Intéressant.

		J’essaie habituellement de garder mon calme, mais je suis sérieusement au bord du gouffre, à deux doigts de hurler.

		De hurler encore plus.

		– Rose ! m’appelle Isaa à quelques pas de là.

		– Rose ? répète T-J d’un air appréciateur. Ça me plaît.

		– Dis-leur de ne rien casser, lui ordonné-je.

		– Ils ont pour consigne de rester tranquilles ce soir, me répond-il en croisant ses bras sur son torse. Mais toi, tu devrais dire à tes copines de ne pas avoir peur et de s’amuser un peu. La Meute ne va pas les bouffer.

		À l’instant où il dit ça, j’entends un autre bris de verre dans mon dos.

		– Euh… merde, retentit une voix masculine.

		– Putain, Sam ! Ramasse ton bordel, s’énerve T-J, en désignant la bouteille de bière qui vient de tomber au sol. On n’est pas chez nous, ici.

		Mais au même instant, un autre type fait tomber quelque chose par terre. Isaa me fixe au loin, la bouche grande ouverte. Elle doit sans doute se demander dans quelle connerie je viens de toutes nous embarquer. Pour ce satané T-J, ce n’est sans doute rien, mais nous… il perturbe notre calme et notre vie ! On sait tous sur le campus comment finissent les soirées de la Meute. Hors de question que notre sororité en paie les frais.

		Rachel, une fille qui habite avec nous, observe la scène, stupéfaite, mais n’ose rien dire. Je bénis Dieu à l’idée que la plupart des filles de ma sororité ne sont pas là. Mais j’espère surtout qu’on ne va pas apprendre que T-J a débarqué ici par ma faute.

		La seconde d’après, un mec porte une clope à sa bouche et de la fumée envahit les lieux. Mais notre sororité n’est pas comme les leurs. La cigarette est interdite ici. L’alarme incendie se met subitement à sonner. Certains rigolent carrément tandis que d’autres continuent leur vie.

		– Je vais l’éteindre ! s’exclame Isaa.

		– Putain, marmonne T-J en comprenant que la situation échappe à son contrôle.

		Sans blague !!

		– La fête est terminée ! hurlé-je à la vingtaine d’étudiants. Cassez-vous !

		La plupart ont déjà déserté les lieux, importunés par le bruit incessant et insupportable de l’alarme. Une main se pose sur mon épaule mais je repousse brutalement le grand blond, un air meurtrier sur le visage.

		– OK, t’as réussi à me faire sortir de mes gonds. Alors maintenant, t’as deux minutes pour virer ton cul d’ici avant que je ne commette un véritable meurtre !

		La virulence de ma réaction m’immobilise sur place.

		Mais qu’est-ce qu’il me fait ?!

		– Tant de feu en toi, murmure T-J pour toute réponse. Qu’est-ce que ça fait, de le laisser sortir ?

		L’espace d’un instant, son regard accroche le mien pour ne plus le quitter. Il essaie de me faire comprendre quelque chose. Mais quoi, au juste ?! Ce foutu feu qu’il pense voir en moi, qu’il se le mette où je pense.

		Je ne suis pas une tempête. Je ne suis qu’une enveloppe vide. Une chair laide et pourrissant de l’intérieur. Je n’ai besoin de personne pour faire sortir un feu qui n’existe pas.

		Je fixe le verre brisé près de mes pieds et T-J en fait de même. Il sort de sa bulle semble-t-il, et son visage prend un air coupable.

		Je le repousse vers la porte d’entrée.

		– Va au diable, craché-je avant de claquer la porte devant son visage.

		C’est décidé. Je le déteste.





		Chapitre 6 : Peeta… ou Gale ?


		Rose



		– Mais c’était quoi ce bordel ?! s’exclame ma meilleure amie en pénétrant dans ma chambre.

		Je me laisse tomber en arrière sur mon lit, sentant une migraine arriver. Je ferme durement les paupières, priant pour que la dernière heure n’ait jamais existé. Je rouvre mes yeux, mais malheureusement rien n’a changé. Isaa continue de me fixer, mi-surprise, mi-décontenancée.

		Je suppose qu’elle ne s’attendait pas à ce qu’une bande d’étudiants surexcités envahisse notre maison habituellement si calme. Eh bien, moi non plus ! Je n’aurais jamais pensé que ce satané T-J débarquerait un samedi soir pour me forcer à faire la fête.

		Après avoir rangé et réparé les dégâts pendant les vingt dernières minutes, sous l’œil inquisiteur d’Isaa, je me suis réfugiée dans ma chambre en pensant bêtement qu’elle allait lâcher l’affaire. Grave erreur de ma part. Elle semble ne pas avoir compris ce qui s’est passé ce soir, mais elle a compris que j’avais un lien avec tout ça.

		– Faire semblant ne va pas fonctionner, Rose Hoffman ! réplique-t-elle en croisant ses bras, toujours debout devant le lit. Rachel et Colyne n’ont pas compris pourquoi la Meute s’est invitée ici, mais j’ai vu ton regard !

		Je m’assieds en tailleur, ouvre la bouche avant de la refermer. Qu’est-ce que je suis censée lui dire, au juste ?

		– Je… j’ai rencontré T-J en début de semaine. Enfin non, ce n’est peut-être pas le bon mot. Tandis que je rejoignais les toilettes, il a failli me rentrer dedans pendant qu’il se battait avec un autre type. Le poing de l’autre gars est passé à deux centimètres de mon visage.

		– Attends, quoi ? Donne-moi un nom ! Je vais aller lui arracher ses bijoux de famille.

		Je lâche un soupir face à ses menaces, et me retiens de sourire.

		– Ce n’est absolument pas le moment de te foutre de moi. Raconte la suite ! me demande-t-elle en se laissant tomber près de moi, ses cheveux châtains virevoltant autour d’elle.

		– Je l’ai croisé le jour d’après. Il se peut que… que je l’aie envoyé balader face à sa drague débile. Quand je lui ai dit que j’étais membre des Pure Spirit, il a rigolé avant de me dire de venir à l’une de ses soirées samedi soir, donc ce soir. J’ai menti, continué-je en me mordant la lèvre inférieure. J’ai dit qu’on prévoyait déjà quelque chose. Je suppose qu’il a capté que je me foutais de sa gueule, et qu’il a voulu me le faire comprendre.

		Je ne raconte pas tout à Isaa. Je garde les paroles de T-J pour moi. Celles où il me disait voir un feu en moi, une tempête qui ne demandait qu’à faire rage… Bien entendu, il a tort. Mais je n’ai pas envie de partager ces mots.

		Ils m’appartiennent.

		– Attends, attends ! m’interrompt Isaa en relevant ses deux mains dans ma direction. T’as bien dit « drague débile » ? Ce gars a essayé de te draguer ?

		– Non ! Enfin… Je, non. Il me taquinait. Et ce soir, il voulait juste me rendre dingue. Maintenant qu’il a réussi, c’est une affaire classée pour lui. Je suis désolée, mais je ne pensais pas qu’il allait se ramener ici avec tous ses connards de potes. Est-ce que tu crois que je vais me faire éjecter de la sororité ?

		Isaa continue de me fixer, la bouche grande ouverte.

		– Une affaire classée ? Non, je ne pense pas que cela soit « classé », pour lui, si tu veux mon avis. Et t’inquiète, aucune des autres filles ne sait qu’ils ont débarqué pour toi. Elles vont simplement penser que la Meute est encore plus tarée qu’habituellement.

		Je lâche un soupir de soulagement – inconsciemment, je retenais mon souffle jusqu’ici. Regardez-moi : il y a un an j’aurais tout donné pour ne pas faire partie d’un quelconque groupe qui définirait mon identité, et aujourd’hui… je ne suis plus prête à le quitter, lui et l’équilibre fragile qu’il apporte à ma vie en bordel.

		Ne suis-je pas ridicule ?

		– Ne joue pas avec un homme comme T-J, Rose, me prévient doucement Isaa. Alcool, filles, débauche, sexe. Ce n’est pas ton monde.

		Je tique à ses mots.

		– Je ne joue absolument à rien du tout, rétorqué-je. Depuis que je suis arrivée ici, depuis tous ces mois, je n’ai jamais joué à quoi que ce soit.

		Isaa s’allonge, sa tête posée sur mes cuisses. Elle fixe le plafond et notre position me rappelle toutes ces fois où on parlait des nuits entières dans ma chambre chez mon père. Je n’arrivais pas à dormir, hantée par des souvenirs affreux. Isaa devait avoir un sixième sens, car elle finissait toujours par me rejoindre au beau milieu de la nuit. Tandis que j’étais assise en tailleur, elle faisait disparaître les cauchemars. Sa voix me berçait et chassait au moins pour un temps les ombres qui s’accrochaient à moi.

		– Je sais, ma belle. Mais tu as compris ce que je veux dire, reprend-elle. Depuis que je suis ici, je le vois au loin. Cet homme est la représentation vivante des excès. Toutes ces dragues, ces soirées, ces conneries organisées. Mais je vois quelque chose d’autre autour de lui. Quelque chose de sombre. Une folie cachant de multiples secrets. Je ne veux pas que tu marches aux côtés de sa folie. Tu…

		Elle n’a pas besoin de finir sa phrase. Nous savons elle comme moi ce qu’elle sous-entend. Parce que moi aussi, je commence à comprendre que derrière ses sourires et ses expressions débiles, T-J cache quelque chose.

		Je ne suis pas prête pour me rapprocher de quiconque, et surtout pas d’un mec dans son genre. Mais est-ce que je le serai un jour ?

		De toute façon, là n’est pas la question. Je n’ai jamais ennuyé personne depuis le début de ma scolarité à l’université de Denver. La réciproque est vraie.

		Je suis sûre que cet incident désormais terminé, tout va pouvoir rentrer dans l’ordre.



		***



		Ce lundi matin est plutôt frais. Je plonge mon nez glacé dans l’épais tissu de mon écharpe et traverse le campus au pas de course. La journée du dimanche a été assez tranquille – heureusement. Toutes les filles n’ont pas arrêté de parler de ce qui s’était passé la veille, à savoir l’arrivée d’étudiants surexcités membres de la Meute. Elles se sont demandé ce qui leur était passé par la tête avant d’en conclure qu’ils étaient tous tarés. Je me suis bien gardée de les contredire, mais dans un coin de la pièce, je sentais le regard d’Isaa posé sur moi. Elle seule connaît la véritable raison de leur visite.

		Mais dans ses yeux, je voyais surtout un soupçon d’inquiétude… pour moi.

		Mon portable vibre une nouvelle fois dans la poche arrière de mon jean. Mon père qui m’annonce qu’il est arrivé au lieu de rendez-vous.

		Une minute plus tard, j’arrive au Coffee House, un petit café en bordure du campus.

		Je n’ai pas l’habitude d’y aller, mais c’est celui qui est le plus proche de la route menant ensuite à son travail.

		Isaa m’a dit que leur cappuccino était absolument délicieux. Mais à cet instant, j’ai la boule au ventre. Je n’ai pas revu mon père depuis plusieurs semaines. Je pourrais dire qu’entre les cours et entre son travail, nous n’avons pas eu une minute à nous… mais il y a autre chose.

		Avant, mon père et moi avions une relation fusionnelle. Mais tout a changé il y a plus d’un an. Notre relation s’est détériorée pour ne tenir plus qu’à un fil. Et en juillet dernier, lorsque j’ai décidé de ne plus lutter, notre lien a failli être définitivement rompu.

		Mais mon père s’est battu. Tandis qu’il tentait de ne pas lui-même se noyer, il m’a forcée à sortir de l’eau. Il m’a secouée et m’a ordonné de vivre à nouveau.

		Presque inconsciemment, je l’ai écouté. Mais à chaque fois qu’il me regarde depuis, à chaque fois qu’il observe mon visage, je sais qu’il me revoit encore me vidant de mon sang. Je m’en veux de lui avoir fait subir cela. Il avait déjà trop souffert, et j’ai failli le briser complètement. Instinctivement, je tire sur les manches de mon épais col roulé, comme si cela pouvait me protéger du monde entier.

		Je l’aperçois dans un coin du café. Il observe les quelques rayons timides du soleil qui essaient de percer l’immense couche de nuages recouvrant la ville. Ses yeux bleus si semblables aux miens se perdent sur l’extérieur et lui-même semble profondément plongé dans ses pensées.

		Il me remarque du coin de l’œil. J’avance doucement vers lui tandis qu’il se redresse et me lance un petit sourire. Il porte lui aussi une épaisse écharpe rouge.

		C’était la couleur préférée de ma mère.

		Ses cheveux poivre et sel ne partent plus dans tous les sens, et son costume gris trois pièces est parfaitement repassé. Pendant une seconde, je ne sais pas quoi dire. J’entrouvre mes lèvres.

		– Salut…

		Je n’ai pas le temps de réfléchir ou de prononcer un autre mot. L’instant d’après, ses deux bras m’encerclent et me pressent contre lui.

		– Ma chérie. Ça fait longtemps.

		La culpabilité monte en moi et je ne trouve rien à redire. Que pourrais-je répondre ? Ça me fait mal de te voir, de te parler papa ? Je m’en veux de t’avoir fait souffrir alors que tu avais déjà tant subi ?

		Je ne réfléchis pas un instant. Mes propres bras s’enroulent autour de sa taille tandis que son parfum envahit mes narines. Il ne me lâche qu’une trentaine de secondes plus tard. Il s’éclaircit la voix puis me dit :

		– Installe-toi, tu as l’air frigorifiée.

		Je me frotte les mains avant de m’installer.

		– Je ne pensais pas que la température allait baisser aussi brutalement, commencé-je tout en m’adossant à ma chaise.

		J’observe le petit café principalement envahi d’étudiants et comprends qu’il n’y a pas de serveuse, il faut directement aller chercher sa consommation au petit comptoir en bois lisse sur ma gauche.

		Sous son regard scrutateur, je me retiens de me ronger les ongles, une autre mauvaise habitude qui me colle à la peau.

		– Je vais commander, annoncé-je en me remettant debout. Café, noir ?

		– Sans sucre.

		– Beurk, réponds-je avec une grimace en m’éloignant.

		Mon père rigole dans mon dos. Je m’arrête un instant en entendant ce son et me cœur se gonfle un peu plus.

		Je m’avance vers le comptoir, lorgnant les muffins aux mûres qui s’étalent sous mes yeux alors que mon ventre gargouille furieusement.

		– Ils sont faits maison.

		Une voix masculine interrompt mon observation. Je relève ma tête et mon regard plonge dans celui du type qui sert derrière le comptoir. Ses yeux marron me paraissent gentils tandis qu’il me sourit. Ses dents sont légèrement de travers mais il est vraiment charmant. Vu son jeune âge, il doit sans doute travailler ici tout en faisant des études sur le campus.

		Et il a l’air adorable… comparé à un gros connard blond d’un mètre quatre-vingt-cinq qui a essayé de me rendre dingue.

		Arrête de penser à T-J !

		– Alors s’ils sont faits maison… je vais me laisser tenter ! lancé-je en me redressant. Je vais également prendre un cappuccino et un café noir… sans sucre ni lait.

		Le type semble comprendre à quel point je déteste ça, parce que son sourire s’agrandit encore plus face à mon évidente répulsion.

		– Je note ça.

		Pendant qu’il encaisse mon billet de dix dollars, j’aperçois le petit badge au-dessus de son pectoral droit.

		Liam.

		Un nom simple, qui lui va bien. Ses épaules ne sont pas massives et il n’est pas très grand. Ma saleté de cerveau ne peut s’empêcher de le comparer à T-J qui est justement massif et grand. Mais arrête, bon sang !

		Je me gifle mentalement.

		Il saisit ensuite un marqueur noir et prépare mes deux gobelets.

		– Je peux connaître ton prénom ?

		Je papillonne des yeux, soudainement gênée.

		– Pour l’inscrire sur ton cappuccino, reprend Liam en voyant mon trouble.

		– Oh… oui. Oui, pardon. Rose.

		Il écrit mon nom, sans se départir de son sourire. Je récupère ensuite les deux gobelets.

		– À bientôt, Rose, murmure-t-il.

		– Ouais… salut.

		Je récupère mes consommations et rejoins mon père, sentant un regard peser sur ma nuque.

		– C’est un garçon charmant, commence mon père tandis que je m’installe.

		Ce n’est pas vrai !

		– Qui ? demandé-je innocemment en avalant une gorgée brûlante.

		Mon père me renvoie un regard entendu, pas dupe pour un sou. C’est à cet instant que je me mets à l’observer. La dernière fois que je l’ai vu, ses yeux étaient tirés, ses cernes creusés et une légère barbe négligée recouvrait son visage. Pourtant… aujourd’hui, il est rasé de près. Et ses cernes sont absents.

		En fait… Mon père a l’air bien. Presque… heureux ? Est-ce que les cauchemars ont enfin décidé de le laisser tranquille ?

		– Comment ça va, les cours ? commence-t-il. Tu as entamé tes révisions ?

		Je mange rapidement avant de répondre :

		– Bien. Je commence doucement, ouais.

		Mon père hoche la tête, l’air ravi.

		– Et ta sororité ? Vous organisez des trucs sympas ?

		Il pense sans doute à des fêtes en tout genre ou autres, mais il ne peut pas être plus loin que ça de la vérité. Je lui réponds néanmoins :

		– Dans trois semaines, nous allons organiser une levée de fonds pour une association à l’approche des fêtes de Noël, je crois. Cela permettra d'aider les personnes qui passeront les fêtes seules ou sans argent. Beaucoup de sororités et fraternités le font au cours de l’année, alors on a décidé de s’y mettre, nous aussi.

		Ses yeux s’écarquillent, puis il sourit.

		– C’est une superbe idée, ma chérie.

		Nous buvons nos boissons en silence. Mais je n’ai pas oublié la raison de sa venue ici. La boule que j’ai dans le ventre ne veut toujours pas partir. Mon père semble aller bien, mais j’ai peur de ce qu’il va m’annoncer. Il doit sentir la tension qui a pris possession de moi, car après cinq minutes, il reprend :

		– Tu me manques. J’aimerais te voir plus souvent. Je veux te voir plus souvent.

		Tu me manques aussi, papa.

		Ma réponse reste en suspens, il ne me laisse pas parler et continue :

		– Rose…

		– Oui ?

		– J’aimerais te dire quelque chose.

		Des dizaines de scénarios funestes défilent dans ma tête. Et s’il était malade ? Non. Je refuse de le perdre, lui aussi ! Il ouvre sa bouche, sans trop savoir comment me l’annoncer. Je serre mes poings sur mes cuisses.

		– Je vois quelqu’un.

		Un soupir de soulagement s’échappe de ma bouche en même temps que mes muscles se détendent imperceptiblement.

		Pas de maladie ? Pas d’annonce malheureuse ? Merci mon Dieu.

		Mon père doit mal interpréter mon silence car il gigote sur sa chaise avant de reprendre en se grattant la gorge.

		– Je n’ai fréquenté personne depuis le décès de… de ta mère, et je sais que mon annonce est soudaine mais…

		Je pose ma main sur la sienne, et il semble aussi choqué que moi par mon geste. Je n’ai pas du tout l’habitude d’être tactile, pourtant ce geste m’est venu naturellement.

		– Papa ! Je suis super heureuse pour toi, je te le jure ! Je m’attendais à ce que tu m’annonces une mauvaise nouvelle.

		– Tu… tu es heureuse pour moi ?

		L’inquiétude dans ses mots me serre un peu plus la gorge. Je repasse une nouvelle fois mes yeux sur les traits apaisés de son visage.

		– Si tu es heureux, alors je suis heureuse.

		– Nicole est une femme géniale. Je… enfin, nous nous voyons officiellement depuis trois mois.

		Je retire mes doigts et essaie d’analyser ses mots.

		– Trois mois…

		Et il ne m’en avait pas parlé ? Je ne peux pas lui en vouloir. À quel moment est-ce que je lui ai laissé l’occasion de le faire ? Je le repousse sans cesse ces dernières semaines, parce que je n’ai jamais le courage d’avoir une véritable discussion avec lui.

		– Je ne voulais pas t’en parler avant que cela ne devienne sérieux entre nous. Je ne voulais pas que tu t’images des choses. Que je remplaçais ta mère, ce qui n’arrivera jamais par exemple. Je veux que tu saches que cela n’a rien à voir, je…

		– Elle te rend heureux ? le coupé-je.

		– Oui. Vraiment.

		J’avale difficilement ma salive. Je n’ai pas le droit d’être égoïste.

		– Alors, c’est le principal, papa. Tu mérites d’être heureux. Je veux que tu sois heureux.

		Je veux que tu le sois pour nous deux.

		– J’aimerais que tu la rencontres. Peut-être dans quelques jours ? Mais si c’est trop pour toi…

		Je sens mes muscles se contracter.

		– Papa, je…

		La tristesse envahit son regard et ses traits perdent de leur éclat. Je m’en veux soudainement.

		– Ce n’est rien. C’était stupide. Laissons tomber, tu veux ? Je ne te force à rien. Quoi qu’il en soit, je veux que l’on se voie, nous deux. Cette situation m’est insupportable.

		Je vais le faire.

		– Je veux la rencontrer, m’exclamé-je. Je le veux vraiment, je suis juste… Ça m’a choquée, mais j’en suis heureuse, d’accord ?

		Je ne le laisse pas réfléchir et continue :

		– Dis-moi simplement le jour. Je suis libre cette semaine.



		***



		Quand je quitte le petit café, j’ai l’esprit plus léger mais des questions plein la tête. Je continue ma route sur un petit chemin en gravier menant au reste du campus. Le dernier tome de Hunger Games pressé contre ma poitrine, je me demande si j’aurai quelques minutes de libres pour continuer ma lecture.

		Je pensais que mon père était malade et allait m’annoncer une mauvaise nouvelle. Mais au lieu de ça… il a rencontré une femme. Une femme qui l’aide apparemment à aller mieux. Une femme que je vais rencontrer dans deux jours, donc mercredi. Sait-elle qu’il a une gamine à moitié cinglée ? Une gamine associable qui a tenté lamentablement de mettre fin à ses jours car elle n’était pas assez forte pour faire face à la réalité ?

		– Eh !

		Je manque de faire une crise cardiaque tandis qu’une grande silhouette déboule devant moi. Dites-moi que ce n’est pas vrai. Peut-être que ce n’est pas moi qu’on interpelle ?

		Mais non, c’est bien moi.

		– Eh, continue T-J en se plaçant face à moi.

		Ses yeux verts se posent directement sur mon regard bleu pour ne plus le lâcher. Sa barbe claire est un peu plus longue que l’autre jour. Et je me demande pourquoi je remarque ce foutu détail ?! Son corps est emmitouflé dans une veste de baseball.

		– Je t’ai cherchée partout, m’annonce-t-il comme si c’était de ma faute qu’il ne m’ait pas trouvée.

		Toujours furieuse contre lui, je ne lui réponds pas et tente de le contourner en l’ignorant. Il ne me laisse pas faire. Sa main se pose sur mon biceps. Ses doigts sont si longs qu’ils pourraient aisément en faire le tour. Je porte une veste épaisse, pourtant je peux sentir la chaleur de son corps.

		– Qu’est-ce que tu veux ?! craché-je dans sa direction.

		– Waouh, mon cœur, toujours aussi sauvage.

		Je me libère brutalement de son emprise, un air assassin sur le visage.

		– Je ne suis pas « ton cœur ». Et excuse-moi de ne pas sauter de joie en te voyant, tu comptes faire quoi cette fois-ci, taguer ma voiture et fumer de l’herbe dedans ? Pénétrer dans ma chambre et saccager les lieux avec tes petits copains ?

		Son air satisfait s’amplifie en même temps que son sourire.

		– Est-ce que tu m’invites dans ta chambre ?

		– Quoi ? Non ! Pas du tout !

		Il faut vraiment qu’il arrête de voir des sous-entendus partout !

		Et il faut que j’arrête de lui donner satisfaction à chaque fois en partant au quart de tour…

		C’est à cet instant que je remarque la grande blonde qui nous observe à trois mètres de là et qui semble attendre T-J. Elle devait sûrement l’accompagner et il a dû la laisser en me voyant. Je ne distingue pas parfaitement son visage, mais ses traits semblent tout sauf amicaux.

		– Et si pour m’excuser de ce qui s’est passé samedi soir, je t’invitais à boire un verre ? reprend T-J.

		Je secoue ma tête. Il n’est vraiment pas possible, ce gars. Est-ce qu’il croit vraiment que je suis intéressée ? D’ailleurs, est-il vraiment intéressé ou est-ce qu’il trouve simplement divertissant le fait de me rendre folle ?

		– Et si tu m’oubliais, plutôt ? T’en a déjà assez fait samedi soir, oublie-moi, répété-je en serrant un peu plus mon livre contre ma poitrine.

		Face à mon geste, ses yeux se posent sur mes bras. Une seconde, j’ai peur qu’il remarque les traces sur mon poignet mais impossible, sa face intérieure est pressée contre moi. Je crois qu’il est tout simplement en train de fixer la couverture de Hunger Games et le geai moqueur représenté dessus.

		– Fan de Hunger Games ?

		Je sais que je ne devrais même pas répondre. Que je ne devrais pas faire la conversation avec lui. Mais je ne peux pas m’empêcher de rétorquer :

		– T’as un problème avec Katniss Everdeen ?

		– Ouais, souffle-t-il.

		Il se rapproche soudainement de moi et je suis comme immobilisée sur place. Son visage se penche une seconde dans ma direction.

		– Elle a choisi de se taper le petit Peeta, le héros parfait et romantique, plutôt que Gale, le vrai mec de l’histoire. Mais elle s’est trompée, tu ne crois pas ? Il vaut mieux choisir le bad boy.

		Il a lu les Hunger Games ?

		– Je ne suis pas d’accord. Gale aurait apporté trop d’emmerdes. Il n’était pas bon pour elle.

		– Mais tout ce qui est mauvais est attirant, pas vrai ? souffle-t-il contre mon visage.

		Je fronce mes sourcils, mais ne rétorque rien.

		Car là, tout de suite, alors que ses yeux plongent dans les miens, je me dis qu’il n’a peut-être pas tort…

		– T-J, se plaint une voix criarde dans son dos, t’as fini avec ton petit animal de compagnie ? J’ai faim, moi…

		– Hannah…

		La voix de T-J est glaciale et la blonde se tait.

		Est-ce que c’est moi, l’animal de compagnie ?!

		Je sors soudainement de ma léthargie et regarde la connasse derrière lui.

		– Si t’as faim, je peux te faire manger mon poing dans la gueule ? proposé-je sans pouvoir me contrôler.

		Elle me fixe en écarquillant les yeux, surprise que je lui réponde avec autant de virulence.

		On est deux, alors…

		Pourquoi est-ce que depuis que cet enfoiré de T-J a débarqué comme un boulet dans mon quotidien, j’ai engueulé plus de gens que dans ma vie entière ?!

		T-J observe la situation, un sourire en coin et un air calculateur sur le visage.

		– T’approche plus de moi, lui ordonné-je froidement en le contournant.

		Qu’il retrouve sa petite copine et qu’il disparaisse de ma vue.

		– Ce n’est pas très gentil, pour un membre des Pure Spirit, s’exclame-t-il dans mon dos.

		À cet instant, il y a bel et bien un putain de « feu » qui brûle en moi. Et qui rêve d’incendier ce connard de T-J.





		Chapitre 7 : Un dîner inattendu


		Rose



		Je gare ma Ford devant une assez grande bâtisse faite de pierre blanche, coupe le contact mais ne descend pas du véhicule. Pour la troisième fois en quelques secondes, je frotte nerveusement mes mains sur mes cuisses. Il n’y a pas de bruit dans la rue, c’est une allée calme remplie d’immenses arbres, les jardins sont parfaitement entretenus. Je connais ce coin de Denver, je sais que de nombreux notables habitent le quartier. Le stress m’envahit un peu plus à l’idée de rencontrer cette Nicole.

		Heureusement, j’aperçois la voiture de mon père garée en face de la mienne et ça me redonne un peu de courage.

		Allez, espèce de mauviette… ce n’est rien, bouge tes fesses.

		Je tire sur les manches de mon pull et descends du véhicule. Au même instant, le vent se lève et vient jouer dans mes cheveux.

		Est-ce qu’elle était mariée précédemment ? Est-ce qu’elle a des enfants ? Une fille ? Mon père ne m’a rien dit. J’arrive quelques secondes plus tard devant la porte d’entrée. Je n’ai pas le temps de réfléchir que la porte s’ouvre en grand et qu’une silhouette féminine apparaît sur le seuil.

		– Rose ! s’exclame une voix douce. Je suis si contente de faire ta connaissance.

		J’ai un mouvement de recul face à cet accueil inattendu. La femme blonde qui se tient devant moi me parle comme si elle me connaissait de longue date. Ma bouche s’ouvre mais aucun mot n’en sort.

		– Je suis Nicole.

		Mon père arrive dans son dos, l’air ravi mais un peu tendu.

		– Rose, ne reste pas dehors, il fait froid.

		Je ne bouge pas d’un centimètre, incapable d’effectuer le moindre mouvement. J’ai un réflexe tout à fait abominable mais humain : en voyant leurs deux têtes presque collées, je ne peux que comparer cette inconnue à ma mère. Ce sont deux opposés. Tandis que l’une avait les yeux bleus et les cheveux bruns – comme moi –, l’autre est blonde est beaucoup plus petite. Est-ce que mon père a été attiré par cette femme car justement elle ne ressemblait pas à ma mère et lui permettait de ne pas penser à elle ?

		Mon père attend que je fasse un pas dans leur direction, et la tristesse envahit son regard quand il voit que je suis presque tétanisée.

		– Bonsoir, finis-je par souffler tout en esquissant un petit sourire. Je suis… je suis contente de vous rencontrer.

		J’avance enfin et Nicole, qui arbore un sourire radieux, ferme la porte dans mon dos.

		– Tu peux me tutoyer ! Sinon j’ai l’impression d’être une veille croulante.

		Je retiens un petit rire. Pourquoi ai-je cru un instant que cette femme serait le Diable en personne ?

		Une délicieuse odeur envahit mes narines et j’inspire profondément. En me voyant faire, Nicole me sourit un peu plus. Mais je n’arrive pas à lui rendre ce geste. Cette odeur m’en rappelle tellement d’autres. Elle me rappelle les après-midi entiers passés à cuisiner toutes sortes de gâteaux avec ma mère. La plupart finissaient brûlés, mais nous nous amusions comme des folles.

		– J’espère que tu as faim, ma chérie, reprend mon père en me pressant l’épaule avant de passer près de moi.

		Je sors de mes pensées et pénètre dans l’immense salle à manger sur ma droite tout en hochant la tête. C’est vraiment une belle maison. C’est assez sobre mais surtout chic.

		– Je ne savais pas ce que tu aimais manger, alors… il y a un peu de tout ! s’exclame Nicole en posant une corbeille de pain sur la table.

		Elle saute comme une puce partout, surexcitée. Encore une fois, je ne peux m’empêcher de la comparer à ma mère, qui était calme et souple dans tous ses mouvements.

		– C’est très bien, je vous remercie.

		Elle me fixe du coin de l’œil, et je peux presque l’entendre me demander de la tutoyer. Mais je n’y arrive pas pour le moment. Elle ne dit rien et mon père nous observe, ne sachant que faire.

		Tout ceci est tellement soudain, je ne me sens pas bien, mais je tente de prendre sur moi et de relancer la conversation :

		– Est-ce que ça sent le gâteau au chocolat ?

		– En fait, ce sont des cookies aux pépites de chocolat. Mon fils Tayron en raffole et ne peut s’empêcher de tous les dévorer.

		La surprise m’envahit.

		– Oh…Vous avez un fils !

		Elle indique une photo accrochée au mur entre la salle à manger et la cuisine, et je peux lire de la fierté sur son visage.

		– Eh oui !

		Je m’approche de la photo et découvre un gamin d’environ 7 ou 8 ans allongé sur une plage, les yeux fermés. La même blondeur que sa mère.

		Elle a donc un enfant assez jeune. Tayron. Est-ce qu’il va venir ? Je n’ai pas le temps de lui poser la question que j’entends un vrombissement à l’extérieur de la maison. Quelques secondes plus tard, la porte d’entrée claque dans mon dos et des pas lourds se font entendre.

		– Putain de merde, marmonne une voix rauque, je meurs de faim.

		Mon cœur loupe un battement en même temps que ma respiration s’accélère à l’instant où je reconnais cette voix.

		Dites-moi que je rêve. Mon Dieu, ce n’est pas possible !

		– Surveille ton langage, s’exclame Nicole en brandissant une cuillère vers la personne qui se trouve dans mon dos. Nous avons des invités.

		Un silence envahit soudain la pièce. Mes épaules se tendent un peu plus, je sens que T-J est en train d’observer mon père. Enfin, après une seconde et une grande inspiration, je me tourne lentement.

		Mon père se dresse devant moi, me cachant la silhouette masculine, mais je la connais très bien.

		– Je suis Billy, se présente mon père.

		Le blond se présente à son tour, puis mon père se décale de quelques pas et je me retrouve face à lui. Les yeux verts de T-J se posent sur moi et s’écarquillent alors qu’il me reconnaît.

		Tout mais pas ça. Pourquoi est-ce qu’il a fallu que ce connard soit le fils de Nicole ? Le fils de la copine de mon père ?

		– Je te présente ma fille, Rose, reprend mon père car ni T-J ni moi ne parlons.

		Nous nous contentons de nous affronter du regard. Est-ce que sa mère sait à quel point son fils est un connard détestable ? Qu’il saccage les sororités et considère le campus comme un terrain de jeu ?

		Tayron.

		Pourquoi se fait-il appeler T-J sur le campus ? Je suis sûre que c’est juste pour avoir l’air pseudo-cool.

		Ma présence ne semble pas non plus l’enchanter, bien au contraire. Mais après une seconde, T-J se redresse de toute sa hauteur, son stupide sourire au coin de la bouche. Mes yeux se posent un instant sur sa mâchoire carrée et ses épaules moulées sous sa veste en cuir noire. Puis, il fait un pas dans ma direction.

		– Salut, je suis ravi de te rencontrer, murmure-t-il.

		J’entends la moquerie, le sarcasme dans sa voix. La situation ne semble pas lui plaire, et il se fout de ma gueule en faisant comme si on ne se connaissait pas, tous les deux. Je pourrais tout déballer à voix haute. Qu’il m’a rendu folle, m’a donné envie de lui fracasser le crâne, a détruit le salon de ma sororité… mais je ne réfléchis pas et relève le menton.

		– Tout le plaisir est pour moi, m’exclamé-je d’une voix doucereuse.

		Mon père semble satisfait de mon comportement, mais je sais que T-J comprend que je me moque moi aussi de lui.

		Pitié, que les prochaines heures s’écoulent rapidement !

		Tandis que Nicole me sert quelques minutes plus tard, tout en racontant une anecdote de sa voix douce, j’essaie de poser mon regard partout sauf sur le grand blond assis devant moi, qui me fixe sans gêne. Il observe le moindre de mes faits et gestes, l’air fermé, réfléchissant sans doute à la merde sans nom dans laquelle nous nous trouvons.

		Le rire de mon père me sort de mes pensées. À le voir ainsi, je ne peux m’empêcher de sourire, moi aussi. Je fixe la lueur d’amusement dans ses yeux. Il semble heureux. Je l’ai vu errer comme une âme en peine pendant des mois. Et ce soir il semble… réanimé.

		J’observe ensuite à la dérobée cette femme qui le fait rire. Quelle est son histoire ? Je sais que cela ne me regarde pas… mais…

		Un raclement de gorge interrompt mon interrogation silencieuse. T-J semble aussi surpris que moi par les rires qui résonnent dans la pièce. Tandis qu’il saisit sa fourchette et engouffre un morceau de poulet, je remarque l’encre qui parsème ses mains : je n’y avais pas prêté attention lors de notre rencontre, préoccupée par le sang qui recouvrait ses doigts. Les mots qui s’y trouvent semblent être écrits dans une langue inconnue. Un autre tatouage serpente le long de son avant-bras.

		Je finis par sortir de ma contemplation, et réalise qu’un silence interminable a envahi la pièce. Mon père et Nicole se jettent un coup d’œil gêné. T-J semble se moquer de la situation et continue de manger tandis que je n’arrive pas à toucher à mon assiette. Après une minute, il semble comprendre que personne ne mange autour de lui.

		– Alors, comment est-ce que vous vous êtes rencontrés ? demande-t-il en fixant mon père.

		Le visage de Nicole se fend d’un sourire puis elle regarde mon père d’un air entendu et ce dernier répond :

		– Nous sommes ensemble depuis trois mois.

		– Ça, je le sais déjà, lui répond T-J sans aucune amabilité. Même si personne n’a jugé bon de me mettre au courant. Mais je veux savoir exactement comment vous vous êtes rencontrés.

		Je serre mes poings sur mes cuisses. Pourquoi est-il si impoli ?! Si renfermé ?

		Parce que c’est un trou du cul !

		J’en ai la confirmation ce soir. Je pose mes deux mains à plat sur le bois laqué de la table et me penche vers lui.

		– Peut-être que si tu l’avais pas coupé, mon père aurait eu le temps de répondre, répliqué-je sèchement tandis que je le fixe sans flancher.

		Pour toute réponse, son stupide sourire revient prendre sa place attitrée au coin de ses lèvres.

		– En fait, nous nous sommes rencontrés en juillet dernier.

		Je tourne ma tête vers mon père, la bouche entrouverte. Quoi ? Depuis tout ce temps ? Son regard bleu rencontre le mien et il avale difficilement sa salive avant de reprendre :

		– Nous nous sommes vus par hasard pour la première fois à l’Hôpital Saint-Joseph, et puis nous nous sommes recroisés quelques jours plus tard avant de sympathiser et de… enfin…

		Je cligne rapidement des paupières tandis qu’un flux de souvenirs désagréables m’envahit. Je sais exactement ce que faisait mon père à l’hôpital en juillet dernier. Il me rejoignait. Dans un réflexe d’autodéfense, je tire à nouveau sur les manches de mon pull et ramène mes poignets sur mes cuisses, dissimulées sous la nappe. T-J, qui m’observait jusque-là, relève un sourcil avant de demander à sa mère :

		– Qu’est-ce que tu faisais à l’hôpital, maman ?

		Cette dernière passe sa langue sur sa lèvre inférieure avant de replacer ses parfaites bouc