Vicious

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Il est le pire qui pourrait lui arriver… ou le meilleurVicious. Le nom qu’il s’est choisi parle de lui-même. C’est un homme froid, cruel… et immensément riche. Ce qui veut dire qu’il a le monde à ses pieds. Millie ne fera plus jamais l’erreur qu’elle a commise dix ans plus tôt, quand elle a cru qu’elle pouvait se mesurer à lui, répondre à ses provocations, lui rendre coup pour coup. Ils n’étaient que deux adolescents, et pourtant il a détruit sa vie, l’a forcée à l’exil, loin de sa famille et de tout ce qu’elle connaissait. Alors, le soir où il surgit dans le bar de Manhattan où elle travaille à présent, adulte, plus beau et plus… dangereux que jamais, Millie sait qu’il n’y a qu’une solution : fuir. Mais elle ne se fait pas d’illusions, si Vicious est venu la chercher, rien ne l’arrêtera. Une menace autant qu’une promesse…
Année:
2017
Editeur::
Éd. Harlequin
Langue:
french
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4 comments
 
Lucia
Is there english version??
30 August 2021 (09:32) 
urfavgirl
i need the english version ?
13 October 2021 (12:24) 
bellaaa
Is there any english version?
23 October 2021 (20:59) 
Ana
The information said that it is in english but its french
28 October 2021 (11:24) 

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Victor, de la brigade mondaine

Année:
2010
Langue:
french
Fichier:
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2

Via delle Oche

Année:
1996
Langue:
french
Fichier:
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Je t’aime comme l’on aime certaines choses obscures

Secrètement, entre l’ombre et l’âme.



PABLO NERUDA, La Centaine d’amour





À Karen O’Hara et Josephine McDonnell.





Depuis des siècles, la floraison des cerisiers est un symbole essentiel dans la culture japonaise.

Le cerisier en fleur incarne la fragilité et la magnificence de la vie, nous rappelant que son insurpassable beauté tient à sa déchirante brièveté. Tout comme l’amour.

C’est pourquoi il est sage de suivre les élans de son cœur et d’aller vers celui qui nous inspire de l’amour.





1




Emilia



Ma grand-mère assurait que l’amour et la haine sont les deux versants d’un même sentiment, car les deux vous emportent pareillement dans les affres de la passion. Je ne la croyais pas. Jusqu’à ce que je rencontre Baron Spencer et qu’il transforme ma vie en cauchemar.

Puis je l’ai perdu de vue pendant dix ans et j’ai eu la naïveté de croire que j’étais libérée de son influence.

Mais quand il a fait de nouveau irruption dans ma vie, je n’ai pas pu résister.

Et tout s’est enchaîné. Inéluctablement.





Dix ans plus tôt


Nous venions d’arriver à Todos Santos, ma famille et moi, quand j’ai découvert le manoir des Spencer pour la première fois. Je suis restée plantée dans l’entrée, sur le plancher de bocoa qui ne craquait jamais.

Ma mère m’a donné un coup de coude dans les côtes.

— Tu as remarqué le parquet ? C’est du « bois de fer », il n’y a pas plus dur.

Elle se trompait. Je n’allais pas tarder à découvrir qu’il y avait plus dur que le bois de ce plancher : le cœur du garçon qui vivait ici.

Je n’arrivais pas à comprendre que des gens aient pu mettre tant d’argent dans une maison aussi déprimante. Dix chambres. Treize salles de bains. Une salle de gym et un escalier impressionnant. Tout ce qu’il y avait de mieux en matière d’aménagement intérieur, mais à part le court de tennis et la piscine de vingt mètres, rien que des couleurs ternes.

Les portes de fer cloutées à peine franchies, la dominante sombre étouffait en vous toute sensation ; agréable. Ambiance glaciale, tons froids, lustres en métal : ils avaient dû confier la décoration à un vampire. Le plancher lui-même était si obscur que j’avais l’impression de planer au-dessus d’un gouffre, comme si j’allais plonger dans le néant.

Une maison de dix chambres pour trois personnes — dont deux presque toujours absentes —, et pourtant les Spencer avaient jugé préférable de loger ma famille dans l’appartement attenant au garage, celui qu’ils réservaient aux domestiques. Il était plus grand que le pavillon de bardeaux que nous louions à Richmond, en Virginie, mais sur le moment j’avais été déçue de ne pas habiter la grande maison.

Plus trop, maintenant que je découvrais à quoi elle ressemblait.

Chez les Spencer, tout était fait pour intimider le visiteur. C’était un véritable étalage de richesse et d’opulence, mais il s’en dégageait une impression de désolation. Ces gens-là ne sont pas heureux, avais-je pensé.

Le nez baissé vers mes chaussures — des Vans blanches dans un sale état sur lesquelles j’avais dessiné des fleurs de cerisier pour cacher leur décrépitude —, j’ai avalé ma salive. Dans cette maison de riches, je me sentais mal à l’aise, quantité négligeable.

— Où est-ce qu’il peut être ? a chuchoté maman.

L’écho de sa voix entre les murs nus m’a fait frissonner. Elle voulait demander une avance sur salaire pour acheter les médicaments de Rosie, ma petite sœur.

— Il m’a semblé entendre du bruit par là, a-t-elle ajouté en désignant une porte à l’autre bout de l’entrée voûtée. Tu vas aller frapper et lui parler. Je retourne t’attendre dans la cuisine.

— Moi ? Pourquoi moi ?

— Parce que, a-t-elle répondu en me lançant un regard aigu qui cherchait à me culpabiliser. Tu lui diras que ta sœur Rosie est malade, que tes parents ne sont pas en ville. Tu as son âge. Il t’écoutera.

J’ai fait ce qu’elle me demandait — pas pour elle, pour Rosie —, sans me douter une seconde que j’allais payer pendant toute mon année de terminale pour les minutes qui allaient suivre. Et que le cours de ma vie allait changer.

Je me souviens de m’être approchée avec appréhension de la porte de bois sombre que m’avait désignée maman. J’allais frapper au battant, quand j’ai entendu une voix grave et rocailleuse.

— Tu sais ce qui t’attend, Baron.

Un homme d’un certain âge. Fumeur, probablement.

— Ma sœur m’a dit que tu faisais encore des tiennes, a-t-il poursuivi d’une voix sourde.

Puis j’ai entendu frapper du plat de la main contre un meuble.

— Je ne supporte plus que tu lui manques de respect.

— Va te faire foutre, a répondu une autre voix masculine, mais plus claire et plus juvénile. Tu n’as rien à faire ici, Daryl. Tu viens encore taxer de l’argent ?

— Fais attention à ce que tu dis, espèce de petit con.

Pan.

— Si ta mère t’endendait…

— Ta gueule ! a hurlé le plus jeune. Un mot de plus sur ma mère et tu auras vraiment besoin des implants dentaires que tu voulais te faire offrir par mon père.

Sa voix était si pleine d’amertume et de haine que je me suis demandé si c’était bien celle du fils de la maison, celui qui avait mon âge.

— Ne t’approche pas, a-t-il repris. Parce que je ne sais pas ce qui me retient de te casser la gueule. J’en meurs d’envie. À. Chaque. Fois. Je ne veux plus te voir ici.

— Et qu’est-ce qui te fait croire que tu pourrais m’empêcher de venir ? a rétorqué l’autre avec un rire cynique.

Leurs voix me pénétraient jusqu’à la moelle, comme si le poison qu’elles portaient attaquait mon squelette.

— Tu es sourd ou quoi ? a rétorqué le jeune homme. Je n’ai plus peur de tes coups. Un de ces jours, tu vas payer, Daryl. Ça, je te le jure. Un jour ou l’autre, je vais te tuer.

J’ai poussé un cri étouffé. Il y a eu un bruit sourd et quelqu’un est tombé en entraînant des objets dans sa chute.

Je n’osais plus frapper à la porte et j’allais partir, mais j’ai été prise de vitesse. Le battant s’est ouvert à la volée et je me suis retrouvée face à un adolescent qui devait en effet avoir à peu près mon âge — dans les dix-sept ou dix-huit ans.

L’autre, le plus âgé, se tenait dans la pièce, courbé sur un bureau auquel il s’appuyait des deux mains. Il y avait des livres à ses pieds. Sa lèvre inférieure était entaillée et saignait abondamment.

Autour de lui, des étagères en noyer chargées de livres couvraient les murs du sol au plafond. Une bibliothèque… J’en ai eu un pincement au cœur, parce que c’était évident que je n’aurais pas le droit d’en profiter.

— Qu’est-ce que tu fous là ? m’a demandé le jeune homme d’un air furieux.

Ses yeux plissés m’ont fait l’effet de deux fusils braqués sur moi.

J’ai baissé la tête. Mes joues étaient tellement brûlantes que j’avais l’impression qu’elles allaient prendre feu.

— Tu écoutes aux portes ? m’a-t-il demandé avec un tic nerveux de la mâchoire.

— Non, je n’ai rien entendu, ai-je répondu d’une voix étranglée. Ma mère travaille ici. Je la cherchais.

Malheureusement pour moi, je n’ai jamais su mentir. Il a tout de suite compris que j’avais tout entendu.

Il a fait un pas vers moi et j’ai reculé. Je n’étais pas une froussarde, mais son regard était tellement méchant que je n’avais plus qu’une envie : prendre la fuite. Seulement j’étais comme clouée au sol, les yeux rivés à ses lèvres rouges et pleines.

Ce mec va me briser le cœur, a susurré une voix dans ma tête — idée qui m’a stupéfiée, parce qu’elle était absurde.

— Comment tu t’appelles ? a-t-il demandé.

Il sentait délicieusement bon, une odeur épicée de jeune homme, avec un léger parfum de linge propre — lavé par ma mère, dont la lessive était une des nombreuses corvées.

— Emilia.

Je me suis éclairci la voix, tout en lui tendant la main.

— Mes amis m’appellent Millie. Vous pouvez m’appeler Millie.

Son visage est resté de marbre.

— Tu vas regretter d’être venue ici, Emilia, a-t-il répondu en imitant mon accent du Sud.

Quant à ma main tendue, il ne lui a même pas accordé un regard.

J’ai laissé retomber mon bras, le visage de nouveau rouge de honte.

— Tu étais au mauvais endroit au mauvais moment. La prochaine fois que tu entres dans cette maison, apporte un sac à cadavre, parce que si je te croise, tu es morte.

J’en ai eu le souffle coupé.

Il est passé devant moi pour sortir de la pièce en me bousculant d’un coup d’épaule.

Mon regard s’est tourné vers l’autre homme et nos yeux se sont rencontrés. Du sang coulait de sa lèvre sur le cuir noir de sa botte, mais il ne faisait pas un geste pour l’essuyer. Il a eu un petit rire méchant.

Je lui ai tourné le dos et j’ai pris mes jambes à mon cou, avec un goût de bile dans la bouche, prête à vomir.

Pas besoin de préciser que Rosie a dû se passer de son médicament pendant le week-end et que mes parents n’ont pas été payés une minute plus tôt que prévu.


* * *

Il m’a fallu deux mois avant d’oser à nouveau entrer dans la maison des Spencer — ou plutôt leur caveau —, et encore, c’était parce que je n’avais pas le choix. La peur au ventre, j’ai traversé la cuisine et grimpé l’escalier en pierre à marches suspendues.

La chambre de Vicious se trouvait à l’étage, tout au bout du large couloir, face à l’escalier. Je ne m’en étais jamais approchée et j’aurais préféré ne pas avoir à le faire. Malheureusement, on m’avait volé mon livre de maths. Quelqu’un avait forcé la serrure de mon casier pour le vider de mes affaires et le bourrer de cochonneries. Quand je l’ai ouvert, tout un tas de canettes de soda vides, du papier-toilette et des préservatifs usagés m’étaient tombés dessus.

Je n’avais pas bronché, mais j’avais bien décrypté le message : « Tu n’es qu’un déchet. » J’étais tellement habituée à ce genre de brimades — ça durait depuis deux mois — que je n’avais même pas rougi. Tous ceux qui avaient assisté à la scène avaient ricané, mais je m’étais contentée de rentrer dans ma classe, la tête haute.

Les élèves du lycée All Saints n’étaient pas des saints, plutôt des enfants trop gâtés, pourris de privilèges, méprisants avec ceux qui ne leur ressemblaient pas ou qui ne jouaient pas leur jeu. Rosie s’était plutôt bien adaptée, heureusement pour elle. Mais moi, comme j’étais la bête noire de Vicious Spencer et que j’avais un style à part question vêtements, on ne m’épargnait pas. Tout le monde se moquait de mon accent du Sud et de ma façon de m’habiller. Je n’avais eu aucune chance de m’intégrer.

Le pire, c’était que je n’avais même plus envie d’essayer. Je méprisais ces gamins immatures autant qu’ils me méprisaient. Je ne les trouvais ni sympas ni intelligents. Ils ne possédaient aucune des qualités que je recherchais chez un ami.

J’ai frappé trois coups à la porte d’acajou de Vicious. Tout en me mordillant nerveusement la lèvre inférieure, j’ai inspiré profondément. Mais rien n’aurait pu calmer le pouls que je sentais battre à mon cou.

Faites qu’il ne soit pas là.

Faites qu’il veuille bien être sympa.

Je vous en supplie.

Un léger bruit a filtré de dessous la porte. J’ai retenu mon souffle.

On aurait dit un rire.

Sauf que Vicious ne riait jamais. C’est à peine s’il souriait de temps en temps.

Il a chuchoté d’une voix rauque quelque chose que je n’ai pas compris et on lui a répondu par un gémissement. OK. Il était avec une fille. Ça m’a donné une bouffée de chaleur. Les oreilles en feu, j’ai essuyé mes paumes moites contre mon bermuda jaune — un jean coupé qui m’arrivait au genou.

Cette fille, je la détestais déjà !

En tout cas, il était là et j’avais besoin de son livre de maths pour réviser mon interro.

— Vicious ? ai-je appelé, en m’efforçant d’affermir ma voix. C’est Millie. Je voudrais t’emprunter ton livre de maths. Je n’ai plus le mien et j’ai un contrôle demain.

Ce livre ne va pas te manquer, je n’ai pas l’impression que tu as l’intention de réviser.

Il n’a pas répondu, mais j’ai entendu un soupir étouffé — elle —, un froissement de tissu et le bruit d’une fermeture Éclair. Que l’on faisait descendre, c’était évident.

Le front appuyé contre le bois de la porte, j’ai fermé les yeux.

Allez. Il te faut ce livre. Mets ta fierté de côté.

Dans quelques années, tout ça n’aurait plus aucune importance. J’aurais oublié Vicious et ses frasques depuis longtemps. Quant à Todos Santos, cette ville de snobs, elle ne serait plus qu’un souvenir lointain et poussiéreux.

Quand Josephine Spencer leur avait offert cette place, mes parents avaient accepté avec enthousiasme. Les soins médicaux étaient mieux remboursés en Californie et nous n’aurions pas de loyer à payer. Maman allait s’occuper de la cuisine et du ménage des Spencer ; papa, du jardin et de l’entretien de la maison. Ils s’étaient quand même demandé pourquoi le couple qui était là avant eux avait démissionné, mais de toute façon, une offre pareille ne se refusait pas. Ils avaient eu le travail par ma grand-tante, une amie de la mère de Josephine Spencer : une occasion de ce genre ne se présenterait plus jamais.

Ils s’étaient bien adaptés à leur nouvelle vie. Pas moi. J’avais hâte d’aller à l’université pour oublier cette ville.

Et pour ça, il fallait que je décroche une bourse.

Mais pour décrocher une bourse, il me fallait d’excellentes notes.

Et pour avoir ces excellentes notes, il me fallait un manuel de maths.

— Vicious !

Je trouvais ce surnom ridicule, mais Vicious détestait son prénom et, aussi bizarre que ça paraisse, je n’avais pas envie de lui déplaire.

— Je vais seulement recopier quelques formules. Je ne garderai pas ton livre longtemps. S’il te plaît.

J’ai dégluti pour faire descendre le nœud que j’avais dans la gorge. Ça me pesait de demander un service à Vicious, mais est-ce que j’avais le choix ?

J’ai de nouveau entendu le rire de la fille — un rire idiot, suraigu, qui me perçait les tympans — et j’ai eu brusquement envie de pousser cette porte pour me jeter sur Vicious et le bourrer de coups de poing.

Il a gémi de plaisir. Rien que pour me provoquer, j’en étais sûre. Depuis notre première rencontre sur le seuil de la bibliothèque, il prenait un malin plaisir à me rappeler que je n’étais rien et que je vivais chez lui.

Dans sa maison.

Dans son lycée.

Dans sa ville.

Quand je dis sa ville, ce n’est pas une façon de parler : la ville lui appartenait vraiment. Baron Spencer fils — surnommé Vicious parce qu’il était aussi méchant que pervers — était l’héritier d’une des plus grandes fortunes de Californie. Les Spencer possédaient une société de transport d’hydrocarbures, la moitié du centre-ville de Todos Santos — dont le centre commercial — et trois parcs de bureaux d’entreprises. Vicious avait assez d’argent pour les dix générations de Spencer à venir.

Mon cas était très différent. Ma famille étant pauvre, je n’étais pas une héritière. M’instruire, c’était préparer mon avenir.

Je n’en voulais pas à Vicious de ne pas comprendre ça, mais je refusais de me trouver privée du droit d’étudier parce que des gosses de riches s’étaient amusés à me voler mon livre de maths. Et parce que celui qui se trouvait derrière cette porte ne daignait pas m’ouvrir pour me prêter le sien.

— Vicious !

Il continuait à m’ignorer, c’était insupportable. Je me suis mise à frapper le battant du plat de la main, tellement fort que je me suis fait mal au poignet.

— Allez ! Ouvre !

J’étais sur le point d’abandonner, prête à enfourcher mon vélo et à traverser la ville pour aller emprunter le manuel de Sydney, un élève de ma classe, mon seul ami au lycée All Saints.

Mais j’ai entendu Vicious ricaner et dire :

— J’adore te voir ramper. Supplie-moi, ma chérie, et je te le donnerai.

C’était à moi qu’il s’adressait. Pas à la fille qui était avec lui.

À moi.

Et tout en sachant que c’était exactement ce qu’il attendait, j’ai craqué.

J’ai poussé la porte pour faire irruption dans la chambre, le poing tellement crispé sur la poignée que le sang ne circulait plus dans mes doigts.

C’est à peine si j’ai remarqué l’élégant mobilier sombre et le poster géant représentant quatre chevaux blancs galopant dans l’obscurité. Mon regard s’est dirigé tout droit sur le grand lit qui trônait au milieu de la pièce, avec ses draps de satin noir. Vicious était assis sur le bord du matelas, une fille de mon cours d’éducation physique sur les genoux. Elle s’appelait Georgia et ses grands-parents possédaient des vignobles dans la vallée de Carmel, au nord de l’État. Les longs cheveux blonds de Georgia couvraient l’une de ses épaules comme un voile, et le teint pâle de Vicious faisait ressortir la perfection et la douceur de son bronzage des Caraïbes.

Il l’embrassait en me regardant, ses yeux bleu sombre rivés aux miens, en la léchant comme une barbe à papa — sa langue apparaissant par intermittence. J’aurais dû me détourner mais je n’y arrivais pas. J’étais happée par ce regard, incapable de baisser les yeux. J’ai haussé un sourcil, pour montrer que ça ne me faisait rien.

Sauf que ce n’était pas vrai. Bien au contraire.

Ça me faisait tellement d’effet que je ne pouvais pas me détacher de ce spectacle. Les joues de Vicious se creusaient quand il enfonçait sa langue dans la bouche de Georgia, tandis que son regard brûlant guettait ma réaction. J’étais brusquement traversée par une vibration inconnue, comme envoûtée, piégée dans une sorte de brouillard. C’était sensuel, inapproprié, mais plus fort que tout. J’aurais voulu me libérer, mais ça m’était réellement impossible.

Ma main serrait de plus en plus fort la poignée de la porte et quand Vicious a commencé à caresser la taille de Georgia, j’ai cru que j’allais m’évanouir.

Le voir embrasser cette fille était totalement insupportable, mais fascinant.

Je voulais regarder.

Je ne voulais surtout pas regarder.

Mais ça revenait au même : je ne pouvais pas les ignorer.

Admettant ma défaite, j’ai battu des paupières et détourné les yeux vers une casquette noire Raiders posée sur le dossier de sa chaise de bureau.

— Le manuel de maths, Vicious, ai-je répété. J’en ai besoin et je ne quitterai pas cette chambre tant que tu ne me l’auras pas donné.

— Va te faire foutre, Conchita, a-t-il grommelé tout contre la bouche rieuse de Georgia.

J’ai eu l’impression qu’on me plantait une épine dans le cœur. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Pourquoi je ne pouvais plus respirer, pourquoi je tremblais, ce que c’était que cette douleur au creux de mes reins. Vicious était un sale type. Il était dur, sans cœur, plein de haine. J’avais entendu dire que sa mère était morte quand il avait neuf ans, mais il en avait maintenant dix-huit. Sa belle-mère, Josephine, avait l’air plutôt sympa et elle lui laissait faire tout ce qu’il voulait.

Il n’avait donc aucune raison d’être aussi cruel. Et pourtant il l’était avec tout le monde, et en particulier avec moi.

— Le. Livre. De. Maths, ai-je articulé lentement, comme si je m’adressais à un demeuré.

Il ne se gênait pas pour me montrer qu’il me prenait pour une idiote. Je faisais pareil.

— Dis-moi où il est. Je le déposerai devant ta porte quand j’aurai fini. C’est le moyen le plus rapide de te débarrasser de moi et de reprendre tes… activités.

La fermeture Éclair de la robe de Georgia était déjà défaite et elle s’occupait de la braguette de Vicious quand elle s’est finalement écartée de lui, tout en poussant un soupir exaspéré, les yeux au ciel. Elle m’a dévisagée avec une petite moue de reproche.

— Sans déconner, Mindy… Tu es lourde.

Je m’appelais Millie et elle le savait très bien.

— T’as rien trouvé de mieux pour occuper ton temps ? Vous ne jouez pas dans la même cour. Tu n’as pas encore compris ?

Vicious m’observait avec un petit sourire entendu et méprisant. Pour mon malheur, je lui trouvais un charme fou. Il avait des cheveux noirs et brillants, coupés à la mode, courts sur les côtés, plus longs sur le dessus. Des yeux bleu indigo, sans fond, étincelants et froids. Une peau tellement pâle qu’il ressemblait à un fantôme — à un très beau fantôme.

Mon œil de peintre était sensible à la beauté de Vicious. J’admirais les traits anguleux de son visage, sa silhouette sculpturale. Son corps lisse, bien proportionné et harmonieux, était un chef-d’œuvre de la nature.

Mais il inspirait aussi toutes les autres filles du lycée. Une fois, j’avais surpris une conversation entre Georgia et sa copine dans les vestiaires du cours de gym.

— Il est carrément beau ce mec, avait dit la copine.

— Ouais, avait répondu Georgia. Mais à l’intérieur, c’est tout pourri.

Il y avait eu un temps de silence, puis elles avaient éclaté de rire toutes les deux.

— C’est vrai que c’est un salaud, mais ça fait partie de son charme, avait conclu la copine.

Le pire, c’était que j’étais de son avis.

À All Saints, Vicious était une star. C’était le genre de garçon qui savait toujours quoi faire et quoi dire. Rien ne l’impressionnait, mais il impressionnait tout le monde. Il possédait une sorte d’aura mystérieuse et masculine à laquelle personne ne résistait. Il suffisait qu’il entre dans une pièce pour capter l’attention. Il n’avait même pas besoin de parler.

Et il roulait en Mercedes, évidemment. Pour la plupart des filles, ça comptait aussi.

Je me suis appuyée d’une hanche au chambranle, les bras croisés, en prenant un air blasé et en détournant la tête vers la fenêtre — je craignais d’avoir les larmes aux yeux si je regardais encore une fois Vicious ou Georgia.

— Dans la même cour ? ai-je ricané. Je crois surtout qu’on ne joue pas le même jeu. Je n’aime pas les jeux malsains.

— Tu les aimeras quand je t’aurai poussée à bout, a-t-il rétorqué sèchement, sans agressivité, mais sans la moindre trace d’humour.

J’ai eu la sensation qu’il m’avait arraché les tripes pour les piétiner sur son si beau plancher de bocoa, mais j’ai pris un air détaché.

— Le livre de maths ? ai-je répété pour la deux centième fois.

Jugeant sans doute qu’il m’avait suffisamment torturée, il a désigné du menton son sac à dos Givenchy noir. Il était rangé sous le bureau — lequel était installé devant la fenêtre qui donnait sur l’appartement des domestiques et entre autres sur ma chambre. J’avais déjà surpris Vicious à m’observer et je m’étais demandé pourquoi.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Pourquoi m’espionnait-il, puisqu’il me détestait ? Je n’avais pas cherché à approfondir la question, sans doute parce que j’avais peur de la réponse. Je me suis dirigée vers le sac et je l’ai ouvert en soupirant pour fouiller à l’intérieur. Au moins, comme ça, je tournais le dos à Vicious et à Georgia qui avaient recommencé à se tripoter. Je me suis efforcée de ne pas prêter attention à leurs gémissements et à leurs bruits de succion.

Mais quand j’ai sorti le manuel de maths et que j’ai reconnu les fleurs de cerisier que j’avais dessinées sur la tranche, une rage froide m’a submergée. Je les ai contemplées un instant, interdite, le souffle court, les poings serrés, avec le sang qui affluait à mes tympans.

C’est lui qui a saccagé mon casier.

D’une main tremblante, j’ai sorti le livre du sac à dos.

— Tu m’as volé mon manuel ?

Je me suis tournée vers Vicious, le visage crispé.

Avec ça, il venait de franchir une étape. Jusqu’à présent, il s’était contenté de se moquer de moi ; mais voler mes affaires, puis remplir mon casier de préservatifs usagés et de papier-toilette, c’était une agression caractérisée.

Tout en soutenant mon regard, il a repoussé Georgia pour la faire descendre de ses genoux, comme si elle n’était qu’un chiot excité avec lequel il avait assez joué. Puis il s’est levé. J’ai fait un pas en avant. Nous étions maintenant nez à nez.

— Pourquoi tu me fais ça ? ai-je lâché d’une voix sifflante, en scrutant son visage pâle et défait.

— Pourquoi pas ? a-t-il rétorqué.

Il affichait sa moue habituelle, mais je me souviens avoir été frappée par la tristesse de son regard.

— Il faut croire que ça m’amuse, a-t-il ajouté.

Il a fait signe à Georgia de s’en aller et lui a lancé sa veste en lui accordant à peine un regard. Il ne la traitait pas mieux que moi, au fond.

Ça m’a fait plaisir.

Parce que j’avais beau essayer de résister, il me faisait craquer. Je craquais pour sa mâchoire carrée. Je trouvais ses interventions en classe intelligentes et spirituelles. J’approuvais en secret tout ce qui sortait de sa bouche, même s’il était cynique et matérialiste, tandis que moi j’étais plutôt une incorrigible idéaliste. Et surtout, dès qu’il entrait dans mon champ de vision, mon cœur faisait des bonds.

Et en même temps je le détestais.

Mais je détestais encore plus Georgia, parce que c’était elle qu’il avait embrassée.

Mes parents étant ses employés, je ne pouvais pas me permettre d’être ouvertement en conflit avec lui. Aussi je me suis mordu la langue pour ne pas l’insulter, tout en traversant sa chambre comme une furie avec l’intention de sortir. Mais je n’ai pas pu franchir le seuil parce qu’il m’a retenue par le coude. Puis il m’a attirée contre son torse d’acier. J’ai ravalé un gémissement.

— Défends-toi, Conchita, m’a-t-il craché au visage, les narines frémissantes.

Ses lèvres étaient tout près des miennes. Trop près. Encore enflées des baisers d’une autre fille et d’un rouge qui tranchait avec sa peau blanche.

— Pour une fois dans ta vie, défends-toi, merde !

Je me suis dégagée de l’étreinte de sa main, en pressant mon livre contre ma poitrine comme un bouclier, puis je suis sortie en courant et j’ai filé tout droit dans l’appartement réservé aux domestiques, sans même reprendre ma respiration. Une fois dans ma chambre, je me suis jetée sur mon lit en soupirant de soulagement.

Vicious ne méritait pas mes larmes, aussi je n’ai pas pleuré. Mais j’étais en colère, bouleversée et, je l’avoue, plutôt en miettes.

J’ai entendu de la musique qui venait de chez lui. Stop Crying Your Heart Out, d’Oasis. Il avait mis le volume à fond pour que j’entende. Il continuait à me provoquer. Je ne pouvais même pas être tranquille chez moi.

Quelques instants plus tard, j’ai entendu rugir la Camaro automatique rouge de Georgia — Vicious se moquait d’elle en disant qu’il fallait être vraiment idiot pour acheter une Camaro automatique. Georgia roulait à fond dans l’allée bordée d’arbres. Elle était furieuse, elle aussi.

Vicious était un être dangereux qui faisait souffrir tous ceux qu’il approchait. Malheureusement, la haine qu’il m’inspirait était prisonnière d’un autre sentiment qui ressemblait à s’y méprendre à de l’amour et que j’avais du mal à étouffer.

Mais il ne me briserait pas, ça, je me l’étais juré.





2




Vicious





Dix ans plus tôt


C’était un week-end pourri comme les autres. J’avais organisé une fête d’enfer, mais je préférais rester enfermé dans la salle multimédia plutôt que de me mêler à tous ceux que j’avais invités.

Je n’avais pas besoin de sortir de ma tanière pour avoir une idée du bordel qui régnait dans la maison. J’entendais les filles glousser et ricaner dans la piscine haricot derrière la maison. Le ruissellement des cascades artificielles que les arches déversaient dans l’eau. Le frottement des peaux nues et mouillées contre le caoutchouc des matelas gonflables. Les gémissements des couples dans les chambres voisines. Les ragots des hypocrites affalés dans les fauteuils et les canapés du salon.

J’entendais aussi de la musique — Limp Bizkit. Mais qui osait passer ces nazes de Limp Bizkit à ma fête ?

J’entendais tout, mais je n’écoutais rien. Écroulé devant la télé dans un fauteuil de relaxation, les jambes écartées, je fumais un pétard devant un porno d’animation japonais.

Il y avait une bière à ma droite, mais je n’y avais pas touché.

Il y avait une fille à genoux sur la moquette devant mon fauteuil, en train de me masser les cuisses. Je n’y avais pas touché non plus.

— Vicious, a-t-elle ronronné en venant se percher sur mes genoux.

C’était une petite brune quelconque, mais elle avait un joli bronzage et sa robe était une véritable invitation au plaisir. Elle devait s’appeler Alicia, ou Lucia, je ne savais plus trop. Elle avait essayé d’entrer dans l’équipe des pom-pom girls au printemps dernier. Échec. À mon avis, cette fête était son premier contact avec la popularité et elle s’était mis en tête de sortir avec moi, ou avec n’importe lequel de mes potes. Elle avait l’air de croire que c’était le moyen le plus rapide et le plus sûr de devenir une star au lycée.

— Elle est cool, ta salle de jeu. Mais on ne pourrait pas aller dans un endroit plus calme ?

J’ai tapoté le bout de mon joint et la cendre est tombée comme un flocon de neige sale dans le cendrier posé sur l’accoudoir de mon fauteuil.

— Non, ai-je répondu avec une grimace.

— C’est dommage. Je te trouve super sympa.

N’importe quoi. Personne ne me trouvait sympa, et pour cause.

— Je n’ai pas envie de m’engager, ai-je répondu machinalement.

— Ben oui, je me doute. Pour qui tu me prends ? Mais ça n’empêche pas de s’éclater un peu.

Elle a eu un rire de gorge qui se voulait sexy, mais qui m’a mis les nerfs. Je ne supportais pas les filles qui insistaient.

Je préférais qu’on me résiste.

J’ai quand même été vaguement tenté par sa proposition. Après tout, je pouvais peut-être la laisser me sucer, même si je ne la croyais pas quand elle disait qu’elle voulait juste s’éclater. Les filles, elles voulaient toutes quelque chose de plus.

— Tu devrais descendre de mes genoux, ai-je dit.

Premier et dernier avertissement. Après tout, je n’étais pas son père. Ce n’était pas à moi de la mettre en garde contre les mecs comme moi.

Avec une adorable moue, elle a noué ses bras autour de mon cou. Son décolleté plongeant s’écrasait maintenant contre mon torse et elle me fixait avec des yeux brûlants de détermination.

— Je ne sortirai pas de cette pièce sans un des Hot Heroes.

Les Four Hot Heroes, c’était mon groupe de potes et moi. On était quatre et on était les héros les plus sexy du lycée, d’où le surnom… J’ai haussé un sourcil, en faisant sortir ma fumée par le nez.

— Tu devrais plutôt tenter ta chance avec Trent ou avec Dean, parce que je ne vais pas coucher avec toi ce soir, ma belle.

J’ai vu à sa tête que cette fois elle avait percuté. Elle s’est levée sans un mot et s’est dirigée vers le bar en se déhanchant, avec un sourire de plus en plus crispé à cause de ses chaussures à talons hauts. Elle s’est servi un cocktail sévère, en mélangeant dans un grand verre des alcools pris au hasard. Puis elle a balayé la pièce du regard, en essayant d’évaluer lequel des Hot Heroes pourrait bien lui servir de ticket de popularité au lycée All Saints.

Trent était à moitié allongé sur le canapé à ma droite, avec une fille à cheval sur lui qui se tortillait, le T-shirt roulé à la taille, seins nus. Il sirotait une bouteille de bière, tout en jouant avec son téléphone d’un air blasé. Dean et Jaime s’étaient installés sur un divan à l’autre bout de la pièce et discutaient tactique pour le match de foot de la semaine suivante. Aucun des deux ne s’intéressait aux filles qu’on avait fait venir dans la pièce pour nous distraire.

Pour Jaime, c’était normal. Il était obsédé par notre prof de littérature, Mme Greene. Cette fascination pour une femme plus âgée me semblait perverse, mais il avait l’air tellement amoureux que je n’osais pas m’en mêler. Dean en revanche n’avait aucune raison de se priver et aurait dû passer à l’action depuis longtemps. Quelque chose ne tournait pas rond chez lui aujourd’hui, mais quoi ? je n’en savais rien.

— Dean, mon pote, tu ne veux pas de fille ?

Trent venait d’exprimer ma pensée. Il avait maintenant pris son iPod et faisait défiler sa playlist sur l’écran, de plus en plus indifférent à celle qui se donnait tant de mal pour le satisfaire.

Et soudain, comme s’il en avait marre, il s’est levé d’un bond en faisant valser la fille sur le canapé. Elle avait encore la bouche ouverte, de plaisir, et aussi de surprise.

— Désolé, s’est-il excusé. Je ne vais pas arriver à jouir ce soir. C’est à cause du plâtre.

Il a montré sa cheville cassée avec le goulot de sa bouteille, en adressant un sourire contrit à sa partenaire.

De nous quatre, Trent était le plus sympa.

Ça en disait long sur les Hot Heroes.

Trent avait des problèmes en ce moment. Ses parents avaient tout juste de quoi payer leur loyer et pas du tout les moyens de financer ses études. Il avait compté sur le foot pour obtenir une bourse universitaire complète, mais avec sa cheville cassée, c’était fichu. Cette blessure allait l’obliger à rester ici, à Todos Santos, et à chercher un petit boulot sans intérêt et mal payé. Après avoir passé quatre ans à fréquenter le lycée All Saints, il allait retourner dans son quartier pourri, il y avait de quoi flipper.

— T’inquiète, mec, a répondu Dean avec un sourire gêné. J’ai un rendez-vous.

Au même instant, la porte de la salle s’est ouverte derrière moi. Tout le monde savait que cette pièce était le territoire des Hot Heroes et qu’on n’y pénétrait que sur invitation. Pourtant, un bouffon venait d’entrer sans frapper.

Les filles ont regardé du côté de l’entrée, mais j’ai continué à fumer mon herbe, tout en surveillant Lucia-Alicia du coin de l’œil. J’attendais qu’elle s’éloigne du bar pour aller me chercher une bière fraîche.

— Waouh, salut !

Dean a fait un signe de la main à la personne qui se trouvait sur le seuil et, sans déconner, on aurait dit que tout son corps souriait.

Jaime a fait un bref signe de tête, en se redressant sur son siège et en me lançant un regard chargé de sous-entendus que j’étais trop défoncé pour décoder. Trent a tourné la tête en grommelant un genre de bonjour.

— Celui qui vient de pousser cette porte a intérêt à apporter une pizza et une super fille s’il ne veut pas ressortir direct à coups de pied.

— Salut tout le monde !

Quand j’ai reconnu sa voix, ça m’a fait un drôle de truc dans la poitrine.

Emilia. La fille de la bonne. Qu’est-ce qu’elle foutait là ? Elle ne quittait jamais l’appartement réservé aux domestiques quand j’organisais une fête. En plus, elle m’évitait depuis l’histoire du livre de maths — ça faisait un peu plus d’une semaine.

— Qu’est-ce que tu veux, Conchita ?

J’ai fait pivoter mon fauteuil vers elle en crachant au plafond un nuage de fumée âcre et douce.

Ses yeux bleus ont à peine glissé sur moi et se sont arrêtés sur quelqu’un d’autre. Et pour ce quelqu’un, elle a entrouvert les lèvres en esquissant un sourire timide. Ça m’a fait un choc. Le vacarme de la fête s’est éloigné, je ne voyais plus que son visage.

— Salut, Dean, a-t-elle murmuré en baissant les yeux vers ses Vans.

Ses longs cheveux caramel étaient rassemblés en une natte jetée négligemment sur l’une de ses épaules. Elle portait un jean boyfriend et une chemise Daria dont la couleur jurait délibérément avec sa veste de laine orange. Elle s’habillait comme une ado, elle avait des goûts pourris. Il y avait encore sur sa main le cerisier du Japon qu’elle avait dessiné en cours de littérature. Mais merde ! avec tout ça elle arrivait à être sexy, et cette application qu’elle mettait à se rendre repoussante sans y parvenir, ça me faisait carrément bander.

À part ça, je la détestais.

J’ai réussi à détacher mes yeux de sa silhouette pour regarder Dean : il affichait un sourire de débile qui m’a donné envie de lui casser les dents.

C’était quoi ce délire ?

— Vous couchez ensemble, tous les deux ? a demandé Jaime.

Il a fait une bulle avec son chewing-gum, en ébouriffant ses longs cheveux blonds de surfeur avec son poing. Il se foutait éperdument de la réponse. C’était pour moi qu’il posait la question. Parce qu’il savait que j’en crevais d’envie, mais que mon orgueil me l’interdisait.

— Ne dis pas n’importe quoi, a protesté Dean en se levant de son siège.

Il a filé à Jaime une grande claque sur la nuque. Voilà qu’il jouait les mecs corrects, maintenant ; alors que franchement, il était tout sauf ça. Il avait couché avec tellement de filles sur mon canapé qu’il l’avait définitivement imprégné de son ADN. Aucun de nous n’était correct avec les filles, d’ailleurs. Le genre « petit copain respectueux », ça ne nous ressemblait pas. On ne savait même pas ce que « petit copain » voulait dire et on ne s’en cachait pas. On ne donnait pas dans la monogamie, à part Jaime, qui faisait des plans sur la comète avec Mme Greene.

Je n’en revenais pas que Dean et Emilia sortent ensemble. Elle n’était pas pour nous. Elle venait d’un trou paumé de Virginie. Elle avait un sourire stupide et un accent insupportable.

Cette fille-là était aussi ennuyeuse et molle qu’une chanson de Michael Bublé. Quand elle me surprenait à la mater dans sa chambre par ma fenêtre, elle me faisait un signe de la main.

Ce n’était vraiment pas possible d’être aussi stupide.

J’avais d’autres bonnes raisons de la détester : elle avait surpris une dispute entre Daryl et moi en arrivant chez nous. Et puis elle ressemblait trop à Jo, ma belle-mère. Évidemment, ce n’était pas sa faute, mais ça n’y changeait rien.

— Désolé de t’avoir obligée à venir me chercher dans cette pièce, s’est excusé Dean. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si tard. Ce n’est pas un endroit pour les dames, a-t-il ajouté.

Il a attrapé sa veste posée sur un accoudoir du canapé, a pris Emilia par les épaules et a calé délicatement derrière son oreille une mèche échappée de sa natte.

Pas de doute, il se comportait comme si elle était sa copine. Ma paupière gauche s’est mise à tressauter nerveusement.

— J’espère que tu as faim, a-t-il dit d’une voix doucereuse. Je connais un super restaurant de poisson du côté de la marina.

Elle a souri.

— Bien sûr. Je suis partante.

Elle était partante, alors ils sont partis.

Ensemble.

Merde.

J’ai remis mon fauteuil face à la télé en tirant sur mon joint comme un malade. Un grand silence était tombé dans la pièce et tout le monde me regardait, comme pour attendre mes instructions. Mais qu’est-ce qu’ils avaient à paraître si paniqués ?

— Hé toi !

La fille que Trent avait dégagée était en train de se recoiffer devant un miroir à côté de ma console de jeux. J’ai tapoté mes cuisses en lui faisant signe d’approcher.

— Viens ici. Et amène ta copine, ai-je ajouté en désignant du regard Lucia-Alicia.

J’avais maintenant une fille en train de frétiller sur chaque genou. J’en ai attrapé une au hasard par les cheveux pour mettre son visage pile devant le mien et je lui ai soufflé dans la bouche la fumée de ma dernière taffe. Elle l’a avalée avec un petit cri de plaisir.

— Fais passer, ai-je ordonné, les paupières mi-closes.

Elle a fait oui de la tête et s’est penchée vers sa copine pour lui recracher la fumée dans la bouche.

Trent et Jaime ne me quittaient pas des yeux.

— Ils sont peut-être seulement copains, a suggéré Trent en caressant son crâne rasé. Dean ne m’en a jamais parlé et il n’est pas plus capable de garder un secret, que moi de garder mon pantalon à une fête au manoir Playboy.

— Ouais, a renchérit Jaime. On parle de Dean, là. Il n’a jamais eu de petite amie. Avec lui, rien n’est jamais sérieux.

Il s’est levé en prenant sa veste de la Navy sur l’épaule.

— Bon, je dois y aller, a-t-il lancé.

Bien sûr. Pauvre mec. Il allait passer une soirée pourrie à raconter sa vie sur un site de rencontres et à envoyer des textos coquins à Mme Greene.

— Ne délire pas trop avec ça, Vicious, a-t-il ajouté. Je ne vois pas du tout Dean en train de se caser. Il va dans une université new-yorkaise. Toi, tu restes dans le coin. Emilia aussi, non ? Elle a été prise nulle part, c’est bien ça ?

C’était bien ça.

Elle n’avait pas encore réussi à décrocher une bourse. Je le savais parce que son courrier arrivait dans la même boîte aux lettres que la mienne et que je vérifiais les enveloppes pour savoir si et où ma petite Emilia LeBlanc allait partir. Mais pour l’instant, elle n’était prise nulle part, comme le disait si bien Dean.

Quant à moi, j’étais censé intégrer une fac de Los Angeles pas trop loin d’ici et je prévoyais de rentrer le week-end.

Ce qui voulait dire qu’on se verrait tous les week-ends. Il n’y aurait plus grand monde dans les parages et j’allais forcément me la faire à un moment ou à un autre.

— J’en ai vraiment rien à foutre de Dean et Emilia, ai-je ricané en agrippant les fesses de mes partenaires pour les rapprocher l’une de l’autre.

— Léchez-vous les seins, ai-je ordonné d’un ton détaché.

Elles ont fait ce que je demandais. On pouvait vraiment obtenir n’importe quoi de ces deux-là, ça m’a complètement déprimé.

— On en était où ? ai-je demandé à mes potes.

Les deux filles se donnaient de grands coups de langue pour me satisfaire. On aurait dit deux chiennes dans un combat clandestin. Franchement, c’était écœurant.

— Tu étais en train de nier l’évidence, a ricané Jaime en secouant la tête.

Il s’est dirigé vers la porte et a pressé l’épaule de Trent au passage.

— Empêche-le d’aller trop loin avec ces filles. Il va se venger sur elles.

— C’est idiot, a répondu Trent en me montrant du pouce. Pourquoi il ne parle pas à Emilia ?

Je l’ai fusillé du regard, mais il venait de la zone et ce n’était pas un petit frimeur comme moi qui allait l’impressionner.

— Vous me fatiguez à parler de moi comme si je n’étais pas là, je vais piquer une tête.

Je me suis levé d’un bond en repoussant les deux filles.

L’une a grogné pour protester, l’autre a crié :

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Un mauvais trip, ai-je répliqué en guise d’explication.

C’était vrai, au fond.

— Ça arrive, a-t-elle répondu d’un ton radouci.

J’avais envie de les gifler, elle et sa copine. Leur bonne volonté me dégoûtait.

— Tu m’appelleras ? a demandé Alicia-Lucia en me retenant par ma chemise avec des yeux brillants d’espoir.

Je lui ai répondu en levant le pouce. Elle était pas mal, seulement pas autant qu’elle le pensait. Mais bon, elle voulait vraiment faire plaisir, alors on devait pouvoir en tirer quelque chose au lit.

Je l’avais prévenue que je n’étais pas un tendre.

Tant pis pour elle si elle était dure d’oreille.

— Laisse ton numéro à Trent.

J’ai tourné les talons et je suis sorti.

Ceux qui traînaient dans le couloir m’ont fait de la place en se collant dos au mur, tout sourire, et en levant leurs gobelets rouges Red Solo pour me saluer comme si j’étais le pape en personne. Je n’étais peut-être pas le pape, mais j’étais le roi. Et eux, ils étaient mes sujets, une bande de menteurs et d’hypocrites. De vrais Californiens, tout dans l’apparence, mais ça m’était égal qu’ils s’intéressent à ce que j’avais dans les poches et pas à ce que j’avais dans le cœur ou dans le crâne. Et encore plus qu’ils me jugent à ma voiture ou à la taille de ma maison. J’aimais les Californiens autant que je les méprisais. Donc j’aimais la Californie. J’allais jusqu’à aimer les tremblements de terre et les jus de légumes.

Un murmure a couru dans le couloir. Je me montrais rarement à mes invités et quand c’était le cas, ils savaient ce que ça signifiait : il y avait de l’électricité dans l’air et ça allait saigner.

Fell in Love With a Girl, des White Stripes, résonnait entre les murs sombres.

Je suis passé par la cuisine pour descendre à la cave. J’avais besoin de m’isoler un peu dans un endroit sombre et silencieux. Je me suis adossé au battant, les yeux fermés, en respirant à pleins poumons l’air humide.

Merde, ce truc que Dean avait ramené, c’était du sérieux. Je n’avais menti qu’à moitié en disant que je faisais un bad trip.

Ici, je me sentais coupé du reste du monde. De Daryl Ryler. De Josephine. De mon père. De Dean et Emilia. À tâtons, j’ai passé en revue ma collection d’armes : mon pied-de-biche, mon poignard, ma batte de base-ball, mon fouet en cuir. Je ne m’en servais jamais. Autrefois, quand j’avais encore peur de Daryl, ces objets me rassuraient. À présent, je venais de temps en temps les toucher quand j’avais trop envie de me battre. Comme ce soir.

En remontant au rez-de-chaussée, je suis allé m’asseoir au bord de la piscine. Dans le bassin, quelques groupes pataugeaient en faisant les idiots. J’ai cherché Dean du regard, mais il était parti avec Emilia. Alors j’ai retroussé lentement mes manches pour faire savoir que je cherchais un adversaire. On appelait ça « le défi ». C’était un petit jeu courant à All Saints. Il ne me restait plus qu’à attendre que quelqu’un accepte de se battre avec moi.

J’ai patienté, penché sur mon double que le clair de lune projetait dans la piscine.

J’étais un grand spécialiste du défi.

Réglo, mais brutal.

Les combats calmaient mon angoisse, tout en justifiant les marques de coups que je portais sur mon corps.

Je n’ai pas été étonné en entendant le bruit sourd du plâtre de Trent derrière moi. Il savait que j’étais complètement à côté de mes pompes et il se dévouait pour sauver l’ambiance de la soirée.

— Je peux dire à Dean de la laisser tomber, si tu veux, a-t-il murmuré derrière moi.

J’ai secoué la tête en ricanant.

— Pas question. Il est libre. Mais s’il couche avec cette fille, il signe son arrêt de mort.

— Vicious, a lancé Trent sur un ton d’avertissement. Tu ne vas pas te disputer avec lui pour une fille.

Facile à dire pour lui, les filles étaient dingues de sa peau couleur café et il passait de l’une à l’autre sans se prendre la tête. Mais moi je commençais à en avoir marre des coucheries.

— Ces conneries, ça va vous entraîner sur une mauvaise pente, a-t-il insisté.

Il a enlevé son T-shirt en soupirant et je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer son torse musclé. C’était un vrai costaud.

Les rires et les bruits d’eau s’étaient arrêtés et tout le monde nous regardait. Ces abrutis avaient besoin d’un sujet de conversation pour remplir le vide de leur existence. J’allais bientôt leur en fournir un.

J’ai serré le poing en faisant craquer ma nuque.

— Waouh, tu te fais du souci pour moi, T-Rex ? ai-je ricané en posant une main sur mon cœur. Je suis touché.

Georgia et sa bande de copines nous observaient en chuchotant. Elles bavaient déjà à l’idée de voir une baston entre deux amis. Je suis passé à côté de Trent en le heurtant au passage avec mon épaule et j’ai pris la direction du court de tennis de la propriété. C’était l’endroit idéal : fermé, isolé, assez grand pour accueillir un public, il nous servait régulièrement de ring.

— Je te conseille de donner tout ce que t’as dans le ventre, Rexroth, ai-je grommelé.

Trent et Jaime avaient raison : Dean et Emilia, ça ne durerait même pas jusqu’à la fin du mois. Je connaissais bien Dean, il n’allait pas tarder à la larguer, et elle à avoir besoin de consolation.

Et là, je lui montrerais à qui elle appartenait.

— Allez, Trent. Bouge-toi jusqu’au terrain de tennis. Et il ne faudra pas saigner sur ma pelouse quand je t’aurai défoncé.





3




Emilia





Les retrouvailles


— Regarde où tu vas, espèce d’idiot ! ai-je hurlé tout en reculant sur le trottoir.

J’attendais pour traverser devant un immeuble de bureaux high-tech de l’Upper East Side. Il y avait maintenant une grosse tache de boue sur ma petite robe à col marin. J’étais trempée, j’avais faim, j’étais épuisée, et ce feu piéton ne voulait pas passer au vert. Pour couronner le tout, j’étais déjà en retard pour prendre mon service au McCoy’s, le bar de Midtown où je travaillais le soir comme serveuse — mon deuxième job. Le bruit du trafic et des klaxons du vendredi soir me cassait les oreilles. Le problème, quand on essayait de traverser au rouge à New York, c’est que les taxis aussi étaient new-yorkais et qu’ils étaient prêts à vous écraser pour passer.

Ou à tremper vos vêtements…

— Qu’est-ce qui t’arrive, Millie ?

Rosie a toussé dans mon oreille à l’autre bout de la ligne, avec un bruit de chien asthmatique. Elle n’avait pas quitté son lit de la journée, mais il n’y avait pas de quoi l’envier.

— Un chauffeur de taxi vient de m’éclabousser et il l’a fait exprès, ai-je expliqué.

— Calme-toi, a-t-elle murmuré de ce ton si doux qui parvenait toujours à m’apaiser. Explique-moi plutôt ce qui se passe, a-t-elle repris.

Le feu est enfin passé au vert. La horde de piétons a traversé comme un seul homme en me bousculant, tête baissée. En dépit de mes chaussures à talons hauts, j’ai accéléré le pas pour doubler un groupe d’hommes en caban. En passant devant les comptoirs remplis de bonnes choses à manger, je n’ai pas pu m’empêcher de saliver. Vu l’heure à laquelle j’allais arriver, je n’aurais même pas le temps de grignoter un petit truc en cuisine.

— Ils ont dit qu’ils étaient ravis que je m’intéresse à l’industrie de la pub, mais que j’étais payée pour servir le café et classer des dossiers, pas pour donner mon avis pendant les réunions de l’équipe créatrice. Et encore moins pour lui gâcher le déjeuner avec mes suggestions. Ils ont dit aussi que j’étais surqualifiée pour être secrétaire, mais qu’ils n’avaient pas de poste de stagiaire. En plus, ils ont des restrictions budgétaires et on leur a demandé d’« écrémer » le personnel. D’enlever le gras, tu vois…

Je n’ai pas pu retenir un rire amer, car je n’avais jamais été aussi mince de toute ma vie — étant donné que j’avais tout juste de quoi manger.

— Pour résumer, je suis virée.

J’ai soupiré, laissant échapper un nuage de vapeur blanche. Les hivers new-yorkais étaient si froids qu’on avait envie de partir au travail enroulé dans sa couette. Je me demandais parfois si on n’aurait pas mieux fait de repartir dans le Sud, Rosie et moi — du moment que ce n’était pas en Californie. Pour avoir plus chaud et payer un loyer moins cher.

— Alors il ne te reste plus que ton travail chez McCoy’s ? a demandé Rosie d’une voix angoissée.

Elle a soupiré à son tour et ses poumons ont fait un drôle de bruit.

Ce n’était pas sa faute, mais en ce moment je devais travailler pour deux. Je ne gagnais pas grand-chose en tant que secrétaire, mais c’était quand même un deuxième salaire. Et avec les médicaments de Rosie à payer, on ne pouvait pas s’en sortir avec un seul.

— Ne t’en fais pas, ai-je répondu tout en me faufilant au pas de course entre les piétons. On est à New York. Ce n’est pas le travail qui manque. Je trouverai facilement autre chose.

J’avais intérêt.

— Bon, Rosie, si je ne veux pas me faire virer aussi de chez McCoy’s, il faut que je te laisse. J’ai déjà trois minutes de retard. Je t’aime. Bye.

J’étais de nouveau arrivée à un carrefour et j’ai dû m’arrêter, en trépignant d’impatience. Il y avait déjà tout un groupe de gens devant moi qui attendaient pour traverser. À ce rythme, je n’étais pas près de me retrouver de l’autre côté. Mes yeux qui fouillaient de tous côtés, à la recherche d’une échappatoire, se sont arrêtés sur une longue ruelle sombre coincée entre deux grands immeubles. Un raccourci. Trop risqué, a murmuré une petite voix en moi.

J’étais en retard.

Je venais de perdre ma place de secrétaire.

Rosie était malade.

Il y avait le loyer à payer.

Et puis merde ! Ça sera plus rapide par là.

J’ai piqué un sprint. Chaque fois que mes talons heurtaient le trottoir, ça me faisait un choc qui se répercutait dans toute ma colonne vertébrale. Le vent froid giflait mes joues, cinglant comme un fouet. Je courais si vite que je n’ai pas senti qu’on me retenait par la lanière de ma sacoche. Je suis tombée à la renverse, sur le sol humide et glacé, en atterrissant sur le coccyx.

Mon premier réflexe a été de serrer mon sac contre ma poitrine. Puis j’ai levé les yeux vers mon agresseur. C’était un gamin, un adolescent au visage criblé de boutons, pour être précise. Grand, dégingandé, maigre, et sûrement aussi affamé que moi. Mais c’était mon sac. Mes affaires. Dans cette jungle de béton qu’était New York, personne n’avait pitié de personne. Il fallait bien survivre.

J’ai plongé la main dans mon sac pour chercher à tâtons mon spray au poivre Mace. Évidemment, je n’avais aucune intention de m’en servir, je voulais juste faire peur au gamin. Lui, il continuait à tirer. Et moi, à agripper mon sac. J’ai trouvé la bombe et je l’ai sortie en la pointant vers ses yeux.

— Au choix, tu recules ou tu deviens aveugle, ai-je menacé d’une voix tremblante. C’est un peu bête de perdre la vue pour un sac, à toi de voir.

Il a levé le bras comme pour me frapper et là, un réflexe, j’ai appuyé sur le spray. Furieux, il m’a violemment tordu le poignet, faisant dévier le jet qui l’a raté de quelques centimètres. Puis il m’a frappée au front du revers de la main. Sous le choc, ma tête s’est mise à tourner, tout est devenu noir.

Et franchement, une partie de moi aurait voulu rester dans ce trou noir.

Quand ma vision est redevenue normale, je n’avais plus mon sac. J’ai tout de suite pensé à tout ce qu’il contenait : mon téléphone, mon portefeuille, mon permis de conduire, deux cents dollars que je devais à mon propriétaire.

Je me suis remise péniblement debout. L’un de mes talons s’était cassé. Je l’ai ramassé. Mon agresseur était déjà au bout de la rue, je n’avais aucune chance de le rattraper.

— Enculé ! ai-je hurlé, tellement fort que ça m’a fait mal à la gorge.

Je crois bien que c’était la première fois que j’employais ce mot.

Il ne me restait plus qu’à repartir, en boitillant sur un talon. Pleurer n’aurait servi à rien, mais j’étais totalement effondrée. Se faire dévaliser et virer le même jour, c’était vraiment le comble. Oui, alors j’allais me consoler en buvant quelques verres en douce quand mon patron, Greg, aurait le dos tourné.

Je suis arrivée chez McCoy’s avec vingt minutes de retard. Petite consolation : Greg le Râleur n’était pas là, au moins je ne serais pas virée pour la seconde fois de la journée. Rachelle, la gérante, était une amie. Elle connaissait mes problèmes financiers. Elle était au courant pour la maladie de Rosie. Au courant de tout.

Je l’ai croisée dans le couloir menant à la cuisine. Elle est venue vers moi avec un clin d’œil complice et a écarté de mon front une mèche de mes cheveux mauves — de la couleur des fleurs de cerisier.

— Je ne pense pas que tu te sois envoyée en l’air au bureau, donc tu as eu un problème, a-t-elle déclaré en fronçant gentiment les sourcils.

Dans un soupir, j’ai fermé les yeux pour lutter contre les larmes que je sentais venir.

— Je viens de me faire voler mon sac, ai-je murmuré.

— Oh ! ma chérie, a gémi Rachelle en me serrant dans ses bras.

J’ai posé ma tête sur son épaule. Un peu de chaleur humaine, ça faisait du bien, même si ça ne réglait pas mes problèmes. Et puis, j’avais quand même du bol que Greg ne soit pas là, à me hurler dessus toute la soirée, la bave aux lèvres.

— Il y a pire, Rach. J’ai été renvoyée de R/BS Publicité, ai-je murmuré dans ses cheveux rouge cerise.

Elle s’est écartée pour me dévisager avec une expression horrifiée.

— Millie… Mais qu’est-ce que tu vas faire ?

Je me posais justement la même question.

— Le maximum d’heures ici jusqu’à ce que je retrouve un autre travail en journée ? Sinon, je pourrais aussi vendre un rein.

La deuxième option était évidemment une blague, mais je n’ai pas pu m’empêcher de me demander combien ça rapportait, de vendre un rein…

Rachelle m’a observée d’un air attendri et j’ai lu dans ses yeux ce qu’elle pensait. Rien qu’à mon allure, ça se voyait que je galérais. J’avais encore maigri. J’étais pâle, les traits tirés. Avec ma robe tachée et un talon cassé, le tableau était complet.

Elle a regardé le talon que je tenais toujours dans mon poing crispé.

— Je vais te le recoller, a-t-elle dit. Prends les chaussures qui sont dans mon casier et va travailler. Et essaye de sourire. Tu as besoin de tes pourboires.

J’ai acquiescé, en claquant une grosse bise mouillée sur sa joue. Elle était beaucoup plus petite que moi et j’allais avoir du mal à enfiler ses chaussures, mais c’était mieux que rien. J’ai foncé vers les casiers pour passer mon uniforme — chemisier rouge court et cintré, minijupe noire, tablier rouge avec le nom McCoy’s imprimé en lettres noires. C’était complètement kitch, mais le bar était fréquenté par des hommes de Wall Street richissimes que cette tenue minimaliste incitait à laisser de bons pourboires.

J’ai poussé les portes de bois donnant sur la salle en prenant une grande inspiration. Quand j’ai longé les tabourets noirs alignés devant le bar, quelques hommes ont lancé de mon côté des regards intéressés auxquels j’ai répondu par un vague sourire — ma politique étant de me montrer amicale avec les clients, sans pour autant les encourager. À vingt-sept ans, j’étais une valeur bien cotée sur le marché du sexe à New York, mais je travaillais trop pour avoir du temps à consacrer à un petit copain.

— Salut, Millie, m’a lancé Kyle, le barman.

Kyle faisait des études de cinéma à l’université de New York. Il vivait à Williamsburg, s’habillait comme Woody Allen et se teignait les cheveux en blond doré. Tout pour cacher qu’il venait de Caroline du Sud.

Je lui ai souri, en balayant du regard les clients qui se racontaient leur dure journée de travail, tout en consultant leurs messages sur leur téléphone.

— Il y a du monde ?

— Ne panique pas, a-t-il répondu. Dee est furieuse parce que tu es encore en retard, mais elle a assuré. Dépêche-toi de servir les deux qui viennent d’arriver, a-t-il ajouté en désignant une table du côté droit de la salle.

Dee était la serveuse qui travaillait le vendredi soir avec moi. Mes retards répétés la mettaient en rage et je la comprenais : elle n’avait pas à assumer mes problèmes. J’ai acquiescé, tout en levant le pouce du côté de Kyle, mais il s’était déjà replongé dans le livre qu’il lisait derrière le bar.

Je me suis dirigée vers la table qu’il m’avait signalée, au son de Baby It’s You, des Smith. Elle se trouvait tout au fond de la salle, dans un coin isolé — mon préféré parce que j’y récoltais en général les meilleurs pourboires, allez savoir pourquoi.

Je l’appelais « le coin de la chance ».

Deux hommes y étaient installés, tellement absorbés dans leur conversation qu’ils ne m’ont pas vue arriver. Je leur ai tendu les menus que j’avais emportés sous mon bras, pour tenter d’attirer leur attention.

— Bonjour, je suis Millie, votre serveuse. Est-ce que je peux vous apporter quelque chose en attendant que vous…

Lui. Je me suis arrêtée net. Celui des deux hommes qui avait des cheveux noirs ébouriffés venait de lever la tête.

Vicious.

J’ai battu des paupières. C’était bien Baron Spencer, pas de doute, avec sa silhouette longue et élancée — il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-cinq —, sa façon de s’asseoir en étirant ses longues jambes sur le côté, ses yeux sombres comme son âme, ses cheveux noir corbeau qui bouclaient sur le côté et couvraient des oreilles d’une perfection scandaleuse, sa mâchoire carrée, son nez droit, l’expression glaciale et distante de son visage, tellement sinistre qu’elle vous mettait mal à l’aise.

Seules les rougeurs sur ses joues de porcelaine — le froid lui avait toujours fait ça — confirmaient que j’avais bien devant moi un être de chair et de sang avec un cœur qui battait, et pas une machine programmée pour me détruire.

Il affichait comme toujours un air de défi, qui m’a aussitôt paru familier, comme une vieille chanson que l’on n’a pas écoutée depuis longtemps, mais dont on retrouve les paroles dès qu’on l’entend. Évidemment, il avait changé de style. Il portait un jean bleu foncé, des chaussures Oxford marron, une chemise blanche et une veste cintrée.

Décontracté. Sobre et classe. Suffisamment pour montrer qu’il était plus riche que la plupart des gens.

Je ne savais pas ce qu’il faisait dans la vie, parce que chaque fois que mes parents avaient tenté de me donner des nouvelles de lui, j’avais changé de sujet. Mais, ça crevait les yeux, il roulait sur l’or. Le sien ou celui de papa. Peu importait.

Je me suis sentie minable dans mon uniforme noir et rouge.

Comme je n’osais même pas le regarder, je me suis adressée à l’homme qui partageait sa table. Il était un peu plus vieux — un peu plus de la trentaine, peut-être ? —, trapu, des cheveux blonds, avec le beau costume d’un courtier en Bourse aux dents longues de Wall Street.

— … Quelque chose à boire ? ai-je achevé, la gorge nouée.

Je ne souriais plus. Je ne suis même pas certaine que je respirais.

— Un black russian, a répondu Beau Costume, tout en matant ma poitrine.

— Et vous ? ai-je demandé à Vicious d’une voix faussement gaie.

Je n’avais pas besoin de prendre des notes pour deux boissons, mais j’ai quand même sorti mon carnet et mon stylo pour me donner une contenance. Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli lâcher le carnet.

— Un bourbon, sec, a-t-il répondu d’un ton vague.

Ses yeux fixaient mon stylo. Pas moi.

Toujours aussi distant. Glacial. Indifférent.

Il n’a pas changé.

Je suis repartie vers le bar d’une démarche hésitante, en partie à cause de mes chaussures trop petites, mais pas que.

Il ne m’avait peut-être pas reconnue. Après tout, ça faisait dix ans qu’on ne s’était pas vus et je n’avais vécu qu’un an chez les Spencer.

J’ai tapoté le comptoir du bout de mon stylo mâchonné pour attirer l’attention de Kyle. Il n’aimait pas préparer des cocktails et il s’est mis à pester contre Beau Costume et son black russian. Je l’ai observé en silence, en jetant des regards à la dérobée du côté de la table de Vicious.

Il était toujours aussi fin et musclé, ce qui ne l’empêchait pas d’être très viril. Je me suis demandé s’il était ici en voyage d’affaires ou bien s’il vivait à Manhattan — parce que s’il habitait New York, ça ne pouvait être que dans Manhattan.

J’ai décidé qu’il était là pour affaires et qu’il ne resterait probablement pas longtemps. Je n’avais pas envie de le savoir dans la même ville que moi.

— Tes boissons sont prêtes, a annoncé Kyle.

J’ai pris une grande inspiration pour me donner du courage. Il ne me restait plus qu’à mettre les verres sur un plateau, mais j’avais les genoux en coton à l’idée d’affronter à nouveau le regard de Vicious dans cet uniforme aguicheur qui me faisait honte.

J’ai plaqué un grand sourire sur mon visage, en me répétant qu’il ne m’avait pas reconnue, ce qui m’a un peu rassurée. Je n’avais pas envie qu’il sache que j’avais fini comme serveuse, à me nourrir de céréales et de macaronis au fromage.

— Un black russian et un bourbon, ai-je annoncé en disposant des dessous-de-verre rouges sur la table noire.

Tout en posant les verres, j’ai regardé la main gauche de Vicious. Il ne portait pas d’alliance.

— Ce sera tout ? ai-je demandé en plaquant mon plateau contre mon ventre et en essayant d’arborer mon plus beau sourire de professionnelle.

— Oui, merci, a soupiré Beau Costume d’un ton impatient.

Vicious n’a pas daigné répondre et ils ont repris leur conversation à voix basse, comme si je n’existais pas.

Je suis partie en jetant des regards par-dessus mon épaule. Mon pouls battait partout — dans mon cou, au niveau de mes paupières… D’un côté, j’étais un peu déçue. Vicious ne m’avait vraiment pas reconnue… Mais après tout, ça valait mieux. On n’était pas exactement de vieux amis.

En fait, j’avais si peu compté pour lui, qu’on n’était même pas des ennemis.

J’ai continué à servir, en souriant et en riant aux blagues stupides de mes clients. Pour calmer mon angoisse, j’ai bu deux autres verres que Kyle m’a fait discrètement passer par-dessus le bar. J’aurais voulu être totalement indifférente à la présence de Vicious, comme il l’était à la mienne, mais mes yeux ne cessaient de dériver du côté de sa table, où la conversation tournait à la dispute.

Je me suis accoudée au bar pour observer la scène. Ça devenait intéressant.

Vicious avait sorti de sa mallette une liasse de papiers, qu’il a posée sous le nez de Beau Costume dans une attitude victorieuse. Celui-ci a rougi en tapant du poing sur la table, puis il a ramassé la liasse et l’a agitée, en postillonnant de rage. Évidemment, Vicious est resté de marbre, totalement impassible. Plus l’autre s’excitait et s’échauffait, plus Vicious arborait un air détaché et vaguement amusé.

Finalement, Beau Costume a levé les bras en l’air. Son visage était devenu rouge sombre, de la couleur d’une betterave épluchée. Vicious a ri, carrément, en soulignant du bout de l’index une phrase. Beau Costume a accusé le coup sans un mot. Il semblait sur le point de s’évanouir.

Mon cœur s’est mis à battre plus fort. J’avais été tant de fois victime du cynisme de Vicious que j’avais l’impression que c’était moi qui me trouvais en face de lui, à cette table, à me débattre comme un animal pris au piège.

— Millie, j’ai terminé ma pause cigarette, tu peux souffler cinq minutes, a déclaré Dee en me donnant une claque sur les fesses.

Elle n’était pas rancunière, elle m’avait déjà pardonné.

Comme je ne fumais pas, j’utilisais en général ma pause pour appeler Rosie. Mais ce soir, je n’avais pas le cœur à lui parler.

— Merci, ai-je répondu, en filant aux toilettes.

J’avais besoin de me rafraîchir le visage et d’être un peu seule. Entre mes mésaventures de la journée et la présence de Vicious qui me mettait à la torture, je me sentais sur le point de craquer. Sauf que je ne pouvais pas me le permettre. Je devais absolument tenir le coup.

J’ai commencé par aller m’enfermer dans un box des toilettes, où je me suis adossée à la porte pour respirer profondément, tout en essayant de me raisonner.

Je n’avais aucune raison de me mettre dans cet état. Avoir perdu mon travail à l’agence de pub était évidemment un coup dur, mais le comptable pour lequel je travaillais était un pervers sexuel en puissance qui n’aurait pas tardé à me harceler ; alors, d’un côté, j’étais presque soulagée. La présence de Vicious ici me perturbait, mais il allait bientôt partir et je ne le reverrais plus jamais. Il ne se passait rien de grave.

Je devais me reprendre.

J’étais sortie du box et m’apprêtais à me passer de l’eau sur le visage, quand la porte s’est ouverte. Et il est entré.

Lui.

J’ai compris tout de suite qu’il était là pour moi. Il m’avait vue partir aux toilettes et il avait décidé de m’y rejoindre, après avoir fait semblant de ne pas m’avoir reconnue. Ça lui ressemblait bien. Je me suis sentie atrocement humiliée. À côté de lui, qui avait vraiment la classe et un charisme fou, j’avais l’air d’une serveuse de chez Hooters — sans parler de mes cheveux décoiffés et de l’ecchymose qui était en train de gonfler sur mon front.

Ses yeux se sont attardés sur la fresque de fleurs de cerisier derrière moi et il a eu un petit sourire en coin.

Il se souvenait de ma fascination pour les cerisiers en fleur.

Il se souvenait de tout.

Quand son regard a cherché le mien, mon ventre s’est noué. Le silence entre nous est devenu brusquement insupportable.

— Tu es venu me demander pardon ? ai-je lancé.

Les mots étaient sortis de ma bouche avant que j’aie eu le temps de les ravaler.

Il a eu un petit rire, comme si l’idée lui semblait absurde.

— On dirait que la vie n’est pas facile pour toi, a-t-il déclaré posément en me balayant des yeux des pieds à la tête.

— Contente de te voir, moi aussi.

Je me suis adossée au mur, juste sous la frise. Les carreaux frais calmaient un peu le feu qu’il avait allumé en moi.

— Tu n’as pas changé, Vicious. Il te faut toujours quelqu’un à maltraiter.

Il a eu un rire profond qui a résonné jusque dans la moelle de mes os, mais un an à subir sa haine m’avait bien entraînée : j’étais capable d’encaisser le ridicule.

— Qu’est-ce que tu fous ici, Conchita ?

Il n’avait pas oublié non plus ce surnom qui me faisait tellement enrager autrefois. Ça m’a fait mal. D’autant plus que je me sentais pauvre, perdue, abîmée par cette grande ville impitoyable qui vous avalait et vous recrachait après avoir digéré vos espoirs et vos rêves. J’incarnais exactement la personne insignifiante qu’il avait vue en moi dix ans plus tôt. J’étais devenue Conchita.

— Je travaille ici, ai-je répondu enfin.

C’était pourtant évident.

Il s’est approché lentement de moi et j’ai senti les effluves de son odeur — épicée, propre et masculine. Je les ai respirés en frissonnant.

— La dernière fois que j’ai eu de tes nouvelles, tu préparais un diplôme d’art.

Il a haussé un de ses épais sourcils, comme pour dire : « Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »

Des tas de problèmes, ai-je songé avec amertume.

— Je ne devrais même pas te répondre parce que ça ne te regarde pas, mais j’ai obtenu ce diplôme, ai-je rétorqué sèchement en me repoussant du mur et en passant devant lui pour me laver les mains.

Il m’a suivie des yeux sans un mot.

— J’avais commencé un stage dans une galerie, mais j’avais trop de problèmes d’argent, alors j’ai dû prendre un emploi de serveuse et un autre de secrétaire. Je me suis fait virer du second il y a trois heures. Je croyais avoir eu ma dose de catastrophes pour la journée, mais…

Je l’ai balayé du regard.

— Apparemment non. Le désastre n’était pas encore complet.

Je ne savais pas pourquoi je lui disais tout ça. Il ne méritait même pas que je lui adresse la parole. Après ce qu’il m’avait fait, j’aurais dû sortir des toilettes, me mettre à hurler, appeler le videur pour le faire jeter dehors. Mais c’était plus fort que moi. Dès qu’il me manifestait un peu d’attention, je ne pouvais pas lui résister.

Il a glissé une main dans sa poche, tout en fourrageant de l’autre dans ses cheveux — un geste que je connaissais bien et qui m’a donné l’impression d’avoir devant moi le Vicious de dix-huit ans, celui qui avait fait battre mon cœur.

J’ai détourné le regard. J’aurais voulu savoir où il vivait, ce qu’il faisait, s’il avait une copine, des enfants. J’avais toujours mis un point d’honneur à ne rien demander à son sujet et à ne pas écouter quand ma famille parlait de lui, mais maintenant qu’il était en face de moi, ma curiosité était piquée et j’aurais eu des tas de questions à lui poser.

Mais bien sûr, je n’en ai posé aucune.

— Je te souhaite bonne continuation, Vicious.

J’ai fait mine de sortir, mais il m’a retenue par le coude et m’a attirée brutalement à lui. Une bouffée de panique et d’excitation m’a traversée. Ça ne servait à rien de chercher à lui échapper. Il était deux fois plus grand que moi.

— Tu as besoin d’aide, Conchita ? m’a-t-il murmuré au visage.

Encore ce surnom…

— Peu importe que j’aie besoin d’aide ou pas, ai-je répondu d’une voix sifflante. Parce que je ne veux rien de toi.

Il m’a paralysée avec son sourire ravageur.

— Ça, c’est à moi de voir, a-t-il dit en lâchant mon bras. Je n’ai encore rien décidé, faut que je réfléchisse à la question.

Je lui ai tourné le dos et je suis sortie des toilettes, avec la sensation de me débarrasser d’un fléau, mais aussi de laisser derrière moi mon grand amour de lycée.

J’ai envisagé un instant de demander à Dee de servir la table du fond à ma place — elle m’aurait probablement dit oui, parce que ces deux clients-là étaient très riches —, mais mon stupide orgueil m’en a empêchée. Je tenais à montrer à Vicious — et à me prouver à moi-même — que ses sarcasmes ne m’avaient pas atteinte.

Environ trois boissons et une heure plus tard, Beau Costume s’est levé. Il avait l’air frustré, mécontent, vaincu. Je comprenais parfaitement ce qu’il ressentait pour l’avoir expérimenté autrefois quand je vivais à la merci de Vicious. Il a tendu sa main par-dessus la table, mais Vicious ne l’a pas prise et a regardé fixement la liasse de papiers devant lui, comme pour lui signifier qu’il ne devait pas oublier de l’emporter.

Je me suis précipitée pour déposer l’addition sur la table, sans dire un mot. Vicious n’a pas cherché à me parler, il a seulement sorti sa carte, sans même m’accorder un regard. Je lui ai tendu son reçu et je suis repartie servir une autre table. Quand je suis revenue, il avait disparu.

Il ne m’avait pas laissé un centime de pourboire, juste le reçu signé, avec un mot écrit au dos :





Pour ton pourboire, passe au croisement de la 125e et de la 2e, vingt-troisième étage.

Black



Un rire hystérique est sorti de ma gorge. J’ai roulé le message en boule et je suis allée le mettre à la poubelle, derrière le bar.

— Un pourboire ridicule ? m’a demandé Kyle en levant les yeux de son livre.

— Pas de pourboire du tout, ai-je répondu en lui faisant signe de me verser un autre verre.

Il a attrapé la bouteille de vodka.

— Quel salaud, dis donc…

Oh oui, Kyle, c’est un salaud. Tu n’as pas idée à quel point.





4




Vicious



Je mentirais en disant que j’avais complètement oublié Emilia LeBlanc, mais elle était sortie de mon radar et je ne m’attendais pas à la revoir. Bien sûr, je savais qu’elle était à New York. Mais New York est une ville gigantesque de plus de huit millions d’habitants. J’avais vraiment peu de chances de tomber sur elle.

J’étais arrivé une semaine plus tôt pour régler un problème avec un type qui voulait traîner notre société devant un tribunal pour détournement de clientèle et je lui avais donné rendez-vous au McCoy’s pour l’en dissuader.

Je l’avais mis plus bas que terre en deux secondes. Il avait suffi que je lui montre mes conclusions en réponse pour qu’il s’écrase. Il abandonnait les poursuites.

Une bonne chose de faite.

J’étais vraiment sans pitié en affaires, mais ça ne me posait aucun problème de conscience. Comme tous les avocats, j’étais un criminel en puissance.

Mes associés — Trent, Jaime et Dean — allaient être contents de moi. On avait fondé ensemble trois ans plus tôt une société spécialisée dans les investissements et les fusions à haut risque — Fiscal Heights Holdings. Ils s’occupaient de l’aspect financier et moi des questions légales.

Je n’avais rien contre les chiffres, au contraire, surtout quand ils étaient suivis du mot « dollars ». J’aimais l’argent. Mais je n’étais pas un commercial ; j’étais surtout doué pour parlementer, argumenter, pousser mes adversaires dans leurs retranchements.

Et les terrasser.

Bref, en me déplaçant pour cette petite affaire vite réglée, j’étais tombé sur Emilia. Incroyable !

Ça m’avait ramené des années en arrière. J’avais mûri, j’étais devenu un homme d’affaires, mais ça ne m’empêchait pas d’être encore l’imbécile qui lui avait pourri son année de terminale.

En la voyant, j’avais immédiatement pensé qu’elle pourrait m’être utile pour me venger de Jo, ma salope de belle-mère, et témoigner contre elle au moment où j’en aurais besoin — si ce moment se présentait. J’avais prévu de solliciter mon ex-psy, mais maintenant que j’avais Emilia à portée de main, ça me semblait évident. Elle avait vécu à Todos Santos, elle m’avait connu ado, elle savait ce que Jo et Daryl m’avaient fait endurer. Elle était parfaite pour le rôle.

Ce que je prévoyais de lui demander allait sûrement froisser sa petite âme pure et innocente, mais j’en faisais mon affaire. Elle n’avait pas changé, elle avait même gardé quelques traces de son accent du Sud. Il m’avait suffi de cinq minutes de discussion avec elle dans les toilettes pour me rendre compte qu’elle en pinçait toujours pour moi. Et aussi pour apprendre que sa situation était critique. Elle avait besoin d’argent, ça crevait les yeux, et je comptais là-dessus pour la convaincre de collaborer. J’étais prêt à investir un paquet pour faire taire ses scrupules.

Elle était le fantôme du passé qui allait m’aider à chasser les démons du présent.

Et tant que j’y étais, j’en profiterais pour m’amuser un peu avec elle. Parce qu’elle me plaisait toujours. Je l’avais compris dès que j’avais croisé le regard bleu paon de ses yeux. Je la voulais.

Elle avait peut-être un copain, mais ça, ce n’était pas un problème. Celui-là, je l’avais d’office évacué du tableau : il allait se faire larguer à l’instant où j’entrerais en scène.

Emilia et moi, c’était reparti.

Elle ne s’en doutait pas encore, mais ça n’y changeait rien.





Emilia


Mon cœur était décidément mon pire ennemi. C’était déjà le cas quand j’avais dix-sept ans, et je constatais que ça n’avait pas changé. Tout en courant sous la pluie battante, je pensais à lui, au lieu de m’inquiéter parce que j’avais cherché du travail toute la journée sans en trouver.

Ça faisait vingt-quatre heures que je l’avais revu, trois heures qu’il occupait mes pensées non-stop et environ une heure que je me demandais si je devais raconter ou non à Rosie que j’avais rencontré au McCoy’s mon ancien bourreau.

Une fois chez moi, je me suis changée pour enfiler des vêtements secs. Ensuite, je me suis aperçue que j’avais oublié de prendre les médicaments de Rosie et j’ai dû ressortir en courant. Au retour, j’étais de nouveau trempée.

J’ai vidé le sac de pharmacie sur le comptoir de notre petit appartement. Expectorants. Vitamines. Antibiotiques. Tout y était. Rosie était trop faible pour dévisser les flacons, alors je l’ai fait pour elle.

Ma sœur était atteinte de mucoviscidose. Certaines maladies sont silencieuses et c’était le cas de la sienne. Ma petite Rosie n’avait pas l’air malade, elle était jolie comme un cœur — plus jolie que moi. On avait les mêmes yeux, d’un bleu piqueté de points verts et turquoise. La même bouche aux lèvres charnues. Les mêmes cheveux caramel. Mais tandis que j’avais le visage plutôt rond et en forme de cœur, elle avait les pommettes hautes et sculptées d’un top model.

Sauf que pour être top model, il aurait fallu qu’elle soit capable d’arpenter les podiums. Or, actuellement, elle n’arrivait même pas à quitter notre deuxième étage pour descendre dans la rue.

Heureusement, elle n’était pas tout le temps dans cet état. Sa maladie se manifestait par poussées. Du jour au lendemain, elle se retrouvait alitée et incapable de faire quoi que ce soit. En ce moment, elle avait une pneumonie qui durait depuis trois semaines.

C’était la deuxième en six mois.

— Je t’ai apporté du bouillon, ai-je annoncé.

Elle n’a pas répondu, mais je l’ai entendue remuer dans notre lit.

— Comment tu te sens, petit diable ? ai-je demandé en allumant une plaque pour réchauffer le bouillon.

— Comme une sangsue qui te pique tout ton argent, Millie, a-t-elle déclaré d’une voix encore endormie. Et ça me pèse vraiment.

Notre vieille télévision était allumée et Rosie regardait encore un épisode de Friends. Les rires préenregistrés qui résonnaient entre nos murs trop fins et nos quelques meubles mettaient un peu de gaieté dans notre petit appartement de Sunnyside. Rosie connaissait déjà tous les épisodes par cœur, mais elle ne s’en lassait pas.

Elle a roulé sur elle-même pour s’extirper du matelas et s’est levée pour me rejoindre.

— Comment ça s’est passé, ta recherche d’emploi ? a-t-elle demandé en me massant les épaules.

Dans un soupir, j’ai renversé la tête en arrière en fermant les yeux. Elle était douée pour les massages et moi j’étais épuisée. J’avais hâte de sauter sur notre futon à deux places et de regarder la télé avec elle sous la couette.

— Les agences d’intérim sont saturées de demandes. Et de toute façon, personne n’embauche à l’approche de Noël. Il n’y a pas de travail, quoi. On va devoir se serrer la ceinture. Le bon côté des choses, c’est que le style maigrichon addict à l’héroïne est revenu à la mode…

J’ai soupiré.

— N’empêche qu’on va manquer d’argent.

Le silence est tombé sur la pièce. On n’entendait plus que nos respirations laborieuses. Elle a plaqué une main sur sa bouche en faisant la grimace.

— Merde, a-t-elle lâché.

Eh oui. Rosie n’était pas une demoiselle du Sud comme il faut.

— Mais est-ce qu’on a de quoi tenir le coup pendant le mois de décembre ? Parce que en janvier je serai sur pied. On travaillera toutes les deux, ça fera deux salaires.

— D’ici janvier, on sera des sans-abri, ai-je murmuré en mettant une casserole sur la plaque de la cuisinière et en touillant le bouillon.

J’aurais aimé avoir quelque chose à mettre dedans. Des légumes, du poulet, n’importe quoi pour que Rosie reprenne un peu de forces et qu’elle ait l’impression de faire un vrai repas.

— Tu vas aller rendre ces médicaments et te les faire rembourser, a-t-elle déclaré. Je n’en ai pas besoin, je me sens beaucoup mieux.

Mon cœur a explosé. Rosie avait besoin de ces médicaments. Et pas qu’un peu. Il lui fallait des antibios pour éviter une infection des poumons ou des sinus. Elle devait faire des inhalations pour ouvrir ses voies respiratoires. Elle n’avait pas seulement besoin de ses médicaments, elle ne pouvait pas vivre sans eux.

— J’ai jeté le reçu, ai-je menti. Et je vais demander à ma banque d’augmenter mon découvert autorisé.

Deuxième mensonge, car aucun banquier doué de raison n’aurait accepté d’augmenter mon découvert autorisé. J’étais déjà endettée jusqu’au cou.

— Certainement pas, a protesté Rosie en m’obligeant à me tourner vers elle.

Elle a agrippé mes mains. Les siennes étaient tellement glacées que j’ai eu envie de pleurer. J’ai dû tressaillir, parce qu’elle les a lâchées tout de suite.

— J’ai les mains froides, mais c’est la circulation, s’est-elle excusée. Je vais bien, je t’assure. Écoute, Millie, tu en as fait assez pour moi. Tu te sacrifies depuis trop longtemps. Peut-être que je devrais retourner à Todos Santos, avec papa et maman.

Elle a essayé de sourire, mais j’ai bien vu qu’elle avait les larmes aux yeux. Quitter New York l’aurait obligée à renoncer à son projet de devenir infirmière — elle était en formation et on lui avait accordé un trimestre de pause à cause de sa maladie. J’ai repris ses mains dans les miennes pour les réchauffer.

— Pas d’accord, Rosie. Il ne te reste plus que deux ans pour obtenir ton diplôme. En Californie, même si tu trouvais une école abordable, il faudrait que tu reprennes ton cursus depuis le début. Tu restes. Les gens comme nous n’ont aucune chance de s’en sortir à Todos Santos.

Nos parents étaient aussi fauchés que nous et moins combatifs que moi — trop vieux pour assumer le fardeau financier que représentait Rosie. À plus de soixante ans, ils étaient encore obligés de travailler dans le fichu manoir des Spencer pour gagner leur vie et ils joignaient tout juste les deux bouts.

Rosie et moi, on traversait une mauvaise passe, mais notre situation allait s’améliorer. Elle avait trouvé un travail, qu’elle avait dû momentanément abandonner parce que l’automne froid et humide de New York l’avait rendue malade. L’hiver était toujours une période difficile pour nous. On dépensait beaucoup trop en chauffage — on avait déjà du retard sur nos factures. Mais le printemps finirait bien par arriver. Les cerisiers allaient refleurir et notre situation s’améliorer. J’en étais sûre.

En tout cas, je ne voulais plus me prendre la tête ce soir. J’avais besoin de me détendre et Rosie aussi — donc pas question de parler de ma rencontre avec Vicious.

— Il faut que je me change les idées, ai-je murmuré en me frottant le visage.

— Je vois ce qu’il te faut, a-t-elle répondu gaiement en se dirigeant vers mon chevalet.

Elle savait que peindre me mettait toujours du baume à l’âme.

Je travaillais en ce moment à une tempête de sable sur un ciel d’un noir d’encre. C’était une commande d’une collectionneuse de Williamsburg qui avait autrefois travaillé pour la galerie Saatchi. Cette femme connaissait tous les galeristes de la ville et j’espérais un peu qu’elle m’aiderait à mettre un pied dans le milieu.

Rosie a sorti mes tubes, mes brosses et ma palette de bois — comme elle m’avait vue tant de fois le faire. Puis elle est allée allumer notre vieille stéréo pour mettre Teardrop de Massive Attack et elle m’a préparé un café.

Elle était adorable. Je ne regrettais pas les sacrifices que je faisais pour elle.

Je me suis donc installée devant mon chevalet, tandis que la pluie froide de décembre battait furieusement les carreaux de la fenêtre. Rosie s’est allongée sur le futon qui nous servait de lit et s’est mise à me parler de tout et de rien, de la vie, des gens. Comme du temps où on échangeait nos impressions le soir en rentrant du lycée.

— Si on te disait que tu peux réaliser un rêve et un seul, tu choisirais quoi ? a-t-elle demandé en calant ses jambes contre le mur.

— Avoir ma propre galerie, ai-je répondu sans hésiter, un sourire béat sur le visage. Et toi ?

Elle a tripoté l’oreiller qu’elle serrait contre sa poitrine.

— Obtenir ce fichu diplôme et devenir infirmière, a-t-elle dit. Non, attends. Oublie ça. Mon rêve, c’est de me marier avec Jared Leto. Et ensuite, comme on aurait une relation passionnelle, je lui donnerais un coup de couteau, il partirait aux urgences et tous les magazines people en parleraient.

Elle a éclaté de rire et je n’ai pas pu m’empêcher de rire aussi.

Ma petite Rosie…

Ces moments entre nous étaient précieux, j’en avais conscience. Ils me redonnaient du courage quand je me sentais écrasée par les difficultés. Grâce à eux, je me souvenais que ma vie était dure, mais pas moche.

Une vie dure, c’était une vie pleine d’obstacles et de défis à relever, mais aussi de gens que l’on aimait et qui comptaient.

Une vie moche, c’était une vie sans personne à aimer et à protéger.

Quand j’ai arrêté de peindre, j’avais les doigts engourdis et un point douloureux dans le dos. On a partagé des macaronis au fromage et le bouillon de poulet, puis on a regardé pour la cent cinquante millième fois Ceux qui voulaient gagner à la loterie, un autre épisode de Friends. Rosie articulait silencieusement toutes les répliques, sans quitter l’écran des yeux. Elle a fini par s’endormir dans mes bras en ronflant doucement, avec une respiration sifflante.

J’étais tourmentée. Fatiguée. J’avais un peu faim.

Mais c’était quand même un instant béni.


* * *

Au bout de quatre jours, je me suis résignée à investir dans un téléphone, instrument indispensable pour trouver du travail. J’ai choisi un modèle de base, un Nokia qui datait de la lointaine époque où le smartphone n’existait pas, mais qui me permettait au moins d’envoyer des textos et de passer ou recevoir des appels. Il proposait aussi des jeux complètement has been, comme Snake.

J’avais passé la semaine à frapper aux portes des agences de recrutement le jour et à travailler le soir chez McCoy’s. Rachelle suppliait les autres serveuses de me donner leurs heures pour que je puisse payer mon loyer et je lui en étais reconnaissante, même si ça me gênait.

Rosie prenait ses médicaments, mais son état ne s’améliorait pas. Ce studio était trop humide, on ne chauffait pas assez, il faisait plus froid à l’intérieur que dehors. Il m’arrivait de courir sur place pour me réchauffer. Rosie n’avait même pas ce recours, parce qu’elle manquait de souffle.

Je ne savais pas comment sortir du gouffre financier dans lequel je m’enfonçais depuis que je lui avais proposé de venir habiter avec moi. Quand elle était venue étudier à New York, j’avais dû abandonner un stage dans une galerie d’art et prendre deux emplois pour subvenir à nos besoins.

On avait tenu le coup deux ans, tant qu’elle travaillait un peu. Mais là, c’était la catastrophe : un seul salaire au lieu de trois, je crois bien qu’on n’était jamais tombées aussi bas.

Je me sentais complètement coincée et je ne voyais plus aucun moyen de m’en sortir. Rosie n’irait pas mieux avant le printemps et on ne tiendrait pas financièrement jusque-là. À moins d’un miracle.

À propos de miracle : Vicious ne s’était plus montré chez McCoy’s.

J’étais plutôt soulagée de ne pas l’avoir revu, mais chaque fois que je pensais à lui ça me faisait un coup au cœur. Je n’en revenais pas qu’il ne m’ait même pas laissé un pourboire. C’était vraiment un salaud.

Il faisait froid cette nuit-là et je venais d’effectuer un double service horaire au bar. Je grimpais péniblement l’escalier de notre immeuble brownstone — tellement typique de Brooklyn — en m’agrippant à la rambarde. Il faisait sombre. La plupart des ampoules de la cage d’escalier avaient claqué et notre radin de propriétaire ne les avait pas remplacées, mais je n’osais pas me plaindre, vu que je payais mon loyer en retard tous les mois. Quand je suis arrivée sur mon palier, un rayon de lune a éclairé la porte de mon appartement et j’ai vu une grande ombre se détacher sur le battant.

J’ai hurlé.

Je plongeais déjà la main dans ma sacoche neuve pour en sortir mon spray au poivre, quand l’écran d’un smartphone s’est allumé, en auréolant d’une lumière bleutée les traits ciselés du visage de Vicious.

C’était bien lui, adossé à ma porte, le manteau plié sur le bras. Il portait un pull bleu marine aux manches retroussées jusqu’au coude, un pantalon noir, d’élégantes chaussures neuves au cuir lisse. Il ressemblait à une publicité Ralph Lauren et moi à une fille qui nettoyait les tables. Je me suis sentie rabaissée, avant même qu’il n’ouvre la bouche.

— Salut, Conchita. Pas la peine de flipper, c’est moi.

Encore ce surnom… Ça commençait mal.

Ses yeux sont tombés sur le spray au poivre, mais ça n’a pas eu l’air de l’impressionner.

— Tu n’es pas venue chercher ton pourboire, a-t-il enchaîné.

Il ne manquait pas de culot de venir me narguer jusqu’ici. J’ai vu rouge.

— Tu as essayé de gâcher ma vie, alors moins je te vois, mieux je me porte. Je n’ai jamais eu l’intention de venir chez toi chercher un pourboire.

Il a accueilli cette annonce avec son indifférence habituelle et s’est repoussé du battant pour s’approcher de moi. Une fois de plus, j’ai été frappée par la force de sa présence. Et quand il s’est arrêté près de moi, son torse contre ma poitrine, tout mon corps a été pris de frissons.

Je me suis écartée en croisant les bras et en haussant un sourcil.

— Comment m’as-tu trouvée ?

— Ton amie Rachelle m’a cru quand je lui ai expliqué que j’étais dingue de toi et que je voulais absolument t’inviter au ciné. Elle n’est pas très futée, mais il faut dire que tu as toujours eu le don d’attirer les grands naïfs.

J’ai détourné les yeux. Comme d’habitude, j’étais incapable de réagir à ses sarcasmes. Je préférais encore fixer la porte qui ouvrait sur cette boîte à chaussures que j’appelais mon appartement, même si la peinture écaillée me rappelait à quel point j’étais pauvre.

— Qu’est-ce que tu es venu faire ici, Vicious ?

— Tu m’as bien dit que tu étais secrétaire, a-t-il répondu en haussant les épaules.

— Et ?

— J’ai besoin d’une assistante.

J’ai eu un rire amer. Il ne manquait pas de toupet.

— Va-t’en, ai-je lâché.

J’ai plongé la main dans mon sac pour en sortir ma clé. J’allais l’introduire dans la serrure, quand il m’a prise par la taille pour me faire pivoter vers lui. Ce contact aurait dû me rebuter, mais ça a été tout le contraire, je me suis sentie incroyablement légère. Dans un sursaut de lucidité, je me suis libérée de son étreinte pour me tourner de nouveau vers la porte, en retenant un rire hystérique. Les clés m’ont glissé des mains, je les ai ramassées. Je n’aimais pas la manière dont mon corps réagissait à cet homme. Ça n’avait jamais été raccord avec l’opinion que j’avais de lui et ça ne l’était toujours pas.

— Donne-moi ton prix, a-t-il grommelé.

Beaucoup trop près de mon oreille.

— La paix dans le monde, un remède pour les maladies pulmonaires, la réunion des White Stripes, ai-je répondu du tac au tac.

Il n’a même pas cillé.

— Cent mille par an.

Le chiffre est entré dans mon oreille comme un poison doucereux. Je me suis figée.

— Je sais que ta sœur est malade. Accepte de travailler pour moi, Emilia, et tu n’auras plus jamais à te demander comment tu vas faire pour payer ses médicaments.

Combien de temps avait duré sa conversation avec Rach ? Et surtout, pourquoi avait-il éprouvé le besoin de la cuisiner à mon sujet ?

Le salaire qu’il me proposait était astronomique, surtout pour une assistante. Je n’ai pas pu m’empêcher de calculer. Avec une somme pareille tous les mois sur mon compte, j’aurais pu quitter mon travail de nuit au McCoy’s et subvenir largement à mes besoins et à ceux de ma sœur. Mais mon orgueil, mon stupide orgueil, un monstre qui ne réclamait à manger que lorsque Vicious s’asseyait à table, a répondu à ma place.

— Non !

— Non ?

Il a incliné la tête, comme s’il n’avait pas bien entendu, et merde ! il était à tomber quand il faisait ça.

— Tu n’es pas sérieux ? ai-je rétorqué en me redressant. Je te déteste. Entre nous, ce n’est pas une question d’argent.

— Cent cinquante, a-t-il dit posément.

Il avait besoin d’un appareil auditif ou quoi ?

Ses yeux étaient d’un bleu si sombre qu’ils brillaient comme des saphirs. S’il croyait pouvoir négocier, il se trompait.

— Ce n’est pas une question de montant, Vicious, ai-je répondu entre mes dents. En quelle langue faut-il que je te le dise ?

Il a eu une sorte de sourire forcé.

— J’avais oublié à quel point c’était drôle de te mettre en colère. Je rajoute dans la balance un appartement qui te permettra d’aller au travail à pied. Meublé, évidemment, et payé par ton employeur.

J’ai senti le sang affluer jusqu’à mon visage.

— Vicious !

Est-ce que je pouvais me permettre de lui coller mon poing dans la figure ?

— Et une infirmière à disposition pour Rosie. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est ma dernière offre.

Il a eu un tic nerveux de la mâchoire.

On se dressait l’un en face de l’autre, comme deux guerriers sur le point de croiser le fer. Un sanglot est monté dans ma gorge, parce que, malheureusement, j’avais envie d’accepter le marché. Est-ce que ça voulait dire que j’étais faible, immorale et complètement folle ? Je suppose que oui.

Ce type m’avait poussée à fuir la Californie et il m’avait rendue à moitié folle de chagrin. Et maintenant il voulait m’embaucher. Il faisait tout pour revenir dans ma vie. Ça n’avait pas de sens. Il n’était pas un ami. Il n’avait aucune intention de m’aider. Sa proposition agitait en moi tout un tas de drapeaux rouges.

J’ai de nouveau tenté de planter ma clé dans la serrure, mais je n’ai pas réussi à trouver le trou dans le noir. Ce qui m’a rappelé que j’avais une facture d’électricité à payer. Trois en fait. Super. Super. Super.

— Où est le piège ? ai-je demandé en me tournant face à lui et en me frottant le front.

Je me sentais complètement dépassée. En vérité, je ne savais plus où j’en étais.

Il m’a effleuré la joue du revers de la main et j’ai vu une lueur amusée danser dans ses yeux.

— Mais pourquoi faudrait-il qu’il y ait un piège, ma jolie Conchita ?

— Parce que ça vient de toi.

Il a ri.

— Disons que ça pourrait impliquer certaines tâches qui ne seraient pas mentionnées dans ton contrat, mais rien de terrible.

J’ai haussé un sourcil. Ce n’était pas rassurant.

Comprenant à quoi je pensais, il s’est empressé de rectifier le tir.

— Rien de sexuel. Je pense que tu seras ravie de savoir que je suis plus consulté qu’un proctologue. Sans payer.

Mon cœur a fait un bond. S’il voyait plein de filles, c’est qu’il n’avait pas de petite amie.

— Et pourquoi moi ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

— J’ai besoin de savoir, ai-je rétorqué sèchement.

Je cherchais désespérément une bonne raison de refuser.

— Tu veux m’embaucher, mais tu ne sais pas ce que je vaux comme assistante, ai-je poursuivi. Alors, pour info, je suis nulle. Nullissime. Une fois, j’ai envoyé le comptable pour qui je travaillais à une réunion avec le mauvais dossier. J’ai failli réserver pour sa femme un vol pour Saint-Pétersbourg en Russie, au lieu de Saint Petersburg en Floride. Heureusement, les codes aéroport m’ont sauvé la vie, ai-je ajouté en grommelant.

— Tu lui aurais rendu service, à sa femme, a-t-il répondu en riant. La Floride, c’est nul.

Il a soupiré.

— Disons que quand je t’ai vue dans ta tenue de stripteaseuse, je me suis senti coupable.

Menteur, ai-je songé avec amertume. Quand même, c’était un drôle de coup du destin : il me retrouvait au moment où j’étais en train de sombrer financièrement pour me faire miroiter la sécurité financière. Est-ce que j’étais vraiment en position de refuser ?

— Je ne veux pas travailler pour toi, ai-je répété.

On aurait dit un disque rayé.

— Heureusement pour moi, tu n’as apparemment pas le choix. Accepte ton destin et ne fais pas tant d’histoires. Au fait, ton pourboire…

Il a glissé sa main dans la poche de son pantalon et en a sorti un bout de papier plié en deux.

— Il t’attendait, tu aurais quand même pu te déplacer pour venir le chercher. La prochaine fois, je ne serai pas aussi patient.

— Quoi ?

Je n’ai pas pu résister. Tout en le couvant d’un œil méfiant, je lui ai arraché le papier des mains.

Un chèque.

De dix mille dollars.

Mon pouls s’est emballé.

— C’est un mois de salaire d’avance.

Il a baissé les yeux vers le chèque et l’a examiné avec moi, les sourcils froncés. Son épaule frôlait la mienne et une vague de chaleur a envahi ma poitrine.

— Tu as négocié cent cinquante brut, donc en net, ça fait à peu près ça.

— Je ne me souviens pas avoir négocié ni accepté quoi que ce soit.

Mais à ce stade, même moi je ne croyais plus à ce que je disais.

Je croulais sous les dettes et je ne faisais qu’un repas par jour — et pas un gros. Je résistais encore, mais je savais déjà que le besoin d’argent allait gagner. Ce n’était pas de la cupidité, juste une question de survie. Je n’avais pas les moyens de mon orgueil. L’orgueil ne permettait pas de s’acheter à manger, ni de payer les médicaments de Rosie ou les factures d’électricité — pour ne parler que de ça.

D’un seul geste, Vicious a effleuré ma joue et écarté de mes yeux une mèche de cheveux. Son corps était si proche du mien que je sentais la chaleur qui s’en dégageait. Ça m’a renvoyée à la nuit où on s’était embrassés, il y avait bien longtemps. Et ce n’était pas un bon souvenir.

— Est-ce que tu me fais confiance ? a-t-il demandé.

Sa voix me caressait comme du velours, dans des endroits auxquels il n’aurait pas dû avoir accès.

— Non, ai-je répondu franchement, en fermant les yeux.

J’aurais tellement voulu que ce soit quelqu’un d’autre qui m’inspire ce que je ressentais en cet instant.

N’importe qui plutôt que lui.

— Même pas un tout petit peu ? a-t-il insisté.

Dire que Vicious était malin aurait été très en dessous de la vérité. Il était d’une intelligence diabolique et avait toujours une longueur d’avance sur les autres. On ne s’était côtoyés qu’un an, mais je l’avais vu plus d’une fois se tirer de situations inextricables. Autre avantage : il n’avait aucun scrupule. Il avait piraté des ordinateurs de profs pour télécharger les sujets d’examen et les vendre à un prix scandaleux. Il avait brûlé un restaurant de la marina de Todos Santos. Et il avait sûrement fait un tas d’autres choses que je n’avais jamais sues.

J’ai acquiescé. Imperceptiblement. J’avais toujours les yeux fermés.

— Viens demain à mon bureau à 8 heures précises. C’est l’adresse que je t’avais donnée au bar. Et ne me fais pas regretter ma générosité.

Quand je l’ai entendu s’éloigner, j’ai ouvert les yeux, juste à temps pour le voir disparaître dans l’escalier, silencieusement, comme un fantôme. La porte de l’immeuble a claqué.

Il était parti.

Heureusement, je me souvenais de l’adresse qu’il avait griffonnée sur le ticket. Elle s’était imprimée dans ma mémoire, comme tout ce qui le concernait.

Mon problème, avec Vicious, c’était que je n’arrivais pas à l’oublier.

Et travailler avec lui n’allait pas me faciliter la tâche.

En entrant dans l’appartement, j’ai constaté avec soulagement que Rosie dormait et qu’elle n’avait donc pas pu entendre ma conversation avec Vicious dans le couloir. Pour une fois, j’ai béni les médicaments qui l’abrutissaient.

Mais de la voir dans ce lit, tellement faible et démunie, a achevé de me convaincre. On avait besoin de l’argent de Vicious et de son appartement chaud. Tout à coup, je n’ai plus eu peur de lui. Même s’il cherchait à m’humilier, j’étais blindée — il ne pouvait pas me faire pire que ce que j’avais déjà vécu.

J’allais faire semblant de m’incliner, de me soumettre, d’accepter la domination du grand méchant loup. Le temps de trouver un autre travail.

Et ensuite, salut.

Voilà ce que je me suis promis ce soir-là.

Il ne me restait plus qu’à espérer que je serais capable de tenir ma promesse.





5




Vicious



— Je vais la dépouiller, cette salope.

Tout en parlant au téléphone avec Dean, je tripotais machinalement le stylo que j’avais piqué à Emilia au McCoy’s.

Elle n’avait rien vu. Toujours aussi distraite et naïve, c’était comme ça que je l’aimais. Le stylo était mâchonné au bout et ça aussi c’était bien elle. Autrefois, elle oubliait tout le temps des stylos mâchonnés sur sa table à la fin du cours de maths.

Je les ramassais pour les garder dans un tiroir de ma chambre — le genre de trucs débiles que peut faire un ado. Ils devaient encore s’y trouver.

J’ai fait pivoter mon fauteuil face à la grande baie vitrée qui donnait sur Manhattan.

La plupart des gens étaient effrayés par le gigantisme de New York. Moi, c’était tout le contraire. Quand je contemplais cette grande ville et ces gratte-ciel, je me sentais fort et puissant.

Il faut dire que je la regardais depuis le vingt-troisième étage d’une tour et que tout l’étage m’appartenait — trente-deux personnes, bientôt trente-trois quand Mlle LeBlanc nous aurait rejoints. Tout ce petit monde m’obéissait et dépendait de moi. On me souriait quand je passais dans le couloir, même si je ne souriais à personne. Parce que j’étais le patron. Comment aurais-je pu me sentir tout petit, quand je tenais New York au creux de ma main ?

Il y avait ceux qui appartenaient à New York et ceux à qui New York appartenait. Je faisais partie de la deuxième catégorie.

À part ça, je détestais cette putain de ville.

— Tu ne vas pas laisser ta belle-mère sans un sou, a répondu Dean d’un ton indulgent.

Sa voix sortait du haut-parleur de mon téléphone.

— Tu regardes un peu trop Minus et Cortex, a-t-il poursuivi. Sauf que toi, tu ne cherches pas à dominer le monde, mais à détruire la vie des gens.

— Elle m’a envoyé un texto hier pour me dire qu’elle atterrissait cet après-midi à New York et elle veut que j’annule tous mes rendez-vous pour elle, ai-je fulminé. Mais pour qui elle se prend ?

— Pour ta belle-mère ? a proposé Dean d’un ton amusé.

Il se trouvait sur la côte Ouest, à Los Angeles, dans mon appartement. Là-bas, il était 4 h 15 du matin, mais je m’en foutais. Il devait probablement vivre encore à l’heure new-yorkaise. De toute façon, il prenait tout à la cool et surtout le travail. Les heures de sommeil que je lui volais ne lui manqueraient pas, j’en étais certain.

— Au fait, on ne devait pas échanger aussi longtemps nos postes, a-t-il fait remarquer. Qu’est-ce qui te retient à New York ? Tu reviens quand ?

J’ai entendu une fille protester parce qu’il parlait trop fort. Il était dans mon lit avec une fille. J’ai fait tournoyer le stylo mâchonné. Je ne lui avais pas encore parlé d’Emilia. Il ne savait probablement pas qu’elle vivait à New York, ça risquait de lui faire un choc, et quand je lui dirais qu’elle était ma nouvelle assistante, il allait péter un câble. Ça pouvait attendre une semaine.

Aujourd’hui, j’avais ma belle-mère à gérer, je préférais éviter un conflit avec Dean.

— Je dois rester encore un peu. Ton personnel est trop mou. Je suis