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Too Young

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Les différences ne font pas le poids face à la passion !
Entre Mia et Tobias, rien n’était prévu et tout semble interdit, hors de portée.
Craquer pour le gamin qu’elle gardait autrefois, ce n’est pas envisageable pour Mia.
Mais Tobias est désormais un homme viril et sûr de lui… et il entend bien prouver à Mia que ce ne sont pas leurs 8 ans de différence qui vont les séparer, pas plus que le regard des autres.
Tobias est joueur, Mia est têtue… qui va céder le premier ?

***

– Mia… On en crève d’envie tous les deux… Si tu savais tout ce que je rêve de te faire…
Je pars sur un rire hystérique qui me semble tout à fait inapproprié dans cette situation mais je n’arrive pas à m’en empêcher. Mon corps semble tenter d’évacuer par n’importe quel moyen la tension qui prend possession de toutes mes cellules et me consume de l’intérieur.
– Je t’ai gardé quand tu étais petit Tobias, merde je t’ai même mis en pyjama, tu es un môme !
– Ça ne semblait pas te déranger quand tu t’es mise toute nue devant la fenêtre…
Je sens mon visage devenir cramoisi. Il sait que je l’ai vu. Il sait que ce spectacle était pour lui.
Face à mon coup d’éclat je me recroqueville intérieurement. Je savais bien que ça ressortirait un jour, et je savais également que je le vivrais tout aussi mal. Mais je croise les bras et relève le menton en signe de défi.
– Tu es un gamin Tobias.
J’appuie sur le mot pour tenter de le faire reculer, mais tout ce que j’obtiens c’est un sourire carnassier qui me fait flamber les reins.
– Est-ce que je dois vraiment te prouver que je ne suis plus un gamin ?
Et à peine sa phrase prononcée, il retire sa chemise, déboutonne son short et baisse le tout, en embarquant également ses sous-vêtements, tout en me fixant sous ses cils, avec un léger sourire en coin. J’ai la faiblesse de baisser les yeux et les relève très rapidement vers le plafond, le souffle court.

***

Too Young, de Margot D. Bortoli, histoire intégrale.
Catégories:
Année:
2019
Editeur::
Addictives – Luv
Langue:
french
Pages:
654
ISBN 13:
9791025747360
Fichier:
EPUB, 937 KB
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Margot D. Bortoli





TOO YOUNG





How well I remember

The look that was in his eyes

Stealin' kisses from me on the sly

Takin' time to make time

Tellin' me that he's all mine

Learnin' from each other's knowin'

Lookin' to see how much we've grown and

The only one who could ever reach me

Was the son of a preacher man

The only boy who could ever teach me

Was the son of a preacher man

Dusty Springfield

« Son of a Preacher Man »





Prologue


– Est-ce que tu peux me rappeler une nouvelle fois pourquoi on doit récupérer le gamin du prêtre à la gare ?

Je soupire en tournant la tête vers Calista, ma meilleure amie.

– Le pasteur, je maugrée. Parce qu’il me paye pour ça et qu’il m’a fait du chantage affectif…

Calista me regarde en biais, la bouche tordue dans une mimique peu convaincue.

– Ils te donnent combien ?

Je fais la moue, avant de répondre d’une toute petite voix :

– Qui… zein… dol…

– Quoi ? insiste ma copine.

– Quinze dollars ! je lâche finalement en levant les yeux au ciel. C’est bon, tu es contente ?

Calista secoue la tête, visiblement déçue.

– Non seulement ils t’exploitent, mais en plus pour un truc qui te fait clairement chier. C’est plus ce que c’était, les catholiques !

– Ils sont protestants ! PRO-TES-TANTS ! j’articule en le regardant droit dans les yeux. Sans déconner, pour une prof de littérature, je te trouve assez limitée en culture générale. Depuis quand les prêtres catholiques ont le droit de se marier et de faire des enfants ?

Elle écarquille les yeux et ouvre la bouche en grand :

– ILS N’ONT PAS LE DROIT ?

– Calista, sérieusement, je plains tes élèves.

– Plains-toi surtout au service de l’éducation américaine qui m’a jugée apte à leur enseigner, rejette-t-elle d’un geste de la main.

Je ricane et elle reporte son attention sur le train qui entre en gare. Je ne cherche pas à rentrer dans le débat et je fixe les portes qui s’ouvrent enfin et libèrent un flot important de passagers. Je me suis fait piéger. Je dois récupérer Tobias, alias Creepy Tobie, le gamin qui a pourri toutes mes soirées de baby-sitting pendant mon adolescence, slash voisin direct de surcroît. Comment est-ce que j’ai fait pour me faire avoir, sérieusement ?

Trop de choses, Mia… N’essaie même pas de compter.

Je suis tombée si bas que j’en suis venue à accepter d’aller chercher le tyran de mon enfance. Qui a accessoirement huit ans de moins que moi, mais a quand même réussi à faire de mes soirées de baby-sitting un enfer.

– Qui prend encore le train de nos jours ? Sérieusement, à tout moment, ils remettent en marche le service des diligences…

Je ferme les yeux, Calista ne se tait jamais. Mais ça me fait sourire, elle m’avait manqué, sa douce folie m’avait manqué. Depuis cinq mois que je suis revenue à Springville, elle est mon rayon de soleil quotidien. Sans elle, le retour au bercail aurait été difficile.

– À quoi tu penses ? me demande-t-elle.

Je la regarde tranquillement, un sourire aux lèvres.

– Tu m’as vraiment manqué.

– Je sais.

Elle me fait un clin d’œil et reporte son attention sur la foule.

– Bon, à quoi il ressemble, ton mormon ?

Sérieusement ? Un prochain cours sur les religions en Amérique du Nord me semble nécessaire avec elle.

– Aucune idée.

Elle hausse les sourcils et me fixe, visiblement ébahie.

– Attends, tu n’as pas demandé de photo de lui ?

– Non, pourquoi ?

Elle me regarde, effarée.

– Je ne sais pas, moi… pour le RECONNAÎTRE, sûrement ?

OK, elle marque un point.

– Je… n’y ai pas pensé, j’avoue en grimaçant. Mais il n’a pas dû autant changer en dix ans, non ?

– Je n’en sais rien, je n’ai pas cherché à savoir la tête qu’il avait avant qu’il quitte la ville ! Comme si j’allais à la messe…

– Même pas pour mater le pasteur Miller ?

Elle sourit en coin et me fait un clin d’œil.

– J’ai déjà essayé mais on ne voit rien sous sa toge. Pas un seul petit bout de cul sous tout ce tissu noir…

– Sa robe pastorale… je corrige en riant.

– Peu importe. Et on est censées le retrouver comment, du coup ?

Je réfléchis rapidement avant de trouver la solution.

– Son père l’a prévenu que je passais le chercher et il lui a donné mon numéro de téléphone ! Lui me reconnaîtra.

Elle pince les lèvres et m’étudie de la tête aux pieds.

– Désolée de briser tes rêves, chérie, mais tu as changé avec les années.

Je cligne lentement des yeux en la regardant. OK, j’ai 30 ans mais je m’en sors très bien avec toutes mes années de sport. Je suis loin de la jeune femme plantureuse et toute en courbes comme elle, mais je suis tonique, musclée et je fais parfois plus jeune que mon âge. Et apparemment, j’essaie de me rassurer comme je peux.

– OK, rappelle-moi pourquoi on est copines au fait ?

– Parce que tu te sens vachement délicate à côté de moi ?

Ah oui, au temps pour moi. Je tords mes lèvres, pensive et acquiesce rapidement en lui faisant un high five.

– Frangines de délicatesse !

– Amen, ma sœur !

Nous rions de concert et je me hisse sur la pointe des pieds pour essayer d’apercevoir Tobias dans la foule.

– Tu le vois ?

– Non, du moins personne qui s’en rapproche.

Je viens à peine de parler que j’aperçois un jeune homme châtain au milieu, qui semble perdu et regarde autour de lui. Chemise blanche, un peu gauche et avec une grosse valise.

Bingo !

– Je crois que je le vois… à cinq heures, une dégaine de prédicateur, slash tueur en série…

Calista pouffe et balaie la foule du regard alors que je lève le bras et fais signe au garçon plusieurs fois. Il ne semble pas me voir et après un ultime geste, il regarde enfin dans ma direction et ses yeux s’illuminent. Il attrape sa valise et marche d’un pas décidé vers nous. J’en profite pour l’étudier : un peu plus grand que moi, visage rond et juvénile, sourire avenant. Mince, il a sacrément changé… Rien à voir avec le gamin renfrogné que je gardais.

– Beurk… Creepy Tobie est toujours aussi creepy1… Il ne tient pas de son père, et c’est vraiment dommage, remarque Calista.

Je grimace au surnom qu’on lui avait donné. Il va falloir que je lui dise de la fermer devant lui. Elle serait capable de l’accueillir avec un joyeux « Hey Creepy Tobie ! Ça faisait longtemps ! ». Histoire de me mettre mal à l’aise.

– Qu’est-ce que tu veux dire par : « Il ne tient pas de son père » ?

Elle me fait un clin d’œil polisson.

– Allez, ne me dis pas que tu n’as jamais remarqué que papa Miller était super baisable.

Je fais mine de vomir et elle éclate de rire.

OK, le pasteur Miller est bel homme, OK je l’avais remarqué, et encore plus maintenant que j’ai grandi, mais de là à dire qu’il est « super baisable », c’est au-delà de ce que je pouvais imaginer. C’est le pasteur de ma ville, nom de Dieu ! Elle ne risque pas d’aller en enfer juste pour ça ? Quoique c’est Calista, l’enfer serait une douce punition pour elle. Elle retournerait le diable et les démons et finirait assise sur le trône à organiser des combats d’hommes nus dans la boue juste pour son plaisir.

– C’est dégoûtant, tu es dégoûtante, Calista !

– Oh allez, tu sais, les hommes c’est comme les bananes.

– Quoi ?

– Même mûrs et un peu mous, ils se laissent manger…

Je plaque une main sur mon front en secouant la tête. Ma copine est folle.

– Rappelle-moi de ne jamais mettre mes enfants dans le lycée où tu enseignes.

Je reporte mon attention sur Tobias qui sourit de toutes ses dents. Quand il s’approche enfin de moi, je n’ose pas tendre les bras vers lui et lui souris d’une façon crispée.

– Salut Tobie…

Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’il passe à côté de moi sans un regard pour se jeter dans les bras d’une femme d’une cinquantaine d’années derrière nous.

Oh misère. Je me suis plantée.

Ce n’est pas Tobias.

– Ashtoooooon ! hurle celle qui semble être sa maman dans mon dos.

Je reste figée alors que Calista se penche vers moi.

– Je ne suis pas sûre, mais je crois que Tobias n’est pas vraiment Tobias, en fait… souffle-t-elle d’une voix de conspiratrice.

J’éclate de rire en cachant mon visage. Nom de Dieu, je viens de faire de grands gestes à un parfait inconnu !

– Oh la honte ! je souffle, le visage rouge.

Elle me tapote gentiment le dos pour me consoler.

– Ne t’inquiète pas, il n’y a que moi qui ai vu ça. Et je te promets de ne pas le raconter à plus de trente personnes.

Je baisse les épaules en pouffant. Une vraie copine…

Bon, c’est bien beau tout ça mais ça ne me dit pas où est Tobias. Je tourne la tête dans tous les sens et fronce les sourcils quand le quai se vide, sans aucune trace de mon « paquet ».

– Où est-ce qu’il peut bien être… ? je marmonne en scrutant les environs immédiats.

Calista me tapote soudainement l’épaule, le visage tourné vers la partie du quai où se situe la queue du train.

– Oh putain… Si ça, c’est Tobias, je veux bien changer son surnom… et même retourner à la messe pour mater un canon pareil…

Je me décale sur la gauche pour regarder ce qu’elle fixe si ouvertement et mes yeux clignent plusieurs fois avant d’enregistrer ce que je vois.

Oh.

Nom.

De.

Dieu…



* * *





1 Signifie inquiétant, bizarre et malaisant.





1




Quinze ans plus tôt

– JE VEUX PAS ALLER AU LIT !

Je soupire fortement, pour la cinquième fois de la soirée, à genoux sur le tapis du salon de la famille Miller.

– Tobias, c’est l’heure d’aller se coucher, tes petites sœurs sont déjà au lit depuis un moment.

– JE VEUX PAS ALLER AU LIT, J’AI DIT !

Bon. Ce gamin va sérieusement commencer à me taper sur le système, ça fait quinze minutes qu’il s’est retranché sous le canapé, et que j’essaie de l’amadouer pour le faire sortir et le mettre au lit. Ça fait un an que je fais du baby-sitting régulièrement pour le Pasteur Miller et sa femme, et ça fait un an qu’il devient un monstre dès que l’heure du coucher approche ! Comme une double personnalité. Quand j’arrive : c’est un ange, il mange à table, m’obéit sans problème, il me ferait presque des câlins, mais dès que j’annonce qu’il est temps de se mettre au lit, il devient un diablotin ! J’ai seulement 15 ans, et encore aucun diplôme de psychologie infantile en poche, donc je ne sais toujours pas comment gérer ses crises de nerfs.

– Tout va bien se passer Tobias… Je te jure qu’il n’y a aucun monstre dans ta chambre, ni sous ton lit d’accord ? Je suis allée vérifier et je n’ai rien v…

– T’ES UNE MENTEUSE !

J’inspire profondément pour me retenir de l’attraper par la jambe et de le tirer le long du parquet et des escaliers pour le traîner de force. Il a 7 ans, ça ne devrait pas être trop compliqué, non ? J’ai le double de son âge et facilement quinze kilos de plus que lui.

– EN PLUS T’ES MOCHE !

OK, là je songe sérieusement à l’assommer. Personne n’en saura rien, non ?

Enfin… sauf lui.

Je lève un regard anxieux vers le tableau du Christ au-dessus de la cheminée. Dans une famille lambda je ne dis pas, mais c’est le pasteur de ma ville, et je doute que son patron soit super ouvert à l’idée que je maltraite le fis de son employé… Je ne suis pas foncièrement croyante, j’accompagne mes parents à l’église le dimanche, bien habillée comme tout bon protestant qui se respecte, mais je passe mon temps à jouer à Snake sur mon téléphone pendant la messe. Ma mère râle, mais mon père s’en fiche, tant que je coupe le son. C’est justement grâce à ça que le pasteur Miller m’a demandé d’être la baby-sitter de ses enfants. Parce qu’il est persuadé que je garde la tête baissée dans une profonde réflexion religieuse pendant les sermons, alors qu’en fait je fais tout pour que mon serpent pixelisé ne se morde pas la queue.

Bon ça et aussi le fait que j’habite la maison à côté de la sienne.

Les Miller et les Anderson, voisins respectueux depuis plus de dix ans ! Je suis fille unique, tandis que la famille Miller compte déjà trois enfants et un quatrième en route, autant vous dire que j’ai un petit boulot pour encore un long moment.

– JE T’AIME PAS, MIA !

Sauf si je tue l’aîné.

Tobias Miller, seul garçon de la fratrie. Ange et démon. M’adore en début de soirée, mais me déteste à l’heure du coucher. Un petit monstre hyperactif avec deux billes vertes qui me lancent des étoiles ou des éclairs. Ce gamin pourrait être un amour s’il n’était pas bipolaire. Avec sa tignasse châtain, ses grands yeux en amande et son visage d’ange, on lui donnerait le bon Dieu sans confession.

Sans compter le fait que son père est en contact privilégié avec lui.

Bref, ça fait maintenant vingt minutes que je tente de négocier sans succès.

– Bon, Tobias. On va discuter entre adultes, OK ? Si tu ne sors pas de dessous ce canapé, je vais me jeter en boule dessus pour t’écraser !

Qui a dit que j’étais douée en négociations ?

Il renifle légèrement mais ne répond pas.

– Tobias… je le menace.

– Tu ne ferais pas ça, hein ? Hein ?

Ah ! enfin de la peur dans sa voix.

C’est bon signe, il a ouvert une porte aux vraies négociations.

– Je ne le ferai pas… si tu sors de dessous ce canapé. Et si tu es sage ensuite et que tu acceptes de te coucher sans broncher… je te laisserai jouer sur mon téléphone…

Silence.

– Et ?

Je n’y crois pas, il tente carrément le tout pour le tout ! Je plisse les yeux en faisant la moue mais je ne résiste pas longtemps.

– Et peut-être un peu regarder la télé.

– Eeeet ?

Je lève les yeux au ciel mais abdique finalement.

– Et je te laisserai manger du chocolat…

– Ouaiiiiiiiiiiis !

À peine la phrase prononcée, il sort en criant de joie et se précipite en courant vers la cuisine. Je secoue la tête, un léger sourire aux lèvres.

Ce gamin aura ma peau un jour.

***

Treize ans plus tôt

– Hey Mi, pourquoi il y a le gamin du voisin qui nous mate ?

– Quoi ?

Je me relève bien vite de la position peu distinguée dans laquelle je me trouve pour regarder par la fenêtre. Calista ne ment pas : de l’autre côté de la clôture, le petit Tobias Miller nous observe en penchant la tête sur le côté depuis sa chambre. Je suis en plein milieu de ma routine de cheerleader pour le match de ce soir et Calista est venue m’aider à répéter. En gros, elle est assise à mon bureau en train de se vernir les ongles pendant que je transpire à grosses gouttes dans mon short de sport et ma brassière.

– Sérieusement ?

Je me précipite en courant vers la fenêtre, ce qui fait sursauter mon petit voisin, avant de tirer les rideaux pour nous soustraire à sa vue.

– C’est quand même dommage que ce ne soit pas un bel étudiant d’université qui habite en face de chez toi… soupire Cal.

– Ne m’en parle pas, je préférerais même habiter en face de chez Mitch qu’en face de la chambre de Tobias Miller. Ce môme est décidément trop bizarre, je te jure !

Je vais couper le son de ma chaîne hi-fi, autant épargner à mes parents une énième répétition du morceau de Fatboy Slim, puis m’affale ensuite sur mon lit en face de Calista qui revisse le bouchon de son petit flacon rose lilas et souffle sur ses ongles fraîchement manucurés.

Cal est ma meilleure amie depuis la maternelle, et une magnifique petite rouquine aux yeux bleus. Son visage est constellé de taches de rousseur mais ses courbes pleines font d’elle le fantasme ambulant du lycée. Ça plus le fait que son père soit flic et ait donc le droit de porter une arme... Elle est devenue la fille inaccessible, celle qui fait rêver les garçons car ils savent qu’elle est hors de portée.

Ce qui est faux.

Calista est une vraie épicurienne et elle adore choisir une victime chaque mercredi et chaque samedi, pour l’entraîner sous les gradins du stade et lui offrir une « Calista » – comprenez vingt minutes de pelotage intense et sans limite. Si elle n’a pas encore acquis la réputation de fille facile, c’est seulement parce qu’elle les menace ensuite de tout raconter à son père s’ils décidaient d’en parler à leurs potes.

Sa réputation est donc encore sauve.

Mais à part ça, Calista est une vraie boule d’énergie, toujours prête à faire quelque chose, et surtout quelque chose de fou !

– Si tu veux mon avis… commence-t-elle.

– Je ne suis pas sûre de le vouloir.

– … ce gamin est soit perturbé, soit amoureux de toi, continue-t-elle sans tenir compte de ma remarque.

Je soupire, prise d’un accès de remords. Je m’en veux de dire du mal de lui, surtout après ce qui est arrivé à leur famille cette année.

Mais j’ai beau avoir le cœur qui se serre au souvenir de Tobias en larmes dans sa chambre, je ne suis pas non plus prête à le laisser me regarder alors que je fais des figures de gymnastique en mini-short.

– Je penche pour « perturbé » pour cause de drame familial.

Calista pince ses lèvres en un sourire peiné. Tout le monde sait ce qui est arrivé à la famille Miller, et encore plus la fille du chef de la police.

– Pauvre gamin… soupire-t-elle.

Ses yeux s’illuminent l’instant d’après et elle se lève pour ouvrir le rideau de ma chambre.

– Mais qu’est-ce que tu fais, Cal ? je demande en la voyant déverrouiller la fenêtre.

– Je lui illumine la journée : HEY !

Je me redresse en l’observant faire de grands gestes pour attirer l’attention de Tobias. Oh misère, je sens qu’elle mijote quelque chose…

– Tiens mon grand : cadeau de la maison !

Et sur ces belles paroles, elle soulève son T-shirt pour lui offrir une vue directe sur sa poitrine sans soutien-gorge.

– OH MON DIEU CAL !

Je me précipite vers la fenêtre pour la tirer hors de vue de Tobias, qui a la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés. Je tire de nouveau le rideau alors qu’elle est morte de rire sur mon lit.

– Mais tu es malade ! Et s’il raconte tout à ses parents ?

– Calme-toiii… râle-t-elle, il ne risque pas de le raconter, sinon il sait qu’il se fera gronder.

– Oh c’est pas vrai…

Je me passe une main sur le front, anxieuse, alors qu’elle rigole toujours.

Son rire est communicatif et je ne peux m’empêcher de la rejoindre après un court instant de panique.

– Tu es barge, sérieusement !

– Je suis généreuse ! me contredit-elle, je te parie que ce gamin est heureux à l’heure qu’il est !

Je risque un œil derrière le rideau et je pouffe en voyant mon voisin de 9 ans sourire d’un air rêveur, les yeux perdus dans le vide.

– Je confirme. Il semble parti dans une autre galaxie.

– Ah ! Tu vois, femme de peu de foi ! Je suis une magicienne.

– Tu es surtout tarée.

– Qui ne le sait pas déjà ? Cette ville entière est au courant que je suis tarée.

Je secoue la tête en la regardant. Cette fille est folle. Complètement.

– C’est ce qu’on marquera sur ta tombe : « Calista Jones : bonne à enfermer, mais ça va parce que c’était de notoriété publique. »

– Alors toi aussi, tu trouves que je suis bonne ?

J’éclate de rire en m’écroulant au sol alors qu’elle me jette un coussin sur la figure, et la fin de l’après-midi se transforme finalement en bataille de polochons.

***

Douze ans plus tôt

– Chuuuut Simon, mes parents vont se réveiller !

Je pouffe néanmoins quand il se hisse avec difficulté par ma fenêtre en grognant au passage après avoir escaladé le treillis vissé au mur.

Le bal de promo vient de se terminer et mon cavalier a décidé de venir se glisser en douce dans ma chambre après m’avoir sagement ramenée à la maison. Ce n’est pas un athlète, mais il est drôle et c’est une des stars du collège. Les filles adorent venir le voir et lui tourner autour parce qu’il attire l’attention de tout le monde sur lui. Ça plus le fait qu’il joue de la guitare comme un Dieu… J’ai toujours eu un faible pour les musiciens, et surtout les guitaristes. Je trouve ça ultra canon, un mec qui sait jouer une chanson pour vous. Et le fameux guitariste est à présent dans ma chambre, visiblement déterminé à me faire découvrir une nouvelle partition de la vie…

Je m’y suis préparée, j’avais prévu de passer à la casserole ce soir, avec lui. Et mon regard remplace les mots que je n’ose pas dire, parce que Simon comprend très vite que je suis en bonne condition et s’avance vers moi, un sourire de prédateur plaqué sur le visage. Il n’a que 18 ans mais un charisme de dingue, et je suis toute chamboulée qu’il m’ait choisie pour aller au bal de promo. Nous avons d’ailleurs gagné le titre de roi et reine. En même temps, la capitaine de l’équipe des pom-pom girls et le musicien sexy en couple, c’est assez explosif comme cocktail.

Honnêtement, ma vie est parfaite, toute ma scolarité s’est déroulée sans accroc, bonne élève, capitaine des pom-pom girls, reine du bal de promo, et je viens de décrocher une petite bourse grâce à laquelle je pourrai payer mes études supérieures. Pour ne rien gâcher, je suis assez jolie. Je ne cherche pas à me vanter, je suis simplement brune, aux yeux quasiment noirs, avec la peau dorée. Pas extrêmement voluptueuse ou filiforme, mais ferme grâce à mes années de sport au sein de l’équipe de cheerleading. Certaines personnes me trouvent même un petit air de ressemblance avec Mila Kunis ou Tanaya Beatty. J’ai ce côté légèrement exotique qui ne passe pas inaperçu au milieu des filles majoritairement blondes et filiformes du lycée. Il faut dire que je viens d’une famille avec des origines amérindiennes, ce qui explique ma couleur de peau et de cheveux.

Simon me rejoint au centre de la pièce et fait glisser une mèche de cheveux derrière mon oreille. Heureusement pour moi, j’ai évité le pyjama enfantin et privilégié ma petite nuisette grise en coton, avec un rebord en dentelle. Rien de folichon, et on est bien loin du sexy des films ou autres romans coquins, mais c'est juste assez pour me sentir féminine aux yeux de mon petit ami.

– Tu es belle, Mia…

Je déglutis bruyamment et ferme les yeux quand il se penche pour m’embrasser. Ses mains se posent chastement sur mes hanches, mais ses doigts agrippent le tissu de ma nuisette, ce qui le fait légèrement remonter sur mes cuisses et se tendre sur mes seins. Je me sens fébrile, impudique, sexy et en même temps paralysée par le stress.

– Tout va bien… J’irai doucement, OK ?

J’inspire profondément pour me donner du courage et lui souris pour le rassurer.

– OK…

Il sourit en retour et se penche pour m’embrasser de nouveau en posant sa paume chaude sur un de mes seins sensibles.

Oh mon Dieu, oh mon di…

– Vous faites quoi ?

Je fais un bond à la voix enfantine qui vient de dehors et Simon s’écarte rapidement alors que je me précipite à la fenêtre.

– Tobias ! je chuchote fortement, retourne te coucher et tire les rideaux !

– C’est qui lui ? continue-t-il de questionner en désignant mon petit ami, sans plus s’émouvoir de nous déranger en plein moment fatidique.

– Occupe-toi de tes affaires ! je rétorque, plus qu’énervée.

– Pourquoi il te touche les roploplos ?

Oh mon Dieu, cette situation est en train de basculer dans la quatrième dimension… Simon éclate de rire derrière moi et je me retourne pour lui jeter un coussin afin de le faire taire.

– Mes parents ! je siffle entre mes dents.

Il sourit, contrit et me fait signe que sa bouche est fermée. Bien, un problème en moins, maintenant, concentrons-nous sur l’autre problème. Le gros. Actuellement en face de moi, âgé de 10 ans, et beaucoup trop curieux à mon goût.

– Tobias, je commence calmement, Simon est mon petit ami, et il est venu… me… dire bonne nuit !

Voilà ! Argument tout trouvé ! Mais rien à faire, Tobias continue de me fixer, comme s’il m’étudiait. Sérieusement, ce gamin devient de plus en plus flippant avec les années – et je sais de quoi je parle, je le garde régulièrement, lui et ses frères et sœurs.

– Moi, tu ne me dis pas bonne nuit comme ça.

Ma mâchoire s’en ouvre de stupéfaction alors que Simon étouffe un fou rire dans mon dos.

– Je… je…

J’en bégaye tellement je ne trouve rien à lui répondre. C’est finalement mon petit ami qui vient me sauver en se postant à côté de moi.

– Hey gamin, pourquoi tu n’irais pas jouer avec tes voitures pendant que les grands font ce qu’ils ont à faire ?

Tobias le fusille du regard et se tourne vers moi.

– C’est un inconnu ?

Je retiens un sourire attendri. Sa mère et moi lui avons constamment répété qu’il ne devait pas parler aux inconnus. Mais lui faire comprendre qu’il ne doit pas venir me parler à moi pendant que je me fais tripoter par ledit « inconnu » ça, c’est une autre paire de manches.

– Tobias, il est tard, retourne te coucher d’accord ? je tente de l’amadouer.

– Tu me feras un bisou à moi aussi pour me dire bonne nuit ?

Simon pouffe à côté de moi et je lui file un coup de coude.

– Bordel, il a de la suite dans les idées ce môme… se risque-t-il quand même à articuler.

– Écoute Tobie, la prochaine fois que je viens te garder, je te ferai un bisou sur la joue quand tu iras te coucher, OK ? Mais tu dois me promettre de retourner dormir, et surtout de ne rien dire à tes parents ! Ou aux miens ! D’accord ?

Il fait mine de réfléchir.

– Je pourrai toucher tes roploplos ?

– Non ! je m’écrie alors que Simon en a tellement mal au ventre qu’il s’effondre de rire à mes pieds.

J’attends fébrilement qu’il me réponde, et ma proposition semble lui convenir parce qu’il sourit enfin et hoche la tête. Je soupire de soulagement et Simon me pousse légèrement pour se placer au milieu de la fenêtre.

– Hey morveux, un conseil pour plus tard ; si tu veux qu’elles te laissent atteindre la deuxième base : fais de la guitare ! Ça les fait toutes tomber !

Je lui file une savate derrière la tête en représailles mais il bouge à peine et ferme brusquement les rideaux de ma fenêtre, nous protégeant des regards du petit curieux d’en face.

– On en était où au fait ?

Oh misère.

Je vais perdre ma virginité.

***

Dix ans plus tôt

– Tobias, il est temps d’aller se couch…

– AAAAH ! Mais qu’est-ce que tu fais, sors de ma chambre !

Je m’empourpre avant de tourner la tête et de claquer la porte dans mon dos.

Oh. Mon. Dieu.

J’éclate d’un rire sonore quand je réalise ce qu’il vient de se passer. Sa rapidité à se cacher et le paquet de mouchoir à côté de son lit ne laissent aucun doute sur ce qu’il était en train de faire ! Je n’y crois pas, j’ai surpris le fils du pasteur Miller en train de se masturber ! À 20 ans et en seconde année d’université, je n’ai plus aucune trace d’innocence et je sais pertinemment ce qu’il faisait tout seul, allongé sur son lit.

– Arrête de rire !

Son cri indigné, étouffé par le battant en bois de la porte, me fait redoubler d’hilarité.

– Oh mon Dieu, pardon Tobias !

La porte s’ouvre à la volée sur un garçon de 12 ans, le feu aux joues.

– C’est pas c’que tu crois !

Mais bien sûr…

Je me mords l’intérieur des joues pour ne pas rire face à son visage rouge de honte.

– Mais je ne crois rien du tout…

Il ne répond rien, les yeux furieux, et me regarde, comme pour me mettre au défi de le contredire. Bon Dieu, ce gamin est une vraie teigne ! À 6 ans déjà, il me cassait les pieds pour ne pas aller se coucher et grappiller des heures en plus devant la télévision avec moi, mais là il se met carrément en rogne parce que j’ai eu le malheur de le surprendre dans un moment critique.

Première leçon Tobias : quand on se masturbe, on ferme la porte à clé.

Je souris gentiment et lui ébouriffe les cheveux. Il se recule vivement, mais je ne m’en offense pas, à 12 ans forcément, on ne veut plus se faire traiter comme un petit garçon.

– Tu sais, si tu as besoin de conseil, Derreck peut t’aider, ou répondre à tes questions…

La simple suggestion assombrit encore plus son regard.

– J’ai pas besoin d’aide, OK ?!

Et il me claque la porte au nez.

Charmant pré adolescent.

Je plaque néanmoins ma main sur la bouche pour éviter qu’il ne m’entende rire de nouveau. Quand je suis de nouveau calme, je l’interpelle de l’autre côté du battant en bois.

– Prépare-toi pour aller au lit, Tobias, je repasse dans dix minutes pour vérifier que tu es couché !

Un grognement pour toute réponse, je quitte la porte de sa chambre pour aller mettre au lit les jumelles ainsi que leur petit frère. Contrairement à Tobias, le reste des enfants Miller sont des anges. Anna et Abbie ne font pas de vagues et acceptent de se coucher sitôt l’histoire finie, et Jake s’endort carrément dans mes bras alors que je l’allonge dans son lit. Je descends dans la cuisine le temps d’aller remplir son biberon avec de l’eau minérale, et je sursaute quand deux bras solides m’entourent la taille.

– Tu as bientôt fini ?

Je souris et me retourne pour embrasser Derreck alors qu’il se colle contre moi. Un baiser profond et plus qu’engageant. Laissez-moi vous présenter le morceau : étudiant en troisième année, défenseur de l’équipe de football des Utah Utes, grand, blond et un sourire à vous faire rougir ! Et mon petit ami depuis plus de six mois. Ça fait maintenant deux ans que j’étudie la finance à l’université de Salt Lake City, à deux heures de route de Springville. J’ai une chambre étudiante sur le campus que je partage avec Calista, ma meilleure amie depuis le lycée qui étudie la littérature anglaise, mais je reviens certains week-ends et pendant les vacances pour profiter de mes parents et les aider à la quincaillerie familiale. Tout se passe pour le mieux et maintenant je suis dans le top cinq des étudiants de ma classe, et en couple avec un des mecs les plus populaires du campus.

– Bientôt… je lui promets, un grand sourire aux lèvres.

Je suis revenue pour les vacances de Pâques, et cette fois-ci, Derreck m’a accompagnée pour rencontrer mes parents. Officiellement s’entend. Et comme à chaque fois que je reviens, j’ai écopé d’un baby-sitting chez les Miller. Cette fois-ci, Derreck passe la soirée avec moi. Les Miller n’y ont pas émis d’objection. J’ai été leur baby-sitter attitrée jusqu’à mon départ pour l’université, et le pasteur et sa femme m’ont toujours fait confiance pour garder leurs enfants, car ils m’ont vue grandir et connaissent mes parents, si bien qu’à mon départ ils ont préféré ne pas choisir d’autre baby-sitter et programment leurs sorties lorsque je reviens en ville. J’accepte toujours avec grand plaisir, ils paient bien et les enfants sont adorables.

Bon, sauf Tobias. Quoique ce gamin n’est pas méchant, juste un peu… bizarre.

– Dépêche-toi de coucher le gamin, et de revenir sur le canapé…

Son invitation claire et précise me file la chair de poule et je souris jusqu’aux oreilles avant de me rapprocher de nouveau de sa bouche dans un grognement appréciateur.

– Je suis pas un gamin !

Je sursaute à la voix enfantine depuis le pas de la porte.

– Tobias !

Derreck s’éloigne rapidement de moi et je m’affaire à finir de remplir le biberon de Jake pour me donner une contenance.

– Alors mec, comme ça tu aimes la musique ? tente mon petit copain devant le visage renfrogné du petit garçon. J’ai vu que tu avais une guitare. Tu en joues ?

Aucune réponse.

– Tobias… je râle. Derreck vient de te poser une question, tu pourrais au moins lui répondre.

Il ne lui a pas parlé de la soirée, même pendant le repas où les trois autres petits étaient morts de rire à ses blagues. Tobias, lui, est resté de marbre.

– Je parle pas aux inconnus.

Je soupire fortement en revissant la tétine. Son refrain commence à devenir périmé.

– Eh bien, info capitale : dans ta vie, il faudra que tu le fasses un jour. Alors je t’invite à tenter l’expérience maintenant le temps que j’aille donner son biberon à ton petit frère.

– J’veux pas lui parler !

– Tobias Miller ! Ne crie pas sur moi !

Il souffle fortement face à ma réprimande et serre les poings en plissant les yeux. Non sérieusement, ce môme a vraiment un grain ! Le reste du temps on dirait un ange, et dès que ses parents s’en vont, il est infernal. Comme s’il ne gardait son côté démoniaque que pour moi.

Joie.

– Je vais monter donner le biberon à Jake, et entre-temps je veux que tu t’excuses auprès de Derreck et que tu montes dans ta chambre te mettre en pyjama, est-ce que c’est clair ?

Ses yeux furieux se fixent sur Derreck, qui hausse les sourcils amusés, puis il lâche ce qui ressemble à un juron.

– TOBIAS ! Est-ce que ton père sait que tu parles comme ça ?

Le simple fait de citer son père, le pasteur Miller, figure respectée de toute la ville, suffit à lui faire monter le rouge aux joues.

– C’est bien ce que je pensais, je reprends d’une voix autoritaire. Je vais monter et le temps que je redescende, j’espère pour toi que tu auras présenté tes excuses à Derreck !

Sur ce, je quitte la pièce d’un pas décidé en les laissant seuls. C’est dans les mains de Tobias maintenant. Je remonte rapidement les escaliers pour déposer le biberon sans un bruit sur la table de chevet du petit, puis redescends et croise Tobias en train de remonter sans même m’accorder un regard.

– Tobias !

Il ne répond pas et claque sa porte violemment. Je soupire de fatigue. Je ne veux jamais avoir d’enfants… Jamais. Je retrouve Derreck, installé dans le salon devant une rediffusion des grands moments de la saison de football, et viens me pelotonner contre lui.

– Est-ce qu’il s’est excusé ?

Derreck sourit et passe son bras sur mes épaules.

– En quelque sorte…

– Comment ça ?

Il me serre un peu plus, et je pose mon bras sur son ventre musclé, en glissant ma main sous le T-shirt, sur sa peau chaude.

– Il a vaguement grogné un « pardon », a tourné le dos puis est revenu pour me dire qu’on n’allait pas du tout ensemble et que je ne t’épouserai jamais.

– Quoi ?

Derreck éclate de rire alors que je me dresse comme un ressort sur le canapé.

– Je te jure, ce gamin est bizarre ! Je crois qu’il me déteste…

– Moi je pense plutôt qu’il est raide dingue de toi, suggère-t-il en souriant malicieusement.

– Arrête tes bêtises, il me mène la vie dure ! Que ce soit en classe, avec ses parents ou les miens, c’est un amour, mais dès que je suis là, il me met la misère ! Et il a 12 ans, bon Dieu, alors que j’en ai 20 !

– Mia… mets-toi à la place de ce môme, sa baby-sitter est méga bandante, et beaucoup plus âgée que lui. À sa place, je fantasmerais aussi. Il doit se tripoter en pensant à toi.

Sa phrase me rappelle soudain l’incident d’il y a quinze minutes et j’éclate de rire.

– Oh mon Dieu, je crois bien que je l’ai surpris en pleine action tout à l’heure d’ailleurs… j’articule entre deux hoquets.

Derreck ouvre de grands yeux et s’esclaffe à son tour.

– Oh merde, le pauvre… tu m’étonnes qu’il soit aussi énervé. D’une, tu le surprends en pleine action, et en plus tu ramènes ton petit copain ! il en a pour un bon moment avant de digérer la soirée…

– J’espère vraiment que tu te trompes parce que si c’est bien le cas, la fenêtre de sa chambre donne directement sur la mienne…

Il éclate plus fort de rire et s’affale sur le dossier en cachant ses yeux d’une main.

– Dis-moi que tu fais attention en te déshabillant, articule-t-il entre deux hoquets.

– Heu… oui, oui ! Bien sûr ! Mais… disons qu’il m’a peut-être déjà surprise en pleine action avec mon petit ami le soir du bal de promo…

Derreck ouvre de grands yeux et s’étouffe à nouveau de rire en se tenant les côtes.

– Merde, Mia, tu n’as aucune idée de ce que tu peux bien lui faire subir, à ce pauvre môme !

– Arrête, c’est le fils du pasteur ! Il a 12 ans, enfin ! Il n’a pas encore ces… « envies », non ?

Il me fixe droit dans les yeux, les siens encore brillants de son fou rire.

– Il a 12 ans, et les hormones qui prennent vie avec la puberté.

– Il n’est pas encore pubère, je rétorque.

– J’ai entendu sa voix faire un couac quand il m’a menacé dans la cuisine. Crois-moi, d’ici quelques mois, il parlera comme Samuel L. Jackson…

Je me cache le visage d’une main, rouge de honte. Alors ça c’est bien la dernière chose que j’espérais, que le gamin flippant du voisin fasse une fixette sur moi.

– Mon Dieu, heureusement que je finis bientôt mes études, bien avant qu’il ne devienne assez fort pour me traîner de force dans une cave et me séquestrer…

Derreck redouble d’hilarité et je le rejoins bientôt, à moitié honteuse de me moquer de Tobias. Même s’il est pénible, je l’aime bien, ce môme. Je le connais depuis sa naissance, et malgré tout, je pense sincèrement que c’est un gamin attachant. Mais il est bizarre. À tel point que Calista l’a surnommé Creepy Tobie. J’en suis là de mes pérégrinations mentales quand deux mains chaudes se glissent sous mon débardeur sur ma chute de rein, et baissent doucement la ceinture de mon legging.

– Bien, maintenant qu’on a couché les enfants, il serait peut-être temps de passer aux choses sérieuses…

Je m’offusque de façon beaucoup trop véhémente pour être honnête.

– Derreck ! C’est la maison du pasteur ! Et Jésus nous regarde…

Ma phrase lui fait froncer les sourcils. Je lui indique d’un doigt amusé le portrait du Christ au-dessus de la cheminée. Il lui jette un vague coup d’œil avant de reporter son attention sur moi.

– Bah… il en a sûrement vu d’autres !

Je glousse comme une gamine alors qu’il me renverse sur le canapé.

– Et si jamais les petits descendent ? je suggère, d’une voix mutine en le laissant quand même soulever mon haut pour déposer une pluie de baiser sur mon ventre.

– Autant leur apprendre deux trois petits trucs…

J’éclate de rire alors que sa langue me chatouille les côtes, et il s’étale de tout son poids entre mes cuisses pour me clouer sur place.

– Tu es un pervers, Derreck.

Il relève la tête pour me regarder, les cheveux ébouriffés et le sourire taquin.

– Oui m’dame !

Et il redescend pour baisser mon legging avant de venir plonger le nez entre mes cuisses dans un long grognement.

Sous les yeux du Christ.

Je ferme les miens pour tenter d’oublier le regard sévère sur moi et frissonne violemment quand sa langue et ses doigts décident de se mettre en équipe pour me faire monter au septième ciel.

Pas si loin de Jésus, finalement…





2


Cinq mois plus tôt

– Alors ? Le mariage avance ?

Silvia souffle comme un bœuf pendant l’effort, et pourtant, elle continue d’essayer de me parler à chaque fois, alors que ses poumons ne sont clairement pas d’accord. Je souris largement en gainant les miens pour augmenter l’amplitude de mes squats sur le trampoline. C’est notre cours hebdomadaire de Fitness Jump, du fitness mais en sautant. Fatiguant mais un véritable défouloir pour l’hyperactive que je suis ! Je renforce d’ailleurs le tout avec une heure de vélo elliptique le dimanche, et deux cours d’abdos fessiers le lundi et le vendredi. J’alterne régulièrement avec du Sh’bam pour continuer de danser après mes années de cheerleading. Silvia ne m’accompagne que pour le cours de fitness, dans le but unique de mater notre professeur. Un beau métisse baraqué, qui a un sourire tellement bright que je suis persuadée qu’il sort avec un dentiste juste pour entretenir ses dents blanches.

– Ça avance ! je réponds, joyeuse.

Je me marie le sept octobre prochain avec Derreck. Bientôt dix ans que nous sommes ensemble, et après un an à longue distance quand il a fini ses études et est venu s’installer à Manhattan pour rejoindre un prestigieux cabinet d’avocat, je suis venue le rejoindre à la fin des miennes. Nous avons emménagé ensemble et après huit ans d’amour, il s’est enfin décidé à me demander en mariage ! Ce qui ne m’a pas dérangée outre mesure, nous avions décidé d’un commun accord de nous focaliser sur nos carrières respectives, lui en tant qu’avocat spécialisé dans le droit des entreprises et des salariés, et moi en tant que front office pour une des plus grosses banques du pays : la Goldsmith & Weston Bank.

Je suis enfin arrivée là où je voulais aller. La bourse de Wall Street m’a toujours fait rêver, je viens d’une famille assez modeste et les métiers de la finance, ainsi que leurs salaires mirobolants, représentent pour moi l’eldorado. Mes excellentes notes m’ont permis de trouver un stage au sein du département de la finance de marché chez eux, et après l’obtention de mon diplôme, j’ai rapidement rejoint leurs effectifs. Je travaille au sein de la mythique trading room de NYSE2 ; au début en tant que simple acheteuse, puis après six ans de bon résultat, j’ai gagné ma place en front office. Je gère un portefeuille de clients dont le capital représente une goutte d’eau dans le monde de la Goldsmith & Weston, mais assez pour me permettre de toucher un salaire annuel plus que confortable. J’adore l’effervescence de ce boulot, la fébrilité quand les fluctuations boursières suivent les prédictions… C’est un métier parfois à risques mais qui rapporte gros. Et qui me permet de payer le loyer d’un magnifique appartement sur la Cinquième Avenue. J’ai profité de ma première prime pour rembourser le crédit immobilier de mes parents, et ensuite ma seconde prime pour rembourser celui de leur fonds de commerce. Je leur devais bien ça après tous les sacrifices qu’ils ont fait pour moi. Pendant mes études, en plus de ma bourse, mes parents me versaient un peu d’argent pour payer ma chambre universitaire et me permettre de vivre correctement. Ils ont contracté un prêt pour ça et je leur ai aussi remboursé avec ma troisième prime. Maintenant ils n’ont plus aucun crédit en cours et peuvent vivre correctement, ce qui me rassure. Même si je suis à l’autre bout du pays, je me sens moins coupable.

– Sérieusement, je vais cracher mes poumons…

J’éclate de rire à la vue du visage rubicond de Silvia. Elle est toute longiligne sans un seul gramme de graisse, mais n’a aucune endurance ni âme sportive. Le contraire de Calista, mon amie d’enfance, pulpeuse mais sportive. Sexuellement sportive, principalement. Nous avons gardé contact malgré la distance, elle sera mon témoin et maid of honor et je compte faire mon enterrement de vie de jeune fille avec elle fin août au Burning Man. J’ai bien eu des reproches de la part de Silvia et des compagnes de nos amis, mais j’ai quand même décidé de faire mon enterrement là-bas avec Cal. Elle est mon amie de toujours, celle qui m’a toujours soutenue, qui m’a couverte lors de mes escapades nocturnes, mentait effrontément à mes parents en disant que je dormais chez elle, etc. Bon, si on oublie le fait qu’elle est folle et versatile, et également capable de me planter en soirée pour rentrer avec un parfait inconnu... À côté de ça, c’est l’amie parfaite !

Fille du chef de la police, devenu maire de Springville, elle est revenue enseigner en littérature dans le lycée de la ville après ses études. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi elle restait là-bas. Avec sa personnalité haute en couleur, je l’aurais plus facilement imaginée à La Nouvelle-Orléans, ou bien à San Francisco que dans une petite ville de l’Utah. Mais c’est tout Calista : elle fait constamment ce que l’on n’attend pas d’elle.

– Allez courage, le cours est bientôt fini, je la rassure.

Encore quinze minutes d’effort, dix minutes d’étirements et nous sommes enfin libérées.

– Oh la vache, c’était génial ! je m’exclame, un gigantesque sourire aux lèvres.

Silvia me fusille du regard en avalant toute l’eau contenue dans sa gourde rose pétard.

– Tu es un démon… Personne ne peut faire autant de sport, avoir un boulot aussi cool, un fiancé aussi parfait et ne pas avoir un retour de karma. Je te déteste…

Je lui souris en la devançant vers les vestiaires où je commence à me déshabiller.

– Sérieusement, Mia, tu es mon idole : je veux ta vie !

– La tienne est très bien aussi, je rigole en attrapant ma serviette et mon gel douche avant de foncer vers la partie salle de bains.

Silvia me suit, aussi nue qu’un vers, et nous nous lavons côte à côte en parlant de tout et de rien. Ces petits échanges sont courants avec elle, Silvia est adorable et je sais qu’elle ne pense pas à mal, elle est mariée depuis dix ans au même homme et habite une jolie maison en banlieue avec son fils unique. Elle ne veut pas d’autres enfants et apprécie sa jolie petite vie bien rangée, mais parfois je me demande si elle ne regrette pas de s’être casée si tôt. À seulement 22 ans, elle était mariée et enceinte. Aujourd’hui, elle travaille avec moi, mais elle est assistante comptable dans le service juridique de la banque. Nous avons à peine deux ans d’écart, mais une vie totalement différente. Silvia est mère de famille, épouse dévouée, et je suis la business woman à ses yeux : pas encore mariée ni maman, et je ne compte pas le devenir pour l’instant... au grand désarroi de mes parents. Je me laisse encore trois ans avant d’y réfléchir. Dans mon milieu, une grossesse signifie un arrêt de carrière. Ou du moins une réorientation. Personne ne confie ses comptes et son argent à une jeune mère qui devra sûrement poser des jours de congé pour s’occuper de son enfant malade. C’est sexiste et misogyne, mais c’est la dure réalité de mon job. Je navigue en eaux troubles, entourée de requins qui n’attendent qu’un mauvais faux pas pour me faire couler. Être une femme dans ce monde, c’est comme tenter de gravir l’Himalaya à la simple force de ses mains et sans équipement d’alpinisme : presque suicidaire. Et je ne parle pas des réflexions déplacées auxquelles j’ai régulièrement droit, autant de la part de mes collègues que de certains de mes clients… mais j’ai appris à calmer les vautours et à ne pas réagir à leurs piques. Être concentrée sur mon travail, c’est mon crédo.

J’embrasse rapidement Silvia en quittant la salle de sport et je hèle un taxi pour rentrer chez moi. L’avantage de New York, c’est qu’on n’a pas besoin de voiture, entre le métro et les taxis qui peuplent la ville comme un million de petites fourmis dans une fourmilière, je me déplace rapidement et sans avoir besoin de conduire moi-même. Ce qui se révèle extrêmement appréciable en fin de soirée quand mon taux d’alcool atteint des sommets. Je soupire de bonheur en rentrant dans le hall chauffé de mon immeuble, les hivers ici sont aussi secs que ceux de ma ville natale, Springville dans l’Utah. Même si les montagnes enneigées me manquent. J’adore New York, la ville bouillonne, ne dort jamais, alors qu’à Springville, il règne une tranquillité typique de l’État. Entre son lac salé, ses montagnes, ses plaines arides au sud et le fameux parc national de Bryce Canyon, c’est comme si le passage de l’être humain n’avait jamais laissé de traces. On trouve facilement des endroits déserts, des montagnes enneigées aux plaines arides qui nous transportent en plein far west. Et avec la forte population mormone de l’État, l’Utah est un des États américains avec le plus faible taux de criminalité. Autant dire qu’il y a un gouffre de différence avec New York, où je ne me balade jamais sans mon spray au poivre. Je salue Gregor, le concierge de l’immeuble en, passant devant lui. J’habite dans un immeuble avec conciergerie à l’entrée, et Gregor est fidèle au poste derrière le comptoir, flamboyant dans sa veste verte et sa casquette rouge.

– Bonsoir Gregor ! Comment allez-vous ce soir ?

– Très bien miss Anderson, et vous ?

– Aussi bien que ce matin, je lui réponds dans un grand sourire. Il y a du courrier ?

– Oui mais M. Cooper l’a déjà récupéré.

– Derreck est déjà là ?

Je suis agréablement surprise, il travaille sur une fusion et en ce moment il ne rentre qu’aux alentours de vingt et une heures trente, totalement épuisé, avant d’aller se coucher directement.

– Tout à fait miss Anderson.

Je souris, il m’appelle constamment « miss Anderson », ce qui me donne l’impression qu’il s’adresse à une enfant. Pour sa défense, Gregor avoisine les 65 ans et porte fièrement ses cheveux blancs, donc pour lui je suis une gamine.

– Il faudra changer de titre après octobre ! je chantonne en rentrant dans l’ascenseur.

– Je n’y manquerai pas, miss Anderson, rétorque-t-il avec un sourire malicieux.

J’éclate de rire quand les portes se referment sur lui. Je commence à déboutonner mon manteau et grimace en levant un pied pour le soulager. Les talons sont une vraie torture. Pour une fille de la campagne comme moi, élevée dans une quincaillerie, et plus habituée aux tennis à cause du sport et des entraînements de cheerleader, la transformation « tailleur, talons, chignon » a été assez radicale et douloureuse. Je ne sais pas si j’arriverai à m’y faire un jour… Je décide de les abandonner dans le couloir pour marcher directement sur la moquette épaisse avant de déverrouiller la porte pour entrer enfin chez moi.

– Pfiuuu ! Quelle journée épuisante, je souffle en suspendant mon sac à main et en accrochant mon manteau à un cintre avant de le ranger dans le placard de l’entrée. Tu es là Derreck ?

– Je suis dans la cuisine, me répond une voix grave.

Je souris. Enfin ! Enfin une soirée en amoureux où il ne sera pas épuisé au point de s’endormir comme une masse avant même que je l’approche. Depuis plus d’un mois, nous ne nous voyons que par épisodes, son travail lui demande beaucoup, si bien que l’organisation de notre mariage ne repose que sur mes épaules. Et celles de la wedding planner, bien évidemment. Avec mon propre emploi, visiter des salles, trouver le traiteur ou les fleurs était impossible. China, de l’agence White and Lace s’en occupe admirablement à ma place.

– Tu es rentré tôt, pour une fois !

Je le rejoins dans notre grande cuisine aménagée avec vue sur Central Park. Il est assis à l’îlot central avec un verre de vin rouge.

– J’avais des choses à faire… me répond-il.

– Un verre de vin ! Ça, c’est une idée fantastique ! je m’exclame. Je te suis !

Je vais ouvrir le réfrigérateur pour récupérer la bouteille de chablis que j’avais ouverte la veille quand Silvia est venue me voir en soirée, et attrape un verre à pied avant de le remplir généreusement. Je gémis presque de bonheur en buvant une longue gorgée.

– J’ai eu une journée affreuse, j’explique après avoir avalé. Harvey a encore fait son lèche-cul auprès de M. Weston.

Harvey est un de mes collègues, au même niveau que moi. Mais pour la raison expliquée un peu plus haut, il est persuadé que le fait d’avoir des testicules et un pénis lui donne une autorité et une supériorité salariale. C’est également un arriviste qui a les dents qui rayent le parquet, et il ne rate aucune occasion de se faire bien voir de la direction.

– Il est tellement pitoyable qu’il s’enterre lui-même, je continue en riant avant de boire de nouveau. Et pour couronner le tout, demain je commence la journée avec un rendez-vous avec M. Playton…

Je grimace en y repensant. Je déteste ce client. Il passe son temps à reluquer mon décolleté pendant nos rendez-vous, et me propose à chaque fois d’aller boire un verre « en toute amitié bien sûr » à la fin de la journée. Il n’est pas repoussant, loin de là, mais il y a quelque chose qui me déplaît dans son regard. Pour lui je suis clairement une proie, quelque chose avec lequel il a envie de s’amuser, comme un chat avec une souris, avant de l’écraser. Heureusement pour moi, ma bague de fiançailles a quelque peu ralenti ses ardeurs. Elle est sublime d’ailleurs, c’était la bague de la grand-mère de Derreck et j’ai été extrêmement touchée qu’il me l’offre en fiançailles. Elle a une valeur symbolique qui la rend beaucoup plus belle que toutes les bagues Tiffany du monde. Je souris légèrement en la regardant rapidement et relève les yeux vers mon fiancé.

– Et toi ? Ta journée ?

Il m’observe intensément en jouant avec le pied de son verre.

– Compliquée.

Je fais une légère moue en me rapprochant de lui.

– Eh ben, mon cœur… Tu es sacrément silencieux ce soir, ça devait être une journée merdique pour toi aussi.

Je pose une main légère sur son dos voûté et le caresse en cercles apaisants pour tenter de le détendre mais sans succès. Il fixe son verre de vin et semble tendu. Après une longue minute sans réponse, je décide de prendre le taureau par les cornes. Pour une fois qu’il est là, je vais en profiter.

– Tu sais ce qu’il nous faut ? je demande en souriant en coin. Un bon bain relaxant.

Il lève le menton et soupire profondément sans même me regarder.

– Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

– Si, au contraire, je pense que c’est une très bonne idée ! Alors toi, tu restes là, tu finis ton verre de vin tranquillement tandis que je vais aller préparer la salle de bains… je lui susurre d’une voix enjôleuse.

Il ferme les yeux en déglutissant et je l’embrasse sur la joue très rapidement avant de me saisir de mon verre pour contourner l’îlot et me diriger vers le couloir.

– Et si tu es sage, tu auras peut-être le droit à un massa…

Je m’immobilise sans finir ma phrase quand je les remarque enfin.

Deux valises à côté de la table à manger.

Je fronce les sourcils et me tourne vers lui, complètement confuse.

– Tu… Tu as un séminaire de dernière minute ? je demande, perdue.

Il me fixe, le visage accablé.

– Non.

Je cligne plusieurs fois des yeux en ne comprenant pas.

– Mais alors pourquoi est-ce que tu as des val…

Je sens mon visage se décomposer quand je fais le lien. Les valises, son retour plus tôt, sa nervosité évidente, son regard triste et fuyant, et surtout ses nombreuses absences de ces dernières semaines. Mon malaise est évident parce qu’il se lève lentement et se rapproche de moi, le front barré d’un pli soucieux.

– Mia…

– Tu t’en vas, je le coupe.

Il ne répond pas, mais ses yeux coupables parlent pour lui. L’air se bloque dans ma gorge et j’en lâche mon verre de surprise. Il se fracasse au sol dans un bruit de verre brisé qui résonne avec une puissance assourdissante dans la pièce devenue silencieuse.

– Oh mon Di…

– Je suis désolé. Tellement désolé, Mia…

Je porte une main à ma bouche pour retenir la nausée.

– Mais… pourquoi ?

Je sens les larmes envahir mes yeux quand j’en arrive au point de lui demander la raison de son départ. Deux énormes valises. Ce n’est pas un break, il s’en va définitivement. Et à y regarder de plus près, je n’ai pas non plus vu ses manteaux et vestes dans le placard de l’entrée. Son ordinateur n’est plus à sa place dans le petit bureau dans l’angle de la pièce, ses clés n’étaient pas posées dans le petit récipient en marbre de la console de l’entrée mais à côté de lui sur l’îlot. Tous ces indices, si minuscules soient-ils, auraient dû me mettre la puce à l’oreille mais je n’ai rien vu. Je n’ai rien senti arriver. Je me suis laissée bêtement percuter par la nouvelle comme on se fait percuter par un train à grande vitesse.

– J’ai… j’ai rencontré quelqu’un.

Je porte la deuxième main à mon visage en étouffant un sanglot. Si on peut faire pire en termes de rupture, être quittée pour une autre femme arrive en première position. Ça sous-entend qu’on ne convient plus à la personne qu’on aime, et qu’il a trouvé mieux ailleurs. Côté confiance en soi, ça équivaut à une décapitation.

– Mia…

Il tend un bras vers moi en se rapprochant, mais je recule brusquement pour m’éloigner de lui.

– Ne me touche pas ! je siffle entre mes dents serrées.

Il semble blessé mais ne cherche pas à se rapprocher.

– Qui ? je m’écrie en le fusillant du regard à travers mes larmes. Qui c’est ?

– Tu ne le connais pas…

– À d’autres, Derreck, je connais toutes tes relations ! Est-ce que c’est Sandra, ton assistante ?

– Non.

– Alors Helen, l’autre avocate ?

– Non plus.

– Je dois forcément la connaître… je grogne presque en bouillonnant de rage, les mains enfouies dans mes cheveux, me décoiffant dans un nuage de colère.

Puis sa phrase me revient en tête.

« Tu ne le connais pas… »

Et le ciel me tombe sur la tête. Je suis abasourdie quand je réalise ce qu’il vient de dire. J’écarquille les yeux en le regardant et il baisse les siens, honteux. J’en laisse tomber mes bras de surprise.

– C’est un homme ?

Il fixe le sol un long moment avant de hocher finalement la tête et je recule, sonnée par la nouvelle.

– Oh, c’est pas vrai…

– Je n’ai rien prémédité, Mia.

J’éclate d’un rire hystérique.

– C’est vrai ? Sérieusement ? Tu n’avais pas prévu de me demander en mariage avant de me quitter pour un homme ?

Il ne répond pas et je continue à rire comme une folle furieuse en reculant vers le salon. Ce n’est pas en train d’arriver... Tous mes plans, mes projets pour les cinq prochaines années sont en train de tomber à l’eau et de s’effondrer sous mes yeux comme un vulgaire château de cartes balayé par le souffle de Derreck. Je me laisse tomber sur le canapé alors que mes hoquets de rire sont peu à peu remplacés par des hoquets de pleurs. Il n’en faut pas plus pour rompre la digue et je fonds en larmes, le visage enfoui dans mes mains. Je pleure un long moment, et il a le bon goût de ne pas venir me prendre dans ses bras. Je ne l’aurais pas supporté. La condescendance, la pitié de celui qui part. Il s’en va pour un meilleur avenir en laissant l’autre, celui qui se fait abandonner, dans une peine immense. Oser venir le consoler c’est comme faire sa B.A., mais en pire. Quand je commence enfin à me calmer, je ne bouge toujours pas du canapé. Je sèche mes larmes d’une main, en étalant sûrement tout mon maquillage.

– Depuis combien de temps ? je demande, la voix tremblante.

Il soupire et vient s’asseoir sur une chaise pas loin de moi, mais il n’envahit pas mon espace vital.

– Depuis quelques semaines…

– Combien de semaines ?

Je l’entends déglutir mais je ne le regarde pas.

– Six.

J’expire bruyamment. Un mois et demi. Ça fait un mois et demi qu’il voit quelqu’un d’autre alors que je pensais naïvement qu’il travaillait tard.

– Cette histoire de fusion, c’était du pipeau ? je demande.

– Pas totalement.

Je relève un regard furieux vers lui.

– Comment ça « pas totalement » ?

– La fusion est finie depuis deux semaines, avoue-t-il dans un souffle, le visage coupable.

Je me mords l’intérieur de la joue pour ne pas hurler. J’ai eu trois rendez-vous chez la wedding planner ces deux dernières semaines, à chaque fois je lui ai fait un compte-rendu, je lui ai demandé son avis par mail, par texto, par répondeur et il me répondait. Alors qu’il savait déjà qu’il allait me quitter.

– Son nom… je souffle faiblement.

– Morgan. Morgan Parker…

Je tourne brusquement la tête vers lui.

– Tu es en train de me dire que tu me quittes pour mon psychiatre ?

J’ai fini la phrase en hurlant presque. Il y a quelques mois, j’étais au bord du gouffre nerveusement parlant. J’avais décidé d’organiser le mariage par mes propres moyens et avec la surcharge de travail, des tensions étaient apparues entre Derreck et moi. Sur les conseils de Silvia, j’avais pris rendez-vous chez son psychiatre pour faire le point et tenter de revenir à une situation plus stable. C’est lui qui m’a conseillé de prendre une wedding planner pour me décharger de l’organisation du mariage. Au bout de quelques séances, dont deux avec Derreck, il avait finalement annoncé que je ne souffrais que d’une surcharge d’obligations, et que lâcher un peu de lest me ferait du bien. Apparemment, Derreck faisait partie du « lest » en question…

– C’est… c’est arrivé comme ça. Je l’ai croisé un soir en sortant du travail après que tu aies arrêté les séances. Il m’a proposé d’aller boire un verre, on a discuté et…

– Et QUOI, Derreck ? Il t’a sauté dessus, et tu t’es finalement rendu compte que tu étais homosexuel ?

– Non ! Bien sûr que non ! se défend-il. Écoute Mia, je ne l’explique pas, OK ? Je n’ai jamais vraiment été attiré par les hommes jusqu’à maintenant. Ce qui est arrivé avec Morgan c’est quelque chose que je ne comprends pas moi-même ! Mais putain je… je n’ai jamais ressenti ça… pas même avec toi !

Et le coup de grâce.

Ma respiration se coupe quand je réalise le sens de ses propos. Il ne m’a jamais vraiment aimée, au final. Les larmes redoublent d’intensité et je cache mon visage ruisselant dans une main tremblante.

– Mia, je ne voulais pas dire ça… souffle-t-il, penaud.

– Si, c’est exactement ce que tu voulais dire, je le contredis.

– Écoute, si j’avais pu t’épargner ça, je l’aurais fait. Vraiment. Tu comptes énormément pour moi, Mia…

– Mais pas assez pour rester avec moi… je murmure piteusement, des sanglots dans la voix.

Il soupire et s’enfonce un peu plus dans la chaise.

– Tu aurais préféré que je reste avec toi en te mentant ? En continuant de le voir parfois quand je n’arriverais plus à me tenir ? Que je t’épouse et te fasse des enfants jusqu’à ce que j’explose et quitte tout en te laissant avec une famille sur les bras ? Que je fasse ça à des enfants ? Parce que c’est ce qui serait arrivé, Mia. Je suis comme ça. Je l’ai accepté.

– Je ne doute pas qu’un psychiatre a dû grandement t’aider à faire ce cheminement mental… je lâche, sarcastique.

– Pense ce que tu veux, Mia. Mais ne blâme pas Morgan, il n’a rien demandé. Si tu dois t’en prendre à quelqu’un, alors c’est à moi qu’il faut t’en prendre.

Un gémissement plaintif sort de ma bouche. Il est résolu. Il ne reviendra pas sur sa décision.

– Je peux rester avec toi et en discuter si tu veux… propose-t-il gentiment.

Sa suggestion me donne la nausée.

– Non. Non, Derreck. Tout sauf ça, je pense que je mérite mieux qu’une pitoyable tentative de me consoler avec des phrases toutes faites…

Il ferme les yeux face à mon visage résolu et inspire un bon coup avant de se lever. Je le regarde se saisir des valises, et les emmener vers la porte d’entrée mais je tourne la tête quand il récupère ses clés et retire celle de l’appartement du trousseau.

– Je te laisse tous les meubles. Je n’ai pris que mes affaires personnelles.

– Quelle délicatesse…

– Ne deviens pas aigrie, Mia, ça ne te ressemble pas.

Je me mords la langue pour ne pas exploser. Mia, la parfaite petite élève, capitaine des cheerleaders, qui n’a jamais fait de vagues, a travaillé dur pour avoir un emploi prestigieux, n’a jamais trompé personne… Toute cette vie rangée pour finalement en arriver à ce stade à 30 ans. Je ris d’incrédulité en réalisant que je les fête dans deux jours. Merveilleux. Un cadeau d’anniversaire digne d’un film dramatique. Je m’essuie le visage d’une main rageuse et je sursaute en sentant la bague de fiançailles sur mon annulaire gauche. Je la fixe alors que j’entends Derreck enfiler sa veste dans l’entrée et ouvrir la porte. C’est comme si elle me brûlait la peau, elle et toutes les fausses promesses qui y étaient accrochées. Je me lève dans un bond et cours vers l’entrée en la retirant de ma main avant de la lui tendre sans le regarder directement dans les yeux. Il s’immobilise et hésite en me voyant lui tendre le bijou familial.

– Tu n’es pas obligée de me la rendre…

– Il est hors de question que je la garde, je rétorque.

Le temps est suspendu entre nous avant qu’il ne tende enfin le bras pour la prendre, en me frôlant les doigts, je recule ma main précipitamment pour éviter de prolonger le contact. Pour éviter de le sentir. Pour éviter de réaliser qu’il me quitte, qu’il m’abandonne alors que j’ai besoin de lui…

– Si tu as besoin de quoi que ce soit… n’importe quoi, Mia…

Je hoquette avec un sourire mauvais en secouant la tête sans même le regarder. Il m’observe encore un long moment et je n’arrive pas à m’empêcher de tourner les yeux vers lui une dernière fois quand il ferme la porte. Le déclic de la serrure brise les derniers morceaux de mon cœur et je m’effondre au sol en pleurant toutes les larmes de mon corps.

Il m’a abandonnée. Il vient de m’abandonner…

Je n’étais pas assez pour lui. Ou alors j’étais trop ? Pas assez féminine pour lui donner envie de rester de ce côté de la barrière, ou pas assez masculine pour lui suffire ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Je tourne et retourne la situation dans ma tête et j’en arrive toujours à la même conclusion : c’est ma faute. Si Derreck m’a quittée c’est ma faute, il y a quelque chose que je n’ai pas su faire pour le garder, pour éviter qu’il ne fasse voler en éclat notre vie à deux, nos projets, tout ce que nous avions prévu de faire… C’est comme si je voyais le chemin de ma vie déraper brusquement sur l’écran et la pellicule se mettre à brûler à force de rester exposée sous la lumière du projecteur… Je ne sais pas combien de temps je suis restée allongée sur le sol à pleurer et à tenter de me battre contre la réalité. Je suis seule. Je suis seule, loin de ma famille, dans une ville hostile, dans un travail harassant. Derreck était mon pilier. Et sans lui, je m’effondre…

J’arrive à me traîner jusqu’à mon téléphone, et à composer le premier numéro qui me vient en tête, appuyée contre le mur, le visage ravagé par les traînées de larmes.

– Hey, Mia Poppy Anderson ! s’écrie une voix enjouée de l’autre côté du combiné, que me vaut le plaisir de ton appel, petite dévergondée new-yorkaise ?

– Il vient de me quitter, Cal… Derreck est parti…

Le silence se fait. Calista parle. Tout le temps. Sur tout et n’importe quoi. C’est quand elle ne parle pas que l’instant est grave.

– Je prends le premier avion samedi, je débarque pour le week-end.

Je fonds en larmes en l’entendant. Cal est vraiment ma meilleure amie, si je n’ai plus de pilier sentimental, c’est elle qui viendra me soutenir et prendre la place.

– Mia… Ne pleure pas, Mi, je ne peux pas te serrer dans mes bras et ça me brise le cœur…

Je ne réponds pas, trop occupée à pleurer sans réussir à m’arrêter. Elle ne cherche pas à me faire parler et se contente de m’écouter pleurer en distillant des paroles douces de temps en temps.

– Il faut juste que tu tiennes le coup deux jours, OK ? ... Ma Mia d’amour, je ne suis pas là mais je t’envoie un énorme câlin par la pensée… Mia mon cœur, je suis là, je suis là… Ce petit merdeux de Derreck, si jamais je le croise, je lui écrase ses testicules avec mes Jimmy Choo !

Sa dernière phrase me fait rire malgré moi au travers de mes larmes. Quand je me calme enfin, elle pose la question fatidique.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je lui explique la situation, ses valises, son annonce de départ et le coup de massue quand j’ai appris qu’il me quittait pour un homme – mon ancien psychiatre, soit dit en passant.

– Mia Poppy Anderson, qu’est-ce que je t’avais dit il y a dix ans quand tu as commencé à sortir avec lui ?

Je renifle et fouille dans mes souvenirs, les sourcils froncés avant d’écarquiller les yeux quand je m’en souviens enfin.

– Tu m’avais dit qu’il était sûrement homosexuel… je souffle, estomaquée.

– Correction, je t’avais dit : « Il est trop beau pour être vrai, ce petit con est sûrement un gay refoulé vu sa coiffure ». À peu de chose près.

Un borborygme entre le sanglot et le rire s’échappe de ma gorge à sa dernière phrase et je recommence à pleurer.

– Mais quelle conne putain, quelle conne ! je m’écrie entre mes larmes. Comment est-ce que je n’ai pas pu voir ça ? Comment est-ce que j’ai pu occulter quelque chose d’aussi important, merde !

– Ce n’est pas ta faute Mia. J’ai le nez pour ça, je repère les gays à des kilomètres, mais tout le monde n’est pas aussi doué.

Je renifle de façon peu élégante en riant à moitié.

– C’est ce qu’on marquera sur ta tombe ? « Calista Jones : repérait les gays à plusieurs mètres » ?

C’est un jeu entre nous depuis des années, chaque fois que Calista me donne une qualité farfelue sur elle, je lui demande si c’est ce qu’on écrira sur sa pierre tombale.

– À des kilomètres, chérie ! Ne me sous-estime pas, même dans la mort. Les gens ont besoin de connaître la différence.

Je pouffe de nouveau, mais grimace quand le mal de crâne post-crise de larmes commence à pointer le bout de son nez.

– Allez ma belle, dis-toi que tout n’est pas perdu, au lieu de balancer tout ton argent dans un mariage cul-cul, tu vas pouvoir te faire plaisir et acheter une foule de choses utiles !

Je plisse le nez.

– Comme quoi ?

– DES CHAUSSURES, ENFIN ! s’écrie-t-elle, estomaquée que j’ose poser la question. Des tonnes et des tonnes de chaussures, de sacs, de vêtements sexy pour aller danser en boîte avec ta meilleure amie, qui vit dans la ville la plus paumée de l’Utah et aura bien besoin de profiter de la vie nocturne de la Grosse Pomme.

– Tu n’avais qu’à venir vivre ici… je suggère comme à chaque fois qu’elle sous-entend que Springville est une ville digne d’un village gériatrique.

– Et devoir trouver un emploi TOUTE SEULE ?

Son père étant devenu maire de la ville, il n’a eu aucun problème pour lui trouver un emploi à la fin de ses études. Elle vit dans un appartement payé par ses parents et se sert de son salaire comme d’argent de poche. Mais elle ne s’en est jamais cachée, et elle assume sans complexe sa situation d’enfant gâtée. Les Jones ont toujours été généreux avec leurs deux enfants, son petit frère travaille à la mairie avec son père et possède également un appartement avec une voiture de fonction. Mais à côté de ça, les enfants Jones sont des amours. Et Calista peut être un véritable électron libre, autant qu’une bouffée d’air frais.

– Ou alors on pourrait trouver une tenue sexy et extravagante pour le Burning Man, reprend-elle d’une voix enjôleuse.

Le festival du Burning Man en septembre. Mon enterrement de vie de jeune fille.

– Je ne pense pas que ce soit une bo…

– AH SI, MIA ANDERSON ! me coupe-t-elle d’une voix furieuse. Ça fait des années qu’on rêve de ce festival, alors tu vas oublier tout de suite tes délires sentimentaux ridicules et venir avec moi là-bas pour te taper un régiment entier de mecs totalement timbrés ! Comme moi !

Je lève les yeux au ciel. Malgré la situation, la folie de Calista me permet de reprendre pied. Mais ceci dit, je ne compte pas me taper un régiment entier.

– Ça faisait dix ans, Cal… Je ne sais même plus comment on fait pour draguer… je gémis d’une voix plaintive.

– C’est comme le vélo Mi, ça ne s’oublie pas. Il suffit juste de remonter en selle. Tu es jeune, belle et extrêmement intelligente. Sans compter que tu as le cul le plus incroyable de toute l’Amérique du Nord, alors je doute que tu restes seule bien longtemps.

– Je n’ai pas envie de me remettre en couple…

Le retour de bâton ne se fait pas attendre et je recommence à pleurer silencieusement.

– Je sais… Personne ne te demande de le faire, répond-elle d’une voix plus douce. Mais ne te ferme pas, OK ? C’est tout ce que je te demande. J’arrive samedi et on aura tout le temps de visionner des films ridicules, de jeter des pop-corn sur Katherine Heigl, et de se bâfrer de glace et de tequila pour oublier « Derreck l’immonde connard gay », avant de songer à te recaser, d’accord ?

– D’accord…

– Allez Mi, je dois te laisser, mais j’arrive bientôt. Je t’envoie mes horaires de vol ce soir.

– Merci Cal…

Elle ne répond pas tout de suite, et quand j’entends de nouveau sa voix, je sais qu'à l'autre bout du fil, elle sourit.

– Ne me remercie pas tout de suite. Tu ne sais pas encore ce que j’ai prévu de te faire lors du festival…

Oh misère.



* * *





2 New York Stock Exchange : la bourse de Wall Street.





3


Cinq mois plus tôt

Je traîne des pieds en arrivant au travail le lendemain. Mon visage bouffi et mes yeux cernés ne m’aident pas à passer inaperçue. Silvia m’alpague dès que je passe la porte de l’open space où les assistants me dévisagent tous.

– Ne les regarde pas, chuchote-t-elle. Harvey a joyeusement fait répandre la nouvelle avec Derreck et ils attendent que tu tombes. Alors tu restes debout jusqu’à ton bureau, OK ?

– Quoi ? je m’écrie, choquée. Mais comment est-ce qu’il a bien pu savoir ?

Elle m’entraîne d’un pas rapide vers la porte de mon bureau alors que l’ensemble des employés présents dans la pièce me suit du regard comme si j’avais la tête défigurée, les yeux emplis de pitié. Silvia coupe court en fermant la porte derrière nous et je m’effondre sur mon fauteuil, sans même prendre la peine d’enlever mon manteau. Elle me rejoint et s’assied d’office sur mon bureau.

– Ce connard a apparemment croisé ton ex-fiancé hier en revenant de son footing, et l’a entendu dire au téléphone qu’il t’avait enfin quittée…

Je relève des yeux pleins d’espoir vers elle.

– C’est tout ce qu’ils savent ?

Elle fronce les sourcils et me dévisage, perplexe.

– Oui. Pourquoi, il y a autre chose ?

J’inspire profondément en m’enfonçant dans le cuir grinçant de mon fauteuil à roulettes. J’hésite à lui donner les détails, étant donné qu’elle connaissait Morgan Parker et que c’était elle qui me l’avait conseillé. Mais la vérité ressortira un jour ou l’autre alors autant crever l’abcès tout de suite.

– Il m’a quittée pour quelqu’un d’autre… je commence, mal à l’aise.

– Je sais, oui… commence-t-elle, perplexe.

Elle me fixe sans comprendre avant d’écarquiller les yeux.

– Noooon… Ne me dis pas que tu la connais ?

Je ferme les yeux en hochant la tête et un hoquet de stupeur résonne dans le bureau.

– OK, qui est cette connasse ? Que je lance une affreuse rumeur sur elle !

Je souris faiblement à sa voix énervée et à son esprit résolument vengeur.

– Morgan Parker, j’avoue dans un souffle en observant sa réaction.

Elle hausse les sourcils, surprise.

– Elle s’appelle Morgan Parker ? Comme mon psy ?

Je plonge mon regard dans le sien en penchant la tête sur le côté jusqu’à ce qu’elle fasse enfin le lien. Son visage se décompose quand elle comprend enfin.

– Il… Il t’a quittée pour un homme ? souffle-t-elle complètement déstabilisée.

Mes yeux brûlent de nouveau et je ferme les paupières en acquiesçant. J’ai passé la nuit à pleurer, à ressasser mon histoire avec Derreck pour comprendre où j’avais commis une erreur et je sens que je suis encore au bord du précipice, prête à replonger de nouveau dans les abîmes de la tristesse. Je serre les dents pour ne pas craquer et Silvia me prend dans ses bras pour me faire un câlin.

– Mon Dieu ma chérie… je suis tellement désolée… Tout est de ma faute, je n’aurais jamais dû te le conseiller.

Je m’écarte d’elle en secouant la tête.

– Arrête, ce n’est pas ta faute. S’il est vraiment gay, il m’aurait quittée de toute façon, un jour ou l’autre… Je ne lui convenais pas. Si quelqu’un doit être fautif, c’est plutôt moi, j’ai peut-être accéléré son coming out.

Elle ouvre la bouche pour protester mais est interrompue par le bruit d’un poing contre la porte de mon bureau. Je jette un coup d’œil rapide sur mon téléphone : huit heures trente, mon rendez-vous avec M. Playton. Et je n’ai toujours pas allumé mon ordinateur, ni enlevé mon manteau !

– Merde ! Attends, Silvia, je dois faire bonne figure avec mon client, je chuchote, paniquée.

Elle prend les choses en main en rangeant mes affaires pendant que j’allume mon ordinateur.

– J’arrive, Nathan ! je crie à mon assistant pendant que ma collègue vient effacer les légères traces de larmes sous mes yeux à l’aide d’un mouchoir.

– Parfaite, comme d’habitude.

De l’extérieur oui, mais à l’intérieur, je suis complètement dévastée. Je dois quand même faire bonne figure, je ne peux pas me permettre de perdre aussi mon travail. Je lui souris tristement et lisse ma jupe avant d’inspirer profondément.

– Entre, Nathan.

Mon jeune assistant ouvre la porte et penche la tête par l’encadrement.

– Ton rendez-vous est arrivé.

– Tu peux le faire entrer, je réponds en m’asseyant.

Silvia me sourit gentiment avant de s’éclipser quand mon client passe le pas de la porte. Un sourire conquérant sur le visage. Je sens une sueur froide remonter le long de ma colonne vertébrale, comme à chaque fois qu’il me regarde. Cet homme me met vraiment mal à l’aise. J’ai déjà été draguée, de façon subtile ou même vraiment lourde, et j’ai déjà été épiée par mon voisin bizarre mais personne ne m’avait mis aussi peu en confiance que M. Playton.

– Mia… ronronne-t-il en s’approchant de mon bureau, un sourire mielleux aux lèvres.

Je sais qu’il va tenter de faire le tour, alors je me lève pour lui tendre une poignée de main cordiale et distante et il sourit un peu plus en me voyant faire.

Cet homme est un prédateur. Mais dans le sens « psychopathe ».

– Monsieur Playton, comment allez-vous ?

Je m’obstine à l’appeler par son nom, plutôt que par son prénom, comme il me l’a souvent demandé. Je préfère maintenir une certaine distance.

– Mia, Mia… Vous ne vous déciderez jamais à m’appeler John ?

Son ton doucereux me donne la nausée et je me force à sourire.

– Jamais dans le cadre du travail, monsieur Playton.

Mon ton est courtois mais un léger tremblement s’empare de ma main libre quand il saisit l’autre entre les siennes et se permet de me caresser le dessus du pouce. Je dois réprimer une grimace de dégoût et je crispe mes ongles sur le bureau quand il y dépose ensuite un baiser. Je retire ma main un peu sèchement mais il ne s’en formalise pas et s’assoit de façon décontractée sur le fauteuil en face de moi en déboutonnant sa veste pour être plus à l’aise. Il ressemble à un pacha qui s’installe sur son propre territoire et je suis obligée de saisir une liasse de papiers en faisant mine de la ranger pour éviter de lui laisser voir que sa présence m’incommode. Il prendrait ça pour un encouragement. Je sais que plus je lui résiste, plus je l’intéresse, mais il est hors de question de succomber. J’aurais l’impression d’être une souris capturée par un cobra… Il prendrait bien trop de plaisir à me briser.

– Tiens donc… Où est passée votre bague de fiançailles, Mia ?

Mon ventre se tord à sa question. Et merde… Mon futur mariage avec Derreck avait quelque peu refroidi ses ardeurs et m’avait offert une trêve plus qu’appréciable. Mais maintenant, je suis seule face à ses attaques.

– Chez le bijoutier. Une des pierres était tombée, j’ai préféré la faire réparer et faire vérifier toutes les griffes avant le jour J, je réponds avec aplomb.

Je me félicite mentalement d’avoir trouvé une excuse valable aussi rapidement. Mais son regard perçant me donne la nausée.

– Désirez-vous un café ? Je n’ai pas encore préparé le mien et je suis de très mauvaise compagnie quand je n’ai pas eu ma dose de caféine, je propose avec un rictus.

Il plisse les yeux et hoche la tête. J’en profite pour faire le tour du bureau, en prenant soin de rester hors de sa portée avant de sortir de la pièce. Normalement, mon assistant peut s’en charger mais j’ai besoin de ce moment de répit.

– Je reviens tout de suite.

Je sors en laissant tomber le masque. Mes lèvres se retroussent en une mimique de répulsion quand je passe devant le box de Nathan.

– Tu as besoin de quelque chos… ?

– Pas besoin, je m’en occupe, je le coupe avant de me diriger d’un pas vif vers la cuisine.

Je prends le temps de fermer les yeux et de prendre une grande inspiration pour tenter de me reprendre alors que le premier expresso coule.

– Ton rendez-vous se passe bien ?

J’ouvre subitement les yeux.

Mais ce n’est pas possible ! On ne me laissera donc aucun répit cette semaine ?

– Harvey… je grince entre mes dents. Comment vas-tu ?

As-tu bientôt décidé de te casser une jambe ? Parce que ça m’arrangerait que ça arrive avant le déjeuner…

Il vient caler sa hanche contre le plan de travail à côté de moi. La cuisine est vide et il aurait pu rester plus loin, mais il prend toujours un malin plaisir à dépasser les limites de mon espace vital. Mais contrairement à M. Playton, il ne m’inspire pas de la peur, seulement du mépris. Harvey représente à lui seul le stéréotype de l’employé masculin aux dents longues, comme ceux qui ont essayé de me faire tomber depuis que je travaille dans la finance.

Pour eux, une femme est juste bonne à être assistante. Mais contrairement à mon client, ils ne font que me regarder de haut, et ne cherchent pas à me mettre dans leur lit, ce qui me facilite grandement la tâche.

– Très bien… susurre-t-il en souriant. Et toi ? Les amours ?

Je lève les yeux au ciel.

– Venant de celui qui est à l’origine de l’annonce générale de ma récente séparation, je trouve ça assez pitoyable… je déclare platement en le regardant comme si je m’adressais à un pauvre d’esprit. Je pensais que tu étais plus intelligent, mais comme d’habitude, je t’ai surestimé…

Il devient rouge et son visage rond se crispe. Je n’ai jamais pris de pincettes avec lui, et notre incapacité à nous entendre est de notoriété publique. Cet homme me fait pitié. Il s’obstine à porter des costumes trois-pièces trop petits pour lui, et ressemble à un abruti tout juste sorti de l’université qui croit qu’il va mettre le monde à ses pieds.

Il se redresse en me jetant un sourire dédaigneux.

– Continue à t’entraîner à faire du café, c’est ce que tu finiras par faire au quotidien bientôt… me menace-t-il.

Je lui adresse une moue faussement attristée.

– Pour ça, il faudrait que tu me dépasses en résultat. Et si je ne me trompe pas, ton dernier contrat s’est soldé par un échec lamentable…

Le muscle de sa mâchoire tressaute de rage. Une des raisons pour lesquelles je ne me débarrasse pas de M. Playton, c’est parce qu’il représente une grosse partie de mon portefeuille à lui tout seul. Et je refuse de le laisser partir avec Harvey.

Plutôt me jeter du haut du vingtième étage que de laisser ce sombre connard me doubler…

Il ne répond pas et se contente de me jeter un rire mauvais avant de sortir de la pièce. Je soupire de soulagement en lançant un deuxième café.

Bien.

À moins que mon ancien voisin ne débarque et ne me regarde bizarrement, j’ai eu ma dose d’hommes instables pour la journée. Enfin, quand le rendez-vous avec mon client sera fini. Je me force à quitter la cuisine avec un café noir pour lui, et un café au lait pour moi. Allez, haut les cœurs Mia, tu peux le faire…

En rentrant dans mon bureau, j’ai cependant la mauvaise surprise de voir Harvey me frôler en sortant, un gigantesque sourire plaqué sur le visage.

– Et voilà Mia ! s’exclame-t-il faussement enjoué. Je ne vous dérange pas plus. Au plaisir, John !

– À lundi sur le green, Harvey ! répond ce dernier.

Et mon collègue sort en fermant la porte derrière lui.

Mon estomac fait un looping quand je comprends que je suis prise au piège, je ne ferme jamais la porte de mon bureau quand je suis avec lui, mais mes deux mains prises m’empêchent de la rouvrir.

Et si je vais poser les tasses sur le bureau pour aller la rouvrir, il réussira à me coincer. Je déglutis discrètement et fais de nouveau le tour du bureau en lui échappant avant de poser la tasse devant lui.

Assez loin pour qu’il ne puisse pas m’attraper la main.

– Bien, si nous commencions par les prévisions ? je demande d’une voix professionnelle.

– Sommes-nous vraiment obligés ?

Je me contente de sourire sans joie à sa réponse alors qu’il reluque ouvertement ma poitrine. Et je prends sur moi pendant l’heure qui suit, en ne répondant pas à ses insinuations mielleuses, en restant professionnelle, tout en utilisant tous les stratagèmes possibles pour rester hors de sa portée. J’utilise un stylo pour désigner les différents graphiques sur l’écran externe de mon ordinateur, je me recule dans mon siège quand il se penche sur le bureau entre nous, et j’ignore délibérément son regard perçant en faisant semblant de vérifier des mails, ou même en tapant de fausses notes sur mon ordinateur portable alors qu’il me fixe sans vergogne.

– Très bien, nous avons donc fini. Je vous laisse voir avec mon assistant pour caler un prochain rendez-vous ?

Je souffle intérieurement en réalisant que ce rendez-vous infernal est terminé. Mais mon client prend un malin plaisir à enfoncer une dernière fois le clou.

– Et si nous profitions de cette bulle isolée pour discuter d’un autre type de rendez-vous ? Que diriez-vous d’un dîner avec moi vendredi ?

Ma gorge se serre, il recommence mais je lui réponds encore et toujours la même chose.

– Jamais avec mes clients, et vous savez que je suis fiancée, monsieur Playton.

Il plisse légèrement les yeux à ma réponse mais ne relève pas comme il le fait habituellement. Je profite de cette pause inespérée pour me lever et aller ouvrir la porte pour couper définitivement court à ce jeu malsain du chat et de la souris. Mais à peine ai-je entrouvert la porte qu’il la claque en se plaquant contre mon dos.

Je me fige, et mon sang se glace quand son souffle vient effleurer la peau de ma nuque alors qu’il chuchote.

– Mia… je sais que tu es de nouveau célibataire… si tu arrêtais de me titiller comme ça pour qu’on passe enfin aux choses sérieuses ?

– Éloignez-vous, j’ordonne d’une voix sèche.

Il se contente de rire doucement et mon estomac se tord un peu plus quand il vient jouer avec une mèche échappée de mon chignon.

– Tu crois vraiment que tu vas m’échapper ? Après tout le mal que tu te donnes pour m’allumer ?

Mon Dieu… Cet homme est fou, complètement fou. Je n’ai jamais rien fait pour attiser son intérêt et il croit sincèrement que je joue délibérément avec lui. Une subite envie de vomir me prend à la gorge quand sa main vient effleurer mon flanc et mon sein gauche.

– Éloignez-vous. Tout de suite, je lâche, les dents serrées, en détachant chaque syllabe.

Dernière sommation. S’il recommence, je vais devoir passer aux choses sérieuses.

Mon ordre le fait de nouveau rire et avant que je ne puisse réagir, ou l’en empêcher, il glisse une main sous ma jupe.

– Allez, cesse donc de faire ta mijaurée, je sais que tu aimes ça, petite salo…

Il ne finit pas sa phrase parce que je me retourne d’un geste sec pour lui assener une gifle si violente que ma main devient également douloureuse.

Il recule, sous le choc, et j’en profite pour ouvrir la porte de mon bureau et parler assez fort pour attirer l’attention de mon assistant.

– SORTEZ ! Sinon j’appelle les flics !

Ma phrase provoque un silence effaré dans l’open space mais je m’en fiche, je fixe l’homme malsain en face de moi pour lui faire comprendre que son petit jeu de chasse est définitivement terminé. Je ne me laisserai plus faire.

Je préfère finalement voir Harvey obtenir plus de primes que moi, plutôt que de continuer à subir les assauts répugnants de ce malade mental.

Il pose une main sur sa joue alors que le contour de mes doigts commence à s’afficher en rouge, et me regarde furieusement.

– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire…

– De-hors… je répète, les dents serrées et le visage résolu.

Il me fixe une dernière fois avant de me dépasser pour quitter mon bureau, non sans me murmurer une menace au passage.

– Tu vas le regretter, petite traînée…

Il ne le dit pas assez fort pour se faire entendre des autres employés et je reste stoïque alors qu’il s’éloigne. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir le dernier mot.

– Ne prenez pas la peine de voir mon assistant pour un autre rendez-vous, celui-ci était le dernier.

J’ai le plaisir de le voir s’immobiliser un instant fugace, avant de reprendre son chemin vers la sortie.

Je réussis à garder mon calme jusqu’à ce que je ferme la porte. Ce n’est qu’à ce moment-là que je m’effondre presque, le corps secoué de tremblements. La porte s’ouvre quelques instants plus tard et Silvia apparaît. Son visage se fige d’horreur en me voyant assise par terre, le dos collé contre le mur et le visage strié de larmes de peur.

– Oh mon Dieu… murmure-t-elle en fermant la porte derrière elle et en s’agenouillant devant moi, qu’est-ce que ce salaud t’a fait ?

Il me faut un bon moment avant de réussir à me calmer, je lui raconte ensuite en détail l’agression que je viens de subir. Elle me laisse parler sans m’interrompre, en tenant ma main dans la sienne, mais je sens ses doigts se crisper de plus en plus fort, au fur et à mesure de mon récit alors qu’un profond dégoût se peint sur son visage.

– Je n’y crois pas… souffle-t-elle quand je finis. Tu crois qu’il peut réellement faire quelque chose contre toi ?

Je hoche la tête, dépitée.

– Oui. Il a des contacts, et un carnet d’adresses énorme. Je dois prendre les devants et aller voir M. Weston et M. Goldsmith avant qu’il attaque. Pour donner ma version des faits.

– Mais vous étiez seuls, ma chérie, tu penses qu’ils vont te croire ?

– Je ne sais pas…

L’ampleur de ce que je viens de faire m’apparaît enfin en entier et je réalise que j’ai merdé. Vraiment merdé.

– Je… Derreck pourra peut-être témoigner et dire que je lui en avais parlé…

À peine formulée, cette phrase me semble complètement absurde. Quoi de mieux que de replonger la tête la première alors qu’on vient de se faire plaquer ? Leçon numéro une : appeler son ex alors qu’on est encore vulnérable émotionnellement parlant. Autant me jeter directement dans une rivière infestée de crocodiles…

– Et toi ? je demande avec espoir en regardant mon amie. Je t’ai déjà dit qu’il essayait de m’inviter plusieurs fois, tu pourrais m’aider à les convaincre ! En témoignant en ma faveur ?

Elle pince les lèvres et recule légèrement avant de détacher ses mains des miennes. Une sensation de froid m’envahit alors que je réalise ce que ça implique.

– Silvia ?

– Je ne peux pas…

J’ai l’impression de tomber de haut quand elle parle d’une voix plaintive. Et je sens mes entrailles se creuser sous la sensation de trahison qui s’insinue sournoisement sous ma peau.

– Mais pourquoi ? je m’écrie en la forçant à me regarder.

Elle évite mon regard mais je vois ses yeux briller alors qu’elle fixe la porte.

– La boîte de Jim est en pleine restructuration. Il est sur la sellette, Mia. S’il perd son job, je ne peux pas risquer de perdre le mien…

– Oh mon Dieu… Merde, Silvia, je suis désolée.

Une vague de honte me submerge quand je réalise que je n’ai pas réfléchi aux conséquences. Silvia est maman, elle a le crédit d’une maison à régler et ne peut pas se permettre de tout perdre, et moi je lui demande l’équivalent de marcher sur un fil entre l’Empire State Building et le Chrysler…

– Je comprends, ne t’inquiète pas, je murmure pour la réconforter.

– Je suis tellement désolée de ne pas pouvoir t’aider, Mia… sanglote-t-elle à genoux devant moi.

– Non, non… Viens là.

Je lui tends les bras et elle s’y réfugie alors que je tourne et retourne la situation dans ma tête.

– Écoute, je vais aller voir la direction pour leur parler de ce qui s’est passé, et de toute façon s’il vient se plaindre, ce sera ma parole contre la sienne. Tu n’auras pas besoin de témoigner. Et si ça ne fonctionne pas, je ne veux pas que tu témoignes, d’accord ? Tu dois d’abord penser à ta famille…

Elle renifle dans mon cou et acquiesce alors que je sens un regain de confiance prendre le dessus sur la réaction post-traumatique. Je dois prendre les devants.

Alors que je caresse doucement son dos pour l’apaiser, quelqu’un frappe à ma porte.

– Mia ? demande la voix peu assurée de mon assistant.

Silvia se dégage de mes bras et je me relève avant de remettre de l’ordre dans ma tenue. Quand je me sens de nouveau présentable, j’ouvre la porte. Nathan me dévisage, livide.

– Oui ?

– Euh…

Il se dandine d’un pied sur l’autre, en tenant son classeur de prise de notes serré sur la poitrine. Nathan est un jeune homme brun avec un look geek, ses grosses lunettes à armature épaisse et ses cheveux noirs constamment en désordre lui donnent un style enfantin. Conjugué à sa taille assez petite, il est néanmoins redoutable d’efficacité quand il s’agit de gérer mon emploi du temps. Il garde son casque à oreillette vissé sur le crâne presque H24, et a toujours réponse à tout. C’est la raison pour laquelle je me sens peu vaseuse quand je remarque son trouble évident.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Il jette un coup d’œil hésitant dans son dos avant de me répondre d’une voix plus basse.

– La direction a demandé que tu viennes les voir dans la salle de réunion…

OK.

Ça sent mauvais.

Silvia pousse un hoquet de stupeur avant de me regarder. Mais je reste stoïque.

– Putain, ce connard est allé directement les voir ! s’écrie-t-elle, en attirant les regards sur nous.

J’inspire un bon coup avant de regarder Nathan.

– Bien. Dis-leur que j’arrive tout de suite.

Il hoche la tête et se précipite sur son téléphone pendant que mon amie essaie d’attirer mon attention.

– Mia, tu es sûre que ça va aller ?

Je me force à sourire pour la rassurer.

– Oui. Ne t’inquiète pas. J’ai d’excellents résultats et ce sera sa parole contre la mienne. Au mieux, on trouve un arrangement à l’amiable, au pire, ça finira au tribunal entre nous deux. Mais je saurai me défendre.

Son visage d’habitude si joyeux est déformé par l’angoisse.

– Je suis tellement désolée de ne pas pouvoir t’aider… gémit-elle une nouvelle fois.

– Silvia, tout va bien se passer, OK ? je la rassure en lui prenant les mains.

Elle hésite un court instant avant d’acquiescer lentement.

– Bien ! je souffle en bombant le torse. Quand il faut y aller…

Je lui souris une dernière fois et adresse un rapide signe de tête à Nathan avant de marcher, le dos droit, vers l’ascenseur, alors que la pièce devient peu à peu silencieuse. Je sens tous les regards qui convergent vers moi, et brûlent mon dos pendant que j’attends patiemment que les portes s’ouvrent.

Bande de vautours…

Mon cœur accélère alors que je regarde les étages défiler dans la cabine.

Calme-toi, Mia, bordel, calme-toi ! Reste professionnelle. Il faut que tu sois parfaite quand tu les verras.

Je souffle bruyamment avant de quitter l’habitacle et regarde droit devant moi, les yeux vissés sur les lettres dorées de la porte en bois sombre derrière laquelle se joue mon avenir professionnel. Je frappe doucement et la voix de baryton de M. Weston m’invite à rentrer à l’intérieur.

– Mia. Fermez derrière vous, je vous prie.

Je m’exécute docilement et je ne ressens aucune surprise en voyant M. Playton assis sur un des fauteuils de la grande table. Je ne le regarde même pas, je fixe mes yeux sur mes deux directeurs.

Tous deux âgés d’un peu plus d’une soixantaine d’années, ils ressemblent à deux adorables papys mais je sais qu’ils peuvent également être intraitables.

– Vous savez pourquoi nous vous avons convoquée, j’imagine, reprend-il.

– Oui monsieur, je réponds d’une voix assurée.

Je croise les mains devant moi, en signe inconscient de protection. J’aperçois mon agresseur sourire en périphérie de mon champ de vision, mais je me fais violence pour ne pas le fusiller du regard. Ce serait lui donner trop d’importance, et je suis certaine que ça lui ferait plaisir de me voir réagir. Sans compter que ça ne jouera pas en ma faveur.

– Bien. Vous comprenez donc que vous nous mettez dans une fâcheuse posture…

– Je vous demande pardon ? je m’exclame, choquée par sa phrase.

Ma phrase provoque un silence effaré.

– Enfin, mademoiselle Anderson ! Vous comprenez bien qu’avec les deux témoignages que nous venons de recevoir, nous ne pouvons cautionner un tel comportement chez nous ! s’écrie M. Goldsmith en me désignant d’un doigt accusateur. Vous connaissez notre politique concernant l’éthique sur le lieu de travail : tolérance zéro pour les attitudes déviantes.

– Q-quoi ? je bafouille, totalement perdue. Mais de quels témoignages parlez-v…

Je m’interromps quand un mouvement sur ma droite attire mon attention.

Et je le vois enfin.

Un sourire goguenard aux lèvres, à me défier du regard, confortablement assis dans un fauteuil comme s’il était le roi du monde.

Harvey.

Putain.

Je suis baisée.





4


Cinq jours plus tard

– Sérieusement Mi, tu n’aurais pas pu te faire virer avant que je prenne des billets non remboursables ?

Je souris tristement à Calista devant moi dans le hall de l’aéroport. Je lâche mon sac par terre avant de me jeter dans ses bras. Elle m’accueille et les referme sur moi avant de me serrer à m’en étouffer.

– Je suis tellement contente de te voir, Cal… je chuchote entre deux sanglots contre son pull.

– Moi aussi ma chérie… Mais fais gaffe, tu vas tacher mon cachemire.

Je pouffe et m’écarte d’elle. Elle prend mon visage en coupe et m’essuie délicatement les joues des pouces.

– Sans déconner. Tu as réussi l’exploit de perdre ton fiancé, ton job et ton appartement dans la même semaine. Belle performance, tu m’impressionnes, Anderson.

Je souris malgré moi.

Maintenant que je suis rentrée dans ma ville natale, j’ai l’impression qu’un poids s’enlève de ma poitrine. Pourtant j’ai l’impression d’avoir subi en quatre jours plus que je ne pourrais en supporter en une année.

Après avoir été renvoyée manu militari par mes patrons, Harvey ayant sournoisement inventé une histoire de harcèlement sexuel à son encontre, et malgré mes arguments pour leur faire comprendre que j’étais victime d’un coup monté, ils n’ont pas voulu me croire ; j’ai eu en plus le déplaisir de voir mon compte en banque être clôturé.

Le désavantage d’être domicilié dans la banque pour laquelle on travaille.

En réaction, le loyer de mon appartement n’a pas pu être prélevé, et le standing de mon immeuble exclut tout retard ou négociation possible. Déjà qu’il m’avait fallu justifier d’un salaire supérieur à trois fois le montant du loyer, autant pour moi que pour Derreck, avant de pouvoir signer le bail, je ne me suis pas étonnée d’être quasiment jetée dehors. Je m’occupais de payer le loyer et Derreck me remboursait sa part ensuite. Donc lorsque le rejet a été effectif le jour suivant mon renvoi, j’ai reçu dans la journée une notice m’incitant à quitter rapidement les lieux.

Je n’ai plus cherché à comprendre, lorsque j’ai reçu le mandat cash qui correspondait à l’argent qu’il me restait sur mon compte courant et sur mes comptes épargne, plus les indemnités de renvoi, j’ai fait ma valise et ai pris le premier avion en direction de Salt Lake City. Silvia a accepté de s’occuper de mes meubles et de prendre contact à ma place avec Derreck pour voir ce qu’il souhaitait reprendre avant de stocker le reste dans un box, le temps que je décide de ce que je veux en faire.

Je reviens donc à la case départ.

Seule, et sans emploi, chez mes parents.

À 30 ans.

Bien joué, Mia.

Ils ne pouvaient pas fermer la quincaillerie pour venir me chercher, alors Calista s’en est chargée à leur place. Voir ma meilleure amie me fait un bien fou. Je sais que je peux enfin m’autoriser à craquer avec elle. D’ailleurs, après le rapide récapitulatif de ma situation, je ne tiens pas plus longtemps et je fonds de nouveau en larmes dans le hall, au milieu de tous les voyageurs qui me dévisagent.

– Allez ma Mi, viens dans mes bras mon amour.

Je ne me fais pas prier et je viens pleurer toutes les larmes de mon corps, en inondant son pull alors qu’elle me berce contre son cœur en me caressant les cheveux, ignorant superbement les regards intrigués autour de nous.

– C’est quoi votre problème ? Et si vous regardiez vos culs plutôt ?

OK, au temps pour moi, elle ne les ignore pas tant que ça.

Sa phrase me fait éclater de rire et je me dégage de ses bras en m’essuyant résolument le visage.

– Ça, c’est ma copine ! ajoute-t-elle en me claquant une fesse au passage.

Je sursaute à son geste mais je me contente de lui sourire en plissant mes yeux gonflés d’avoir pleuré.

– Allez, on va récupérer ta valise et on rentre.

– Mes valises, je la corrige.

– Autant que ça pour le peu de vêtements potables que tu avais ?

Je plisse les yeux en la regardant de biais alors qu’elle glisse son bras sous le mien et m’entraîne vers les tapis à bagages.

– Arrête de mentir, je sais que tu étais jalouse de ma garde-robe à New York.

– Seulement de la professionnelle, chérie. Pour le reste, tu manques cruellement de goût…

Je lui frappe gentiment l’épaule pour la gronder, mais elle simule une souffrance atroce en se tordant de douleur sous les yeux effarés des gens autour de nous.

– OH MON DIEU, TU VIENS DE ME DÉMETTRE L’ÉPAULE !

Je pique un fard en voyant les regards converger sur moi.

– Cal putain, arrête ça… je gémis les dents serrées.

– Oh non, je ne sens presque plus mon bras… continue-t-elle à geindre en me fixant d’un air horrifié et en s’affalant à moitié au sol.

Je lance un regard paniqué autour de moi alors qu’un cercle se forme. Si Calista n’a pas peur du regard des autres, ce n’est pas pareil pour moi. Je déteste devenir le centre de l’attention, et encore moins quand cette attention penche dangereusement du côté de l’animosité…

– Cal bordel ! je grommelle un peu plus fort.

– Et dire que c’est ma main droite… Comment est-ce que je vais écrire au tableau maintenant ? Qui va pouvoir instruire ces enfants avides de nouvelles connaissances ?

Je me sens de plus en plus nerveuse et continue de balayer anxieusement la foule du regard alors qu’elle simule parfaitement la tragédie grecque.

– Caaaaal…

– Et dire que je ne pourrai peut-être plus mettre mes vêtements à cause de l’écharpe que j’aurai… pleurniche-t-elle en fermant les yeux.

Je tique à sa phrase et m’immobilise en la fixant