Page d'accueil 21 Leçons pour le XXIème siècle

21 Leçons pour le XXIème siècle

5.0 / 0
Avez-vous aimé ce livre?
Quelle est la qualité du fichier téléchargé?
Veuillez télécharger le livre pour apprécier sa qualité
Quelle est la qualité des fichiers téléchargés?

Après Sapiens qui explorait le passé de notre humanité et Homo Deus la piste d'un avenir gouverné par l'intelligence artificielle, 21 leçons pour le XXIe siècle nous confronte aux grands défis contemporains.

Pourquoi la démocratie libérale est-elle en crise ? Sommes-nous à l'aube d'une nouvelle guerre mondiale ? Que faire devant l'épidémie de « fake news » ? Quelle civilisation domine le monde : l'Occident, la Chine ou l'Islam ? Que pouvons-nous faire face au terrorisme ? Que devons-nous enseigner à nos enfants ?

Avec l'intelligence, la perspicacité et la clarté qui ont fait le succès planétaire de ses deux précédents livres, Yuval Noah Harari décrypte le XXIe siècle sous tous ses aspects - politique, social, technologique, environnemental, religieux, existentiel... Un siècle de mutations dont nous sommes les acteurs et auquel, si nous le voulons réellement, nous pouvons encore redonner sens par notre engagement. Car si le futur de l'humanité se décide sans nous, nos enfants n'échapperont pas à ses conséquences.

Catégories:
Année:
2018
Editeur::
Albin Michel
Langue:
french
Pages:
613
ISBN 10:
2226436030
ISBN 13:
9782226431431
Fichier:
EPUB, 5,30 MB
Télécharger (epub, 5,30 MB)

Cela peut vous intéresser Powered by Rec2Me

 

Mots Clefs

 
1 comment
 
Hachimi gaci
merci beaucoup sur ce site c'est très magnifique
01 July 2021 (12:45) 

To post a review, please sign in or sign up
Vous pouvez laisser un commentaire et partager votre expérience. D'autres lecteurs seront intéressés de connaitre votre opinion sur les livres lus. Qu'un livre vous plaise ou non, si vous partagez honnêtement votre opinion à son sujet, les autres pourront découvrir de nouveaux livres qui pourraient les intéresser.
© Éditions Albin Michel, 2018

pour la traduction française



Édition anglaise parue sous le titre :

21 LESSONS FOR THE 21ST CENTURY

Copyright © Yuval Noah Harari, 2018

Tous droits réservés.



ISBN : 978-2-226-43143-1





DU MÊME AUTEUR


Sapiens : une brève histoire de l’humanité

Albin Michel, 2015





Homo deus : une brève histoire du futur

Albin Michel, 2017





À mon mari Itzik, à ma mère Pnina,

et à ma grand-mère Fanny,

pour leur amour et leur soutien au fil de longues années.





Introduction


Dans un monde inondé d’informations sans pertinence, le pouvoir appartient à la clarté. En théorie, chacun peut prendre part au débat sur l’avenir de l’humanité, mais il n’est pas si facile de garder une vision claire. Souvent, nous ne nous apercevons même pas qu’un débat est en cours et ignorons quelles sont les questions clés. Des milliards d’entre nous ne peuvent guère se payer le luxe d’enquêter car nous avons des choses plus pressantes à faire : aller au travail, nous occuper de nos enfants ou prendre soin de nos vieux parents. L’histoire, hélas, ne vous fera aucune fleur. Si l’histoire de l’humanité se décide en votre absence, parce que vous êtes trop occupé à nourrir et habiller vos enfants, ni eux ni vous n’échapperont aux conséquences. C’est très injuste, mais qui a dit que l’histoire était juste ?

Historien, je n’ai ni vivres ni vêtements à distribuer. En revanche, je puis essayer d’apporter un peu de clarté, et ce faisant aider à aplanir le terrain de jeu global. Si cela donne ne serait-ce qu’à une poignée de gens supplémentaires le moyen de prendre part au débat sur l’avenir de notre espèce, j’aurai fait mon travail.

Dans mon premier livre, Sapiens, j’ai survolé le passé de l’homme, examinant comment un singe insignifiant est devenu le maître de la planète Terre.

Homo deus, mon deuxième livre, explore l’avenir de la vie à long terme, envisageant comment les humains pourraient finalement devenir des dieux, et quelle pourrait être la destinée ultime de l’intelligence et de la conscienc; e.

Dans ce livre-ci, j’entends faire un zoom sur l’« ici et maintenant ». Je me concentre sur les affaires courantes et l’avenir immédiat des sociétés humaines. Que se passe-t-il actuellement ? Quels sont les plus grands défis et choix du jour ? À quoi devrions-nous prêter attention ? Que devons-nous enseigner à nos enfants ?

Bien entendu, qui dit 7 milliards d’habitants, dit 7 milliards d’ordres du jour, et pouvoir prendre du recul est un luxe relativement rare. Une mère célibataire qui se bat pour élever deux enfants dans un bidonville de Bombay ne pense qu’à leur prochain repas ; les réfugiés entassés sur une embarcation au milieu de la Méditerranée scrutent l’horizon, essayant d’apercevoir la terre ; et un moribond, dans un hôpital surpeuplé de Londres, rassemble ses dernières forces pour respirer encore un peu. Tous ont des problèmes autrement plus urgents que le réchauffement climatique ou la crise de la démocratie libérale. Aucun livre ne saurait rendre justice à tout cela, et je n’ai pas de leçons à donner aux gens qui sont dans de telles situations. Je puis seulement espérer apprendre d’eux.

Mon ordre du jour est ici global. J’examine les grandes forces qui façonnent les sociétés à travers le monde et sont susceptibles d’influencer l’avenir de notre planète dans son ensemble. Le changement climatique peut bien sortir des préoccupations des gens pris par des urgences vitales, mais il pourrait finir par rendre inhabitables les bidonvilles de Bombay, envoyer d’énormes nouvelles vagues de réfugiés à travers la Méditerranée et déboucher sur une crise mondiale du système de santé.

La réalité se compose de multiples fils, et ce livre s’efforce de passer en revue divers aspects de notre situation globale, sans prétendre à l’exhaustivité. À la différence de Sapiens et d’Homo deus, il ne s’agit pas d’un récit historique, mais d’un choix de leçons. Et ces leçons ne se concluent pas sur des réponses simples. Leur propos est de stimuler la réflexion et d’aider les lecteurs à participer à quelques-unes des grandes conversations de notre temps.

Le livre a bel et bien été écrit en conversation avec le public. Nombre des chapitres ont été composés en réponse à des questions que m’ont posées lecteurs, journalistes et collègues. Des versions antérieures de certaines sections ont déjà paru sous diverses formes, me donnant l’occasion de recevoir des commentaires et d’affûter mes arguments. Certains passages traitent de technologie, d’autres de politique, d’autres encore de religion ou d’art. Certains chapitres célèbrent la sagesse humaine, d’autres éclairent le rôle crucial de la bêtise. La question primordiale n’en demeure pas moins la même : que se passe-t-il dans le monde actuel, quel est le sens profond des événements ?

Que signifie l’ascension de Donald Trump ? Que faire face à l’épidémie de fake news ? Pourquoi la démocratie libérale est-elle en crise ? Y a-t-il un retour du religieux ? Quelle civilisation domine le monde – l’Occident, la Chine, l’islam ? L’Europe doit-elle garder ses portes ouvertes aux immigrés ? Le nationalisme peut-il résoudre les problèmes d’inégalité et de changement climatique ? Que faire face au terrorisme ?

Si ce livre adopte une perspective globale, je ne néglige pas pour autant le niveau individuel. Bien au contraire, j’entends souligner les liens entre les grandes révolutions de notre temps et la vie intérieure des individus. Le terrorisme, par exemple, est un problème politique mondial en même temps qu’un mécanisme psychologique intérieur. Il opère en enfonçant le bouton « peur » dans nos esprits et en piratant l’imagination privée de millions d’individus. De même, la crise de la démocratie libérale ne se joue pas simplement dans les parlements et les bureaux de vote, mais aussi dans les neurones et les synapses. Observer que la sphère privée est politique relève du cliché. Toutefois, à une époque où hommes de science, entreprises et pouvoirs publics apprennent à pirater le cerveau des hommes, ce truisme est plus sinistre que jamais. Ce livre offre donc des observations sur la conduite des individus aussi bien que de sociétés entières.

La mondialisation soumet notre conduite et notre morale personnelles à des pressions sans précédent. Chacun de nous est piégé dans les nombreuses toiles d’araignée planétaires qui restreignent nos mouvements tout en transmettant nos plus infimes frémissements à de lointaines destinations. Notre routine quotidienne influence la vie des gens et des animaux à l’autre bout du monde. Certains gestes individuels peuvent, contre toute attente, embraser le monde : ainsi de l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie, qui a amorcé le Printemps arabe, ou des femmes qui ont partagé leurs histoires de harcèlement sexuel et déclenché le mouvement #MeToo.

Du fait de cette dimension mondiale de notre vie personnelle, il est plus important que jamais de mettre en lumière nos partis pris religieux ou politiques, nos privilèges de race ou de genre et notre complicité involontaire dans l’oppression institutionnelle. Est-ce une entreprise réaliste ? Comment trouver un enracinement éthique solide dans un monde qui va bien au-delà de mes horizons, qui échappe totalement au contrôle de l’homme et tient pour suspects tous les dieux et les idéologies ?



Mon livre commence par un tour d’horizon de la situation politique et technique actuelle. À la fin du XXe siècle, il semblait que les grandes batailles idéologiques entre fascisme, communisme et libéralisme se fussent soldées par la victoire écrasante de ce dernier. La démocratie politique, les droits de l’homme et le capitalisme de marché paraissaient voués à conquérir le monde. Comme d’habitude, l’histoire a pris un tournant inattendu. Après l’effondrement du fascisme et du communisme, au tour du libéralisme d’être en mauvaise posture. Où allons-nous ?

La question est d’autant plus brûlante que le libéralisme perd sa crédibilité au moment précis où les révolutions jumelles des technologies de l’information et de la biotechnologie nous lancent les plus grands défis auxquels notre espèce ait jamais été confrontée. La fusion de l’infotech et de la biotech pourrait sous peu chasser des milliards d’êtres humains du marché de l’emploi tout en minant la liberté et l’égalité. Les algorithmes Big Data pourraient créer des dictatures digitales au pouvoir concentré entre les mains d’une minuscule élite tandis que la plupart des gens souffriraient non de l’exploitation mais de quelque chose de bien pire : d’être devenus inutiles.

Dans mon précédent livre, Homo deus, j’ai traité longuement de la fusion de l’infotech et de la biotech. Mais alors que je m’y focalisais sur les perspectives à long terme – de siècles, voire de millénaires –, je me concentre ici sur les crises sociales, économiques et politiques plus immédiates. Je m’intéresse moins à la création ultime de la vie inorganique qu’à la menace pesant sur l’État-providence et des institutions particulières telles que l’Union européenne.

Il ne s’agit pas de couvrir tous les impacts des nouvelles technologies. Même si la technologie promet monts et merveilles, mon intention, ici, est d’en éclairer essentiellement les menaces et les dangers. Puisque les sociétés et les entrepreneurs qui dirigent la révolution technologique ont naturellement tendance à chanter les louanges de leurs créations, il incombe aux sociologues, aux philosophes et aux historiens comme moi de sonner l’alarme et d’expliquer toutes les façons dont les choses peuvent affreusement mal tourner.

Après avoir esquissé les défis auxquels nous sommes confrontés, nous examinerons dans la deuxième partie un large éventail de réponses possibles. Les ingénieurs de Facebook pourraient-ils utiliser l’intelligence artificielle (ou IA) pour créer une communauté globale qui sauvegarderait la liberté des hommes et l’égalité ? Peut-être faut-il renverser la mondialisation en cours et redonner du pouvoir à l’État-nation ? Ou peut-être revenir encore plus loin en arrière et puiser espoir et sagesse aux sources des traditions religieuses anciennes ?

Dans la troisième partie, nous verrons que, si les défis technologiques sont sans précédent, et les désaccords politiques profonds, l’humanité peut se hisser à la hauteur des circonstances pour peu que nous dominions nos peurs et soyons un peu plus humbles dans nos approches. Cette partie s’interroge sur ce qu’il est possible de faire face à la menace terroriste, au danger de guerre mondiale ainsi qu’aux partis pris et aux haines qui déclenchent ces conflits.

La quatrième partie traite de la notion de post-vérité. Il s’agit ici de se demander comment nous pouvons encore comprendre les évolutions mondiales et distinguer les mauvaises actions de la justice. Homo sapiens est-il capable de donner sens au monde qu’il a créé ? Y a-t-il une frontière claire entre la réalité et la fiction ?

Dans la cinquième et dernière partie, je réunis les différents fils pour porter un regard plus général sur la vie à une époque de perplexité, quand les vieux récits d’antan se sont effondrés sans qu’aucun autre n’émerge encore pour les remplacer. Qui sommes-nous ? Que devons-nous faire dans la vie ? De quel genre de compétences avons-nous besoin ? Compte tenu de tout ce que nous savons et ne savons pas de la science, de Dieu, de la politique et de la religion, que pouvons-nous dire du sens de la vie aujourd’hui ?

Cela peut paraître excessivement ambitieux, mais Homo sapiens ne saurait attendre. La philosophie, la religion et la science – toutes manquent de temps. Voici des millénaires que les hommes débattent du sens de la vie. Nous ne saurions poursuivre ce débat indéfiniment. La crise écologique qui se profile, la menace croissante des armes de destruction massive et l’essor de nouvelles technologies de rupture ne le permettront pas. Qui plus est, peut-être, l’intelligence artificielle et la biotechnologie donnent à l’humanité le pouvoir de refaçonner et de réorganiser la vie. Il faudra très vite que quelqu’un décide comment utiliser ce pouvoir, en se fondant sur quelque récit implicite ou explicite relatif au sens de la vie. Les philosophes ont des trésors de patience, les ingénieurs beaucoup moins, et les investisseurs sont les moins patients de tous. Si vous ne savez que faire de ce pouvoir de réorganiser la vie, les forces du marché n’attendront pas un millier d’années pour répondre. La main invisible du marché vous imposera sa réponse aveugle. Sauf à vous satisfaire de confier l’avenir de la vie aux résultats trimestriels, vous avez besoin d’une idée claire de la vie et de ses enjeux.

Dans le dernier chapitre, je me laisse aller à quelques remarques personnelles, m’adressant en qualité de Sapiens à un autre, juste avant que le rideau ne tombe sur notre espèce et que commence un drame entièrement différent.



Avant d’entreprendre ce voyage intellectuel, je tiens à éclairer un point crucial. Une bonne partie du livre traite des insuffisances de la vision libérale du monde et du système démocratique. Non que je tienne la démocratie libérale pour plus problématique que d’autres : je crois plutôt qu’elle est le modèle politique le plus réussi et le plus polyvalent que les hommes aient élaboré jusqu’ici pour relever les défis du monde moderne. S’il ne convient peut-être pas à chaque société à chaque étape de son développement, il a prouvé sa valeur dans plus de sociétés et plus de situations que toutes les solutions de rechange. Quand on examine les nouveaux défis qui nous attendent, il est donc nécessaire de comprendre les limites de la démocratie libérale et de voir comment adapter et améliorer ses institutions actuelles.

Hélas, dans le climat politique présent, toute réflexion critique sur le libéralisme et la démocratie pourrait être piratée par des autocrates et divers mouvements illibéraux, dont le seul intérêt est de discréditer la démocratie libérale plutôt que de discuter franchement de l’avenir de l’humanité. Autant ils sont ravis de débattre des problèmes de la démocratie libérale, autant ils n’ont pour ainsi dire aucune tolérance aux critiques qu’on peut leur adresser.

En tant qu’auteur, je me trouve donc devant un dilemme. Dois-je dire le fond de ma pensée, au risque de voir mes propos sortis de leur contexte et utilisés pour justifier des autocraties florissantes ? Ou dois-je me censurer ? Le propre des régimes illibéraux est de rendre la liberté d’expression plus difficile même hors de leurs frontières. Du fait de l’essor de ces régimes, la pensée critique sur l’avenir de notre espèce devient de plus en plus dangereuse.

Réflexion faite, je préfère la libre discussion à l’autocensure. À moins de critiquer le modèle libéral, on ne saurait remédier à ses défauts ni aller au-delà. Mais notez-le bien : ce livre a pu être écrit seulement parce que les gens sont encore relativement libres de penser ce qu’ils veulent et de s’exprimer à leur guise. Si vous appréciez ce livre, vous devriez aussi apprécier la liberté d’expression.





Première partie


LE DÉFI TECHNOLOGIQUE




L’humanité perd la foi dans le récit libéral qui a dominé la vie politique mondiale dans les dernières décennies, au moment précis où la fusion de la biotech et de l’infotech nous lance les plus grands défis que l’humanité ait jamais dû relever.





1.


Désillusion





La fin de l’histoire a été reportée




Les êtres humains pensent en récits, plutôt qu’en faits, en chiffres ou en équations. Plus le récit est simple, mieux ça vaut. Chacun, chaque groupe, chaque nation a ses histoires et ses mythes. Au cours du XXe siècle, les élites mondiales de New York, Londres, Berlin et Moscou ont élaboré trois grands récits qui prétendaient expliquer la totalité du passé et prédire l’avenir du monde : le récit fasciste, le récit communiste et le récit libéral. La Seconde Guerre mondiale a éliminé le récit fasciste ; de la fin des années 1940 à la fin des années 1980, le monde est devenu un champ de bataille opposant seulement deux récits : le communisme et le libéralisme. Le récit communiste s’est effondré, le récit libéral restant le guide dominant du passé humain et l’indispensable manuel de l’avenir du monde. Du moins était-ce le sentiment de l’élite mondiale.

Le récit libéral célèbre la valeur et la force de la liberté. Depuis des millénaires, à l’en croire, l’humanité vivait sous des régimes oppressifs qui accordaient au peuple peu de droits politiques, d’opportunités économiques ou de libertés personnelles, et qui restreignaient fortement la circulation des personnes, des idées et des biens. Mais le peuple s’est battu pour sa liberté. Pas à pas, celle-ci a gagné du terrain. Les régimes démocratiques ont remplacé les dictatures brutales. La libre entreprise a triomphé des restrictions économiques. Les hommes ont appris à penser par eux-mêmes et à écouter leur cœur, plutôt que d’obéir aveuglément à des prêtres fanatiques et à des traditions rigides. Grands-routes, ponts robustes et aéroports animés ont remplacé murs, douves et barbelés.

Tout n’est pas pour le mieux dans le monde, le récit libéral l’admet ; subsistent encore maints obstacles à surmonter. Des tyrans dominent encore une bonne partie de la planète. Même dans les pays les plus libéraux, beaucoup de citoyens souffrent de la pauvreté, de la violence et de l’oppression. Mais au moins savons-nous ce qu’il faut faire pour résoudre ces problèmes : donner aux gens plus de liberté. Nous devons protéger les droits de l’homme, accorder à tout le monde le droit de vote, libérer les marchés, permettre aux hommes, aux idées et aux biens de circuler dans le monde aussi librement que possible. Suivant cette panacée libérale – acceptée, moyennant de légères variantes, par George W. Bush comme par Barack Obama –, nous assurerons la paix et la prospérité pour tous si seulement nous continuons de libéraliser et de mondialiser nos systèmes politiques et économiques(1).

Les pays qui rejoignent cette irrésistible marche du progrès en seront bientôt récompensés par la paix et la prospérité. Ceux qui essaient de résister à l’inéluctable en subiront les conséquences, jusqu’au jour où eux aussi verront la lumière, ouvriront leurs frontières et libéraliseront leurs sociétés, leur régime politique et leurs marchés. Cela peut prendre du temps, mais même la Corée du Nord, l’Irak et le Salvador finiront par ressembler au Danemark ou à l’Iowa.

Dans les années 1990 et 2000, ce récit est devenu un mantra planétaire. Du Brésil à l’Inde, maints gouvernements ont adopté les recettes libérales dans un effort pour rejoindre la marche inexorable de l’histoire. Ceux qui n’en ont rien fait faisaient figure de fossiles d’une ère révolue. En 1997, le président américain Bill Clinton eut l’aplomb d’en faire le reproche aux autorités chinoises : leur refus de libéraliser leur régime politique les situait « du mauvais côté de l’histoire(2) ».

Depuis la crise financière mondiale de 2008, les habitants du monde entier sont de plus en plus revenus de leurs illusions au sujet du récit libéral. La vogue est de nouveau aux murs et aux pare-feu. La résistance à l’immigration et aux accords commerciaux s’amplifie. Des gouvernements soi-disant démocratiques sapent l’indépendance de la justice, restreignent la liberté de la presse et assimilent toute forme d’opposition à une trahison. Dans des pays tels que la Russie et la Turquie, des hommes forts expérimentent de nouveaux types de démocratie illibérale, voire de dictatures. Aujourd’hui, peu auraient assez d’assurance pour déclarer le Parti communiste chinois du mauvais côté de l’histoire.

L’année 2016, celle du Brexit en Grande-Bretagne et de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, marque le moment où cette immense vague de désillusion a atteint le noyau dur des États libéraux d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Alors que, voici quelques années, Américains et Européens essayaient encore de libéraliser l’Irak et la Libye par la force des armes, beaucoup de gens, au Kentucky et dans le Yorkshire, jugent désormais la vision libérale indésirable ou inaccessible. D’aucuns se sont découvert un goût pour le vieux monde hiérarchique et ne veulent tout simplement pas renoncer aux privilèges de leur race, de leur nation ou de leur sexe. D’autres ont conclu, à tort ou à raison, que la libéralisation et la mondialisation sont un immense racket qui profite à une minuscule élite aux dépens des masses.

En 1938, les hommes avaient le choix entre trois grands récits ; en 1968, il n’y en avait plus que deux ; en 1998, il semblait qu’un seul dût l’emporter ; en 2018, il n’y en a plus. Que les élites libérales, qui dominaient une bonne partie du monde dans les dernières décennies, soient dans un état de choc et de confusion n’est pas étonnant. Rien n’est plus rassurant que de disposer d’un récit. Tout est parfaitement clair. S’en retrouver soudain dépourvu est terrifiant. Plus rien n’a de sens. Un peu comme l’élite soviétique des années 1980, les libéraux ont du mal à comprendre comment l’histoire a dévié de son cours tracé d’avance et n’ont pas d’autre prisme pour interpréter la réalité. Leur désorientation les pousse à penser en termes apocalyptiques, comme si l’histoire nous précipitait forcément vers l’Armageddon puisqu’elle n’a pas la fin heureuse envisagée. Incapable de revenir à la réalité, l’esprit jette son dévolu sur des scénarios-catastrophes. Tel un homme imaginant qu’une terrible migraine est le signe d’une tumeur du cerveau en phase terminale, beaucoup de libéraux craignent que le Brexit et l’ascension de Donald Trump ne présagent la fin de la civilisation.





DE L’ÉRADICATION DES MOUSTIQUES À L’ÉLIMINATION DES PENSÉES


L’accélération du rythme de disruption technologique exacerbe le sentiment de désorientation et de catastrophe imminente. Le système politique libéral a été façonné au cours de l’ère industrielle pour gérer un monde de machines à vapeur, de raffineries de pétrole et de postes de télévision. Il a du mal à faire face aux révolutions en cours de la technologie de l’information et de la biotechnologie.

Hommes politiques et électeurs sont à peine capables de comprendre les nouvelles technologies, à plus forte raison d’en réglementer le potentiel explosif. Depuis les années 1990, l’Internet a probablement changé le monde plus qu’aucun autre facteur ; or, ce sont des ingénieurs, plutôt que des partis politiques, qui ont conduit cette révolution. Avez-vous jamais voté sur Internet ? Le système démocratique s’efforce encore de comprendre ce qui l’a frappé, et il n’est guère équipé pour affronter les chocs à venir, comme l’essor de l’IA et la révolution de la blockchain (ou chaîne de blocs).

Les ordinateurs ont d’ores et déjà rendu le système financier si compliqué que peu d’êtres humains peuvent l’appréhender. Avec les progrès de l’IA, nous pourrions bientôt atteindre le point où aucun homme ne comprendra plus la finance. Quel en sera l’effet sur le processus politique ? Imagine-t-on un gouvernement attendant humblement qu’un algorithme approuve son budget ou sa nouvelle réforme fiscale ? Dans le même temps, les réseaux de blockchain pair à pair et les crypto-monnaies comme le bitcoin pourraient bien refondre entièrement le système monétaire au point de rendre inévitables des réformes fiscales radicales. Par exemple, il pourrait devenir impossible ou vain de taxer les dollars si la plupart des transactions n’impliquent plus d’échange évident de devise nationale, voire de monnaie tout court. Les gouvernements pourraient alors se trouver dans la nécessité d’inventer des taxes entièrement nouvelles : peut-être une taxe sur l’information (qui sera à la fois l’actif économique le plus important et l’unique objet de nombreuses transactions). Le système politique parviendra-t-il à résoudre la crise avant d’être à court d’argent ?

Qui plus est, les révolutions jumelles de l’infotech et de la biotech pourraient restructurer non seulement les économies et les sociétés, mais aussi nos corps mêmes et nos esprits. Par le passé, nous autres, les hommes, avons appris à dominer le monde extérieur, mais avions fort peu de prise sur notre monde intérieur. Nous savions construire un barrage et endiguer un fleuve, mais pas empêcher le corps de vieillir. Nous savions mettre au point un système d’irrigation, mais n’avions aucune idée de la façon de concevoir un cerveau. Si les moustiques bourdonnaient à nos oreilles et troublaient notre sommeil, nous savions les tuer ; mais qu’une pensée bourdonne dans notre esprit et nous tienne éveillé toute la nuit, impossible de la tuer !

Les révolutions de la biotech et de l’infotech vont nous permettre de dominer le monde en nous, mais aussi de remanier ou de fabriquer la vie. Nous apprendrons à concevoir des cerveaux, à prolonger la vie et à tuer les pensées à notre guise. Personne ne sait avec quelles conséquences. Les humains ont toujours excellé à inventer des outils, beaucoup moins à en faire un usage avisé. Il est plus facile de manipuler un fleuve en construisant un barrage qu’il ne l’est de prédire toutes les conséquences complexes que cela aura pour le système écologique plus large. De même sera-t-il plus facile de rediriger le flux de nos esprits que d’en deviner l’impact sur notre psychologie personnelle ou nos systèmes sociaux.

Par le passé, nous avons acquis le pouvoir de manipuler le monde autour de nous et de refaçonner la planète entière. Faute de saisir la complexité de l’écologie globale, cependant, les changements opérés sans le vouloir ont perturbé tout le système au point que nous sommes aujourd’hui confrontés à un effondrement écologique. Dans le siècle qui vient, biotech et infotech vont nous donner le pouvoir de manipuler le monde en nous et de nous refaçonner. Toutefois, faute de comprendre la complexité de nos esprits, les changements que nous accomplirons pourraient bien perturber notre système mental au point qu’il risque lui aussi de se disloquer.

Les révolutions de la biotech et de l’infotech sont l’œuvre d’ingénieurs, d’entrepreneurs et d’hommes de science qui n’ont guère conscience des implications politiques de leurs décisions, et qui ne représentent assurément personne. Les parlements et les partis peuvent-ils prendre les choses en main ? Pour l’heure, il ne le semble pas. La disruption technologique ne figure même pas en tête de l’ordre du jour des politiques. Ainsi en 2016 aux États-Unis, dans la course présidentielle, la seule allusion à la technologie perturbatrice a été la débâcle des emails d’Hillary Clinton(3), et malgré tout le discours autour des pertes d’emplois aucun des candidats n’a évoqué l’impact potentiel de l’automation. Donald Trump a averti les électeurs que les Mexicains et les Chinois allaient leur prendre leur travail et qu’il fallait donc construire un mur à la frontière mexicaine(4). Il ne les a jamais avertis que les algorithmes leur prendraient leur travail, pas plus qu’il n’a suggéré de construire un pare-feu à la frontière avec la Californie.

Ce pourrait être une des raisons (mais pas la seule) pour lesquelles même les électeurs au cœur de l’Occident libéral perdent la foi dans le récit libéral et le processus démocratique. Si les gens ordinaires ne comprennent ni l’intelligence artificielle ni la biotechnologie, ils peuvent pressentir que l’avenir les laissera sur la touche. En 1938, la condition de l’homme ordinaire en URSS, en Allemagne ou aux États-Unis était sans doute sinistre, mais on ne cessait de lui répéter qu’il était la chose la plus importante du monde, et qu’il était l’avenir (sous réserve, bien entendu, qu’il fût un « homme ordinaire » plutôt qu’un Juif ou un Africain). Il regardait les affiches de propagande – représentant typiquement des mineurs, des sidérurgistes ou des ménagères dans des poses héroïques – et s’y reconnaissait : « Je suis sur cette affiche ! Je suis le héros du futur(5) ! »

En 2018, l’homme ordinaire a de plus en plus le sentiment de ne compter pour rien. Les conférences TED [Technology, entertainment and design, organisées par la fondation américaine Sapling, pour diffuser les « idées qui en valent la peine »], les think-tanks gouvernementaux et les conférences sur la hi-tech se gargarisent de mots mystérieux – mondialisation, chaîne de blocs, génie génétique, intelligence artificielle, machine learning ou apprentissage automatique – et les gens ordinaires peuvent bien subodorer qu’aucun de ces mots ne les concerne. Le récit libéral était celui des hommes ordinaires. Comment peut-il garder la moindre pertinence dans le monde des cyborgs et des algorithmes de réseau ?

Au XXe siècle, les masses se sont révoltées contre l’exploitation et ont cherché à traduire leur rôle économique vital en pouvoir politique. Aujourd’hui, les masses redoutent de ne compter pour rien, et ont hâte d’utiliser ce qu’il leur reste de pouvoir politique avant qu’il ne soit trop tard. Le Brexit et l’ascension de Trump pourraient ainsi mettre en évidence une trajectoire opposée à celle des révolutions socialistes traditionnelles. Les révolutions russe, chinoise et cubaine ont été l’œuvre de personnes qui avaient une importance vitale pour l’économie, mais qui manquaient de pouvoir politique ; en 2016, Trump et le Brexit ont reçu l’appui de quantité de gens qui avaient encore du pouvoir politique mais qui redoutaient de perdre leur valeur économique. Peut-être les révoltes populistes du XXIe siècle ne viseront-elles pas une élite économique qui exploite le peuple, mais une élite qui n’a plus besoin de lui(6). Ce pourrait bien être une bataille perdue d’avance. Il est bien plus dur de lutter contre l’insignifiance que contre l’exploitation.





LE PHÉNIX LIBÉRAL


Ce n’est pas la première fois que le récit libéral est confronté à une crise de confiance. Depuis qu’il a acquis une influence mondiale, dans la seconde moitié du XIXe siècle, il a affronté des crises périodiques. La première ère de la mondialisation et de la libéralisation s’est terminée dans le bain de sang de la Première Guerre mondiale, quand la politique des puissances impériales a interrompu la marche mondiale du progrès. Dans les jours qui suivirent le meurtre de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, il apparut que les grandes puissances croyaient à l’impérialisme bien plus qu’au libéralisme et, plutôt que d’unir le monde par un commerce libre et pacifique, elles s’efforcèrent de conquérir par la force brute une plus grosse part du globe. Le libéralisme n’en survécut pas moins à ce « moment François-Ferdinand » et sortit de ce maelstrom plus fort qu’avant, promettant que c’était « la der des ders ». La terrible boucherie avait prétendument appris à l’humanité le prix terrible de l’impérialisme : l’humanité était enfin prête à créer un nouvel ordre mondial fondé sur les principes de liberté et de paix.

Puis vint le « moment Hitler » quand, dans les années 1930 et au début des années 1940, le fascisme parut un temps irrésistible. La victoire sur cette menace ne fit qu’introduire la suivante. Durant le « moment Che Guevara », entre les années 1950 et 1970, il sembla de nouveau que le libéralisme fût en bout de course, et que l’avenir appartînt au communisme. Finalement, c’est le communisme qui s’effondra. Le supermarché se révéla bien plus coriace que le goulag. Qui plus est, le récit libéral s’est montré beaucoup plus souple et dynamique que ses adversaires. Il a triomphé de l’impérialisme, du fascisme et du communisme, en adoptant certaines de leurs idées et pratiques les meilleures. Le récit libéral aura notamment appris du communisme à élargir le cercle de l’empathie et à accorder une valeur non seulement à la liberté mais aussi à l’égalité.

Au début, le récit libéral se souciait surtout des libertés et privilèges des bourgeois européens, mais fermait apparemment les yeux sur le sort de la classe ouvrière, des femmes et des non-Occidentaux. Quand, en 1918, la France et la Grande-Bretagne parlèrent tout excitées de liberté, elles ne pensaient pas aux sujets de leurs empires mondiaux. Aux revendications indiennes d’autodétermination, par exemple, les Britanniques répondirent en 1919 par le massacre d’Amritsar, tuant par centaines des manifestants non armés.

Même dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, les libéraux occidentaux eurent le plus grand mal à appliquer leurs valeurs prétendument universelles aux populations non occidentales. En 1945, à peine sortis de cinq années d’occupation nazie brutale, la première chose que firent les Hollandais fut de lever une armée et de l’envoyer à l’autre bout du monde pour réoccuper leur ancienne colonie d’Indonésie. Alors qu’en 1940 les Hollandais avaient abandonné leur indépendance après un peu plus de quatre jours, ils livrèrent plus de quatre longues années de combats acharnés pour empêcher l’indépendance indonésienne. Pas étonnant que de nombreux mouvements de libération nationale à travers le monde aient placé leurs espoirs dans les communistes de Moscou ou de Pékin plutôt que dans les champions autoproclamés de la liberté en Occident.

Progressivement, cependant, le récit libéral a élargi ses horizons et, au moins en théorie, a fini par célébrer les libertés et les droits de tous les êtres humains sans exception. Le cercle de liberté s’amplifiant, le récit libéral a aussi fini par mesurer l’importance des programmes sociaux de style communiste. La liberté est sans valeur si elle ne s’accompagne d’une forme de sécurité sociale. Les États-providence sociaux-démocrates devaient donc associer la démocratie et les droits de l’homme à des services de santé et un enseignement placés sous la coupe de l’État. Même le pays ultra-capitaliste que sont les États-Unis a compris que la protection de la liberté requiert au moins quelques services sociaux. Les enfants faméliques n’ont aucune liberté.

Au début des années 1990, penseurs et politiciens ont salué « la Fin de l’Histoire », affirmant avec aplomb que toutes les grandes questions politiques et économiques du passé avaient été réglées et que le package libéral rénové – démocratie, droits de l’homme, marchés ouverts à la concurrence et services sociaux – demeurait seul en lice(7). Il semblait destiné à se propager à travers le monde, à surmonter tous les obstacles et à transformer l’humanité en une seule communauté mondiale libre.

Pourtant, l’histoire n’a pas pris fin. Après les moments François-Ferdinand, Hitler et Che Guevara, voici le moment Trump. Cette fois-ci, cependant, le récit libéral n’est pas confronté à un adversaire idéologique cohérent comme l’impérialisme, le fascisme ou le communisme. Le moment Trump est bien plus nihiliste.

Si les grands mouvements du XXe siècle avaient tous une vision de l’espèce humaine dans son ensemble – domination du monde, révolution ou libération –, Donald Trump n’offre rien de tel. Au contraire. Son message principal est qu’il n’appartient pas à l’Amérique de formuler et de promouvoir une vision globale. De même, les partisans britanniques du Brexit n’ont guère de projet pour l’avenir du Royaume-Désuni : l’avenir de l’Europe et du monde est très loin de leur horizon. La plupart des gens qui ont voté Trump et le Brexit n’ont pas rejeté le package libéral dans sa totalité : ils ont simplement perdu la foi dans sa part de mondialisation. Ils croient encore à la démocratie, au marché, aux droits de l’homme et à la responsabilité sociale, mais ils pensent que ces belles idées peuvent s’arrêter à la frontière. En fait, ils croient que, pour préserver la liberté et la prospérité au Yorkshire ou dans le Kentucky, mieux vaut construire un mur à la frontière et adopter des politiques illibérales envers les étrangers.

L’essor de la superpuissance chinoise en est en quelque sorte le miroir. Méfiante à l’idée de libéraliser son régime, elle a adopté une approche plus libérale du reste du monde. S’agissant du libre-échange et de coopération internationale, Xi Jinping semble être le vrai successeur d’Obama. Ayant mis le marxisme-léninisme en veilleuse, la Chine paraît assez satisfaite de l’ordre international libéral.

La Russie résurgente se considère comme une rivale bien plus énergique de l’ordre libéral mondial. Elle a reconstitué sa puissance militaire, mais elle est idéologiquement en faillite. Vladimir Poutine est certainement populaire en Russie et dans divers mouvements de droite à travers le monde, mais n’a aucune vision globale susceptible de séduire les Hispaniques au chômage, des Brésiliens mécontents ou les étudiants idéalistes de Cambridge.

La Russie offre un autre modèle que la démocratie libérale, mais celui-ci n’est pas une idéologie politique cohérente. Il s’agit plutôt d’une pratique politique dans laquelle un certain nombre d’oligarques monopolisent la majeure partie de la richesse du pays et du pouvoir, puis utilisent leur mainmise sur les médias pour dissimuler leurs activités et cimenter leur domination. La démocratie repose sur le principe d’Abraham Lincoln : « On peut duper tout le monde un certain temps, et certaines personnes tout le temps, mais on ne peut duper tout le monde tout le temps. » Si un gouvernement est corrompu et ne parvient pas à améliorer la vie de ses habitants, assez de citoyens finiront par s’en rendre compte et le remplaceront. Mais le contrôle de l’État sur les médias mine la logique de Lincoln parce qu’il empêche les citoyens de prendre conscience de la vérité. Par son monopole sur les médias, l’oligarchie régnante peut imputer de façon répétée ses échecs à d’autres et détourner l’attention sur des menaces extérieures – réelles ou imaginaires.

Quand vous vivez sous une oligarchie de ce genre, il y a toujours une crise ou une autre qui prend la priorité sur des sujets fastidieux tels que le système de santé et la pollution. Si la nation est confrontée à une invasion ou à une subversion diabolique, qui a le temps de s’inquiéter des hôpitaux surpeuplés ou de la pollution des fleuves ? En produisant un flux incessant de crises, une oligarchie corrompue peut prolonger sa domination indéfiniment(8).

Pourtant, bien que durable, ce modèle oligarchique ne séduit personne. À la différence d’autres idéologies qui exposent résolument leur vision, les oligarchies dominantes ne sont pas fières de leurs pratiques et ont tendance à utiliser d’autres idéologies comme écran de fumée. La Russie prétend ainsi être une démocratie, et ses dirigeants proclament leur allégeance aux valeurs du nationalisme russe et de l’orthodoxie plutôt qu’à l’oligarchie. En France et en Grande-Bretagne, l’extrême droite peut compter sur l’aide russe et exprime son admiration pour Poutine, mais même son électorat ne voudrait pas vivre dans un pays qui copierait le modèle russe : un pays où la corruption est endémique, où les services fonctionnent mal, où l’État de droit est inexistant et où les inégalités sont renversantes. Suivant certains indicateurs, la Russie est un des pays les plus inégalitaires du monde avec 87 % de la richesse concentrée entre les mains des 10 % les plus riches(9). Parmi les ouvriers qui votent Front national, combien voudraient de cette forme de répartition des richesses en France ?

Les hommes votent avec leurs pieds. Dans mes voyages à travers le monde, j’ai rencontré quantité de gens qui souhaitent émigrer vers les États-Unis, l’Allemagne, le Canada ou l’Australie. J’en ai croisé quelques-uns qui désirent aller en Chine ou au Japon. Mais je n’en ai pas vu un seul qui rêve d’émigrer vers la Russie.

Quant à « l’islam mondial », il attire surtout ceux qui sont nés dans son giron. S’il peut séduire certains en Syrie et en Irak, voire des jeunes musulmans aliénés en Allemagne et en Grande-Bretagne, on imagine mal la Grèce ou l’Afrique du Sud – sans parler du Canada ou de la Corée du Sud – rejoindre un califat mondial dans lequel elles verraient le remède à leurs problèmes. Dans ce cas aussi, les gens votent avec leurs pieds. Pour chaque jeune musulman qui a quitté l’Allemagne pour le Moyen-Orient afin de vivre sous une théocratie musulmane, il est probablement cent jeunes Moyen-Orientaux qui auraient aimé faire le voyage en sens inverse et commencer une vie nouvelle dans l’Allemagne libérale.

Cela pourrait laisser penser que la crise actuelle de la foi est moins grave que les précédentes. Le libéral que les événements de ces dernières années poussent au désespoir devrait simplement se souvenir à quel point les choses semblaient pires en 1918, en 1938 ou en 1968. Au bout du compte, l’humanité n’abandonnera pas le récit libéral parce qu’elle n’a pas de solution de rechange. Les gens peuvent bien ruer dans les brancards mais, n’ayant nulle part ailleurs où aller, ils finiront par revenir.

Inversement, ils peuvent totalement renoncer à l’idée même d’un récit global pour se réfugier plutôt dans un conte nationaliste ou religieux local. Au XXe siècle, les mouvements nationalistes ont été un acteur politique d’une extrême importance, mais il leur manquait une vision cohérente de l’avenir du monde au-delà de leur soutien à la division du globe en États-nations indépendants. Les nationalistes indonésiens combattirent la domination hollandaise, les nationalistes vietnamiens voulaient un Vietnam libre, mais il n’y avait pas de récit indonésien ou vietnamien concernant l’humanité dans son ensemble. Quand il leur fallait expliquer les relations que l’Indonésie, le Vietnam et tous les autres pays libres devaient entretenir les uns avec les autres, comment les hommes devaient affronter les problèmes globaux tels que la menace de la guerre nucléaire, les nationalistes se tournaient invariablement vers les idées libérales ou communistes.

Or, si le libéralisme et le communisme sont désormais discrédités, peut-être les humains doivent-ils abandonner l’idée même d’un seul récit global ? Tous ces récits généraux, même le communisme, n’étaient-ils pas, somme toute, le produit de l’impérialisme occidental ? Pourquoi les villageois vietnamiens auraient-ils foi dans les cogitations d’un Allemand de Trèves ou d’un industriel de Manchester ? Peut-être chaque pays doit-il suivre une voie idiosyncrasique définie par ses anciennes traditions ? Peut-être même, pour changer, les Occidentaux doivent-ils cesser d’essayer de diriger le monde et se focaliser sur leurs affaires ?

Sans doute est-ce à cela qu’on assiste à travers le monde, alors que le vide laissé par l’effondrement du libéralisme est timidement rempli par les fantaisies nostalgiques de quelque âge d’or passé. Donald Trump a accompagné ses appels à l’isolationnisme américain d’une promesse de Make America Great Again, de « Rendre sa grandeur à l’Amérique », comme si les États-Unis des années 1980 ou 1950 étaient une société parfaite que les Américains devraient d’une certaine façon recréer au XXIe siècle. Les Brexiteurs rêvent de faire de la Grande-Bretagne une puissance indépendante, comme s’ils vivaient encore au temps de la reine Victoria, et que le « splendide isolement » fût une politique viable au temps de l’Internet et du réchauffement climatique. Les élites chinoises ont redécouvert leur héritage autochtone impérial et confucéen, en complément, voire en substitut, de l’idéologie marxiste douteuse importée d’Occident. En Russie, la vision officielle de Poutine n’est pas de construire une oligarchie corrompue, mais consiste au fond à ressusciter le vieil empire tsariste. Un siècle après la révolution bolchevique, Poutine promet un retour aux vieilles gloires tsaristes, avec un gouvernement autocratique soutenu par le nationalisme russe et l’orthodoxie, étendant sa puissance de la Baltique au Caucase.

De semblables rêves nostalgiques, mêlant attachement nationaliste et traditions religieuses, inspirent les régimes de l’Inde, de la Pologne, de la Turquie et de nombreux autres pays. Nulle part ces chimères ne sont plus extrêmes qu’au Moyen-Orient, où les islamistes voudraient copier le système établi par le prophète Muhammad à Médine voici mille quatre cents ans, tandis qu’en Israël les Juifs fondamentalistes dament même le pion aux islamistes et veulent remonter deux mille cinq cents ans en arrière, aux temps bibliques. Certains membres du gouvernement de coalition ne cachent pas leur espoir de repousser les frontières de l’État moderne au plus près de celles de l’Israël de la Bible, de rétablir le droit biblique et même de reconstruire l’ancien Temple de Jérusalem à la place de la mosquée Al-Aqsa(10).

Les élites libérales observent avec horreur ces évolutions, espérant que l’humanité retrouvera à temps la voie libérale pour éviter la catastrophe. Dans son dernier discours de septembre 2016 aux Nations unies, Obama a mis en garde ses auditeurs contre le retour « à un monde profondément divisé, et en définitive en conflit, suivant les lignes de partage séculaires – nationales, tribales, raciales et religieuses » : « Les principes de l’ouverture des marchés et de la gouvernance responsable, de la démocratie, des droits de l’homme et du droit international […] demeurent le fondement le plus ferme du progrès humain dans ce siècle(11). »

Obama a justement observé que, malgré les nombreuses insuffisances du package libéral, son bilan est bien meilleur que celui des solutions de rechange. La plupart des hommes n’ont jamais connu plus de paix et de prospérité que sous l’égide de l’ordre libéral au début du XXIe siècle. Pour la première fois de l’histoire, les maladies infectieuses tuent moins que la vieillesse, la famine moins que l’obésité, et la violence moins que les accidents.

Le libéralisme n’a cependant pas de réponses évidentes aux plus gros problèmes que nous affrontons : l’effondrement écologique et la disruption technologique. Traditionnellement, le libéralisme s’en remettait à la croissance économique pour résoudre comme par magie des conflits politiques et sociaux épineux. Le libéralisme conciliait prolétariat et bourgeoisie, croyants et athées, indigènes et immigrés, Européens et Asiatiques, en promettant à tous une plus grosse part de gâteau. Celui-ci étant toujours plus gros, c’était possible. Toutefois, la croissance économique ne sauvera pas l’écosystème mondial, au contraire : elle est la cause de la crise écologique. Elle n’apportera pas non plus de solution à la disruption technologique, laquelle repose sur l’invention de technologies de rupture toujours plus nombreuses.

Le récit libéral et la logique du capitalisme de marché encouragent les gens à nourrir de grandes espérances. Dans la dernière partie du XXe siècle, à Houston, Shanghai, Istanbul ou São Paulo, chaque génération a bénéficié d’un meilleur enseignement que la précédente, de soins médicaux supérieurs et de revenus plus élevés. Dans les prochaines décennies, toutefois, du fait d’une combinaison de disruptions technologiques et de débâcle écologique, la jeune génération pourra s’estimer heureuse si elle ne régresse pas.

Il nous appartient donc de créer pour le monde un récit actualisé. De même que les bouleversements de la révolution industrielle donnèrent naissance aux idéologies nouvelles du XXe siècle, les prochaines révolutions de la biotechnologie et de la technologie de l’information exigent probablement des visions neuves. Les prochaines décennies pourraient bien se caractériser par un questionnement intense et la formulation de nouveaux modèles politiques et sociaux. Est-il possible que le libéralisme se réinvente une fois encore, comme il l’a fait dans le sillage des crises des années 1930 et 1960, pour resurgir plus attrayant que jamais ? La religion et le nationalisme traditionnels pourraient-ils fournir les réponses qui échappent aux libéraux ? Pourraient-ils puiser dans la sagesse des Anciens pour façonner une vision moderne du monde ? À moins que le temps ne soit venu de rompre clairement avec le passé et d’élaborer un récit entièrement nouveau qui aille non seulement au-delà des dieux anciens et des nations, mais aussi des valeurs modernes centrales de la liberté et de l’égalité ?

Pour l’heure, l’humanité est loin de parvenir à un consensus sur ces questions. Nous en sommes encore au moment nihiliste de désillusion et de colère, où les gens ont perdu la foi dans les anciens récits sans en embrasser un nouveau. Quelle est donc la prochaine étape ? D’abord mettre une sourdine aux prophéties de malheur, et passer du mode panique au mode stupéfaction. La panique est une forme d’hubris. Elle procède du sentiment béat de savoir exactement où sombre le monde. La stupéfaction est plus humble, donc plus clairvoyante. Si l’envie vous prend de courir dans la rue en criant « L’apocalypse arrive », essayez de vous raisonner : « Non, ce n’est pas ça. La vérité, c’est que je ne comprends pas ce qu’il se passe dans le monde. »

Les chapitres suivants essaieront de clarifier une partie des nouvelles possibilités déroutantes auxquelles nous sommes confrontés, et de voir comment nous pourrions procéder. Avant d’explorer les réponses potentielles aux situations délicates de l’humanité, il importe de mieux saisir le défi technologique. Les révolutions de la technologie de l’information et de la biotechnologie sont encore balbutiantes, et il est permis de se demander dans quelle mesure elles sont vraiment responsables de la crise actuelle du libéralisme. À Birmingham, Istanbul, Saint-Pétersbourg et Bombay, la plupart des gens ont, au mieux, vaguement conscience de l’essor de l’intelligence artificielle et de son impact potentiel sur leur vie. Il ne fait cependant aucun doute que les révolutions technologiques vont prendre de l’élan au cours des toutes prochaines décennies et obligeront l’humanité à affronter les épreuves les plus redoutables qu’elle ait jamais rencontrées. Tout récit qui cherche à gagner l’allégeance de l’humanité sera jugé avant tout sur sa capacité de faire face aux révolutions jumelles de l’infotech et de la biotech. Si le libéralisme, le nationalisme, l’islam ou quelque credo inédit entend façonner le monde de l’an 2050, il ne suffira pas de donner sens à l’intelligence artificielle, au Big Data et au génie biologique : il faudra aussi les incorporer à un nouveau récit qui ait du sens.

Pour comprendre la nature de ce défi technologique, le mieux serait peut-être de partir du marché du travail. Depuis 2015, je sillonne le monde pour m’entretenir de la situation de l’humanité avec des responsables gouvernementaux, des hommes d’affaires, des militants ou des petits écoliers. Quand je les sens exaspérés ou lassés par tout ce discours sur l’intelligence artificielle, les algorithmes Big Data et le génie biologique, il me suffit habituellement de prononcer un mot magique pour capter à nouveau leur attention : emplois. La révolution technologique pourrait bientôt chasser des milliards d’êtres humains du marché du travail, et créer une nouvelle classe massive d’inutiles, débouchant sur des bouleversements sociaux et politiques qu’aucune idéologie existante ne sait gérer. Tout ce discours sur la technologie et l’idéologie a beau paraître très abstrait et lointain, la perspective bien réelle d’un chômage de masse ne laisse personne indifférent.





2.


Travail





Quand vous serez grand,

vous pourriez bien être sans emploi




Nous n’avons aucune idée de ce à quoi ressemblera le marché de l’emploi en 2050. Il est généralement admis que l’apprentissage automatique et la robotique changeront pratiquement tous les métiers, de la production de yaourts à l’enseignement du yoga. En revanche, les avis sont partagés sur la nature du changement et son imminence. D’aucuns croient qu’en l’espace d’une décennie ou deux seulement, des milliards de gens seront devenus économiquement superflus. D’autres soutiennent qu’à longue échéance l’automation continuera d’engendrer de nouveaux emplois et assurera à tous une plus grande prospérité.

Sommes-nous au seuil d’un bouleversement terrifiant ou ces prévisions sont-elles un exemple supplémentaire d’hystérie luddite sans fondement ? Il est difficile de se prononcer. La peur que l’automation crée un chômage massif remonte au XIXe siècle et ne s’est jusqu’ici jamais matérialisée. Depuis le début de la révolution industrielle, pour chaque emploi perdu au profit d’une machine, un nouvel emploi a été créé, et le niveau de vie moyen a connu une croissance spectaculaire(1). On a pourtant de bonnes raisons de penser qu’il en va autrement cette fois et que l’apprentissage automatique va vraiment changer les règles du jeu.

Les êtres humains possèdent deux types de capacités : physiques et cognitives. Par le passé, les machines étaient essentiellement en concurrence avec les hommes dans le domaine des capacités physiques brutes tandis que ceux-ci gardaient un immense avantage en matière de cognition. Les tâches manuelles de l’agriculture et de l’industrie ayant été automatisées, sont alors apparus de nouveaux emplois de service nécessitant le genre de compétences cognitives que seuls les hommes possédaient : apprentissage, analyse, communication et, surtout, compréhension des émotions humaines. Or, dans un nombre sans cesse croissant de ces compétences, l’IA commence aujourd’hui à surpasser les hommes, y compris dans la compréhension des émotions humaines(2). Nous n’avons pas connaissance d’un troisième domaine d’activité – au-delà du physique et du cognitif – où les hommes garderont toujours un avantage assuré.

La révolution de l’IA, il est crucial de le mesurer, n’est pas simplement une affaire d’ordinateurs toujours plus rapides et plus intelligents. Elle se nourrit de percées dans les sciences de la vie aussi bien que dans les sciences sociales. Mieux nous comprendrons les mécanismes biochimiques qui sous-tendent les émotions, les désirs et les choix, plus les ordinateurs excelleront dans l’analyse des comportements et la prédiction des décisions et pourront remplacer les chauffeurs, les banquiers et les avocats.

Dans les toutes dernières décennies, la recherche dans des domaines tels que les neurosciences ou l’économie comportementale a permis aux scientifiques de pirater les humains et, en particulier, de comprendre beaucoup mieux leur mécanisme de prise de décision. Il est apparu que tous nos choix, de celui des aliments jusqu’à celui de nos partenaires, ne résultent pas de quelque mystérieux libre arbitre, mais de milliards de neurones qui calculent les probabilités en une fraction de seconde. L’« intuition humaine » tant vantée relève en réalité de la « reconnaissance de formes(3) ». Les bons chauffeurs, les bons banquiers ou les bons avocats n’ont pas d’intuitions magiques concernant la circulation, les investissements ou la négociation ; par la reconnaissance de formes récurrentes, ils repèrent et essaient d’éviter les piétons imprudents, les emprunteurs incapables ou les escrocs. Il est aussi apparu que les algorithmes biochimiques du cerveau humain sont loin d’être parfaits. Ils s’en remettent à l’heuristique, à des raccourcis et à des circuits périmés adaptés à la savane africaine plutôt qu’à la jungle urbaine. Pas étonnant que les meilleurs chauffeurs, banquiers ou avocats commettent parfois des erreurs idiotes.

Autrement dit, l’IA peut surpasser les humains même dans des tâches censées nécessiter de l’« intuition ». Si vous demandez à l’IA de rivaliser avec l’âme humaine en termes de pressentiments mystiques, cela paraît impossible. Mais si l’IA doit affronter les réseaux neuronaux dans le calcul des probabilités et la reconnaissance des formes, la tâche paraît bien moins redoutable.

En particulier, l’IA peut mieux s’acquitter de tâches qui exigent des intuitions à propos d’autres personnes. Beaucoup d’activités – par exemple, conduire un véhicule dans une rue pleine de piétons, prêter de l’argent à des inconnus, négocier une affaire – nécessitent de savoir évaluer correctement les émotions et les désirs d’autres personnes. Ce gosse est-il sur le point de sauter sur la chaussée ? L’homme en costume a-t-il l’intention de prendre mon argent et de disparaître ? Cet avocat va-t-il mettre à exécution ses menaces ou n’est-ce qu’un coup de bluff ? Tant qu’on croyait ces émotions et ces désirs engendrés par un esprit immatériel, il paraissait évident que les ordinateurs ne seraient jamais capables de remplacer les chauffeurs, les banquiers ou les avocats. Car comment un ordinateur peut-il comprendre l’esprit humain créé par Dieu ? Mais si ces émotions et désirs ne sont que des algorithmes biochimiques, rien de plus, il n’y a aucune raison pour que les ordinateurs ne puissent déchiffrer ces algorithmes – et le faire mieux que n’importe quel Homo sapiens.

Un chauffeur qui prédit les intentions d’un piéton, un banquier qui évalue la crédibilité d’un emprunteur potentiel et un avocat qui jauge l’état d’esprit à la table de négociation ne s’en remettent pas à la sorcellerie. À leur insu, leurs cerveaux reconnaissent plutôt des configurations biochimiques en analysant les expressions du visage, les tons de voix, les mouvements de main et même les odeurs corporelles. Une IA équipée des bons capteurs pourrait faire tout cela de manière bien plus précise et fiable qu’un être humain.

Aussi la menace de pertes d’emplois ne résulte-t-elle pas simplement de l’essor de l’infotech, mais de la confluence de l’infotech et de la biotech. La voie qui mène du scanner IRMf au marché du travail est longue et sinueuse, mais quelques décennies peuvent suffire à la parcourir. Ce que les spécialistes du cerveau apprennent aujourd’hui sur les amygdales et le cervelet pourrait bien permettre aux ordinateurs de surpasser les psychiatres et les gardes du corps en 2050.

L’IA n’est pas seulement sur le point de pirater les humains et de les surpasser dans des compétences qui étaient jusqu’ici le propre de l’homme. Elle jouit aussi de qualités exclusivement non humaines, en sorte que la différence entre une IA et un travailleur humain n’est plus simplement de degré, mais de nature. L’IA possède ainsi deux capacités non humaines particulièrement importantes : la connectivité et l’actualisation.

Les êtres humains étant des individus, il est difficile de les connecter l’un à l’autre et de s’assurer qu’ils sont tous à jour. En revanche, les ordinateurs n’étant pas des individus, il est facile de les intégrer en un seul réseau flexible. Aussi n’assistons-nous pas au remplacement de millions d’individus par autant de robots ou d’ordinateurs individuels. Les individus seront probablement remplacés par un réseau intégré. Quand on réfléchit à l’automation, on a donc tort de comparer les capacités d’un chauffeur à celles d’une voiture autonome, ou d’un médecin particulier à celles d’une IA médicale. Il faut plutôt comparer les capacités d’un collectif humain à celles d’un réseau intégré.

Par exemple, beaucoup de conducteurs connaissent assez mal les règles changeantes de la circulation, et sont donc souvent en infraction. En outre, chaque véhicule étant une entité autonome, à l’approche d’un carrefour les chauffeurs de deux véhicules peuvent se méprendre sur leurs intentions respectives et provoquer un accident. Les véhicules autonomes, au contraire, peuvent tous être connectés les uns aux autres. Lorsque deux d’entre eux approchent d’un carrefour, ce ne sont pas réellement deux entités séparées : elles font partie d’un seul et même algorithme. Les risques de méprise et de collision sont donc infiniment moindres. Que le ministère des Transports décide de changer certaines règles, tous les véhicules autonomes peuvent être mis à jour au même moment ; sauf bug dans le programme, tous suivront à la lettre la nouvelle réglementation(4).

De même, si l’Organisation mondiale de la santé identifie une nouvelle maladie, ou si un laboratoire produit un nouveau médicament, il est presque impossible de mettre au courant tous les médecins du monde. En revanche, si vous avez 10 milliards d’IA-médecins dans le monde, chacune surveillant la santé d’un seul être humain, vous pouvez toutes les mettre à jour en une fraction de seconde ; et toutes peuvent se communiquer les unes aux autres leur feedback sur la maladie ou le médicament en question. Ces avantages potentiels de la connectivité et de l’actualisation sont tellement immenses que dans certaines activités, tout au moins, il y aurait du sens à remplacer tous les êtres humains par des ordinateurs, même si, individuellement, certains hommes font encore du meilleur travail que les ordinateurs.

Vous pourriez objecter qu’en passant des individus à un réseau d’ordinateurs nous perdrons les avantages de l’individualité. Par exemple, un médecin qui commet une erreur de jugement ne tue pas tous les patients du monde et ne bloque pas la mise au point de tous les nouveaux traitements. En revanche, si tous les médecins ne sont en réalité qu’un seul et même système, et que celui-ci commette une erreur, les résultats pourraient être catastrophiques. En vérité, toutefois, un système informatique intégré peut maximiser les avantages de la connectivité sans perdre ceux de l’individualité. Vous pouvez exploiter maints algorithmes alternatifs sur le même réseau : par son smartphone, un patient isolé dans un lointain village de la jungle peut consulter non pas une seule autorité médicale, mais une centaine d’IA-médecins différents, dont les performances relatives sont sans cesse comparées. Ce que le médecin IBM vous a dit ne vous plaît pas ? Aucun problème. Même si vous êtes échoué sur les pentes du Kilimandjaro, vous pouvez sans mal contacter le médecin Baidu (le moteur de recherche chinois) pour avoir un deuxième avis.

Pour la société humaine, cela promet des bénéfices considérables. Les IA-médecins pourraient fournir des soins bien meilleurs et moins chers à des milliards de gens, notamment à ceux qui en sont aujourd’hui totalement privés. Grâce aux algorithmes d’apprentissage et aux capteurs biométriques, le villageois pauvre d’un pays sous-développé pourrait bénéficier, par son smartphone, de bien meilleurs soins que l’homme le plus riche du monde, aujourd’hui, dans l’hôpital urbain le plus en pointe(5).

De même les véhicules autonomes pourraient-ils fournir aux gens de bien meilleurs services de transport, et en particulier réduire la mortalité liée aux accidents de la circulation. Aujourd’hui, ceux-ci tuent chaque année près de 1,25 million de gens (deux fois plus que la guerre, le crime et le terrorisme combinés(6)). Plus de 90 % des accidents sont dus à des erreurs très humaines : conduire en état d’ivresse, écrire des textos ou s’assoupir au volant, rêvasser au lieu de prêter attention à la route. En 2012 aux États-Unis, suivant les estimations de l’US National Highway Traffic Safety Administration, 31 % des accidents mortels impliquaient l’abus d’alcool, 30 % un excès de vitesse, et 21 % la distraction(7). Les véhicules autonomes élimineront tous ces facteurs. Bien qu’ils puissent souffrir de leurs problèmes et limites propres, et que certains accidents soient inévitables, le remplacement de tous les conducteurs humains par des ordinateurs devrait réduire d’environ 90 % le nombre de morts et de blessés sur la route(8). Autrement dit, le passage aux véhicules autonomes est susceptible de sauver un million de vies chaque année.

Aussi serait-ce folie pure que de bloquer l’automation dans des domaines comme les transports et les soins de santé à seule fin de protéger l’emploi. Après tout, ce sont les hommes que nous devrions en fin de compte protéger, non pas les emplois. Les chauffeurs et les médecins superflus devront trouver autre chose à faire.





MOZART DANS LA MACHINE


À court terme, tout au moins, il est peu probable que l’IA et la robotique éliminent complètement des industries entières. Les postes de travail nécessitant une spécialisation dans une gamme étroite d’activités routinières seront confiés à des automates. Il sera cependant beaucoup plus difficile de remplacer les hommes par des machines dans des tâches moins routinières qui requièrent l’utilisation simultanée d’une large gamme de compétences et qui impliquent de faire face à des scénarios imprévus. Prenons l’exemple du système de santé. Beaucoup de médecins se concentrent presque exclusivement sur le traitement de l’information : ils absorbent des données médicales, les analysent et produisent un diagnostic. Les infirmières, quant à elles, ont aussi besoin de bonnes compétences motrices et émotionnelles afin de faire une injection douloureuse, de remplacer un pansement ou de contenir un patient violent. Aussi aurons-nous probablement une IA-médecin de famille sur nos smartphones des décennies avant d’avoir une infirmière-robot fiable(9). L’industrie des soins – qui s’occupe des malades, des jeunes et des vieillards – restera sans doute longtemps encore un bastion humain. Les gens vivant plus longtemps et ayant moins d’enfants, le soin des personnes âgées sera probablement un des secteurs du marché du travail humain qui connaîtra la croissance la plus rapide.

Outre les soins de santé, la créativité oppose des obstacles particulièrement difficiles à l’automation. Si nous n’avons plus besoin d’êtres humains qui nous vendent de la musique – nous pouvons la charger directement sur iTunes –, les compositeurs, les musiciens, les chanteurs et les DJ restent de chair et de sang. Nous comptons sur leur créativité pour produire de la musique nouvelle, mais aussi choisir dans une gamme de possibles époustouflante.

À la longue, néanmoins, aucun travail n’échappera totalement à l’automation. Les artistes eux-mêmes doivent s’y attendre. Dans le monde moderne, on associe habituellement l’art aux émotions humaines. Nous avons tendance à penser que les artistes canalisent des forces psychologiques intimes, et que la finalité même de l’art est de nous rattacher à nos émotions ou de nous inspirer des sentiments nouveaux. Quand il s’agit d’évaluer l’art, nous avons donc tendance à le juger à son impact émotionnel sur le public. Pourtant, si l’art se définit par des émotions humaines, que pourrait-il advenir le jour où des algorithmes extérieurs seront capables de comprendre et de manipuler les émotions humaines mieux que Shakespeare, Frida Kahlo ou Beyoncé ?

Après tout, les émotions ne sont pas un phénomène mystique, mais le résultat d’un processus biochimique. Dans un avenir pas si lointain, un algorithme d’apprentissage automatique pourrait donc analyser les données biométriques venant de capteurs installés sur votre corps et à l’intérieur, déterminer votre type de personnalité et vos changements d’humeur, puis calculer l’impact émotionnel qu’une chanson – voire une tonalité – est susceptible d’avoir sur vous(10).

De toutes les formes artistiques, la musique est probablement celle qui se prête le mieux à l’analyse Big Data, parce que les inputs et les outputs peuvent être décrits avec une grande précision mathématique. Les inputs sont les configurations mathématiques des ondes sonores, les outputs les configurations électrochimiques des orages neurologiques. En l’espace de quelques décennies, un algorithme passant en revue des millions d’expériences musicales pourrait apprendre à prédire comment des inputs particuliers aboutissent à des outputs particuliers(11).

Imaginons que vous veniez d’avoir une méchante dispute avec votre petit ami. L’algorithme en charge de votre système sonore discernera tout de suite votre agitation émotionnelle intérieure. Se fondant sur ce qu’il sait de vous personnellement et de la psychologie humaine en général, il passera des chansons au diapason de votre humeur et en écho à votre détresse. Ce choix pourrait mal marcher avec d’autres, mais il est parfait pour votre type de personnalité. Après vous avoir aidé à entrer en contact avec les profondeurs de votre tristesse, l’algorithme choisirait la seule chanson au monde qui soit susceptible de vous remonter le moral – peut-être parce que votre subconscient l’associe à un souvenir d’enfance heureux dont vous-même n’avez pas conscience. Aucun DJ humain ne saurait jamais espérer égaler les compétences d’une telle IA.

Peut-être objecterez-vous que, ce faisant, l’IA tuera la sérendipité et nous enfermera dans un cocon musical étriqué tissé par nos dilections et rejets antérieurs. Quid de l’exploration de goûts et de styles musicaux nouveaux ? Pas de problème. Vous pourriez sans mal ajuster l’algorithme pour que 5 % de ses choix soient totalement aléatoires, qu’il vous surprenne par un gamelan indonésien, un opéra de Rossini ou le tout dernier succès de K-pop. Avec le temps, en suivant vos réactions, l’IA pourrait même déterminer le degré idéal d’aléa qui optimisera votre exploration en évitant toute contrariété, par exemple en abaissant le seuil de sérendipité à 3 % ou en le relevant à 8 %.

Autre objection possible : on ne voit pas très bien comment l’algorithme pourrait fixer son but émotionnel. Si vous venez de vous disputer avec votre petit ami, l’algorithme doit-il chercher à vous rendre triste ou joyeux ? Suivra-t-il aveuglément une échelle rigide de « bonnes » ou « mauvaises » émotions ? Peut-être est-il des moments, dans la vie, où il fait bon être triste ? On pourrait, bien entendu, adresser la même question aux musiciens et aux DJ. Avec un algorithme, pourtant, cette énigme admet de nombreuses solutions intéressantes.

Une option consiste à laisser simplement choisir le client. Libre à vous d’évaluer vos émotions à votre guise : l’algorithme suivra vos diktats. Que vous souhaitiez vous complaire dans l’auto-apitoiement ou sauter de joie, l’algorithme suivra servilement vos directives. En fait, il peut apprendre à reconnaître vos désirs sans même que vous en ayez explicitement conscience.

Inversement, si vous n’êtes pas sûr de vous, vous pouvez donner pour instruction à l’algorithme de suivre les recommandations d’un éminent psychologue qui a toute votre confiance. Si votre petit ami finit par vous larguer, l’algorithme peut vous entraîner au fil des cinq stades officiels du chagrin, d’abord en vous aidant à nier ce qui s’est produit en passant Bobby McFerrin, « Don’t Worry, Be Happy », puis en attisant votre courroux avec Alanis Morissette « You Oughta Know », en vous encourageant à négocier avec « Ne me quitte pas » de Jacques Brel et « Come Back and Stay » de Paul Young, en vous laissant tomber dans le puits de la dépression avec Adele, « Someone Like You » et « Hello », pour finalement vous aider à accepter la situation avec « I Will Survive » de Gloria Gaynor.

L’étape suivante est celle où l’algorithme se mettra à bricoler les chansons et les mélodies, à les changer sans cesse légèrement au gré de vos caprices. Peut-être n’aimez-vous pas un passage d’une chanson par ailleurs excellente. L’algorithme le sait parce que votre cœur saute un battement et que vos niveaux d’ocytocine baissent légèrement chaque fois que vous entendez ce passage agaçant. L’algorithme pourrait le réécrire ou effacer les notes incriminées.

À la longue, les algorithmes peuvent apprendre à composer des airs entiers, jouant sur les émotions comme sur le clavier d’un piano. Utilisant vos données biométriques, les algorithmes pourraient même produire des mélodies personnalisées que vous seriez le seul, dans tout l’univers, à apprécier.

On dit souvent que l’art « branche » les gens parce qu’ils s’y reconnaissent. Cela peut se solder par des résultats surprenants, et un peu sinistres, s’il vient l’idée à Facebook de commencer à créer un art personnalisé en se fondant sur tout ce qu’il sait de vous. Votre petit ami vous quitte ? Facebook vous régalera d’une chanson individualisée sur ce salaud plutôt que sur l’inconnu qui a brisé le cœur d’Adele ou d’Alanis Morissette. La chanson vous rappellera même des épisodes de votre relation que personne d’autre au monde ne connaît.

Bien entendu, il est fort possible que l’art personnalisé ne prenne jamais parce que les gens continueront de préférer les succès communs que tout le monde aime. Comment danser ou chanter ensemble sur un air que vous êtes seul à connaître ? Mais les algorithmes pourraient se révéler plus habiles encore à produire des succès planétaires que des raretés personnalisées. Exploitant de massives bases de données biométriques glanées auprès de millions de gens, l’algorithme saurait quels boutons biochimiques presser afin de produire un succès mondial qui ferait swinguer tout le monde comme des fous en boîte. Si l’art consiste réellement à inspirer, ou manipuler, les émotions, peu de musiciens, voire aucun, auront la moindre chance de rivaliser avec un tel algorithme, faute de pouvoir l’égaler dans la compréhension du principal instrument dont ils jouent : le système biochimique.

En résultera-t-il du grand art ? Tout dépend de la définition de l’art. Si la beauté est dans l’oreille de l’auditeur, et que le client a toujours raison, les algorithmes biométriques ont une chance de produire le meilleur art de l’histoire. Si l’art touche à quelque chose de plus profond que les émotions, et vise à exprimer une vérité qui aille au-delà de nos vibrations biochimiques, les algorithmes biométriques ne feront pas de très bons artistes. Mais la plupart des êtres humains non plus. Pour entrer sur le marché de l’art et évincer de nombreux compositeurs et interprètes humains, les algorithmes ne devront pas tout de suite surclasser Tchaïkovski. Ce ne serait déjà pas mal qu’ils surpassent Britney Spears.





NOUVEAUX EMPLOIS ?


La perte de nombreux emplois traditionnels dans tous les domaines, des arts aux services de santé, sera partiellement compensée par la création de nouveaux emplois humains. Les généralistes, qui s’appliquent à diagnostiquer des maladies connues et à administrer des traitements familiers, seront probablement remplacés par des IA-médecins. De ce fait, précisément, on aura plus de fonds pour payer les médecins humains et les assistants de laboratoire qui poursuivent des recherches pionnières et mettent au point des procédures chirurgicales ou des médicaments nouveaux(12).

L’IA pourrait aider à créer de nouveaux emplois humains autrement. Plutôt que de rivaliser avec elle, les hommes devraient se concentrer sur les services qui l’entourent et en tirer le meilleur parti. Par exemple, le remplacement de pilotes humains par des drones a éliminé certains emplois mais en a créé de nouveaux en matière de maintenance, de télécommande, d’analyse des données et de cybersécurité. Les forces armées américaines ont besoin de trente personnes pour faire voler au-dessus de la Syrie un drone sans pilote Predator ou Reaper, tandis que l’analyse de la moisson de renseignements recueillis en occupe au moins quatre-vingts autres. En 2015, l’US Air Force manquait de personnel assez qualifié pour tous ces postes et se trouvait donc confrontée à une crise paradoxale d’effectifs dans le secteur de l’aéronautique sans pilote(13) !

Le marché de l’emploi de 2050 pourrait ainsi se caractériser par une coopération hommes-IA plutôt que par une concurrence. Dans divers domaines, de la police à la banque, des équipes hommes-IA pourraient surpasser à la fois les hommes et les ordinateurs. Les hommes n’ont pas cessé de jouer aux échecs en 1997, après que Deep Blue, le programme d’échecs d’IBM, a battu Garry Kasparov. Grâce aux entraîneurs IA, les maîtres humains des échecs sont devenus meilleurs que jamais et, au moins pour un temps, les équipes hommes-IA, connues sous le nom de « centaures », surpassent aussi bien les hommes que les ordinateurs aux échecs. L’IA pourrait de même aider à former les meilleurs détectives, banquiers et soldats de l’histoire(14).

Mais tous ces nouveaux emplois exigeront probablement de hauts niveaux d’expertise et ne résoudront donc pas les problèmes des travailleurs non qualifiés sans emploi. Créer de nouveaux emplois humains pourrait bien se révéler plus facile que reconvertir des individus pour les occuper. Lors des précédentes vagues d’automatisation, les gens pouvaient sans mal passer d’un travail routinier peu qualifié à l’autre. En 1920, un ouvrier agricole licencié pour cause de mécanisation pouvait trouver un nouvel emploi dans une usine de tracteurs. En 1980, un ouvrier d’usine au chômage pouvait trouver une place de caissier dans un supermarché. Ces reconversions étaient possibles parce que le passage de la ferme à l’usine, et de l’usine au supermarché, n’exigeait que des changements limités.

En 2050, cependant, un caissier ou un ouvrier du textile perdant son emploi au profit d’un robot ne pourra guère se reconvertir en chercheur cancérologue ou opérateur de drones ni intégrer une équipe bancaire hommes-IA. Il n’aura pas les compétences nécessaires. Lors de la Première Guerre mondiale, envoyer des millions de simples conscrits charger les mitrailleuses et mourir par milliers avait du sens. Leurs compétences individuelles importaient peu. Aujourd’hui, malgré la pénurie d’opérateurs de drones et d’analystes de données, l’US Air Force n’est pas disposée à combler les manques par des licenciés de la chaîne de grande distribution Walmart. Qu’une recrue inexpérimentée confonde un mariage afghan avec une conférence au sommet de talibans ne serait pas du meilleur effet.

Malgré l’apparition de nombreux emplois nouveaux, nous pourrions donc assister à l’essor d’une nouvelle classe « inutile » et souffrir à la fois d’un chômage élevé et d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Beaucoup pourraient connaître le sort non pas des cochers du XIXe siècle, reconvertis en taxis, mais des chevaux, qui ont été de plus en plus chassés du marché du travail(15).

De plus, aucun emploi restant n’échappera jamais à la menace d’une automation future, parce que l’apprentissage automatique et la robotique continueront de s’améliorer. À quarante ans, une caissière de Walmart au chômage qui, au prix d’efforts surhumains, réussit à se réinventer en pilote de drones, pourrait bien devoir se réinventer de nouveau dix ans plus tard lorsque le pilotage des drones aura été automatisé. Cette instabilité rendra également plus difficile d’organiser des syndicats ou de défendre les droits des salariés. D’ores et déjà, dans les économies avancées, beaucoup d’emplois nouveaux impliquent des tâches temporaires non protégées, des boulots en free-lance et ponctuels(16). Comment syndiquer une profession qui se développe et disparaît en l’espace d’une décennie ?

De même, les équipes de « centaures », hommes-ordinateurs, se caractériseront probablement par un bras de fer constant entre les deux parties plutôt que de s’installer dans un partenariat à vie. Les équipes composées exclusivement d’êtres humains, comme Sherlock Holmes et le Dr Watson, finissent par former des hiérarchies et des routines qui durent des décennies. En revanche, un détective humain qui fait équipe avec le système informatique Watson d’IBM (devenu célèbre après sa victoire au jeu télévisé américain Jeopardy ! en 2011) s’apercevra que toute routine est une source de perturbation et toute hiérarchie une invitation à la révolution. Le sous-fifre d’hier pourrait bien devenir commissaire demain ; tous les protocoles et manuels devront être réécrits chaque année(17).

Un examen plus attentif du monde des échecs peut nous éclairer sur le cours des choses à long terme. Certes, plusieurs années durant, après la défaite de Kasparov contre Deep Blue, la coopération homme-ordinateur a prospéré. Ces dernières années, cependant, les ordinateurs ont si bien progressé que leurs collaborateurs humains ont perdu de leur valeur et pourraient bien devenir sous peu totalement inutiles.

Le 7 décembre 2017 marque à cet égard un jalon crucial : non pas la victoire d’un ordinateur aux échecs – c’est de l’histoire ancienne –, mais le jour où le programme AlphaZero de Google a vaincu le programme Stockfish 8, l’ordinateur champion du monde des échecs en 2016. Il avait accès à des siècles d’expérience humaine accumulée aux échecs, ainsi qu’à des décennies d’expérience informatique. Il était capable de calculer 70 millions de positions par seconde, contre 80 000 seulement pour AlphaZero, auquel ses créateurs humains n’ont jamais enseigné la moindre stratégie, pas même les ouvertures classiques. AlphaZero utilisait plutôt les tout derniers principes de l’apprentissage automatique, pour s’entraîner aux échecs en jouant contre lui-même. Sur une centaine de parties l’opposant à Stockfish, le novice AlphaZero en a gagné néanmoins vingt-huit contre soixante-douze matchs nuls. AlphaZero n’ayant rien appris d’aucun homme, nombre de ses stratégies et mouvements gagnants ont paru peu conventionnels aux observateurs. On peut les qualifier de créatifs, voire de carrément géniaux.



Devinez combien de temps il a fallu à AlphaZero pour apprendre à jouer aux échecs à partir de rien, à se préparer à affronter Stockfish et à cultiver son génie ? Quatre heures. Vous avez bien lu, quatre heures. Des siècles durant, les échecs sont passés pour un des sommets de l’intelligence humaine. En quatre heures, sans l’aide d’aucun guide humain, AlphaZero est passé de l’ignorance absolue à la maîtrise créative du jeu(18).

AlphaZero n’est pas le seul logiciel imaginatif qui existe. Aujourd’hui, maints programmes surpassent régulièrement les joueurs d’échecs humains en termes de calcul brut mais aussi en « créativité ». Dans les tournois d’échecs entre humains, les juges sont constamment à l’affût des joueurs qui cherchent à tricher en sollicitant secrètement le concours d’ordinateurs. L’une des façons de repérer la triche est de surveiller le degré d’originalité des partenaires. Jouent-ils un mouvement d’une créativité exceptionnelle que les juges soupçonneront souvent que ce n’est peut-être pas un mouvement humain, mais celui d’un ordinateur. Aux échecs, tout au moins, la créativité est déjà la marque des ordinateurs plutôt que des hommes ! Si les échecs sont donc notre canari dans la mine de charbon, nous sommes prévenus : le canari se meurt. Ce qui arrive aujourd’hui aux équipes de joueurs d’échecs humains-IA pourrait bien se reproduire dans la police, la médecine ou la banque(19).

Par voie de conséquence, créer de nouveaux emplois et reformer les gens pour les exercer ne sera pas un effort unique. La révolution de l’IA ne sera pas une ligne de partage des eaux après quoi le marché de l’emploi retrouverait un nouvel équilibre. On assistera plutôt à une cascade de perturbations toujours plus grandes. D’ores et déjà, peu d’employés peuvent espérer faire le même travail toute leur vie(20). En 2050, l’idée d’un « emploi à vie » mais aussi l’idée même d’une « profession à vie » pourraient bien nous paraître antédiluviennes.

Même si nous pouvions constamment inventer de nouveaux emplois et reconvertir la main-d’œuvre, l’homme moyen aurait-il l’endurance émotionnelle nécessaire à une vie de perpétuels bouleversements ? Le changement est toujours stressant, et le monde trépidant du début du XXIe siècle a produit une épidémie mondiale de stress(21). L’instabilité du marché du travail et des carrières personnelles augmentant, les gens sauraient-ils faire face ? Probablement aurions-nous besoin de techniques de réduction de stress bien plus efficaces, des médicaments à la méditation en passant par le neurofeedback, afin d’empêcher l’esprit humain de craquer. Si d’ici 2050 on pourrait voir apparaître une classe « inutile », ce ne serait pas seulement du fait d’une pénurie d’emplois ou d’un manque d’éducation appropriée, mais aussi d’une énergie mentale insuffisante.

De toute évidence, ce n’est là, pour l’essentiel, que spéculation. À l’heure où j’écris, au début de l’année 2018, l’automation a perturbé de nombreuses industries sans pour autant se solder par un chômage massif. En fait, dans de nombreux pays, comme aux États-Unis, le chômage est à un niveau historiquement bas. Nul ne peut savoir avec certitude le genre d’impact que l’apprentissage automatique et l’automation auront sur les différentes professions à l’avenir ; et il est extrêmement difficile d’estimer le calendrier des développements pertinents, d’autant qu’ils dépendent de décisions politiques et de traditions culturelles autant que de percées purement techniques. Ainsi, même après que les véhicules autonomes se seront révélés plus sûrs et moins chers que les conducteurs humains, hommes politiques et consommateurs pourraient bien bloquer le changement des années, voire des décennies.

Toutefois, la complaisance n’est pas de mise. Il est dangereux de supposer qu’on verra toujours apparaître suffisamment d’emplois pour compenser les pertes. Que cela se soit produit au cours des précédentes vagues d’automatisation ne garantit aucunement que cela se produira de nouveau dans les conditions très différentes du XXIe siècle. Les perturbations sociales et politiques potentielles sont si alarmantes que même si la probabilité d’un chômage de masse systémique est faible, il nous faut la prendre très au sérieux.

Au XIXe siècle, la révolution industrielle créa des conditions et problèmes nouveaux auxquels aucun des modèles sociaux, économiques et politiques existants ne pouvait faire face. Le féodalisme, le monarchisme et les religions traditionnelles n’étaient pas adaptés pour gérer les métropoles industrielles, les millions d’ouvriers déracinés ou la nature sans cesse changeante de l’économie moderne. Par voie de conséquence, l’humanité dut développer des modèles entièrement nouveaux : démocraties libérales, dictatures communistes et régimes fascistes. Il a fallu plus d’un siècle de guerres et de révolutions terribles pour expérimenter ces modèles, séparer le bon grain de l’ivraie et mettre en œuvre les meilleures solutions. Le travail des enfants dans les mines de charbon à la Dickens, la Première Guerre mondiale et la grande famine ukrainienne de 1932-1933 ne sont qu’une petite partie des frais que l’humanité a dû acquitter.

Le défi que l’infotech et la biotech lancent à l’humanité du XXIe siècle est sans conteste autrement plus grand que celui des machines à vapeur, des chemins de fer et de l’électricité à l’ère précédente. Compte tenu de l’immense puissance destructrice de notre civilisation, nous ne pouvons plus nous permettre de nouveaux modèles ratés ni de nouvelles guerres mondiales ou révolutions sanglantes. Cette fois, les modèles ratés pourraient se solder par des guerres nucléaires, des monstruosités nées du génie génétique et un effondrement complet de la biosphère. Aussi nous faut-il faire mieux que ce ne fut le cas face à la révolution industrielle.





DE L’EXPLOITATION À L’INSIGNIFIANCE


Les solutions potentielles entrent dans trois grandes catégories : que faire pour empêcher les pertes d’emplois ? que faire pour créer suffisamment de nouveaux emplois ? et que faire si, malgré tous nos efforts, les pertes d’emplois excèdent sensiblement les créations ?

Empêcher totalement les pertes d’emplois est une stratégie peu attrayante et probablement intenable : ce serait renoncer au potentiel positif immense de l’IA et de la robotique. Les pouvoirs publics pourraient néanmoins décider de ralentir délibérément le rythme de l’automation afin d’en amoindrir les chocs et laisser du temps aux réajustements. La technologie n’est jamais déterministe. Qu’une chose puisse se faire ne signifie pas qu’il faille la faire. La réglementation officielle peut bloquer avec succès des technologies nouvelles même si elles sont commercialement viables et économiquement lucratives. Par exemple, depuis plusieurs décennies, nous disposons de la technologie nécessaire pour créer un marché des organes humains, avec des « fermes de corps » dans les pays sous-développés et une demande presque insatiable de riches acheteurs désespérés. Ces fermes pourraient bien valoir des centaines de milliards de dollars. Des réglementations ont cependant empêché le commerce d’organes ; même s’il existe un marché noir, il est bien plus petit et circonscrit qu’on aurait pu le penser(22).

Ralentir le rythme du changement peut nous donner le temps de créer assez d’emplois pour remplacer la plupart des pertes. L’entrepreneuriat économique, on l’a vu, devra s’accompagner d’une révolution de l’éducation et de la psychologie. À supposer que les nouveaux emplois ne soient pas simplement des sinécures bureaucratiques, probablement exigeront-ils de hauts niveaux d’expertise. L’IA continuant de s’améliorer, les employés devront régulièrement apprendre de nouvelles techniques et changer de profession. Les gouvernements devront intervenir, à la fois en finançant un secteur de formation permanente et en mettant en place un filet de sécurité pour les inévitables périodes de transition. Si une ex-pilote de drone de quarante ans met trois ans pour se reconvertir en designer de mondes virtuels, elle aura sans doute besoin de l’aide publique pour entretenir sa famille au cours de cette période. (La Scandinavie est pionnière dans la mise en place de ce genre de système, avec des gouvernements qui ont pour devise « Protéger les travailleurs, pas les emplois ».)

Pourtant, à supposer même que l’aide publique soit suffisante, il est loin d’être évident que des milliards de gens puissent se réinventer plusieurs fois sans perdre leur équilibre mental. Si malgré tous nos efforts un pourcentage significatif de l’humanité était chassé du marché du travail, nous devrions explorer de nouveaux modèles de sociétés, d’économies et de régimes politiques post-travail. La première étape consiste à reconnaître honnêtement que les modèles sociaux, économiques et politiques hérités ne sont pas à la hauteur du défi.

Prenons l’exemple du communisme. Alors que l’automation menace d’ébranler les fondements mêmes du système capitaliste, on pourrait imaginer un retour du communisme. Or, celui-ci n’a pas été conçu pour exploiter ce genre de crise. Le communisme du XXe siècle partait de l’hypothèse que la classe ouvrière était vitale pour l’économie, et les penseurs communistes essayèrent d’enseigner au prolétariat à traduire son immense puissance économique en poids politique. Le projet politique communiste nécessitait une révolution prolétarienne. Quelle pertinence conserveront ces doctrines si les masses perdent leur valeur économique et doivent désormais lutter contre l’insignifiance plutôt que l’exploitation ? Comment lancer une révolution prolétarienne sans classe ouvrière ?

D’aucuns objecteront sans doute que les êtres humains ne seront jamais économiquement insignifiants : s’ils ne peuvent se mesurer à l’IA sur le lieu de travail, on aura toujours besoin de consommateurs. Or, les machines et les ordinateurs pourraient aussi se substituer à eux dans ce rôle. En théorie, on peut imaginer une économie dans laquelle une compagnie minière produit et vend du fer à une entreprise robotique, laquelle produit et vend à son tour des robots à la compagnie minière, qui exploite plus de fer, permettant ainsi de produire davantage de robots et ainsi de suite. Ces sociétés peuvent croître et s’étendre jusqu’aux limites de la galaxie. Elles n’ont besoin que de robots et d’ordinateurs : elles n’ont aucunement besoin d’hommes qui achètent leurs produits.

De fait, ordinateurs et algorithmes commencent déjà à fonctionner comme clients, et plus simplement comme producteurs. À la Bourse, par exemple, les algorithmes deviennent les premiers acheteurs d’obligations, d’actions et de marchandises. De même, dans la publicité, le client le plus important est un algorithme : l’algorithme de recherche de Google. Les pages Web sont conçues en fonction des préférences de cet algorithme plutôt que de celles d’un être humain.

À l’évidence, les algorithmes n’ont pas de conscience. À la différence des consommateurs, ils ne peuvent jouir de leurs achats. Leurs décisions ne naissent pas de sensations ou d’émotions. L’algorithme de recherche de Google ne savoure pas une glace. En revanche, les algorithmes sélectionnent sur la base de calculs internes et de préférences intégrées, et ces dernières façonnent de plus en plus notre monde. L’algorithme de recherche de Google possède un goût très raffiné quand il s’agit de classer les pages Web des vendeurs de crème glacée : ceux qui réussissent le mieux sont ceux que l’algorithme de Google classe en premier, pas ceux qui offrent le produit le plus délectable.

Je le sais d’expérience. Quand je publie un livre, les éditeurs me demandent quelques mots qu’ils utilisent pour la publicité en ligne. Mais ils ont un expert, qui adapte ce que j’écris au goût de l’algorithme de Google. L’expert parcourt mon texte, et dit : « Pas ce mot-ci, plutôt celui-là. Nous retiendrons mieux l’attention de l’algorithme de Google. » Si nous captons l’œil de celui-ci, les humains suivront.

Si les hommes ne sont pas plus nécessaires comme producteurs que comme consommateurs, qu’est-ce qui garantira leur survie physique et leur bien-être psychologique ? N’attendons pas que la crise éclate dans toute sa vigueur pour rechercher des réponses. Il sera trop tard. Pour faire face aux disruptions technologiques et économiques sans précédent du XXIe siècle, il nous faut mettre au point dès que possible de nouveaux modèles économiques et sociaux. Leur principe directeur doit être de protéger les hommes plutôt que les emplois. Nombre de ceux-ci sont des corvées peu inspirantes, qui ne méritent pas d’être sauvegardées. Personne ne rêve d’être caissier toute sa vie. Nous devrions nous focaliser sur les besoins fondamentaux des gens et protéger leur statut social et leur amour-propre.

Un nouveau modèle qui retient de plus en plus l’attention est celui du revenu de base ou revenu universel. Il s’agit de taxer les milliardaires et les sociétés qui contrôlent algorithmes et robots, et de se servir de cet argent pour distribuer à chacun une généreuse allocation lui permettant de couvrir ses besoins fondamentaux. Cela prémunira les pauvres contre la perte d’emploi et les perturbations économiques tout en protégeant les riches de la colère populiste(23).

Une idée apparentée serait d’élargir la gamme des activités humaines considérées comme des « emplois ». Des milliards de parents s’occupent de leurs enfants, les voisins veillent les uns sur les autres, les citoyens organisent des communautés, sans qu’à aucune de ces activités ne soit reconnue la qualité d’emploi. Peut-être devons-nous changer d’optique et considérer que s’occuper d’un enfant est sans doute la tâche la plus importante et exigeante du monde. Dès lors, il n’y aura pas de pénurie de travail quand bien même les ordinateurs et les robots remplaceraient tous les chauffeurs, les banquiers et les avocats. Toute la question est bien entendu de savoir qui évaluerait et financerait ces nouveaux emplois homologués. Les bébés de six mois ne verseront naturellement pas de salaire à leur maman, et l’État devra probablement le prendre en charge. Et si nous voulons que ces salaires couvrent en totalité les besoins fondamentaux de la famille, il en résultera finalement un système qui n’est pas très différent du revenu universel.

Inversement, les pouvoirs publics pourraient financer non pas un revenu de base, mais des services universels de base. Au lieu de distribuer l’argent aux individus, qui font ensuite leurs achats à leur guise, ils pourraient financer la gratuité de l’enseignement, des soins médicaux, des transports, etc. Telle est, de fait, la vision utopique du communisme. Si le projet communiste de révolution prolétarienne pourrait bien être périmé, peut-être devrions-nous chercher à atteindre le but communiste par d’autres moyens ?

Qu’il vaille mieux assurer aux gens un revenu de base universel (le paradis capitaliste) ou des services de base universels (paradis communiste) prête à discussion. Les deux options ont leurs avantages et leurs inconvénients. Mais qu’importe le paradis choisi, le vrai problème est de définir ce que signifient « universel » et « de base ».





QU’EST-CE QUI EST UNIVERSEL ?


Quand les gens parlent de soutien de base et universel – sous la forme d’un revenu ou de services –, ils entendent généralement un soutien de base national. Jusqu’ici, toutes les initiatives en matière de revenu universel sont restées strictement nationales ou municipales. En janvier 2017, la Finlande a engagé une expérience sur deux ans, offrant à 2 000 chômeurs une somme de 560 euros par mois, qu’ils trouvent du travail ou non. De semblables expériences sont engagées dans la province canadienne de l’Ontario, à Livourne en Italie ainsi que dans plusieurs villes hollandaises(24). (En 2016, la Suisse organisa un référendum sur l’institution d’un revenu de base national, mais les électeurs rejetèrent l’idée(25).)

Le problème de ces dispositifs nationaux et municipaux est cependant que les principales victimes de l’automation ne vivent sans doute pas en Finlande, dans l’Ontario, à Livourne ou à Amsterdam. La mondialisation a rendu la population d’un pays totalement dépendante des marchés d’autres pays, mais l’automation pourrait bien démailler de larges pans de ce réseau du commerce mondial, avec des conséquences désastreuses pour les maillons les plus faibles. Au XXe siècle, les pays en voie de développement manquant de ressources naturelles ont surtout accompli des progrès économiques en vendant le travail bon marché de leurs ouvriers non qualifiés. Aujourd’hui, des millions de Bangladeshis gagnent leur vie en produisant des chemises vendues aux consommateurs des États-Unis, tandis que les habitants de Bangalore travaillent dans des centres d’appel traitant les doléances de la clientèle américaine(26).

Avec l’essor de l’IA, des robots et des imprimantes 3D, le personnel non qualifié et bon marché devrait perdre beaucoup de son importance. Plutôt que de fabriquer une chemise à Dhaka puis de l’expédier aux États-Unis, vous pourriez acheter en ligne sur Amazon le code de la chemise et l’imprimer à New York. Les boutiques Zara et Prada de la Cinquième Avenue pourraient bien être remplacées par des centres d’impression 3D à Brooklyn ; certaines personnes pourraient même disposer d’une imprimante à domicile. De même, au lieu d’appeler un service clients à Bangalore pour se plaindre de votre imprimante, vous pourriez discuter avec une IA représentative du Cloud de Google (dont l’accent et le ton de la voix sont adaptés à vos références). Les ouvriers et opérateurs des centres d’appel qui se retrouveront au chômage à Dhaka ou à Bangalore n’ont pas l’éducation nécessaire pour passer à la conception de chemises élégantes ou écrire des codes informatiques : comment survivront-ils ?

Si l’IA et les imprimantes 3D prennent effectivement la relève des Bangladeshis et des Bangaloriens, les revenus affluant jusque-là vers l’Asie du Sud empliront désormais les coffres d’une poignée de géants de la tech en Californie. Au lieu d’une croissance économique améliorant les conditions à travers le monde, nous pourrions voir la création d’une immense richesse nouvelle dans les centres hi-tech tels que la Silicon Valley, et l’effondrement de nombreux pays en voie de développement.

Bien entendu, certaines économies émergentes – dont l’Inde et le Bangladesh – pourraient avancer assez vite pour rejoindre l’équipe gagnante. Si on leur en donne le temps, les enfants et petits-enfants des ouvriers du textile ou des opérateurs de centre d’appel pourraient bien devenir les ingénieurs et entrepreneurs fabriquant et possédant ordinateurs et imprimantes 3D. Mais du temps pour cette transition, il en reste peu. Par le passé, la main-d’œuvre non qualifiée et bon marché était une passerelle sûre enjambant la fracture économique mondiale ; même si un pays avançait lentement, il pouvait espérer finalement trouver la sécurité. Prendre les bonnes mesures importait davantage que faire des progrès rapides. Or, le pont est aujourd’hui branlant et pourrait bientôt s’écrouler. Ceux qui l’ont déjà franchi – s’élevant de la main-d’œuvre bon marché aux industries hautement qualifiées – s’en sortiront probablement. Les retardataires pourraient bien se retrouver embourbés du mauvais côté du fossé, sans moyen de le traverser. Que faire quand personne n’a besoin de vos travailleurs non qualifiés et bon marché, et que vous manquez de ressources pour construire un bon système éducatif et leur apprendre de nouvelles compétences(27) ?

Quel sera donc le sort des traînards ? Les électeurs américains pourraient bien accepter que les taxes payées par Amazon et Google sur leurs affaires aux États-Unis servent à financer des allocations ou des services gratuits au profit des mineurs sans emploi de Pennsylvanie et des chauffeurs de taxi au chômage de New York. Accepteraient-ils aussi que ces impôts servent à aider les chômeurs des « pays de merde », comme a dit le président Trump(28) ? Si vous le croyez, autant imaginer que le Père Noël ou le Lapin de Pâques résoudront le problème.





QU’EST-CE QUI EST DE BASE ?


Le soutien universel de base est censé répondre aux besoins humains fondamentaux, mais il n’en existe pas de définition acceptée. D’un point de vue purement biologique, un Sapiens a besoin de 1 500 à 2 500 calories par jour pour survivre. Tout surplus est du luxe. Au-delà de cette ligne de pauvreté biologique, cependant, toutes les cultures de l’histoire ont défini d’autres besoins « fondamentaux ». Dans l’Europe médiévale, l’accès aux offices religieux était jugé plus important que la nourriture parce que l’Église prenait soin de votre âme éternelle plutôt que de votre corps éphémère. En Europe, de nos jours, une éducation et des services de santé corrects passent pour des besoins humains fondamentaux ; d’aucuns soutiennent même que l’accès à Internet est désormais essentiel à tous : homme, femme et enfant. Si, en 2050, le Gouvernement du Monde-Uni accepte de taxer Google, Amazon, Baidu et Tencent pour assurer un soutien de base à chaque être humain sur terre, à Dhaka aussi bien qu’à Detroit, comment définira-t-il ce qui est « de base » ?

Par exemple, en quoi consiste l’éducation de base ? Juste la lecture et l’écriture ou également la composition d’un code informatique et le violon ? Six ans d’école élémentaire ou tout, jusqu’au doctorat ? Et qu’en est-il des soins de santé ? Si, d’ici 2050, des avancées médicales permettent de ralentir le vieillissement et de prolonger sensiblement la durée de vie, les nouveaux traitements seront-ils à la disposition des 10 milliards d’êtres humains que comptera la planète, ou d’une poignée de milliardaires seulement ? Si la biotechnologie permet aux parents de mettre à niveau leurs enfants, y verra-t-on un besoin humain fondamental ou l’humanité sera-t-elle divisée en deux castes biologiq