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Red Queen

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Dans le royaume de Norta, la couleur de votre sang décide du cours de votre existence. Sous l’égide de la famille royale, les Argents, doués de pouvoirs hors du commun, règnent sur les Rouges, simples mortels, qui servent d’esclaves ou de chair à canon.

Mare Barrow, une Rouge de dix-sept ans, tente de survivre dans une société qui la traite comme une moins que rien. Quand elle révèle sans le vouloir des pouvoirs extraordinaires et insoupçonnés, sa vie change du tout au tout. Enfermée dans le palais royal d’Archeon et promise à un prince argent, elle va devoir apprendre à déjouer les intrigues de la cour, à maîtriser un don qui la dépasse, et à reconnaître ses ennemis, pour faire valoir l’indépendance de son peuple.


Catégories:
Année:
2016
Editeur::
Le Masque
Langue:
french
Pages:
448
ISBN 13:
9782702440490
Fichier:
EPUB, 460 KB
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Red Queen

言語:
english
ファイル:
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Red Queen

年:
2015
言語:
english
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Titre de l’édition originale :



Red Queen



Publiée par HarperTeen,

un département de HarperCollins Publishers.

ISBN : 978-2-7024-4049-0





© 2015 by Victoria Aveyard

© 2015, éditions du Masque, un département des éditions Jean-Claude Lattès,

pour la traduction française.

Illustration de couverture : © Michael Frost

Conception graphique : Evelaine Guilbert





www.msk-la-collection.com





À maman, papa et Morgan,

qui voulaient connaître la suite,

même quand ce n’était pas mon cas.





1.

Je déteste le Premier Vendredi. La foule se presse toujours au village et en ce moment, avec la chaleur estivale, nous n’avons pas besoin de ça. Pour moi qui parviens à rester à l’ombre, ce n’est pas si terrible, mais la puanteur des corps dégoulinants de sueur qui se sont affairés toute la matinée pourrait faire tourner du lait. L’air miroite sous l’effet des températures extrêmes et de l’humidité. Les flaques d’eau consécutives à l’orage d’hier sont brûlantes. Des rubans multicolores d’essence et d’huile s’y enroulent.

L’animation du marché est en train de retomber : tous les marchands ferment boutique pour la journée. Ils sont distraits, inattentifs, et je n’ai aucun mal à piquer ce que je veux dans leur stock. Une fois que j’ai terminé mon petit tour, mes poches sont remplies de trésors et j’ai même une pomme pour le trajet. Pas mal pour quelques minutes de travail seulement. Je profite du mouvement de foule pour me laisser porter. Mes mains se mettent en chasse, le geste est toujours léger, rapide. Quelques billets trouvés dans la poche d’un homme, un bracelet pris au poignet d’une femme. Rien de trop gros. Les villageois sont si occupés à se traîner dans la même direction qu’ils ne remarquent pas la présence d’une voleuse parmi eux.

Les grands bâtiments sur pilotis auxquels le village doit son nom – Pilotis donc, très original – se dressent tout autour de nous, à trois mètres au-dessus du sol boueux. Au printemps, la rive la plus basse est sous l’eau ; pas en août, le mois de l’année où les village; ois sont menacés par la déshydratation et l’insolation. Presque tout le monde attend avec impatience le Premier Vendredi : le travail et l’école terminent plus tôt. Mais pas moi. Non, j’aimerais cent fois mieux être en cours et ne rien apprendre dans une classe pleine d’enfants.

De toute façon, l’instruction, c’est bientôt fini pour moi. Mon dix-huitième anniversaire approche et, avec lui, la conscription. Je ne suis pas en apprentissage et je n’ai pas de boulot, autrement dit je serai envoyée à la guerre avec tous les autres « fainéants ». Pas étonnant qu’il n’y ait aucun poste à pourvoir : tous, hommes, femmes, et même enfants, font ce qu’ils peuvent pour éviter l’armée.

Mes trois frères sont partis à la guerre chacun à leur tour, l’année de leurs dix-huit ans, envoyés se battre dans la Région des Lacs. Shade est le seul à savoir écrire quelque chose de lisible, et il m’envoie une lettre dès qu’il a le temps. Je n’ai pas eu de nouvelles de mes autres frères, Bree et Tramy, depuis plus d’un an. Enfin, comme on dit, pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Certaines familles restent des années sans recevoir le moindre signe de vie de leur progéniture et découvrent, un beau matin, leur fils ou leur fille sur leur seuil, en permission ou, pour les plus vernis, réformés. Le plus souvent, malheureusement, les parents reçoivent un courrier sur un papier bien épais, frappé du sceau royal – une couronne –, les remerciant en termes brefs d’avoir offert la vie de leur enfant. Parfois, il s’accompagne d’une poignée de boutons prélevés sur l’uniforme en loques de ce dernier.

J’avais treize ans quand Bree est parti. Il m’a embrassée sur la joue et m’a donné une paire de boucles d’oreilles à partager avec notre petite sœur Gisa. Des perles en verre, d’un rose brumeux qui rappelait le coucher de soleil. Nous nous sommes percé les oreilles nous-mêmes ce soir-là. Tramy et Shade ont perpétué cette tradition au moment de suivre ses traces. Aujourd’hui, Gisa et moi portons, chacune à une oreille, trois minuscules pierres qui nous rappellent que nos frères se battent quelque part. Je n’arrivais pas à croire à la réalité de leur départ jusqu’au jour où un légionnaire en armure brillante s’est présenté pour les emmener, l’un après l’autre. Et cet automne, il viendra pour moi. J’ai déjà commencé à économiser – et voler – pour offrir à Gisa des boucles d’oreilles le moment venu.

« N’y pense pas. » Voilà ce que maman me répète sans arrêt. Ne pas penser à l’armée, ni à mes frères, ni à rien. Merci pour le conseil, maman.

À l’intersection au bas de la rue, la foule se densifie ; d’autres villageois se joignent à la procession. Une bande de mômes, de petits voleurs en herbe, se jettent dans la mêlée. Leurs doigts intrusifs sont collants. Ils sont trop jeunes pour être doués, et les policiers ne tardent pas à intervenir.

Je sens une minuscule pression à la taille et, d’instinct, je me retourne. J’empoigne la main assez insensée pour me faire les poches et la serre de toutes mes forces pour que le filou ne puisse pas s’enfuir. Je me retrouve nez à nez non pas avec un gamin maigrichon mais avec un sourire moqueur.

Kilorn Warren. Apprenti pêcheur, orphelin de guerre et sans doute mon seul véritable ami. Nous nous battions constamment quand nous étions enfants. Maintenant que nous avons grandi – et qu’il mesure une tête de plus que moi –, j’évite de le provoquer. Il se révèle toujours utile, notamment pour atteindre les étagères les plus hautes.

— Tu es de plus en plus rapide, ricane-t-il en se libérant.

— Ou toi, de plus en plus lent.

Il lève les yeux au ciel avant de me piquer ma pomme.

— On attend Gisa ? demande-t-il après avoir mordu dedans.

— Elle a une dispense pour aujourd’hui. Elle travaille.

— Alors on y va, dans ce cas. Aucune envie de rater le spectacle.

— Quelle tragédie ce serait…

— Tss-tss, Mare, me taquine-t-il en agitant un index. C’est censé être un divertissement.

— Tu veux dire un avertissement, abruti.

Il s’éloigne déjà à grandes enjambées, me forçant presque à courir pour rester à sa hauteur. Il a une démarche ondulante, déséquilibrée. Ce serait, à l’entendre, parce qu’il a le pied marin. Il n’est jamais parti en haute mer pourtant. Enfin, bien sûr, les longues heures sur le bateau de pêche de son maître – même s’ils limitent leurs sorties au fleuve – ont forcément des conséquences.

Comme mon père, celui de Kilorn a été envoyé au combat. En revanche, alors que le mien est rentré avec une jambe et un poumon en moins, M. Warren est revenu dans une boîte à chaussures. La mère de Kilorn s’est enfuie juste après, laissant son jeune fils se débrouiller tout seul. Il a bien failli mourir de faim, ce qui ne l’a pas empêché de continuer à me provoquer. Je l’ai nourri, pour ne pas avoir à me trimballer avec un sac d’os, et aujourd’hui, dix ans plus tard, il est toujours là. Il a la chance, au moins, d’avoir trouvé un apprentissage, ce qui lui évitera la guerre.

Nous atteignons le pied de la colline où la foule, plus dense, pousse de toutes parts. La présence au Premier Vendredi est obligatoire, à moins d’être, à l’instar de ma sœur, un « travailleur indispensable ». À croire que broder la soie relève du nécessaire… Mais les Argents raffolent du luxe, n’est-ce pas ? Même les policiers, certains d’entre eux en tout cas, pourraient se laisser soudoyés avec des pièces qu’elle a réalisées. Enfin, je ne suis évidemment pas au courant de ce genre de trafics…

Les ombres autour de nous s’épaississent à mesure que nous gravissons les marches de pierre, vers le sommet de la côte. Kilorn, qui les monte deux par deux, manque de me semer. Il s’arrête pour m’attendre d’un air moqueur. Ses yeux vert bouteille dansent.

— J’oublie parfois que tu as des jambes d’enfant.

— Mieux vaut les jambes que le cerveau !

Je lui donne une petite tape sur la joue au moment de le dépasser. Son rire me poursuit dans l’escalier.

— Tu es de plus mauvais poil que d’habitude.

— Je déteste ce truc.

— Je sais, murmure-t-il, sérieux pour une fois.

Nous débouchons alors dans l’arène, écrasée par le soleil au zénith. Érigée dix ans plus tôt, elle est de loin la construction la plus importante de Pilotis. Elle est bien sûr minuscule en comparaison de celles, colossales, que l’on trouve dans les villes, mais ses arches d’acier et ses centaines de mètres de béton suffisent à couper le souffle d’une fille qui a grandi à la campagne.

Les policiers sont partout, leurs uniformes noir et argent se détachent dans la masse. C’est le Premier Vendredi, et ils sont impatients d’assister aux festivités. Ils sont armés – fusils ou pistolets –, alors qu’ils n’en auront pas l’usage. Ainsi que le veut la tradition, les policiers sont des Argents, et les Argents n’ont rien à craindre de nous, les Rouges. Tout le monde le sait. Nous ne sommes pas leurs égaux, même si rien ne nous différencie en apparence. Le seul signe distinctif, extérieur en tout cas, est que les Argents se tiennent bien droit, tandis que nous avons le dos courbé par le travail, l’absence d’espoir et la déception inévitable face au sort qui nous attend.

À l’intérieur de l’arène, il fait aussi chaud que dehors. Kilorn, toujours sur le qui-vive, m’entraîne à l’ombre. Pas de sièges pour nous, de simples bancs en béton. Les quelques nobles argents, eux, jouissent de loges confortables et fraîches. Ils y ont à boire, à manger, de la glace même au cœur de l’été, des fauteuils rembourrés, l’éclairage électrique et autres commodités auxquelles je n’aurai jamais accès. Les Argents ne mesurent évidemment pas leur chance, se plaignant des conditions « misérables ». Je leur en donnerais, moi, des conditions misérables ! Nous devons nous contenter de bancs durs et d’écrans vidéo si éblouissants, et au volume poussé si fort, que leurs images font mal au crâne.

— Je te parie une journée de salaire que c’est encore une main-de-fer qui va gagner, lance Kilorn avant de jeter le trognon de sa pomme dans le sable de l’arène.

— Je ne parie pas.

Beaucoup de Rouges jouent leurs gains sur ces combats dans l’espoir de récolter de quoi les aider à aller au bout d’une nouvelle semaine. Pas moi. Pas même avec Kilorn. C’est plus facile de voler la bourse d’un bookmaker que d’essayer de remporter un pari.

— Tu ne devrais pas gaspiller ton argent, Kilorn.

— Je ne le gaspille pas si je gagne. Ça finit toujours par une main-de-fer collant une raclée à son adversaire.

Les mains-de-fer remportent en effet plus de la moitié des combats : leurs talents, et leur adresse en particulier, les rendent plus efficaces dans l’arène que la plupart des Argents. Ils sont plus que jamais dans leur élément, usant de leur force surhumaine pour secouer leurs opposants comme de vulgaires poupées de chiffon.

— Et l’autre combattant ?

Je pense à toute la panoplie d’Argents qui pourraient apparaître. Télépathes, fulgurants, nymphus, mains-vertes, peau-de-roche, tous aussi terrifiants les uns que les autres.

— Je ne sais pas trop. Un truc cool, j’espère. Je ne serais pas contre l’idée de m’amuser un peu.

Kilorn et moi ne partageons pas vraiment le même point de vue sur ce que j’appelle les « exhibitions des Argents ». Pour moi, regarder deux athlètes s’étriper n’a rien de plaisant. Kilorn adore ça. « Laissons-les s’entretuer, dit-il, ils ne sont pas des nôtres. »

Il ne comprend pas la véritable signification de cet étalage. Ça n’a rien d’un divertissement abrutissant conçu pour offrir aux Rouges un peu de répit après des journées de travail harassant. Il s’agit d’un message froid, calculé. Seuls les Argents peuvent descendre dans l’arène car seuls les Argents peuvent survivre dans l’arène. Ils se battent pour faire la démonstration de leur force et de leur pouvoir. Vous n’êtes pas de taille à nous affronter. Nous sommes meilleurs que vous. Nous sommes des dieux. Voilà ce que clame chacun des coups surhumains qu’ils décochent.

Et ils ont parfaitement raison. Le mois dernier, j’ai assisté à un combat entre un télépathe et un fulgurant. Le fulgurant avait beau se déplacer à une vitesse époustouflante, invisible à l’œil nu, le télépathe l’a stoppé net. Il lui a suffi du pouvoir de son esprit pour soulever l’autre combattant de terre. Le fulgurant s’est mis à étouffer ; je pense que le télépathe l’étranglait à distance. Quand le visage du fulgurant a viré au bleu, ils ont annoncé la fin du combat. Kilorn a poussé un cri de joie : il avait parié sur le vainqueur.

— Mesdames et messieurs, Argents et Rouges, bienvenue au Premier Vendredi, pour les Exploits du mois d’août !

La voix du présentateur résonne dans l’arène, amplifiée par les murs. Son ton monocorde respire l’ennui, et je le comprends.

À une époque, ces Exploits ne s’apparentaient pas à des duels mais à des exécutions en bonne et due forme. Des condamnés, prisonniers et ennemis de l’État, étaient emmenés à Archeon, la capitale, et tués devant une foule d’Argents. Je suppose que ces derniers se sont tellement amusés que les duels ont alors commencé pour assurer le divertissement des nobles. Ça a marqué le début des Exploits, qui se sont propagés aux autres villes, dans d’autres arènes, devant d’autres publics. Les Rouges ont fini par être acceptés dans les gradins, cantonnés aux places les moins chères. Il n’a pas fallu longtemps pour que les Argents construisent des arènes partout, même dans des villages de la taille de Pilotis. Et la présence à ces manifestations, autrefois assimilée à un privilège, est devenue obligatoire. Mon frère Shade prétend que, grâce à ces arènes, les villes ont vu baisser la criminalité et la dissidence rouges. Même les rares actes de rébellion ont disparu. Du coup, les Argents n’ont plus besoin de recourir aux exécutions, aux légions, ou même à la police pour maintenir la paix : deux combattants réussissent tout aussi bien à nous effrayer.

Aujourd’hui, les deux adversaires en question semblent à la hauteur de la tâche. Le premier à s’avancer sur le sable blanc répond au nom de Cantos Carros, un Argent de la baie de la Rade à l’est. Nul besoin de préciser qu’il s’agit d’une main-de-fer. L’écran vidéo diffuse une image plus que parlante du combattant : bras de la taille d’un tronc d’arbre, aux muscles et veines saillants. Il sourit et je remarque que les rares dents qu’il lui reste sont cassées.

À côté de moi, Kilorn pousse un cri et les autres villageois se déchaînent avec lui. Un policier lance une miche de pain aux plus bruyants pour leur peine. À ma gauche, un autre tend un morceau de papier jaune vif à un enfant qui hurle. Un « bon élec », autrement dit une ration supplémentaire d’électricité. Tous ces gestes sont là pour nous inciter à applaudir, crier, regarder, alors même que nous n’en avons aucune envie.

— Continuez comme ça ! Qu’ils vous entendent ! nous encourage le présentateur d’une voix traînante, à laquelle il insuffle autant d’enthousiasme que possible. Et voici son adversaire, tout droit venu de la capitale, Samson Merandus.

Sans doute le fils cadet d’un fils cadet qui cherche à se faire un nom dans l’arène. Pâle, il paraît chétif à côté du tas de muscles auquel on peine à trouver forme humaine, mais son armure d’acier bleu brille de mille feux. Il devrait avoir peur, pourtant il affiche un calme déconcertant.

Son nom de famille me dit quelque chose, ce qui n’a rien d’étonnant. Beaucoup d’Argents appartiennent à des familles célèbres, appelées Maisons, qui comptent des dizaines de branches. La famille gouvernante de notre région, la Vallée principale, appartient à la Maison Welle – je n’ai jamais vu le gouverneur Welle de ma vie. Il ne vient dans le coin qu’une ou deux fois par an, et il ne s’abaisse pas à mettre le pied dans un village rouge. J’ai aperçu son bateau sur le fleuve, une fois, sorte de yacht avec des drapeaux verts et dorés. C’est une main-verte et, sur son passage, les arbres de la rive se sont mis à fleurir, alors que des fleurs jaillissaient de terre. J’avais trouvé ça magnifique, jusqu’à ce qu’un garçon plus âgé jette des pierres en direction du bateau. Elles ont atterri dans l’eau sans causer le moindre dégât. Ça n’a pas empêché les policiers de le mettre au pilori.

— La main-de-fer va forcément gagner, déclaré-je.

Kilorn fixe le gringalet qui affrontera Cantos Carros à travers ses paupières plissées.

— Qu’est-ce que tu en sais ? me demande-t-il. Quel est le pouvoir de Samson ?

— Quelle importance ? Il va perdre ! le nargué-je avant de me tourner vers la piste.

Les habituels signaux retentissent dans l’arène. Beaucoup se lèvent pour mieux distinguer le spectacle ; je reste assise en guise de protestation silencieuse. J’ai beau afficher un air calme, la colère bout dans mes veines. La colère et la jalousie. « Nous sommes des dieux » résonne dans ma tête.

— Combattants, prenez position.

Ils s’exécutent, plantant leurs pieds dans le sable, chacun à une extrémité de l’arène. Les armes à feu ne sont pas autorisées dans ces combats, et Cantos tire un petit glaive large. Je doute qu’il s’en serve. Samson, lui, ne dégaine aucune arme. Un tic nerveux agite ses mains plaquées le long de ses flancs.

Un bourdonnement électrique parcourt le public. Je hais ça. Le bruit vibre jusque dans mes dents, mes os, pulsant si fort que j’ai l’impression que quelque chose risque de se briser. Un carillon aigu l’interrompt brutalement. Le combat commence. Je libère mon souffle.

Le bain de sang est quasi instantané. Cantos fonce tête baissée tel un taureau, projetant du sable dans sa course. Samson évite le coup d’épaule, mais la main-de-fer est rapide. Cantos empoigne la jambe de son opposant et le jette à l’autre bout de l’arène comme s’il n’était fait que de plumes. Les cris d’acclamation du public couvrent le rugissement de douleur de Samson au moment où il percute le mur de ciment. La souffrance se lit sur son visage. Il n’a même pas le temps de penser à se relever, Cantos est déjà près de lui et le soulève vers le ciel. Samson atterrit dans le sable en tas inerte – à croire que tous ses os sont brisés. Il réussit cependant à se relever.

— C’est un punching-ball ou quoi ? s’esclaffe Kilorn. Ne l’épargne pas, Cantos !

Kilorn se fiche d’obtenir une miche de pain ou quelques minutes d’électricité. Ce n’est pas pour cette raison qu’il manifeste sa joie aussi ouvertement. Il rêve de voir du sang, du sang de cette fameuse couleur argentée, couler sur le sable. Peu lui importe que ce soit le symbole de tout ce que nous ne sommes pas, de tout ce que nous désirons. Il lui suffit de le voir pour que le leurre fonctionne, pour qu’il s’imagine qu’ils sont véritablement humains, qu’ils peuvent être blessés et vaincus. Je ne suis pas dupe, moi. Leur sang est une menace, une mise en garde et une promesse. Nous ne sommes pas pareils et nous ne le serons jamais.

Ses attentes ne sont pas déçues. Même depuis les loges on peut apercevoir le liquide métallique et irisé qui goutte de la bouche de Samson et qui réfléchit le soleil d’été telle une flaque d’eau. Le filet argenté dévale le long de son cou et disparaît dans son armure.

Voilà la véritable différence entre les Argents et les Rouges : la couleur de notre sang. Pour une raison inexplicable, cette simple distinction les rend plus forts et plus intelligents, meilleurs que nous.

Samson crache, et une gerbe de liquide argenté gicle dans le sable. À dix mètres de lui, Cantos affermit sa prise sur son glaive, prêt à en finir.

— Pauvre idiot, marmonné-je.

Kilorn avait apparemment raison. Ce type n’était qu’un punching-ball…

Cantos s’élance de toutes ses forces dans le sable, l’épée brandie, les yeux en feu. Soudain, il se fige en pleine course, son armure cliquetant sous l’effet de l’arrêt brutal. Le guerrier en sang darde sur lui, depuis le centre de l’arène, un regard qui pourrait réduire des os en poussière.

Samson claque des doigts, et Cantos se remet en mouvement, suivant la cadence des claquements. Il a la bouche ouverte, comme devenu idiot soudain. Son cerveau ne semble plus lui répondre.

Je n’en reviens pas.

Un silence de mort plane sur l’arène tandis que nous assistons à la scène sans comprendre. Même Kilorn a perdu sa langue.

— Un chuchoteur, soufflé-je.

Je n’en ai jamais vu dans l’arène, et je doute d’être une exception. Les chuchoteurs sont rares, dangereux et puissants, même parmi les Argents, même dans la capitale. Les rumeurs à leur sujet varient mais on peut les résumer à un fait aussi simple que glaçant : ils peuvent entrer dans votre tête, lire vos pensées et prendre le contrôle de votre esprit. C’est exactement ce que Samson est en train de faire. Il s’est frayé un chemin, en chuchotant, à travers l’armure et les muscles de Cantos, et il s’est introduit dans son cerveau privé de défenses.

Cantos lève son épée, les mains tremblantes. Il tente de s’opposer au pouvoir de Samson, toutefois sa robustesse ne sert à rien face à l’ennemi qui détient le pouvoir sur son esprit.

Un nouveau mouvement de Samson et du sang argenté éclabousse le sable : Cantos transperce, de sa lame, son armure puis son propre ventre. Malgré la distance, j’entends le bruit écœurant du métal entamant la chair. Alors que Cantos se vide de son sang, la foule retient son souffle. Nous n’en avons jamais vu autant couler ici.

Les néons bleus s’allument, baignant la piste d’une lueur fantomatique qui signale la fin du match. Des guérisseurs argents se précipitent sur le sable, au secours de Cantos. Les Argents ne sont pas censés mourir ici. On attend d’eux qu’ils combattent avec courage, qu’ils fassent étalage de leurs talents, qu’ils offrent un spectacle distrayant. Pas qu’ils meurent. Après tout, ce ne sont pas des Rouges.

Je n’ai jamais vu les policiers se déplacer aussi vite. Ils comptent quelques fulgurants parmi leurs rangs, dont les contours se brouillent tandis qu’ils nous poussent vers la sortie. Ils ne veulent pas que nous soyons encore là si Cantos meurt dans le sable. Pendant ce temps, Samson quitte l’arène en véritable titan. Lorsque son regard tombe sur le corps inerte de Cantos, je m’attends à y percevoir une lueur de remords. Son visage reste pourtant un masque froid, dénué de toute émotion. Ce duel ne signifiait rien pour lui. Nous ne signifions rien pour lui.

En cours, nous étudions le monde qui a précédé le nôtre, un monde où des anges et des dieux vivaient dans le ciel, régissant la Terre avec bienveillance et amour. Certains prétendent qu’il s’agit de pures fables. Je n’en crois rien.

Les dieux nous gouvernent toujours. Ils sont simplement descendus des étoiles. Et l’heure n’est plus à la bienveillance.





2.

Notre maison est petite, même à l’échelle de Pilotis, mais au moins on y jouit d’une belle vue. Avant d’être blessé, lors de l’une de ses permissions, mon père l’a construite en hauteur, de sorte que l’on puisse voir l’autre rive du fleuve. Même à travers la brume estivale, on distingue les vastes zones qui accueillaient autrefois des forêts aujourd’hui oubliées. On dirait que la terre est malade. Au nord et à l’ouest, en revanche, les collines intactes ont un effet apaisant. Il y a tellement plus au-delà… Au-delà d’ici, au-delà des Argents et de tout ce que je connais.

Je gravis l’échelle menant à la plate-forme qui fait le tour de la construction. Le bois est usé par nos innombrables passages. À cette hauteur, je peux apercevoir quelques bateaux qui remontent le fleuve. Leurs pavillons colorés battent fièrement au vent. Des Argents. Eux seuls sont assez riches pour pouvoir s’offrir des moyens de transport privés. Alors qu’ils peuvent se déplacer sur terre, sur l’eau et même dans les airs, nous devons nous contenter de nos deux pieds, ou d’un vélo pour les plus chanceux.

Les bateaux doivent se rendre à Summerton, la petite ville qui s’anime l’été, lorsque le roi y vient en résidence. Gisa se trouve là-bas aujourd’hui, pour aider la couturière qui l’a prise en apprentissage. Elles se rendent souvent au marché là-bas, quant le roi est en visite, pour vendre leurs ouvrages aux marchands argents et aux nobles qui suivent le roi telle son ombre. Le palais en lui-même, la Résidence du Soleil – ainsi qu’on l’appelle –, est censé être une merveille, mais je ne l’ai jamais vu. J’ignore pourquoi les membres de la famille royale possèdent une seconde demeure alors que le palais de la capitale est absolument magnifique. Comme tous les Argents, ils n’agissent pas seulement en fonction de leurs besoins. Ils obéissent à leurs désirs. Et ce qu’ils veulent, ils l’obtiennent.

Avant d’ouvrir la porte derrière laquelle règne le chaos habituel, je caresse le drapeau qui flotte sur le perron. Trois étoiles rouges sur fond jaune, une pour chaque frère. Et de la place pour en rajouter. De la place pour la mienne. La plupart des foyers affichent des étendards semblables. Certains remplacent les étoiles par des rayures noires, en mémoire de leurs enfants défunts.

À l’intérieur, maman transpire au-dessus de la cuisinière. Elle remue le ragoût que mon père observe avec sévérité depuis son fauteuil roulant. Assise à table, Gisa brode de superbes motifs dont la délicatesse me dépasse.

— Je suis rentrée !

Mon exclamation ne s’adresse à personne en particulier. Mon père me répond d’un geste de la main, ma mère d’un signe de tête. Gisa ne lève pas le nez de son morceau de soie.

Je laisse tomber le sac rempli de mes larcins à côté d’elle pour faire tinter les pièces qu’il contient.

— Je crois que j’ai assez pour acheter un vrai gâteau d’anniversaire à papa. Et des piles pour tenir jusqu’à la fin du mois.

Gisa regarde le sac avec mépris. Elle n’a peut-être que quatorze ans, mais elle se montre déjà acerbe.

— Un jour, des gens vont venir te prendre tout ce que tu as.

— La jalousie ne te sied pas, Gisa, dis-je en lui tapotant la tête.

Elle lisse aussitôt ses magnifiques cheveux roux tirés à quatre épingles. J’ai toujours rêvé d’en avoir d’identiques, même si je ne lui dirai jamais. Alors que les siens évoquent une belle flambée, les miens sont de ce qu’on appelle un brun-fleuve. Sombres à la racine, plus clairs aux pointes, décolorés par le stress de l’existence à Pilotis. La plupart des femmes les portent courts pour cacher les extrémités grises, mais pas moi. J’aime me rappeler que la vie mériterait d’être différente et que même mes cheveux le savent.

— Je ne suis pas jalouse, proteste-t-elle en se remettant au travail.

Elle brode des fleurs de feu, chacune dessinant une belle flamme sur la soie d’un noir d’encre.

— C’est beau, Gee.

Du bout du doigt, je suis le contour de l’une des fleurs, m’émerveillant de cette caresse soyeuse. Elle relève les yeux vers moi et me sourit, découvrant des dents irrégulières. On a beau se chamailler en permanence, elle sait qu’elle est ma petite étoile.

Et tout le monde sait que c’est moi, la jalouse, Gisa. Je ne suis capable de rien d’autre que de voler ceux qui font quelque chose de leurs dix doigts. Une fois qu’elle aura terminé son apprentissage, ma sœur pourra ouvrir sa propre boutique. Les Argents des environs s’y presseront pour lui acheter des mouchoirs, des drapeaux et des vêtements. Gisa aura ce que peu de Rouges ont : une vie confortable. Elle aidera nos parents et nous confiera, à mes frères et à moi, de petits boulots simples pour nous permettre d’échapper à la guerre. Oui, Gisa nous sauvera tous un jour, rien qu’avec une aiguille et du fil.

— Vous êtes le jour et la nuit, mes filles, marmonne notre mère.

Elle ne l’entend pas comme une insulte, il s’agit juste d’une vérité douloureuse. Gisa est talentueuse, jolie et délicieuse. Je suis un peu moins polissée, pour citer les mots maternels, affectueux dans sa bouche. L’obscurité face à la lumière qu’est Gisa. Les seules choses que nous partageons sont sans doute nos boucles d’oreilles et le souvenir de nos frères.

Un sifflement échappe à mon père, et il se frappe le torse du poing. Ça n’a rien de très surprenant : il n’a qu’un seul poumon. Par chance, il a été sauvé par un médecin adroit, qui a remplacé l’organe défaillant par un appareil respiratoire. Ce n’était pas une invention argent, puisqu’ils n’ont aucun usage de ce genre de choses. Ils ont des guérisseurs, eux. Et les guérisseurs ne perdent pas leur temps à sauver les Rouges, ni même à se rendre au front pour soigner les soldats. La plupart ne quittent jamais les villes, où ils s’attachent à maintenir en vie de très vieux Argents, rafistolant des foies ravagés par l’alcool et autres excès. Nous sommes donc contraints de nous tourner vers les inventions technologiques disponibles sur le marché noir pour entretenir notre santé. Certaines sont stupides, la plupart ne fonctionnent pas, pourtant il faut bien le reconnaître : un morceau de métal a sauvé la vie de mon père. Je l’entends cliqueter en permanence, petit pouls mécanique qui lui permet de respirer.

— Je ne veux pas de gâteau.

— Dans ce cas, dis-moi ce que tu veux, papa. Une nouvelle montre ou…

— Mare, je ne considère pas comme neuve une montre arrachée au poignet de son propriétaire.

Avant qu’une guerre ne puisse éclater chez les Barrow, ma mère s’empare de la marmite sur la cuisinière et annonce :

— Le dîner est prêt.

Au moment où elle pose le plat sur la table, son parfum me submerge.

— Ça sent très bon, maman, ment Gisa.

Mon père n’a pas son tact et considère le repas avec une grimace. Ne voulant pas me trahir, je me force à avaler quelques bouchées. Et je suis agréablement surprise : ce n’est pas aussi mauvais que d’habitude.

— Tu as utilisé le poivre que je t’ai apporté ?

Au lieu d’acquiescer avec un sourire et de me remercier d’être aussi attentive, elle rougit. Et elle ne répond pas. Elle sait que je l’ai dérobé, comme tous les cadeaux que je leur fais. Gisa ne cache pas son exaspération : elle devine le tour que va prendre cet échange. On pourrait croire que je me suis habituée avec le temps, mais non. Leur désapprobation m’irrite. Avec un soupir, ma mère enfouit son visage dans ses mains.

— Mare, tu sais que j’apprécie… je préférerais juste…

Je finis la phrase pour elle :

— Que je ressemble davantage à Gisa ?

Elle secoue la tête. Encore un mensonge.

— Non, bien sûr que non. Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Évidemment.

Je suis certaine que mon amertume s’entend à l’autre bout du village. Je fais mon possible pour retenir les sanglots dans ma voix.

— Je n’ai pas d’autre moyen de vous donner un coup de main avant… avant de partir.

L’évocation de la guerre est un moyen imparable d’obtenir le silence sous ce toit. Même le sifflement de mon père s’arrête. Ma mère se détourne, les joues rouges de colère. Gisa me prend la main sous la table.

— Je sais que tu fais ce que tu peux, et que tu as toutes les bonnes raisons du monde d’agir ainsi, murmure ma mère.

Ces paroles lui coûtent énormément. Elles n’en sont pas plus réconfortantes. Sans desserrer les dents, je me contrains à hocher la tête. Gisa bondit alors de sa chaise comme si elle venait de recevoir une décharge électrique.

— Oh, j’allais oublier ! Je suis passée à la poste en rentrant de Summerton. Il y avait une lettre de Shade.

On dirait qu’elle vient de lancer une bombe. Mes parents se jettent simultanément sur l’enveloppe crasseuse que Gisa sort de sa veste. Je les laisse se l’échanger, examiner le papier. Aucun d’eux ne sait lire et ils glanent tout ce qu’ils peuvent de cette observation. Mon père renifle la lettre, analyse ce qu’il sent.

— Une odeur de pin. Pas de fumée. C’est bon signe. Il est loin du Goulot.

Nous poussons tous un soupir de soulagement. Le Goulot est la bande de terre reliant Norta à la Région des Lacs. L’essentiel des combats se déroule dans cette zone dévastée par les bombardements. Les soldats y passent la plupart de leur temps, se terrant dans des tranchées qui risquent d’exploser ou hasardant des manœuvres audacieuses qui se terminent souvent en massacre. Le reste de la frontière est occupé par un lac qui, dans sa partie la plus septentrionale, se transforme en toundra, paysage trop désolé et trop glacial pour intéresser quiconque. Mon père a été blessé au Goulot il y a des années. Une bombe est tombée sur son régiment. Le Goulot est si ravagé par les décennies de combats que la fumée des explosions ininterrompues forme un brouillard constant et que plus rien n’y pousse. Une terre morne et grise, à l’image de l’avenir de cette guerre.

Il finit par me confier la lettre pour que je la lise. Je l’ouvre avec impatience, tout en redoutant de découvrir ce que Shade a à nous dire.

Chère famille,

Je suis en vie. Mais vous l’aviez deviné.



Ça nous fait ricaner, mon père et moi. Même Gisa sourit. Ma mère ne partage pas notre amusement. Shade débute toutes ses lettres ainsi, pourtant.

Nous avons été rappelés à l’arrière, loin du front. Je suis sûr que papa, en bon limier, l’a déjà deviné. C’est agréable de retourner au camp de base. Il est aussi rouge que l’aube, on remarque à peine les officiers argents. Sans la fumée du Goulot, on peut même voir le soleil se lever, un peu plus brillant chaque jour. Je n’y resterai pas longtemps. La hiérarchie a prévu de redéployer notre unité sur le lac après formation. Nous serons détachés sur l’un des nouveaux vaisseaux de guerre. J’ai rencontré ici une femme médecin, détachée de son unité, qui connaît Tramy. Il va bien. Il a reçu un éclat d’obus au moment de quitter le Goulot, mais il guérit vite. Aucune infection, aucun dégât irréparable.



Ma mère pousse un lourd soupir et secoue la tête.

— « Aucun dégât irréparable », ironise-t-elle.

Toujours aucune nouvelle de Bree, pourtant je ne m’inquiète pas. C’est le meilleur de nous trois et il aura bientôt droit à sa permission des cinq ans. Il sera vite auprès de vous, maman, alors arrête de te ronger les sangs. Rien d’autre à raconter, en tout cas pas dans une lettre. Gisa, ne crâne pas trop, même si tu as toutes les raisons de le faire. Mare, arrête de te conduire comme une chipie et de taper ce pauvre Kilorn. Papa, je suis fier de toi. À tout jamais. Je vous aime tous.

Votre fils et frère préféré, Shade.



Il a toujours su employer des mots qui nous vont droit au cœur. En me concentrant, j’arrive presque à entendre sa voix. Soudain, les lumières au-dessus de nos têtes se mettent à grésiller.

— Personne n’a utilisé les rations supplémentaires que j’ai rapportées hier ?

J’ai à peine fini ma question que les ampoules s’éteignent. Nous sommes plongés dans le noir. Le temps que mes yeux s’accoutument à la pénombre, je distingue à peine le mouvement de ma mère : elle secoue la tête.

— On est vraiment obligés de remettre ça ? gémit Gisa.

Les pieds de sa chaise raclent le sol quand elle se lève.

— Je vais me coucher, ajoute-t-elle. Essayez de ne pas hurler.

Il n’y a aucun cri. Il semblerait que ce soit la devise des miens : trop fatigués pour se battre. Mes parents se retirent dans leur chambre, m’abandonnant seule à table. En temps normal, je sortirais en douce, mais je ne trouve pas la volonté de faire autre chose qu’aller me coucher. J’emprunte l’échelle, encore une, pour rejoindre la mezzanine où Gisa ronfle déjà. Un autre de ses talents : elle s’endort en une minute alors qu’il me faut parfois plusieurs heures. Je m’allonge sur mon lit de camp, heureuse d’être là, la lettre de Shade serrée contre moi. Mon père avait raison, elle dégage un puissant parfum de pin.

Le fleuve joue une berceuse agréable ce soir en butant sur les pierres de la rive. Même le frigo, un vieil appareil rouillé alimenté par une batterie et qui, en général, geint si fort que j’en ai mal au crâne, ne me dérange pas ce soir. Un cri d’oiseau me tire soudain de ce doux engourdissement. Kilorn. Non, va-t’en !

Un second appel, plus fort cette fois. Gisa s’agite un peu et enfouit sa tête dans son oreiller. Maudissant tout bas Kilorn, je sors de mon lit et descends dans la pièce principale. Une fille normale trébucherait sur les nombreux objets qui l’encombrent, mais je sais toujours où poser les pieds à force de m’entraîner, depuis des années, à échapper aux policiers. Je suis dehors une seconde plus tard, de la boue jusqu’aux chevilles. Kilorn m’attend. Sa silhouette se détache des ombres qui pullulent sous la maison.

— J’espère que tu as un faible pour les yeux au beurre noir parce que je ne compte pas me gêner cette fois…

Je m’interromps net dès que je découvre son visage. Il a pleuré. Kilorn ne pleure pas. Ses articulations sont en sang et je parie qu’il y a un mur, quelque part, qui souffre autant que lui. Malgré moi, malgré l’heure tardive, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter. D’avoir peur, même.

— Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Sans réfléchir, je prends sa main dans la mienne et du sang mouille mes doigts.

— Parle-moi, Kilorn !

Il lui faut un moment pour réussir à formuler une réponse. À présent je suis franchement terrifiée.

— Mon maître… est tombé. Il est mort. Je ne suis plus apprenti.

Un cri de surprise m’échappe, qui nous nargue tous deux. Même si Kilorn n’a pas besoin de poursuivre, même si je sais ce qu’il essaie de dire, il continue :

— Je n’avais pas terminé mon apprentissage et maintenant…

Il trébuche sur les mots.

— J’ai dix-huit ans. Les autres pêcheurs ont déjà des apprentis. Je n’ai plus de travail. Je n’en trouverai pas.

Les paroles qui suivent sont autant de couteaux qui viennent se planter dans mon cœur. Kilorn prend une inspiration frémissante. Si seulement je pouvais ne pas être là pour l’entendre…

— Ils vont m’envoyer à la guerre.





3.

La guerre dure depuis près d’un siècle maintenant. Je ne suis même pas sûre qu’on puisse encore employer ce nom à son sujet, mais on n’a pas inventé de mot pour cette forme de destruction à grande échelle. À l’école, on nous apprend qu’elle a commencé à cause d’une histoire de territoire. La Région des Lacs est plate et fertile, bordée d’immenses lacs pleins de poissons. Rien à voir avec les collines rocheuses et boisées de Norta, où les terres arables suffisent à peine à nourrir la moitié d’entre nous. Et quand les Argents se sont mis à souffrir de la situation, bien après nous, le roi a déclaré la guerre, nous engageant dans un conflit qu’aucun des deux camps n’était vraiment en mesure de remporter.

Le roi de la Région des Lacs, un autre Argent, a riposté, avec le soutien complet de sa propre noblesse. Ils voulaient nos cours d’eau, notre mer – qui ne gèle pas la moitié de l’année, elle – et les moulins à eau qui ponctuent toute la longueur du fleuve principal. Ces moulins font la force de notre pays, ils produisent assez d’électricité pour que même les Rouges en aient un peu. J’ai entendu des rumeurs au sujet de villes du sud, près de la capitale Archeon, où des Rouges aux doigts de fée construisent des machines incroyables. Elles leur permettent de se déplacer sur terre, sur l’eau et dans le ciel. Ils ont aussi mis au point des armes de destruction massive pour le jour où les Argents en auront besoin. Notre enseignant nous a appris, avec fierté, que Norta était le phare du monde, une nation qui devait sa renommée à sa technologie et sa puissance. Tout le reste, comme la Région des Lacs ou le Montpied, vit dans le noir. Nous avons de la chance d’être nés ici. De la chance. Ce mot me donne envie de hurler.

La répartition des forces est si équilibrée – notre électricité contre leur nourriture, nos armes contre leurs effectifs – qu’aucune armée n’a réussi à prendre le dessus sur l’autre. Elles sont toutes deux dirigées par des officiers argents et composées de soldats rouges. De part et d’autre, il y a du talent et des armes. Et un bouclier humain constitué de milliers de Rouges. Une guerre censée se terminer un siècle plus tôt s’éternise. J’ai toujours trouvé amusant qu’on se batte pour de la nourriture et de l’eau. En dépit de leur arrogance infinie, les Argents ont aussi besoin de manger.

La perspective de faire mes adieux à Kilorn ne m’amuse pas du tout. Je me demande s’il m’offrira une boucle d’oreille pour que je pense à lui une fois que le légionnaire en armure étincelante l’aura emmené.

— Une semaine, Mare. Une semaine et je serai parti.

Sa voix se fissure, même s’il tousse pour tenter de le cacher.

— Je n’y arriverai pas. Ils… ils ne m’auront pas.

J’aperçois pourtant déjà la lueur de la défaite dans ses yeux.

— On doit pouvoir faire quelque chose, bredouillé-je.

— Personne ne peut rien, Mare. Aucun conscrit n’a jamais réussi à passer entre les mailles du filet. Vivant.

Il n’a pas besoin de me le rappeler. Chaque année, certains tentent de prendre la fuite. Et chaque année, ils sont traînés sur la place publique pour être pendus.

— Non. On trouvera une solution.

En dépit des circonstances, il trouve la force de se moquer de moi.

— On ?

Le rouge me monte aux joues à la vitesse de l’éclair.

— Je suis aussi condamnée à être enrôlée, et ils ne m’auront pas non plus. On n’a qu’à fuir.

L’armée a toujours été ma destinée, ma punition. Je le sais. Pas celle de Kilorn. Elle lui a déjà trop pris.

— On ne peut aller nulle part, lâche-t-il.

Au moins il discute. Au moins il ne baisse pas les bras.

— On ne survivrait jamais au nord en hiver, poursuit-il. À l’est il y a la mer, à l’ouest la guerre, et le sud a été entièrement irradié. Sans oublier qu’entre nous et tous ces endroits, ça grouille d’Argents et de policiers.

Les mots s’écoulent de ma bouche tel un véritable torrent :

— Au village aussi, ça grouille d’Argents et de policiers. On réussit bien à voler sous leur nez, pourtant. Et on n’a pas encore perdu nos têtes.

Les rouages de mon cerveau tournent à toute allure ; je suis à l’affût d’une solution, n’importe laquelle. Soudain elle m’apparaît avec la violence de l’évidence.

— Le marché au noir, celui qu’on entretient au quotidien, offre tout, du blé aux ampoules électriques. Qui nous dit qu’ils ne peuvent pas aussi faire passer des gens ?

Il ouvre la bouche, prêt à me fournir un millier de raisons pour lesquelles mon plan ne marchera pas. Et puis il me sourit avant de hocher la tête. Je n’aime pas me mêler des affaires des autres. Je n’ai pas de temps pour ça. Pourtant je m’entends prononcer les cinq mots qui me condamnent :

— Je m’occupe de tout.



Ce qu’on ne réussit pas à revendre aux marchands ayant pignon sur rue, on l’apporte à Will Whistle. Il est vieux, trop faible pour le moindre effort physique, mais son esprit reste aussi affûté qu’une lame. Son wagon décrépit contient tous les trésors possibles : du café presque introuvable aux produits exotiques provenant d’Archeon. J’avais neuf ans et une poignée de boutons volés en poche le jour où j’ai tenté ma chance avec lui. Il m’a donné trois piécettes cuivrées pour mon larcin, sans poser de questions. Aujourd’hui, je suis devenue sa meilleure cliente, et c’est sans doute grâce à moi qu’il se maintient à flot dans un village aussi petit. Les bons jours, je pourrais presque le qualifier d’ami. Il m’a fallu des années pour découvrir que Will appartenait à une organisation bien plus importante. Certains parlent d’opération clandestine, d’autres de marché noir, moi, tout ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qu’ils peuvent faire. Ils ont des receleurs, comme Will, partout. Même à Archeon, aussi impossible que cela paraisse. Par leur entremise, des objets volés circulent dans l’ensemble du pays. Et aujourd’hui, j’ai décidé de parier qu’ils seront prêts à faire une exception et à remplacer ces objets par un être humain.

— Hors de question.

En huit années, Will ne m’a jamais dit non. Et ce vieux fou fripé vient presque de me claquer la porte de son wagon au nez. Je me félicite que Kilorn ne soit pas venu avec moi : il n’assistera pas à ma déroute.

— S’il te plaît, Will. Je sais que c’est possible.

Il secoue la tête, et sa barbe blanche frémit.

— Même si je le pouvais, je suis un commerçant. Mes collaborateurs ne sont pas du genre à consacrer leur temps et leurs efforts à faire passer un fuyard d’un endroit à un autre. Ce n’est pas notre métier.

Je sens mon seul espoir, et celui de Kilorn, me filer entre les doigts. Will doit lire l’abattement dans mon regard parce qu’il se radoucit. S’adossant contre la porte du wagon, il pousse un lourd soupir et jette un coup d’œil par-dessus son épaule, à l’intérieur. Au bout d’un instant, il se retourne et me fait signe de le suivre dans l’obscurité. Je m’exécute de bon cœur.

— Merci, Will, bafouillé-je. Tu ne sais pas ce que ça représente pour moi…

— Assieds-toi et tais-toi, m’intime une voix plus aiguë.

Noyée dans les ombres du wagon, à peine visible à la faible lueur projetée par l’unique bougie, bleue, de Will, une femme se redresse. Une fille, devrais-je dire, car elle est à peine plus âgée que moi. Elle est beaucoup plus grande en revanche, et son expression n’a rien à envier à celle d’un vieux guerrier. Elle porte un pistolet à la taille, coincé dans une ceinture en tissu rouge décorée de soleils. Elle n’a sans doute pas l’autorisation nécessaire pour détenir une arme. Ses cheveux sont trop blonds, son teint trop pâle pour qu’elle soit de Pilotis. À en juger par la fine pellicule de sueur sur son visage, elle n’est pas habituée à la chaleur ou à l’humidité. C’est une étrangère, venue d’un autre pays, et une hors-la-loi. Exactement la personne qu’il me faut.

Elle me fait signe d’approcher et ne se rassied qu’une fois que j’ai pris place sur le banc fixé à la paroi du wagon. Will nous rejoint et s’affale dans un fauteuil usé. Son regard volète d’elle à moi.

— Mare Barrow, je te présente Farley, murmure-t-il.

Mâchoire crispée, elle me dévisage.

— Tu souhaites déplacer un chargement.

— Un garçon et moi…

Elle brandit une immense main calleuse pour m’interrompre.

— Un chargement, répète-t-elle d’un ton lourd de sous-entendus.

Mon cœur bondit dans ma poitrine. Cette fille pourrait bien m’aider.

— Et quelle est la destination ?

Je me triture les méninges à la recherche d’un endroit sûr. La vieille carte de la salle de classe se met à danser dans ma mémoire, la côte, les fleuves, les villes, les villages et les régions qui les séparent. De la baie de la Rade, à l’ouest, jusqu’à la Région des Lacs, de la toundra septentrionale aux terres dévastées par les radiations, les Ruines et les Salines, nous n’irions qu’au-devant de dangers.

— Quelque part où les Argents ne représentent aucun risque.

Farley cligne des paupières sans que son expression se modifie.

— La sécurité a un prix, ma petite.

— Tout a un prix, ma petite, rétorqué-je sur le même ton. Personne ne le sait mieux que moi.

Un long silence plane sur le wagon. Je sens que la nuit file, privant Kilorn de précieuses minutes. Farley perçoit sans doute ma gêne et mon impatience, pourtant elle ne se presse pas de parler. Après ce qui me semble une éternité, elle finit par ouvrir la bouche.

— La Garde écarlate accepte, Mare Barrow.

Il me faut convoquer toute la retenue dont je suis capable pour ne pas bondir de joie. Mon instinct est le plus fort, et il retient le sourire qui voudrait s’épanouir sur mes lèvres.

— La totalité du paiement doit être versée en avance, mille couronnes, poursuit Farley.

J’en ai le souffle coupé. Même Will paraît surpris : ses sourcils blancs et touffus remontent si haut qu’ils se confondent presque avec ses cheveux.

— Mille ? réussis-je à articuler.

Personne ne manipule de pareilles sommes à Pilotis. Cela suffirait à nourrir ma famille pendant une année entière. Voire plusieurs. Mais Farley n’a pas terminé. J’ai le sentiment qu’elle s’amuse comme une petite folle.

— Le paiement peut se faire en billets, pièces tétrarques ou marchandises d’une valeur équivalente. Pour chaque objet du chargement bien sûr.

Deux mille couronnes. Une fortune. Notre liberté vaut une fortune.

— Ton chargement sera enlevé après-demain. Tu devras payer à ce moment-là.

Je n’arrive toujours pas à respirer. J’ai moins de deux jours pour trouver plus d’argent que je n’en ai dérobé dans toute ma vie. Impossible. Elle ne me laisse même pas le temps de protester.

— Tu acceptes les termes du marché ?

— J’ai besoin d’un délai plus long.

Elle secoue la tête imperceptiblement. Lorsqu’elle se penche vers moi, je sens une odeur de poudre à canon sur elle.

— Tu acceptes les termes ?

C’est impossible. Insensé. C’est notre seule chance.

— J’accepte les termes.



La suite m’apparaît comme dans un rêve. Ce sont mes jambes qui me traînent chez moi à travers les ombres boueuses. Mon esprit s’enflamme : où pourrai-je mettre la main sur un objet d’une valeur approchant le prix que demande Farley ? Pas à Pilotis, j’en suis sûre.

Kilorn m’attend dans le noir ; il a l’air d’un petit garçon perdu. C’est sans doute ce qu’il est.

— Mauvaise nouvelle ? demande-t-il d’une voix qu’il s’efforce de contrôler mais qui tremble malgré tout.

— Le réseau illégal peut nous emmener loin d’ici.

Pour le préserver, je garde mon calme tout le temps des explications. Deux mille couronnes constituent peut-être la fortune royale, mais j’en parle l’air de rien.

— Si quelqu’un peut y arriver, c’est nous. On peut y arriver, Kilorn.

— Mare…

Sa voix est froide, plus froide que l’hiver, pourtant le vide dans son regard est bien pire.

— C’est terminé, ajoute-t-il. On a perdu.

— Non, il faut juste…

Il m’empoigne par les épaules. Il ne me fait pas mal, ce qui ne change rien au choc de la surprise.

— Ne m’inflige pas ça, Mare. Ne me pousse pas à croire qu’il y a une issue. Ne me donne pas de faux espoirs.

Il a raison. Rien de plus cruel. Ça n’aboutit qu’à de la déception, du ressentiment, de la rage. Autant de sentiments qui rendent cette vie encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà.

— Laisse-moi le temps d’accepter la réalité. Peut-être… peut-être que je parviendrai à y voir plus clair. Et si j’arrive à m’entraîner, je pourrai partir là-bas avec une chance de me défendre.

Mes mains trouvent ses poignets et s’y accrochent de toutes leurs forces.

— Tu parles comme si tu étais déjà mort.

— C’est sans doute le cas.

— Mes frères…

— Ton père s’est assuré qu’ils savaient ce qu’ils faisaient bien avant leur départ. Et ça aide d’être costaud, ce qu’ils sont tous les trois.

Il se force à me décocher un sourire moqueur pour détendre l’atmosphère. Ça ne fonctionne pas.

— Je suis un bon nageur et un bon navigateur. Je pourrai leur être utile sur les lacs.

Ce n’est qu’une fois qu’il me serre contre lui que je m’en rends compte : je tremble.

— Kilorn…

J’ai soufflé son prénom contre son torse. Les autres mots refusent de sortir. Je devrais être à sa place. Mais je ne vais pas tarder à partir, moi non plus. Il me reste à espérer qu’il survivra assez longtemps pour que je le revoie, dans une caserne ou une tranchée. Peut-être qu’alors je trouverai les bons mots. Peut-être qu’alors je comprendrai ce que je ressens.

— Merci, Mare. Pour tout.

Il s’écarte d’un mouvement abrupt.

— Si tu économises, tu auras assez le jour où la légion viendra te chercher.

Je hoche la tête, uniquement pour lui faire plaisir : il est hors de question que je le laisse se battre – et mourir – seul. Lorsque je me rallonge sur mon lit, je sais que le sommeil ne viendra pas cette nuit. Il y a forcément quelque chose à faire. Et peu importe si je dois veiller jusqu’au lever du soleil pour ça, je trouverai la solution.

Gisa tousse, un petit son discret. Même quand elle dort, elle réussit à garder ses bonnes manières. Pas étonnant qu’elle se fonde si bien parmi les Argents. Elle possède tout ce qu’ils aiment chez les Rouges : réserve, discipline, modestie. Heureusement que c’est elle qui s’occupe d’eux, qui aide ces insensés surhumains à choisir de la soie ou d’autres tissus délicats pour des vêtements qu’ils ne porteront pas plus d’une fois. Elle prétend qu’on s’habitue à les voir dépenser des sommes astronomiques pour des choses aussi triviales. Et à Grand Jardin, où se tient le marché de Summerton, les bénéfices sont multipliés par dix lorsqu’ils sont présents. Sous la houlette de sa maîtresse, Gisa assemble de la dentelle, de la soie, de la fourrure et même des pierres précieuses pour créer des œuvres d’art portables, à destination de l’élite argent, qui suit la famille royale partout. Cette cour, ce défilé infini de paons qui pavanent, tous plus vaniteux et ridicules les uns que les autres. Tous des Argents. Tous des idiots obsédés par le statut que leur confère leur naissance.

Je les hais plus que de coutume ce soir. Leurs bas suffiraient sans doute à nous sauver de la conscription, Kilorn, moi, et la moitié de Pilotis.

J’ai la seconde révélation de la soirée.

— Gisa, réveille-toi.

Ça ne sert à rien de murmurer, elle dort comme une enclume.

— Gisa !

Elle se retourne et gémit dans son oreiller.

— Il y a des jours où je voudrais te tuer, grommelle-t-elle.

— Je suis touchée… Maintenant réveille-toi !

Elle a encore les yeux fermés quand je bondis sur elle tel un chat géant. Avant qu’elle puisse se mettre à hurler, et que ma mère rapplique, je lui plaque une main sur la bouche.

— Je te demande juste de m’écouter. Ne parle pas, écoute.

Elle souffle dans ma paume, mais opine du chef malgré tout.

— Kilorn…

Elle devient aussi rouge qu’une pivoine en entendant ce prénom. Et un gloussement nerveux lui échappe, ce qui ne lui arrive jamais. Je n’ai pas de temps pour les coups de cœur d’une gamine, pas maintenant.

— Arrête, Gisa !

Je prends une inspiration et ajoute :

— Kilorn va être envoyé au front.

Elle cesse aussitôt de rire. La guerre n’a rien d’une blague, pour nous en tout cas.

— J’ai trouvé le moyen de le sauver, de l’empêcher d’aller se battre. Et j’ai besoin de ton aide pour réussir.

L’aveu est douloureux, pourtant les mots réussissent à franchir mes lèvres.

— J’ai besoin de toi, Gisa, tu veux bien m’aider ?

Ma sœur n’hésite pas un instant, et j’éprouve un immense élan d’amour pour elle.

— Oui.



Une chance que je sois petite, sinon je ne serais jamais entrée dans l’uniforme de rechange de Gisa. Taillé dans un tissu sombre, épais, il n’est pas du tout adapté au soleil d’été. Les nombreux boutons et fermetures Éclair gardent toute la chaleur. Le sac sur mon dos bouge et manque de me faire tomber, tant son contenu, tissus et instruments de couture, pèse lourd. Gisa porte le même et il ne la gêne pas une seule seconde. Elle est habituée au labeur. À une existence difficile.

Nous parcourons l’essentiel du trajet sur l’eau, coincées parmi des ballots de blé sur la barge d’un fermier généreux avec lequel Gisa s’est liée d’amitié des années plus tôt. Les gens lui font confiance, à elle. Le fermier nous dépose sur la rive à un kilomètre et demi de Summerton. Les marchands défilent sur la route devant nous. Nous nous joignons à leur procession, en direction de ce que Gisa appelle la Porte du Jardin – même si on ne voit aucun jardin. Celle-ci est faite d’un verre étincelant qui nous aveugle avant que nous ayons pu la dépasser. Les autres murs paraissent constitués de la même matière, cependant j’ai du mal à croire que le roi des Argents pourrait être assez bête pour se cacher derrière des parois de verre.

— Ce n’est pas du verre, m’informe Gisa. Pas tout à fait, du moins. Les Argents ont découvert le moyen de fabriquer un alliage à partir de diamants. Ce nouveau matériau est totalement incassable. Une bombe ne pourrait pas passer au travers.

Des murs de diamants.

— Ils en ont sans doute l’usage.

— Garde la tête baissée et laisse-moi parler, me murmure-t-elle.

Je la suis de près, les yeux rivés sur la route où l’asphalte noir, fissuré, cède le pas à des pavés de pierre blanche. Ils sont si lisses que je manque de glisser. Gisa me retient par le bras et m’aide à retrouver l’équilibre. Kilorn n’aurait aucune difficulté à évoluer sur ce sol, lui qui a le pied marin. Mais il n’est pas ici. Contrairement à moi, il a déjà abandonné la bataille.

Alors que nous approchons de la porte, je plisse les paupières pour apercevoir ce qui se terre derrière les parois. Summerton a beau n’exister que pendant l’été, abandonné bien avant le premier givre, c’est la plus grande ville qu’il m’ait été donné de voir. Ses rues grouillent d’activité, bordées de boutiques, de tavernes, de maisons et de jardinets, tous dirigés vers une gigantesque construction de diamants et de marbre qui projette mille feux. À présent je comprends d’où le palais tire son nom. La Résidence du Soleil, aussi brillante qu’une étoile, s’élève à une trentaine de mètres du sol dans un enchevêtrement de flèches et de ponts. Certaines parties semblent s’obscurcir à volonté pour offrir de l’intimité à ses occupants. Hors de question que les paysans puissent observer à la dérobée le roi et sa cour. C’est époustouflant, intimidant et magnifique. Et ce n’est que le palais d’été.

— Contrôle d’identité ! aboie une voix bourrue.

Gisa se fige aussitôt.

— Gisa Barrow. Voici ma sœur Mare Barrow. Elle m’aide à apporter de la marchandise à ma maîtresse.

Sa voix ne flanche pas, égale et presque ennuyée. Le policier incline la tête dans ma direction et je lui montre mon sac à dos. Gisa lui tend nos cartes d’identité, toutes deux sales et déchirées, presque en lambeaux, mais ça fait l’affaire.

L’homme chargé de nous contrôler doit connaître ma sœur parce qu’il vérifie à peine sa carte. Il scrute attentivement la mienne en revanche, et son regard circule de mon visage à ma photo pendant une bonne minute. Je me demande si c’est un chuchoteur et s’il peut lire dans mes pensées. Cela mettrait un terme immédiat à cette petite excursion. Et je me retrouverais sans doute avec un nœud coulant autour du cou.

— Poignets, soupire-t-il, déjà lassé de notre présence.

Si je suis déconcertée, Gisa tend sa main droite sans réfléchir. Je l’imite. Le policier nous passe à chacune un bracelet rouge. Il sont aussi serrés que des menottes : impossible de les retirer nous-mêmes.

— Avancez, nous dit-il avec un mouvement nonchalant de la main.

Deux jeunes filles ne représentent aucune menace à ses yeux. Gisa le remercie d’un hochement de tête, pas moi. Cet homme ne mérite aucune considération de ma part. La porte s’entrebâille et nous avançons. Les battements de mon cœur résonnent à mes oreilles, noyant les sons du Grand Jardin.

Je n’ai jamais vu de marché pareil, avec des fleurs, des arbres, des fontaines. Les rares Rouges sont identifiables à leurs bracelets carmin. Qu’ils soient là pour faire des courses ou vendre leur marchandise, ils ne traînent pas en route. Les Argents n’ont pas de bracelet, pourtant ils se reconnaissent tout aussi aisément. Ils croulent sous les pierres et les métaux précieux, chacun affichant une véritable petite fortune. Il me suffirait de vider une poche pour pouvoir rentrer chez moi et obtenir tout ce que je veux. Ils sont grands, beaux, et froids, se déplaçant avec une grâce alanguie que l’on ne retrouve chez aucun Rouge : nous n’avons tout simplement pas le temps de nous mouvoir de la sorte.

Gisa me fait passer devant une pâtisserie aux gâteaux saupoudrés d’or, des étals de fruits aux couleurs incroyables et même une ménagerie pleine d’animaux sauvages. Une fillette – argent, à en juger par ses vêtements – donne de minuscules morceaux de pomme à une créature mouchetée qui évoque un cheval à l’exception de son cou démesurément long. À quelques rues de là, une bijouterie scintille de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. J’essaie de retenir son emplacement, mais j’ai du mal à garder la tête froide. Le monde semble pulser autour de moi tant il déborde de vie.

Au moment où je me dis qu’il ne peut pas y avoir d’endroit plus incroyable que celui-ci, je m’emploie à étudier plus attentivement les Argents, pour me rappeler qui ils sont. La fillette est une télépathe, qui fait flotter les morceaux de pomme à trois mètres du sol pour nourrir la bête au long cou. Un fleuriste passe les mains dans un pot de fleurs blanches qui se déploient aussitôt et viennent s’enrouler autour de ses bras. Une main-verte, capable de manipuler les plantes et la terre. Deux nymphus paressent près de la fontaine et divertissent des enfants en formant des globes d’eau juste au-dessus de la surface. L’un d’eux a des cheveux orange et des yeux haineux, malgré la présence des petits. Partout sur la place, des Argents de tous genres mènent leur existence exceptionnelle. Ils sont si nombreux, tous imposants, merveilleux, puissants. Et si éloignés de l’univers que je connais…

— Voilà comment vit l’autre moitié de Norta, murmure Gisa, qui a perçu ma stupeur. Il y a de quoi être écœuré.

La culpabilité me traverse. J’ai toujours été jalouse de Gisa, de son talent et de tous les privilèges auxquels il lui donnait accès. Je n’ai jamais pensé à ce qu’il lui coûtait. Elle n’a pas passé beaucoup de temps à l’école et n’a que peu d’amis à Pilotis. Si elle avait pu mener une vie normale, elle en aurait des tas. Au lieu de quoi, à quatorze ans, elle avance dans la vie armée d’un fil et d’une aiguille, supportant à elle seule le poids de l’avenir familial et plongeant quotidiennement dans un monde qu’elle hait.

— Merci, Gee, lui soufflé-je à l’oreille.

Elle sait que je ne parle pas d’aujourd’hui.

— La boutique de Salla est là, celle avec l’auvent bleu.

Elle indique, dans une petite rue adjacente, une minuscule boutique coincée entre deux cafés.

— Je serai à l’intérieur si tu as besoin de moi, précise-t-elle.

Je m’empresse de la rassurer :

— Ça ne sera pas le cas. Même si ça tourne mal, je te promets que tu ne seras pas impliquée.

— Bien.

Puis elle m’attrape la main et la serre fort une seconde.

— Sois prudente, Mare. Il y a plus de monde que d’habitude aujourd’hui.

— Donc plus d’endroits où se cacher !

— Et plus de policiers surtout, souligne-t-elle d’un ton grave.

Nous continuons à avancer, chaque pas nous rapprochant du moment précis où elle me laissera seule dans cet endroit inconnu. La panique s’empare de moi lorsque Gisa récupère, avec douceur, le sac sur mon dos. Nous avons atteint la boutique. Pour m’apaiser, je récite tout bas :

— Je ne parle à personne, je ne croise aucun regard. Je reste en mouvement. Je ressors par la Porte du Jardin que j’ai empruntée à l’arrivée. L’officier me retire mon bracelet et je marche sans m’arrêter.

Elle opine avec des yeux écarquillés qui m’invitent à la prudence et peut-être aussi à l’espoir.

— Il y a seize kilomètres jusqu’à la maison.

— Seize kilomètres, répète-t-elle.

Je donnerais tout l’or du monde pour rester avec elle, pourtant je la vois disparaître sous l’auvent bleu. Elle m’a amenée jusqu’ici. Maintenant c’est à moi de jouer.





4.

Je me suis déjà adonnée à cet exercice un millier de fois : observer la foule tel un loup devant un troupeau de moutons. À la recherche du faible, du lent, du déraisonnable. Sauf que, dans l’immédiat, je me fais l’impression d’une proie. Je pourrais choisir un fulgurant qui m’arrêtera en un battement de cil, ou, pire, un chuchoteur qui me sentira venir à un kilomètre. Même la petite télépathe pourrait me neutraliser si la situation dégénérait. Ce qui me contraint à être plus rapide que jamais, plus intelligente et surtout plus chanceuse. La pression est en train de me rendre folle. Heureusement, personne ne prête la moindre attention à une servante rouge, vulgaire insecte grouillant aux pieds des dieux.

Je retourne vers la place, les bras ballants et pourtant prêts à agir. J’ai l’habitude de cette chorégraphie, me glisser dans les zones les plus denses de la mêlée et laisser mes mains se faufiler dans les sacs ou les poches pour que les objets s’y prennent telles des mouches dans une toile d’araignée. Je ne suis pas assez bête pour user de cette technique ici. Je préfère suivre la foule autour de la place. N’étant plus aveuglée par la magnificence de l’environnement, je vois au-delà, les fissures dans la pierre, les policiers en uniformes noirs, tapis dans chaque recoin. L’univers impossible des Argents se précise peu à peu. Ils échangent rarement un regard entre eux et ne sourient pas. La petite télépathe semble s’ennuyer pendant qu’elle nourrit l’étrange créature, et les vendeurs ne cherchent même pas à marchander. Seuls les Rouges paraissent vivants, s’agitant autour des hommes et des femmes alanguis qui jouissent d’une existence plus facile. En dépit de la chaleur, du soleil, et des bannières aux couleurs éclatantes, je n’ai jamais vu un endroit aussi glacial.

Une chose m’inquiète tout particulièrement : les caméras noires cachées sous les auvents ou dans les ruelles. Il n’y en a que quelques-unes à Pilotis, au poste de sécurité ou dans l’arène, mais ici elles pullulent. Je peux les entendre bourdonner leur mise en garde : On vous surveille.

Le mouvement de la foule me conduit à l’avenue principale, bordée de tavernes et de cafés. Certains Argents sont assis à la terrasse d’un bar et observent les passants tout en se régalant d’une boisson matinale. Certains regardent des écrans vidéo fixés dans les murs et suspendus aux arcades. Chacun diffuse un programme différent : vieux duels publics, journaux télévisés, émissions de divertissement auxquelles je ne comprends rien. Toutes ces images se mêlent dans ma tête. La plainte stridente des écrans, le son plus discret des caméras résonnent à mes oreilles. Comment peuvent-ils le supporter ? Je n’en ai aucune idée. Les Argents fixent les écrans sans cligner des paupières, ignorant presque ce qu’ils voient.

Le palais projette son ombre scintillante sur moi et je me surprends à l’admirer une nouvelle fois, comme hypnotisée. Un ronronnement me tire soudain de mes pensées. Au début, j’ai l’impression d’entendre la mélopée de l’arène, celle qui marque le début des Exploits, sauf que ce son-là est différent. Plus grave et plus pesant en un sens. Sans réfléchir, je me dirige vers lui.

Dans le bar voisin, tous les écrans se mettent soudain à diffuser le même programme. Il ne s’agit pas d’un discours royal mais d’un flash d’informations. Même les Argents s’interrompent pour le suivre dans un silence religieux. Une fois le bourdonnement terminé, la présentatrice apparaît. Une blonde coiffée en choucroute, une Argent naturellement. Visiblement apeurée, elle lit un texte sur un bout de papier.

« Citoyens argents de Norta, nous vous présentons nos excuses pour cette interruption de vos programmes habituels. Il y a treize minutes de cela, une attaque terroriste s’est produite dans la capitale. »

Tout autour de moi, les clients du café retiennent un cri, puis partagent leurs craintes en chuchotant. Je n’en crois pas mes oreilles. Une attaque terroriste ? Contre les Argents ? Est-ce possible ?

« Des bâtiments officiels d’Archeon Ouest ont été bombardés. D’après les rapports, le tribunal royal, le Trésor et le palais de Blanche-Flamme ont été endommagés. Toutefois, ni le tribunal ni le Trésor ne siégeaient ce matin. »

La présentatrice disparaît pour laisser place aux images d’un bâtiment en feu. Des policiers évacuent les personnes qui se trouvaient à l’intérieur pendant que des nymphus jettent de l’eau sur l’incendie. Les guérisseurs, reconnaissables à la croix rouge et noir sur leur bras, s’affairent parmi eux.

« La famille royale ne résidait pas à Blanche-Flamme et, pour l’heure, les rapports ne mentionnent aucune victime. Le roi Tiberias devrait s’adresser à la nation d’ici une heure. »

Un Argent abat son poing sur le bar en marbre, où apparaît une multitude de micro-fissures.

— C’est un coup de la Région des Lacs ! Ils perdent au nord, alors ils attaquent au sud pour nous faire peur !

Plusieurs lui apportent leur soutien en braillant.

— Nous devrions les éliminer une bonne fois pour toutes, les repousser jusque dans les grandes plaines ! ajoute un autre Argent, rapidement acclamé.

Je dois me retenir de ne pas invectiver ces lâches qui ne mettront jamais le pied au front, qui n’y enverront jamais leurs enfants. Leur guerre argent se paie en sang rouge.

Alors que d’autres images défilent à l’écran – façade de marbre du tribunal réduite en poussière ou mur en diamant qui résiste à une boule de feu –, une part de moi éprouve de la joie. Les Argents ne sont donc pas invicibles. Ils ont des ennemis, des ennemis qui peuvent leur faire du mal et, pour une fois, ils ne se cachent pas derrière un bouclier rouge.

La présentatrice réapparaît, plus pâle que jamais. On lui murmure quelque chose hors-champ et elle se met à parcourir ses notes d’une main tremblante.

« Il semblerait qu’une organisation ait revendiqué le bombardement d’Archeon », dit-elle en butant sur certains mots. Les clients du bar qui hurlaient encore une seconde plus tôt se taisent immédiatement, impatients d’entendre la suite. « Un groupe terroriste qui se fait appeler la Garde écarlate a diffusé cette vidéo il y a quelques instants. »

— La Garde écarlate ?

— Bon sang, mais de quoi… ?

— C’est une blague ou…

Des questions confuses s’élèvent un peu partout dans le bar. Personne n’a entendu parler de la Garde écarlate auparavant. Personne, sauf moi. Farley s’en est réclamée lorsqu’elle a accepté de m’aider. Farley et Will. Ce sont des receleurs pourtant, tous les deux, pas des terroristes, ni des poseurs de bombes, contrairement à ce que la présentatrice prétend. Il s’agit d’une coïncidence, pensé-je, ça ne peut pas être eux.

Une image terrible m’attend à l’écran. Une femme, devant une caméra instable, le bas du visage masqué par un bandana rouge. Seuls ses yeux d’un bleu profond ressortent dans son visage. Elle tient un pistolet dans une main et un drapeau rouge en loques dans l’autre. Sur sa poitrine, un badge en bronze représente un soleil déchiré en deux.

« Nous sommes la Garde écarlate et nous croyons en la liberté et l’égalité de tous les hommes… », commence-t-elle. Je reconnais sa voix. Farley.

« Y compris les Rouges. »

Pas besoin d’être un génie pour deviner qu’un bar bondé d’Argents violents et énervés est le dernier endroit où une fille rouge devrait se trouver. Mais je n’ai pas la force de bouger. Je ne peux pas me détourner du visage de Farley.

« Vous vous croyez les maîtres du monde, mais votre règne touche à sa fin. Tant que vous continuerez à vous prendre pour des dieux, tant que vous ne nous reconnaîtrez pas le statut d’humains, que vous ne ferez pas de nous vos égaux, le danger frappera à votre porte. Pas sur les champs de bataille, non. Dans vos villes. Dans vos rues. Dans vos maisons. Vous ne nous voyez pas. Nous sommes partout. »

Sa voix dégage autorité et aisance.

« Et notre armée se lèvera, aussi rouge que l’aube. »

Aussi rouge que l’aube…

La vidéo se termine et la blonde revient à l’écran, bouche bée. Les rugissements de colère autour de moi m’empêchent d’entendre la suite. Les Argents ont retrouvé leur voix. Ils insultent Farley, la traitent de terroriste, de meurtrière, de démon rouge. Sans attendre que leur regard tombe sur moi, je file.

Seulement l’avenue tout entière, de la place au palais, grouille d’Argents, qui jaillissent des bars et des cafés. Je tente d’arracher le bracelet rouge à mon poignet, en vain. D’autres Rouges se réfugient dans des ruelles ou sous des porches, prenant la fuite, et je suis assez maligne pour les imiter. Le temps que je trouve un abri, les premiers cris retentissent.

Surmontant mon instinct, je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule : un Rouge est pris à la gorge. Il implore son attaquant argent.

— Par pitié, je ne sais rien ! Je ne connais pas ces gens…

— Qui est la Garde écarlate ? lui hurle l’Argent au visage.

Je reconnais le nymphus qui jouait avec des enfants moins d’une demi-heure plus tôt.

— Qui sont-ils ? répète-t-il.

Avant que le pauvre rouge n’ait pu fournir une réponse, une énorme masse d’eau s’abat violemment sur son crâne. Le nymphus lève une main, et l’eau se soulève puis retombe. Des Argents assistent à la scène et huent le pauvre Rouge, encourageant le nymphus à continuer. La victime crache et halète pour reprendre son souffle. Elle clame son innocence dès qu’elle le peut mais l’eau ne cesse de l’assaillir. Le nymphus, les yeux agrandis par la haine, ne montre aucun signe d’indulgence. Il appelle l’eau de toutes les fontaines, de tous les verres, et la fait choir sans relâche.

Il va noyer l’homme.



L’auvent bleu est mon phare dans ce vent de panique, mon repère tandis que j’évite aussi bien les Rouges que les Argents. En général, le chaos est mon meilleur allié, me facilitant considérablement la tâche pour détrousser les passants. Qui s’inquiète de son porte-monnaie dans un mouvement de foule ? Cependant Kilorn et les deux mille couronnes ne sont plus ma priorité. Je n’ai qu’une obsession : rejoindre Gisa et quitter cette ville qui ne tardera pas à se transformer en prison. S’ils ferment les portes… Je refuse d’imaginer le sort qui pourrait m’attendre, enfermée ici derrière un mur transparent, la liberté à portée de main.

Des policiers arpentent les rues en courant, sans savoir quoi faire ni qui protéger. Une poignée d’entre eux encerclent des Rouges et les forcent à s’agenouiller. Ceux-ci tremblent et supplient, répétant sans relâche qu’ils n’ont aucune information. Je suis prête à parier que je suis la seule de tout Summerton à avoir entendu parler de la Garde écarlate avant aujourd’hui. La peur m’étreint de plus belle. S’ils me capturent et que je leur avoue le peu que je sais, que feront-ils à ma famille ? À Kilorn ? À Pilotis ?

Ils ne doivent pas m’attraper.

M’abritant derrière les étals, je cours à toutes jambes. La rue principale est un véritable champ de bataille, mais je garde les yeux rivés droit devant moi, sur l’auvent bleu de l’autre côté de la place. Au moment de dépasser la bijouterie, je ralentis. Un seul bijou pourrait sauver Kilorn… Je me suis arrêtée à peine une seconde, pourtant ça a suffi : des bris de verre m’égratignent au visage. Un télépathe me repère et me vise à nouveau. Je ne lui laisse pas l’occasion de m’atteindre et détale, glissant sous les rideaux, les étals et les bras étendus pour rejoindre la place. Au moment où je traverse la fontaine, l’eau s’enroule autour de mes chevilles. Une vague écumante me renverse sur le flanc, dans les bouillons du bassin. Il n’est pas profond, à peine plus de cinquante centimètres, seulement l’eau est aussi lourde que du plomb. Je ne peux pas bouger. Je ne peux pas nager. Je ne peux pas respirer. Je peux à peine penser. Mon esprit hurle un mot en boucle : nymphus. Je repense au pauvre Rouge sur l’avenue, noyé alors qu’il se tenait sur la terre ferme. Ma tête heurte le socle en pierre et je vois des étoiles, des étincelles, avant que ma vision ne s’éclaircisse. Le moindre centimètre de ma peau est électrisé. L’eau reprend sa consistance naturelle autour de moi et je remonte à la surface. L’air s’engouffre dans mes poumons avec un hurlement, me brûlant la gorge et le nez. Peu m’importe : je suis vivante !

De petites mains puissantes m’empoignent par le col pour me sortir de la fontaine. Gisa. Je pousse sur mes membres et nous basculons par terre ensemble.

— On doit partir, crié-je en me relevant.

Gisa court déjà devant moi, en direction de la Porte du Jardin.

— Quelle perspicacité ! me hurle-t-elle par-dessus son épaule.

Je ne peux m’empêcher de jeter un regard en arrière, vers la place. Les Argents arrivent en masse et retournent les étals avec la voracité de fauves. Les quelques Rouges qui n’ont pas encore fui se tapissent au sol, demandant grâce. Et dans la fontaine dont je viens de sortir flotte un homme aux cheveux orange, la tête dans l’eau.

Véritable boule de nerfs, je suis Gisa, qui me tient par la main et me guide dans la cohue.

— Seize kilomètres jusqu’à la maison, murmure-t-elle. Tu as ce que tu étais venue chercher ?

Le poids de la honte s’abat sur moi au moment où je secoue la tête. Je n’ai pas eu le temps. Je m’étais à peine engagée dans l’avenue que l’annonce a eu lieu. Je n’aurais rien pu faire !

Gisa ne cache pas sa déception et se renfrogne légèrement.

— On trouvera une solution, dit-elle d’un ton qui reflète à la perfection mon désespoir.

La porte se dresse devant nous, plus proche à chaque seconde qui s’écoule. La terreur m’envahit. Une fois que je l’aurai franchie, une fois que je serai de l’autre côté, j’aurai perdu Kilorn pour de bon. Gisa aussi, et c’est sans doute pour ça qu’elle fait ce qu’elle fait. Avant que j’aie pu l’arrêter, elle glisse sa petite main fine dans le sac de quelqu’un. Pas n’importe qui bien sûr, un Argent qui prend la fuite. Un Argent avec des yeux de plomb, un nez busqué et des épaules carrées qui hurlent : « Évitez de vous frotter à moi. » Gisa est peut-être adroite avec du fil et une aiguille, mais elle n’a rien d’une voleuse à la tire. L’Argent ne met pas plus d’une seconde à comprendre ce qui se passe. Soudain, quelqu’un soulève Gisa de terre. Le même Argent. Ils sont donc deux… des jumeaux ?

— Pas le meilleur moment pour faire les poches à un Argent, observent-ils à l’unisson.

Puis ils sont trois, quatre, cinq, six, et nous encerclent. Se multiplient. Un cloneur. Ses innombrables copies me font tourner la tête.

— Elle ne pensait pas à mal, c’est juste une gamine débile…

— Je ne suis qu’une gamine débile ! hurle Gisa, se débattant dans les bras de celui qui la retient.

Ils gloussent tous en chœur et le son de leur rire est absolument terrifiant. Je me jette sur Gisa pour la libérer, mais l’un des clones me plaque à terre. Les pavés de la rue sont si durs que j’en ai le souffle coupé. Tandis que j’essaie de remplir mes poumons, un autre jumeau écrase son pied sur mon ventre.

— S’il vous plaît…

Plus personne ne m’écoute. Le bourdonnement dans mon crâne s’intensifie alors que toutes les caméras se braquent sur nous. Je me sens électrisée à nouveau, cette fois parce que j’ai peur pour Gisa.

Un policier, celui qui nous a laissées entrer le matin même, s’approche, son pistolet à la main.

— Que se passe-t-il ? grogne-t-il en parcourant du regard les innombrables clones de l’Argent.

Un par un, ils se fondent ensemble, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que deux : celui qui immobilise Gisa et celui qui me maintient au sol.

— C’est une voleuse, dit le premier en secouant ma sœur, qui a le courage de ne pas hurler.

Le policier la reconnaît et se renfrogne un quart de seconde.

— Tu connais la loi, ma petite.

Elle baisse la tête.

— Je connais la loi, répète-t-elle d’une voix blanche.

Je me débats de toutes mes forces pour empêcher ce qui va suivre. Un écran voisin est brisé par la foule et des éclats de verre sont projetés un peu partout. Ça n’empêche pas le policier de forcer ma sœur à s’allonger.

Ma propre voix s’ajoute au chahut général.

— C’était moi ! C’était mon idée ! Punissez-moi !

Ils ne m’écoutent pas. Ils s’en fichent.

Sous mes yeux impuissants, le policier place Gisa à côté de moi. Elle me regarde au moment où il abat la crosse de son arme, fracturant les os de la main avec laquelle elle coud.





5.

Si je m’arrête pour me cacher, Kilorn me trouvera, alors je reste en mouvement. Je cours à toutes jambes comme pour laisser loin derrière moi ce qui vient d’arriver : j’ai fait du mal à Gisa, j’ai déçu les espoirs de Kilorn, j’ai tout détruit. Impossible de fuir l’expression de ma mère quand j’ai ramené ma sœur à la maison. J’ai vu l’ombre du désespoir passer sur son visage et je suis partie avant que mon père ne la rejoigne. Je ne pouvais pas les affronter tous les deux ensemble. Je suis trop lâche.

Je cours jusqu’à ne plus pouvoir penser, jusqu’à ce que tous les mauvais souvenirs s’estompent, jusqu’à ce que je ne sente plus que la brûlure dans mes muscles. Je réussis même à me convaincre que les larmes sur mes joues sont de la pluie.

Lorsque je ralentis enfin pour reprendre mon souffle, je suis en dehors du village, à quelques kilomètres de la terrible route du nord. Des lumières filtrent à travers le feuillage des arbres, celles d’une auberge située dans un virage. Il y en a de nombreuses sur les anciennes routes. Elle est bondée, comme toujours en été, pleine de domestiques et de travailleurs saisonniers qui suivent la cour royale. Ils ne vivent pas à Pilotis, ils ne peuvent pas connaître mon visage, c’est donc un jeu d’enfant de leur faire les poches. Je jette mon dévolu sur ces proies faciles chaque été. Kilorn est toujours là pour me regarder travailler en sirotant un verre, un sourire aux lèvres. Bientôt, je ne verrai sans doute plus ce sourire.

Des éclats de rire retentissent : une poignée d’hommes ivres et joyeux viennent de sortir de l’établissement. Leurs bourses tintent à leurs ceintures, alourdies par le salaire quotidien. De l’argent gagné en servant et s’inclinant devant des monstres en habits de seigneur.

J’ai causé tant de souffrance aujourd’hui aux êtres qui me sont le plus chers. Je devrais tourner les talons et rentrer à la maison faire face à tout le monde. Avoir un peu de courage au moins. Mais je me réfugie dans l’ombre de l’auberge. L’obscurité est un soulagement.

Je ne suis sans doute bonne qu’à ça, faire du mal.

Il ne me faut pas longtemps pour remplir les poches de mon manteau. Des ivrognes ne cessent de quitter l’auberge et il me suffit de les bousculer légèrement, un sourire aux lèvres pour détourner leur attention. Personne ne remarque rien, tout le monde se fiche que je disparaisse aussitôt. Je suis une ombre ; qui se souvient des ombres ?

Minuit arrive et passe, je suis toujours là, j’attends. La lune qui brille dans le ciel me rappelle sans cesse le temps écoulé, mon absence prolongée. Une dernière poche, me dis-je. Une dernière et je rentre. Cela fait une heure que je me le répète.

Je ne réfléchis pas en voyant sortir un nouveau client. Il fixe le ciel et ne remarque pas ma présence. C’est si facile de tendre le bras, d’accrocher les cordons de sa bourse d’un doigt replié. Je devrais pourtant savoir depuis le temps que rien n’est facile ici. La panique à Summerton et le regard vide de Gisa m’ont enivrée de chagrin.

Il referme la main sur mon bras. Sa poigne est ferme, sa paume dégage une chaleur étonnante. Il m’extrait des ombres. Je tente de lui résister, de me dérober pour fuir, mais il est trop fort. Quand il pivote vers moi, le feu dans ses yeux me glace d’effroi, un effroi comparable à celui que j’ai ressenti le matin même. Et cependant j’accueillerai avec joie la punition qu’il décidera de m’infliger. Je l’ai méritée, quelle qu’elle soit.

— Voleuse, dit-il d’une voix qui laisse transparaître une étrange surprise.

Je cligne des paupières, ravalant une furieuse envie de rire. Je n’ai même pas l’énergie de protester.

— Il semblerait bien.

Il m’étudie, scrutant chaque détail de ma personne, de mon visage à mes chaussures usées. J’en éprouve un malaise. Au bout d’un long instant, il souffle et me libère. Je suis si étonnée que je reste plantée là à le dévisager. Lorsqu’une pièce d’argent se met à tournoyer dans les airs, j’ai à peine la présence d’esprit de la rattraper. Un tétrarque. Soit l’équivalent d’une couronne. Bien plus que la fortune contenue dans mes poches.

— Ça devrait être plus que suffisant pour te dépanner, déclare-t-il avant que j’aie pu réagir.

Les lumières de l’auberge donnent à ses iris une teinte d’un rouge doré, chaleureuse. L’expérience acquise depuis des années, à force de jauger les gens, ne me fait pas défaut à cet instant. Ses cheveux noirs sont trop brillants, sa peau trop pâle pour laisser penser qu’il s’agit d’un serviteur. Pourtant, il a la carrure d’un bûcheron, avec ses larges épaules et ses jambes puissantes. Il est jeune, sans doute à peine plus vieux que moi, même s’il ne possède pas l’assurance habituelle d’un jeune homme de dix-neuf ou vingt ans.

Je devrais lui baiser les pieds : il me laisse partir, avec un cadeau pareil de surcroît ! Cependant, ma curiosité l’emporte sur le reste, comme toujours.

— Pourquoi ?

J’ai craché le mot avec dureté. Après la journée que je viens de passer, comment pourrait-il en être autrement ? Décontenancé par ma question, il hausse les épaules.

— Tu en as plus besoin que moi.

Je voudrais lui jeter la pièce au visage, lui dire que je n’ai besoin de l’aide de personne, mais une petite voix intérieure me raisonne. Tu n’as donc tiré aucune leçon des événements d’aujourd’hui ?

— Merci, me forcé-je à lâcher entre mes dents serrées.

Mes réticences face à sa générosité provoquent son rire.

— Ça manque de conviction, observe-t-il avant de faire un pas dans ma direction. Tu vis au village, non ?

Je n’ai jamais rencontré un garçon aussi étrange que lui.

— Oui.

D’un geste de la main je désigne ma propre personne : entre mes cheveux décolorés, mes vêtements crasseux et mes yeux vaincus, comment en douter ? Le contraste qu’il offre est frappant, avec sa chemise délicate et propre, ses chaussures en cuir souple et brillant. Il se met à jouer avec son col : je le rends nerveux. Il pâlit au clair de lune, son regard s’affole.

— Ça te plaît ? lance-t-il pour détourner mon attention. De vivre ici ?

Sa question manque de m’arracher un éclat de rire, pourtant il a l’air très sérieux.

— À ton avis ? finis-je par répondre, me demandant à quel petit jeu il peut bien jouer.

Au lieu de riposter du tac au tac, de me rabattre mon clapet comme Kilorn le ferait, il se tait. Une expression sombre traverse son visage.

— Tu y retournes ? s’enquiert-il soudain, un doigt pointé sur la route.

— Pourquoi ? On a peur du noir ? ironisé-je en croisant les bras.

Une légère inquiétude me serre néanmoins le ventre : devrais-je avoir peur ? Il est fort, rapide, et je suis toute seule. Il retrouve son sourire, qui me rassure d’une façon déroutante.

— Non, je tiens juste à m’assurer que tes doigts resteront tranquilles pour le reste de la nuit. Je ne peux pas te laisser détrousser la moitié de l’auberge, si ? Je m’appelle Cal, au fait, ajoute-t-il en me tendant une main.

Au souvenir de la chaleur qui s’en dégage, je ne l’accepte pas et m’éloigne sur la route d’un pas vif et léger.

— Mare Barrow, lui lancé-je par-dessus mon épaule.

Il ne lui faut pas longtemps, avec ses longues jambes, pour me rattraper.

— Tu es toujours aussi aimable ?

Pour une raison qui m’échappe, j’ai soudain l’impression d’être un rat de laboratoire. Je serre la pièce d’argent glacée pour garder mon calme – elle me rappelle ce qu’il a dans ses poches. Une fortune pour Farley. Ce serait si simple…

— Les seigneurs doivent te payer généreusement pour que tu aies des couronnes sur toi, répliqué-je pour le forcer à changer de sujet.

Ça fonctionne à merveille.

— J’ai un bon travail, explique-t-il d’un air détaché.

— Tu as plus de chance que moi.

— Mais tu as…

Je réponds à sa question avant qu’il ne l’ait posée :

— Dix-sept ans. J’ai encore un peu de répit, la conscription n’est pas pour tout de suite.

Il plisse les paupières et ses lèvres s’étirent en un sourire inquiétant. Sa voix se fait soudain plus dure, ses paroles plus acerbes :

— Il te reste combien de temps ?

— Un peu moins chaque jour.

Le fait de le formuler tout haut me tord le ventre. Kilorn en a encore moins que moi. Cal m’observe à nouveau alors que nous traversons les bois. Il réfléchit.

— Et il n’y a pas de travail, marmonne-t-il plus pour lui-même que pour moi. Tu n’as aucune chance d’échapper à l’armée.

Son trouble me perturbe.

— Les choses sont peut-être différentes là d’où tu viens.

— Alors tu voles.

Je vole.

— Je n’ai pas trouvé mieux.

Ces mots me rappellent que je ne suis bonne qu’à une chose : faire du mal aux autres.

— Ma sœur a du travail, elle.

Cette réplique m’a échappé. La mémoire me revient rapidement : Non, c’est faux, plus maintenant. Grâce à toi, Mare.

Cal remarque que je me débats avec ma conscience, hésitant à rectifier ce que je viens d’affirmer. Je dois faire un effort surhumain pour conserver un masque impassible, pour ne pas m’effondrer devant un complet inconnu. Il perçoit sans doute ce que je cherche à dissimuler.

— Tu étais au palais aujourd’hui ?

Il doit deviner la réponse et reprend :

— Il y a eu de terribles émeutes.

— Je sais, dis-je d’une voix étranglée.

— As-tu…

Il insiste avec calme et délicatesse. Comme s’il creusait, dans un barrage, un petit trou par lequel toute l’eau finirait par se déverser. Je ne pourrais pas me retenir même si je le voulais. Je ne mentionne ni Farley, ni la Garde écarlate, ni Kilorn. Je lui explique simplement que ma sœur m’a introduite à Grand Jardin afin de m’aider à voler l’argent dont nous avons besoin pour survivre. Puis l’erreur de Gisa, sa blessure, et les conséquences pour nous. Ce que j’ai fait à ma famille. Ce que je fais depuis des années, à la déception de ma mère et la honte de mon père, voler les gens de mon propre village. Là, sur cette route plongée dans le noir, je confie à un inconnu tous mes crimes. Il ne pose aucune question, même quand ce que je dis est incompréhensible. Il se contente d’écouter.

— Je ne peux rien faire d’autre, conclus-je avant que ma voix ne se brise complètement.

Du coin de l’œil, j’aperçois un éclair argenté. Il me tend une autre pièce. Au clair de lune, je distingue le contour de la couronne royale, enflammée, gravée dans le métal. Lorsque Cal la presse dans ma paume, je m’attends à sentir encore la chaleur surprenante de sa peau. Elle est devenue froide.

« Je ne veux pas de ta pitié », voilà ce que je voudrais lui hurler, mais ce serait de la folie. Cette pièce me permettra d’acheter ce que le travail de Gisa ne nous fournira plus.

— Je suis sincèrement désolé pour toi, Mare. Je voudrais que les choses soient différentes.

Je n’ai même plus la force de me renfrogner.

— Il y a des existences pires que la mienne. Inutile de t’apitoyer sur mon sort.



Il me laisse aux abords du village, et je traverse, seule, les rangées de pilotis. La boue et les ombres le mettent visiblement mal à l’aise et il disparaît avant que je n’aie eu une chance de me retourner pour remercier l’étrange domestique.

La maison est silencieuse, plongée dans le noir, et je réprime un frisson. J’ai l’impression que cette journée a duré des siècles. Des siècles qui me séparent de la vie que je menais autrefois, égoïste et imbécile, et peut-être même un peu heureuse. À présent il ne me reste qu’un ami sur le point de partir à la guerre et une sœur à la main brisée.

— Tu ne devrais pas inquiéter ta mère de la sorte.

La voix de mon père gronde derrière un pilotis. Je ne l’ai pas vu sur la terre ferme depuis je ne sais plus combien de temps. Je pousse un cri de surprise et de peur.

— Papa ? Qu’est-ce que tu fabriques ? Comment es-tu…

Il pointe un pouce par-dessus son épaule, en direction d’une poulie. C’est la première fois qu’il l’utilise.

— On a eu une panne de courant, j’ai voulu jeter un œil, explique-t-il, plus bourru que jamais.

Il me dépasse et arrête son fauteuil devant le tableau électrique. Chaque habitation en a un pour réguler le débit du courant. La respiration de mon père est sifflante et son torse cliquète à chaque expiration. Peut-être que Gisa sera comme lui maintenant, avec une main artificielle, l’esprit tourmenté et amer à la pensée de ce que son existence aurait pu être.

— Pourquoi est-ce que tu n’utilises pas les bons que j’ai apportés ?

Pour toute réponse, il tire un rectangle en papier de sa poche poitrine et le glisse dans le tableau. Le bon de rationnement devrait permettre à celui-ci de redémarrer, mais rien ne se passe. L’installation ne fonctionne plus.

— Ça ne marche pas, soupire-t-il en se carrant dans son fauteuil.

Nous fixons tous deux le tableau, à court de mots, incapables de bouger, n’ayant aucune envie de remonter. Mon père a pris la fuite lui aussi, ne supportant pas de rester dans une maison où ma mère pleurait sans doute sur Gisa et ses rêves perdus, tandis que ma sœur s’efforçait de ne pas craquer.

Il abat son poing sur la boîte métallique, comme si la frapper allait soudain nous ramener la lumière, la chaleur et l’espoir. Ses gestes se font de plus en plus nerveux et affligés, la rage irradie de tout son être. Elle n’est pas dirigée contre Gisa ou moi, mais contre le monde. Il y a longtemps, il nous surnommait les fourmis. Des fourmis rouges écrasées par l’éclat d’un soleil argenté. Détruites par la grandeur d’autres êtres, privées de leur droit d’exister parce qu’elles n’étaient pas « spéciales ». Notre évolution n’a pas suivi le même chemin que la leur, nous n’avons pas développé des pouvoirs qui dépassent l’imagination. Nous sommes restés les mêmes, prisonniers de nos propres corps. Le monde s’est transformé autour de nous, et nous sommes demeurés identiques.

La colère s’empare alors de moi, je maudis Farley, Kilorn, la conscription, tout ce qui me passe par la tête. Le tableau en métal est froid, étant privé de la chaleur de l’électricité depuis un moment. Je sens encore les vibrations qui le parcourent, au cœur du mécanisme qui attend d’être réveillé. Je m’absorbe entièrement dans cette tâche, je dois retrouver le courant, le ramener pour prouver qu’une chose, même minuscule, peut aller bien, dans un monde si cruel. Mes doigts sont soudain parcourus d’une sensation tranchante, et je sursaute. Un fil dénudé ou un interrupteur défectueux, sans doute. C’est comme si j’avais touché une aiguille, qu’elle s’était enfoncée jusqu’aux nerfs, et pourtant la douleur n’arrive jamais.

Au-dessus de nos têtes, la lumière du perron se rallume dans un bourdonnement.

— Ça alors…, grommelle mon père.

Il fait pivoter son fauteuil dans la boue avant de rejoindre la poulie. Je le suis sans un bruit, ne voulant pas évoquer la raison pour laquelle nous craignons, autant lui que moi, de retrouver cet endroit que nous appelons maison.

— Plus de fugue, souffle-t-il en attachant le harnais.

— Plus de fugue, je répète, plus pour moi-même que pour lui.

Le câble gémit sous son poids et le hisse jusqu’à la plate-forme. Je suis arrivée la première et je l’aide à se libérer des sangles sans un mot.

— Tu parles d’une installation, marmonne-t-il lorsque nous réussissons enfin à défaire la dernière attache.

— Maman sera heureuse de voir que tu as pu sortir.

Il pose un regard dur sur moi et me prend la main. Alors qu’il ne travaille presque plus, se contentant de réparer des babioles et de tailler des jouets dans des morceaux de bois, il garde des mains aussi rugueuses et calleuses qu’à son retour du front. La guerre ne s’efface jamais.

— Ne le dis pas à ta mère.

— Mais…

— Je sais que ça n’a l’air de rien, seulement c’est déjà trop. Elle y verra un signe, la première étape d’un long voyage. D’abord je quitte la maison de nuit, puis ce sera de jour, et ensuite j’irai faire le marché avec elle comme il y a vingt ans. Les choses seront revenues à la normale.

Ses yeux s’assombrissent à mesure qu’il parle.

— Je n’irai jamais mieux, Mare, ajoute-t-il en s’efforçant de garder une voix normale. Je ne me sentirai jamais mieux. Je ne peux pas la laisser espérer une chose pareille, pas quand j’ai la certitude que ça n’arrivera pas. Tu comprends ?

S’il savait…

Il se rappelle l’effet que l’espoir a eu sur moi et se radoucit.

— J’aimerais que nos vies soient différentes, reprend-il.

— Comme nous tous.

Malgré la pénombre, j’aperçois la blessure de Gisa au moment de la rejoindre sur la mezzanine. En temps normal, elle dort roulée en boule sous une fine couverture. À présent, elle est allongée sur le dos, et sa main brisée est posée sur une pile de linge. Elle a un bandage propre et son attelle est mieux placée : notre mère a amélioré ma vaine tentative pour soulager Gisa. Je n’ai pas besoin de lumière pour savoir que ma pauvre sœur a la peau noircie de bleus. Elle a un sommeil troublé. Si son corps s’agite sans arrêt, son bras reste immobile, lui : il lui fait mal, même dans les bras de Morphée.

Je voudrais la consoler, mais comment l’aider à oublier les événements terribles de cette journée ?

Je prends la boîte où je range toute la correspondance de Shade et sors sa dernière lettre. C’est bien la seule chose qui pourrait me calmer. Alors que je la parcours en diagonale, l’appréhension s’empare de moi.

Aussi rouge que l’aube…, a-t-il écrit. Les mots se détachent sous mes yeux, visibles comme le nez au milieu de la figure. Les propos que Farley a tenus face à la caméra, le cri de ralliement de la Garde écarlate, sous la plume de mon frère. La formule est trop étrange pour que je l’ignore, trop originale pour l’écarter d’un revers de la main. Et la phrase suivante – voir le soleil se lever, un peu plus brillant chaque jour… Si mon frère est intelligent, il est surtout pragmatique. Il se moque du lever de soleil, de l’aube ou des jolies tournures. Les mots se répètent en écho dans ma tête. Ce n’est pas la voix de Farley que j’entends, c’est celle de mon frère. Notre armée se lèvera, aussi rouge que l’aube.

Shade était au courant, je ne sais pas comment. Il y a plusieurs semaines, avant le bombardement, avant la diffusion de la vidéo de Farley. Shade était au courant pour la Garde écarlate et il a essayé de nous le dire. Pourquoi ?

Parce qu’il en fait partie.





6.

Lorsqu’à l’aube la porte de la maison s’ouvre avec fracas, je n’ai pas peur. Les fouilles sont monnaie courante, même si elles sont en général limitées à une ou deux par an. Ce sera la troisième déjà.

— Viens, Gee, murmuré-je en l’aidant à se lever et à descendre l’échelle.

Ses mouvements sont prudents, elle s’appuie sur son bras valide. Notre mère nous attend dans la pièce principale. Elle serre Gisa contre elle mais c’est moi qu’elle regarde. À mon grand étonnement, elle n’a l’air ni fâchée ni déçue. Au contraire, ses yeux sont pleins de tendresse.

Deux policiers attendent près de la porte, pistolets à la ceinture. Je les reconnais, ils tiennent le poste de sécurité du village. Une troisième personne les accompagne, une jeune femme en rouge, un badge en forme de couronne tricolore sur le cœur. Une servante royale. Une Rouge au service du roi. Je commence à comprendre : cela n’a rien d’une visite habituelle.

— Nous acceptons la fouille et toute saisie nécessaire, récite mon père, ainsi que la loi l’exige.

Au lieu de se déployer pour passer notre maison au peigne fin, les policiers ne bougent pas d’un millimètre. La jeune femme s’avance et, à mon horreur, s’adresse à moi.

— Mare Barrow, tu es attendue à Summerton.

La main valide de Gisa se referme sur l’une des miennes, comme pour me retenir.

— Quoi ? réussis-je à bredouiller.

— Tu es attendue à Summerton, répète-t-elle avant de désigner la porte. Nous sommes là pour t’escorter. Après toi…

Une convocation. Pour une Rouge. Jamais de ma vie je n’ai entendu parler d’une telle chose. Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ? À la réflexion, je suis une criminelle et je pourrais même passer pour une terroriste après ma conversation avec Farley. La nervosité me parcourt de part en part, tous mes muscles sont en alerte. Je vais devoir prendre la fuite, même si les deux policiers bloquent la porte. Ce serait un miracle si je parvenais à atteindre la fenêtre… La jeune femme se méprend sur mes intentions.

— Pas de panique, se moque-t-elle, le calme est revenu depuis hier. Le palais et le marché sont placés sous stricte surveillance maintenant. Après toi…

Elle me sourit, alors que les deux policiers agrippent leur arme. Mon sang se glace dans mes veines. Désobéir à des représentants de l’ordre, à une convocation royale, serait synonyme de mort, et pas seulement pour moi.

— Très bien, marmonné-je en dégageant ma main de celle de Gisa.

Elle veut la reprendre, et notre mère l’en empêche.

— On se voit plus tard ?

Ma question reste en suspens. Je sens les doigts tièdes de mon père m’effleurer le bras. Il me dit adieu. Des larmes dansent dans les yeux de ma mère, et Gisa s’interdit de cligner des paupières pour se souvenir de nos derniers instants ensemble. Je n’ai rien à lui laisser, aucun souvenir. Avant que je ne puisse m’apesantir, ou m’abandonner aux larmes, un policier m’entraîne par le coude.

Les mots se frayent d’eux-mêmes un chemin jusqu’à mes lèvres, et ne sortent que dans un murmure :

— Je vous aime.

Puis la porte claque derrière moi, me coupant de mon existence.

Ils me forcent à traverser le village à toute allure, sur la route qui conduit à la place du marché. Nous dépassons la maison décrépite de Kilorn. Autrefois, il était déjà levé à cette heure, et parti pour le fleuve afin de profiter de la fraîcheur, mais cette époque est révolue. À présent il doit dormir la moitié de la journée, jouissant de ce qu’il lui reste de liberté avant l’armée. Une part de moi voudrait lui hurler au revoir, pourtant je ne le fais pas. Il viendra me chercher plus tard et Gisa lui dira tout. Je ris intérieurement en me rappelant que Farley attendra ma venue aujourd’hui, avec une petite fortune. Elle risque d’être déçue.

Sur la place, un véhicule noir, rutilant, nous attend. Quatre roues, une carrosserie tapie au sol : on dirait une bête prête à m’engloutir. Un autre policier se trouve derrière le volant et fait rugir le moteur à notre approche. Un panache de fumée noire s’élève dans l’air matinal. On me pousse sans ménagement sur la banquette arrière, et la domestique a à peine le temps de s’asseoir à côté de moi avant que le véhicule ne démarre, filant sur la route à une vitesse que je n’aurais jamais crue possible. C’est la première fois – et sans doute la dernière – que je prends un de ces engins.

Je voudrais parler, demander ce qui se passe, comment ils comptent me punir de mes crimes, cependant je sais que je m’adresserais à des sourds. Je me contente donc de me tourner vers la vitre, de regarder le village disparaître alors que nous pénétrons dans la forêt, roulant à tombeau ouvert sur la route du nord, si familière. Il y a moins de monde qu’hier, et des policiers ponctuent le trajet. « Le palais est sous stricte surveillance », a annoncé la servante. C’est sans doute ce qu’elle voulait dire par là.

Les murs de diamant brillent devant moi, réfléchissant le soleil qui émerge des bois. Mes paupières veulent se plisser, et je résiste. Je dois garder les yeux grands ouverts.

La porte grouille d’uniformes noirs. Il y en a autant que d’officiers, qui vérifient, et revérifient, les cartes d’identité des nouveaux venus. Quand le véhicule s’arrête, la jeune femme me fait franchir la porte sans se mettre dans la queue. Personne ne proteste ni ne s’inquiète de son identité. Elle doit être connue ici.

Une fois dans l’enceinte de Summerton, elle me jette un regard par-dessus son épaule.

— Je suis Ann au fait, mais tout le monde s’appelle par son nom de famille, ici. Pour moi, c’est Walsh.

Walsh. Ce nom ne m’est pas inconnu.

— Tu viens de…

— Pilotis, comme toi. J’ai connu ton frère Tramy, et j’aurais préféré ne jamais rencontrer Bree. Quel bourreau des cœurs, celu