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Tous nos jours parfaits

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  • Un matin, sur le toit du lycée, Finch sauve Violet. À moins que ce soit Violet qui sauve Finch ? Instable et excentrique, fasciné par la mort, il s'est toujours senti différent des autres. Violet, de son côté, avait tout pour elle





Catégories:
Année:
2015
Editeur::
GALLIMARD JEUNE
Langue:
french
Pages:
384
ISBN 13:
9782075046411
Fichier:
EPUB, 3,33 MB
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Les citations de Cesare Pavese, p. 60, p. 296 et p. 313, sont issues de Le Métier de vivre,


			traduit par Michel Arnaud, Gallimard, 1958, 2008 :

			FINCH - 7e JOUR D’ÉVEIL : « L’amour est vraiment la grande affirmation. On veut être, on veut compter, on veut

– si l’on doit mourir – mourir valeureusement, avec éclat, rester en somme. »

			FINCH - 7e JOUR : « La cadence de la souffrance a commencé. »

			FINCH - 80e JOUR (UN PUT@*N DE RECORD) : « On ne se souvient pas du jour, juste de l’instant. »



			La citation d’Ernest Hemingway, VIOLET - SAMEDI, est issue de Pour qui sonne le glas,

			traduit par Denise Van Moppès, coll. Du monde entier, Gallimard, 1961 :

			VIOLET - SAMEDI : « Il n’y a rien d’autre que maintenant (…). Il n’y a que deux jours. Eh bien, deux jours,

c’est ta vie et tout ce qui s’y passera sera en proportion. »



			Les citations de Virginia Woolf, FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL, VIOLET - 151 JOURS AVANT L’EXAMEN, FINCH - PREMIER JOUR DE CHALEUR, VIOLET - LES VACANCES DE PRINTEMPS, VIOLET - 26 AVRIL, sont issues de Les Vagues, traduit par Michel Cusin, 2012, Gallimard :

			FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL : « Je suis enracinée, mais je m’écoule. », « Je sens mille dispositions surgir en moi. Je suis espiègle, gaie, languissante, mélancolique tour à tour. Je suis enracinée, mais je m’écoule. Toute d’or, m’écoulant… »,

			« C’est l’instant le plus exaltant que j’aie jamais connu. Je frémis. J’ondule. Je dérive telle une plante

			sur la rivière, ondoyant de-ci, ondoyant de-là, mais enracinée, pour qu’il puisse venir jusqu’à moi.

			‘‘Viens, dis-je. Viens.’’ »

			VIOLET - 151 JOURS AVANT L’EXAMEN : « Pâle, les cheveux noirs, celui qui vient est un mélancolique, un romantique. Et moi, je suis espiègle et fluide et capricieuse ; car il est mélancolique, il est romantique. Il est ici, il se tient près de moi. »

			FINCH - PREMIER JOUR DE CHALEUR : « Je suis emportée. Nous nous abandonnons à cette marée lente… Dedans, puis dehors…

nous ne pouvons plus sortir de ses remparts sinueux, hésitants, ; abrupts, de leur cercle parfait. »

			VIOLET - LES VACANCES DE PRINTEMPS : « Eh bien, maintenant, dirigeons-nous en virevoltant vers les chaises dorées. (…)

Lune, ne sommes-nous pas convenables ? Ne sommes-nous pas charmants, assis là, tous les deux ? ».

			VIOLET - 26 AVRIL : « Si ce bleu pouvait durer toujours, si cette trouée pouvait rester toujours ; si cet instant pouvait durer toujours… (…) Je me sens briller dans l’obscurité. (…) Je suis parée, je suis prête. Voici l’arrêt momentané ; le moment obscur. Les violonistes ont levé leur archet. (…) Voici ma vocation. Voici mon univers. Tout est organisé et préparé (…) Je suis enracinée, mais je m’écoule. (…) “Viens, dis-je. Viens.” »

			VIOLET - 26 AVRIL : « Si ce bleu pouvait durer toujours, si cette trouée pouvait rester toujours. »



			Ces extraits sont reproduits avec l’aimable autorisation des Éditons Gallimard.





			Les citations de Virginia Woolf, FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL, FINCH - LE SOIR DU JOUR OÙ MA VIE A CHANGÉ et FINCH - 80e JOUR (UN PUT@*N DE RECORD) sont issues du

			Journal intégral 1915-1941, traduit par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, Stock, 1988 et de Ce que je suis en réalité demeure inconnu, Lettres (1901-1941), traduit par Claude Demanuelli, Points Seuil, 2010, réunis dans Romans, Essais, coll. Quarto, 2014, Gallimard :

			FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL : « Je sens que nous ne pouvons plus traverser à nouveau un de ces épisodes épouvantables… »

			FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL : « Fais avec ce qui te tombe sous la main. », « Mon propre cerveau m’apparaît comme la plus incompréhensible des machines – toujours à bourdonner, vrombir, planer, rugir, plonger, et finir embourbé dans la gadoue. Et pour quoi ? Pourquoi tant d’exaltation ? », « Quand on pense aux étoiles, par exemple,

			nos problèmes semblent plutôt dérisoires, ne trouvez-vous pas ? »

			FINCH - LE SOIR DU JOUR OÙ MA VIE A CHANGÉ : « À toi, le plus cher, je suis certaine que je retombe dans la folie :

je sens que nous ne pouvons plus traverser à nouveau un de ces épisodes épouvantables…

J’accomplis donc ce qui me paraît la meilleure chose à faire. »

			FINCH - LE SOIR DU JOUR OÙ MA VIE A CHANGÉ, FINCH - 80e JOUR (UN PUT@*N DE RECORD) : « Tu as été en toutes choses tout ce qu’un être humain pouvait représenter. (…) Si quelqu’un

			avait pu me sauver, cela aurait été toi. »



			La citation de Virginia Woolf de FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL est tirée de Nuit et Jour,

			traduit par Catherine Naveau, 1985, Points, Seuil :

			FINCH - 8e JOUR D’ÉVEIL : « Quand on pense aux étoiles, par exemple, nos problèmes semblent plutôt dérisoires,

			ne trouvez-vous pas ? »





Le monde nous brise tous, beaucoup en ressortent plus forts à l’endroit des fractures.


			Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes





6e JOUR D’ÉVEIL


			Est-ce un bon jour pour mourir ?

			Voilà ce que je me demande le matin quand je me lève. Et pendant ma troisième heure de cours, alors que je m’efforce de garder les yeux ouverts malgré M. Schroeder qui radote. Le soir, au dîner, en passant le plat de petits pois. La nuit, dans mon lit, lorsque je n’arrive pas à éteindre mon cerveau qui tourne à vide.

			Est-ce le jour J ?

			Et si ce n’est pas aujourd’hui… alors quand ?

			Voilà ce que je me demande, perché sur un étroit parapet à vingt mètres au-dessus du sol. Je suis si haut que je suis pratiquement au ciel. Lorsque je baisse les yeux vers le sol, je vois le monde tournoyer. Je ferme les yeux, savourant cette sensation. Peut-être que, cette fois, je vais le faire – me laisser porter par les airs. Comme si je flottais dans une piscine, que je dérivais sans but précis jusqu’au néant.

			Je ne me rappelle pas être monté ici. En fait, je ne me rappelle pas grand-chose avant dimanche, en tout cas, rien de ce qui s’est passé cet hiver. C’est chaque fois pareil – le vide, puis le réveil. Comme ce vieux bonhomme barbu, Rip Van Winkle1. Je vais, je viens. On pourrait croire que je m’y suis habitué à force, mais là, c’était pire parce que je n’ai pas dormi pendant plusieurs jours voire même une semaine ou deux – je n’ai rien vu des fêtes, ni Thanksgiving ni Noël ni le Nouvel An. Je ne saurais dire ce qui était différent cette fois, sauf que, quand je me suis réveillé, je me sentais encore plus mort que d’habitude. Réveillé certes, mais complètement vidé, comme si on avait bu tout mon sang. Ça fait six jours que j’ai émergé, et c’est la première fois que je remets les pieds au lycée depuis le 14 novembre.

			Quand je rouvre les yeux, le sol est toujours là, dur et inamovible. Je suis perché en haut du clocher du lycée, sur un parapet d’une dizaine de centimètres de large. Le haut de la tour n’est pas très grand, avec juste une petite plate-forme en béton tout autour de la cloche, cerné d’un muret de pierre que j’ai enjambé pour venir ici. De temps à autre, je cogne ma jambe dedans afin de me rappeler qu’il est bien là.

			J’ai les bras écartés, comme si je faisais un sermon et que cette ville moyenne et morose était ma paroisse. Je crie :

			– Mesdames, messieurs, je vous souhaite la bienvenue à ma mort !

			On pourrait espérer que j’aie davantage envie de vivre, vu que je viens de me réveiller et tout, mais c’est seulement quand je suis éveillé que je pense à la mort.

			J’ai pris le ton d’un prédicateur à l’ancienne, scandant la dernière syllabe des mots d’un hochement de tête, si bien que j’ai failli perdre l’équilibre. Je me retiens au muret, soulagé que personne ne semble m’avoir remarqué parce que, sincèrement, c’est dur de jouer le gars sans peur et sans reproche quand on se cramponne à la rambarde comme une poule mouillée.

			– Moi, Theodore Finch2, n’étant pas sain d’esprit, je lègue toutes mes possessions terrestres à Charlie Donahue, Brenda Shank-Kravitz et mes sœurs. Tous les autres peuvent aller se faire f-----.

			Notre chère maman nous a appris très tôt à épeler ce mot plutôt que de le prononcer ou, mieux, à ne pas l’épeler du tout, et hélas, ça m’est resté.

			La cloche a beau avoir sonné, quelques-uns de mes camarades de classe s’attardent encore dans la cour. On vient juste d’entamer le second semestre de terminale mais pour certains, le lycée, c’est déjà du passé. L’un d’eux lève la tête vers moi, comme s’il m’avait entendu, mais les autres ne me regardent pas ; soit ils ne m’ont pas repéré, soit ils m’ont vu mais « Bah, c’est juste ce fêlé de Theodore. »

			En bas, le gars tourne la tête et montre un truc dans les airs. D’abord, je crois que c’est moi, puis je la remarque, la fille. Elle est perchée sur le parapet, de l’autre côté du clocher, cheveux blond foncé volant au vent, jupe gonflée comme un parachute. Bien qu’on soit au mois de janvier, et dans l’Indiana, elle est en collants, ses boots à la main, fixant ses pieds, ou le sol – difficile à dire. Elle a l’air pétrifiée sur place.

			De ma voix normale, et pas de prédicateur, j’affirme d’un ton posé :

			– Mieux vaut éviter de regarder vers le bas, crois-en mon expérience.

			Elle tourne lentement la tête vers moi. Je la reconnais, je l’ai croisée dans les couloirs. Je ne peux pas résister.

			– Tu viens souvent ici ? Parce que c’est un de mes spots préférés et je ne me rappelle pas t’avoir déjà vue dans le coin.

			Ça ne la fait pas rire. Elle ne cille même pas. Elle se contente de me dévisager de derrière ses lunettes qui lui mangent le visage. Lorsqu’elle tente de faire un pas en arrière, son pied heurte la balustrade. Comme elle vacille légèrement, avant qu’elle ne panique, je m’empresse d’ajouter :

			– Je ne sais pas ce qui t’amène, mais moi, je trouve la ville plus belle, vue d’ici. Les gens paraissent aussi plus sympas, même les pires ont l’air presque gentils. À part Gabe Romero, Amanda Monk et toute la bande avec laquelle tu traînes.

			Elle s’appelle Violet Quelque-chose. Pom-pom girl. Super populaire. Pas le genre de fille qu’on s’attend à trouver perchée en haut d’une tour à vingt mètres du sol. Derrière ses lunettes hideuses, elle est plutôt mignonne, un peu poupée de porcelaine. De grands yeux, un visage en cœur, une petite bouche habituée à former un sourire parfait. Le style de fille qui sort avec des types comme Ryan Cross, la star du base-ball, et déjeune avec Amanda Monk et toutes les autres princesses parfaites.

			– Mais tu n’es sûrement pas venue pour la vue. Tu t’appelles Violet, c’est ça ?

			Elle cligne des yeux, ce que j’interprète comme un oui.

			– Theodore Finch. Je crois qu’on était en maths ensemble, l’an dernier.

			Nouveau clignement d’yeux.

			– J’ai horreur des maths, mais ce n’est pas ce qui m’amène ici. Enfin, si toi, c’est pour ça, je ne te juge pas. Tu es sans doute plus douée en maths, parce qu’il n’y a pas plus nul que moi, mais ça ne me dérange pas. Car vois-tu, j’excelle dans d’autres disciplines, plus essentielles – par exemple la guitare, le sexe, ou décevoir mon père en permanence, pour n’en citer que quelques-unes. Et en plus, il paraît que c’est vrai, ça ne sert jamais dans la vraie vie. Les maths, je veux dire.

			Je continue à faire la conversation, mais je sens bien que je faiblis. D’abord, j’ai envie de pisser, si bien qu’il n’y a pas que mon discours qui soit lourd. (Note pour la prochaine fois : ne pas oublier de se vider la vessie avant de tenter de se suicider.) Et puis, il commence à pleuvoir et, vu la température, ça va vite virer à la neige.

			– Il pleut, dis-je comme si elle ne le savait pas. Dans un sens, on peut se dire que la pluie lavera en partie le sang et que ça sera moins dégueu à nettoyer. Enfin, quand même, le côté dégueu, ça fait réfléchir… Je ne suis pas particulièrement coquet, juste humain… et je ne sais pas pour toi, mais je n’ai pas envie d’avoir l’air d’être passé dans un hachoir à mon enterrement.

			Elle grelotte ou elle tremble, je ne sais pas. Je progresse à petits pas vers elle, en espérant que je ne vais pas tomber avant de l’atteindre, parce que la dernière chose dont j’ai envie, c’est de me ridiculiser sous ses yeux.

			– J’ai pourtant insisté pour être incinéré, mais ma mère ne veut rien entendre.

			Et mon père fera ce qu’elle veut pour ne pas la contrarier davantage, puis en plus « Tu es bien trop jeune pour penser à ça, tu sais que ta grand-mère Finch a vécu jusqu’à quatre-vingt-dix-huit ans, alors inutile de discuter de ça maintenant, Theodore, ça contrarie ta mère. »

			– Tu imagines, cercueil ouvert, si je saute, ça ne va pas être beau à voir. Et puis, j’aime bien ma tête comme ça : deux yeux, un nez, une bouche, une rangée de dents qui, il faut bien l’avouer, est mon meilleur atout.

			Je souris afin qu’elle puisse constater par elle-même. Tout est bien à sa place, en apparence, du moins.

			Comme elle ne répond rien, je continue à avancer tout en faisant la causette :

			– Et puis, avant tout, je culpabilise pour le croque-mort. Bon, c’est un boulot de merde, soit. Mais si en plus des petits cons comme moi en rajoutent…

			En bas, quelqu’un braille :

			– Violet ? Ce serait pas Violet, là-haut ?

			– Oh, mon Dieu, murmure-t-elle si doucement que je l’entends à peine. Mon Dieu mon Dieu mon Dieu.

			Le vent soulève sa jupe et ses cheveux, on dirait qu’elle va s’envoler.

			Comme ça s’agite en bas, je crie :

			– Ne risquez pas votre vie pour moi !

			Puis je reprends tout bas, juste pour elle :

			– Bon, voilà ce qu’on va faire…

			Nous ne sommes plus qu’à quelques pas l’un de l’autre.

			– Tu vas jeter tes chaussures du côté de la cloche, puis te cramponner au muret, prendre appui dessus et passer ton pied droit de l’autre côté. Compris ?

			En acquiesçant, elle manque de perdre l’équilibre.

			– Ne hoche pas la tête. Et surtout, ne te trompe pas de sens, va vers la cloche et pas en arrière, OK ? Je vais compter jusqu’à trois.

			Elle jette ses boots qui tombent avec un petit pif pof sur le béton.

			– Un, deux, trois.

			Elle agrippe le muret, s’y appuie et passe sa jambe de l’autre côté, si bien qu’elle se retrouve assise à califourchon dessus. Puis elle jette un coup d’œil en bas et se fige à nouveau. Je l’encourage :

			– Parfait. Super. Ne regarde pas vers le bas.

			Elle lève lentement les yeux vers moi, puis pose son pied droit sur le sol en béton. Une fois qu’elle est bien stable, je reprends :

			– Maintenant, passe ta jambe gauche de l’autre côté. Ne lâche pas le muret.

			Elle tremble tellement que j’entends ses dents claquer, mais son pied gauche rejoint son pied droit et la voilà hors de danger.

			Et maintenant, je suis tout seul perché là-haut. Je risque un dernier regard vers le bas, j’aperçois mon quarante-trois qui ne cesse de grandir – aujourd’hui, j’ai des baskets à lacets fluo –, j’aperçois la fenêtre ouverte du quatrième étage, le troisième, le second, j’aperçois Amanda Monk, qui caquette sur les marches du perron en secouant ses cheveux blonds comme un poney, ses livres au-dessus de la tête, tentant vainement de se protéger de la pluie en restant glamour.

			Mon regard s’arrête sur le sol luisant et trempé, et je m’imagine étendu là.

			Je pourrais sauter. Ce serait fini en deux secondes. Plus de Theodore Fêlé. Plus de souffrance. Plus rien.

			J’essaie de reprendre où j’en étais après cette interruption de quelques minutes pour sauver une vie. L’espace d’un instant, j’y parviens presque : une sensation de paix envahit mon esprit, comme si j’étais mort. Je suis libre, léger. Plus personne et plus rien à craindre, même pas moi-même.

			Puis, dans mon dos, une voix résonne :

			– Tu vas te cramponner au muret, prendre appui dessus et passer ton pied droit de l’autre côté. Compris ?

			Et hop, le charme est rompu. C’est une idée stupide – sauf pour la tête que ferait Amanda en me voyant passer devant son nez. Ça me fait rire rien que de l’imaginer. Je ris tellement que je manque tomber. Et ça me fait peur. Je me rattrape, Violet m’attrape et Amanda lève les yeux.

			– ’spèce de malade ! braille quelqu’un.

			La petite bande d’Amanda ricane. Elle met ses mains en porte-voix pour demander :

			– Ça va, Vi ?

			Violet se penche par-dessus le muret, sans me lâcher, pour répondre :

			– Oui, oui, ça va !

			La porte en haut des escaliers de la tour s’ouvre et mon meilleur ami, Charlie Donahue, apparaît. Il est noir. Pas un peu noir. Noir noir. Et il se fait plus de filles que n’importe qui.

			– Y a de la pizza, ce midi, m’annonce-t-il comme si je n’étais pas perché à vingt mètres du sol, les bras écartés, avec une fille agrippée à mes jambes.

			– Pourquoi t’as pas sauté, fêlé ? me lance Gabe Romero – aussi connu sous le nom de Gromerdo, alias Sale Con.

			Ça les fait rire.

			Je répliquerais bien : « Parce que j’ai rencard avec ta mère après les cours », mais je me tais. Un, ça craint, j’avoue, et deux, il monterait me péter la gueule et me jeter dans le vide – ce qui serait beaucoup moins drôle que de le faire moi-même.

			À la place, je crie :

			– Merci de m’avoir sauvé la vie, Violet. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi. Je crois bien que je serais mort à l’heure qu’il est.

			Je vois alors le conseiller psy, M. Embry, qui me fixe. Super. Trop cool.

			Violet m’aide à passer de l’autre côté du mur. Des applaudissements montent d’en bas, pas pour moi, mais pour Violet, l’héroïne. De près, je constate que sa peau est lisse et parfaite, à part deux ou trois taches de rousseur sur la joue droite. Ses yeux gris-vert me font penser à l’automne. Ce sont eux qui me frappent. De grands yeux qui voient tout. Des yeux chaleureux qui ne mentent pas, qui lisent en vous, et ça, je m’en rends compte même à travers ses lunettes. Elle est jolie, grande, mais pas trop, avec de longues jambes fines et des hanches marquées, juste comme j’aime. Il y a trop de filles au lycée qui sont bâties comme des mecs.

			– J’étais juste là comme ça… Je n’étais pas venue pour…

			– Je vais te poser une question : crois-tu en la notion de jour parfait ?

			– Quoi ?

			– Un jour parfait. Du début à la fin. Où rien d’affreux, de triste ni d’ordinaire ne se produit. Tu crois que c’est possible ?

			– Je n’en sais rien.

			– Ça t’est déjà arrivé ?

			– Non.

			– Eh bien, moi non plus, mais c’est mon but.

			Elle chuchote :

			– Merci, Theodore Finch.

			Elle se hisse sur la pointe des pieds pour m’embrasser sur la joue. Je sens son shampooing, qui a un parfum de fleurs tandis qu’elle me glisse à l’oreille :

			– Si tu racontes ça à quelqu’un, je te tue.

			Et, ses boots à la main, elle file par la porte qui donne sur une volée de marches branlantes et sinistres débouchant dans les couloirs trop éclairés et bondés du lycée.

			Charlie la suit du regard puis, lorsque la porte s’est refermée, il se tourne vers moi.

			– Putain, pourquoi t’as fait ça ?

			– Parce qu’il faut bien mourir un jour, je préfère être préparé.

			Ce n’est pas la vraie raison, bien sûr, mais ça suffira. La vérité, c’est qu’il y a de nombreuses raisons, qui varient en fonction des jours, comme les treize gamins de CM1 abattus la semaine dernière par un FDP qui a ouvert le feu dans leur gymnase, ou la fille de seconde qui vient de mourir d’un cancer, ou le mec que j’ai vu tabasser son chien à la sortie du ciné, ou mon père.

			Même s’il le pense, Charlie ne dit pas « espèce de fêlé », voilà pourquoi c’est mon meilleur ami. Car, mis à part cette qualité, que j’apprécie grandement, nous n’avons pas grand-chose en commun.



			Techniquement, je suis « à l’essai » cette année. À cause d’un petit incident impliquant un bureau et un tableau noir. (Pour votre information, ce genre de matériel coûte beaucoup plus cher que vous ne l’imaginez.) Ainsi qu’un « fracassage » de guitare durant l’assemblée du matin, l’usage illégal de feux d’artifice, et peut-être une ou deux bastons. En conséquence, j’ai dû malgré moi accepter les conditions suivantes : me présenter à un rendez-vous hebdomadaire avec le conseiller psychologique du lycée, obtenir B de moyenne générale et participer à au moins une activité extrascolaire. J’ai choisi le macramé parce que je suis le seul garçon parmi une vingtaine de filles pas trop moches, ce qui me convient bien. Je dois également me tenir à carreau, me montrer sociable, me retenir de balancer des bureaux et éviter toute « altercation physique violente ». Enfin, je dois absolument, et quoi qu’il arrive, la boucler, parce que c’est toujours comme ça que je m’attire des ennuis. Le moindre petit écart par rapport à ce programme et c’est l’exclusion qui me pend au nez.

			En attendant mon rendez-vous avec M. Embry, je me présente à la secrétaire et je m’assieds sur l’une des chaises en bois inconfortables. Connaissant Embryon (c’est comme ça que je l’ai surnommé), il va vouloir savoir ce que je fabriquais perché en haut de cette tour. Avec un peu de chance, on n’aura pas le temps de creuser davantage.

			Quelques minutes plus tard, il me fait signe d’entrer. C’est un petit homme trapu, bâti comme un taureau. Dès qu’il referme la porte, son sourire s’évanouit. Il s’assied, se penche par-dessus son bureau et me fixe comme un suspect en interrogatoire.

			– Je peux savoir ce que vous fabriquiez perché en haut de cette tour ?

			Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il est non seulement très prévisible, mais également très direct. Je le connais depuis la seconde.

			– J’avais envie d’admirer la vue.

			– Vous aviez l’intention de sauter.

			– Non, il y a de la pizza au déjeuner. C’est le meilleur jour de la semaine.

			Vous remarquerez que je suis très doué pour changer de sujet. Tellement doué que je pourrais décrocher une bourse et un diplôme supérieur en changement de sujet… sauf que ça ne servirait à rien parce que je maîtrise déjà toutes les ficelles du métier.

			J’attends qu’il mentionne Violet mais à la place, il insiste :

			– Je dois savoir si vous aviez l’intention de vous faire du mal. Je suis sérieux. Si le proviseur l’apprend, vous serez viré avant d’avoir pu prononcer le mot « exclusion ». Sans compter que si vous retournez là-haut et que vous sautez, je serai traîné au tribunal et, vu mon salaire, je vous assure, je n’en ai pas les moyens. Et c’est valable que vous sautiez du clocher du lycée ou de la Purina Tower.

			Je me caresse le menton, songeur.

			– La Purina Tower, c’est une idée…

			Il me dévisage en plissant les yeux. Comme la plupart des habitants du Midwest, Embryon n’a aucun humour quand on touche aux sujets sensibles.

			– Ce n’est pas drôle, monsieur Finch. Il n’y a pas lieu de plaisanter.

			– Non, monsieur. Pardon.

			– Les gens qui se suicident ne pensent jamais à ceux qui restent. Non seulement leurs parents et leur famille, mais aussi leurs amis ou petites amies, leurs camarades de classe et leurs professeurs.

			C’est marrant qu’il s’imagine que j’en ai des tonnes, qu’il m’attribue une brochette de petites amies.

			– J’ai fait l’andouille. Je vous accorde que ce n’était certainement pas la meilleure façon d’occuper ma première heure de cours.

			Il ouvre un dossier et se met à le feuilleter. Je patiente tandis qu’il le parcourt en me jetant de fréquents coups d’œil. Je me demande s’il a hâte que l’année soit finie.

			Il se lève et, comme les flics des séries télé, il passe de l’autre côté du bureau pour se planter devant moi, menaçant. Je cherche du regard la vitre sans tain.

			– Vous voulez que je prévienne votre mère ?

			– Non. Pas la peine.

			Non, non, non, non, non.

			– C’était idiot, je le reconnais. Je voulais juste voir ce que ça faisait d’être debout là-haut et de regarder en bas. Je n’aurais jamais sauté !

			– Si vous recommencez, ou ne serait-ce que si vous envisagez de recommencer, je l’appelle. Et vous ferez une analyse toxicologique.

			– Merci beaucoup, monsieur.

			J’y mets toute la sincérité possible, parce que je n’ai aucune envie d’avoir un spot braqué sur moi, qui me suit dans les couloirs du lycée et va farfouiller dans mes affaires. Et puis, j’avoue, je l’aime bien, Embryon.

			– Pour les stupéfiants, inutile de perdre votre temps, monsieur. Vraiment. À moins que les cigarettes comptent. La drogue et moi, ça ne fait pas vraiment bon ménage. Croyez-moi, j’ai essayé.

			Je joins les mains comme un bon garçon.

			– Quant à l’épisode du clocher, même si ce n’était pas du tout ce que vous pensez, je vous promets que ça ne se reproduira plus.

			– Exactement, plus jamais. Et dorénavant, vous viendrez deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, que je voie comment ça va.

			– J’en serai ravi, monsieur… Enfin, j’apprécie beaucoup nos entretiens, mais sincèrement, je vais bien.

			– Ce n’est pas négociable. Maintenant, parlons d’avant les vacances. Vous avez manqué quatre, presque cinq semaines de cours. Votre mère a appelé pour dire que vous aviez la grippe.

			En réalité, c’est ma sœur Kate qui l’a appelé, mais il n’a aucun moyen de le savoir. C’est elle qui a prévenu le lycée parce que maman a déjà assez de soucis.

			– Si c’est ce qu’elle a dit, on ne va pas la contredire.

			Le fait est que j’étais malade, mais d’un truc un peu plus compliqué à expliquer que la grippe. J’en ai fait l’expérience, les gens compatissent davantage face à un mal visible. Franchement, j’aurais préféré avoir la varicelle, la rougeole ou n’importe quel autre virus aisément identifiable – ç’aurait été plus simple pour moi et aussi pour eux. N’importe quoi plutôt que la vérité : Je suis retombé. J’ai bugué à nouveau. J’étais à fond, et brusquement mon cerveau s’est mis à tourner en rond, comme un vieux chien plein d’arthrite, qui ne sait pas comment s’allonger. Puis je me suis éteint et j’ai sombré dans le sommeil. Mais pas le sommeil auquel vous vous abandonnez chaque soir. Un long sommeil profond, sombre et sans rêves.

			Embryon plisse à nouveau les yeux et me dévisage pour me mettre sur le gril.

			– Pouvons-nous espérer que dorénavant vous fréquentiez régulièrement le lycée sans vous attirer d’ennuis ce semestre ?

			– Absolument.

			– Et vous suivrez en classe ?

			– Oui, monsieur.

			– Je vais demander à l’infirmière qu’elle vous fasse le prélèvement.

			Il agite son index sous mon nez.

			– Une période probatoire, c’est une « période au cours de laquelle on teste les capacités du sujet, une période au cours de laquelle l’élève est censé faire ses preuves ». Si vous ne me croyez pas, regardez dans le dictionnaire. Et bon sang, essayez de rester en vie !

			Ce que je ne lui dis pas, c’est que j’ai envie de rester en vie. Et je ne le lui dis pas parce que, vu tout ce qui est consigné dans l’épais dossier sur son bureau, il ne me croirait pas. Autre chose dont il ne croirait pas un mot, c’est que je me bats pour rester dans ce monde merdique. Si je me perche sur le parapet du clocher, ce n’est pas pour mourir. C’est pour garder le contrôle. Ne plus replonger.

			Embryon fait les cent pas autour de son bureau, rassemblant une liasse de brochures diverses sur « comment éviter les ennuis ». Puis il me répète que je ne suis pas seul, que je peux venir lui parler, que sa porte est toujours ouverte, qu’il est là et qu’on se revoit lundi. J’ai envie de répondre que, sans vouloir le vexer, ça ne m’aide pas beaucoup. Mais à la place, je le remercie, à cause des cernes noirs sous ses yeux et des rides qui encadrent sa bouche. Il va probablement s’allumer une cigarette dès que je serai sorti de son bureau. Je prends sa paperasse et je le laisse tranquille. Il n’a pas mentionné Violet, tant mieux.

			 			 			 				 					1. Héros d’une nouvelle de Washington Irving, qui, ayant bu un verre avec un équipage fantôme, s’endort et ne se réveille qu’au bout de vingt ans (NdT).



				 					2. Ce nom de famille anglo-saxon désigne aussi un oiseau, le pinson (NdT).





154 JOURS AVANT L’EXAMEN


			Vendredi matin. Bureau de Mme Marion Kresney, conseillère psychologique. De petits yeux gentils et un sourire trop large pour son visage. D’après le certificat affiché au mur, elle est à Bartlett depuis quinze ans. C’est notre douzième rendez-vous.

			J’ai encore le cœur qui bat à tout rompre et les mains qui tremblent d’être montée là-haut. Je suis glacée et j’ai juste envie de m’allonger. Je suis sûre qu’elle va me dire : « J’ai appris ce que vous avez fait durant la première heure de cours, Violet Markey. Vos parents sont en route. Une ambulance vous attend pour vous conduire dans un centre psychiatrique. »

			Mais l’entretien débute par la phrase rituelle :

			– Comment allez-vous, Violet ?

			– Très bien, et vous ?

			Je suis assise sur mes mains.

			– Très bien. Parlons un peu de vous. J’aimerais savoir comment vous vous sentez.

			– Ça va.

			Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas abordé le sujet qu’elle n’est pas au courant. Elle ne va jamais droit au but.

			– Vous dormez bien ?

			Les cauchemars ont commencé un mois après l’accident. Elle me pose la question à chaque fois, parce que j’ai fait l’erreur d’en parler à ma mère, qui lui en a parlé. Voilà pourquoi je me retrouve dans son bureau. Voilà pourquoi j’ai arrêté de confier quoi que ce soit à ma mère.

			– Je dors très bien.

			Le truc, avec Mme Kresney, c’est qu’elle sourit en permanence, quoi qu’il arrive. C’est ce que j’apprécie chez elle.

			– Des cauchemars ?

			– Non.

			À un moment, je les notais, mais j’ai arrêté. Je me les rappelle dans les moindres détails. Comme il y a un mois, quand j’ai rêvé que je fondais. Mon père déclarait : « Tu es en bout de course, Violet. Nous avons tous nos limites, voilà la tienne. » Sauf que je ne voulais pas ! Je regardais mes pieds se transformer en flaques et disparaître. Puis mes mains. Ce n’était pas douloureux. Je me souviens que je me suis dit : Je devrais être contente, ça ne fait pas mal. Je m’efface, c’est tout. Mais c’était affreux de se dissoudre comme ça, petit morceau par petit morceau. J’avais complètement disparu quand je me suis réveillée.

			Mme Kresney s’agite un peu sur sa chaise, sans se départir de son sourire. Je me demande si elle sourit dans son sommeil.

			– Si on discutait un peu des études supérieures.

			À la même époque l’an dernier, j’aurais été ravie d’aborder le sujet. On en parlait souvent avec Eleanor quand papa et maman étaient couchés. On s’asseyait dehors s’il faisait assez doux, à l’intérieur s’il faisait froid. On s’imaginait les endroits où on irait, les gens qu’on rencontrerait, une fois qu’on aurait quitté Bartlett, Indiana, quatorze mille neuf cent quatre-vingt-trois habitants, où nous étions aussi à l’aise que des extraterrestres débarqués de l’autre bout de la galaxie.

			– Vous avez déposé un dossier à l’UCLA, Stanford, Berkeley, l’université de Floride, l’université de Buenos Aires, l’université des Caraïbes, l’université nationale de Singapour. C’est une liste très variée, mais votre projet, ce n’était pas New York ?

			Depuis la fin de la cinquième, je rêvais d’intégrer le programme d’écriture créative de l’université de New York, suite à un séjour avec ma mère qui est prof de fac et auteur. Elle a fait ses études à NYU si bien que, pendant trois semaines, toute la famille a visité la ville et rencontré ses anciens profs et camarades de promo – romanciers, auteurs dramatiques, scénaristes, poètes. J’avais prévu de postuler pour les pré-admissions en octobre mais, après l’accident, j’ai changé d’avis.

			– J’ai raté la date limite, ai-je expliqué.

			C’était la semaine dernière. J’ai rempli tout le dossier, rédigé ma dissertation, mais je n’ai rien envoyé.

			– Parlons de l’écriture. De votre site Internet.

			Elle fait référence à eleanorandviolet.com, qu’on a créé avec ma sœur quand nous avons emménagé dans l’Indiana. Nous voulions proposer un magazine en ligne qui donne deux points de vue (très) différents sur la mode, la beauté, les garçons, les livres, la vie. L’an dernier, une amie d’Eleanor, Gemma Sterling (qui est devenue une vraie star en jouant dans une Web-série), a parlé de nous dans une interview et notre fréquentation a triplé. Mais je n’ai pas touché au site depuis la mort d’Eleanor, parce que je ne vois plus l’intérêt de faire un site sur deux sœurs si je suis toute seule. De toute façon, à l’instant où nous avons percuté ce rail de sécurité, ma plume est morte également.

			– Je n’ai pas envie d’en parler.

			– Je crois savoir que votre mère écrit aussi. Elle doit être de bon conseil.

			– Jessamyn West a dit : « Écrire est chose si difficile que les auteurs, ayant vécu l’enfer sur terre, échapperont à tout châtiment dans l’au-delà. »

			Le visage de la conseillère psy s’illumine.

			– Alors, vous avez l’impression qu’il s’agit d’une punition ?

			Elle fait référence à l’accident. Ou bien au fait d’être ici dans son bureau, dans ce lycée, dans cette ville.

			– Non.

			Ai-je l’impression de mériter d’être punie ? Oui. Sinon pourquoi je me serais fait la frange, hein ?

			– Vous sentez-vous responsable de ce qui est arrivé ?

			Je tire sur ma frange, justement. Elle rebique.

			– Non.

			Mme Kresney se renfonce dans son fauteuil. Son sourire vacille une fraction de seconde. Nous savons toutes les deux que je mens. Je me demande comment elle réagirait si je lui disais qu’il y a une heure à peine, j’étais perchée en haut de la tour du clocher. Je suis maintenant presque sûre qu’elle n’est pas au courant.

			– Vous avez repris le volant ?

			– Non.

			– Êtes-vous montée en voiture avec vos parents ?

			– Non.

			– Mais ils le souhaitent pourtant.

			Ce n’est pas une question. Elle l’affirme comme si elle en avait discuté avec eux, ce qui est probablement le cas.

			– Je ne suis pas prête.

			Cinq mots magiques. Qui peuvent me tirer de n’importe quelle situation, ai-je découvert.

			Elle se penche en avant.

			– Avez-vous pensé à reprendre l’entraînement de pom-pom girl ?

			– Non.

			– Le conseil des élèves ?

			– Non.

			– Vous jouez toujours de la flûte dans l’orchestre ?

			– Je suis au dernier rang.

			Voilà au moins quelque chose qui n’a pas changé depuis l’accident. J’ai toujours été au dernier rang, parce que je ne suis pas très douée.

			Elle se renfonce à nouveau dans son fauteuil. L’espace d’un instant, je crois qu’elle a capitulé, mais elle reprend :

			– Je m’inquiète pour vous, Violet. Franchement, vous devriez avoir progressé davantage. Vous ne pouvez pas éviter éternellement les trajets en voiture, surtout maintenant que nous sommes en hiver. Vous ne pouvez pas rester figée ainsi. Vous êtes une survivante et cela signifie…

			Je ne saurai jamais ce que ça signifie, parce que, au mot « survivante », je me lève et je quitte la pièce.



			Je traverse le lycée pour me rendre à mon quatrième cours de la journée.

			Au moins quinze personnes – dont certaines que je connais, et d’autres qui ne m’ont pas adressé la parole depuis des mois – m’arrêtent dans le couloir et me félicitent d’avoir eu le courage d’empêcher Theodore Finch de se suicider. Une fille du journal du lycée veut même m’interviewer.

			Franchement, quitte à sauver quelqu’un, je n’aurais pas choisi Theodore Finch, cette légende vivante de Bartlett. Si je lui ai rarement parlé, en revanche, j’en ai beaucoup entendu parler. Tout le monde en a entendu parler. Il y en a qui le détestent parce qu’ils le trouvent bizarre – il n’arrête pas de se battre, il est constamment exclu du lycée, il fait ce qui lui chante. Et d’autres qui le vénèrent parce qu’ils le trouvent bizarre – il n’arrête pas de se battre, il est constamment exclu du lycée, il fait ce qui lui chante. Il joue de la guitare dans cinq ou six groupes différents et, l’an dernier, il a même enregistré un disque. Mais il est un peu… too much. Un jour, il est arrivé au lycée maquillé en rouge de la tête aux pieds, et ce n’était pourtant pas carnaval. Il a raconté à certains qu’il voulait dénoncer le racisme et à d’autres qu’il était contre la consommation de viande. En première, il a porté une cape pendant un mois entier, cassé un tableau noir en deux avec un bureau, et a volé toutes les grenouilles prévues pour la dissection afin de les enterrer au milieu du terrain de base-ball. L’actrice Anna Faris a déclaré que, pour survivre au lycée, il fallait faire profil bas. Eh bien, Finch applique la technique opposée.

			J’ai cinq minutes de retard en cours de littérature russe, où Mme Mahone et sa perruque nous collent une dissertation de dix pages sur Les Frères Karamazov. Tout le monde grogne sauf moi, parce que, malgré ce que Mme Kresney semble en penser, j’ai des « circonstances atténuantes ».

			Je n’écoute même pas la prof détailler ce qu’elle veut, tout occupée à ôter un fil qui dépasse de ma jupe. J’ai mal à la tête. Sûrement à cause des verres trop forts. Eleanor avait une moins bonne vue que la mienne. J’ôte ses lunettes et je les pose sur mon bureau. Elles lui donnaient un style alors que, sur moi, c’est hideux. Surtout avec la frange. Mais peut-être qu’à force de les porter, je deviendrai comme elle, je verrai les choses de son point de vue. Je pourrai être nous deux, comme ça, elle ne manquera plus à personne, surtout à moi.

			Le truc, c’est qu’il y a des hauts et des bas. J’ai honte de devoir l’avouer, mais parfois, ça va. Je me laisse surprendre par une émission de télé, une blague de mon père, une anecdote en classe, et je ris comme si rien n’était arrivé. Je me sens redevenir normale – quelle que soit la définition de ce mot. Certains jours, je me réveille joyeuse, je chante en me préparant. Je mets même de la musique pour danser. La plupart du temps, je vais au lycée à pied. Ou bien je prends mon vélo, et j’ai l’impression d’être une fille comme les autres.

			Emily Ward me tapote dans le dos pour me passer un mot. Mme Mahone nous confisque nos téléphones au début du cours, si bien qu’on en est réduits à communiquer à l’ancienne, en griffonnant sur un coin de feuille.



			C’est vrai que tu as sauvé Finch du suicide ?

			x

			Ryan



			Il n’y a qu’un seul Ryan dans cette classe – certains diraient même dans tout le lycée ou même un seul Ryan au monde – Ryan Cross.

			Je lève la tête et croise son regard, deux rangs plus loin. Il est trop parfait. Épaules carrées, cheveux châtain doré, yeux verts et juste assez de taches de rousseur pour le rendre moins intimidant. On est sortis ensemble jusqu’en décembre, mais là, on fait un break.

			Je laisse le mot posé cinq minutes sur mon bureau avant de répondre. Puis, finalement, j’écris :



			Je passais juste dans le coin.

			x

			V



			Je reçois sa réponse au bout d’une minute à peine mais, cette fois, je ne déplie pas le message. Quand je pense au nombre de filles qui rêveraient de recevoir un mot de Ryan Cross… La Violet Markey du printemps dernier en faisait partie.

			Quand la sonnerie retentit, je traîne dans la classe. Ryan s’attarde un instant, pour voir ce que je vais faire, mais comme je reste assise à ma place, il prend ses affaires, son téléphone et s’en va.

			Mme Mahone s’approche en demandant :

			– Qu’y a-t-il, Violet ?

			Autrefois, dix pages ne m’auraient pas effrayée. Si le prof en demandait dix, je lui en rendais vingt. Et s’il en voulait vingt, je lui en fournissais trente. J’étais plus douée pour écrire que pour jouer mon rôle de fille, de petite amie et même de sœur. Écrire, c’était tout pour moi. Dorénavant, ça m’est impossible.

			Je n’ai même pas besoin de prétexter que je ne suis pas prête. C’est l’une des règles tacites du livre de la vie, au chapitre « Comment réagir quand une élève perd un de ses proches, et ne s’en remet toujours pas neuf mois après ».

			Mme Mahone soupire en me tendant mon portable.

			– Rédige au moins une page, ou simplement un paragraphe. Fais de ton mieux, Violet.

			Mes « circonstances atténuantes » me sauvent la mise.

			Ryan m’attend dans le couloir. Je vois bien qu’il se creuse la tête, comme si j’étais un puzzle dont il n’arrive pas à remettre les pièces en place pour retrouver la petite amie rigolote qu’il avait avant.

			– Tu es très jolie, aujourd’hui, dit-il.

			Il est assez aimable pour ne pas fixer mes cheveux.

			– Merci.

			Par-dessus son épaule, je vois Theodore Finch approcher. Il m’adresse un signe de tête en passant, comme s’il savait quelque chose que j’ignore, et continue son chemin.





6e JOUR D’ÉVEIL (ENCORE)


			À l’heure du déjeuner, tout le lycée est au courant que Violet Markey a empêché Theodore Finch de sauter du haut du clocher. Alors que je me rends en cours de géo, je me retrouve derrière un groupe de filles qui discourent sur le sujet, sans se douter le moins du monde que je suis le seul et unique Theodore Finch.

			Avec leurs voix haut perchées, on dirait que toutes leurs phrases se terminent par un point d’interrogation. Ça donne : « Paraît-il qu’il avait une arme ? Et elle a dû la lui arracher des mains ? Ma cousine Stacey, qui est au lycée de Newcastle, m’a dit qu’une fois, avec une copine, elles l’ont vu qui jouait dans un club de Chicago, et il les a draguées toutes les deux ? Moi, mon frère était là quand il a allumé les feux d’artifice et paraît qu’avant que la police ne l’emmène, il leur a fait : “Si je vois pas le bouquet final, je veux être remboursé !” T’imagines ? »

			Apparemment, je suis irrécupérable et dangereux. Ouais, exactement. Je suis là, bien réveillé, et accrochez-vous parce que vous n’avez encore rien vu !

			– J’ai entendu dire qu’il avait fait ça pour une fille, je leur glisse avant d’entrer en classe d’un pas nonchalant.

			Je m’installe, moi, le tristement célèbre Finch, avec l’impression d’être invincible, regonflé à bloc, étrangement surexcité, comme si je venais juste… hum… d’échapper à la mort. Je jette un regard aux alentours, mais personne ne prête la moindre attention à moi, ni d’ailleurs à M. Black, notre prof, qui est littéralement l’homme le plus énorme que j’aie jamais vu. Il est toujours écarlate, au bord du coup de chaleur ou de la crise cardiaque. Et entre deux mots, il siffle comme une bouilloire.

			J’ai passé mon existence entière en Indiana – les années de purgatoire, comme je les appelle –, en ignorant que j’habitais à une quinzaine de kilomètres du point culminant de l’État. Personne ne me l’avait jamais dit, ni mes parents, ni mes sœurs, ni mes professeurs, jusqu’à ce jour précis, en cet instant capital où nous avons abordé le chapitre « Balades en Indiana » – ajouté au programme cette année dans le but « d’éveiller les élèves aux richesses historiques de leur État d’origine afin qu’ils puissent tirer fierté de leurs racines ».

			Sans rire.

			M. Black s’effondre sur sa chaise en se raclant la gorge.

			– Quoi de plus… approprié… pour entamer… ce nouveau… semestre… que de débuter… par le point culminant ?

			À cause de sa respiration sifflante, difficile de déterminer si les informations qu’il nous distille l’enthousiasment vraiment.

			– Hoosier Hill1 s’élève à… trois cent quatre-vingt-trois mètres au-dessus du… niveau de la mer… et est situé au fond… du jardin d’une propriété familiale… En 2005, un scout du… Kentucky a obtenu… la permission d’y… créer un sentier et… une aire de pique-nique… ainsi que d’y planter un panneau…

			Je lève la main, mais il m’ignore.

			Tandis qu’il continue à parler, je garde la main en l’air en me disant : Et si je grimpais là-haut ? Est-ce que la vue est différente quand on est à trois cent quatre-vingt-trois mètres ? Ça ne semble pas très haut, mais visiblement y en a qui en sont fiers… Et d’abord, qui suis-je pour décréter que trois cent quatre-vingt-trois mètres, c’est que dalle, hein ?

			Le prof finit par m’adresser un signe de tête, les lèvres serrées, comme s’il les avait avalées.

			– Oui, monsieur Finch ?

			Il pousse un soupir digne d’un centenaire en me jetant un regard méfiant et plein d’appréhension.

			– Je propose d’organiser une sortie scolaire. Il est capital de visiter les merveilles de l’Indiana tant qu’il est encore temps, parce qu’au moins trois personnes dans cette classe vont décrocher leur diplôme et quitter notre magnifique État à la fin de l’année et qu’en auront-ils tiré, à part une éducation au rabais dispensée par l’un des pires systèmes scolaires de notre pays ? De plus, difficile d’imaginer un endroit pareil sans se rendre sur place. Comme le Grand Canyon ou Yosemite. Il faut y être pour prendre toute la mesure de leur splendeur.

			Je ne suis qu’en partie sarcastique, disons à vingt pour cent, pourtant M. Black réplique : « Merci, monsieur Finch » sur un ton bien éloigné du remerciement.

			Je m’attelle à dessiner des collines dans un coin de mon cahier, en hommage au point culminant de notre État – sauf qu’on dirait juste des gros tas informes et des serpents volants.

			– Theodore a raison… Certains d’entre vous… vont partir du lycée… à la fin de l’année… pour aller ailleurs… Avant de quitter… notre bel État… prenez donc le temps… de le découvrir… de l’explorer…

			Un fracas soudain l’interrompt. Une retardataire a fait tomber un livre et, en voulant le ramasser, a laissé dégringoler toutes ses affaires. Ce qui déclenche l’hilarité générale, parce que nous sommes au lycée, que nous sommes donc ultra prévisibles et que la moindre occasion est bonne pour se marrer, surtout si c’est aux dépens de l’un de nos camarades. La fille qui a tout fait tomber est Violet Markey, la Violet Markey du clocher. Elle est rouge écrevisse et je vois bien qu’elle voudrait mourir. Mais pas en se jetant d’un haut sommet, cette fois, plutôt sur le mode : « Pitié que la terre s’ouvre sous mes pieds et m’engloutisse ! »

			Je connais ce sentiment mieux que ma mère, mes sœurs et Charlie Donahue. C’est le sentiment qui m’accompagne depuis que je suis né. Comme le jour où, en sport, je me suis assommé en faisant une tête devant Suze Haines, ou la fois où j’ai tellement ri qu’un truc a jailli de mon nez pour atterrir sur Gabe Romero, et bien sûr pendant toute la durée de la quatrième, de septembre à juin.

			Et donc, parce que j’y suis habitué et que cette Violet est à deux crayons de fondre en larmes, je flanque un de mes livres par terre. Tous les regards se tournent vers moi. Je me penche pour le ramasser, envoyant volontairement valser tous les autres – dans les murs, les têtes, les vitres –, et pour faire bonne mesure, je tombe à la renverse avec ma chaise. Ma performance est accueillie par des ricanements, des applaudissements, quelques « fêlé » et un sifflement exaspéré de la part de M. Black :

			– Quand vous aurez fini, Theodore… j’aimerais poursuivre…

			Je me relève, je redresse ma chaise et ramasse mes livres en faisant la révérence. Puis je salue à nouveau et je me rassieds en souriant à Violet qui me lance un regard où la surprise se mêle au soulagement et… à une certaine inquiétude. J’aimerais penser qu’il y a également une pointe de désir, mais ce serait prendre mes rêves pour des réalités. Je lui adresse mon plus beau sourire, celui qui me permet d’obtenir l’absolution maternelle lorsque je rentre tard ou simplement parce que je suis bizarre. (Sinon quand je surprends le regard de ma mère, les rares fois où elle ose poser les yeux sur moi, elle a l’air de se demander : D’où il sort, celui-là ? Il doit tenir de son père, ce n’est pas possible.)

			Violet me rend mon sourire. Je me sens instantanément mieux parce qu’elle se sent mieux et parce qu’elle me sourit, à moi, le pestiféré du lycée. C’est la deuxième fois dans la journée que je lui sauve la mise. « Theodore au cœur tendre », comme me surnomme ma mère. « Trop tendre pour son propre bien. » C’est une critique et je la prends comme telle.

			M. Black nous fixe tour à tour, Violet puis moi.

			– Comme je le disais donc… votre travail personnel dans ce cours… sera de présenter au moins deux… ou encore mieux trois… merveilles de l’Indiana.

			Je contemple une autre merveille : Violet concentrée sur le tableau, un vague sourire toujours aux lèvres.

			M. Black explique que nous devons choisir les sites qui nous attirent le plus, peu importe qu’ils soient éloignés ou peu connus. Notre mission est de nous y rendre, de prendre des photos ou une vidéo, de creuser leur histoire et de rapporter dans un dossier ce qui, en ces lieux précis, nous rend particulièrement fiers d’être de notre État. Si nous parvenons à trouver un fil conducteur entre ces lieux, d’une manière ou d’une autre, c’est encore mieux. Nous avons tout le semestre pour fignoler le projet et rendre un travail sérieux.

			– Vous vous mettrez… par groupes de deux. Cela comptera… pour trente-cinq… pour cent… de votre note.

			Je lève à nouveau la main.

			– On peut choisir son partenaire ?

			– Oui.

			– Alors je choisis Violet Markey.

			– Vous verrez ça… avec elle… à la fin… du cours.

			Je me retourne instantanément, le coude sur le dossier de ma chaise.

			– Violet Markey, j’aimerais bosser avec toi sur ce projet.

			Elle rougit car tout le monde la regarde.

			Elle s’adresse au professeur :

			– Je ne pourrais pas faire autre chose… ? Des recherches… et vous rendre un petit dossier ?

			Elle ne hausse pas le ton, mais elle a l’air un peu agacée.

			– Je ne suis pas prête…

			Il l’interrompt :

			– Mlle Markey… je vous fais la plus grande faveur… de votre vie… en vous répondant… non.

			– Non ?

			– Non. Une nouvelle année… commence… Il est temps… de remonter à dos de chameau.

			Ça fait rire quelques élèves. Violet me lance un regard noir. Oui, elle est carrément furieuse… Je me souviens alors de l’accident. Violet et sa sœur, au printemps dernier. Elle a survécu, sa sœur est morte. C’est pour ça qu’elle ne veut pas attirer l’attention.

			M. Black passe le reste du cours à nous parler de sites qui pourraient nous plaire et qu’il faut absolument qu’on voie avant la fin de l’année – les trucs touristiques habituels comme le parc historique de Conner Prairie, la maison de Levi Coffin, le Lincoln Museum et la demeure natale de James Whitcomb Riley –, même si on sait pertinemment que la plupart d’entre nous resteront dans ce trou jusqu’à la mort.

			J’essaie de croiser à nouveau le regard de Violet, mais elle garde la tête baissée. Elle se recroqueville sur sa chaise, les yeux dans le vague.



			À la sortie du cours, Gabe Romero me bloque le passage. Comme d’habitude, il n’est pas seul. Amanda Monk est postée juste derrière lui, une main sur la hanche, encadrée par Joe Wyatt et Ryan Cross. Le sympathique et cordial Ryan, sportif, bon élève, délégué de classe. Le pire chez lui, c’est qu’il sait exactement qui il est depuis la maternelle.

			Gromerdo dégaine :

			– Que j’te reprenne pas à me regarder comme ça !

			– Je ne te regardais pas. Crois-moi, il y a des centaines d’autres choses dans cette salle que je préférerais regarder avant de daigner poser les yeux sur toi, y compris le gros cul nu de M. Black.

			– Pédé.

			Gromerdo et moi, nous sommes ennemis jurés depuis le collège. Il m’arrache mes livres des mains et, même si c’est une intimidation du niveau CP, je sens une grenade familière de haine se matérialiser au creux de mon estomac, sa fumée toxique envahit mes poumons, me remonte dans la gorge. Exactement la même sensation que j’ai éprouvée l’an dernier juste avant de soulever un bureau et de le jeter – non pas sur Gromerdo comme il se plaît à le croire, mais sur le tableau noir de la salle de M. Geary.

			– T’as plus qu’à les ramasser, maintenant, pétasse.

			En passant, il me flanque un grand coup d’épaule. J’ai bien envie de lui enfoncer la tête dans son casier puis de plonger la main dans sa grande gueule pour lui arracher le cœur, parce que le truc, quand je viens de me réveiller, c’est que je ressens tout plus fort, comme pour rattraper le temps perdu.

			Mais à la place, je compte jusqu’à soixante, en me forçant à sourire bêtement. Je ne serai pas collé. Je ne serai pas viré. Je vais rester calme. Je vais me taire. Je suis très très très sage.

			M. Black observe la scène depuis le pas de la porte. J’essaie de lui adresser un signe de tête détaché pour lui montrer que tout va bien, que tout est sous contrôle, pas de problème. Je n’ai pas les mains moites, je n’ai pas le sang qui bat aux tempes, circulez y a rien à voir. Je me suis fait la promesse que cette année ne serait pas comme les précédentes. Si je parviens à garder un train d’avance sur tout, y compris sur moi-même, je devrais pouvoir rester bien présent, ici et maintenant, et pas seulement à moitié là.



			Il ne pleut plus. Avec Charlie, on est sur le parking, assis sur le capot de sa voiture, à discuter de ce qu’il aime le plus en dehors de lui-même : le sexe. Notre amie Brenda nous écoute, serrant ses livres sur sa très généreuse poitrine. Ses cheveux aux mèches rouges et roses brillent sous le soleil délavé de janvier.

			Pendant les vacances de Noël, Charlie a bossé au cinéma du centre commercial. Il a, paraît-il, fait entrer sans payer toutes les filles un peu mignonnes, ce qui lui a valu encore plus de succès que d’habitude – dans la rangée du fond, réservée aux handicapés, où les fauteuils n’ont pas d’accoudoirs.

			– Et toi ? me demande-t-il.

			– Quoi, moi ?

			– T’as fait quoi ?

			– Je me suis baladé. Comme j’avais pas envie de venir en cours, j’ai pris ma caisse et j’ai roulé.

			Je ne peux pas expliquer mes brusques sommeils à mes amis, et même si je pouvais, ce ne serait pas la peine. L’un des trucs que je préfère, avec Charlie et Brenda, c’est que je n’ai pas à leur donner d’explication. Je vais, je viens et « Tiens, voilà Finch ! »

			Charlie hoche la tête.

			– Il faudrait vraiment que tu tires un coup.

			Il fait sans doute référence à l’incident du clocher. D’après lui, si je couche, je n’aurai plus envie de me suicider. Pour Charlie, tirer un coup, c’est la solution à tout. Si tous les grands dirigeants du monde avaient une vie sexuelle satisfaisante et régulière, il n’y aurait plus de problèmes sur cette planète.

			Brenda le dévisage, sourcils froncés.

			– T’es qu’un porc, Charlie.

			– Tu m’adores.

			– Dans tes rêves… Prends exemple sur Finch, lui, c’est un gentleman.

			Rares sont les personnes qui diraient ça de moi. Mais l’avantage, dans cette vie, c’est qu’on peut être quelqu’un de différent aux yeux de chacun.

			– Je préfère rester en dehors de ça, dis-je.

			Bren secoue la tête.

			– Non, sérieux. Les gentlemen sont en voie de disparition. Comme les vierges ou les leprechauns2. Si un jour je me marie, j’en épouserai un.

			Je ne peux pas m’empêcher de répliquer :

			– Quoi ? Une vierge ou un leprechaun ?

			Elle me donne une tape sur le bras.

			– Il y a une différence entre un gentleman et un gars qui n’a aucune vie sexuelle.

			Charlie me désigne du menton.

			– Sans vouloir te vexer, mec.

			– No offense, je réplique.

			C’est vrai, après tout, comparé à lui en tout cas. En fait, il veut dire que je n’ai pas de chance avec les femmes. Sûrement parce que je craque toujours pour des salopes, des folles ou des filles qui font semblant de ne pas me connaître quand il y a du monde autour.

			Enfin bref, de toute façon, je ne les écoute plus car, par-dessus l’épaule de Bren, je viens de l’apercevoir – Violet. Je suis en train de tomber grave amoureux, je le sens et ce n’est pas la première fois (Suze Haines, Laila Collman, Annalise Lemke, les trois Briana – Briana Harley, Briana Bailey, Briana Boudreau…). Tout ça parce qu’elle m’a souri. Mais putain, quel sourire. Un vrai sourire, ce qui est rare de nos jours. Surtout quand on est moi, Theodore Freak, le taré de service.

			Bren se retourne pour voir ce que je fixe comme ça. Elle secoue la tête, avec une grimace de dégoût qui fait que, d’instinct, je me protège le bras.

			– Bon sang, vous êtes tous pareils, vous les mecs.



			À la maison, ma mère discute au téléphone tout en décongelant l’un des petits plats que ma sœur Kate prépare en début de semaine. Elle me fait signe sans interrompre sa conversation. Kate dévale les escaliers, attrape ses clés sur le bar et lance :

			– À plus, loser !

			J’ai deux sœurs – Kate qui a un an de plus que moi et Decca, qui a huit ans. C’est un accident, évidemment, ce qu’elle a découvert aux alentours de six ans.

			Enfin, tout le monde sait bien que, dans la famille, la véritable erreur de parcours, c’est moi.

			Avec mes semelles mouillées qui couinent sur le sol, je monte m’enfermer dans ma chambre. Sans même regarder la pochette, je mets un vieux vinyle sur la platine que j’ai dénichée au sous-sol. Le disque saute et grésille, comme sur un vieux phono d’avant-guerre. Je suis dans ma phase Split Enz3, d’où les baskets. Je m’essaie en Finch des années 80 pour voir ce que ça donne.

			Je sors une clope et fouille dans mon bureau à la recherche d’un briquet, quand je me rappelle soudain que le Finch des années 80 ne fume pas. Putain, je le déteste ce morveux trop clean, avec ses cheveux courts et sa nuque bien rasée. Je laisse la cigarette entre mes lèvres sans l’allumer en m’efforçant d’aspirer la nicotine. Je prends ma guitare, je gratte trois accords et j’abandonne. Je m’assieds devant l’ordinateur, à califourchon sur ma chaise retournée, c’est la seule position dans laquelle je peux écrire.

			Je tape :



			5 janvier

			Méthode : clocher du lycée.

			Probabilité de réussite sur une échelle de 1 à 10 : 5.

			Chiffres : le taux de suicide par saut dans le vide augmente à la pleine lune et les jours fériés.

			Informations historiques : l’un des plus célèbres suicidés ayant utilisé cette méthode est Roy Raymond, le fondateur de la marque de lingerie Victoria’s Secret.

			Informations complémentaires : en 1912, un dénommé Franz Reichelt s’est jeté du haut de la tour Eiffel avec une combinaison-parachute qu’il avait lui-même conçue. Il a sauté pour tester son invention, pensant voler, hélas il est tombé comme une pierre et s’est écrasé au sol, creusant un cratère de quinze centimètres de profondeur. Avait-il l’intention de se tuer ? J’en doute. À mon avis, c’était juste un crétin crâneur.



			Une rapide recherche sur Internet m’apprend que seuls cinq à dix pour cent des suicides sont commis en sautant dans le vide (selon Johns Hopkins). Apparemment, cette méthode est choisie pour des raisons pratiques – ce qui explique la popularité de San Francisco avec son Golden Gate Bridge (la destination la plus courue au monde en matière de suicide). Ici, nous n’avons que la Purina Tower et une colline de trois cent quatre-vingt-sept mètres de haut.

			J’écris :



			Raison ayant empêché le passage à l’acte : trop dégueu. Trop voyant. Trop de monde.



			Je ferme Google pour passer sur Facebook. Je n’ai aucun mal à trouver la page d’Amanda Monk vu qu’elle est amie avec tout le monde, même avec des gens qu’elle méprise dans la vraie vie. Je déroule sa liste d’amis pour chercher Violet.

			Et voilà qu’elle apparaît. Je clique sur sa photo et voilà qu’elle apparaît en plus gros, avec aux lèvres le même sourire qu’elle m’a adressé tout à l’heure. Je contemple l’écran, avec une furieuse envie d’en savoir plus. Qui est cette Violet Markey ? En la googlisant, je tombe sur le site eleanorandviolet.com, dont elle serait co-créatrice - éditrice - auteur. C’est le genre de blog classique, qui parle de garçons et de mode. La dernière publication remonte au 3 avril dernier. Je déniche aussi un article de presse.



			Eleanor Markey, dix-huit ans, en terminale au lycée de Bartlett, membre du conseil des élèves, a perdu le contrôle de son véhicule sur le pont de A Street aux environs de 00 h 45, le 5 avril. L’accident serait dû au verglas et à la vitesse. Eleanor a été tuée sur le coup. Sa sœur de seize ans, Violet, qui occupait la place passager, n’a souffert que de blessures sans gravité.

			Je lis et relis l’article, avec un nœud d’angoisse dans le ventre. Et là, je fais un truc que je m’étais promis de ne jamais faire. Je m’inscris sur Facebook, juste pour pouvoir la demander en amie. Le fait d’avoir un profil FB me donnera l’air plus sociable et normal, et atténuera peut-être le côté tragique de notre rencontre « au bord du suicide », de sorte que je paraisse plus rassurant. Je fais un selfie avec mon téléphone, mais j’ai l’air trop sérieux. Sur le deuxième, j’ai l’air d’un crétin. J’opte donc pour le troisième qui est un mélange des deux.

			Je mets mon PC en veille pour éviter de vérifier toutes les cinq minutes si elle a accepté. En attendant, je joue de la guitare, je lis quelques pages de Macbeth pour le lycée, puis je dîne avec Decca et maman, une tradition qui remonte à l’an dernier, après le divorce. J’ai beau ne pas avoir un gros appétit, j’adore ce repas car c’est l’un des rares moments de la journée où j’éteins mon cerveau.

			Maman commence par sa question préférée :

			– Alors, Decca, qu’est-ce que tu as appris aujourd’hui ?

			Elle nous interroge toujours sur les cours, ça lui donne l’impression de faire son devoir de mère.

			Dec répond :

			– J’ai appris que Jacob Barry était un connard.

			Elle parle de plus en plus mal ces derniers temps. On dirait qu’elle essaie d’obtenir une réaction de maman, de voir si elle écoute vraiment.

			– Decca…, fait-elle d’un ton las, mais elle n’est qu’à moitié là.

			Alors ma sœur nous raconte que ce Jacob s’est collé les mains à son bureau simplement pour échapper à un contrôle de sciences. Sauf que, quand ils ont voulu le détacher, sa peau est venue avec. Les yeux de Decca étincellent comme ceux d’un petit animal enragé. Elle estime clairement qu’il l’a bien cherché et ne se gêne pas pour le dire.

			Maman est à l’écoute, soudain.

			– Decca !

			Elle secoue vigoureusement la tête, au maximum de son rôle éducatif. Depuis le départ de notre père, elle s’efforce de jouer les parents cool. Ça me fait de la peine pour elle. D’abord parce qu’elle l’aime, cet égoïste pourri jusqu’au trognon, alors qu’il l’a quittée pour une certaine Rosemarie au nom de famille imprononçable. Et surtout à cause de ce qu’elle m’a dit quand il est parti :

			– Je n’aurais jamais cru me retrouver célibataire à quarante ans.

			Ce n’est pas tant la portée de la phrase, mais le ton sur lequel elle l’a prononcée. Comme si tout était fini.

			Depuis, je m’efforce d’être gentil et sage, de me faire le plus petit et le plus discret possible ; ce qui implique de faire croire que je vais en cours même quand je suis en sommeil – le Grand Sommeil – pour ne pas lui en rajouter. Mais je n’y arrive pas toujours.

			– Et toi, ta journée, Theodore ?

			– Génial.

			Je pousse la nourriture du bout de ma fourchette pour faire un dessin dans mon assiette. Ce qui m’ennuie, c’est qu’il y a mille choses plus intéressantes à faire que de manger. Ou dormir, d’ailleurs. Quelle perte de temps.

			Info intéressante : un Chinois est décédé pour cause de manque de sommeil après être resté éveillé onze jours d’affilée pour regarder tous les matchs de la Coupe d’Europe (de foot, je précise pour ceux qui comme moi n’y connaissent rien). Au bout de la onzième nuit sans sommeil, il a vu l’Italie battre l’Irlande deux à zéro, il a pris une douche, il s’est endormi vers cinq heures du matin. Et il est mort. Je ne voudrais pas dire du mal d’un mort, mais sincèrement, tout ça pour du foot. Faut vraiment être con.

			Maman s’est arrêtée de manger pour me dévisager. Quand elle s’en donne la peine, ce qui est rare, elle tente de se montrer compréhensive concernant ma « tristesse », tout comme elle essaie d’être patiente avec Kate qui passe la nuit dehors et avec Decca qui est convoquée dans le bureau du directeur. Notre mère met nos problèmes de comportement sur le compte du divorce et de mon père. Elle répète qu’il nous faut un peu de temps pour digérer.

			D’un ton moins sarcastique, je développe :

			– Pas mal. Sans surprise. Rasoir. Normal.

			Nous passons à des sujets plus consensuels comme la maison que ma mère essaie de vendre pour ses clients et la météo.

			Une fois le dîner terminé, maman pose la main sur mon bras, en m’effleurant à peine, et remarque :

			– C’est sympa que ton frère soit de retour parmi nous, pas vrai, Decca ?

			Elle dit ça comme si je menaçais de me volatiliser à nouveau, là, juste sous leurs yeux. La légère note de reproche dans sa voix me fait grincer des dents. J’ai une furieuse envie de remonter direct m’enfermer dans ma chambre. Même si elle essaie de me pardonner ma tristesse, elle aimerait pouvoir compter sur moi comme l’homme de la maison. On a réussi à lui faire croire que j’étais en cours pendant ces quatre, presque cinq, semaines d’absence, mais j’ai néanmoins manqué pas mal de dîners en famille. Elle me lâche le bras, et nous sommes soudain libres de nous éparpiller tous les trois dans des directions différentes.

			Vers dix heures, une fois tout le monde couché, alors que Kate n’est toujours pas rentrée, je rallume mon ordinateur pour consulter mon compte Facebook.

			Violet Markey a accepté votre invitation.

			Et voilà, nous sommes amis.

			J’ai envie de courir dans toute la maison en hurlant, de grimper sur le toit et d’écarter les bras, mais sans sauter toutefois, sans même y penser. À la place, je me penche vers l’écran pour faire défiler ses photos – Violet qui sourit entre deux adultes qui doivent être ses parents, Violet qui sourit avec ses amis, Violet qui sourit à un match, Violet qui sourit joue contre joue avec une autre fille, Violet qui sourit toute seule.

			Je me rappelle la photo de l’article sur Internet. Il s’agit de sa sœur, Eleanor. Elle portait les lunettes à monture épaisse que Violet avait sur le nez aujourd’hui.

			Soudain un message s’affiche.

			Violet : Tu m’as piégée. Devant tout le monde.

			Moi : Tu aurais accepté de faire équipe avec moi, sinon ?

			Violet : Je me serais débrouillée pour être dispensée de faire ce devoir. Pourquoi tu tiens absolument à bosser avec moi ?

			Moi : Parce que notre montagne nous attend.

			Violet : Qu’est-ce que tu racontes ?

			Moi : Tu n’as sans doute jamais rêvé de visiter l’Indiana, d’accord. Mais on a un devoir à rendre et je me suis proposé… hum, d’accord, je t’ai forcée à faire équipe avec moi. Ça tombe bien : j’ai une carte dans mon coffre, qui ne demande qu’à servir et il y a sans doute des endroits dans cet État qui n’attendent que nous. Peut-être que personne d’autre ne viendra jamais les visiter ni les apprécier à leur juste valeur, alors que même le lieu le plus insignifiant peut avoir un intérêt. Ou tout du moins, un intérêt pour nous. Enfin, en tout cas, quand on partira, on pourra dire qu’on le connaît, notre grand État. Alors, allons-y ! En route ! On va faire un truc qui compte ! On va faire le grand saut !

			Comme elle ne répond pas, j’ajoute :

			Je suis là si tu as envie de parler.

			Silence.

			J’imagine Violet chez elle en cet instant précis, derrière son ordinateur, avec ses lèvres parfaites qui sourient à l’écran, malgré tout, quoi qu’il arrive. Violet sourit. Gardant un œil sur mon PC, je prends ma guitare, j’ai déjà les paroles, la mélodie n’est pas loin.

			Je suis toujours là et tant mieux parce que sinon j’aurais raté ça. Des fois, ça vaut le coup d’être éveillé.

			Je chante :

			– Pas aujourd’hui, parce qu’elle m’a souri.

			 			 				 					1. Hoosier est le surnom donné aux habitants de l’Indiana sans qu’on en connaisse réellement l’origine, on pourrait traduire par « plouc, péquenaud ». Aux yeux du reste des États-Unis, l’Indiana est considéré comme un État très rural, conservateur, sans grand intérêt historique ou culturel (NdT).



				 					2. Lutin irlandais, barbu et farceur, tout de vert vêtu (NdT).



				 					3. Groupe de new wave néo-zélandais connu pour le tube I Got You.





RÈGLEMENT DES BALADES

SELON FINCH


			1) Il n’y a pas de règles, il y en a déjà assez comme ça dans la vie.

			2) Cependant, il y a trois « lignes de conduite » (ça fait moins rigide que « règle ») :

				a) Ne pas utiliser de téléphone portable pour se rendre sur le site. Il faut le faire à l’ancienne, en apprenant à lire une vraie carte.

				b) Choisir les sites chacun son tour, en se laissant cependant porter là où la route nous mène. Ce qui implique d’accepter le grandiose, l’insignifiant, le bizarre, le poétique, le beau, le laid, le surprenant. Exactement comme dans la vie. Mais absolument, inconditionnellement, résolument rien d’ordinaire.

				c) Sur chaque site, laisser quelque chose, une sorte d’offrande. Un genre de géocaching perso (« loisir qui consiste à utiliser la technologie du GPS pour rechercher ou dissimuler un objet »), sauf que ce ne serait pas un jeu, et que ce serait juste entre nous. Le principe du géocaching, c’est « prendre un truc, laisser un truc ». Comme, d’après moi, nous allons tirer quelque chose de chacune de nos visites, pourquoi ne pas laisser quelque chose en retour ? Et puis, c’est une manière de marquer notre passage, de laisser une trace.





153 JOURS AVANT L’EXAMEN


			Samedi soir. Chez Amanda.

			Je suis venue à pied, c’est à trois pâtés de maisons de chez moi. Amanda m’a promis qu’il n’y aurait que nous, ainsi qu’Ashley et Shelby, parce qu’elle ne parle plus à Suze. Encore. Amanda était l’une de mes meilleures amies, mais nous ne sommes plus aussi proches qu’avant. Depuis que j’ai arrêté les pom-pom girls, nous n’avons plus grand-chose en commun. Je me demande d’ailleurs si nous avons un jour eu quelque chose en commun.

			J’ai fait l’erreur de mentionner cette soirée devant mes parents, du coup, je suis obligée d’y aller.

			– Amanda a fait un effort, alors à toi d’en faire un de ton côté, Violet. Tu ne peux pas te servir éternellement de la mort de ta sœur comme excuse. Il faut que tu recommences à vivre.

			Le « je ne suis pas prête » ne fonctionne plus sur mon père et ma mère, visiblement.

			En traversant le jardin des Wyatt pour tourner au coin de la rue, j’entends déjà les échos de la fête. La maison d’Amanda est illuminée comme un sapin de Noël. Il y a des gens aux fenêtres, d’autres sur la pelouse. Le père d’Amanda est propriétaire d’une chaîne de magasins d’alcool, c’est l’une des causes de sa popularité. En dehors du fait qu’elle couche.

			Je me fige au milieu de la rue, mon sac sur l’épaule et mon oreiller sous le bras. J’ai l’impression d’être revenue en sixième. La bonne élève bien sage. Eleanor se serait moquée de moi et m’aurait poussée en avant. Elle serait déjà à l’intérieur. Je lui en veux rien que de l’imaginer.

			Je me force à entrer. Joe Wyatt me tend une boisson non identifiée dans un gobelet en plastique en précisant :

			– Y a de la bière au sous-sol.

			Gabe Romero a envahi la cuisine avec d’autres joueurs de baseball et de foot.

			– Tu te l’es faite ? demande-t-il à Troy Satterfield au moment où j’entre.

			– Non, man.

			– Tu l’as embrassée au moins ?

			– Non.

			– T’as pu lui toucher le cul ?

			– Ouais, mais je crois que c’était pas voulu.

			Ils éclatent de rire. Tout le monde parle trop fort. Je descends au sous-sol. Amanda et Suze, visiblement réconciliées, sont affalées sur un canapé. Je ne vois ni Ashley ni Shelby dans les parages, mais une vingtaine de mecs sont avachis par terre en train de faire un jeu à boire. Des filles dansent autour d’eux, je repère les trois Briana et Brenda Shank-Kravitz – une amie de Theodore Finch. Des couples s’embrassent.

			Amanda brandit sa bière dans ma direction.

			– Oh, là, là ! Il faut faire quelque chose pour tes cheveux, Vi !

			Elle parle de ma frange faite maison.

			– Et pourquoi tu te trimballes avec ces lunettes ? Je sais que c’est en souvenir de ta sœur, mais elle n’aurait pas un mignon petit pull que tu pourrais porter à la place ?

			Je pose mon gobelet. J’ai toujours mon oreiller sous le bras.

			– J’ai mal au ventre. Je crois que je vais rentrer.

			Suze (qui s’appelait Suzie jusqu’à la troisième où elle a décidé que dorénavant ce serait « Souze ») me fixe de ses gros yeux bleus.

			– C’est vrai que t’as empêché Theodore Finch de sauter de la tour ?

			– Oui.

			Par pitié, je veux juste oublier toute cette journée.

			Amanda arbore un sourire satisfait.

			– Je te l’avais bien dit.

			Elle se tourne vers moi en levant les yeux au ciel.

			– Il ne sait plus quoi faire pour se rendre intéressant. Je le connais depuis la maternelle… et c’est de pire en pire.

			Suze boit une gorgée de bière.

			– Moi, je le connais encore mieux…, fait-elle d’une voix pleine de sous-entendus.

			Amanda lui donne une tape, Suze la lui rend. Quand elles ont fini leur petit jeu, elle m’explique :

			– On est sortis ensemble en seconde. D’accord, il est bizarre, mais je dois dire qu’il sait s’y prendre… si tu vois ce que je veux dire.

			D’un ton encore plus appuyé, elle ajoute en regardant autour d’elle :

			– Contrairement à la plupart de ces petits fistons à leur maman…

			L’un des fistons à sa maman lève la tête en braillant :

			– Tu veux venir tâter la marchandise, salope ?

			Amanda fait mine de taper Suze et c’est reparti pour un tour.

			Je remonte mon sac sur mon épaule.

			– Heureusement que j’étais là.

			Pour être plus précise, je suis contente qu’il ait été là pour m’empêcher de basculer dans le vide et de m’écraser par terre devant tout le monde. Je n’imagine même pas mes parents, si jamais ils perdaient la seule fille qui leur reste. Et pas dans un accident, non… un suicide. C’est pour ça que je suis venue sans trop protester ce soir. J’avais honte de ce que j’avais failli leur faire subir.

			– Heureusement que tu étais où ? demande Gabe en débarquant avec un seau plein de bières.

			Il le laisse tomber sans ménagement, et met de la glace partout.

			Suze plante ses yeux dans les siens en susurrant :

			– En haut du clocher.

			Gabe fixe ses seins. Puis il se force à me regarder.

			– Qu’est-ce que tu faisais là-haut ?

			– J’allais en cours de philo quand je l’ai vu pousser la petite porte au fond du préau, celle qui mène au clocher.

			– Philo ? C’est pas en deuxième heure plutôt ? s’étonne Amanda.

			– Si, mais j’avais un truc à demander à M. Feldman.

			– Cette porte est verrouillée et barricadée. Plus protégée que ton slip, à ce que j’ai entendu dire, déclare Gabe.

			Et là, il se tord de rire.

			– Il a dû forcer la serrure, je suppose.

			Lui… ou bien moi. L’avantage de mon air innocent c’est que j’arrive toujours à m’en tirer. Personne ne me soupçonne jamais.

			Gabe fait sauter la capsule de sa bière avant de la descendre d’un trait.

			– Tu aurais dû le laisser sauter, cet enfoiré. Il a failli me tuer l’an dernier.

			Il fait référence à l’incident du tableau.

			Amanda fait la grimace.

			– Tu crois que tu lui plais ?

			– Non, bien sûr que non.

			– J’espère. Fais gaffe avec lui.

			Il y a encore moins d’un an, je me serais assise à côté d’elle, une bière à la main, pour discuter, en rédigeant des commentaires sarcastiques dans ma tête : Elle emploie ces mots précis exprès pour tenter d’influencer le jury. « Objection, Mlle Monk ! » « Désolée, retirez ça. » Mais c’est trop tard, le jury l’a entendue et en tire les conclusions attendues – si elle lui plaît, c’est qu’il doit lui plaire, lui aussi…

			Mais je reste plantée là, avec mon sac et mon oreiller, à me demander comment j’ai pu un jour être amie avec cette fille.

			Je manque d’air. La musique est trop forte. Ça sent la bière. Ça me soulève le cœur. C’est alors que j’aperçois Leticia Lopez, du journal du lycée, qui se dirige vers moi. Précipitamment, je bafouille :

			– Il faut que j’y aille, Amanda. Je t’appelle demain.

			Et avant que quiconque ait pu répliquer, je remonte et je file hors de cette maison.

			La dernière soirée où je suis allée, c’était le 4 avril. Le jour où Eleanor est morte. La musique, les lumières, les rires et les cris font remonter mes souvenirs. J’ai juste le temps d’écarter mes cheveux de mon visage et de me pencher pour vomir dans le caniveau. Demain, on croira que c’était un gamin qui avait trop bu.

			Je sors mon portable pour envoyer un texto à Amanda.



			Désolée. Pas en forme.  xx V



			En tournant les talons pour rentrer chez moi, je tombe sur Ryan Cross. Il est trempé, tout ébouriffé. Ses yeux sont grands et beaux et injectés de sang. Comme tous les mecs un peu mignons, il a un sourire en coin. Mais quand il sourit vraiment et pas juste avec un seul côté de sa bouche, il a des fossettes. Je n’ai pas oublié à quel point il est parfait.

			Moi, je ne suis pas parfaite. Je suis pleine de secrets. Dérangée. Je ne parle pas seulement de ma chambre, mais de moi. Personne n’aime le désordre. Ce qu’ils aiment, c’est la Violet qui sourit. Je me demande comment réagirait Ryan s’il apprenait que c’est Finch qui m’a dissuadée de sauter et non le contraire. Je me demande comment ils réagiraient, tous.

			Ryan me prend dans ses bras et me fait tournoyer. Moi, mon sac, mon oreiller. Il essaie de m’embrasser mais je détourne la tête.

			La première fois qu’il m’a embrassée, il neigeait. De la neige en avril. Bienvenue dans le Midwest. Eleanor était en blanc, moi en noir – on aimait bien échanger les rôles de la gentille et la méchante sœur, parfois. Le frère aîné de Ryan, Eli, nous avait invitées à une soirée. Pendant qu’Eleanor montait dans sa chambre, j’ai dansé avec Amanda, Suze, Shelby et Ashley. Ryan était à la fenêtre, c’est lui qui s’est écrié : « Il neige ! »

			Je me suis approchée sans cesser de danser, il me regardait. Et il m’a dit : « Viens. » Comme ça.

			Il m’a pris la main et m’a entraînée dehors. Les flocons tombaient dru. De gros flocons blancs scintillants. On a essayé d’en attraper en tirant la langue. Et puis il a glissé sa langue entre mes lèvres et j’ai fermé les yeux tandis que les flocons se posaient sur mes joues.

			On entendait le vacarme en provenance de la maison. Des rires. Des cris. Les bruits de la fête. Ryan a passé la main sous mon T-shirt. Elle était chaude. Et tout en l’embrassant, je pensais : Je suis en train d’embrasser Ryan Cross. Ce n’est pas le genre d’aventure qui m’arrivait avant qu’on s’installe dans l’Indiana. À mon tour, j’ai glissé les mains sous son sweat-shirt, sa peau était chaude et douce, exactement comme je l’avais imaginée.

			Le vacarme est monté d’un cran. Ryan s’est écarté, je l’ai regardé. Il avait du rouge à lèvres partout. Mon rouge à lèvres. Et je suis restée plantée là à me dire : c’est mon rouge à lèvres sur les lèvres de Ryan Cross. Oh. Mon. Dieu.

			J’aurais aimé pouvoir me prendre en photo à cet instant précis pour me rappeler exactement comment j’étais. C’était le dernier bon moment avant que tout change et tourne au cauchemar.

			Ryan me tient dans ses bras, mes pieds ne touchent plus le sol.

			– Tu vas dans la mauvaise direction, Vi.

			Il me porte vers la maison.

			– J’en viens, dis-je. Je veux rentrer. Je suis malade. Repose-moi.

			Comme je le martèle de coups de poing, il me repose, parce que Ryan est un gentil garçon qui fait ce qu’on lui dit.

			– Qu’est-ce qui t’arrive ?

			– Je suis malade. Je viens de vomir. Il faut que je rentre.

			Je lui tapote le bras comme un bon toutou. Puis je tourne les talons et je file, à travers le jardin, la rue, vers chez moi. Je l’entends qui m’appelle, mais je ne me retourne pas.



			– Tu rentres tôt.

			Ma mère est sur le canapé, plongée dans un livre. Mon père est allongé face à elle, les yeux fermés, son casque sur les oreilles.

			– Pas assez tôt.

			Je m’arrête au pied des escaliers.

			– Ce n’était pas une bonne idée. Je le savais, mais j’y suis allée pour vous prouver que je fais des efforts. Sauf que ce n’était pas une soirée pyjama, mais une vraie soirée. Style orgie et alcool qui coule à flots.

			Je leur balance ça comme si c’était leur faute.

			Ma mère donne un petit coup de pied à mon père, qui ôte ses écouteurs. Ils se redressent tous les deux.

			– Tu as envie d’en parler ? propose ma mère. Tu as dû être surprise… et mal à l’aise. Tu veux rester un peu avec nous ?

			Comme Ryan, mes parents sont parfaits. Ils sont forts, courageux et attentionnés, et même s’ils doivent parfois pleurer et enrager, ou même casser des trucs quand ils sont seuls, ils me le montrent rarement. Au lieu de ça, ils m’encouragent à sortir, à reprendre la voiture… à reprendre le cours de ma vie, en fait. Ils m’écoutent, ils me questionnent, ils s’inquiètent, ils sont toujours là pour moi. Finalement, tout ce que je peux leur reprocher, c’est d’être un peu trop là pour moi en ce moment. Ils veulent savoir où je vais, ce que je fais, avec qui, et quand je rentre. « Envoie-nous un texto quand tu arrives, envoie-nous un texto quand tu rentres. »

			Je céderais presque, je pourrais m’asseoir avec eux cinq minutes pour les rassurer après tout ce qu’ils ont traversé – après ce que j’ai failli leur faire subir hier. Mais je m’en sens incapable.

			– Je suis fatiguée, je vais me coucher.



			22 h 30. Ma chambre. J’ai mes chaussons Freud aux pieds et un pyjama violet constellé de petits singes. C’est mon petit refuge à moi. Je marque ce jour d’une grosse croix sur le calendrier accroché à ma porte de placard, puis je me blottis dans mon lit, sur une pile de coussins, armée d’une pile de bouquins. Depuis que j’ai arrêté d’écrire, je lis encore plus qu’avant. Les mots des autres, pas les tiens. Tes mots se sont envolés. En ce moment, je suis dans ma période sœurs Brontë.

			J’adore ma chambre, mon petit monde. Je me sens mieux là qu’au-dehors, parce qu’au moins, je peux être qui je veux. Une auteure talentueuse qui rédige cinquante pages par jour sans jamais être en panne d’inspiration. Une future étudiante du programme d’écriture créative de l’université de New York. La créatrice d’un nouveau site Internet – pas celui que j’avais fait avec Eleanor, un autre. Je suis sans peur. Je suis libre. Je suis en sécurité.

			Je n’arrive pas à savoir laquelle des sœurs Brontë je préfère. Pas Charlotte, parce qu’elle ressemble à mon instit de CM2. Emily est courageuse et rebelle, mais Anne est restée dans l’ombre. J’opte pour Anne. Je lis un peu, puis je reste un long moment allongée à fixer le plafond. J’ai l’impression que, depuis avril dernier, j’attends quelque chose. Sauf que je ne sais pas quoi.

			Je finis par me relever. Il y a un peu plus de deux heures, à 19 h 58 exactement, Theodore Finch a posté une vidéo sur sa page Facebook. On le voit jouer de la guitare dans ce qui doit être sa chambre. Il a une voix agréable, mais rauque, comme s’il avait trop fumé. Il est penché sur son instrument, ses cheveux lui tombent dans les yeux. C’est flou, sûrement filmé avec un téléphone. La chanson parle d’un type qui a sauté du toit de son lycée.

			À la fin, il fixe l’objectif pour dire :

			– Violet Markey, si tu regardes cette vidéo, c’est que tu es toujours en vie. Fais-moi signe, please.

			Je ferme vite la fenêtre comme s’il pouvait me voir. J’aimerais effacer la journée d’hier et toute cette histoire. Pour moi, ce n’est rien de plus qu’un mauvais rêve. Un rêve atroce. Un cauchemar monstrueux.

			Je lui envoie un message privé : S’il te plaît, enlève cette vidéo de ton mur ou coupe la fin, je n’ai pas envie que quelqu’un d’autre la voie.

			Il répond immédiatement : Super ! Je déduis de ton message que tu es en vie ! Ce point de détail réglé, je pense qu’on devrait parler de ce qui s’est passé, surtout maintenant qu’on bosse ensemble sur le projet de géo. (T’inquiète, personne d’autre ne verra cette vidéo.)

			Moi : Je vais très bien. Je préfère tourner la page et oublier ce qui s’est passé. (Comment peux-tu en être sûr ?)

			Finch : (Parce que j’ai créé cette page uniquement pour pouvoir te parler. De plus, maintenant que tu l’as vue, cette vidéo va s’autodétruire dans cinq secondes. Cinq, quatre, trois, deux…)

			Finch : Recharge la page.

			La vidéo a disparu.

			Finch : Si tu n’as pas envie de discuter via Facebook, je peux passer chez toi.

			Moi : Maintenant ?

			Finch : Euh, dans cinq ou dix minutes pour être exact. Il faut d’abord que je me rhabille, à moins que tu préfères me voir nu. Et ensuite, il faut compter le trajet en voiture.

			Moi : Il est tard.

			Finch : Ça dépend des points de vue. Pour moi, il n’est pas franchement tard. Au contraire, il est tôt. Tôt dans nos vies. Tôt dans la nuit. Tôt dans l’année. Si tu comptes bien, tu verras que le nombre de « tôt » dépasse le nombre de « tard ». C’est juste pour discuter. Rien de plus. Ce n’est pas comme si je te draguais.

			Finch : À moins que ça te tente. Que je te drague, je veux dire.

			Moi : Non.

			Finch : « Non, tu ne veux pas que je vienne » ? Ou « non, tu ne veux pas que je te drague » ?

			Moi : Les deux. Ni l’un ni l’autre.

			Finch : OK. On en discutera au lycée alors. Je pourrai te passer des mots en géo. Ou déjeuner avec toi. Tu manges bien avec Amanda et Gabe, c’est ça ?

			Oh, misère. Il ne va pas arrêter ! Comment je vais m’en débarrasser ?

			Moi : Si tu viens ce soir, tu promets qu’après le sujet sera clos une bonne fois pour toutes ?

			Finch : Parole de scout.

			Moi : C’est seulement pour parler. Rien de plus. Et tu ne restes pas longtemps.



			J’ai à peine fini d’écrire que je le regrette déjà. Avec la soirée d’Amanda au bout de la rue, n’importe qui pourrait passer par là et le voir chez moi.



			Moi : T’es toujours là ?

			Pas de réponse.

			Moi : Finch ?





7e JOUR D’ÉVEIL


			Je grimpe dans le vieux 4 x 4 Saturn de ma mère, surnommé Little Bastard1, et je me rends chez Violet Markey par une route de campagne, parallèle à la nationale, l’artère principale qui traverse notre ville. J’enfonce la pédale d’accélérateur, le compteur monte à cent, cent dix, cent trente, cent cinquante. Plus j’accélère, plus l’aiguille tremble. Le Saturn fait de son mieux pour jouer les voitures de sport, au lieu d’un antique crossover familial.

			Le 23 mars 1950, le poète italien Cesare Pavese a écrit : « L’amour est vraiment la grande affirmation. On veut être, on veut compter, on veut – si l’on doit mourir – mourir valeureusement, avec éclat, rester en somme2 ».

			Cinq mois plus tard, il est entré dans la rédaction d’un journal et a choisi le portrait qui illustrerait sa rubrique nécrologique dans leurs archives photos. Puis il a pris une chambre d’hôtel et, quelques jours après, un employé l’a trouvé étendu sur le lit, mort. Il était tout habillé, mais pieds nus. Sur la table de chevet gisaient seize plaquettes de somnifères vides et un message : « Je pardonne à tout le monde et demande le pardon de tout le monde. Ça va ? Pas trop de commérages. »

			Cesare Pavese n’a sans doute jamais conduit à fond sur une petite route de campagne de l’Indiana, mais je le comprends. Je comprends son besoin d’être et de compter pour quelque chose. Même si je ne suis pas convaincu que de mourir pieds nus dans une chambre d’hôtel anonyme par overdose de médicaments est ce que j’appellerais mourir valeureusement, avec éclat, c’est l’intention qui compte.

			Je pousse la Saturn à cent soixante-quinze. Je lèverai le pied quand j’aurai atteint les cent quatre-vingts. Pas cent soixante-dix-neuf. Pas cent soixante-dix-huit. C’est cent quatre-vingts ou rien.

			Je me penche en avant, comme une fusée. Je fais corps avec la voiture. Je. Suis. La. Voiture. Et je me mets à hurler parce que j’ai l’impression d’être de plus en plus vivant à chaque seconde. Je sens la vitesse, je sens… Je sens tout autour de moi et en moi – la route, mon sang, mon cœur qui bat dans ma gorge – et je pourrais mourir maintenant dans un valeureux éclat de tôle froissée et de moteur en feu. J’appuie sur l’accélérateur, je ne peux plus m’arrêter, je suis plus rapide que quiconque sur cette terre. La seule chose qui compte, c’est cette poussée en avant et l’exaltation que je ressens en fonçant vers la Grande Affirmation.

			Puis, soudain, à la seconde même où soit mon cœur, soit le moteur va exploser, je lève le pied et je me rabats sur le bas-côté, je m’envole à bord de Little Bastard et j’atterris quelques mètres plus loin, à moitié dans le fossé. Je mets un instant à reprendre mon souffle. Je tends les mains, elles ne tremblent pas du tout. Elles sont aussi fermes et assurées que possible. Je regarde autour de moi – le ciel étoilé, les champs, les maisons sombres et endormies… Je suis vivant, put--n. Je suis vivant.



			Violet habite à deux pas de chez Suze Haines, dans une grande maison avec une cheminée rouge, à l’autre bout de la ville. Lorsque j’arrive à bord de Little Bastard, elle est assise sur le perron, emmitouflée dans un grand manteau, toute petite, esseulée. Je la rejoins.

			– Ce n’était pas la peine de venir jusqu’ici.

			Elle chuchote comme si on risquait de réveiller les voisins.

			Je réponds en chuchotant également :

			– Ce n’est pas comme si on habitait Los Angeles ou même Cincinnati. Ça m’a pris cinq minutes. Jolie baraque, d’ailleurs.

			– Écoute, c’est gentil d’être venu, mais je n’ai pas besoin de discuter de quoi que ce soit.

			Elle a une queue-de-cheval, avec de petites mèches qui s’échappent de chaque côté. Elle en range une derrière son oreille.

			– Je vais très bien.

			– Essaie pas d’embrouiller un embrouilleur. Je sais reconnaître un appel au secours, et se percher en haut d’un clocher pour sauter, c’en est un. Tes parents sont là ?

			– Oui.

			– Dommage. On va faire un tour ?

			Je me mets en marche.

			– Pas par ici.

			Elle m’attrape par le bras pour m’entraîner dans une autre direction.

			– Y a un truc à éviter ?

			– Non… C’est juste… euh, plus joli par là.

			Je prends ma voix de psy, imitant Embryon :

			– Alors… depuis combien de temps souffrez-vous de pulsions suicidaires ?

			– Arrête ! Pas si fort ! Et je… je ne… je ne suis pas…

			– Suicidaire ? Tu peux prononcer le mot.

			– Peu importe. En tout cas, je n’ai pas ce problème.

			– Contrairement à moi.

			– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

			– Tu étais perchée là-haut parce que tu ne savais plus quoi faire ni vers qui te tourner. Tu avais perdu tout espoir. Et soudain, tel un preux chevalier, je t’ai sauvé la vie. Au fait, tu n’as pas du tout la même tête sans maquillage. Tu n’es pas moins bien, mais différente. Peut-être même mieux. Tiens, au fait, c’est quoi, ce site Internet ? Tu as toujours aimé écrire ? Parle-moi un peu de toi, Violet Markey.

			Elle répond comme un robot :

			– Il n’y a pas grand-chose à dire… J’imagine… Y a rien à raconter…

			– Tu viens de Californie… ça doit te changer, non ? Tu te plais ici ?

			– Ici où ?

			– À Bartlett.

			– Ça va.

			– Et dans ce quartier ?

			– Ça va aussi.

			– Tu n’es pas très bavarde pour quelqu’un à qui l’on vient de sauver la vie ! Tu devrais être sur un petit nuage. Je suis là. Tu es là. Mieux encore : tu es là avec moi. Je peux te citer au moins une fille qui aimerait être à ta place.

			Elle laisse échapper un arrrgh d’exaspération étrangement sexy.

			– Qu’est-ce que tu veux, à la fin ?

			Je m’arrête sous un lampadaire. Je stoppe la causette et le numéro de charme pour aller droit au but.

			– Je veux savoir pourquoi tu étais là-haut. Et je veux être sûr que ça va, maintenant.

			– Si je te le dis, tu rentreras chez toi ?

			– Oui.

			– Et le sujet sera clos ?

			– Ça dépend de la réponse que tu vas me donner.

			Elle soupire en se remettant en marche. Pendant quelques minutes, elle ne dit plus rien, je garde donc le silence, pour lui laisser la parole. Les seuls bruits de la rue sont une télé qui braille et les échos d’une soirée, au loin.

			Au bout de quelques pâtés de maisons, je reprends :

			– Tout ce que tu me confieras restera entre nous. Tu ne l’as peut-être pas remarqué, mais je ne croule pas sous les amis. Et même si c’était le cas, ça ne changerait rien. Ces cons ont largement assez de quoi baver.

			Elle prend une profonde inspiration avant de déclarer :

			– Je suis montée en haut du clocher sans vraiment réfléchir. Mes jambes ont grimpé l’escalier toutes seules, je ne me suis pas rendu compte d’où elles m’emmenaient. Je n’avais jamais fait un truc pareil. Je veux dire… ça ne me ressemble pas. Et puis, soudain, je me suis réveillée perchée sur ce rebord… Je ne savais pas quoi faire. J’ai commencé à paniquer.

			– Tu as raconté à quelqu’un d’autre ce qui t’était arrivé ?

			– Non.

			Elle s’arrête. Je dois me retenir de repousser la mèche que le vent lui plaque sur le visage. Elle l’écarte machinalement.

			– Même pas à tes parents ?

			– Surtout pas à mes parents.

			– Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu faisais là-haut.

			Contre toute attente, elle me répond dans un murmure :

			– C’était l’anniversaire de ma sœur. Elle aurait eu dix-neuf ans.

			– Merde. Je suis désolé.

			– Mais ce n’est pas la vraie raison. La vraie raison, c’est que plus rien n’a d’importance à mes yeux. Ni les cours, ni les pom-pom girls, ni les garçons, ni mes amis, ni les soirées, ni la fac…

			Elle fait un geste circulaire englobant le monde entier.

			– Tout ça, ce n’est que du remplissage en attendant la mort.

			– Peut-être… ou peut-être pas. Que ce soit du remplissage ou non, je suis content d’être là.

			S’il y a bien une chose que la vie m’a apprise, c’est qu’il faut en profiter au maximum.

			– Et ce remplissage est assez important à tes yeux pour t’empêcher de sauter.

			– Je peux te demander quelque chose ? fait-elle en fixant le sol.

			– Bien sûr.

			– Pourquoi tout le monde t’appelle Theodore Fêlé ?

			Maintenant, c’est moi qui fixe le sol comme si c’était la chose la plus fascinante que j’aie jamais vue. Je mets un moment à répondre, parce que je me demande ce que je peux lui confier. Franchement, Violet, je ne sais pas pourquoi on ne m’aime pas. Mensonge. Je veux dire… Je sais, et en même temps, je ne sais pas. J’ai toujours été différent, mais pour moi, la différence, c’est la normalité. Je décide de lui fournir une version de la vérité.

			– En quatrième, j’étais beaucoup plus petit que maintenant. C’était avant que tu arrives.

			Je relève les yeux assez longtemps pour la voir acquiescer.

			– J’avais les oreilles en chou-fleur. Un misérable avorton. J’ai seulement mué juste avant la rentrée de seconde, durant l’été où j’ai pris trente-cinq centimètres.

			– Et c’est juste pour ça ?

			– Ça et le fait que, parfois, j’agis sans réfléchir. Ça ne plaît pas.

			Elle se tait tandis que nous tournons à un carrefour. J’aperçois sa maison au bout de la rue. Je ralentis pour gagner du temps.

			– Je connais le groupe qui joue au Quarry ce soir. On pourrait y faire un saut pour se réchauffer, écouter la musique, oublier tout le reste. Je connais aussi un endroit d’où on a une vue superbe sur la ville.

			Je la gratifie de mon plus beau sourire, mais elle répond :

			– Je vais rentrer dormir.

			Je suis toujours surpris de voir à quel point les gens sont attachés à leur sommeil. Moi, si je pouvais, je me passerais bien de dormir.

			– Ou alors on peut sortir ensemble, si tu préfères…

			– C’est bon.

			Une minute plus tard, on est à ma voiture. Je demande :

			– Comment tu as réussi à monter là-haut ? La porte était ouverte quand je l’ai poussée alors que, d’habitude, elle est verrouillée.

			Elle sourit pour la première fois.

			– Il se pourrait bien que j’aie crocheté la serrure.

			Je siffle, admiratif.

			– Violet Markey, tu es étonnante.

			En un éclair, elle remonte l’allée et rentre chez elle. Je ne bouge pas, je regarde, jusqu’à ce qu’une fenêtre s’éclaire au premier. Une ombre passe devant, je distingue sa silhouette tandis qu’elle m’observe de derrière le rideau. Je m’adosse à la voiture, pour voir qui va se lasser en premier. Je reste là jusqu’à ce que l’ombre s’écarte et la lumière s’éteigne.



			Une fois rentré, je mets Little Bastard au garage, et je pars courir. Je cours l’hiver, je nage le reste de l’année. Mon parcours habituel descend la route nationale, longe l’hôpital et le camping, jusqu’au vieux pont en ferraille que tout le monde semble avoir oublié à part moi. Je cours sur ses murets, qui servent de garde-corps. Réussir à traverser sans tomber me prouve que je suis vivant.

			Crétin. Bon à rien. Voilà les mots que j’ai entendus toute ma vie. Les mots que je fuis en courant, parce que si je les laisse me rattraper, ils vont enfler, me remplir tout entier, et tout ce qu’il restera de moi ce sera crétin, bon à rien, crétin, bon à rien, crétin, bon à rien, fêlé. Et je ne peux rien faire d’autre que courir, courir de plus en plus vite en me répétant d’autres mots : Cette fois, ce sera différent. Cette fois, je vais rester éveillé.

			Je cours des kilomètres, mais je ne les compte pas, je passe devant des maisons endormies, encore et encore. Et j’ai pitié de cette ville où tout le monde dort.

			Pour rentrer, je suis un chemin différent, en prenant par le pont de A Street. Il y a davantage de passage, parce qu’il relie le centre-ville avec le côté est de Bartlett, où se trouvent le lycée et l’université locale, et tous les quartiers résidentiels qui ont poussé entre les deux.

			Je regarde ce qui reste de la balustrade. Il y a encore un trou rageur au milieu et quelqu’un y a déposé une croix. Elle gît sur le côté, sa peinture blanche délavée par les intempéries de l’Indiana. Je me demande qui l’a mise là. Violet ? Ses parents ? Un élève ou un prof du lycée ? Arrivé au bout du pont, je coupe par la pelouse, et je descends en dessous. Le lit de la rivière est asséché, jonché de mégots et de canettes de bière vides.

			Je cours au milieu des détritus, des pierres, de la boue. Quelque chose brille d’un éclat métallique dans le noir. J’aperçois plein d’éclats scintillants – de verre et de métal. La coque en plastique rouge d’un feu arrière. La forme arrondie d’un rétroviseur. Une plaque d’immatriculation cabossée, pratiquement pliée en deux.

			Soudain, tout ça est terriblement réel… J’ai l’impression que je pourrais m’enfoncer au plus profond de la terre, être englouti, emporté par le poids de ce qui est arrivé ici.

			Je laisse tout en l’état, sauf la plaque d’immatriculation, que j’emporte. Ça m’ennuie de la laisser là, dehors, à la vue de tous, n’importe qui pourrait la ramasser en trouvant ça trop cool, un étranger qui ne connaît ni Violet ni sa sœur. Je cours jusque chez moi, avec la sensation d’être à la fois complètement vidé et tellement lourd. Cette fois, ce sera différent. Cette fois, je vais rester éveillé.

			Je cours jusqu’à ce que le temps s’arrête. Jusqu’à ce que mon cerveau s’arrête. Jusqu’à ne plus sentir que le métal froid de la plaque d’immatriculation dans ma main et le sang qui cogne à mes tempes.

			 			 				 					1. Little Bastard, petit bâtard, petit salopard (NdT).



				 					2. Les citations de Cesare Pavese sont issues de Le Métier de vivre, traduction de Michel Arnaud, Gallimard, 1958, 2008 (NdT).





152 JOURS AVANT L’EXAMEN


			Dimanche matin. Dans ma chambre.

			Le nom de domaine eleanorandviolet.com arrive à expiration. L’hébergeur du site m’a envoyé un mail m’avertissant que je devais le renouveler ou il serait perdu à jamais. Sur mon ordinateur portable, j’ouvre les fichiers des différents projets que nous avions en cours avant avril dernier. Mais ce ne sont que des notes, et je n’arrive pas à déchiffrer les abréviations d’Eleanor.

			Nous avions toutes les deux une vue assez différente de ce que nous voulions faire de ce site. Eleanor était la plus âgée (et la plus autoritaire), du coup, elle faisait à son idée et prenait la plupart des décisions. Je peux essayer de sauver le site, le remodeler, le transformer… en faire un lieu d’échanges pour les écrivains, tiens. Parler d’autre chose que de vernis à ongles, de garçons et de musique… Par exemple, comment changer un pneu, apprendre le français, ou s’en sortir dans la vie après les études.

			Je note tout ça, puis je vais sur le site pour relire la dernière publication, écrite la veille de la soirée. Deux avis opposés sur le livre Julie Plum, jeune exorciste. On est loin de La Cloche de détresse ou de L’Attrape-cœurs. Rien de capital ni de fracassant. Rien qui dise : C’est le dernier texte que tu écris avant que tout change.

			J’efface ses notes et les miennes. J’efface le mail de l’hébergeur Internet. Puis je vide la corbeille pour envoyer le message dans le néant, comme Eleanor.





8e JOUR D’ÉVEIL


			Le dimanche soir, Kate, Decca et moi, nous nous rendons chez mon père, dans le quartier le plus chic de la ville, pour l’inévitable dîner familial hebdomadaire. Chaque fois que je vais le voir, je porte la même tenue : polo bleu marine et pantalon en toile beige.

			Sur le trajet, personne ne dit un mot, on regarde tous par la fenêtre. On n’allume même pas la musique. « Amusez-vous bien ! » nous lance maman sur un ton enjoué. Dès que la voiture aura tourné au coin de la rue, elle sera déjà en train de déboucher une bouteille de vin, pendue au téléphone avec une copine. Ce sera la première fois que je revois mon père depuis Thanksgiving, et la première fois que je mets les pieds dans la nouvelle maison où il s’est installé avec Rosemarie et son fils.

			C’est une gigantesque baraque flambant neuve en tous points semblable à toutes celles qui bordent la rue. En se garant juste devant, Kate remarque :

			– Et comment tu fais pour retrouver ta porte à toi quand tu rentres bourré ?

			Tous les trois, nous remontons le trottoir bien blanc. Deux 4 x 4 identiques sont stationnés dans l’allée, étincelant de tous leurs chromes avec leur petit air supérieur de grosses bagnoles prétentieuses.

			Rosemarie vient nous ouvrir. Elle a la trentaine, les cheveux blonds, un sourire inquiet. Elle est concierge ou ce qu’on appelle plus joliment gardienne, d’après ma mère – ce qui, selon elle également, est exactement ce qu’il faut à mon père. Elle a apporté dans le couple les deux cent mille dollars de pension de son ex-mari et un petit édenté de sept ans répondant au doux nom de Josh Raymond, qui pourrait bien (ou pas) être mon demi-frère.

			Mon père nous hèle d’une voix tonitruante depuis le jardin de derrière où il est en train de faire griller quinze kilos de viande alors qu’on est mi-janvier. Il arbore un T-shirt au message éloquent : NIQUE LE SÉNAT. Il y a encore douze ans, il était joueur de hockey professionnel, on le surnommait le Démolisseur jusqu’à ce qu’il se fracasse le tibia sur le crâne d’un autre joueur. Il n’a pas changé depuis la dernière fois que je l’ai vu – trop mince et musclé pour un gars de son âge, comme s’il espérait reprendre du service à tout instant –, sauf quelques fils gris dans sa chevelure.Ça, c’est nouveau.

			Il serre mes sœurs dans ses bras et me donne une grande claque dans le dos. Contrairement à la plupart des joueurs de hocke