Caraval

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Depuis qu'elle a dix ans, Scarlett envoie des lettres au maître de Caraval, Légende, pour qu'il vienne donner son extraordinaire spectacle sur son île. Alors qu'elle a dix -sept ans et qu'elle est sur le point de se marier avec un inconnu, le maître de Caraval lui répond enfin. Il l'invite, elle et sa sœur Donatella à venir sur l'Ile des songes pour voir le spectacle... Mais leur père, un homme tyrannique, refuse qu'elles s'y rendent. Aidé par Julian, un marin, elles s'échappent. Mais quand le bateau accoste sur l'île des Songes, Donatella a disparu, enlevée par Légende. Scarlett découvre que le but du jeu cette année est de retrouver sa sœur. Le gagnant verra son souhait le plus cher exaucé. Prête à tout pour sauver sa sœur, Scarlett accepte de participer, aidée par Julian. La jeune fille découvre alors un monde magnifique, empreint de magie. Pour recevoir le premier indice de leur quête, les participants doivent accepter les règles du jeu en signant un contrat de leur sang. Scarlett a beau savoir que tout ce qui se passe à Caraval n'est qu'un jeu, elle se retrouve bientôt empêtrée dans un univers à cheval entre rêve et réalité. Elle ne doit surtout pas se laisser emporter par la magie, sous peine de perdre la tête... Finalement, dans ce monde, Scarlett n'est sûre que d'une chose : si elle ne retrouve pas sa soeur avant que les cinq nuits du jeu soient écoulées, celle -ci disparaîtra pour toujours...
Catégories:
Année:
2017
Editeur::
Fayard
Langue:
french
Pages:
478
ISBN 13:
9782747065467
Fichier:
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ce qu’est l’amour inconditionnel.





Ouvrage originellement publié par Flatiron Books,

175 Fifth Avenue, New York, N. Y. 100104

sous le titre : Caraval

Cette édition a été publiée en accord avec Blued Eyed Books Ltd. C/O The Bent Agency

en collaboration avec L’Autre Agence, Paris, France.

© 2016, Stephanie Garber pour le texte

© 2017, Bayard Éditions pour la présente édition

18, rue Barbès, 92128 Montrouge

ISBN : 978-2-7470-6546-7

Dépôt légal : février 2017

Première édition

Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

Tous droits réservés. Reproduction, même partielle, interdite.





L’ÎLE DE TRISDA





1

Il fallut sept années à Scarlett pour rédiger la lettre parfaite.





2

Les sentiments de Scarlett revêtirent des couleurs plus vives que jamais – le rouge furieux des braises incandescentes, le vert fougueux de l’herbe fraîche, le jaune pétulant des plumes d’un oiseau exotique.

Après tout ce temps, il avait enfin répondu.

Elle relut la lettre. Puis la relut encore. Et encore une fois. Elle admira chacun des élégants traits d’encre, contempla le sceau en cire argentée du maître de Caraval – un soleil entourant une étoile, qui elle-même contenait une larme. On retrouvait ces armoiries en filigrane sur les feuilles que renfermait l’enveloppe.

Il ne s’agissait donc pas d’une mauvaise farce.

– Donatella !

Scarlett dévala l’escalier qui menait à la cave à tonneaux pour y chercher sa sœur. Elle y trouva les odeurs familières de la mélasse et du bois de chêne, mais pas sa fripouille de cadette.

– Tella ? Où es-tu ?

Des lampes à pétrole projetaient une lueur ambrée sur les bouteilles de rhum entreposées là et sur plusieurs barriques qu’on avait remplies récemment. En passant, Scarlett entendit un gémissement et une respiration forte. Tella avait dû boire un peu trop après avoir subi la méchanceté de leur père, comme cela arrivait souvent, puis s’endormir par terre quelque part par là.

– Dona...

Scarlett s’arrê; ta net en voyant sa sœur.

– Salut, Scar, fit Tella.

Elle affichait un grand sourire benêt qui découvrait ses dents blanches. Elle avait les lèvres rouges et enflées, et ses boucles d’un blond doré étaient en désordre. Mais ce qui fit balbutier Scarlett, ce fut le jeune marin qui serrait Tella par la taille.

– Je vous dérange, peut-être ?

– On reprendra plus tard, vous inquiétez pas, rétorqua le matelot.

Il s’exprimait avec un accent chantant de l’Empire du Sud, bien plus doux que ceux de l’Empire méridien que Scarlett avait l’habitude d’entendre.

Tella gloussa, mais eut au moins la délicatesse de s’empourprer un peu.

– Scar, tu connais Julian, n’est-ce pas ?

– Enchanté, Scarlett, déclara Julian avec un sourire enjôleur.

Au lieu de répondre « Moi de même » comme l’aurait exigé la politesse, Scarlett scruta les mains de Julian, encore posées sur les jupons pervenche de Tella. Il triturait les franges de sa robe à tournure comme un enfant impatient d’ouvrir un cadeau.

Julian vivait sur l’île de Trisda depuis un mois seulement. Lorsqu’il avait débarqué de son navire, ce grand et joli garçon à la peau cuivrée avait attiré les regards de nombreuses femmes. Même Scarlett l’avait brièvement admiré, mais elle s’était bien gardée de se pâmer devant lui.

– Tella, je peux te parler seule à seule ?

Scarlett adressa un signe de tête courtois à Julian, puis, dès qu’elles furent assez loin pour qu’il ne puisse plus les entendre, elle s’emporta.

– Qu’est-ce que tu fabriques, voyons ?

– Toi qui vas te marier, je te croyais au courant de ce qui se passe entre un homme et une femme, rétorqua Tella en donnant un petit coup taquin dans l’épaule de sa sœur.

– Ce n’est pas du tout la question ! Tu sais ce qui se produira si Père te surprend.

– C’est bien pour ça que je n’ai pas l’intention de me faire prendre.

– Cesse un peu de plaisanter.

– Je ne plaisante pas du tout. Si Père nous surprend, je trouverai un moyen de t’accuser à ma place, répondit Tella en affichant un sourire amer. Enfin, ce n’est pas pour me parler de ça que tu es descendue, je suppose.

Elle contempla la lettre que Scarlett tenait entre ses mains.

La lueur d’une lanterne se refléta sur les bords métalliques de la feuille et les fit briller d’un scintillement doré, la couleur de la magie, des vœux et de l’aventure. L’adresse inscrite sur l’enveloppe s’illumina du même chatoiement.

Mademoiselle Scarlett Dragna

Aux bons soins des prêtres confesseurs

Trisda

Îles conquises de l’Empire méridien

Les paupières plissées, Tella admira les lettres brillantes. Depuis toujours, la sœur de Scarlett aimait les jolies choses. Souvent, lorsque Scarlett perdait un de ses biens les plus beaux, elle le retrouvait caché dans la chambre de sa cadette.

Tella n’essaya pas de lui prendre le message. Elle ne bougea pas, comme si elle ne s’y intéressait pas.

– C’est encore le comte qui t’écrit ? cracha-t-elle comme si elle parlait du diable.

Scarlett hésita à défendre son futur mari, mais sa sœur avait déjà exprimé clairement ce qu’elle pensait de ses fiançailles. Peu lui importait que les mariages arrangés soient une pratique très répandue partout dans l’Empire méridien, ou que pendant des mois le comte ait adressé à Scarlett des lettres courtoises. Tella ne voulait pas comprendre que Scarlett puisse s’unir à un homme qu’elle n’avait jamais rencontré. Mais épouser un inconnu effrayait beaucoup moins Scarlett que la perspective de moisir sur Trisda jusqu’à la fin de ses jours.

– Alors, la pressa Tella, tu m’expliques de quoi il s’agit, oui ou non ?

– Ce n’est pas une lettre du comte, chuchota Scarlett. C’est le maître de Caraval qui l’a envoyée.

– Il t’a répondu ? s’étonna Tella en lui arrachant la lettre des mains. Sapristi !

Scarlett poussa sa sœur vers les tonneaux.

– Chut ! On va t’entendre !

– Je n’ai pas le droit de me réjouir ?

Tella sortit les trois cartons d’invitation glissés dans le courrier. Leurs sceaux en filigrane reflétèrent la lumière. Comme les bords de la lettre, ils brillèrent d’un éclat doré, avant de prendre une inquiétante couleur rouge sang.

– Tu as vu ça ? s’émerveilla Tella lorsque des caractères argentés s’animèrent sur le vélin.

Bon pour une entrée : Donatella Dragna, des Îles conquises.

Sur l’autre, on avait inscrit le nom de Scarlett.

Le troisième ne comportait que la mention : Bon pour une entrée. Au bas de chacun figurait le nom d’une île dont elles n’avaient jamais entendu parler : Isla de los Sueños.

Scarlett supposa que cette invitation impersonnelle était destinée à son fiancé. Comme ce serait romantique d’assister à Caraval avec lui lorsqu’elle serait mariée, rêvassa-t-elle un instant.

– Regarde, ce n’est pas tout ! s’enthousiasma Tella alors que de nouvelles inscriptions apparaissaient sur les billets.

Valable pour une seule représentation de Caraval

Les portes fermeront à minuit, le treizième jour de la saison des Pousses, en l’an 57 de la dynastie d’Élantine. Aucun retardataire ne pourra participer au jeu ni remporter le prix, qui consistera à se voir accorder un souhait.

– C’est dans trois jours seulement, se désola Scarlett. Nous ne pourrons pas y aller.

Les couleurs vives qui chatoyaient en elle furent chassées par une déception grise et morne. Elle aurait dû se douter que c’était trop beau pour être vrai. Si Caraval s’était déroulé trois mois plus tard, ou même trois semaines – après son mariage, en tout cas –, elle aurait pu s’y rendre. Son père lui cachait la date exacte des noces, mais elle savait qu’elles n’auraient pas lieu d’ici trois jours. Partir avant serait impossible – et beaucoup trop dangereux.

– Mais regarde quel prix on peut remporter, cette année, insista Tella. C’est un souhait !

– Je pensais que tu ne croyais pas aux souhaits.

– Et moi je pensais que cette réponse te rendrait folle de joie. Tu sais que certains seraient prêts à tuer pour s’approprier tes invitations ?

– Tu n’as donc pas vu qu’il fallait quitter l’île pour y aller ?

Scarlett rêvait d’assister à Caraval, mais son mariage passait avant tout.

– Pour y être dans trois jours, il nous faudrait sans doute partir demain.

– Pourquoi suis-je si surexcitée, à ton avis ?

Les yeux de Tella devinrent plus pétillants. Lorsqu’elle était joyeuse, le monde se mettait à scintiller autour d’elle, et Scarlett avait envie de rayonner avec elle, d’accéder à tous ses désirs. Mais elle avait appris à ses dépens qu’il était dangereux de placer ses espoirs dans un objet aussi illusoire qu’un souhait.

Scarlett s’en voulait de briser les espoirs de sa sœur, mais, si elle ne s’en chargeait pas, Tella risquait d’endurer une douleur bien plus profonde.

– Est-ce que tu as bu du rhum, avec Julian ? As-tu oublié ce que notre brute de père nous a infligé la dernière fois que nous avons tenté de fuir Trisda ?

Tella tressaillit. Un court instant, sa carapace se fendit et l’on vit apparaître la jeune fille fragile qu’elle était vraiment. Puis ses lèvres roses redessinèrent aussitôt un sourire, son abattement laissa place à un air coriace.

– Ça remonte à deux ans. Nous sommes plus malignes, maintenant.

– Et nous avons beaucoup plus à perdre, insista Scarlett.

Il était plus facile pour Tella d’écarter ce mauvais souvenir d’un revers de la main. Scarlett n’avait jamais raconté à sa sœur tout ce que leur père lui avait infligé ; elle n’avait pas voulu que Tella vive dans la terreur et la méfiance, qu’elle sache que la cruauté de leur père n’avait pas de limites.

– J’espère que ce n’est pas à cause de ton mariage...

Tella serra les billets plus fort.

– Arrête un peu, ordonna Scarlett en les lui reprenant. Tu vas les corner.

– Et toi, tu esquives ma question. Est-ce que c’est à cause de ton mariage ?

– Bien sûr que non. C’est parce que nous ne pourrons pas quitter l’île demain. Nous ne savons même pas où nous devons aller. Je n’ai jamais entendu parler de la Isla de los Sueños, mais je suis sûre qu’il ne s’agit pas d’une île conquise.

– Moi je sais où elle se trouve, intervint Julian en se faufilant entre deux tonneaux de rhum.

Son sourire indiquait qu’il ne comptait pas s’excuser d’avoir épié leur conversation.

– Vous, ça ne vous concerne pas, rétorqua Scarlett en lui faisant signe de repartir.

Julian la dévisagea d’un air curieux, comme si jamais aucune fille ne l’avait rabroué.

– Je veux vous aider, c’est tout. Si vous ne connaissez pas cette île, c’est parce qu’elle ne fait pas partie de l’Empire méridien. Aucun des cinq empires ne la contrôle. La Isla de los Sueños est l’île privée de Maître Légende. Elle se trouve à deux jours de voyage de Trisda, et, si vous souhaitez vous y rendre, je peux vous faire monter clandestinement à bord de mon bateau, moyennant rétribution.

Julian regarda le troisième coupon avec avidité. De grands cils épais mettaient en valeur ses yeux marron clair, arme infaillible pour faire tourner la tête des filles.

Scarlett repensa au commentaire de Tella concernant ceux qui étaient prêts à tuer pour s’approprier ces billets. Julian avait peut-être un visage enjôleur, mais il s’exprimait aussi avec un accent de l’Empire du Sud, une contrée mal famée.

– Non, refusa Scarlett. C’est trop risqué. Si nous nous faisons prendre...

– Tout ce que nous faisons est risqué, contra Tella. Si l’on nous surprend ici en compagnie d’un garçon, nous aurons de graves ennuis.

Julian parut vexé qu’on le qualifie de « garçon », mais Tella poursuivit avant qu’il ait pu protester :

– Nous courons des risques à longueur de journée. Mais ça, ça vaut le coup. Tu attends cette occasion depuis toujours, tu as fait un vœu chaque fois que tu as vu une étoile filante et, chaque fois qu’un navire entrait au port, tu priais pour que ce soit le vaisseau merveilleux qui amènerait les mystérieux comédiens de Caraval. Tu as encore plus envie de les voir que moi.

« Quoi que tu aies entendu au sujet de Caraval, c’est très loin de refléter la réalité. Caraval est plus qu’un jeu ou un spectacle. C’est ce qui se rapproche le plus de la magie dans notre monde. » Les mots de sa grand-mère résonnaient dans la tête de Scarlett. Les récits qu’elle adorait écouter lorsqu’elle était petite ne lui avaient jamais paru plus réels qu’en cet instant. Des éclairs de couleur accompagnaient toujours les émotions les plus fortes de Scarlett, et pendant quelques instants un désir jaune jonquille s’embrasa en elle. Elle s’imagina sur l’île privée de Légende, où elle participait au jeu et remportait le droit de prononcer un vœu. Cette victoire lui apportait la liberté. Des choix. L’émerveillement. La magie.

C’était là un rêve aussi magnifique que ridicule.

Mieux valait que ça reste un rêve. Les souhaits exaucés par un bon génie n’existaient pas davantage que les licornes. Plus jeune, Scarlett croyait aux récits que bonne-maman lui racontait au sujet de la magie de Caraval, mais, maintenant qu’elle avait grandi, elle les considérait comme de simples contes de fées. Elle n’avait jamais assisté au moindre phénomène magique. Les histoires de sa grand-mère n’étaient sans doute que les divagations d’une vieille femme.

Une part de Scarlett brûlait toujours de découvrir la splendeur de Caraval, mais elle se gardait bien d’imaginer que la magie pourrait changer sa vie. La seule personne qui soit en mesure de lui offrir un nouveau départ, c’était son fiancé, le comte.

Depuis que les billets n’étaient plus sous la lumière, les inscriptions s’étaient ternies et semblaient de nouveau ordinaires.

– Tella, nous ne pouvons pas partir. C’est trop risqué ! Si nous tentons de quitter l’île...

Scarlett ne termina pas sa phrase, car l’escalier qui menait au cellier grinça. On entendit alors le bruit de lourdes bottes. Au moins trois hommes descendaient.

Scarlett lança un regard affolé à sa sœur.

Tella jura et fit aussitôt signe à Julian de se cacher.

– J’espère que je ne vous fais pas fuir, lança-t-on.

Le gouverneur Dragna entra dans la cave, où l’odeur pénétrante de son costume abondamment parfumé se mêla aux senteurs piquantes qui émanaient des tonneaux.

Scarlett s’empressa de fourrer sa lettre dans la poche de sa robe.

Trois gardes accompagnaient son père.

– Je ne crois pas que nous ayons été présentés.

Sans se préoccuper de ses filles, le gouverneur Dragna tendit la main à Julian. Il portait des gants prune, de la couleur des traces de coups et du pouvoir.

Au moins, il avait gardé ses gants. Modèle de courtoisie, toujours tiré à quatre épingles, il était vêtu d’une redingote noire et d’un gilet pourpre à rayures. À quarante-cinq ans, il ne s’était pas empâté comme de nombreux hommes de son âge. Soucieux d’être à la dernière mode, il nouait ses cheveux blonds en un catogan tenu par un ruban noir, coiffure qui mettait en valeur ses sourcils impeccables et son bouc.

Julian était plus grand que lui, mais cela n’empêcha pas le gouverneur de le regarder de haut. Il considéra la veste marron rapiécée du matelot, ainsi que son pantalon ample rentré dans les bottes éraflées qui lui montaient aux genoux.

Sans hésitation, et avec une grande assurance, Julian saisit la main du gouverneur.

– Enchanté, monsieur. Je m’appelle Julian Marrero.

– Gouverneur Marcello Dragna.

Julian tenta de se dégager, mais le gouverneur ne le lâcha pas.

– Julian, je suppose que vous n’êtes pas originaire de cette ville.

Le jeune homme rétorqua du tac au tac :

– Non, monsieur. Je suis marin. Second sur l’El Durado Beso.

– Vous êtes de passage, donc, conclut le gouverneur en souriant. Nous aimons les marins, ici. C’est bon pour le commerce. Les équipages sont prêts à payer de coquettes sommes pour s’amarrer ici, et ils dépensent beaucoup d’argent au cours de leurs escales. Alors, que pensez-vous de mon rhum ?

Il désigna le cellier.

Julian ne répondit pas tout de suite, et le gouverneur insista :

– N’était-il pas à votre goût ?

– Non, monsieur. Enfin, je veux dire, si, monsieur. Tout ce que j’ai goûté était délicieux.

– Mes filles aussi ?

Scarlett se crispa.

– Je devine à votre haleine que vous n’étiez pas en train de boire du rhum, déclara Dragna. Et je sais que mes filles et vous ne vous êtes pas cachés ici pour jouer aux cartes ou réciter des prières. Laquelle des deux avez-vous donc goûtée ?

– Oh non, monsieur. Vous vous méprenez.

Julian secoua la tête, ouvrant de grands yeux innocents comme s’il était incapable de commettre un acte aussi méprisable.

– C’était Scarlett, s’écria Tella. Je les ai pris la main dans le sac.

« Arrête, idiote. » Scarlett maudit sa sœur en silence, avant de s’exclamer :

– Elle ment, père. C’était Tella, moi je n’ai rien fait. C’est moi qui les ai surpris en train de s’embrasser.

Tella s’empourpra.

– Cesse de mentir, Scarlett. Tu aggraves ton cas.

– Je ne mens pas, père ! C’était Tella, je vous assure ! Croyez-vous que je ferais une bêtise pareille quelques semaines avant de me marier ?

– Ne l’écoutez pas, père, la coupa Tella. Je l’ai entendue chuchoter à Julian que ça l’aiderait à se détendre avant son mariage.

– Elle ment encore...

– Ça suffit ! tonna le gouverneur. Mes filles ont la fâcheuse habitude d’être de mauvaise foi, mais je suis convaincu que vous serez plus franc. Avec laquelle de mes filles étiez-vous, jeune homme ?

– Je crois que vous faites erreur...

– Je ne commets jamais d’erreur. Je vous donne une dernière chance de me dire la vérité, sinon...

Les gardes firent un pas en avant.

Julian lança un bref regard à Tella.

La jeune fille secoua vivement la tête et articula en silence le prénom de sa sœur : Scarlett.

Celle-ci tenta d’attirer l’attention de Julian, de le dissuader d’écouter Tella, en vain :

– J’étais avec Scarlett.

Le malheureux ! Il croyait sans doute rendre service à Tella. Comme il se trompait !

Le gouverneur lâcha la main de Julian et ôta ses gants.

– Je t’avais prévenue, Scarlett. Tu sais ce qui se passe quand tu désobéis.

– Père, je vous en supplie, ce n’était qu’un baiser de rien du tout.

Scarlett essaya de se poster devant Tella, mais un garde la repoussa vers les tonneaux, lui saisit brutalement les bras et les tira derrière elle pour l’empêcher de protéger sa sœur. Car ce n’était pas Scarlett qui allait recevoir une punition. Chaque fois que l’une des deux sœurs se rendait coupable d’une faute, c’était l’autre que leur père châtiait.

Le gouverneur portait deux grosses bagues, une améthyste carrée et un diamant violet taillé en pointe. Il les rajusta, puis gifla Tella du revers de la main.

– C’est moi la coupable ! hurla Scarlett. C’est moi qu’il faut punir.

Ce fut de nouveau une erreur. Son père frappa Tella plus fort.

– Je n’aime pas qu’on me mente.

Le deuxième coup fit tomber Tella à genoux. Des filets de sang coulèrent sur sa joue.

Satisfait, le gouverneur Dragna s’écarta. Il s’essuya les doigts sur la veste d’un garde, puis se tourna vers Scarlett. Étrangement, il paraissait plus grand, alors qu’elle-même avait l’impression de s’être rabougrie. Son père ne pouvait rien lui infliger de plus douloureux que de brutaliser sa sœur sous ses yeux.

– Ne me déçois plus jamais.

– Je suis navrée, père. J’ai été sotte.

Il s’agissait des propos les plus sincères qu’elle ait prononcés ce matin-là. Ce n’était peut-être pas elle que Julian avait « goûtée », mais encore une fois elle n’avait pas su protéger sa sœur.

– Ça ne se reproduira pas.

– J’espère que tu tiendras parole.

Le gouverneur remit ses gants, puis sortit une lettre de sa redingote.

– Je ne devrais sans doute pas te donner ceci, mais ça te rappellera peut-être ce que tu as à perdre. Ton mariage aura lieu dans dix jours, à la fin de la semaine prochaine, le 20. Si quoi que ce soit venait à l’empêcher, ta sœur ne saignera pas que du visage.





3

Scarlett sentait encore le parfum de leur père. C’était un mélange d’anis, de lavande et de prunes trop mûres. Cette odeur persista longtemps après le départ du gouverneur, flottant autour de Tella et Scarlett, qui, assises côte à côte, attendaient qu’une domestique apporte bandages et pommades.

– Tu aurais dû me laisser avouer la vérité, déclara Scarlett. Avec mon mariage qui aura lieu dans dix jours, il n’aurait pas osé me frapper si fort.

– Il ne t’aurait peut-être pas cognée au visage, mais il t’aurait infligé une punition tout aussi cruelle... il t’aurait cassé un doigt afin que tu ne puisses pas finir de broder ton voile, par exemple.

Tella ferma les yeux et s’adossa contre une barrique de rhum. Sa joue avait presque pris la couleur des gants de son père.

– Et puis c’est moi qui méritais de recevoir des coups, pas toi.

Julian parla pour la première fois depuis le départ de leur père :

– Personne ne mérite ça. Alors je...

– Taisez-vous, le coupa Scarlett. Vos excuses ne soigneront pas ses plaies.

– Je ne comptais pas m’excuser.

Julian s’interrompit, comme pour chercher ses mots.

– Je réitère ma proposition. Si vous décidez de vous enfuir, je vous emmènerai gratuitement sur l’île de Légende. Mon navire lève les amarres demain à l’aube. Retrouvez-moi au port si vous changez d’avis.

Après un dernier regard à Scarlett et Tella, il disparut dans l’escalier.

– C’est hors de question, asséna Scarlett, devinant les projets de Tella. Si nous partons, ce sera encore pire à notre retour.

– Je n’ai pas l’intention de revenir, rétorqua Tella en rouvrant les yeux.

Malgré ses larmes, on y lisait une vive colère.

L’impulsivité de sa cadette agaçait souvent Scarlett, mais, lorsque Tella avait une idée en tête, on ne pouvait pas la raisonner. Scarlett comprit que sa sœur avait pris sa décision avant même qu’elle lui montre la lettre du maître de Caraval. Voilà pourquoi elle avait laissé Julian l’embrasser. La façon dont elle l’avait ignoré lorsqu’il était parti montrait qu’elle ne tenait pas à lui. Elle cherchait seulement un marin qui pouvait l’emmener loin de Trisda. Et Scarlett venait de lui fournir la meilleure des occasions pour prendre la fuite.

– Tu devrais partir avec moi, Scar. Tu penses que ton mariage va te sauver, mais que feras-tu si celui que tu épouses est plus cruel que notre père ?

– Il ne le sera pas. Tu le comprendrais, si tu avais lu ses lettres. Il est très galant, et il a promis de prendre soin de toi aussi.

– Oh, sœurette.

Tella eut un sourire triste, celui de quelqu’un qui se voit contraint de tenir des propos désagréables.

– S’il est si galant, pourquoi est-il si secret ? Pourquoi t’a-t-on seulement indiqué son rang, mais pas son nom ?

– Ce n’est pas de sa faute. En me cachant son identité, Père a trouvé un autre moyen de nous contrôler.

La lettre que Scarlett tenait entre ses mains en apportait la preuve.

– Vois par toi-même, dit-elle en tendant la missive à sa sœur.





Le bas de la page manquait. Son père avait par ailleurs pris la peine de retirer toute trace du cachet de cire, qui aurait pu donner à Scarlett un indice sur l’identité de son fiancé.

« Encore un de ses jeux pervers. »

Parfois, Scarlett avait le sentiment que Trisda se trouvait sous une cloche de verre, un grand couvercle qui enfermait tout le monde à l’intérieur, et que l’île était un échiquier sur lequel son père déplaçait – ou retirait – ceux qui n’étaient pas sur la bonne case. Le gouverneur voyait le mariage de sa fille comme son avant-dernier coup, qui lui permettrait d’accéder à tout ce qu’il désirait.

Marcello Dragna était plus riche que la plupart des dirigeants des îles, grâce au négoce du rhum et à différents trafics au marché noir, mais, Trisda étant une île conquise, on n’accordait pas à son gouverneur le pouvoir et le respect qu’il désirait. En dépit de ses richesses, les nobles de l’Empire méridien l’ignoraient.

Peu importait que Trisda et les quatre autres îles conquises fassent partie de l’Empire méridien depuis plus de soixante ans. On continuait à considérer leurs habitants comme des paysans rustauds, sans éducation. Mais, d’après le père de Scarlett, son union avec le comte changerait leur situation, cette alliance avec une famille d’aristocrates lui accorderait enfin la respectabilité qu’il convoitait – et, bien entendu, un plus grand pouvoir.

– Ça ne prouve rien, protesta Tella.

– Ça montre qu’il est gentil, attentionné, et...

– Dans une lettre, n’importe qui peut paraître galant. Seule une personne méprisable peut conclure un accord avec notre père.

– Arrête de dire des horreurs pareilles.

Scarlett lui reprit brusquement le message. Sa sœur se trompait. Même l’écriture du comte, tout en déliés précis et fins, exprimait une profonde prévenance. S’il n’était pas attentionné, il ne lui aurait pas adressé tant de lettres pour apaiser ses craintes, ni promis d’emmener Tella avec eux à Valenda, la capitale de l’empire Élantin – où elles seraient hors d’atteinte de leur père.

Certes, restait la possibilité que le comte ne soit pas celui qu’elle espérait, mais vivre à ses côtés ne pouvait pas être pire que subir la terreur de son père. Elle ne pouvait pas prendre le risque de défier le gouverneur, dont la mise en garde la glaçait encore : « Si quoi que ce soit venait à l’empêcher, ta sœur ne saignera pas que du visage. »

Scarlett ne comptait pas compromettre son mariage dans l’unique espoir que les prodiges de Caraval lui accordent un vœu.

– Tella, si nous nous enfuyons, Père nous pourchassera jusqu’au bout du monde.

– Au moins, nous voyagerons jusqu’au bout du monde. Plutôt mourir dans une contrée lointaine que vivre ici, ou emprisonnée dans la demeure de ton comte.

– Tu racontes des sottises, la réprimanda Scarlett.

Elle détestait que Tella profère de telles idioties. Scarlett craignait que sa sœur souhaite mettre fin à ses jours. Elle entendait beaucoup trop souvent les mots « Plutôt mourir » dans la bouche de sa cadette, qui semblait aussi oublier que le vaste monde recelait mille dangers. Outre ses récits au sujet de Caraval, la grand-mère de Scarlett lui avait expliqué ce qui arrivait aux malheureuses qui n’avaient pas de famille pour les protéger. Certaines jeunes femmes tentaient de s’en sortir seules, pensaient décrocher un métier respectable, mais se retrouvaient exploitées dans des maisons closes ou des ateliers de couture.

– Tu te fais trop de souci, affirma Tella en se levant maladroitement.

– Où vas-tu ?

– J’en ai assez d’attendre une domestique. Je n’ai pas envie qu’on s’affaire sur mon visage pendant une heure, puis qu’on me force à rester au lit toute la journée.

Tella ramassa son châle et l’enroula autour de sa tête comme un foulard afin de cacher sa blessure.

– Si je veux partir sur le bateau de Julian, j’ai du pain sur la planche. Je dois le prévenir que je le rejoindrai demain matin.

– Attends ! Tu agis sur un coup de tête !

Scarlett se lança à la poursuite de sa sœur, mais Tella monta l’escalier quatre à quatre et disparut avant qu’elle ait pu la rattraper.

Dehors, l’air de l’après-midi était épais et humide. Peu avant, quelqu’un avait dû apporter une prise de pêche aux cuisines. L’odeur piquante et iodée du poisson semblait s’infiltrer partout, sous les arcades blanches décrépites et dans les grandes salles au carrelage coloré.

Aux yeux du gouverneur, son palais n’était jamais assez vaste. La demeure se trouvait aux abords de la ville, sur un immense domaine. Il pouvait donc l’agrandir sans cesse, ajouter chambres d’amis, cours, et salles secrètes où entreposer de l’alcool de contrebande et sans doute des tas d’autres marchandises illégales. Scarlett et sa sœur n’avaient pas le droit d’accéder à ces nouvelles pièces. Et, si leur père les surprenait en train de courir ainsi, il n’hésiterait pas à leur faire fouetter les pieds. Mais des plaies aux talons et aux orteils n’étaient pas grand-chose en comparaison de ce qu’elles subiraient s’il découvrait que Tella tentait de s’enfuir.

La brume matinale ne s’était pas encore dissipée. Scarlett perdit plusieurs fois sa sœur de vue. L’espace d’un instant, Scarlett craignit que Tella ait réussi à la semer. Puis elle aperçut un éclair de robe bleue, qui gravissait l’escalier menant au point culminant du domaine Dragna, le confessionnal. La haute tour en pierre blanche qui brillait au soleil avait été bâtie là afin qu’on la voie de partout depuis la ville. Le gouverneur aimait qu’on le croie pieux, même s’il n’avait pas la moindre intention d’avouer ses méfaits. Ce lieu était donc un des rares endroits sur l’île où il ne mettait presque jamais les pieds, ce qui le rendait parfait pour recevoir des lettres clandestines.

Scarlett accéléra au sommet des marches et finit par rattraper sa sœur dans la cour semi-circulaire juste devant les portes en bois sculpté qui menaient au confessionnal.

– Tella, reviens ! Si tu écris au marin, je raconte tout à Père !

Dans la brume qui se levait, la jeune fille s’immobilisa aussitôt. Puis elle se retourna, et Scarlett se figea à son tour. Les rayons de soleil éblouissants qui pénétraient dans la petite cour illuminèrent une novice vêtue de bleu. À cause du voile qui lui couvrait la tête, Scarlett l’avait prise pour Tella.

Scarlett dut reconnaître que sa sœur excellait dans l’art de semer ses poursuivants. La nuque perlée de sueur, elle l’imagina en train de chaparder des provisions en prévision de son voyage.

Elle allait devoir trouver un autre moyen de la retenir.

Tella allait lui en vouloir terriblement, mais Scarlett ne pouvait pas la laisser gâcher sa vie à cause de Caraval. Pas quand son mariage pouvait les sauver toutes les deux – ou les mener à leur perte s’il n’était pas célébré.

Scarlett suivit la jeune novice dans le confessionnal. La petite chapelle ronde était toujours si silencieuse qu’on y entendait le crépitement des chandelles alignées le long des murs. Épaisses et dégoulinantes de cire, elles illuminaient les tapisseries représentant des saints martyrisés. La poussière et un parfum de fleurs séchées chatouillèrent les narines de Scarlett. Elle longea une rangée de bancs en bois. Tout au bout, sur un autel, on avait disposé des feuilles où l’on pouvait écrire ses péchés.

Avant le départ de sa mère, sept ans plus tôt, Scarlett n’avait jamais mis les pieds dans cet endroit. Elle ignorait même que pour se confesser on inscrivait ses mauvaises actions sur un morceau de papier, avant de le confier aux prêtres, qui ensuite le brûlaient. Comme son père, la mère de Scarlett n’était pas portée sur la religion. Toutefois, quand Paloma avait disparu de Trisda, Scarlett et Donatella, en proie au désespoir, y étaient venues prier pour le retour de leur mère.

Leurs supplications n’avaient pas été entendues, mais les prêtres ne s’étaient pas montrés complètement inutiles ; Scarlett et Tella avaient découvert qu’ils savaient transmettre des messages avec la plus grande discrétion.

Scarlett prit un papier et rédigea un petit mot avec application.

Il faut que je vous voie ce soir. Retrouvez-moi à la plage de Los Oros. Une heure après minuit. C’est important.

Avant de remettre le billet à un prêtre – en même temps qu’un don généreux –, Scarlett écrivit l’adresse sur le billet, mais ne signa pas. Au lieu d’inscrire son nom, elle dessina un cœur. Elle espérait que ce serait suffisant.





4

Quand Scarlett était âgée de huit ans, les soldats de son père l’avaient mise en garde contre le sable noir et scintillant de la plage de Los Oros pour la dissuader d’approcher du rivage. « Il est noir parce que ce sont les restes de squelettes de pirates brûlés », lui avaient-ils affirmé. N’étant qu’une fillette à l’époque, elle les avait crus.

Pendant un an au moins, elle s’était tenue à l’écart de la plage au point de ne même pas la voir. Puis un jour, Felipe, le fils aîné du garde le plus aimable de son père, lui avait dévoilé la vérité : le sable n’était que du sable, et pas du tout des os de pirates. Mais le mensonge des gardes s’était ancré profondément en Scarlett, comme c’est souvent le cas chez les enfants. Dans son esprit, ce sable noir resterait à jamais de la poussière de squelette calciné.

Sous la lueur bleutée et inquiétante de la pleine lune, elle approcha de la crique rocheuse de Los Oros. À sa droite, la plage se terminait au pied d’une falaise noire et déchiquetée. À sa gauche, un ponton délabré s’avançait dans l’eau, derrière des rochers qui lui évoquaient des dents abîmées. Par une nuit pareille, elle parvenait à humer l’odeur de la lune, qui se mêlait au parfum iodé de l’océan.

Elle songea aux mystérieux billets fourrés dans sa poche et aux inscriptions métalliques qui s’étaient illuminées sous ses yeux. L’espace d’un instant, elle fut tentée de changer d’avis, de céder à sa sœur et à la petite part d’elle-même encore capable de rêver.

Hélas, ce n’était pas leur premier essai.

Un jour, Felipe leur avait obtenu des places à bord d’une goélette.

Tella et elle n’étaient pas allées plus loin que la passerelle d’embarquement du navire, mais elles l’avaient payé très cher. Un garde particulièrement brutal avait assommé Tella. Mais Scarlett, elle, n’avait pas perdu connaissance. On l’avait contrainte à rester au bord de la plage de galets, où, les pieds trempés par les flaques laissées par la marée, elle avait regardé son père conduire Felipe dans les vagues.

C’était elle qu’on aurait dû tuer, ce soir-là. C’était sa tête à elle que son père aurait dû enfoncer sous l’eau jusqu’à ce qu’elle cesse de se débattre, que son corps devienne inanimé comme les algues qui s’échouaient sur le rivage. Au palais, tout le monde avait cru que Felipe s’était noyé par accident, seule Scarlett connaissait la vérité.

– Si tu recommences, ta sœur subira le même sort, l’avait avertie le gouverneur Dragna.

Scarlett n’avait jamais rien raconté à personne. Elle avait veillé sur Tella en lui laissant penser qu’elle était devenue surprotectrice. Seule Scarlett savait qu’elles ne pourraient jamais quitter Trisda en toute sécurité à moins qu’elle se marie et que son époux puisse les emmener.

Scarlett entendit des bruits de pas malgré le murmure des vagues.

– C’est l’autre sœur que je m’attendais à trouver, annonça Julian en s’approchant d’un pas tranquille.

Dans l’obscurité, il ressemblait plus à un pirate qu’à un marin ordinaire, et il se mouvait avec l’aisance travaillée de quelqu’un qui ne semblait pas digne de confiance. La nuit teintait son long manteau d’un noir d’encre, des ombres creusaient ses joues et aiguisaient ses pommettes.

Scarlett se demandait à présent s’il avait été sage de quitter le palais en secret pour retrouver ce garçon en pleine nuit sur une plage isolée. C’était justement contre ce genre d’imprudence qu’elle mettait sans cesse Tella en garde.

– Si je comprends bien, vous avez changé d’avis concernant mon offre, commenta-t-il.

– Non, mais j’ai une contre-proposition à vous faire.

Scarlett essaya de paraître sûre d’elle en sortant les élégants billets envoyés par Légende, le maître de Caraval. S’en séparer serait un déchirement, pourtant elle devait s’y résoudre pour le bien de Tella. Quand Scarlett avait regagné sa chambre, un peu plus tôt dans la soirée, la pièce était sens dessus dessous. Le désordre était tel qu’elle n’avait pas pu déterminer ce que sa sœur avait emporté, mais de toute évidence Tella lui avait volé des affaires pour préparer son voyage.

Elle jeta les invitations à Julian.

– Vous pouvez garder les trois. Utilisez-les ou vendez-les, comme vous voudrez, du moment que vous partez d’ici très tôt, et sans Donatella.

– Ah, vous cherchez à m’acheter, alors.

Scarlett n’aimait pas cette expression, qu’elle associait trop à son père. Mais elle désirait aider Tella coûte que coûte, même si pour cela elle devait tirer un trait sur son seul rêve.

– Ma sœur est trop impulsive. Elle veut s’enfuir avec vous, mais elle ignore les dangers qui la menacent. Si notre père l’attrape, il lui infligera un châtiment bien plus cruel qu’aujourd’hui.

– Mais sera-t-elle en sécurité si elle reste ? s’enquit Julian à voix basse, d’un ton légèrement moqueur.

– Quand je serai mariée, je l’emmènerai avec moi.

– Et elle, est-ce qu’elle est d’accord pour vous suivre ?

– Elle m’en remerciera, plus tard.

Julian afficha un sourire carnassier.

– C’est drôle, c’est exactement ce que votre sœur m’a dit tout à l’heure.

L’instinct de Scarlett l’alerta, mais trop tard. Elle entendit des bruits de pas et se détourna. Tella se tenait derrière elle. Enveloppée d’une cape sombre, elle se fondait dans la nuit.

– Je suis désolée, Scar, mais c’est toi qui m’as enseigné que rien n’est plus important que de protéger sa sœur.

Soudain, Julian plaqua un chiffon sur le visage de Scarlett. Elle se débattit comme un beau diable pour se dégager, mais le puissant liquide qui imbibait le tissu agit très vite. Le monde se mit à tourbillonner autour de Scarlett, qui ne sut plus si elle avait les yeux ouverts ou fermés.

Elle tombait...

plus vite...

toujours plus vite.





5

Avant que Scarlett perde connaissance, une main douce lui caressa la joue.

– C’est mieux ainsi, sœurette. Pour profiter de la vie, il faut savoir prendre des risques.

Scarlett glissa dans l’univers délicat des rêveries lucides.

Tandis que lui apparaissait une chambre aux murs de verre, elle entendit la voix de sa grand-mère. Par les carreaux, une lune grêlée projetait une lueur bleutée.

Scarlett et Tella, encore fillettes aux mains menues et aux rêves innocents, se blottissaient dans le lit où leur grand-mère les bordait. Même si cette dernière avait passé plus de temps avec elles après le départ de leur mère, Scarlett ne se rappelait pas qu’elle les ait couchées un autre soir que celui-là, car d’ordinaire cette tâche incombait aux domestiques.

– Pouvez-vous nous parler de Caraval, bonne-maman ? demanda la jeune Scarlett.

– Je veux en savoir plus sur Maître Légende, renchérit Tella. Vous pourrez nous raconter comment il a acquis son nom ?

Au bout du lit, bonne-maman était juchée sur un fauteuil crapaud comme une reine sur son trône. Des rangées de perles noires tombaient autour de son cou, et d’autres couvraient ses bras des poignets jusqu’aux coudes à la façon de gants somptueux. Sa robe lavande dépourvue du moindre faux pli faisait ressortir les rides qui creusaient son visage autrefois ravissant.

– Légende vient d’une famille de saltimbanques, commença-t-elle. Les Santos étaient des dramaturges et des comédiens, qui souffraient tous d’un fâcheux manque de talent. Ils ne devaient leurs quelques succès qu’à leur incroyable beauté. On disait qu’un des fils, prénommé Légende, était le plus beau de tous.

– Je croyais que Légende n’était qu’un surnom, intervint Scarlett.

– Je ne connais pas son prénom de naissance, répondit bonne-maman. Mais comme toutes les histoires formidables – et dramatiques – la sienne a débuté par l’amour. Son amour pour l’élégante Annelise, une sirène aux cheveux d’or et aux paroles sucrées comme le miel. Elle l’a ensorcelé comme lui-même avait ensorcelé d’innombrables jeunes femmes avant elle : par des compliments, des baisers et des promesses auxquelles il aurait mieux fait de ne pas croire.

« Légende n’était pas encore riche, à cette époque. Jusqu’alors, il vivait surtout de son charme et de cœurs volés, et Annelise s’en serait contentée, mais elle savait que son père, un marchand fortuné, refuserait qu’elle épouse un démuni.

– Est-ce qu’ils se sont quand même mariés ? interrogea Tella.

– Tu le sauras si tu me laisses continuer, rétorqua bonne-maman d’un ton sec.

Dans le ciel, un nuage passa devant la lune, dont on ne vit plus que deux pointes lumineuses formant deux cornes derrière les cheveux argentés de leur grand-mère.

– Légende avait un plan, poursuivit-elle. Élantine allait bientôt monter sur le trône de l’Empire méridien, et il pensait que s’il parvenait à donner un spectacle lors du sacre, il gagnerait la notoriété et la fortune dont il avait besoin pour épouser Annelise. Mais à cause de ses maigres talents on l’a humilié en lui refusant l’entrée.

– Moi je l’aurais laissé entrer, commenta Tella.

– Moi aussi, renchérit Scarlett.

Bonne-maman fronça les sourcils.

– Si vous ne cessez pas de m’interrompre, je ne termine pas mon histoire.

Scarlett et Tella pincèrent les lèvres pour former de tout petits cœurs roses.

– Légende ne maîtrisait pas encore la magie, reprit leur grand-mère, mais il croyait aux récits que lui avait racontés son père. On lui avait expliqué que chacun peut se voir accorder un souhait irréalisable – rien qu’un seul – à condition de désirer quelque chose plus que tout au monde, et de se faire aider par un peu de magie. Légende s’est donc lancé à la recherche d’une femme ayant étudié les enchantements.

– Elle parle d’une sorcière, chuchota Scarlett à sa sœur.

Bonne-maman s’interrompit. Scarlett et Tella ouvrirent des yeux comme des soucoupes en voyant la salle de verre revêtir l’aspect d’une cabane en bois de forme triangulaire. L’histoire de bonne-maman prenait vie devant elles. Au plafond, des bougies en cire jaune suspendues tête en bas déversaient une fumée laiteuse vers le sol.

Au centre, une femme aux cheveux rouges comme la braise était assise en face d’un jeune homme grand et mince, à la tête cachée sous un haut-de-forme noir. Légende. Scarlett ne voyait pas bien son visage, mais elle reconnut son chapeau très caractéristique.

– La femme lui a demandé de formuler son plus profond désir, et Légende a répondu qu’il souhaitait conduire la troupe de comédiens la plus formidable que le monde ait jamais connue, afin de gagner le cœur de son grand amour, Annelise. Mais l’ensorceleuse l’a averti qu’il ne pouvait obtenir les deux. Il devait choisir l’un ou l’autre.

« Légende était aussi orgueilleux qu’il était beau, et il était convaincu qu’elle se trompait. Il pensait que la célébrité lui permettrait d’épouser Annelise. Il s’est donc décidé pour la notoriété, et a déclaré vouloir que ses spectacles soient légendaires. Magiques.

Une brise souffla dans la pièce et éteignit toutes les bougies, sauf celle qui éclairait Légende. Scarlett aurait pu jurer qu’elle avait vu quelque chose changer en lui, comme si son ombre avait soudain épaissi.

– La transformation a commencé aussitôt. Les effets de la magie ont été alimentés par les désirs profonds de Légende, qui étaient en effet très puissants. La sorcière lui a fait savoir que ses spectacles seraient sublimes, qu’ils mêleraient le rêve à la réalité d’une façon encore inédite. Mais elle l’a prévenu aussi que ses vœux auraient un prix, et que plus il monterait sur scène, plus il ressemblerait aux personnages qu’il incarnerait. S’il jouait le rôle d’un homme malfaisant, il en deviendrait un pour de vrai.

– Ça veut dire que c’est un homme malfaisant, maintenant ? s’enquit Tella.

– Et Annelise ? demanda Scarlett en bâillant.

Bonne-maman soupira.

– La sorcière n’avait pas menti en annonçant que Légende ne pouvait obtenir à la fois la notoriété et le cœur de sa bien-aimée. Après être devenu Légende, il n’était plus le garçon dont elle était tombée amoureuse. Elle a alors épousé un autre homme et brisé le cœur de Légende. Il est devenu aussi célèbre qu’il l’avait souhaité, mais il s’est mis en tête qu’Annelise l’avait trahi et a juré de ne plus jamais connaître l’amour. Certains le qualifieront de triste sire. D’autres diront que par sa magie il se rapproche plus d’un dieu.

Tella et Scarlett sombraient dans le sommeil. Malgré leurs paupières presque fermées, leurs lèvres formaient des sourires. Celui de Tella se crispa lorsqu’elle entendit les mots « triste sire », mais le visage de Scarlett s’illumina de plus belle quand sa grand-mère évoqua la magie de Légende.





6

À son réveil, Scarlett eut l’impression d’avoir perdu un élément essentiel de sa vie. D’ordinaire, elle ouvrait les paupières de mauvaise grâce et prenait tout son temps pour s’étirer avant de sortir du lit, mais ce jour-là elle se redressa vivement.

Autour d’elle, le monde tanguait.

– Doucement, doucement, fit Julian.

Il l’attrapa par le bras avant qu’elle essaie de se lever dans la barque – si l’on pouvait qualifier de barque leur coquille de noix. Le terme radeau aurait été plus juste. Il y avait à peine assez de place pour eux deux. Scarlett s’agrippa aux bords de l’embarcation.

– J’ai dormi longtemps ?

En face d’elle, le garçon actionnait deux rames en prenant soin de ne pas l’éclabousser. Sur l’eau qui paraissait presque rose, de petits tourbillons turquoise se formaient à la lumière du soleil orangé qui s’élevait lentement dans le ciel.

C’était le matin, mais Scarlett supposait que plus d’une nuit s’était écoulée pendant son sommeil. La dernière fois qu’elle avait vu Julian, son visage était lisse, mais à présent une barbe d’au moins deux jours l’assombrissait. Il semblait encore moins recommandable que le soir de leur rendez-vous sur la plage.

– Gredin ! s’exclama Scarlett en le giflant.

– Aïe ! Pourquoi tu as fait ça ?

Une marque rouge rubis s’étendit sur la joue du garçon – la couleur de la colère et de l’humiliation.

Scarlett fut horrifiée par son geste. De temps à autre, elle avait du mal à contrôler ses paroles, mais elle n’avait jamais frappé personne.

– Je suis désolée ! Je ne sais pas ce qui m’a pris !

Elle s’accrocha à son banc, se préparant à subir les conséquences de son acte.

Mais le coup qu’elle attendait n’arriva pas.

Malgré son air furieux, Julian ne la toucha pas.

– Pas la peine d’avoir peur de moi. Je n’ai jamais levé la main sur une femme.

Il cessa de ramer et la fixa dans les yeux. Cette fois, il ne chercha ni à la charmer ni à l’effrayer. Sous son apparence de dur, Scarlett distinguait une trace de l’indignation qu’elle avait décelée chez lui lorsqu’il avait vu le gouverneur frapper Tella.

Julian avait semblé aussi consterné que Scarlett avait été terrifiée.

Sur sa joue, la marque de la gifle s’estompait. La peur de Scarlett se calma. Tout le monde ne réagissait pas comme son père.

Ses doigts se décrispèrent, toutefois ses mains tremblaient encore un peu.

– Je suis navrée, balbutia-t-elle. Mais Tella et toi, vous n’auriez jamais dû... Attends.

Scarlett s’interrompit. Le sentiment terrible qu’il lui manquait un élément vital la submergea de nouveau. Et cet élément avait les cheveux blonds et un visage d’ange éclairé par un sourire espiègle.

– Où est Tella ?

Julian replongea ses rames dans l’eau et fit exprès de l’éclabousser. Des gouttes glaciales giclèrent sur ses genoux.

– Si tu as fait du mal à Tella, je te jure que...

– Du calme, Scarole...

– Je m’appelle Scarlett...

– Scarlett, Scarole, c’est pareil... Ta sœur va bien. Tu la retrouveras sur l’île.

Julian pointa un aviron vers leur destination.

Scarlett était prête à protester, mais, lorsqu’elle aperçut l’endroit que le marin désignait, sa détermination s’évapora.

L’île qui apparaissait à l’horizon ne ressemblait en rien à celle où elle avait grandi. Alors que Trisda n’offrait à voir que sable noir, criques rocheuses et broussailles chétives, ce morceau de terre était luxuriant et débordant de vie. Une brume scintillante enveloppait les montagnes couvertes de forêts vert vif qui s’élevaient vers le ciel telles de gigantesques émeraudes. Depuis le sommet du pic le plus majestueux s’écoulait une chute d’eau aux couleurs évoquant des plumes de paon. La cascade se jetait ensuite dans l’anneau de nuages coloré par le soleil levant qui s’enroulait autour de ce lieu stupéfiant.

La Isla de los Sueños.

L’île des songes. Scarlett n’en avait jamais entendu parler avant d’en lire le nom sur les billets d’entrée de Caraval, mais elle sut instinctivement que c’était elle qui se dressait au loin. « L’île privée de Légende ».

– Tu as de la chance d’avoir dormi pendant toute la traversée. Le reste du voyage n’était pas aussi pittoresque.

À l’entendre, il lui avait rendu service en la droguant. Mais cette île avait beau être fascinante, c’était une autre qui préoccupait Scarlett.

– Sommes-nous loin de Trisda ?

– Nous sommes quelque part entre les Îles conquises et l’Empire du Sud, répondit Julian d’un ton nonchalant, comme s’ils flânaient sur la plage près du domaine du gouverneur.

Pourtant, c’était la première fois que Scarlett s’éloignait autant de chez elle. Des embruns lui fouettèrent le visage, et l’eau salée lui piqua les yeux.

– Depuis combien de temps sommes-nous partis ?

– Aujourd’hui, nous sommes le 13. Mais, avant que tu me frappes encore, tu dois savoir que ta sœur vous a offert un moment de répit en faisant croire qu’on vous a enlevées toutes les deux.

Scarlett se rappela le désordre dans sa chambre.

– C’est pour ça que ma chambre ressemblait à un champ de bataille ?

– Elle a aussi laissé une demande de rançon, ajouta Julian. Quand vous rentrerez, tu épouseras ton comte, et avec lui vous pourrez vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants.

Scarlett reconnut que sa sœur était rusée. Mais, si leur père découvrait la vérité, il serait fou de rage – surtout une semaine avant la date du mariage. L’image d’un dragon pourpre crachant le feu lui noua l’estomac.

« Visiter cette île magique vaut peut-être la peine de prendre ce risque. » Le vent sembla lui susurrer ces mots, qui lui rappelèrent que le 13 était la date figurant sur l’invitation de Légende. Aucun retardataire ne pourra participer au jeu ni remporter le prix, qui consistera à se voir accorder un souhait.

Scarlett essaya de résister à la tentation, mais l’enfant qui subsistait en elle dévorait d’un regard avide le monde nouveau qui l’entourait. Les couleurs y étaient plus vives, plus profondes, plus nettes, et, en comparaison, toutes les teintes qu’elle avait vues jusqu’à présent paraissaient ternes.

Plus ils approchaient de l’île, plus les nuages se paraient d’un éclat cuivré, comme s’ils étaient sur le point de s’embraser au lieu de déverser de la pluie. Ce spectacle lui fit penser à la lettre du maître de Caraval, dont les bords dorés semblaient presque s’enflammer quand ils reflétaient la lumière. Elle savait qu’elle aurait dû rentrer à Trisda sur-le-champ, mais la perspective de ce qu’elle pouvait découvrir sur l’île de Légende la tentait, comme les brefs instants qu’elle aimait tant le matin, lorsqu’elle avait le choix entre se réveiller et affronter la dure réalité de la journée, ou garder les paupières fermées et poursuivre ses rêves agréables.

Toutefois, la beauté pouvait être trompeuse, ainsi que le prouvait le garçon assis en face d’elle. Il actionnait ses rames en douceur, comme si enlever des jeunes filles était pour lui la routine.

– Pourquoi Tella est-elle déjà sur l’île ?

– Parce qu’on ne peut monter qu’à deux sur cette barque, répondit Julian, qui éclaboussa de nouveau Scarlett. Tu devrais me remercier d’être revenu te chercher après l’avoir déposée.

– Je ne t’ai jamais demandé de m’emmener.

– Par contre, tu as écrit sept fois à ton Légende, non ?

Les joues de Scarlett s’empourprèrent. Ces courriers étaient un secret qu’elle n’avait partagé qu’avec Tella, mais en entendant le ton moqueur de Julian elle se sentit bête, comme elle l’était bel et bien depuis des années. Elle se comportait comme une enfant qui n’avait pas encore compris que, bien souvent, les contes de fées se terminent mal.

– Il n’y a pas de quoi avoir honte. Je suis sûr que des tas de demoiselles lui envoient des lettres. Tu es sans doute au courant qu’il ne vieillit pas. Et, à ce qu’il paraît, il possède un don pour séduire les femmes.

– Ça n’a rien à voir, protesta Scarlett. Mes lettres n’avaient rien de romantique. Je souhaitais juste assister à un spectacle magique.

Julian plissa les paupières d’un air dubitatif.

– Si c’est vrai, pourquoi n’en as-tu plus envie ?

– J’ignore ce que ma sœur t’a raconté d’autre, mais l’autre jour dans le cellier, tu as bien vu ce que nous risquons. Quand j’étais petite, je voulais voir une représentation de Caraval. Maintenant, tout ce qui m’importe, c’est que ma sœur et moi vivions en sécurité.

Julian cessa de ramer et laissa la barque glisser.

– Tu ne penses pas que ta sœur désire la même chose que toi ? Je ne la connais pas très bien, mais il ne me semble pas qu’elle ait envie de mettre sa vie en danger.

Scarlett ne partageait pas son avis.

– Je crois que tu as oublié de profiter de la vie, et ta sœur essaie de te rafraîchir la mémoire, reprit Julian. Mais, si tout ce qui t’intéresse c’est d’être en sécurité, je te ramène.

D’un signe de tête, Julian indiqua un point à l’horizon qui ressemblait à un petit bateau de pêche. Sans doute le navire à bord duquel ils étaient venus jusque-là, puisque de toute évidence leur barque n’était pas conçue pour affronter le large.

– Même si tu n’y connais fichtre rien en navigation, il ne te faudrait pas longtemps pour que quelqu’un d’autre te prenne à son bord et te raccompagne sur ta chère Trisda. Ou alors...

Julian s’interrompit et désigna l’île.

– ... si tu es aussi courageuse que ta sœur le prétend, tu peux me laisser continuer à souquer. Tu passes quelques jours avec elle sur cette île, pour vérifier si elle a raison au sujet de la meilleure façon de profiter de la vie.

Une vague fit tanguer l’embarcation, projetant de l’eau turquoise sur sa coque. Dans la brume blanche, les cheveux de Scarlett collaient à sa nuque, et les mèches brunes de Julian bouclaient.

– Tu ne comprends pas, dit-elle. Si je tarde à rentrer à Trisda, mon père me réduira en miettes. Je dois épouser un comte dans une semaine, et ce mariage nous permettra de changer de vie. J’adorerais vivre l’expérience de Caraval, mais je ne suis pas prête à sacrifier ma seule chance d’être heureuse.

Julian sembla réprimer un sourire moqueur.

– C’est une vision très romanesque des choses. Je peux me tromper, mais il ne suffit pas d’être marié pour nager dans le bonheur.

– Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Scarlett en avait assez qu’il déforme sans cesse ses propos. Julian plongea de nouveau ses rames dans l’eau, juste assez pour l’arroser encore.

– Ça suffit ! s’emporta-t-elle.

– J’arrêterai quand tu m’auras indiqué où tu veux aller.

Il l’éclaboussa une fois de plus. Comme ils approchaient du rivage, les nuages cuivrés se ternirent, se teintèrent de nuances de vert et d’un bleu froid.

L’air était chargé de senteurs inconnues de Scarlett. Trisda empestait toujours le poisson, mais ici l’atmosphère était sucrée, acidulée par des effluves d’agrumes. Elle se demanda si l’air contenait une drogue, car, même si elle savait ce qu’elle devait faire (récupérer Tella sur l’île, puis rentrer au plus vite), elle peinait à s’y résoudre. Soudain, elle avait de nouveau neuf ans, elle était assez naïve et optimiste pour croire que ses souhaits seraient exaucés grâce à une simple lettre.

Elle avait écrit à Légende pour la première fois peu de temps après que leur mère les avait abandonnées. Elle voulait alors offrir à Tella une fête d’anniversaire merveilleuse. C’était sa sœur qui avait le plus souffert du départ de Paloma, et Scarlett s’efforçait de compenser son absence. Mais elle était très jeune, et leur mère lui manquait cruellement à elle aussi.

Accepter son départ aurait été plus facile si au moins elle leur avait dit au revoir, si elle avait laissé un message, un fragment d’indice concernant sa destination ou les raisons de sa décision. Mais Paloma s’était simplement évaporée, sans rien emporter. Elle avait disparu comme une étoile s’éteint, n’ôtant rien au monde autour d’elle à part les rayons lumineux que nul ne verrait plus jamais.

Scarlett aurait pu craindre qu’elle ait péri sous les coups de son père, mais en s’apercevant que Paloma l’avait quitté il était entré dans une rage folle. Il avait fouillé le palais de fond en comble, et chargé ses gardes de ratisser villes et villages au prétexte de rechercher un criminel, car il ne voulait pas qu’on découvre que sa femme s’était enfuie. On n’avait retrouvé aucune trace de lutte portant à croire qu’on l’avait enlevée, et il n’avait reçu aucune demande de rançon. Apparemment, elle avait choisi de partir, ce qui rendait la situation encore plus douloureuse.

Malgré tout, Scarlett considérait toujours sa mère comme un être magique, tout en sourires éclatants, rires mélodieux et mots suaves. Lorsque Paloma vivait à Trisda, l’univers de Scarlett était joyeux, et son père était plus doux. Avant que son épouse le quitte, le gouverneur Dragna n’avait jamais été violent avec elles.

Après son départ, la grand-mère de Scarlett s’était davantage occupée de ses petites-filles, sans toutefois se montrer particulièrement chaleureuse. Scarlett supposait qu’elle appréciait peu la compagnie des enfants, mais c’était une conteuse extraordinaire. Ses récits de Caraval ravissaient Scarlett. Ces histoires d’un lieu enchanté avaient transporté la fillette, qui s’était alors convaincue que, si Légende et ses comédiens venaient sur l’île de Trisda, ils rendraient un peu de joie à sa vie, au moins quelques jours.

Scarlett caressa l’idée de connaître des instants de bonheur et de côtoyer la magie. Elle s’imagina profiter de Caraval ne serait-ce qu’une journée, explorer l’île de Légende, avant de tirer un trait sur ses rêves.

Il restait une semaine avant son mariage. Ce n’était pas le moment de s’embarquer dans une aventure hasardeuse. Tella avait saccagé la chambre de Scarlett, et Julian prétendait qu’elle avait aussi laissé une demande de rançon, mais leur père finirait par découvrir le pot aux roses. S’attarder sur l’île des Songes était la plus mauvaise idée qui soit.

Mais, si Scarlett et Tella ne participaient à Caraval qu’une journée, elles pourraient rentrer à temps pour les noces. Scarlett doutait que son père puisse découvrir la vérité si vite.

– C’est presque l’heure, Scarole.

Le nuage qui les entourait se fit moins épais, et le rivage de l’île apparut. Scarlett distingua du sable si blanc et si velouté qu’il ressemblait au glaçage d’un gâteau. Elle se représenta Tella en train de passer les doigts dedans, l’incitant à la rejoindre, pour voir si le sable était aussi sucré qu’il en donnait l’impression.

– Si je t’accompagne, me promets-tu que tu ne me kidnapperas pas quand j’essaierai de ramener Tella à Trisda, demain ?

Julian posa la main sur son cœur.

– Parole d’honneur.

Scarlett doutait que Julian soit un homme d’honneur. Il avait sans doute l’intention de les abandonner dès qu’ils seraient entrés dans Caraval.

– Tu peux recommencer à ramer. Ne m’éclabousse plus, c’est tout.

Un petit sourire en coin, Julian replongea ses rames dans l’eau. Cette fois, les pieds de Scarlett furent trempés.

– Je t’ai dit de ne plus m’arroser !

– Ce n’est pas moi.

Julian fit plus attention, mais l’eau continuait à imbiber les souliers de Scarlett. Elle était encore plus froide qu’à Trisda.

– Je crois que la coque est percée.

Julian jura en voyant l’eau leur monter jusqu’aux chevilles.

– Tu sais nager ?

– Bien sûr que oui. Je te rappelle que j’ai grandi sur une île...

Julian retira sa veste et la jeta par-dessus bord.

– Si tu enlèves ta robe, ce sera plus facile. Tu portes quelque chose en dessous, hein ?

– Tu es sûr qu’on ne peut pas ramer jusqu’à la plage ? protesta Scarlett.

Malgré ses pieds glacés, elle avait les mains moites. La Isla de los Sueños semblait se trouver à une centaine de mètres ; jamais elle n’avait parcouru une aussi longue distance à la nage.

– On pourrait tenter le coup, mais la barque aura coulé avant, répondit Julian en ôtant ses bottes. On ferait mieux de profiter du temps qu’il nous reste pour nous déshabiller, sinon nous n’y arriverons pas.

Scarlett observa les eaux brumeuses à la recherche d’une autre embarcation.

– Mais qu’est-ce qu’on portera, une fois sur l’île ?

– Ce qui doit nous préoccuper, c’est de l’atteindre. Et, quand je dis « nous », je pense surtout à toi.

Julian déboutonna sa chemise, révélant des muscles bien dessinés ; de toute évidence, il n’aurait aucun problème dans les vagues.

Sans un mot de plus, il plongea.

Il ne se retourna pas. Ses bras puissants fendirent le courant sans difficulté, tandis que l’eau d’un froid arctique continuait à monter autour de Scarlett, soulevant le bas de sa robe jusqu’à ses mollets. Elle tenta de ramer, mais la barque ne fit que s’enfoncer davantage.

Elle n’avait plus le choix ; elle sauta.

Elle vida l’air de ses poumons dans l’eau froide. Autour d’elle, tout était d’un blanc immaculé. Des nuances d’un blanc glacial effrayant avaient même pris la place des remous turquoise et rose. Scarlett ressortit la tête de l’eau, respirant par grandes goulées qui lui brûlèrent la gorge.

Elle essaya de vaincre le courant avec la même aisance que Julian, mais elle aurait dû l’écouter. Le corset qui lui comprimait la poitrine était trop serré ; l’étoffe pesante de sa robe s’emmêlait dans ses jambes. Scarlett donna de violents coups de pied affolés, mais plus elle luttait, plus l’océan l’assaillait. Elle parvenait à peine à ne pas couler. Un rouleau s’abattit sur sa tête. La vague lourde et glaciale l’entraîna sous l’eau. Les poumons en feu, Scarlett se débattit pour regagner la surface. Voilà ce que Felipe avait dû ressentir quand son père l’avait noyé. « Tu mérites ce qui t’arrive », lui souffla une voix en elle. Comme des mains puissantes, l’eau la poussait vers le fond

plus profond

toujours plus profond...

– Je croyais que tu savais nager.

Julian venait de la repêcher.

– Respire. Lentement, lui conseilla-t-il. N’essaie pas d’aspirer trop d’air à la fois.

Malgré la morsure du froid, Scarlett réussit à prononcer quelques mots :

– Tu es parti sans moi.

– Parce que je croyais que tu savais nager.

– C’est à cause de ma robe...

Scarlett s’interrompit lorsqu’elle se sentit de nouveau entraînée par le poids du tissu.

Julian prit une rapide inspiration.

– Tu crois que tu peux t’en sortir un instant sans mon aide ?

Il brandit un couteau dans sa main libre et, sans laisser à Scarlett le temps de lui répondre, il plongea.

Après un moment qui lui parut interminable, Scarlett sentit le bras de Julian autour de sa taille. Puis il pressa la pointe de son couteau contre sa poitrine. Elle eut un hoquet de surprise lorsque le marin trancha son corset d’une main ferme. Julian la serra plus fort. Le cœur de Scarlett s’emballa ; jamais un garçon ne l’avait tenue ainsi contre lui. Elle tâcha de ne pas penser à ce qu’il voyait ou touchait pendant qu’il lui retirait sa robe, ne lui laissant que sa chemise mouillée collée à la peau.

Julian refit surface et reprit bruyamment son souffle.

– Tu peux nager, maintenant ? haleta-t-il.

– Et toi ? s’enquit Scarlett d’une voix rauque, peinant à parler elle aussi.

Elle avait l’impression qu’elle venait de partager un moment très intime, mais ça n’avait peut-être été intense que pour elle. Elle supposait que le marin avait vu des tas de filles plus ou moins dévêtues.

– Nous gaspillons nos forces à bavarder.

Julian se remit à nager, en restant près d’elle cette fois, sans qu’elle sache si c’était par égard pour elle ou parce qu’il était épuisé.

L’océan cherchait encore à engloutir Scarlett, mais débarrassée de sa robe elle pouvait lutter. Elle atteignit la côte étincelante de la Isla de los Sueños en même temps que Julian. De plus près, le sable semblait cotonneux. Cotonneux comme de la neige. De la neige en plus grande quantité qu’elle en avait jamais vu sur Trisda – manteau froid qui recouvrait tout le rivage.

Étrangement vierge.

– Ne craque pas maintenant, déclara Julian en attrapant Scarlett par la main, avant de la tirer vers le massif d’un blanc immaculé. Viens, nous ne devons pas traîner.

– Attends...

Scarlett parcourut encore l’étendue brillante du regard. De nouveau, celle-ci lui fit penser au glaçage des gâteaux dans les vitrines des pâtisseries, parfaitement lisse. Ne voyant pas la moindre trace de pas de Tella, elle demanda :

– Où est ma sœur ?





7

Les nuages duveteux de l’île avaient dérivé devant le soleil et baignaient la côte d’ombres bleu-gris. Aux pieds de Scarlett, la neige avait perdu sa blancheur et scintillait d’éclats pervenche.

– Où est Tella ? répéta-t-elle.

– Je l’ai sans doute déposée à un autre endroit.

Julian voulut reprendre Scarlett par la main, mais elle se dégagea.

– Nous ne devons pas nous éterniser ici, sinon nous allons mourir gelés. Quand nous nous serons réchauffés, nous retrouverons ta sœur.

– Et si elle est en train de mourir gelée, elle aussi ? Dona... tella ! cria Scarlett en claquant des dents.

À cause de la neige sous ses pieds et du tissu trempé qui collait à sa peau, elle avait plus froid que la nuit où son père l’avait forcée à dormir dehors, après avoir découvert que Tella avait embrassé un garçon pour la première fois. Mais Scarlett refusait de partir sans avoir trouvé sa sœur.

– Donatella !

– Tu te fatigues pour rien.

Dégoulinant et torse nu, Julian lui parut plus dangereux que jamais.

– Quand j’ai déposé ta sœur, elle était sèche, affirma-t-il en lui lançant un regard noir. Elle portait un manteau et des gants. Où qu’elle soit, elle ne va pas finir congelée, mais c’est ce qui nous arrivera si nous nous attardons ici. Nous devrions aller vers cette fumée, là-bas.

Derrière les grands arbres à l’épais feuillage vert qui bordaient l’étendue blanche, un panache de fumée d’un orange crépusculaire s’élevait vers le ciel. Scarlett était persuadée qu’il n’était pas là quelques secondes plus tôt. Elle ne se rappelait même pas avoir vu les arbres. Leurs troncs ressemblaient à de larges nattes entrelacées, couvertes d’une mousse bleu-vert tapissée de neige.

– Non..., répondit Scarlett en frissonnant. Nous...

– Nous ne pouvons pas rester là à tourner en rond, la coupa Julian. Tu as les lèvres violettes. Nous devons découvrir l’origine de la fumée.

– Je m’en moque. Si ma sœur est encore dans les parages...

– Ta sœur est sans doute partie pour trouver l’entrée du jeu. Nous avons jusqu’à la fin de la journée pour atteindre Caraval, ce qui signifie que nous devons nous diriger vers cette fumée, et faire comme Tella.

Il s’éloigna d’un pas décidé.

Scarlett jeta un dernier regard sur la plage. Tella n’avait jamais été un modèle de patience. Mais si elle avait pris la direction de Caraval, pourquoi n’y avait-il pas la moindre trace de son passage ?

De mauvaise grâce, Scarlett suivit Julian dans les bois. Sur le sentier de terre couleur châtaigne qui avait remplacé la neige, des aiguilles de pin piquèrent ses orteils engourdis. Ses pieds laissaient des empreintes humides, hélas elle ne vit aucune trace des bottines à talon de Tella.

– Elle a sans doute quitté la plage par un autre chemin, déclara Julian.

Il ne claquait pas des dents, pourtant sa peau brune virait à l’indigo.

Scarlett renonça à le contredire, car l’étoffe détrempée de sa chemise se transformait en glace. À l’ombre des arbres, le froid était encore plus mordant. Elle serra les bras sur sa poitrine, mais elle n’en fut que plus transie.

L’inquiétude se peignit sur le visage de Julian.

– Nous devons trouver un endroit où tu pourras te réchauffer.

– Mais ma sœur...

– ... est assez futée pour avoir déjà atteint le jeu. Si tu meurs ici, tu ne risques pas de la retrouver, conclut-il en la prenant par l’épaule.

Elle se crispa.

Julian fronça les sourcils d’un air vexé.

– J’essaie juste de te tenir chaud.

– Mais toi aussi tu es gelé...

« Et à moitié nu. »

Scarlett s’écarta d’un pas presque titubant. À la sortie du bois, la terre meuble céda la place à une route pavée de galets opalescents, aussi lisses que du verre poli par la mer. Cette route s’étendait très loin, puis se divisait pour former un labyrinthe de rues sinueuses. Toutes étaient bordées d’échoppes arrondies et dépareillées, aux couleurs de pierres précieuses ou pastel, empilées les unes sur les autres comme des cartons à chapeau entassés négligemment.

Les lieux étaient charmants et enchanteurs, mais il y régnait un silence peu naturel. Les boutiques étaient toutes fermées, et la neige sur les toits ressemblait à une couche de poussière sur de vieux livres de contes. Scarlett ignorait quel était cet endroit ; ce n’était pas ainsi qu’elle imaginait Caraval.

La fumée crépusculaire s’élevait toujours devant eux, mais elle ne semblait pas plus proche.

– Scarole, il faut qu’on se dépêche.

Scarlett ne savait pas si le froid pouvait provoquer des hallucinations, ou si c’était son esprit qui lui jouait des tours. Outre le calme étrange qui régnait dans cette drôle de rue, les enseignes des boutiques étaient toutes plus loufoques les unes que les autres. Chacune était rédigée en plusieurs langues. Sur certaines, on pouvait lire : Horaires d’ouverture : aux alentours de minuit. D’autres indiquaient : Revenez hier.

– Pourquoi tout est fermé ? interrogea-t-elle d’une voix frêle. Pourquoi n’y a-t-il personne ?

– Il faut avancer. Ne t’arrête pas. Nous devons nous mettre au chaud.

Julian allongea le pas, et ils passèrent devant les échoppes les plus insolites que Scarlett ait jamais vues.

On y vendait des chapeaux melons surmontés de corbeaux empaillés. Des fourreaux à ombrelle. Des serre-tête faits de dents humaines. Des miroirs capables de refléter la noirceur de l’âme. C’était forcément le froid qui lui donnait des visions, pensa Scarlett. Elle espérait que Julian disait vrai et que Tella était à l’abri. Elle fouillait les alentours du regard pour apercevoir le reflet des cheveux dorés de sa sœur, tendait l’oreille pour détecter un écho de son rire flûté, sans succès.

Julian tenta d’ouvrir quelques portes, hélas pas une ne bougea.

Dans les boutiques laissées à l’abandon, un peu plus loin, on présentait des articles fabuleux. Des étoiles tombées du ciel. Des graines pour faire pousser les souhaits. Aux Lorgnettes d’Odette, on exposait des lunettes permettant de voir l’avenir (disponibles en quatre coloris).

– J’aimerais bien en avoir une paire, susurra Scarlett.

À côté de chez Odette, une sorte d’écriteau vaporeux proclamait que le propriétaire de la boutique réparait les imaginations cassées. Le message flottait au-dessus de flacons de rêves, de cauchemars et de berlues, phénomène dont Scarlett avait justement l’impression d’être victime, car des glaçons se formaient dans ses cheveux.

À côté d’elle, Julian jura. Dans le lointain, ils voyaient presque d’où provenait la fumée, qui s’enroulait à présent pour dessiner un soleil entourant une étoile qui contenait une larme – le symbole de Caraval. Mais le froid avait pénétré jusqu’aux os de Scarlett. Même ses paupières se couvraient de givre.

– Attends... Regarde un peu... cette boutique !

D’une main tremblante, elle indiqua Les Pendules de Casabian. Elle crut d’abord à un mirage dû aux pourtours en cuivre des fenêtres, mais derrière la vitrine, au fond d’une forêt de balanciers, de poids et de boîtiers en bois laqué, un grand feu flambait dans une cheminée. Sur la porte, un écriteau portait l’inscription : Toujours ouvert.

Les deux compagnons frigorifiés entrèrent en hâte et furent accueillis par un concert de tic-tacs de coucous, de trotteuses et de mécanismes à remonter. Dans la chaleur soudaine, les membres engourdis de Scarlett furent envahis de fourmillements, et ses poumons lui brûlèrent.

– Il y a quelqu’un ? appela-t-elle d’une voix cassée.

Tic-tac.

Tac-tic.

Seuls les cliquetis des roues dentées lui répondirent.

La boutique était ronde, en forme de cadran. Le sol était couvert d’une mosaïque de carreaux ornés de chiffres divers et variés, horloges et pendules de toutes sortes occupaient presque tout l’espace. Certaines fonctionnaient à l’envers, d’autres regorgeaient de roues et de leviers apparents. Contre le mur du fond, plusieurs ressemblaient à des puzzles dont les pièces s’assemblaient à mesure que l’heure approchait. Au centre, une lourde vitrine sous clé abritait une montre de gousset censée remonter le temps. En d’autres circonstances, Scarlett n’aurait pas pu résister à la curiosité, mais pour l’heure elle ne pensait qu’à se réchauffer.

Elle aurait été ravie de se laisser fondre comme un glaçon devant le feu crépitant.

Julian écarta la grille du foyer et remua les bûches avec un tisonnier posé à proximité.

– Nous ferions bien de nous déshabiller.

– Mais je ne...

Scarlett cessa de protester en voyant Julian aller jusqu’à une horloge comtoise en bois de rose. Deux paires de chaussures se trouvaient à ses pieds, et deux cintres chargés de vêtements pendaient de chaque côté, suspendus à ses ornementations.

– J’ai comme l’impression que quelqu’un prend soin de toi, commenta Julian, qui avait retrouvé son ton moqueur.

Scarlett l’ignora et s’approcha. Près des vêtements, sur une table décorée de dorures et couverte de cadrans lunaires, un vase aux formes arrondies contenant des roses rouges se dressait à côté d’un plateau où l’on avait laissé du pain aux figues, du thé à la cannelle, et un message.

À l’attention de Scarlett Dragna et de son compagnon,

Je suis ravi que vous soyez arrivés à temps.

Légende

Le petit mot était écrit sur le même papier à lettres à bordure dorée que son invitation. Elle se demanda si Légende était aussi prévenant avec tous ses invités. Scarlett peinait à croire qu’on lui réservait un traitement de faveur, pourtant elle imaginait mal le maître de Caraval adresser un message de bienvenue personnalisé et des roses carmin à tous ses visiteurs.

Julian toussa.

– Tu permets ?

Le marin s’avança pour prendre un gros morceau de pain, puis décrocha les vêtements qui lui étaient destinés. Il commença ensuite à défaire sa ceinture.

– Tu comptes me regarder me déshabiller, ou tu préfères sortir un moment ?

Gênée, Scarlett détourna les yeux. Il n’avait aucune pudeur.

Elle aussi devait se vêtir, mais il n’y avait pas assez de place pour le faire avec discrétion. Il lui semblait impossible que la pièce ait rétréci depuis leur arrivée, pourtant elle s’aperçut tout à coup qu’elle était vraiment minuscule. La porte d’entrée se trouvait à moins de trois mètres d’elle.

– Si nous nous tournons le dos, nous pourrons nous changer.

– Face à face, ça marche aussi, rétorqua-t-il d’un ton goguenard.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Julian étouffa un rire, mais, quand Scarlett releva la tête, il s’était retourné. Malgré elle, elle l’observa. Son dos était aussi musclé que son torse, mais ce furent d’autres détails qui attirèrent son attention. Une épaisse cicatrice s’étendait entre ses épaules. Deux autres marquaient le bas de son dos, comme si on lui avait donné plusieurs coups de poignard.

Scarlett ravala un hoquet horrifié et se sentit aussitôt coupable. Elle n’aurait pas dû se montrer si indiscrète. Elle saisit en hâte la toilette déposée à son intention. Elle essaya de ne pas imaginer ce qui était arrivé à Julian. Elle-même n’aimerait pas qu’on découvre ses cicatrices.

La plupart du temps, les coups de son père ne lui laissaient que de gros bleus, mais depuis des années elle s’habillait seule, sans domestique, afin qu’on ne les voie pas. Elle avait supposé que dans cette situation cette expérience allait lui être utile, mais la robe fournie par Légende ne nécessitait pas qu’on l’aide. Scarlett la trouvait assez commune, et très décevante. À mille lieues des vêtements merveilleux qu’elle se représentait lorsqu’elle rêvait de Caraval. La robe était dépourvue de corset. La jupe plate était surmontée d’un corsage taillé dans un tissu beige peu attrayant. Il n’y avait ni jupons, ni crinoline, ni tournure.

– C’est bon, je peux me retourner ? s’enquit Julian. Je ne verrai rien que je n’aie pas déjà vu, de toute façon.

Scarlett ressentit un picotement dans le ventre en repensant à la fermeté avec laquelle il l’avait serrée contre lui sous l’eau.

– Merci de me le rappeler.

– Je ne parlais pas de toi. J’ai à peine vu ta...

– Tu aggraves ton cas. Mais tu peux te retourner, je suis en train de boutonner mes bottes.

Lorsque Scarlett releva la tête, Julian se dressait devant elle. Contrairement à elle, Légende ne lui avait pas fourni une tenue banale.

Elle admira sa cravate bleu nuit et son gilet bordeaux ajusté. Une veste à queue-de-pie bleu foncé mettait en valeur ses larges épaules et sa taille fine. Le seul élément qui évoquait son métier de marin était le ceinturon à fourreau qui tombait sur ses hanches, par-dessus son pantalon gracieux.

– Tu as l’air... différent, déclara Scarlett. On n’a plus l’impression que tu sors d’une bagarre dans une taverne.

Julian se tint plus droit, comme si elle venait de lui adresser un compliment. Scarlett se demanda si c’était le cas. Elle jugeait injuste qu’un garçon aussi exaspérant puisse friser la perfection. Malgré ses vêtements élégants, il était encore loin d’avoir l’air distingué, et pas seulement à cause de sa barbe ou de ses longs cheveux bruns en bataille. Son aspect sauvage ne pouvait pas être dompté par les habits de Légende. Son air goujat n’était pas atténué parce qu’il portait une cravate ou... une montre à gousset.

– Est-ce que tu l’as volée ? demanda Scarlett.

– Non, je l’ai empruntée, rectifia Julian, en enroulant la chaînette autour de son doigt. Comme la tenue que tu portes.

Il la contempla et hocha la tête d’un air approbateur.

– Je comprends pourquoi il t’a envoyé des billets, à toi.

– Je ne vois pas ce que tu...

Scarlett s’interrompit en apercevant son reflet dans une horloge miroir. La robe était à présent d’un fuchsia riche, la couleur de la séduction et des secrets. Une élégante rangée de nœuds ornait son corset cintré et décolleté, mis en valeur par une tournure à froufrous assortie. Dessous, des jupons festonnés épousaient sa silhouette – cinq volants délicats de tissus différents, superposition de dentelle noire, de soie et de tulle rose. Même ses bottes avaient changé ; le marron terne avait cédé la place à un assemblage raffiné de cuir et de dentelle noirs.

Elle caressa sa robe pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une illusion d’optique due au miroir ou à la lumière. Ou alors sa tenue lui avait-elle paru médiocre parce qu’elle avait encore l’esprit engourdi par le froid ? Mais au fond d’elle-même, Scarlett connaissait la véritable explication : Légende lui avait offert une tenue enchantée, comme dans les contes.

Celle-ci était pourtant tout à fait réelle, et Scarlett ne savait pas quoi en penser. La fillette en elle l’adorait, mais, magique ou pas, la jeune femme qu’elle était devenue n’était pas sûre de se sentir à l’aise dedans. Son père ne lui aurait jamais permis de porter une toilette aussi voyante, et malgré l’absence du gouverneur Scarlett se passerait volontiers d’attirer l’attention.

Scarlett était jolie, même si elle aimait souvent le cacher. Ses épais cheveux foncés, qu’elle tenait de sa mère, s’accordaient à merveille avec son teint mat. Son visage était plus ovale que celui de Tella, elle avait le nez fin et de grands yeux noisette qui, selon elle, révélaient trop ses sentiments.

Pendant un court instant, elle regretta presque la robe beige. On ne remarquait pas les filles aux vêtements communs. Si elle se concentrait de toutes ses forces, la robe se transformerait peut-être à nouveau. Mais malgré ses efforts la robe fuchsia resta vive et ajustée, moulant des courbes qu’elle aurait préféré dissimuler.

Scarlett repensa au commentaire mystérieux de Julian – « Je comprends pourquoi il t’a envoyé des billets, à toi » –, et elle se demanda si, après avoir trouvé un moyen d’échapper aux jeux cruels de son père, elle n’était pas seulement devenue un pion bien habillé sur un nouvel échiquier.

– Quand tu auras fini de t’admirer, intervint Julian, toi qui es si pressée de retrouver ta sœur, on pourra peut-être aller la chercher ?

– Je pensais que tu t’inquiéterais pour elle, toi aussi.

– C’est que tu as une trop haute opinion de moi.

Lorsque Julian se dirigea vers la porte, tous les carillons de la boutique se mirent à tinter.

– Je vous déconseille de sortir de ce côté, déclara une voix qui leur était inconnue.





8

L’homme replet qui venait d’entrer dans la boutique ressemblait lui-même à une horloge. La moustache ornant son visage rond et basané s’étirait comme les aiguilles des heures et des minutes. Aux yeux de Scarlett, sa redingote d’un marron brillant avait l’apparence du bois verni, et ses bretelles à pinces en cuivre évoquaient des poulies à corde.

– Nous n’étions pas en train de voler, se défendit Scarlett. Nous...

– Tu ne devrais parler qu’en ton nom, lui conseilla l’homme d’une voix caverneuse, avant de diriger son attention vers Julian.

À force de subir la tyrannie de son père, Scarlett savait qu’il valait mieux ne pas avoir l’air coupable.

« Ne regarde pas Julian. »

Pourtant, elle ne put se retenir de lui décocher un coup d’œil.

– J’en étais sûr ! s’exclama l’homme.

Julian attrapa Scarlett par le bras, comme s’il voulait la pousser vers la porte.

– Mais non, ne vous enfuyez pas ! Je plaisantais ! Je ne suis pas Casabian, je ne suis pas l’horloger ! Je m’appelle Algie, et je me moque bien que vous ayez les poches pleines de montres !

– Alors pourquoi essayez-vous de nous empêcher de partir ?

Julian avait porté la main à son ceinturon et saisissait son couteau.

– Ce garçon est un peu paranoïaque, n’est-ce pas ? commenta Algie en se tournant vers Scarlett.

Mais elle aussi ressentait des soupçons d’un vert pâle. Était-ce une impression, ou les horloges accrochées au mur avançaient-elles plus vite ?

– Viens, dit-elle à Julian. Tella se fait sans doute un sang d’encre pour nous, à l’heure qu’il est.

– Qui que vous cherchiez, vous irez plus vite en passant par là.

Algie alla jusqu’à l’horloge comtoise en bois de rose, ouvrit sa grande vitre, et tira sur un des balanciers. À cet instant, les pendules-puzzles s’animèrent. Clic. Clac. Leurs pièces s’emboîtèrent pour former une porte splendide, patchwork de métal pourvu d’une roue dentée en guise de poignée.

Algie déroula le bras d’un geste théâtral.

– Aujourd’hui seulement ! Pour un coût dérisoire, vous pouvez tous les deux utiliser ce passage, un raccourci vers le cœur de Caraval !

– Qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas juste l’entrée de votre sous-sol ? interrogea Julian.

– Est-ce que ça ressemble à l’entrée d’une cave, d’après toi ? Regarde avec tous tes sens.

Algie toucha la roue crantée, et aussitôt toutes les pendules se firent silencieuses.

– Si vous quittez la boutique par ce côté, vous serez recrachés dans le froid, et il vous faudra encore franchir les portes de Caraval. Grâce à mon passage secret, vous gagnerez un temps précieux.

Il lâcha la poignée, et tous les mécanismes se remirent en mouvement.

Tic-tac. Tac-tic.

Scarlett n’était pas sûre de croire Algie, pourtant le portail ouvert dans le mur paraissait bel et bien magique. Un peu comme sa robe, il semblait occuper plus d’espace que tous les objets autour d’elle.

– Combien ça nous coûtera ? demanda-t-elle.

Julian haussa les sourcils.

– Tu envisages d’accepter sa proposition ?

– Si ça nous permet de rejoindre Tella plus vite, oui.

Scarlett avait cru que le marin n’hésiterait pas une seconde, mais il jetait des coups d’œil nerveux dans tous les sens.

– C’est une mauvaise idée, d’après toi ? s’enquit-elle.

– Je pense que la fumée indique l’entrée de Caraval, et je préfère garder mes sous.

– Mais vous ne connaissez même pas le prix ! s’indigna Algie.

Julian lança un regard à Scarlett, se tut le temps qu’une trotteuse avance d’un cran. Une expression indéchiffrable passa dans ses yeux, et, lorsqu’il reprit la parole, elle le sentit très tendu.

– À toi de voir, Scarole, mais je te donne un conseil d’ami. Si jamais tu atteins Caraval pour de bon, fais bien attention à qui tu te fies, car ici les apparences sont trompeuses.

Une clochette tinta lorsqu’il sortit.

Scarlett n’avait pas prévu de rester avec lui éternellement, mais son départ soudain la rendit nerveuse.

– Attends..., appela Algie lorsqu’elle emboîta le pas au marin. Je suis sûr que tu me crois, toi. Vas-tu suivre ce garçon et le laisser décider à ta place ? Ne préfères-tu pas choisir toi-même ?

Scarlett savait qu’elle ne devait pas traîner. Si elle ne se dépêchait pas, elle ne rattraperait jamais Julian, et elle se retrouverait seule. Mais en entendant le mot « choisir », elle eut un instant d’hésitation. Son père lui ayant toujours dicté sa conduite, elle avait le sentiment de n’être jamais libre de ses choix. Ou peut-être qu’elle hésitait parce que la part d’elle qui n’avait pas encore abandonné ses rêves d’enfance voulait croire Algie.

Elle songea à la facilité avec laquelle la porte s’était assemblée, et la façon dont chaque horloge s’était tue lorsqu’Algie avait touché l’étrange poignée.

– Même si ça m’intéressait, reprit-elle, je n’ai pas d’argent.

– Et si ce n’est pas de l’argent que je te demande ? répondit Algie en relevant les pointes de ses moustaches. J’ai parlé d’un coût dérisoire, mais pas d’argent. Je souhaite seulement t’emprunter ta voix.

Scarlett eut un rire nerveux.

– Ça ne me semble pas très équitable.

Pouvait-on même emprunter une voix ?

– Je ne la garderai qu’une heure. C’est moins de temps qu’il t’en faudra pour suivre la fumée, atteindre la maison et commencer le jeu, mais moi je peux te faire entrer tout de suite.

Il sortit une montre de sa poche et remonta les aiguilles jusqu’au chiffre 12.

– Si tu acceptes, cet instrument te prendra ta voix pour soixante minutes, et ma porte te conduira droit au cœur de Caraval.

Elle avait la possibilité de retrouver sa sœur immédiatement.

Mais si Algie mentait ? Et s’il s’appropriait sa voix plus d’une heure ? Scarlett rechignait à se fier à un homme qu’elle venait de rencontrer, surtout après la mise en garde de Julian. L’idée de perdre sa voix la terrifiait tout autant. Si elle acceptait ce troc et qu’un problème survienne, elle ne pourrait même pas crier. Si elle voyait Tella de loin, elle serait incapable de l’appeler. Et si Tella attendait Scarlett aux portes de Caraval ?

Aux yeux de Scarlett, prudence était mère de survie. Quand son père proposait un arrangement, celui-ci cachait presque toujours un piège. Elle ne pouvait prendre un tel risque.

– Je vais tenter ma chance par l’entrée normale, décida-t-elle.

La moustache d’Algie s’affaissa.

– Tant pis pour toi. Tu aurais vraiment fait une bonne affaire.

Il ouvrit la porte-puzzle. Pendant un court instant, Scarlett fut subjuguée. Elle entraperçut un ciel ardent couleur citron et pêche. D’étroites rivières étincelaient comme des joyaux. Une jeune fille aux boucles dorées riait...

– Donatella !

Scarlett se précipita vers la porte, mais Algie la claqua avant qu’elle ait pu effleurer le métal du bout des doigts.

– Non !

Scarlett attrapa la roue crantée et essaya de la tourner, mais le mécanisme se désagrégea en un tas de cendres lugubre à ses pieds. Sous son regard chargé de désespoir, les pièces de puzzle s’éloignèrent les unes des autres, et le passage disparut dans un concert de cliquetis.

Elle aurait dû accepter l’échange. Tella n’aurait pas hésité, elle. D’ailleurs, Scarlett devina que c’était de cette façon qu’elle était entrée. Sa sœur ne se souciait jamais de l’avenir ni des conséquences de ses actes ; elle en laissait le soin à son aînée. Scarlett aurait dû être rassurée de savoir sa sœur dans Caraval, mais elle ne put s’empêcher de s’inquiéter des ennuis que Tella risquait de rencontrer. Elle aurait dû être à ses côtés. Pour couronner le tout, elle avait aussi perdu Julian.

Elle sortit à toute vitesse de l’échoppe de Casabian. La chaleur dont elle avait profité à l’intérieur s’envola aussitôt. Elle pensait ne pas être restée très longtemps, pourtant c’était déjà la fin de l’après-midi. Des ombres épaisses obscurcissaient les boutiques.

« Le temps doit s’écouler plus vite sur cette île. » Scarlett craignait que les étoiles apparaissent si elle clignait les paupières. En plus d’avoir été séparée de Tella et Julian, elle avait gâché un temps précieux. La journée s’achevait presque, et dans son invitation Légende précisait qu’elle devait absolument franchir les portes de Caraval avant minuit.

Le vent glissait sur les bras de Scarlett, resserrait ses doigts blancs et froids autour de ses poignets nus.

– Julian ! cria-t-elle, pleine d’espoir.

Mais elle ne vit aucune trace du jeune homme. Elle était complètement seule. Elle ignorait si le jeu avait commencé, mais elle avait déjà l’impression de perdre.

La panique l’envahit un instant, car elle crut que la fumée avait disparu aussi. Puis elle la vit de nouveau. Au-delà des boutiques de contes de fées, les volutes colorées s’élevaient toujours dans le ciel, s’échappant d’une énorme cheminée en brique qui surmontait une des plus grandes demeures que Scarlett ait jamais vues. Haut de trois étages, le manoir était orné d’élégantes tourelles, de balcons, et de bacs débordant de fleurs splendides – marguerites blanches, coquelicots magenta, et gueules-de-loup mandarine. Sans qu’elle sache comment, aucune n’était couverte de neige, alors que celle-ci s’était remise à tomber.

Scarlett se dirigea en toute hâte vers la bâtisse, assaillie par un frisson d’effroi lorsque des bruits de pas s’approchèrent et qu’un petit rire grave s’échappa des tourbillons de flocons.

– On n’a pas accepté l’offre de monsieur Comtoise, en fin de compte ?

Scarlett sursauta.

– N’aie pas peur, Scarole, ce n’est que moi.

Alors que le soleil disparaissait sous l’horizon, Julian émergea de l’ombre d’un bâtiment.

– Pourquoi n’es-tu pas encore entré ? demanda-t-elle en indiquant la maison à tourelles, à la fois rassurée et nerveuse de retrouver le marin.

Quelques minutes plus tôt, Julian s’était enfui précipitamment de l’horlogerie. Et voilà qu’il s’approchait d’un pas chaloupé, comme si rien ne pressait.

D’un ton chaleureux, il répondit :

– J’espérais peut-être que tu montrerais le bout de ton nez.

Scarlett avait du mal à croire qu’il était resté là à l’attendre, les bras croisés. Il lui cachait quelque chose. À moins qu’elle soit devenue trop méfiante après avoir vu Tella disparaître au loin dans la boutique. Elle se rassura en se disant qu’elle allait rejoindre sa sœur très bientôt. Mais que se passerait-il si elle ne la retrouvait pas à l’intérieur ?

De près, la demeure en bois paraissait encore plus grande, s’étirant vers le ciel comme si ses poutres continuaient à pousser. Scarlett dut pencher la tête en arrière pour la voir en entier. La propriété était ceinte par une grille en fer haute d’une quinzaine de mètres, aux ornementations tantôt vulgaires, tantôt innocentes, qui semblaient se mouvoir et donner un spectacle. Des jeunes filles qui cabriolaient, poursuivies par de vilains garçons. Des sorcières chevauchant des tigres, des empereurs juchés sur des éléphants. Des chars tirés par des chevaux ailés. Au centre de cet imposant tableau, on avait suspendu une bannière cramoisie d’aspect satiné, brodée du symbole argenté de Caraval.

Si Tella avait été là, elles auraient peut-être éclaté de rire, complices comme seules peuvent l’être deux sœurs. Tella aurait fait mine de ne pas être impressionnée, même si en secret elle aurait été aux anges. Rien de tel ne se produisit avec l’étrange marin, qui ne paraissait ni aux anges ni impressionné.

Malgré tout, il s’était démené pour l’aider, et Scarlett reconnaissait qu’il était moins vaurien qu’il en avait l’air, mais elle doutait aussi qu’il ne soit qu’un simple matelot. Il observa la grille d’un air méfiant, le dos raide et les épaules contractées. L’air nonchalant qu’il affectait sur la barque avait disparu ; Julian semblait tendu à bloc, comme s’il se préparait à se battre.

– Je crois que nous devrions aller chercher un portail ailleurs, annonça-t-il.

– Mais tu as vu ce drapeau ? C’est forcément par ici qu’on entre.

– Non, je crois que c’est un peu plus loin. Fais-moi confiance.

Elle n’avait aucune confiance en lui, mais après son dernier cafouillage elle n’avait pas non plus confiance en elle. Surtout, elle ne voulait pas se retrouver de nouveau seule. Très vite, ils parvinrent à un autre drapeau.

– C’est exactement pareil que...

– Bienvenue ! la coupa une fille à la peau brune, perchée sur un monocycle, qui apparut derrière la grille. Vous arrivez juste à temps.

Elle s’interrompit, et, une par une, les lanternes en verre suspendues aux pointes du portail s’allumèrent. Elles scintillèrent d’étincelles d’un bleu doré – « la couleur des rêves de l’enfance », médita Scarlett.

– Je trouve ça magnifique à chaque fois, s’enthousiasma l’acrobate en applaudissant. Bien, avant de vous laisser entrer, chers amis, je dois voir vos billets.

Leurs billets. Scarlett les avait complètement oubliés.

– Ah...

– Ne t’inquiète pas, ma douce, c’est moi qui les ai.

Julian prit Scarlett par l’épaule et la serra très près de lui. Venait-il de l’appeler « ma douce » ?

– Joue le jeu, s’il te plaît, lui chuchota-t-il à l’oreille en sortant les papiers flétris et froissés par leur baignade forcée.

Scarlett se garda de protester. Son nom apparut sur le premier carton, puis l’acrobate leva l’autre vers une des lanternes.

– Voilà qui est inhabituel. En général, on ne nous présente pas de billet sans nom.

– Y a-t-il un problème ? demanda Scarlett, soudain mal à l’aise.

La fille se tourna vers Julian, et sa bonne humeur s’atténua.

Scarlett s’apprêta à lui expliquer comment elle avait obtenu les invitations, mais Julian serra plus fort ses épaules comme pour la mettre en garde, et prit les devants :

– C’est Légende, maître de Caraval, qui nous l’a envoyé. Il a offert ces billets à Scarlett, ma fiancée. Nous allons nous marier.

– Oh ! s’exclama l’acrobate en tapant de nouveau dans ses mains. Je sais qui vous êtes, tous les deux ! Vous êtes les invités d’honneur de Maître Légende.

Elle examina Scarlett de plus près.

– J’aurais dû me souvenir de votre nom. Je suis désolée. Je vois passer tant de monde que parfois j’oublie même le mien.

Elle s’amusa de sa propre plaisanterie.

Scarlett tenta de rire elle aussi, mais elle ne pensait qu’au bras qui l’entourait, et au mot « fiancée » que Julian avait employé.

– Surtout, ne les perdez pas, les avertit la cycliste en rendant les billets à Julian.

Pendant quelques instants, ses yeux s’attardèrent sur lui comme si elle voulait ajouter quelque chose. Puis elle sembla se raviser. Après avoir détourné le regard, elle plongea la main dans sa veste d’Arlequin et en sortit un rouleau de papier noir.

– Avant que je puisse vous laisser entrer, j’ai une annonce à vous lire.

Elle pédala plus vite et fit voler des éclats laiteux de neige.

– On vous la répétera à l’intérieur. Maître Légende souhaite que chaque visiteur l’entende deux fois.

Elle s’éclaircit la voix et pédala encore plus vite.

– Bienvenue, bienvenue à Caraval ! Le spectacle le plus extraordinaire de tous les temps, sur terre ou sur mer ! Vous y verrez plus de merveilles que le commun des mortels au cours de toute une vie. Vous pourrez boire de la magie dans un gobelet et acheter des rêves en bouteille. Mais avant que vous vous plongiez dans notre univers, gardez à l’esprit qu’il s’agit d’un jeu. Ce qui se passe au-delà de ce portail vous effraiera ou vous enflammera peut-être, mais ne vous méprenez pas. Nous tenterons de vous convaincre que tout est réel, mais ce n’est qu’un spectacle. Un monde d’illusions. Même si vous souhaitez être transportés, prenez garde à ne pas trop vous laisser emporter. Les rêves qui se réalisent peuvent être magnifiques, mais ils peuvent aussi se transformer en cauchemars si l’on ne se réveille pas.

Elle marqua une pause, pédalant toujours plus vite, jusqu’à ce que les rayons de la roue semblent disparaître, s’effacer sous les yeux de Scarlett tandis que le portail en fer forgé s’ouvrait.

– Si vous êtes venus en tant que joueurs, passez par ici.

À la gauche de la fille, une allée sinueuse s’illumina de flaques de cire argentée qui brillaient dans l’obscurité.

– Si vous êtes là en tant que spectateurs...

Elle hocha la tête vers la droite, et une brise soudaine agita des lampions qui projetèrent une lueur citrouille sur un sentier pentu.

Julian s’approcha tout près de Scarlett.

– Tu n’envisages pas d’être simple spectatrice, j’espère.

– Bien sûr que non, répondit Scarlett, qui hésita pourtant avant de faire un pas dans la première direction.

Elle observa les chandelles qui vacillaient dans la nuit noire, les ombres cachées derrière les arbres obscurcis et les buissons fleuris qui bordaient le chemin étincelant.

« Je ne reste qu’une journée », se répéta-t-elle.





LA VEILLE DE CARAVAL





9

Sous le ciel noir, Scarlett entra dans Caraval. La lune visitant d’autres horizons, seules quelques étoiles obstinées regardèrent Julian et Scarlett franchir le portail en fer forgé et pénétrer dans un monde qui pour certains n’existait que dans des histoires à dormir debout.

Encerclée par une obscurité profonde, la majestueuse demeure débordait d’une lumière ardente. Toutes les fenêtres chatoyaient d’un éclat doré qui transformait les bacs à fleurs en berceaux brillant de mille feux. Le parfum d’agrumes avait cédé la place à un air épais et sirupeux, beaucoup plus sucré que celui de Trisda, mais Scarlett avait tout de même un goût amer dans la bouche.

Elle était troublée par la présence de Julian, et par le bras qu’il avait passé autour de son épaule pour mieux mentir. À l’entrée, elle n’avait pas osé protester, trop désireuse de rejoindre sa sœur. Mais, depuis, elle craignait de s’être à nouveau mise dans le pétrin.

– Pourquoi as-tu raconté ces histoires ? demanda-t-elle en s’écartant de lui, lorsqu’ils furent loin de l’acrobate.

Elle s’arrêta juste devant le disque de lumière chaleureuse qui entourait le manoir, à côté d’une haute fontaine, où le gazouillis de l’eau étoufferait leurs voix si quelqu’un d’autre s’engageait sur le chemin.

– Pourquoi n’as-tu pas dit la vérité, tout simplement ?

Julian émit un bruit ironique.

– La vérité ? Je suis à peu près sûr que ça ne lui aurait pas plu.

– Pourtant, tu avais un billet.

Scarlett avait le sentiment qu’une plaisanterie lui échappait.

– Tu penses que cette fille était sympathique, et qu’au bout du compte elle m’aurait autorisé à entrer, répondit Julian en s’approchant d’elle d’un air grave. Tu ne dois pas oublier ce que je t’ai expliqué dans l’horlogerie : ici, les apparences sont trompeuses. Cette fille a exécuté un numéro afin que tu baisses ta garde. Ils prétendent ne pas vouloir qu’on se laisse trop emporter, mais c’est justement le but de ce jeu. Légende adore... jouer.

Il prononça ce mot d’un ton hésitant, comme s’il avait eu l’intention d’en employer un autre, puis changé d’avis au dernier moment.

– Chaque invité est choisi pour une raison précise, poursuivit-il. Si j’ai menti, c’est parce que ton invitation n’était pas destinée à un simple matelot.

« En effet, songea Scarlett, elle était destinée à un comte. »

Un sentiment de panique vermillon l’envahit lorsqu’elle se rappela les instructions de Légende. Le troisième billet était adressé à son fiancé, pas au garçon impertinent qui se tenait devant elle, en train de dénouer sa cravate. Scarlett prenait déjà beaucoup de risques en restant sur cette île pour une journée. Prétendre être la fiancée de Julian lui donnait l’impression de tendre un bâton pour se faire battre. Qui savait dans quelle situation Julian et elle pourraient se retrouver ?

Même si Julian l’avait aidée jusqu’à présent, mentir pour son compte était une erreur. Et toutes les erreurs se payaient ; sa vie entière en était la preuve.

– Nous devons retourner voir l’acrobate et lui dire la vérité, annonça-t-elle. Je ne veux pas partir du mauvais pied. Si mon fiancé ou mon père apprennent que j’ai agi comme si nous...

En un clin d’œil, Julian la bloqua contre la fontaine, ses grandes mains plaquées de part et d’autre de ses épaules.

– Du calme, Scarole.

Sa voix était d’une douceur surprenante, mais en cet instant Scarlett se sentait incapable de se calmer. À chaque mot, il se penchait plus près d’elle, jusqu’à ce que le manoir illuminé disparaisse et qu’elle ne voie plus que Julian.

– Ça n’arrivera jamais aux oreilles de ton père ni de ton comte dévoué. Dès qu’on entre dans cette demeure, seul le jeu compte. Personne ne se soucie de savoir qui est qui en dehors de l’île.

– Comment le sais-tu ?

Julian lui adressa un sourire malicieux.

– Parce que j’ai déjà participé à Caraval.

Il s’écarta de la fontaine. Les lumières étincelantes du manoir réapparurent, mais Scarlett se raidit.

Pas étonnant qu’il semble si à l’aise. Ça n’aurait pas dû la surprendre. Dès qu’elle avait posé les yeux sur lui dans le port de Trisda, elle avait senti qu’il fallait se méfier de ce garçon, mais apparemment il cachait bien d’autres secrets sous les vêtements sur mesure fournis par Légende.

– Alors c’est pour ça que tu nous as aidées à nous rendre sur l’île, ma sœur et moi ? Parce que tu voulais rejouer ?

– Si je te répondais que j’ai agi pour vous sauver de votre père, me croirais-tu ?

Scarlett secoua la tête.

Julian haussa les épaules, ôta sa cravate et la jeta dans la fontaine derrière Scarlett.

Elle comprenait à présent pourquoi il était si sûr de lui. Pourquoi il avait traversé l’île avec détermination, sans s’émerveiller de ce qui l’entourait.

– Tu me regardes comme si j’avais commis une faute, commenta-t-il.

Scarlett savait qu’elle n’avait pas de raison d’être fâchée, qu’ils n’étaient rien l’un pour l’autre, mais elle détestait qu’on la mène en bateau ; on l’avait déjà assez dupée pour une vie entière.

– Pour quelle raison es-tu revenu à Caraval, alors ?

– Dois-je forcément avoir un but ? Tout le monde rêve de voir les magiciens de Caraval ou de remporter le prix, tu le sais bien.

– Désolée, mais j’ai du mal à le croire.

Elle aurait pu penser qu’il venait pour le prix de cette année – le souhait –, mais son petit doigt lui soufflait que ce n’était pas le cas. Les vœux exigent d’avoir une certaine foi, et Julian semblait ne croire que ce qu’il voyait.

Le jeu changeait chaque année, mais on racontait que certains éléments restaient les mêmes. Par exemple, il y avait toujours une sorte de chasse au trésor au cours de laquelle on recherchait un objet qu’on disait magique – une couronne, un sceptre, une bague, une tablette ou un pendentif. Et les vainqueurs des années précédentes étaient conviés à revenir avec un invité. Toutefois, Scarlett ne pensait pas que ce soit une motivation pour Julian, car il se débrouillait déjà à merveille pour trouver quelqu’un avec qui entrer.

Scarlett n’était même pas sûre de croire qu’un souhait puisse être exaucé, et elle doutait que Julian désire s’en voir accorder un. Non, Julian ne rêvait pas de magie ni de phénomènes fantastiques.

– Explique-moi ce qui t’amène vraiment ici.

– Il vaut mieux que tu ne le saches pas, répondit Julian d’un air g