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Dark romance

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Leur amour peut les sauver… ou les détruire.

Michael Crist. Un nom qui fait frissonner chaque fille de notre petite communauté privilégiée de la côte Est. Moi comme les autres. Sauf que moi, ce n’est pas sa beauté à couper le souffle ou le fait qu’il soit riche et adulé qui me fascine – enfin, pas seulement. Non, moi, c’est la noirceur que je devine sous sa carapace dorée. La violence dans son regard noisette. Son mépris pour les règles, les lois, la morale. Ce miroir permanent de tout ce qui est noir et sombre au fond de moi. En dix-neuf ans, Michael ne m’a jamais jeté un regard. Mais, le jour où il s’intéresse à moi, je ne sais pas si je dois être excitée… ou terrifiée.

Catégories:
Année:
2017
Editeur::
Harlequin
Langue:
french
ISBN 13:
9782280376600
Collection:
Devil's Night
Fichier:
EPUB, 702 KB
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« Tu es mon créateur, mais je suis ton maître. »

MARY SHELLEY, FRANKENSTEIN





1




Erika



Il ne serait pas là.

Pourquoi viendrait-il à la fête d’adieu de son frère, puisqu’ils ne se supportaient pas ?

Donc… il ne serait pas là.

Retroussant les manches de mon pull léger, j’ai passé la porte et traversé l’entrée à toute allure pour me précipiter dans l’escalier.

Du coin de l’œil, j’ai aperçu Edward, le majordome des Crist, qui arrivait vers moi. Je ne me suis pas arrêtée.

— Mademoiselle Fane ! Vous êtes très en retard.

— Oui, je sais.

— Mme Crist vous a cherchée partout.

Je me suis tournée pour le regarder par-dessus la rambarde, feignant l’étonnement.

— Elle m’a cherchée ? Vraiment ?

Il a pincé les lèvres dans une moue contrariée.

— Eh bien, elle m’a envoyé vous chercher.

Avec un sourire triomphant, je me suis penchée par-dessus la balustrade pour lui planter un baiser sur le front.

— Eh bien, je suis là, maintenant. Vous pouvez retourner à vos obligations.

J’ai gravi l’escalier d’un pas leste. De la musique me parvenait depuis la terrasse. La fête avait déjà commencé.

Je doutais fort que Delia Crist, meilleure amie de ma mère et matriarche de Thunder Bay, notre petite communauté de la côte Est, ait perdu son temps précieux à me chercher.

— Votre robe est sur votre lit ! m’a lancé Edward alors que je disparaissais à l’étage.

J’ai poussé un soupir exagéré, marmonné un « merci » bougon, et poursuivi ma course dans le couloir.

Je n’avais pas besoin d’une nouvelle robe. J’en avais déjà plusieurs — portées une seule fois pour la plupart — et, à dix-neuf ans, j’étais parfaitement capable de choisir mes vêtements. Il ne serait pas là pour me voir dedans, de toute façon, et même s’il venait il ne m’accorderait pas un seul regard.

Cela dit, Mme Crist avait pensé à moi, et c’était gentil de sa part de s’assurer que j’avais une tenue à me mettre.

J’ai touché le bas de mon short en jean pour voir à quel point je m’étais mouillée à la plage. Une douche avant de me changer, peu; t-être ?

Non, j’étais déjà en retard. Tant pis.

Une robe de cocktail blanche m’attendait sur le lit de ma chambre — celle que les Crist m’avaient attribuée pour toutes les fois où je passais la nuit chez eux. Sans perdre une seconde, j’ai commencé à me déshabiller.

Bon, les fines bretelles n’étaient d’absolument aucune efficacité pour maintenir ma poitrine, mais la robe m’allait parfaitement. Elle moulait mon corps et faisait ressortir mon bronzage. Mme Crist avait très bon goût, et c’était une bonne chose qu’elle m’ait acheté cette tenue, après tout. Préparer mon départ pour la fac avait accaparé mon esprit et mon temps, et je ne m’étais pas souciée de ce que j’allais porter ce soir.

Je me suis ruée dans la salle de bains pour me rincer les mollets et les pieds, puis j’ai rapidement brossé mes longs cheveux blonds et appliqué un peu de gloss sur mes lèvres. J’ai attrapé d’une main les chaussures beiges à lanières que Mme Crist avait laissées à côté de la robe, et je me suis précipitée dans le couloir.

Plus que douze heures.

Mon cœur s’est mis à battre de plus en plus fort au fur et à mesure que j’avançais dans la maison pour rejoindre la terrasse. Demain, à la même heure, je serais complètement seule — sans maman, sans les Crist, sans souvenirs…

Et, surtout, je cesserais de passer mon temps à me demander si je le verrais, à l’espérer tout autant qu’à le craindre. A être à la fois euphorique et au bord de l’agonie en sa présence. Oui. Je pourrais écarter les bras le plus largement possible et tourner sur moi-même des centaines de fois, sans toucher une seule personne de ma connaissance.

A cette pensée, une brusque chaleur a envahi ma poitrine, sans que je sache si c’était de la peur ou de l’excitation. Quoi qu’il en soit, j’étais prête.

Prête à tout laisser derrière moi. Du moins pour un petit moment.

J’ai contourné les cuisines — une pour l’usage quotidien, l’autre réservée aux traiteurs — au pas de course et continué mon chemin vers le jardin d’hiver. Dès que j’ai ouvert les doubles portes donnant sur la grande verrière, une vague d’humidité lourde m’a sauté au visage.

Je me suis avancée sans bruit sous la verrière, au milieu des arbres, avec, pour seule clarté, celle de la lune. J’ai inhalé le doux parfum des palmiers, des orchidées, des lys, des violettes et des hibiscus. Des odeurs qui me rappellent invariablement le dressing de ma mère, le parfum de tous ces manteaux et foulards mêlés en un même lieu.

Avant de passer les portes menant à la terrasse, je me suis arrêtée pour enfiler mes chaussures à talons, tout en regardant la foule au-dehors.

Douze heures.

Je me suis redressée, prête à les affronter une dernière fois, et j’ai ramené mes cheveux par-dessus mon épaule afin de couvrir le côté gauche de mon cou. Trevor serait là, contrairement à son frère, et il n’aimait pas voir ma cicatrice.

— Mademoiselle ?

Un serveur me présentait un plateau.

J’ai souri, et pris le verre de Tom Collins qu’il m’offrait.

— Merci.

C’était le cocktail préféré des Crist. Impossible d’imaginer une de leurs célèbres fêtes sans lui.

Le serveur a disparu au milieu des invités et j’ai laissé mon regard vagabonder autour de moi.

Une douce brise, encore empreinte de la chaleur de cette belle journée d’été, agitait doucement les feuillages. Les invités riaient et discutaient, les femmes dans leurs robes de cocktail siglées, les hommes dans leurs costumes décontractés.

Tous si parfaits. Si propres.

Les lumières dans les arbres. Les serveurs dans leurs gilets blancs. L’eau bleue cristalline de la piscine sur laquelle flottaient une multitude de bougies. Les bagues et les colliers des dames scintillant sous la lumière.

Tout était si impeccable…

Et pourtant, en observant tous ces gens avec lesquels j’avais grandi, leurs vêtements de créateurs, tous ces signes d’aisance financière, je ne voyais que cette couche de peinture qu’on applique sur le bois pour dissimuler son pourrissement. Mauvaises actions et mauvaise graine, qu’importe que la maison se délite du moment qu’elle est jolie, n’est-ce pas ?

Le fumet raffiné des plats flottait dans l’air, accompagné de la douce musique d’un quatuor à cordes, et je me suis demandé un instant si je devais aller trouver Mme Crist pour lui dire que j’étais arrivée, ou Trevor, puisque la soirée avait lieu en son honneur, après tout.

Au lieu de ça, j’ai serré les doigts plus fort autour de mon verre, toutes mes forces concentrées sur un seul but : ne pas faire — surtout pas — la seule chose que j’avais réellement envie de faire. Celle que j’avais toujours envie de faire.

Le chercher, lui.

Ce qui serait stupide, puisqu’il ne serait pas là.

Probablement pas là.

Ou peut-être que si ?

Mon cœur s’est mis à cogner dans ma poitrine, et j’ai senti une vive chaleur envahir mon cou et mon décolleté. Malgré moi, mes yeux ont commencé à errer dans la foule, sur les visages…

Michael.

Cela faisait des mois que je ne l’avais pas vu, mais je le sentais partout autour de moi, surtout à Thunder Bay. Il était là, sur les photos que sa mère avait partout dans la maison, dans son odeur qui voletait jusqu’au couloir depuis son ancienne chambre…

Et s’il était là, en fin de compte ?

— Rika…

J’ai cligné les yeux pour effacer l’image de Michael et tourné la tête vers la gauche, d’où venait la voix de Trevor.

Il est sorti de la foule, ses cheveux blonds fraîchement coupés, le pas déterminé, de l’impatience au fond de ses yeux bleu foncé.

— Salut, bébé. Je commençais à me dire que tu n’allais pas venir.

J’ai hésité. Puis je me suis forcée à lui sourire alors qu’il montait les marches pour me rejoindre.

Douze heures.

Il a glissé la main sur le côté droit de mon cou — jamais le gauche — et passé le pouce sur ma joue, son corps tout près du mien.

J’ai détourné la tête, mal à l’aise.

— Trevor…

— Je ne sais pas ce que j’aurais fait, si tu n’étais pas venue ce soir. J’aurais probablement jeté des cailloux contre ta vitre, je t’aurais joué la sérénade, je t’aurais peut-être apporté des fleurs, des bonbons, une nouvelle voiture…

— J’ai déjà une nouvelle voiture.

— Je voulais dire une vraie voiture.

Il y avait un sourire dans sa voix. Enfin.

Je me suis dégagée doucement, mais j’étais contente. Au moins, il plaisantait de nouveau avec moi, même si c’était pour critiquer ma Tesla flambant neuve. Une fausse voiture, donc, puisque électrique. Mais je pouvais supporter cette critique si c’était le signe qu’il se décidait enfin à cesser de me reprocher tout le reste.

Nous étions amis depuis la naissance. Nous étions allés à l’école ensemble toute notre vie, et nos parents nous avaient toujours poussés l’un vers l’autre, comme si une histoire entre nous était inévitable. Au point que, l’année dernière, j’avais fini par céder.

Nous étions sortis ensemble pendant presque toute notre première année universitaire. J’avais postulé à Brown et Trevor avait suivi. Notre relation avait pris fin en mai.

Plus exactement, j’y avais mis fin en mai. Et j’en portais la seule responsabilité.

C’était ma faute si je ne l’aimais pas. Ma faute si je ne voulais pas lui accorder plus de temps. Ma faute si j’avais décidé de changer d’université pour aller dans une ville où je savais qu’il ne me suivrait pas.

Ma faute encore si j’avais besoin d’air.

Toujours ma faute si je bouleversais nos familles.

J’ai forcé mes muscles à se détendre.

Douze heures.

Trevor m’a souri, et entraînée dans le jardin d’hiver. Dès qu’on a été à l’abri des regards, il m’a plaquée contre lui. Les mains sur mes hanches, il s’est penché pour me murmurer à l’oreille :

— Tu es sublime.

Je me suis écartée doucement.

— Tu n’es pas mal non plus.

Avec ses cheveux blond-roux, sa mâchoire bien dessinée, et ce sourire qui mettrait presque n’importe qui à sa merci, il ressemblait à son père. Il s’habillait comme lui. Il était d’ailleurs très élégant dans son costume bleu nuit, avec sa chemise blanche et sa cravate légèrement argentée. Si immaculé. Si parfait. Il faisait tout comme il fallait.

Il m’a dévisagée, les yeux plissés par la concentration.

— Je ne veux pas que tu ailles à Meridian City. Tu n’auras personne là-bas, Rika ! Au moins, à Brown, j’étais avec toi, et Noah, à Boston, à moins d’une heure de route. Tu avais des amis tout près.

Oui. Tout près.

Raison pour laquelle je voulais déménager. Je n’avais jamais quitté la sécurité rassurante de l’univers dans lequel j’avais grandi. Il y avait toujours eu quelqu’un, mes parents, Trevor, ou Noah, mon meilleur ami, pour me relever quand je tombais. Même lorsque j’avais choisi une université à des centaines de kilomètres de chez moi, renonçant au confort d’avoir ma mère et les Crist à proximité, Trevor m’avait suivie. Sans compter la plupart de mes amis du lycée, qui étudiaient dans des universités toutes proches. C’était comme si rien n’avait changé.

Je voulais me mettre un peu en danger. Prendre la pluie. Sentir mon cœur palpiter. Savoir ce que ça faisait de n’avoir personne à qui se raccrocher.

J’avais essayé de l’expliquer à Trevor mais, chaque fois que j’ouvrais la bouche, j’étais incapable de trouver les mots justes. Formulées à voix haute, mes raisons semblaient égoïstes, mais au fond de moi…

J’avais besoin de savoir de quoi j’étais faite. Besoin de savoir si je pouvais tenir debout sans la sécurité que m’offrait ma famille, sans le soutien de mon entourage, sans la présence constante de Trevor. Dans une nouvelle ville, les gens ne connaîtraient pas ma famille… Feraient-ils attention à moi ? M’apprécieraient-ils ?

Je n’étais pas heureuse à Brown, ni avec Trevor. Même si la décision de déménager était difficile et blessait mes proches, c’était ce que je voulais.

« Affirme-toi, Rika ! »

Mon cœur s’est emballé au souvenir de l’intonation de Michael, lorsqu’il m’avait lancé ces mots, trois ans auparavant. Il avait raison. C’était ce dont j’avais besoin. Et maintenant j’étais impatiente.

Encore douze heures…

— Enfin bon, tu ne seras pas totalement seule, n’est-ce pas ? a ajouté Trevor d’un ton accusateur. Michael joue pour les Storm, il sera près de toi.

J’ai baissé les yeux et pris une profonde inspiration.

— Avec plus de deux millions d’habitants dans la ville, je doute de le croiser souvent.

— Sauf si tu le cherches.

J’ai posé mon verre et croisé les bras, soutenant son regard. Hors de question de le laisser m’entraîner dans cette conversation !

Michael était son frère. Un peu plus âgé que lui, un peu plus grand, beaucoup plus intimidant. Ils n’avaient presque rien en commun, et se détestaient. D’aussi loin que je me souvienne, Trevor avait toujours été jaloux de lui.

Tout juste diplômé de l’université de Westgate, Michael avait été recruté par la NBA. Il jouait pour les Storm de Meridian City, une des meilleures équipes de la ligue, alors oui, j’aurais une connaissance dans ma nouvelle ville.

Non que j’en attende beaucoup. Michael me regardait à peine, et il s’adressait à moi comme il aurait parlé à un chien. Je ne comptais pas me mettre sur sa route.

J’avais compris la leçon, la dernière fois que nos chemins s’étaient croisés !

Mon déménagement à Meridian City n’avait rien à voir avec lui. Ça me rapprochait de la maison, et me permettait de rendre visite à ma mère plus souvent. C’était aussi le seul endroit où Trevor n’irait pas. Il détestait les grandes villes, et abhorrait son frère bien plus encore.

— Je suis désolé, a dit Trevor plus gentiment.

Il m’a attirée à lui, posant de nouveau sa main dans mon cou.

— C’est juste que je t’aime, et je déteste toute cette histoire. Nous sommes faits l’un pour l’autre, Rika. Toi et moi. Nous.

Nous ? Non !

Il ne faisait pas battre mon cœur comme si j’étais sur un grand huit. Il n’habitait pas mes rêves, n’était pas la première personne à laquelle je pensais quand je me réveillais.

Il ne me hantait pas.

J’ai passé mes cheveux derrière mon oreille, et vu son regard se poser sur mon cou. Il a aussitôt détourné les yeux. Ma cicatrice me rend imparfaite, j’imagine.

— Allez, a-t-il insisté, son front pressé contre le mien, une main sur ma taille. Je suis gentil avec toi, non ? Et j’ai toujours été là pour toi.

— Trevor, ai-je protesté.

J’ai essayé de me soustraire à son étreinte, mais il a posé sa bouche sur la mienne, enroulé les bras autour de ma taille. Son parfum m’a aussitôt brûlé les narines.

J’ai appuyé de toutes mes forces mes poings contre son torse pour le repousser et arracher ma bouche de la sienne.

— Trevor, arrête !

— Je te donne tout ce dont tu as besoin, a-t-il rétorqué avec colère, me plaquant plus fort contre lui et enfouissant le visage dans mon cou. Tu sais qu’on finira ensemble.

— Trevor !

Je l’ai repoussé de toutes mes forces et il a enfin laissé retomber les mains le long de son corps et reculé d’un pas, titubant.

Je me suis aussitôt écartée, les mains tremblantes.

— Rika…

Il a tendu les bras vers moi, mais je me suis redressée de toute ma taille et j’ai fait un autre pas en arrière.

— D’accord ! a-t-il craché. Va à ta fac, vas-y ! Fais-toi de nouveaux amis, laisse tout derrière toi si tu veux, mais tes démons vont te poursuivre. Tu ne pourras pas leur échapper.

Il s’est passé la main dans les cheveux en me lançant un regard noir, puis a réajusté sa cravate avant de me contourner pour sortir.

Je l’ai suivi du regard, sentant la colère monter en moi. Qu’est-ce qu’il voulait dire, avec son histoire de démons ? Je ne fuyais rien. Je voulais seulement être libre.

Après ce qui venait de se produire, je me sentais incapable de retourner affronter la foule. Ça m’embêtait de décevoir Mme Crist en quittant la soirée en douce, mais je n’avais plus aucune envie de passer mes dernières heures ici. Je voulais être avec maman.

J’ai tourné le dos à la fête, prête à retraverser la maison dans l’autre sens, et je me suis figée.

Mon cœur a bondi dans ma poitrine et l’air a commencé à me manquer.

Merde.

Michael était assis dans l’un des confortables fauteuils de jardin, tout au fond du jardin d’hiver, les yeux rivés sur moi, dangereusement calme.

Michael. Celui des frères Crist qui n’était pas gentil. Celui qui n’était pas bon pour moi.

Ma gorge s’est serrée. J’ai voulu déglutir. Impossible. Quitter la pièce, mais j’étais incapable de bouger. Je me suis contentée de le fixer, paralysée. Etait-il déjà là quand j’étais arrivée ? Avait-il été là tout ce temps ?

Il était presque enveloppé par l’obscurité et l’ombre des arbres. D’une main, il pressait un ballon de basket contre sa cuisse ; de l’autre, posée sur l’accoudoir, il tenait une bouteille de bière.

Mon cœur s’est mis à battre si fort que c’en était douloureux.

Il a porté la bouteille à ses lèvres sans me quitter du regard, et j’ai baissé les yeux un dixième de seconde, morte de honte.

Il avait vu toute la scène avec Trevor. Merde !

Je me suis forcée à relever la tête, à l’affronter. Ses cheveux châtains étaient si parfaitement coiffés qu’il aurait pu faire la couverture d’un magazine, et ses yeux noisette étaient toujours posés sur moi. A la faveur de la pénombre, ils semblaient plus foncés qu’ils ne l’étaient en réalité et ils me transperçaient. Ses lèvres pleines n’esquissaient pas le moindre sourire, et sa carrure impressionnante dévorait presque le fauteuil.

Il était terrifiant.

Il portait un pantalon noir, une veste de costume noire et une chemise blanche dont le col était ouvert. Pas de cravate. Comme d’habitude, il faisait ce qu’il voulait.

Voilà à quoi ressemblait Michael Crist. Et c’était à peu près tout ce qu’on pouvait dire de lui. On ne pouvait se fier qu’à son apparence. Sa façade. Je crois que ses parents eux-mêmes ne savaient pas ce qui se passait dans sa tête.

Il s’est levé, a laissé tomber le ballon de basket dans le fauteuil, et il a marché vers moi.

Plus il s’approchait, plus je me sentais petite en regard de son mètre quatre-vingt-quinze. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre, tandis que je rassemblais en moi le courage de l’affronter.

Mais il ne s’est pas arrêté.

J’ai senti le léger parfum de son gel douche lorsqu’il est passé à côté de moi — et je l’ai suivi du regard, la poitrine serrée et des larmes dans les yeux, lorsqu’il a franchi les portes menant à la terrasse sans un mot.

Une nuit, il m’avait remarquée. Oui, une nuit, trois ans plus tôt, il avait vu quelque chose en moi et aimé ce qu’il voyait. Mais pile quand le feu commençait à s’embraser, prêt à nous embarquer dans un tourbillon de flammes, il s’était brusquement éteint.

A ce souvenir, j’ai senti une douleur coutumière se réveiller dans ma poitrine. Rongée par la colère et la frustration, j’ai traversé la maison comme une flèche et je me suis précipitée vers ma voiture.

A part lors de cette fameuse nuit, Michael m’avait toujours ignorée et, quand il lui arrivait de me parler, c’était d’un ton sec.

J’ai ravalé la boule qui m’obstruait la gorge et je me suis glissée au volant. J’espérais ne pas le voir à Meridian City. J’espérais que nos chemins ne se croiseraient jamais, que jamais je n’aurais à entendre parler de lui.

Savait-il même que j’emménageais là-bas ? Aucune importance, cela dit : même quand on habitait quasiment la même maison, on vivait sur deux planètes différentes.

J’ai démarré et 37 Stitches de Drowning Pool a résonné dans les haut-parleurs. J’ai accéléré dans la longue allée, franchi les grilles et lancé ma Tesla sur la route à toute vitesse. Ma maison n’était qu’à quelques minutes.

Je me suis efforcée de respirer profondément.

Douze heures. Ensuite, je laisserais tout derrière moi.

Les hauts murs de la propriété des Crist ont disparu, laissant place aux arbres qui bordaient la route. Moins d’une minute plus tard, les réverbères de mon domicile sont apparus, éclairant la nuit. J’ai tourné à gauche et passé le haut portail. Les lampes extérieures baignaient d’une douce lueur l’allée circulaire et sa grande fontaine de marbre au centre.

Après avoir garé ma voiture, j’ai couru jusqu’à la porte d’entrée. Je n’avais qu’une envie : m’enrouler dans ma couette jusqu’au lendemain matin.

Une lueur dansante a attiré mon attention et j’ai levé les yeux vers la façade. Une bougie brûlait à la fenêtre de ma chambre.

Une bougie ?

Je n’étais pas rentrée de toute la journée. Et je n’avais rien laissé brûler à ma fenêtre en partant, c’était certain. Elle était couleur ivoire, enserrée dans un bougeoir en verre.

J’ai déverrouillé la porte d’entrée et je me suis glissée dans le hall.

— Maman ?

Elle m’avait envoyé un SMS pour me dire qu’elle allait se coucher, mais il n’était pas inhabituel qu’elle ait du mal à dormir. Peut-être était-elle encore debout.

L’odeur familière des lilas m’a chatouillé le nez. Maman gardait toujours des fleurs fraîches dans la maison. Dans la pénombre, le marbre blanc du grand hall paraissait presque gris.

Je me suis penchée contre la rampe de l’escalier. Au-dessus de moi, les trois étages étaient plongés dans un silence inquiétant.

— Maman ?

Contournant la balustrade blanche, je suis montée au deuxième étage, jusqu’à la chambre de ma mère, le bruit de mes pas étouffé par les tapis bleu et ivoire.

J’ai ouvert la porte avec douceur. La pièce était presque totalement plongée dans l’obscurité, hormis la lumière de la salle de bains que maman laissait toujours allumée. Je me suis approchée de son lit. Elle était tournée vers la fenêtre, ses cheveux blonds étalés sur son oreiller. J’ai tendu la main pour les écarter délicatement de son visage.

Le léger mouvement de son corps indiquait qu’elle dormait. J’ai jeté un coup d’œil sur sa table de nuit recouverte d’une demi-douzaine de flacons de pilules.

Combien en avait-elle pris ?

Médecins, cure de désintox à domicile, thérapie… Depuis la mort de mon père, rien de tout cela n’avait fonctionné. Ma mère voulait seulement se noyer dans le chagrin et la dépression.

Heureusement, les Crist nous étaient d’une grande aide. M. Crist était le curateur des biens de mon père ; il s’occupait de tout jusqu’à ce que je sois diplômée de l’université. Mme Crist endossait le rôle d’une seconde mère, au point que j’avais ma propre chambre chez eux.

Je leur étais immensément reconnaissante pour leur aide et leurs soins au fil des ans mais, à présent, j’étais prête à reprendre la main. A être seule maîtresse de mon avenir.

J’ai quitté la pièce et refermé la porte sans bruit, avant de me diriger vers ma propre chambre, deux portes plus loin.

La bougie était là. Près de la fenêtre.

Le cœur battant, j’ai parcouru la pièce des yeux. Personne.

C’était donc ma mère qui l’avait allumée ? Qui d’autre ? Notre gouvernante était de repos.

Je me suis avancée doucement : il y avait une petite caisse en bois à côté de la bougie.

Un cadeau de Trevor ?

Un vague malaise m’a envahie.

De ma mère, peut-être, ou de Mme Crist…

J’ai retiré le couvercle. La boîte était remplie de paille que j’ai écartée jusqu’à voir apparaître un éclat de métal gris ardoise orné de gravures.

Stupéfaite, j’ai plongé la main dans la boîte : je savais ce que j’allais y trouver et je n’en revenais pas. J’ai enroulé les doigts autour du manche et souri.

— Ouah…

C’était une lourde dague en acier damassé, dotée d’une poignée noire avec une garde en bronze.

Comment était-ce possible ? J’ai soulevé la lame pour examiner ses lignes et ses gravures.

D’où sortait-elle ?

J’aimais les dagues et les épées depuis que j’avais commencé l’escrime, à huit ans. Mon père assurait que la panoplie du gentleman accompli — échecs, escrime et danse — n’était pas seulement intemporelle mais nécessaire. Les échecs m’apprendraient la stratégie, l’escrime m’enseignerait la nature humaine et l’instinct de survie, la danse me familiariserait avec mon corps. Toutes choses indispensables pour devenir une personne équilibrée.

J’ai souri au souvenir de la première fois que mon père m’avait mis un fleuret dans la main. Mais il s’agissait là d’une arme d’une tout autre catégorie. C’était la plus belle chose que j’avais jamais vue. En pensant à mon père, j’ai instinctivement levé la main pour passer un doigt sur ma cicatrice.

J’ai reporté mon attention sur la boîte. Qui l’avait laissée là ? Au fond, j’ai trouvé un morceau de papier avec ces mots à l’encre noire :





Prenez garde à la colère d’un homme patient.



Qu’est-ce que ça voulait dire ?

J’ai regardé par la fenêtre et aussitôt cessé de respirer. La lame et la note ont glissé de mes mains, tandis que mon cœur martelait ma poitrine.

Trois hommes se tenaient devant chez moi, côte à côte, la tête levée vers moi.

C’est quoi, ce bordel ? Une mauvaise blague ?

Ils se tenaient parfaitement immobiles et je me suis sentie frissonner.

Que faisaient-ils ?

Tous trois portaient des jeans et des rangers noirs, mais ils avaient surtout des masques…

Des sweats noirs et des masques.

J’ai secoué la tête. Non. Ça ne pouvait pas être eux.

Un nouveau frisson, plus violent cette fois, m’a secouée tout entière.

Le plus grand se tenait à gauche ; son masque gris argenté portait des marques de griffes sur le côté droit.

Celui du milieu était plus petit, et me regardait à travers un masque blanc, le côté gauche barré d’un grand trait rouge.

Mais c’était celui de droite, dont le masque entièrement noir se confondait avec son pull à capuche, qui m’impressionnait le plus.

Tremblante, j’ai reculé, m’éloignant de la fenêtre, et essayé de reprendre mon souffle, avant de me jeter sur le téléphone. J’ai appuyé sur le premier numéro préenregistré et attendu que l’agent de sécurité, dont le bureau n’était qu’à quelques minutes, un peu plus bas sur la route, réponde.

— Madame Fane ?

— Monsieur Ferguson ? ai-je soufflé, en me rapprochant de mes fenêtres. C’est Rika. Pourriez-vous envoyer une voiture au…

Je me suis tue. L’allée était déserte. Ils étaient partis.

J’ai vérifié à gauche, puis à droite, me suis penchée par-dessus la table afin de voir s’ils s’étaient avancés vers la maison. Où étaient-ils passés, bon sang ?

Désespérément, j’ai cherché un signe de leur présence, mais tout était tranquille et immobile.

— Mademoiselle Fane ? a demandé M. Ferguson. Vous êtes toujours là ?

— Je… je croyais avoir vu quelque chose… dehors.

— Nous vous envoyons une voiture tout de suite.

J’ai inspiré profondément.

— Merci.

Puis j’ai raccroché, les yeux toujours rivés au-dehors.

Ça ne pouvait pas être eux.

Mais ces masques… Ils étaient les seuls à les porter.

Après trois ans, pourquoi seraient-ils venus ici ?





2




Erika





Trois ans plus tôt


— Noah ?

Je me suis adossée au mur contre son casier, tandis qu’il récupérait un livre entre deux cours.

— Tu as une cavalière pour le bal d’hiver ?

Il m’a lancé un regard perplexe.

— C’est dans deux mois, Rika.

— Je sais. Je m’y prends tant qu’il est encore temps.

Il a souri, claqué la porte de son casier, et s’est éloigné dans le couloir.

— Ah, c’est une invitation ? J’ai toujours su que tu étais folle de moi.

Je lui ai emboîté le pas en levant les yeux au ciel.

— Tu pourrais me faciliter les choses, s’il te plaît ?

Seul son rire m’a répondu.

Le bal d’hiver fonctionnait sur ce principe stupide qui voulait que les filles invitent les garçons. Pour ne prendre aucun risque, inviter un ami était la solution idéale.

Les élèves se hâtaient autour de nous, les cours allaient commencer. J’ai attrapé Noah par le bras.

— S’il te plaît ?

Il a plissé les yeux.

— Tu es sûre que Trevor ne va pas me botter le cul ? Il est tout le temps sur ton dos. Ça m’étonne qu’il ne t’ait pas encore implanté une puce GPS.

Il n’avait pas tort. Trevor serait fâché que je ne l’invite pas, mais c’était mieux comme ça : inutile de lui donner de faux espoirs. Il avait manifestement envie d’autre chose entre nous mais, en ce qui me concernait, nous étions simplement amis.

Peut-être que mon manque d’intérêt pour lui venait du fait que je l’avais connu toute ma vie. Que je le voyais presque comme un membre de ma famille. Pourtant, je connaissais son frère depuis toujours également… et ce que je ressentais pour lui n’avait rien d’une affection fraternelle.

— Allez, sois un pote, Noah ! ai-je fait en lui donnant un coup dans l’épaule. J’ai besoin de toi.

— C’est faux.

Il s’est arrêté devant ma salle de classe, et s’est retourné, pour me transpercer du regard.

— Rika, si tu ne veux pas inviter Trevor, invite quelqu’un d’autre.

J’ai poussé un soupir et détourné les yeux.

— Tu m’invites, moi, parce que c’est plus sûr, mais tu es sublime ! N’importe quel mec serait ravi d’y aller avec toi.

— Dans ce cas, ai-je répondu avec un sourire victorieux, dis oui.

Il a secoué la tête.

Il avait de grandes théories psychanalytiques sur moi. Pourquoi je ne sortais jamais avec personne ; pourquoi j’évitais ceci ou cela… Il avait beau être un ami en or, j’aurais aimé qu’il arrête. Ça me mettait mal à l’aise.

Je me suis massé nerveusement le cou — au niveau de la fine cicatrice que j’avais depuis mes treize ans.

Depuis l’accident de voiture qui avait tué mon père.

J’ai vu que Noah m’observait, et j’ai laissé retomber ma main.

Je savais très bien ce qu’il pensait.

Ma cicatrice, de cinq centimètres environ, s’étendait sur le côté gauche de mon cou et, même si elle s’était estompée avec le temps, je conservais l’impression que c’était la première chose que les autres remarquaient chez moi. Impossible d’échapper aux questions et aux expressions compatissantes, sans parler des commentaires mesquins et des filles qui se moquaient de moi, quand on était encore au collège. Avec le temps, c’était devenu comme un appendice énorme dont j’étais consciente en permanence.

— Rika, a repris Noah à voix basse, en me lançant un regard plein de tendresse. Tu es magnifique. Ces longs cheveux blonds, ces jambes qu’aucun gars de l’école ne peut ignorer, et ces yeux bleus… les plus beaux de la ville… Tu es sublime.

La sonnerie des cours a retenti, et j’ai remué fébrilement les doigts de pied dans mes ballerines, agrippant plus fermement la bretelle de mon sac.

— C’est toi que je préfère, Noah. Je veux y aller avec toi. D’accord ?

Il a soupiré, vaincu. Je me suis retenue de sourire.

— D’accord, a-t-il marmonné. Ça marche.

Puis il a tourné les talons et s’est mis en route pour son cours d’anglais.

J’ai souri franchement, beaucoup plus détendue. Je me doutais que je l’arrachais à une soirée prometteuse avec une autre fille, mais je trouverais un moyen de me racheter.

Je suis entrée en cours de maths, le cœur plus léger. Après avoir suspendu mon sac à l’arrière de ma chaise, au premier rang, j’ai posé mon manuel sur mon bureau. Mon amie Claudia s’est glissée sur la chaise voisine, m’adressant un sourire lorsque nos regards se sont croisés, et j’ai commencé à écrire mon nom sur le papier vierge que M. Fitzpatrick avait posé sur tous les bureaux. Les cours du vendredi débutaient toujours avec une interro, qui n’avait plus grand-chose de « surprise »…

Les élèves ont rapidement envahi la salle, les jupes à carreaux verts et bleus des filles se balançant joyeusement, les cravates des garçons déjà desserrées. C’était presque la fin de la journée.

— Vous avez entendu la nouvelle ? a dit quelqu’un derrière nous.

Je me suis retournée ; Gabrielle Owens était penchée au-dessus de son bureau.

— Quelle nouvelle ?

Gabrielle a baissé la voix ; l’excitation se lisait sur son visage.

— Ils sont là !

J’ai jeté un coup d’œil à Claudia, puis fixé de nouveau Gabrielle, confuse.

— Qui est là ?

C’est à cet instant que M. Fitzpatrick est entré dans la salle, tonnant de sa grosse voix :

— Tout le monde à sa place !

Claudia, Gabrielle et moi nous sommes aussitôt tournées vers le tableau.

— Monsieur Dawson, asseyez-vous, s’il vous plaît, a-t-il ordonné à un élève toujours debout derrière son bureau.

Ils sont là ?

Je me suis adossée à ma chaise, m’efforçant de comprendre ce que Gabrielle voulait dire.

Une fille a trottiné jusqu’au tableau pour donner un mot à M. Fitzpatrick.

Tandis qu’il lisait, j’ai vu son expression passer de la décontraction à l’irritation, ses lèvres pressées l’une contre l’autre, ses sourcils froncés.

Que se passait-il ?

Ils sont là. Qu’est-ce que… ?

Soudain, j’ai compris et mon ventre s’est serré.

ILS SONT LÀ.

J’ai inspiré fébrilement par la bouche. Le feu et la fièvre faisaient fourmiller ma peau et j’ai serré les dents pour retenir le sourire qui voulait sortir.

Il est là !

J’ai lentement levé les yeux pour regarder l’heure : bientôt 14 heures.

Et nous étions le 30 octobre, veille d’Halloween.

La Nuit du Diable.

Ils étaient de retour. Pourquoi ? Ils avaient obtenu leurs diplômes depuis plus d’un an, alors pourquoi maintenant ?

— N’oubliez pas de mettre votre nom sur votre copie, nous a indiqué M. Fitzpatrick, une pointe d’agacement dans la voix, et résolvez ces trois problèmes.

Sans perdre de temps, il a allumé le projecteur, et les problèmes se sont affichés sur le tableau blanc devant nous.

— Retournez votre feuille quand vous aurez terminé. Vous avez dix minutes.

J’ai attrapé mon crayon. La nervosité et l’impatience faisaient vibrer mon corps tout entier alors que je m’efforçais de réfléchir au premier problème sur les fonctions quadratiques.

Ce qui s’est révélé sacrément difficile. J’ai de nouveau consulté l’horloge.

A tout instant…

J’ai baissé la tête et fait mon possible pour me concentrer, mon crayon planté dans le bureau en bois, clignant des yeux pour les forcer à se focaliser sur ma tâche.

— Trouve le sommet de la parabole, ai-je murmuré pour moi-même.

Consciente que, si je m’arrêtais une seule seconde, je serais distraite, j’ai tenté d’analyser le problème en vitesse.

Si le sommet de la parabole a des coordonnées…

Le graphe de la fonction quadratique est une parabole qui s’ouvre si…

J’ai terminé le premier exercice, puis le deuxième, avant d’entamer le troisième.

C’est à ce moment-là qu’une musique est parvenue jusqu’à la classe.

Instantanément, je me suis figée, le crayon suspendu au-dessus de ma copie.

C’était un riff de guitare, qui résonnait de plus en plus fort dans les haut-parleurs. Je me suis forcée à garder les yeux rivés sur ma feuille tandis qu’une vague de chaleur me brûlait la poitrine.

Des murmures se sont élevés dans la salle, suivis de quelques gloussements excités, quand l’introduction de la chanson a laissé place à l’assaut violent de la batterie et des guitares : The Devil in I de Slipknot.

J’ai serré plus fort mon crayon au son du morceau qui retentissait à présent à plein volume dans la salle de classe, et, certainement, dans le reste de l’école.

— Je vous l’avais dit ! s’est écriée Gabrielle.

J’ai relevé la tête : autour de moi, les élèves abandonnaient leurs chaises pour courir vers la porte.

— Ils sont vraiment là ? a crié quelqu’un.

Toute la classe se pressait pour observer le couloir à travers la petite lucarne. Pas moi. Je suis restée bien sagement à ma place tandis que l’adrénaline se propageait dans tout mon corps.

Avec un lourd soupir, M. Fitzpatrick a tourné le dos à l’agitation, résigné.

— Là… là, les voilà ! a hurlé une fille au milieu du martèlement de la musique, des discussions excitées.

Des bruits de coups nous sont parvenus depuis le couloir, comme des poings frappant sur les casiers.

— Laissez-moi voir !

Une fille s’est mise sur la pointe des pieds.

— Bouge !

Soudain, tout le monde a reculé. La porte s’est ouverte, et les élèves se sont tous dispersés dans la classe, certains retombant sur leur chaise tandis que les autres restaient debout.

— Oh ! Merde, a murmuré quelqu’un.

J’ai agrippé mon crayon des deux mains, avec l’étrange sensation que mon ventre faisait des saltos, et je les ai regardés pénétrer dans la classe.

Les Quatre Cavaliers.

Les enfants chéris de Thunder Bay…

Sinistrement calmes.

Loin d’être pressés.

Ils avaient fait leurs études dans cet établissement et avaient obtenu leurs diplômes quand j’étais en troisième. Après ça, ils étaient partis dans des universités différentes. Ils avaient quelques années de plus que nous et, si aucun d’eux ne savait que j’existais, je connaissais presque tout d’eux.

Ils se sont avancés dans la salle d’un pas raide, s’immobilisant à l’endroit où les rayons du soleil devenaient noirs sur le sol.

Damon Torrance, Kai Mori, Will Grayson III et celui qui avait toujours eu une place un peu à part dans le groupe : Michael Crist, le grand frère de Trevor, le visage dissimulé sous un masque rouge sang.

Il a fait un brusque signe de tête à l’intention de quelqu’un au fond de la salle. Tout le monde s’est retourné… pour voir Kian Mathers se diriger vers eux, retenant à grand-peine un sourire.

— Eh, Kian, a lancé un type en lui donnant une tape dans le dos au passage. Eclate-toi bien. N’oublie pas de mettre une capote !

Quelques élèves ont éclaté de rire, tandis que certaines filles se sont trémoussées nerveusement, sans cesser de se parler à voix basse.

Kian, l’un des meilleurs joueurs de basket de notre lycée, les a rejoints, et celui qui portait le masque blanc avec la rayure rouge l’a attrapé par le cou pour le tirer dans le couloir.

Ils ont appelé un autre élève, Malik Cramer, et le Cavalier au masque entièrement noir l’a entraîné à l’extérieur de la salle.

J’ai observé Michael, son charisme, sa façon d’occuper tout l’espace — qui n’avait strictement rien à voir avec son imposante stature. J’ai fermé les yeux, sentant la chaleur se répandre sous ma peau.

Tout, chez eux, me donnait la sensation de marcher sur une corde raide. Un léger déséquilibre, un pas trop lourd — ou trop mou — et vous chutiez, si loin de leur radar que vous ne réapparaissiez jamais.

Leur pouvoir leur venait de deux choses : ils avaient des admirateurs et ils s’en fichaient. Tout le monde les idolâtrait, moi y compris.

Mais contrairement aux élèves qui les admiraient, les suivaient, ou fantasmaient sur eux, je me demandais surtout à quoi ressemblait leur vie. Ils étaient intouchables, fascinants, et jamais rien de ce qu’ils faisaient n’était mal.

Je voulais vivre la même chose.

Je voulais me comporter comme si le ciel m’appartenait.

— Monsieur Fitzpatrick ? a dit Gabrielle Owens en se levant nonchalamment, suivie par une autre fille, toutes deux leur manuel à la main. Nous devons aller à l’infirmerie. A lundi !

Elles se sont glissées entre les Cavaliers pour disparaître dans le couloir.

J’ai jeté un regard au professeur ; pourquoi les laissait-il partir ? Il était évident qu’elles n’allaient pas à l’infirmerie. Elles partaient avec eux.

Mais personne — pas même M. Fitzpatrick — n’a essayé de les retenir.

Les Quatre Cavaliers ne s’étaient pas contentés de contrôler le corps étudiant et la ville quand ils étaient en cours ici : ils régnaient aussi sur le terrain de basket et avaient rarement perdu durant les quatre années où ils avaient joué.

Depuis leur départ, cependant, l’équipe avait souffert et, l’année précédente, Thunder Bay avait subi une terrible humiliation. Douze matchs perdus sur vingt joués. Tout le monde en avait assez. Il manquait quelque chose à cette équipe.

C’était sans doute la raison de leur retour : ils étaient revenus pour motiver l’équipe durant le week-end, gonfler les joueurs à bloc et les remettre sur les rails, avant le début de la saison.

Et les professeurs, Fitzpatrick comme les autres, avaient beau voir leur bizutage d’un mauvais œil quand ils étaient encore au lycée, celui-ci avait certainement contribué à souder l’équipe. Pourquoi ne pas voir si cela pouvait fonctionner une nouvelle fois ?

— Tout le monde assis ! Partez, les garçons, a-t-il dit aux Cavaliers.

La tête toujours baissée sur ma feuille, j’ai senti l’euphorie me submerger. J’ai laissé mes yeux se fermer, ma tête me semblait toute légère, dans les nuages.

Oui, voilà ce qui manquait à ma vie.

Quand j’ai rouvert les paupières, deux longues jambes dans un jean noir délavé étaient collées contre mon bureau.

J’ai gardé les yeux baissés, de peur que mon visage ne me trahisse. Il ne faisait certainement qu’examiner la salle pour voir s’il y avait encore des joueurs.

— Y a quelqu’un d’autre ? a demandé le quatrième Cavalier, toujours debout près de la porte.

Michael n’a pas répondu. Il est resté devant moi. Pourquoi ?

Le menton toujours baissé, j’ai levé légèrement les yeux et vu ses doigts, pressés dans des poings serrés, le long de son corps. Une veine battait sur son poignet, juste au-dessus de sa main puissante. Toute la pièce m’a semblé soudain si silencieuse que la peur m’a serré le ventre. J’ai retenu mon souffle.

Que faisait-il planté devant moi ?

Je me suis alors décidée à le regarder carrément, et tout mon corps s’est tendu quand j’ai vu ses yeux dorés rivés sur moi.

Coup d’œil autour de moi. Avais-je loupé quelque chose ? Pourquoi me dévisageait-il ?

Il me fixait intensément, sous son horrible masque rouge, réplique des masques déformés et couverts de cicatrices du jeu vidéo Army of Two.

J’avais toujours eu peur de lui. Une peur exaltante qui m’excitait follement. Et cette fois-là ne faisait pas exception.

J’ai contracté les muscles de mes cuisses, jusqu’à sentir la palpitation habituelle entre mes jambes, à cet endroit qui me semblait vide quand Michael était proche, mais pas assez.

J’aimais ça, avoir peur…

La classe était silencieuse. Michael a incliné légèrement la tête sans cesser de m’observer. A quoi pensait-il ?

— Elle n’a que seize ans, est intervenu M. Fitzpatrick.

Michael a soutenu mon regard une seconde de plus avant de tourner la tête vers le professeur.

Je n’avais que seize ans, oui, pour un mois encore, ce qui signifiait qu’ils ne pouvaient pas m’emmener avec eux. L’âge des joueurs de basket importait peu, mais les filles devaient avoir dix-huit ans pour quitter l’enceinte du lycée de leur plein gré.

Non qu’ils aient eu l’intention de m’emmener, de toute façon. M. Fitzpatrick se méprenait.

Celui-ci a jeté un regard noir à Michael, qui me tournait presque le dos, maintenant. Même si je ne pouvais pas voir ses yeux, j’en ai déduit qu’il désarçonnait M. Fitzpatrick, car ce dernier a baissé la tête, battant en retraite.

Michael s’est de nouveau tourné vers moi et j’ai senti une goutte de sueur perler dans mon dos.

Puis il a quitté la salle, suivi de Kai — dont je savais qu’il portait le masque argenté —, et la porte s’est refermée derrière eux.

Qu’est-ce qui venait de se passer ?

Des murmures se sont élevés dans la classe, et, du coin de l’œil, j’ai vu Claudia tourner la tête dans ma direction, les sourcils interrogateurs. Je l’ai ignorée et je me suis concentrée de nouveau sur ma copie. Je ne savais absolument pas pourquoi Michael m’avait dévisagée ainsi. Je ne l’avais pas vu depuis l’été, quand il était brièvement rentré chez lui, m’ignorant royalement, comme d’habitude.

— Très bien, tout le monde ! a aboyé M. Fitzpatrick. Au travail. Allez !

Le bavardage surexcité des dernières minutes est redevenu un simple murmure, et on s’est tous lentement remis au travail. La musique, qui n’était plus qu’une mélodie lointaine, a cessé brusquement, et pour la première fois depuis que les Quatre Cavaliers étaient apparus j’ai libéré le sourire que je retenais.

La Nuit du Diable n’était pas un simple bizutage ici. C’était spécial. Le chaos, pas moins. Non seulement les Cavaliers iraient chercher les joueurs dans toutes les salles de cours pour les emmener dans un lieu tenu secret, les bousculer un peu et les soûler, mais plus tard ils sèmeraient la pagaille et feraient de la ville entière leur terrain de jeu.

L’année précédente, en leur absence, Halloween avait été ennuyeuse, mais tout le monde savait désormais que, cette année, ce serait du lourd. Et ça commençait dès à présent, sur le parking, où les garçons et quelques filles devaient être en train de monter en voiture.

J’ai repris mon crayon, mais j’étais incapable de me concentrer.

Je voulais y aller.

La chaleur, dans ma poitrine, commençait déjà à se dissiper, et ma tête, qui m’avait semblé voler dans les nuages au-dessus de la cime des arbres les plus hauts, redescendait lentement vers le sol.

Dans une minute, je me sentirais comme avant qu’ils n’entrent dans la salle : normale, froide, insignifiante.

Après les cours, je rentrerais chez moi, verrais comment allait ma mère, me changerais, puis irais traîner chez les Crist. Cette routine datait de l’époque de la mort de mon père. Parfois je restais dîner chez eux, parfois je rentrais manger avec ma mère, si elle était d’attaque.

Puis j’irais me coucher en m’efforçant de ne pas m’inquiéter du fait que l’un des deux frères Crist essayait de m’avoir à l’usure chaque jour, tandis que je luttais de toutes mes forces contre ce qu’éveillait l’autre en moi, chaque fois que je me trouvais en sa présence.

Des rires et des cris me parvenaient depuis l’extérieur, alors je me suis décidée.

Je me suis penchée pour tendre mon manuel et mon sac à Claudia.

— Rapporte ça chez toi, tu veux bien ? Je viendrai les chercher ce week-end.

Elle a froncé les sourcils, l’air perplexe.

Je ne l’ai pas laissée parler. Je me suis levée et me suis approchée du bureau du professeur, les mains dans le dos.

— Monsieur Fitzpatrick ? Puis-je aller aux toilettes, s’il vous plaît ? J’ai fini le devoir, ai-je menti d’une voix calme.

Il a à peine levé les yeux, hochant la tête et me chassant d’un geste de la main. Oui, j’étais ce genre d’élève.

Oh ! Erika Fane ? Cette fille discrète qui porte toujours son uniforme et est bénévole pour tous les événements sportifs ? Une gentille fille.

Je me suis dirigée d’un pas ferme vers la sortie, sans hésiter une seconde en quittant la salle.

Quand M. Fitzpatrick comprendrait que je n’allais pas revenir, je serais loin. J’aurais probablement des ennuis, mais le mal serait fait. Je m’occuperais des conséquences lundi.

Je suis sortie de l’école en courant, et j’ai immédiatement repéré le rassemblement de voitures, pick-up et SUV, au coin du bâtiment. Je ne comptais pas leur demander la permission de m’incruster. On se moquerait de moi ou on me tapoterait gentiment sur la tête avant de me renvoyer en cours.

Non. Personne ne me verrait.

J’ai couru vers les véhicules et plongé derrière la Mercedes Classe G noire de Michael pour observer la scène à l’abri des regards.

— Tous en voiture ! a hurlé quelqu’un.

Damon Torrance. Son masque noir relevé sur le crâne, il slalomait entre les véhicules et a lancé une bière à un type à l’arrière d’un pick-up. Ses cheveux bruns étaient tirés, dissimulés sous le masque, mais impossible de rater ses hautes pommettes et ses yeux noirs, toujours aussi saisissants. Damon était beau garçon.

C’était bien la seule qualité que je lui reconnaissais. Comme j’étais quelques classes en dessous, j’ignorais exactement comment il se comportait, en cours, mais je l’avais suffisamment vu chez les Crist pour savoir que quelque chose clochait chez lui. Michael lui laissait du mou, mais le gardait toujours à l’œil, ça ne pouvait être que pour une bonne raison.

Damon me faisait peur. Et pas de manière agréable, contrairement à Michael…

Il y avait pour le moment vingt-cinq personnes environ sur le parking, en comptant l’équipe de basket-ball et quelques filles, mais les cours seraient finis dans moins d’une heure, et d’autres convois suivraient alors pour se joindre à la fête.

— On va où ? a demandé un des gars à Damon.

C’est Will Grayson qui a répondu, tapant Damon sur l’épaule au passage.

— Là où personne ne t’entendra crier.

Avec un sourire narquois, il a ouvert la portière de sa Ford Raptor noire, et s’est perché sur le marchepied, le regard rivé au-dessus du capot.

Il avait son masque blanc avec sa rayure rouge à la main, une petite crête sur le sommet du crâne, et ses yeux verts étaient rieurs.

— Eh, vous avez vu Kylie Halpern ? a-t-il demandé.

J’ai regardé de l’autre côté de la voiture : Kai portait son masque argenté relevé sur la tête, mais Michael avait le visage toujours dissimulé par le sien.

— Putain, ces jambes ! a ajouté Will. Elle a bien changé en un an.

— Ouais, les lycéennes me manquent, a dit Damon en ouvrant la portière passager de la Ford Raptor. Elles ne sont pas insolentes.

A moins de deux mètres de moi, Michael a ouvert la portière arrière de sa Classe G côté conducteur et jeté un sac sur la banquette.

J’ai serré les poings, les bras faibles soudain. Qu’est-ce que je foutais, bordel ? Je ne devrais pas faire ça. J’allais m’attirer des ennuis, ou me foutre la honte.

— Michael ? a appelé Will. La nuit va être longue. Tu as vu quelqu’un qui te plaît ?

— Peut-être, a-t-il répondu de sa voix grave.

J’ai entendu quelqu’un rire doucement. Je crois que c’était Kai.

— Mec, t’es pas cap ! Elle est sublime, mais j’attendrais qu’elle soit majeure à ta place.

— Je vais essayer, ai-je entendu Michael répondre. Faut dire qu’elle aussi elle a bien changé, en un an. C’est de plus en plus dur de ne pas la remarquer.

— Vous parlez de qui, les mecs ? a coupé Damon.

— Personne, a rétorqué Michael d’un ton sec.

J’ai secoué la tête pour me forcer à sortir de ma torpeur. Il fallait que je disparaisse avant qu’on me voie.

— Tout le monde monte en voiture ! a ordonné Michael.

Les battements de mon cœur se sont accélérés. J’ai profondément inspiré, puis j’ai serré la poignée et j’ai tiré.

Après un dernier regard alentour, j’ai ouvert la portière et plongé à l’intérieur. Pourvu qu’ils n’aient rien vu dans tout le chaos ! Je me suis glissée vers le coffre, pendant que tout le monde se précipitait en voiture.

Je n’aurais pas dû. Qu’est-ce qui m’avait pris ?

Je les avais observés, au cours des années précédentes. J’avais absorbé leurs conversations et leurs manies, relevé des choses que les autres ne voyaient pas. Mais jamais je ne les avais suivis.

Est-ce que ça pouvait être qualifié de harcèlement ? Sûrement ! Oh ! Bon sang ! Je ne voulais même pas y penser.

— On y va ! a hurlé Kai, et les portières des véhicules ont claqué.

— On se retrouve là-bas ! ai-je entendu Will crier.

De ma position, tout à l’arrière, j’ai senti la Mercedes trembler sous le poids de plusieurs personnes qui montaient.

Puis, une par une, les quatre portières ont claqué, l’habitacle auparavant silencieux a résonné des rires et plaisanteries de plusieurs voix masculines.

Le SUV a démarré dans un rugissement, tout vibrait sous moi, et j’ai roulé sur le dos, la tête posée sur le sol, incapable de déterminer si je devais me sentir bien parce que je n’avais pas été repérée, ou mal parce que je ne savais absolument pas dans quoi je m’étais embarquée.





3




Erika





Présent


— Par ici, mademoiselle Fane.

L’homme a sorti un jeu de clés et m’a guidée jusqu’aux ascenseurs avec un sourire.

Quand je l’ai rejoint, il m’a tendu la main.

— Je suis Ford Patterson, l’un des gérants de l’immeuble.

— Enchantée.

J’ai observé le hall d’entrée de mon nouvel immeuble. C’était un gratte-ciel de vingt-deux étages et, même s’il n’était pas aussi haut que certains bâtiments alentour, il se démarquait. Entièrement noir avec des touches dorées, c’était un véritable chef-d’œuvre. Et l’intérieur était tout aussi somptueux. Je n’arrivais pas à croire que j’allais vivre ici.

— Vous êtes au vingt et unième étage, m’a expliqué le gérant, alors que nous nous arrêtions devant les portes de l’ascenseur. Il y a une vue imprenable. Vous serez ravie.

J’ai serré la sangle de mon sac sur ma poitrine, franchement impatiente. Rien ne me semblait plus beau que la promesse de me réveiller le matin et de contempler la grande ville, l’horizon d’immeubles qui touchaient le ciel, d’imaginer les millions de gens qui vivaient et travaillaient ici.

Si certains se sentaient perdus dans les grandes villes — toutes ces lumières, ce bruit, ce trop-plein d’action —, j’étais pour ma part incapable de contenir mon excitation à l’idée de faire partie de quelque chose de plus grand. Toute cette énergie m’enthousiasmait.

J’ai sorti mon téléphone, pour m’assurer que je n’avais pas loupé d’appels de ma mère. Après l’épisode de la dague et de la bougie, j’étais inquiète pour elle. Pour moi, aussi, même si je n’avais pas laissé cette inquiétude m’empêcher de quitter Thunder Bay.

M. Ferguson était passé, et n’avait rien trouvé à l’intérieur ni autour de la maison. Bien entendu… Après son départ, je m’étais glissée dans le lit de maman et j’avais examiné le mot qui accompagnait la dague.





Prenez garde à la colère d’un homme patient.



D’après Google, c’était une citation de John Dryden. Qu’est-ce que ça voulait dire exactement ? Ceux qui sont patients planifient. Et il fallait se méfier d’un homme avec un plan.

Mais quel genre de plan ? Qui donc se cachait sous ces masques ? Se pouvait-il que ce soient les Cavaliers ? M’avaient-ils envoyé la dague ?

A mon réveil, j’avais ignoré un message sec de Trevor, furieux que je sois partie tôt de sa soirée, et interrogé ma mère et Irina, notre gouvernante. En vain.

Le mot n’était pas signé, et personne ne savait comment la boîte était arrivée dans ma chambre.

Devant l’anxiété manifeste de ma mère, j’avais minimisé la situation. Je ne lui avais rien dit du mot, et j’avais laissé entendre que c’était Trevor qui m’avait offert la dague pour me faire une surprise. Je ne voulais pas qu’elle ait peur pour moi.

Mais, moi, j’avais indiscutablement peur.

Quelqu’un était entré dans la maison, sous le nez de ma mère.

Pressée de quitter Thunder Bay, j’avais jeté la boîte contenant la dague sur la banquette arrière de la voiture, sans trop savoir pourquoi je l’emportais. J’aurais dû la laisser à la maison.

Le « ding » de l’ascenseur m’a tirée de mes pensées et j’ai suivi M. Patterson dans la cabine. Vingt et unième étage ! Je n’en revenais pas !

— Je croyais qu’il y avait vingt-deux étages, ai-je fait, remarquant qu’il n’y avait pas d’étage plus élevé.

— En effet, a-t-il répondu en hochant la tête. Mais cet étage-là n’héberge qu’une seule résidence, et il a son propre ascenseur privé de l’autre côté du hall.

Mystère résolu.

— Je vois.

— Il n’y a que deux appartements, à votre étage, puisqu’ils sont bien plus grands. Et l’autre est actuellement vide. Vous bénéficierez donc de beaucoup d’intimité.

Les appartements étaient bien plus grands à mon étage ? Je ne me rappelais pas qu’on m’ait indiqué quoi que ce soit à ce sujet quand j’avais envoyé un mail au service administratif pour établir le bail.

— Nous y voilà ! a-t-il dit gaiement, en faisant un pas sur le côté pour m’inviter à sortir en premier.

Un couloir étroit, bien éclairé, avec des sols en marbre noir et des murs couleur coucher de soleil, partait de part et d’autre de l’ascenseur. M. Patterson a tourné à gauche et j’ai jeté un rapide coup d’œil par-dessus mon épaule pour voir l’autre porte, noire et massive, qui portait le numéro 2104.

Ce devait être l’appartement vide.

Arrivé devant le mien, le gérant a glissé la clé dans la serrure et ouvert la porte en grand.

Je l’ai regardé pénétrer dans le logement d’un pas nonchalant, tandis que je restais debout sur le seuil, incapable de bouger.

— Euh…

C’était insensé. Cet appartement était immense !

Je suis entrée, les bras ballants, dépassée par ce que je découvrais : les hauts plafonds, le séjour spacieux, la grande baie vitrée qui ouvrait sur une magnifique terrasse tenant plus du jardin qu’autre chose, avec sa fontaine et sa pelouse. Le marbre noir du couloir se poursuivait au sol, mais les murs étaient couleur crème.

— Comme vous pouvez le voir, a indiqué M. Patterson en ouvrant la baie vitrée, vous disposez d’une grande cuisine équipée à la pointe de la technologie, et vous adorerez cet espace ouvert qui préserve la vue sur la ville.

J’ai jeté un coup d’œil à la cuisine, son îlot en granit brillait sous les rayons du soleil. Les équipements chromés étaient tout aussi impressionnants que ceux de ma propre maison, et le lustre en fer forgé — simple mais élégant — était assorti à celui qui pendait au-dessus de ma tête dans le salon.

Visiblement inconscient de mon trouble, le gérant a poursuivi la visite, évoquant les trois chambres, le chauffage au sol, et la douche effet pluie.

— Attendez…

Il ne m’a pas laissée finir ma phrase.

— Il y a une salle de sport au deuxième étage ainsi qu’une piscine intérieure. Elles sont ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et, puisque vous habitez l’un des penthouses, vous disposez également d’une cour privative.

Quoi ? J’étais dans un penthouse ?

— Attendez, ai-je dit avec un petit rire, un peu paniquée.

Mais il n’arrêtait pas de parler.

— Il y a deux portes d’accès à votre appartement. La deuxième mène à une cage d’escalier en cas d’incendie. Assurez-vous qu’elle soit bien fermée quand vous partez.

Il a montré le couloir du doigt, et j’ai tendu le cou pour voir la porte en métal tout au bout.

— Nous sommes très pointilleux en ce qui concerne la sécurité, ici, mais je voulais que vous soyez informée de cette seconde entrée.

Tout ça n’avait aucun sens. L’appartement était entièrement meublé avec canapés, tables et gadgets onéreux.

Il a saisi une tablette électronique et s’est tourné vers les vitres qui donnaient sur la ville.

— A présent, laissez-moi vous montrer…

— Attendez, l’ai-je interrompu. Désolée, mais je pense qu’il y a une erreur. Je suis Erika Fane. J’ai loué un deux-pièces avec salle de bains, pas un penthouse. Je ne sais pas à qui est cet appartement, mais je paie un loyer pour beaucoup, beaucoup plus petit.

Il a eu l’air perdu, a feuilleté son dossier…

Ce n’est pas que je n’aimais pas ces lieux, mais je n’allais pas dépenser des milliers de dollars tous les mois pour un luxe dont je n’avais pas besoin.

Il a fait entendre un petit rire.

— Ah, oui ! Voilà. Ce deux-pièces a été loué, malheureusement…, a-t-il dit en relevant les yeux vers moi.

J’ai senti mes épaules s’affaisser de déception.

— Quoi ?

— Il y a eu un malentendu au moment de la réservation, nous sommes terriblement désolés. Les propriétaires m’ont demandé d’honorer malgré tout le contrat que vous avez signé. Il restait deux penthouses, tous deux vacants, et nous ne voyions aucune raison de ne pas vous en attribuer un. Votre bail reste un bail d’un an, et votre loyer sera le même pendant cette durée, m’a-t-il expliqué en me tendant les clés. Personne ne vous a appelée ?

Le regard perdu dans le vide, j’ai tendu la main pour prendre le trousseau.

— Non. Je ne comprends pas bien… Pourquoi me donner un appartement trois fois plus grand pour le même prix ?

Il m’a souri et s’est redressé. Exactement comme ma mère quand j’étais petite et qu’elle en avait assez de répondre à mes questions.

— Comme je vous l’ai dit, nous sommes désolés pour ce malentendu. Nous vous prions d’accepter nos excuses les plus sincères. N’hésitez pas à me solliciter si vous avez besoin de quoi que ce soit, mademoiselle Fane. Je suis à votre service.

Puis il m’a dépassée pour sortir, refermant la porte derrière lui.

Je suis restée plantée là, stupéfaite. Comment était-ce possible ?

J’ai lentement tourné sur moi-même, pour m’approprier la pièce, la réalité, et, surtout, le silence. J’étais totalement seule ici.

Le penthouse avait beau être magnifique, je m’étais fait une joie à l’idée de dormir sur un matelas gonflable, cette nuit, avant d’aller acheter mes propres meubles demain, tout excitée d’avoir un petit logement douillet et des voisins.

Cependant, les cours débutaient deux jours plus tard, et je n’avais pas le temps de trouver un autre endroit.

Remontant lentement le couloir, j’ai fait le tour de toutes les pièces. La salle de bains, avec sa double vasque et sa douche carrelée en ardoise, était déjà équipée de serviettes, de gants de toilette et même d’un luffa.

La grande chambre était dotée d’un lit king-size et de meubles assortis au linge de lit et aux rideaux blancs. Il y avait même un fichu réveil sur la table de nuit !

Incroyable. Tout était prêt pour moi. Comme à la maison.

La déco était un peu différente, le paysage avait assurément changé, mais pas ma vie. On s’était occupé de tout pour moi. J’étais même prête à parier que, si j’ouvrais le frigo, il serait plein.

C’était signé Thunder Bay. Je ne savais pas qui était derrière tout ça, mais je devais rendre justice à ces mères de notre petite communauté, qui s’assuraient que l’une de leurs princesses était bien installée. Impossible que ce soit l’équipement standard de l’appartement, on ne parlait pas d’un panier de fruits de bienvenue, là !

J’ai senti les murs se refermer sur moi.

Les femmes de Thunder Bay étaient des femmes actives. Elles étaient puissantes, influentes, rigoureuses, et, puisque nous étions leurs enfants, nous restions commodément sous leur protection.

Petite, j’avais apprécié la sécurité qu’elles m’offraient, mais je voulais faire les choses moi-même maintenant. De l’espace, de la distance, et peut-être même un peu de danger. Voilà ce que je cherchais.

J’ai poussé un soupir et glissé les clés dans la poche arrière de mon short en jean blanc. Puis j’ai fait passer le léger pull que j’avais enfilé au-dessus de ma tête, ne gardant que mon T-shirt gris à manches courtes. J’avais besoin de respirer.

J’ai passé la porte du salon, ouverte sur la terrasse-jardin. J’étais chaussée de tongs et l’air caressait mes doigts de pied. De forme rectangulaire, le jardin était vaste et l’un de ses côtés s’ouvrait pour offrir une vue à couper le souffle sur la ville.

Les fenêtres, sur ma gauche, appartenaient certainement à l’appartement avec lequel je partageais l’étage. J’ai levé la tête pour voir au-dessus. Il y avait encore des fenêtres sur trois étages. Le dernier penthouse devait être un triplex qui faisait le tour de l’immeuble. Il semblait également posséder plusieurs balcons et une vue parfaite sur ma propre terrasse. Est-ce une famille qui l’occupait, pour avoir besoin de tant d’espace ?

Non, M. Patterson avait dit « il ».

J’ai laissé mon regard errer sur les baies vitrées. Finalement, je n’étais pas seule ici.


* * *

Je me suis réveillée en sursaut et j’ai cligné des yeux, encore enveloppée de sommeil, allongée sur le ventre, mon oreiller serré contre moi.

J’ai tendu l’oreille : il y avait un petit tapotement au loin.

Toc, toc, toc… toc… toc…

Je me suis redressée, dans une semi-torpeur.

On toquait à la porte ? Mais qui donc pouvait frapper ? Je ne connaissais personne ici — pas encore du moins. Je venais tout juste d’arriver, je n’avais aucun voisin…

Et — d’après le réveil sur ma table de chevet — il était plus de 1 heure du matin.

Je me suis assise dans le lit et frotté les yeux pour me réveiller.

Peu à peu, la brume se dissipait.

J’étais certaine d’avoir entendu frapper. Un bruit sourd, régulier.

J’ai regardé autour de moi, l’oreille aux aguets : le clair de lune se déversait à travers la fenêtre, éclairant les draps blancs, et tout était calme.

Soudain, un gros « boum » a retenti, et j’ai sursauté. Ecartant les draps d’un geste brusque, j’ai attrapé mon téléphone sur la table de nuit.

On ne frappait pas à la porte.

Lentement, le téléphone serré dans la main, j’ai traversé la chambre sur la pointe des pieds. Impossible de me rappeler si j’avais verrouillé toutes les portes. La porte d’entrée, la baie vitrée, et…

Avais-je fermé la porte de derrière ? Oui. Oui, bien sûr que je l’avais fermée.

Le bruit sourd a de nouveau retenti, et je me suis figée.

C’était quoi, ce bordel ?

C’était un bruit étouffé, lourd, comme un poids mort qui tombe, et je n’arrivais pas à déterminer s’il venait d’au-dessus, d’en dessous ou d’à côté.

Je me suis faufilée jusqu’au salon, manquant trébucher sur les pots de peinture dont j’avais fait l’acquisition plus tôt dans la journée. Je n’avais peut-être pas eu le petit appartement de mes rêves, ni pu acheter mes propres casseroles, mais je comptais bien m’approprier cet endroit avec un peu de couleur.

Me glissant en silence dans la cuisine, j’ai attrapé un couteau dans le bloc et serré le manche dans mon poing. La main cachée derrière le dos, je me suis dirigée vers la porte d’entrée. Je ne savais toujours pas exactement d’où venait le bruit, mais le bon sens me soufflait de vérifier les accès.

Même si c’était mon choix de vivre seule, j’étais un peu en panique, là.

Hissée sur la pointe des pieds, j’ai regardé par le judas. L’ascenseur à quelques mètres. La lueur tremblotante des appliques. Mais personne. Le couloir semblait désert.

Les bruits sourds ont de nouveau retenti.

Sur la pointe des pieds, j’ai retraversé l’appartement, attentive au martèlement de plus en plus fort et régulier, et j’ai fini par poser l’oreille contre le mur du couloir. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre quand des vibrations se sont propagées contre ma joue.

Le tambourinement accélérait.

Il y avait quelqu’un de l’autre côté. Dans l’appartement vide.

J’ai aussitôt composé le numéro de l’accueil. Pas de réponse. Je savais qu’il y avait un responsable de nuit, Simon je ne sais quoi, mais peu de gens devaient être de service à cette heure. Simon ne devait pas être à son bureau.

J’ai écouté encore. Pouvais-je ignorer ce bruit et attendre le lendemain matin pour poser la question au gérant ?

Plus j’avançais dans le couloir, plus le bruit était fort, me guidant jusqu’à la porte de derrière. J’ai poussé le lourd battant — juste assez pour passer la tête et inspecter le couloir.

Sur ma droite, il y avait une porte identique à la mienne. Le cri strident d’une femme a retenti et je me suis mise à respirer plus fort.

Puis il y a eu un autre cri. Puis un autre, un autre, un…

Etait-elle en train de faire l’amour ? J’ai retenu un fou rire.

Oh, mon Dieu.

Je croyais que l’appartement était vide.

Je suis sortie, couteau à la main — au cas où —, et j’ai avancé sans un bruit jusqu’à la porte. Le long du mur, j’ai repéré de petites caméras de surveillance.

L’oreille pressée contre la porte, j’ai écouté : le « boum, boum, boum » d’un objet — ou un meuble — tapant contre le mur et les cris voilés de la fille.

Je me suis mordu la lèvre, dissimulant mon sourire derrière ma main.

Puis la femme a crié :

— Non ! Ah ! Non ! S’il vous plaît !

Il y avait de la peur dans sa voix, et moi je n’avais plus envie de sourire. Ses cris étaient différents à présent. Des cris de panique, qui semblaient étouffés.

— Non, s’il vous plaît, arrêtez ! s’est-elle de nouveau écriée.

Je me suis écartée. Ce n’était plus drôle du tout.

Quelque chose a heurté la porte, de l’autre côté, avec un gros bruit sourd, et j’ai reculé précipitamment.

— Oh merde !

J’ai levé les yeux vers les caméras. Etaient-elles reliées au poste de sécurité en bas ou à cet appartement ? Ceux qui étaient à l’intérieur savaient-ils que j’étais là ?

J’ai couru vers ma porte et actionné la poignée. Rien. Impossible d’ouvrir.

— Oh merde ! Merde ! Merde !

Ce putain de truc devait se verrouiller automatiquement.

Un autre coup a retenti contre la porte de l’autre appartement, à quelques dizaines de centimètres de moi à peine, si près… J’ai de nouveau tiré sur la poignée, tourné et tiré. Toujours rien.

Un autre coup a heurté le battant, et j’ai sursauté, lâchant le couteau sur le sol.

J’ai plongé pour le ramasser, et c’est alors que j’ai entendu l’autre porte s’ouvrir à la volée. Sans perdre une seconde, je me suis ruée dans la cage d’escalier pour me cacher, oubliant le couteau.

Putain !

Et puis merde ! Quelle que soit la personne qui sortait, j’étais certaine de ne pas vouloir la rencontrer. J’ai descendu les marches quatre à quatre, un cri coincé dans la gorge. La terreur me broyait la poitrine.

Un martèlement a résonné au-dessus de moi, et j’ai jeté un rapide coup d’œil en l’air : une main glissait sur la rampe tandis que son ou sa propriétaire sautait d’étage en étage.

Oh, mon Dieu !

Je suis descendue en courant, sans me retourner. La sueur coulait dans mon cou. Le martèlement se rapprochait de plus en plus, et mes jambes étaient sur le point de lâcher. Mes muscles épuisés allaient aussi vite que possible, mais… J’ai retenu mon souffle en voyant le panneau « HALL ». J’ai tiré d’un coup sur la poignée de la porte et je me suis précipitée hors de la cage d’escalier. J’ai jeté un dernier regard par-dessus mon épaule pour voir s’il — ou si elle — était derrière moi, et… j’ai percuté un mur.

Deux mains m’ont alors attrapé les bras et j’ai poussé un cri. Michael Crist me dominait de toute sa hauteur.

— Toi ? ai-je soufflé, confuse.

— Qu’est-ce que tu fous, Rika ? a-t-il dit, un sourcil haussé, avant de me repousser. Il est plus de 1 heure du matin !

J’ai ouvert la bouche, mais rien n’en est sorti. Et lui, qu’est-ce qu’il foutait là ?

Il se tenait devant un ascenseur, mais pas celui que j’utilisais. Il portait un costume habillé, comme s’il sortait de boîte ou quelque chose dans le genre. Une jeune femme brune se tenait à ses côtés, magnifique dans une robe de cocktail moulante bleu marine qui lui arrivait à mi-cuisse.

Je me suis sentie soudain très nue, avec mon short de pyjama et mon petit haut noir, les cheveux détachés, probablement emmêlés.

— Je…

J’ai regardé par-dessus mon épaule. La personne qui m’avait suivie dans l’escalier n’avait pas encore passé la porte.

J’ai de nouveau tourné la tête vers Michael.

— J’ai entendu quelque chose à mon étage, et…

J’ai secoué la tête, encore désorientée.

— Qu’est-ce que tu fais là ? ai-je demandé.

— J’habite ici, a-t-il répondu.

J’ai tout de suite reconnu ce ton méprisant qu’il adoptait toujours avec moi.

— Tu habites ici ? Je croyais que tu vivais dans l’immeuble de ta famille.

Il a glissé la main dans sa poche et baissé la tête vers moi, me fixant droit dans les yeux comme si j’étais stupide.

J’ai fermé les yeux et poussé un soupir.

— Evidemment, ai-je soufflé. Evidemment. C’est toi qui habites au vingt-deuxième étage.

Je commençais enfin à assembler les pièces du puzzle : l’ascenseur séparé devant lequel ils se tenaient, l’homme qui vivait seul au-dessus de chez moi, Mme Crist qui m’avait envoyé le lien pour le logement, comme si c’était une simple suggestion, sans préciser que leur famille était propriétaire de l’immeuble…

Et, bien sûr, l’appartement luxueux, meublé et décoré, n’attendant que moi.

Delia Crist — et son mari, certainement — avait fait en sorte que je finisse ici. Pour me garder près d’eux, sous leur coupe.

— C’est qui ? a demandé la jeune femme.

Elle avait les cheveux chocolat, les yeux perçants ; elle était élégante comme une star de cinéma un soir de première.

Michael a regardé devant lui, une petite moue aux lèvres.

— La copine de mon petit frère.

— Oh…

J’ai détourné les yeux, agacée.

« La copine de mon petit frère. » Il n’était même pas fichu de prononcer mon nom !

Et je n’étais plus la petite amie de Trevor. Depuis des mois déjà. J’ignorais s’il le savait, mais cela avait bien dû être abordé au détour d’une conversation, chez lui.

— Tu as entendu quoi ? a-t-il demandé, le regard de nouveau braqué sur moi.

J’ai hésité, pas certaine de devoir lui parler des bruits ou des cris de la femme. Je ne me sentais pas en sécurité en haut pour l’instant, et je voulais parler à un responsable. Pas à quelqu’un qui me calculait à peine. Parce que Michael n’écouterait certainement pas ce que j’avais à dire.

— Rien, ai-je fait en soupirant. Oublie.

Il m’a étudiée un instant, puis a tendu le bras pour passer une carte blanche devant un capteur sur le mur. Les portes de son ascenseur privé se sont ouvertes instantanément. Il s’est tourné vers la fille.

— Ne te mets pas trop à l’aise. Je monte dans une minute.

Elle a hoché la tête, un petit sourire dansant sur ses lèvres, alors qu’elle entrait dans la cabine et appuyait sur le bouton.

Sans m’adresser un regard, Michael s’est dirigé vers la réception pour dire quelque chose au responsable de la sécurité. L’homme a fait un signe de tête et lui a tendu ce qui semblait être des clés, puis Michael est revenu vers moi d’un pas nonchalant.

J’ai soudain eu la bouche sèche.

Il était magnifique !

Après toutes ces années, toute une vie passée à le suivre des yeux, la même chaleur me submergeait toujours quand il était près de moi.

J’ai croisé les bras pour essayer de calmer les battements de mon cœur. Je ne devrais pas avoir envie d’être proche de lui. Pas vu la façon dont il m’avait repoussée presque toute mon existence. Encore moins après la manière dont il m’avait traitée, trois ans plus tôt…

J’ai porté une main à mon cou, passant distraitement mon doigt sur la ligne irrégulière.

— Simon va faire une ronde dans l’escalier et à ton étage, m’a-t-il dit d’un ton sec. Viens. Je te raccompagne.

— Je t’ai dit d’oublier. Je n’ai pas besoin d’aide.

Il est passé devant moi et s’est dirigé vers mon ascenseur. De son côté, le vigile s’est engouffré dans la cage d’escalier.

J’ai suivi Michael à contrecœur. Il a appuyé sur le bouton du vingt et unième étage.

— Tu sais à quel étage j’habite ?

Il n’a pas répondu.

L’ascenseur a entamé son ascension, et je suis restée debout à côté de lui, faisant mon possible pour me tenir immobile. Pour ne pas respirer trop fort ni gigoter. J’avais toujours été hyper-sensible à sa présence, et je ne voulais pour rien au monde qu’il le devine. Si je n’avais pas été si persuadée qu’il me méprisait, je ne me serais pas autant inquiétée de l’impression que pouvait lui faire le moindre de mes mouvements.

Les bras collés le long du corps, le regard droit devant moi, je m’efforçais de ne pas prêter attention au petit courant d’air qui faisait danser mes cheveux sur la peau sensible de mon cou et du haut de ma poitrine. Michael était là, à quelques centimètres seulement, et tout mon corps réagissait à sa présence. Ma poitrine se soulevait et s’abaissait plus vite, une chaleur s’est répandue dans ma nuque ; mes tétons ont durci et le feu qui courait sous ma peau est descendu le long de mon ventre pour trouver refuge entre mes cuisses.

Je me suis soudain sentie à l’étroit dans mon short, avec une sensation de vide au creux du ventre, comme si je n’avais pas mangé depuis des jours.

J’ai ramené nerveusement mes cheveux derrière mon oreille. Je sentais son regard sur moi, comme s’il m’observait. Mais je n’ai pas osé vérifier. Pas après ma rencontre avec la top model qu’il avait ramenée chez lui pour la nuit. Non, tout ce que je pouvais faire, c’était me tenir droite, redresser les épaules, et faire avec.

Comme depuis toutes ces années.

L’ascenseur s’est arrêté, et les portes se sont ouvertes. Michael est sorti le premier, loin d’être le gentleman qu’était M. Patterson. Il s’est dirigé droit vers mon appartement, et je l’ai suivi, m’adressant à son dos.

— Quand M. Patterson m’a fait visiter, aujourd’hui, il m’a dit que cet appartement était vide.

J’ai jeté un coup d’œil en direction de la porte du second logement.

— Mais j’ai entendu des bruits tout à l’heure.

Il s’est retourné.

— Quel genre de bruits ?

Tête de lit tapant contre le mur, gémissements, cris, halètements, deux personnes en train de faire…

J’ai haussé les épaules.

— Des bruits, c’est tout.

Il a poussé un long soupir agacé. Puis il m’a contournée, s’est approché de la porte de l’autre penthouse et a actionné la poignée. Fermée. Il s’est alors mis à frapper et j’ai retenu un cri lorsque le battant s’est brusquement ouvert. Le vigile est apparu.

— Rien à signaler, monsieur. J’ai vérifié l’escalier, et il n’y a aucun signe d’intrusion.

— Merci, a répondu Michael. Assurez-vous que l’appartement est fermé à clé, et retournez en bas.

— Bien, monsieur.

Ses yeux noisette plus orageux que jamais, Michael m’a rejointe, clés à la main, puis il a déverrouillé ma propre porte.

— Comment tu savais que je m’étais enfermée dehors ?

— Je ne le savais pas, a-t-il dit en rangeant les clés dans la poche de son pantalon. Mais j’avais peu de risques de me tromper. Tu n’as pas de clés sur toi, et les sorties de secours se verrouillent automatiquement. Souviens-t’en.

Agacée, je l’ai regardé traverser mon appartement au pas de course. Trois ans auparavant — cinq jours auparavant, même —, j’aurais été aux anges de l’avoir chez moi. Qu’il me parle, fasse attention à moi…

Mais ce n’était pas ce qui était en train de se passer. J’étais toujours aussi invisible à ses yeux que l’air qu’il respirait. Et bien moins importante. Sauf l’espace d’une nuit.

Une nuit. Souvenir précis et fou, que j’aurais aimé qu’il se rappelle. Mais, de toute façon, ça avait merdé.

J’ai détourné les yeux et croisé les bras sur ma poitrine, attendant simplement qu’il s’en aille.

Il a vérifié les chambres, puis la sortie de secours, avant de revenir dans la pièce principale, où il a également examiné les baies vitrées.

— Il n’est pas inhabituel que le personnel prenne des pauses dans les appartements vacants, m’a-t-il expliqué d’un ton neutre. Quoi qu’il en soit, tout est en ordre, maintenant.

J’ai planté mon regard dans le sien, avec défi.

— Je n’ai pas besoin d’aide.

Il a ri, condescendant.

— Vraiment ? Tout est sous contrôle ? Tu maîtrises la situation ?

J’ai relevé le menton sans lui répondre.

Il est revenu vers moi à grandes enjambées, une lueur aussi arrogante qu’amusée au fond des yeux.

— C’est un bel appartement, a-t-il déclaré en observant autour de lui. Tu as dû travailler dur pour te l’offrir. Tout comme les factures de ces cartes de crédit dans ton portefeuille, et cette jolie voiture neuve dans le garage.

J’ai serré les dents, submergée par une vague d’émotions dont je ne savais que faire. Je détestais ce qu’il insinuait. Ce n’était pas si simple, et ce n’était pas juste.

Il s’est planté devant moi et m’a fusillée du regard.

— Tu as fui mon frère, ma famille, ta mère, même tes propres amis. Mais si, un jour, tu découvrais que tout ce que tu considères comme acquis — ta maison, ton argent, les gens qui t’aiment — n’était plus là ? Aurais-tu besoin d’aide, alors ? Prendrais-tu enfin conscience que tu n’es qu’une petite chose fragile sans ce confort dont tu penses ne pas avoir besoin ?

Je lui ai rendu son regard, déterminée à ne rien montrer de mon trouble.

Oui, bien sûr. J’appréciais cet argent. Et peut-être que, si j’avais vraiment décidé de m’en sortir seule, j’aurais dû tout balancer. Cartes de crédit, voiture et frais scolaires.

N’étais-je donc, comme il le sous-entendait, qu’une fille lâche qui faisait de beaux discours, mais qui n’aurait jamais vraiment à se battre pour quoi que ce soit ?

— Non, je pense que tu t’en sortiras, a-t-il soufflé d’une voix sensuelle, en prenant une boucle de mes cheveux pour la faire rouler entre ses doigts. Les jolies filles ont toujours quelque chose à échanger, pas vrai ?

J’ai chassé sa main avec brusquerie. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ?

Il m’a adressé un sourire en coin, puis a regagné la porte.

— Bonne nuit, Petit Monstre.

Je me suis retournée juste à temps pour le voir se glisser dans le couloir et refermer derrière lui.

Petit Monstre. Pourquoi m’avait-il appelée ainsi ? Cela faisait trois ans que je n’avais pas entendu ce surnom.

Depuis cette nuit-là.





4




Michael





Présent


NE RESTE PAS SEUL AVEC ELLE.

Ma propre règle. La seule à laquelle je m’étais promis de toujours obéir, et voilà que je l’avais enfreinte. Dès le premier jour.

Les bras croisés, je regardais défiler les chiffres sur la paroi de l’ascenseur.

Personne d’autre ne la connaissait.

Pas comme je la connaissais, du moins. Je savais à quel point elle était douée.

Erika Fane jouait à la perfection ses différents rôles. Fille obéissante et altruiste pour sa mère, petite amie charmante et agréable pour mon frère, élève brillante et reine de beauté de notre petite communauté. Tout le monde l’adorait.

Elle pensait qu’elle n’était rien pour moi, insignifiante et invisible. Elle voulait à tout prix que j’ouvre les yeux, que je la voie enfin ; elle ne se rendait pas compte que c’était déjà le cas. Je n’ignorais rien de la garce sournoise dissimulée sous son parfait vernis, et j’étais incapable d’oublier.

Putain, mais pourquoi l’avais-je raccompagnée à son appartement ? Pourquoi m’être senti obligé de m’assurer qu’elle était en sécurité ? Chaque seconde que je passais avec elle me faisait fléchir, oublier.

Elle avait fait irruption dans le hall, effrayée, rouge comme une tomate, fragile et minuscule, et mon instinct protecteur s’était aussitôt réveillé.

Oh oui, elle jouait bien la comédie !

Ne reste pas seul avec elle. Jamais.

Les portes de l’ascenseur se sont ouvertes, j’ai pénétré dans mon hall d’entrée et je me suis figé… Alex, la fille que j’avais fait monter et presque oubliée, était assise au milieu du salon, à califourchon sur une chaise en bois.

Complètement nue.

Je me suis retenu de sourire. La plupart des femmes attendaient qu’on leur dise ce qu’on voulait d’elles.

Je me suis approché, sans la quitter des yeux. Elle affichait un petit sourire en coin, les avant-bras posés sur le dossier, les jambes largement écartées et les deux pieds, chaussés d’escarpins, plantés sur le sol de chaque côté de la chaise.

Je me suis arrêté à quelques centimètres d’elle pour dévorer son corps des yeux : souple, ouvert et prêt pour moi. Ses longs cheveux soyeux caressaient doucement ses seins. Des seins parfaits, ronds et hauts. J’ai baissé le regard sur son ventre bronzé, glissé jusqu’à son sexe nu. Est-ce qu’elle était déjà mouillée ?

J’ai passé le dos de ma main sur sa joue. Elle s’est laissée aller contre mes doigts, en me regardant d’un air malicieux, puis elle a attaqué, attrapant mon pouce entre ses dents pour le mordiller.

Je l’ai observée avec intérêt. Qu’allait-elle faire ensuite ? Le sucer ? Le lécher ? Le mordre plus fort, peut-être ? J’aimais recevoir autant que je donnais. Qu’une femme montre le feu qui l’animait, au lieu de rester passive.

Mais elle s’est contentée de lâcher mon doigt, avant de me lancer un regard timide. Elle remettait la balle dans mon camp. C’était mon boulot d’attaquer, le sien d’être le bout de viande consentant, j’imagine. Bon sang, qu’est-ce que je me faisais chier !

Je lui ai relevé le menton.

— Reste là.

J’avais besoin d’un moment pour me mettre dans l’ambiance.

Je suis monté à l’étage et me suis dirigé droit vers la douche, placée entre ma chambre et la salle de bains. Elle était ouverte et parfaitement visible depuis le lit. Ce qui pouvait se révéler utile quand j’avais une fille ou deux à la maison et que je voulais les regarder jouer.

Je me suis déshabillé, j’ai jeté mes fringues sur le sol et je suis entré dans la cabine, pas très pressé de retourner en bas.

La douche effet pluie a rapidement répandu son agréable chaleur sur mes épaules et mon dos. J’aurais aimé pouvoir dire que c’étaient toutes les heures passées à la salle de sport, le coach privé ou les entraînements constants qui étaient à l’origine de la tension qui habitait mon corps et mon esprit. Mais je savais que ce n’était pas ça. A vingt-trois ans, j’étais au meilleur de ma forme, et j’avais vécu toute ma vie avec ces exigences sportives.

Ce n’était pas le basket le problème. C’était elle.

Après trois longues années, elle était là, ils étaient là, et j’étais incapable de penser à autre chose.

Est-ce qu’elle voudrait toujours de moi, quand tout serait fini ? Après tout ce temps passé à m’observer, à souhaiter probablement que je la touche, ne serait-ce pas ironique qu’elle me déteste quand je la prendrais enfin dans mes bras, quand je plaquerais mon corps contre le sien ?

Oui, je te mettrai dans mon lit, bébé, mais pas avant que tu veuilles de tout ton être me détester.

J’ai soupiré, tête baissée, yeux clos.

J’ai enroulé la main autour de mon sexe. Il palpitait, pulsait, grossissait, comme chaque fois que je pensais à elle.

J’ai passé le pouce sur mon gland.

Putain !

Il suffisait que je pense à elle.

Je m’étais presque trahi dans l’ascenseur. C’était drôle de la voir faire tout son possible pour ne pas montrer qu’elle perdait complètement la tête en ma présence. La façon dont sa respiration faisait bouger ses seins, dont ses tétons pointaient à travers son petit haut moulant… J’avais soudain envie d’en prendre un entre les dents et de lui apprendre à crier mon nom, jusqu’à le murmurer dans son sommeil.

Cette peau dorée, bronzée par son été passé à Thunder Bay, était un régal. Et ces longs cheveux blonds qui effleuraient son visage et son cou, avant de tomber dans son dos en cascade… Ils avaient l’air si doux que je n’ai pu résister à l’envie de toucher ses mèches brillantes.

J’avais parfaitement réussi à l’ignorer toute ma vie, d’abord parce qu’elle était trop jeune pour moi, puis parce qu’il fallait que je sois patient.

A présent, le timing était parfait, elle était là, moi aussi.

Seulement, je n’étais pas seul.

Et le meilleur dans tout ça ? Elle ne savait pas que nous savions. Elle ne savait pas qu’elle était notre proie.

J’ai arrêté l’eau et respiré profondément, la bite douloureuse, exigeant satisfaction. J’ai enroulé une serviette autour de ma taille et passé les doigts dans mes cheveux, avant de redescendre.

Alex était toujours sagement assise sur la chaise, son cul en forme de cœur bien plus attrayant, maintenant que je bandais ferme.

Néanmoins, je n’étais pas encore tout à fait prêt. Après m’être servi un verre, je me suis dirigé vers les fenêtres surplombant la ville. Les lumières illuminaient la nuit comme une mer d’étoiles flottant devant moi. C’était l’une des premières leçons que j’avais apprises, quand j’avais visité cet appartement, petit. Meridian City était plus exaltant vu de loin. Comme la plupart des choses, avais-je compris au fil du temps.

Plus vous vous approchiez de quelque chose de beau, plus cette chose s’enlaidissait. Le charme résidait dans le mystère.

En baissant les yeux, j’ai aperçu Rika à travers une fenêtre. Son appartement n’était pas directement sous le mien, ce qui m’offrait une vue excellente sur sa terrasse et l’intérieur de son salon. J’ai plissé les yeux en la voyant s’agiter. Qu’est-ce qu’elle fabriquait ?

Elle avait étendu une bâche au pied d’un mur, et son salon était jonché de pots de peinture.

Elle est montée sur un escabeau et s’est dressée sur la pointe des pieds pour atteindre l’endroit où le mur rejoignait le plafond.

On aurait dit qu’elle était en train de poser du ruban de masquage. Il était presque 2 heures du matin. Pourquoi se lançait-elle dans des travaux de peinture à une heure pareille ?

Son joli petit cul était moulé par son short, et la dentelle noire de son petit haut s’était soulevée, révélant la peau de son ventre.

Une chaleur s’est aussitôt propagée dans ma poitrine et mon entrejambe, mon cœur s’est mis à battre plus fort. Rika avait un corps canon, même si elle ne savait absolument pas comment s’en servir.

Des mains fraîches et douces m’ont caressé les épaules ; Alex m’avait rejoint, nue. Je n’avais pas descendu les stores, mais les lumières n’étaient pas allumées. Rika ne pouvait rien voir de mon appartement, si elle levait les yeux.

Alex a regardé par la fenêtre, puis elle s’est tournée vers moi et a glissé la main sous ma serviette.

— Mmm…, a-t-elle gémi en caressant mon érection. Tu l’aimes bien.

Je suis resté immobile, le regard posé sur Rika, tandis qu’une autre fille me touchait.

— Non.

Un jour, pourtant, j’avais cru que oui. Pendant quelques heures, nous avions partagé la même vision des choses, et j’avais eu la sensation de pouvoir lui faire confiance.

Une grave erreur, qui avait coûté la liberté à mes amis.

— Mais tu la désires, a-t-elle insisté, me caressant plus rapidement.

Je l’ai laissée s’occuper de moi, sans aucune envie de tendre la main pour la toucher. J’ai gardé les yeux rivés sur Rika ; elle est descendue de l’escabeau, puis s’est mise à quatre pattes pour poser de l’adhésif le long des moulures, le dos cambré, comme pour me narguer.

J’ai grogné, et les caresses d’Alex se sont accélérées.

— Oui, a-t-elle raillé. Elle est si douce, si innocente, n’est-ce pas ?

J’ai dégluti péniblement, la bouche sèche, et lancé un regard noir en direction de Rika.

— Elle n’est ni l’un ni l’autre, ai-je lâché dans un souffle, les dents serrées.

— Peut-être pas, en effet. Les timides se révèlent souvent les plus vilaines.

Alex s’est penchée, enfouissant ses lèvres dans mon cou, pour me chuchoter :

— Je parie que ton frère pourrait te dire à quel point elle est vilaine.

Bordel !

J’ai plaqué les mains contre la vitre, tandis que Rika se mettait à genoux et levait la tête vers le mur qu’elle s’apprêtait manifestement à peindre.

J’espérais que ce n’était pas vrai. Je ne voulais que deux choses en cet instant : que mon frère ne l’ait pas déniaisée comme il s’en vantait, et que Rika ait autant de cran que je l’espérais.

— Ouais, a soufflé Alex en m’embrassant dans le cou. Je parie qu’il sait exactement ce qu’elle aime.

C’était pile les mots qu’il fallait pour me faire redescendre sur terre.

Je me suis redressé brusquement et lui ai attrapé le menton d’une main ferme.

— Mon frère ne sait absolument rien d’elle ! ai-je craché en la fusillant du regard. Maintenant, rentre chez toi. Je ne suis pas d’humeur.

Je l’ai repoussée, et elle a reculé avec un petit cri de surprise, l’air perdu.

— Mais tu es…, a-t-elle protesté, montrant d’un geste ma queue qui tendait la serviette.

— Ce n’est pas pour toi, et tu le sais.

J’ai reporté mon attention sur l’autre appartement, resserré la serviette autour de ma taille et regardé Rika relever ses cheveux en une queue-de-cheval, puis se pencher pour prendre un pot de peinture.

Le « ding » de l’ascenseur a retenti derrière moi et j’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule pour voir Alex toujours plantée là, à poil.

— Tu ferais mieux de te dépêcher. J’ai des invités qui arrivent, et ils adoreraient te trouver comme ça.

Je lui ai lancé un regard appuyé pour lui indiquer que je parlais de sa nudité.

Elle a semblé hésiter, l’air contrarié. Impossible de savoir si elle était vraiment déçue ou simplement vexée.

De toute façon, je m’en foutais royalement. Et je l’avais déjà payée.

Elle a fini par se retourner et s’est précipitée sur ses vêtements, j’ai entendu le froissement du tissu tandis qu’elle se rhabillait.

Pendant ce temps, Rika versait de la peinture dans un bac puis y plongeait un rouleau, l’imbibant de rouge.

Ma couleur préférée.

Cette couleur m’évoquait le courage et l’assurance, mais aussi l’agressivité, la violence. Je ne savais pas trop pourquoi elle avait ma préférence, mais ça avait toujours été le cas.

La clochette de l’ascenseur a de nouveau tinté, et je me suis redressé.

Des voix graves ont résonné dans mon penthouse.

J’ai vu Alex mettre sa deuxième chaussure et attraper sa pochette avant de se précipiter vers l’ascenseur.

Mais, habillée ou non, elle ne passerait pas inaperçue.

Damon, Will et Kai ont émergé du couloir en riant aux éclats, vêtus de costumes noirs : eux aussi rentraient de soirée.

Alex avançait d’un pas rapide, mais Damon l’a attrapée avant qu’elle ait pu détaler et a enroulé un bras autour de sa taille.

— Holà, où tu vas comme ça ? a-t-il plaisanté, en resserrant son étreinte. Tu en as déjà fini avec Michael ?

Will a éclaté de rire.

Damon a fait reculer Alex pour la ramener au salon, lui pétrissant les fesses d’une main.

Je me suis penché par-dessus la chaise pour ramasser le pantalon de jogging que j’avais laissé là ce matin. J’ai pris le temps de l’enfiler et de jeter la serviette sur le sol, avant de me tourner vers eux.

— Laisse-la tranquille, Damon.

Ses yeux foncés, presque noirs, se sont posés sur moi avec cet air de défi qui ne semblait plus le quitter. Il a retroussé les lèvres en un sourire et plongé la main dans sa poche pour en tirer une liasse de billets.

— Je serai doux, a-t-il murmuré contre la joue d’Alex, en lui tendant le fric.

Elle a tourné la tête vers moi, sans doute en quête d’approbation. Etait-elle censée accepter cette opportunité, alors que son précédent client était encore dans la pièce ?

Ce qu’elle faisait m’était égal. Elle était disponible, et c’était son job, après tout. J’avais simplement eu besoin de quelqu’un à mon bras, ce soir, et Will m’avait certifié qu’elle était discrète et sans histoire.

Non, le problème ce n’était pas Alex. Juste, j’en avais ras le bol des provocations de Damon.

Comme je ne réagissais pas, elle s’est tournée vers lui et a pris l’argent.

Il n’a pas hésité. Après avoir brusquement baissé le haut de sa robe jusqu’à sa taille, il l’a soulevée et a fait passer ses jambes autour de sa taille.

— J’ai menti, a-t-il dit dans un grondement. Je ne suis jamais doux.

Il a écrasé sa bouche sur la sienne tout en la portant dans le couloir, avant de disparaître dans une chambre d’amis.

J’ai poussé un soupir agacé. Je n’en pouvais plus de cette lutte sans fin avec lui. Ça ne se passait pas comme ça, avant.

Nous nous étions tous disputés une fois ou l’autre, au cours de nos années d’amitié, bien sûr. Chacun avait son tempérament, ses vices et sa définition du bien et du mal. Mais ces différences nous rendaient plus forts à l’époque. Nous avions des faiblesses en tant qu’individus, mais en tant que Cavaliers nous étions invincibles. Nous apportions tous quelque chose de différent au groupe et, ce qui manquait à l’un d’entre nous, les autres le compensaient. Nous étions une unité, sur et en dehors du terrain.

A présent, je n’étais pas certain que ce soit encore vrai. Les choses avaient changé.

Kai s’est assis sur le canapé ; Will est allé prendre un sandwich et une bouteille d’eau dans le réfrigérateur.

Je me suis retourné pour attraper un ballon — celui que j’avais reçu l’année où nous avions gagné le championnat de l’Etat, au lycée —, et je l’ai lancé à Will.

Il a tressailli, lâché la bouteille d’eau, et m’a regardé d’un œil mauvais, la bouche pleine.

— Aïe ! C’est quoi ton problème ?

— Vous étiez au 2104 ? ai-je demandé, même si je connaissais déjà la réponse.

Ce n’était pas pour rien que nous avions manœuvré pour installer Rika au vingt et unième étage. Ça l’isolait des autres voisins. Et j’aurais dû me douter que mes amis ne laisseraient pas passer cette opportunité de s’amuser avec elle…

Ils ne vivaient pas dans l’immeuble, mais s’étaient de toute évidence procuré une clé de l’appartement mitoyen.

Will a détourné le regard, mais j’ai aperçu un sourire sur ses lèvres. Il a avalé sa bouchée avant de hausser les épaules.

— On a peut-être ramené des filles du club, a-t-il reconnu. Tu connais Damon. Ça a fait un peu de bruit.

J’ai lancé un coup d’œil à Kai. Il n’était évidemment pas de la partie, mais j’étais furieux qu’il ne les en ait pas empêchés. Ça avait toujours été son rôle !

— Erika Fane est peut-être jeune et inexpérimentée, mais elle n’est pas stupide, ai-je fait remarquer en les regardant tour à tour. Vous allez vous amuser avec elle, je vous le promets. Mais pas si vous la faites fuir avant qu’on ait obtenu ce qu’on veut !

Will s’est penché pour ramasser le ballon de basket. Avec son mètre quatre-vingts, il était plus petit que nous, mais tout aussi costaud.

— Ça fait des mois qu’on est sortis, Kai et moi, a-t-il lancé d’un ton accusateur en avançant vers moi, le ballon pressé contre son torse. J’ai accepté d’attendre pour que Damon puisse jouer son rôle, mais j’en ai ras le bol, maintenant, Michael.

Il commençait à perdre patience depuis quelque temps, et je le savais. Kai et lui avaient purgé des peines plus légères mais, pour être justes envers Damon, nous nous étions retenus de faire quoi que ce soit avant qu’il ne sorte à son tour.

— Comme ce coup, hier soir ? ai-je rétorqué. Aller chez elle avec les masques ?

Il a éclaté de rire, manifestement très content de lui.

— C’était en souvenir du bon vieux temps. Fiche-nous la paix avec ça !

J’ai secoué la tête.

— Nous avons été patients jusqu’à maintenant. Ne gâchons pas tout.

— Non, Michael. Nous avons été patients. Toi, tu as été à la fac.

Je me suis planté devant lui, le dominant de mes dix centimètres de plus, et je lui ai arraché le ballon des mains. J’ai gardé le regard braqué sur lui tandis que je lançais le ballon à Kai, qui l’a attrapé d’un geste fluide.

— Nous voulions qu’elle vienne à Meridian City, ai-je répondu, et elle est là. Sans amis, sans colocataire. Nous voulions qu’elle soit dans cet immeuble avec nous tous, et elle est là, ai-je ajouté en désignant la fenêtre derrière moi d’un signe de tête. Tout ce qui la sépare de nous, c’est une porte. Elle fait une cible facile, et elle ne le sait même pas.

Will a plissé ses yeux verts, attentif.

— Nous savons exactement tout ce que nous allons lui prendre, avant de la prendre elle-même, alors ne fais pas tout merder. Tout se déroule comme prévu, mais ce ne sera plus le cas si elle se sent en danger avant que le temps soit venu.

Il a baissé les yeux et détourné le regard. Je n’étais pas dupe, il était encore furax, mais avait manifestement décidé de lâcher l’affaire. Il a inspiré profondément, retiré sa veste noire, l’a jetée sur le canapé, et a quitté la pièce pour descendre l’escalier menant au terrain de basket privé de l’appartement.

Kai s’est levé du canapé et s’est approché de la fenêtre, les bras croisés, le regard rivé sur l’extérieur.

Je l’ai rejoint. Les mains plaquées contre les vitres, j’ai suivi son regard. Avec des gestes amples, Rika recouvrait son mur blanc de rouge sang.

— Elle est seule, ai-je dit à voix basse. Complètement seule, maintenant. Et, bientôt, elle n’aura plus que notre bonne volonté à se mettre sous la dent.

Kai l’étudiait sans un mot, les mâchoires contractées. Parfois, il pouvait être plus redoutable que Damon. Au moins Damon était-il un livre ouvert.

A l’opposé, il était toujours difficile de savoir ce que Kai pensait. Il parlait rarement de lui-même.

— Tu hésites encore ? ai-je demandé.

— Et toi ?

J’ai regardé par la fenêtre sans répondre. Que je le veuille ou non, que ça me plaise ou non, là n’était pas la question.

Trois ans plus tôt, la curieuse petite Erika Fane avait voulu jouer avec nous. Nous lui avions fait ce plaisir, et elle nous avait trahis. Aucune chance pour qu’on oublie ! Ce n’était qu’une fois qu’elle aurait payé que mes amis pourraient enfin se sentir en paix.

— Damon et Will agissent sans réfléchir, Michael, a repris Kai, sans la quitter des yeux. En trois ans, ça n’a pas changé. Ils agissent et réagissent avec leurs tripes. Mais, si, autrefois, ils pensaient que l’argent et le pouvoir pouvaient les sortir de n’importe quelle situation, ils savent désormais que ce n’est pas vrai.

Il a tourné la tête pour me regarder dans les yeux.

— Il n’y a pas de jeu, là-bas. Pas de vrais amis. L’hésitation n’est pas de mise. Seule l’action compte. C’est ce qu’ils ont appris.

Je me suis concentré de nouveau sur l’extérieur. Là-bas. C’était tout ce que Kai avait dit de la prison, depuis qu’il en était sorti.

Je ne lui avais pas non plus posé de questions. Peut-être parlerait-il quand il serait prêt, ou peut-être me sentais-je trop coupable pour oser aborder le sujet. C’était moi qui avais embarqué Erika avec nous ce soir-là, après tout. Je lui avais fait confiance. Tout était ma faute.

Ou alors, je ne tenais pas à savoir ce qu’ils avaient vécu pendant ces trois années. Ce qu’ils avaient perdu. L’attente qu’ils avaient endurée.

Les changements qu’ils avaient subis.

J’ai secoué la tête pour chasser cette désagréable impression.

— Ils ont toujours été comme ça, ai-je fait remarquer.

— Mais ils étaient contrôlables. On pouvait les calmer. Désormais, ils n’ont plus de limites et, la seule chose qu’ils comprennent vraiment, c’est qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Que voulait-il dire ? Qu’ils avaient leurs propres plans ?

J’ai laissé mon regard retomber sur Rika, et une douleur fulgurante m’a traversé la poitrine.

Que ferais-je, s’ils quittaient le navire ? S’ils suivaient leur propre plan d’action ? Leur propre vengeance ? Cette idée me déplaisait.

Pendant trois ans, j’avais été obligé de voir Erika chez moi, d’entendre parler d’elle et d’attendre mon heure, alors que tout ce que je voulais c’était être son cauchemar.

A présent, elle était là, et nous étions prêts.

— Nous ne pouvons pas arrêter, ai-je murmuré.

Nous pouvions contrôler Will et Damon. Comme nous l’avions toujours fait.

— Je ne veux pas arrêter, a rétorqué Kai, ses yeux noirs rivés sur elle. Elle mérite tout ce qui l’attend. Ce que je dis, c’est que rien ne se passe jamais comme prévu. Ne l’oublie pas.

J’ai pris le verre de bourbon que je m’étais servi en sortant de la douche, un peu plus tôt, et je l’ai avalé d’un trait. Le liquide m’a brûlé la langue et ma gorge s’est serrée.

Je n’oublierais pas, mais je n’allais pas m’en inquiéter. Il était enfin temps de s’amuser.

— Pourquoi elle fait de la peinture à 2 heures du matin ? a demandé Kai, comme s’il venait seulement de s’en rendre compte.

J’ai haussé les épaules ; je n’en avais aucune idée. Peut-être était-elle incapable de dormir, après le show de Damon et Will.

Kai a émis un petit sifflement en la matant, un léger sourire aux lèvres.

— Elle a bien grandi, hein ?

Sa voix était devenue douce, sans pour autant se départir de son ton menaçant.

— Belle peau, yeux et lèvres hypnotiques, corps menu…

Ouais.

Sa mère, une Afrikaner, avait accédé à la richesse et au pouvoir par le mariage, en se servant de son physique. Et pourtant elle était deux fois moins canon que sa fille. Rika avait peut-être hérité de ses cheveux blonds, de ses grands yeux bleus, de ses lèvres pleines et de son sourire hypnotique, mais tout le reste était du pur Rika.

Sa peau brillante baignée par le soleil, ses jambes fortes et toniques — résultat de longues heures d’escrime — et son air doux, séduisant, avec juste un soupçon d’espièglerie dans les yeux…

Comme un bébé vampire.

— Yo ! a beuglé Will d’en bas. Qu’est-ce que vous fabriquez, les mecs ? On joue ou quoi ?

Kai a souri et s’est dirigé vers le terrain.

J’ai hésité. Son avertissement résonnait toujours en moi.

Damon et Will étaient aux aguets, prêts à se jeter sur elle. Mais lui ? Jusqu’où irait-il ?

Nous avions établi des règles, un programme détaillant comment les choses devaient se passer. Nous n’allions pas lui faire de mal physiquement. Nous allions la détruire. Damon et Will essaieraient de transgresser ces règles, ça ne faisait aucun doute, mais qu’en était-il de Kai ? Interviendrait-il pour les retenir, comme il l’avait toujours fait ?

Ou les suivrait-il, cette fois ?

— Et toi ? ai-je alors demandé. La prison t’a changé ?

Il s’est retourné et m’a fixé avec un calme inquiétant.

— J’imagine que nous verrons.





5




Erika





Trois ans plus tôt


La voiture a pris