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La Sélection: Intégrale

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KIERA KASS





INTÉGRALE





traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Nasalik





roman





Collection dirigée par Glenn Tavennec





L’AUTEUR





Née en 1981 en Caroline du Sud, Kiera Cass est une jeune auteure comblée. Grande fan de littérature pour jeunes adultes, elle vit un réel conte de fées depuis que son éditrice chez HarperCollins est tombée amoureuse de sa trilogie dystopique, La Sélection.





KIERA KASS





Histoires Secrètes 0,4





traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Nasalik





roman





« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »





Titre original : THE SELECTION STORIES : THE QUEEN



© Kiera Cass, 2015



Traduction : © Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2015



EAN 978-2-221-13204-3



(édition originale : ISBN : 978-0-06-205993-2), HarperCollins Children’s Books,

a division of HarperCollins Publishers Ltd., New York



Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo

Intégrale réalisée par : Atelier des Galériens, 2016.

www.ebookdz.com





1.





Deux semaines de compétition et j’en suis à ma quatrième migraine. Difficile d’expliquer ça au prince. C’est déjà une catastrophe pour moi que toutes les autres filles ou presque soient des Deux. Et mes femmes de chambre se donnent beaucoup de mal pour rendre présentables mes mains couvertes d’ampoules. Pourtant je vais bien être obligée, un jour ou l’autre, de lui parler de ces crises terribles qui me tombent dessus sans m’avertir. Pour ça, il faudrait déjà qu’il me remarque.

La reine Abby est assise dans un coin du boudoir, on pourrait croire qu’elle fait;  tout pour éviter les Sélectionnées. À la façon dont elle se tient, très droite, j’ai l’impression que nous ne sommes pas les bienvenues. L’ambiance est glaciale.

Une des femmes de chambre s’active sur sa main avec une lime à ongles. Même en pleine manucure, la reine a l’air agacée. Je ne la comprends pas, mais j’essaie de ne pas la juger. Mon cœur serait très certainement changé en pierre si moi aussi, j’étais devenue veuve si jeune. Heureusement que Porter Schreave, le cousin de son défunt mari, l’a épousée et lui a permis de rester sur le trône. C’est une chance, en quelque sorte.

Je balaie la pièce du regard, observant les autres candidates. Gillian est une Quatre, comme moi, mais une Quatre qui n’a pas honte de sa caste. Ses parents sont tous les deux chefs cuisiniers et, à la façon dont elle décrit les petits plats qu’ils mitonnent, je sens qu’elle va suivre la même voie. Leigh et Madison étudient l’une et l’autre en vue de devenir vétérinaires et elles vont faire un tour aux écuries aussi souvent qu’on le leur permet. Je sais que Nora est actrice, elle est soutenue par des meutes d’admirateurs qui rêvent de la voir avec la couronne sur la tête. Uma, quant à elle, est gymnaste, et j’ai du mal à croire qu’on puisse être aussi gracieuse. Plusieurs des Deux qui participent à la Sélection n’ont pas encore choisi de métier. J’imagine que si quelqu’un payait mes factures à ma place, m’offrait le gîte et le couvert, je ne serais pas très pressée, moi non plus, de me lancer dans la vie active.

Lorsque je me masse la tempe, je sens que la peau de mes doigts est rêche. J’étudie mes mains abîmées par mon travail à la plantation.

Jamais il ne voudra de moi.

Les yeux fermés, je revis la première fois où je me suis retrouvée face au prince Clarkson. Je me souviens encore de la vigoureuse poignée de main que nous avons échangée. Par chance mes femmes de chambre m’avaient trouvé des gants en dentelle, sinon, vu mes cals et mes ampoules, j’aurais pu être renvoyée chez moi sans aucune autre forme de procès. Il s’est montré posé, poli, intelligent. Princier jusqu’au bout des ongles.

Je me suis rendu compte, au cours des deux semaines qui viennent de s’écouler, qu’il ne sourit pas beaucoup. On dirait qu’il a peur de se faire réprimander s’il prend la liberté de s’amuser. De temps à autre, pourtant, son regard s’illumine. Ses cheveux blond cendré, ses yeux d’un bleu pur, son attitude conquérante… à mon sens, il est la perfection incarnée.

À l’inverse de moi. Mais il y a un moyen, forcément, pour que le prince Clarkson me remarque.



Mon Adele chérie,

Je tiens le stylo en suspens au-dessus de la feuille quelques instants. J’attends l’inspiration et j’espère qu’elle va venir très vite.

Je me plais bien au palais. C’est très joli ici. C’est très grand, en fait, et plus que joli, mais je ne connais pas les mots qu’il faut pour décrire cet endroit. Il fait chaud à Angeles, sauf que c’est une chaleur différente de chez nous, et je ne sais pas non plus comment la décrire. Ce serait formidable, non, que tu puisses venir tout voir, tout sentir par toi-même ? Car oui, il y a des tas d’odeurs étranges.

Pour ce qui est de la Sélection, je n’ai pas passé une seule seconde en compagnie du prince.

Ma migraine n’a pas l’air de vouloir se calmer. Je ferme les paupières et j’inspire lentement, pour me forcer à rester concentrée sur ma lettre.

Tu as dû voir à la télé que le prince Clarkson a exclu huit candidates de la compétition, uniquement des Quatre, des Cinq et la seule Six du lot. Il ne reste plus que deux Quatre et quelques Trois, c’est tout. Je me demande si on attend de lui qu’il choisisse une Deux. Ce serait le bon sens, j’imagine, mais ça me briserait le cœur.

Tu pourrais me rendre un service ? Tu veux bien demander à maman et papa si on n’a pas un cousin, ou quelqu’un d’autre dans la famille, qui appartient aux castes supérieures ? J’aurais dû leur poser la question avant mon départ. Ce genre d’information me serait bien utile.

Soudain, je sens monter un haut-le-cœur. J’ai souvent la nausée pendant mes migraines.

Il faut que je file. Je suis débordée. Je t’envoie des nouvelles très vite.

Plein de bises,

Amberly



Je commence à avoir la tête qui tourne. Je plie la lettre et je la glisse dans l’enveloppe sur laquelle est déjà inscrite l’adresse de ma famille. Je me masse à nouveau les tempes, avec l’espoir que cela soulagera la douleur – même si ça ne marche jamais.

— Tout va bien, Amberly ? me demande Danica.

— Mais oui. Un peu de fatigue, je crois. Je vais sortir prendre l’air. Me dégourdir les jambes. Au lieu de rester enfermée.

J’adresse un sourire à Danica et Madeline, puis je quitte le boudoir et je cherche la salle d’eau la plus proche. Tant pis si je fais couler mon maquillage en m’aspergeant le visage, du moment que ça m’aide à reprendre mes esprits. Mais la salle d’eau est loin, et j’ai toujours la tête qui tourne. Je m’effondre sur l’un de ces petits sofas douillets qui sont placés à intervalles réguliers dans les couloirs, j’appuie ma tête contre le mur et j’essaie de faire le vide.

Je n’y comprends rien. Ce n’est un secret pour personne que l’atmosphère et l’eau dans les régions sud du royaume d’Illeá sont polluées. Même les Deux qui habitent à Honduragua ont des problèmes de santé. Alors, maintenant que je respire un air sain, que je mange à ma faim, que je vis dans un endroit propre et bien tenu, comment expliquer que mes migraines continuent à me gâcher la vie ?

Si ça continue je vais rater toutes les occasions qui se présentent d’impressionner, en bien, le prince Clarkson. Et si je suis trop malade pour participer à la partie de croquet cet après-midi ? Je sens tous mes rêves me filer entre les doigts. Autant accepter ma défaite dès maintenant, me faire à cette idée le plus vite possible. Cela fera moins mal plus tard, le jour où je serai renvoyée chez moi.

— Que faites-vous là ?

Je sursaute. Le prince Clarkson est là, devant moi, dans le couloir.

— Rien du tout, Votre Altesse.

— Vous vous sentez mal ?

— Non, absolument pas.

J’essaie de me mettre debout, histoire de le rassurer. Mauvaise idée. Mes jambes me lâchent et je m’écroule par terre.

— Mademoiselle ? lance-t-il, et il s’approche de moi.

— Pardonnez-moi. C’est si humiliant.

C’est alors que le prince me cueille dans ses bras.

— Fermez les yeux si vous êtes prise d’un malaise. Je vous conduis à l’infirmerie.

Une anecdote comique que je vais pouvoir raconter à mes enfants et à mes petits-enfants : un jour le roi m’a transbahutée dans tout le palais comme si je ne pesais pas plus qu’une plume. Je me sens bien là, dans ses bras. Cela fait des années que je rêve de ce moment.

Ouvrant les yeux, j’aperçois une infirmière qui pousse un cri alarmé à ma vue.

— Je crois qu’elle s’est évanouie, explique Clarkson. Elle n’a pas l’air blessée.

— Installez-la ici, je vous prie, Votre Altesse.

Clarkson m’allonge avec mille précautions sur l’un des lits qui meublent l’infirmerie. J’espère qu’il a compris, au regard que je lui lance, combien je lui suis reconnaissante.

Moi qui pensais qu’il allait partir sans attendre, je suis étonnée de le voir rester à mes côtés tandis que l’infirmière prend mon pouls.

— Avez-vous mangé aujourd’hui, ma petite ? bu assez d’eau ?

— Nous venons de prendre notre petit déjeuner, répond le prince à ma place.

— Vous sentez-vous malade ?

— Non. Enfin, si. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de quoi s’alarmer.

En dédramatisant la situation j’espérais encore pouvoir participer à la partie de croquet un peu plus tard. L’infirmière affiche une grimace, à la fois sévère et attendrie.

— Excusez-moi de vous contredire, mais vous n’êtes pas arrivée ici sur vos deux jambes.

Exaspérée, je lâche :

— Ça m’arrive tout le temps.

— Comment ça, tout le temps ?

Je n’avais pas l’intention de l’avouer. Je soupire, essayant de trouver une porte de sortie. Le prince va très vite découvrir que ma vie à Honduragua a abîmé définitivement mon organisme.

— J’ai souvent mal à la tête. Et, parfois, j’ai du mal à tenir debout. À la maison je dois me coucher des heures avant mon frère et mes sœurs, si je veux être capable de travailler toute la journée. Je n’arrive pas à me reposer comme il faut depuis que je suis arrivée ici.

— Je comprends. Autre chose, à part les maux de tête et la fatigue ?

— Non, madame.

Clarkson s’approche de moi. Pourvu qu’il n’entende pas le raffut que fait mon cœur.

— Cela fait longtemps que vous souffrez de ces problèmes ?

— Quelques années, peut-être plus. J’ai fini par m’y habituer.

— D’autres membres de votre famille ont les mêmes ? demande l’infirmière, soucieuse.

— Pas vraiment. Mais ma sœur saigne parfois du nez.

— Tout le monde est donc malade dans votre famille ? lance Clarkson, une pointe de dégoût dans la voix.

Je proteste :

— Non. C’est que je vis à Honduragua…

Il hausse un sourcil compréhensif.

— Ah.

Chacun connaît la situation. Dans le Sud, l’air, l’eau, tout est contaminé. Il y a quantités d’enfants difformes, de femmes stériles ; la mortalité infantile bat des records. Chaque fois que les renégats font une incursion dans le palais, ils laissent après leur passage des graffitis exigeant que le palais prenne des dispositions pour changer la donne. C’est un miracle que les autres membres de ma famille ne soient pas aussi malades que moi. Ou que je n’aie pas encore un pied dans la tombe.

Je prends une profonde inspiration. Qu’est-ce que je fabrique ici ? J’ai passé les semaines qui ont précédé la Sélection la tête dans les nuages. Je me disais que je vivais un véritable conte de fées. Mais ce n’est pas en me complaisant dans mes délires que je vais devenir digne d’un homme tel que Clarkson.

Je tourne la tête, parce que je ne veux pas qu’il me voie pleurer.

— Auriez-vous l’obligeance de me laisser seule, Votre Altesse ?

Quelques secondes s’écoulent, puis je l’entends qui s’éloigne. À l’instant où il quitte l’infirmerie, je fonds en larmes.

— Allons, ma petite, ça va s’arranger, me dit l’infirmière.

Je suis tellement triste que je la serre sur mon cœur, de toutes mes forces, comme si c’était ma mère ou ma sœur.

— Ce genre de compétition est une source de stress, le prince Clarkson en est parfaitement conscient. Je vais demander au médecin royal de vous prescrire un remède contre les maux de tête, et tout ira mieux.

— Je suis amoureuse du prince depuis que j’ai sept ans. Je lui souhaitais tous les ans bon anniversaire en chuchotant dans mon oreiller, pour que mes sœurs ne se moquent pas de moi. Quand j’ai appris à écrire, je me suis entraînée en écrivant nos deux prénoms ensemble… et la première fois qu’il m’adresse la parole, c’est pour me demander si je suis malade.

Je marque une pause avant de crier mon désespoir :

— Je suis une moins-que-rien à côté de lui.

L’infirmière n’essaie pas de me contredire. Elle me laisse pleurer et je salis sa tenue immaculée en la barbouillant de maquillage.

Je voudrais disparaître cent pieds sous terre. Clarkson va désormais me considérer comme la fille qui a tourné de l’œil et qui l’a chassé de l’infirmerie. Je suis prête à parier que je suis passée à côté de la chance de conquérir son cœur. À quoi pourrais-je lui servir à présent ?





2.





Il s’avère que le croquet ne réclame que six joueurs par partie, pas plus, ce qui me convient parfaitement. Je reste assise et je regarde, tâchant de comprendre les règles au cas où mon tour viendrait, même si j’ai le sentiment que tout le monde va mourir d’ennui avant la fin de l’après-midi.

— Bon sang, regardez-moi ces biceps, soupire Maureen.

Elle ne parle à personne en particulier, mais je jette quand même un coup d’œil. Clarkson a enlevé sa veste et roulé les manches de sa chemise. Il est tellement beau. À tomber par terre.

— Comment je pourrais m’arranger pour qu’il me prenne dans ses bras ? plaisante Keller. Le problème, c’est que ce n’est pas en jouant au croquet que je peux simuler une blessure.

Les filles éclatent de rire et Clarkson dirige son regard vers notre petit groupe, le soupçon d’un sourire étirant ses lèvres. Un soupçon, voilà, rien de plus. Maintenant que j’y pense, je ne l’ai jamais entendu rire. Peut-être un petit rire poli, une fois ou deux, mais jamais de franche explosion de joie.

Et pourtant, l’ébauche d’un sourire qui s’affiche sur son visage, cela suffit pour me paralyser. Oui, cela suffit amplement.

Les équipes traversent la pelouse et je sens, terriblement mal à l’aise, que le prince s’est rapproché de moi. À l’instant où l’une des joueuses exécute un coup plutôt réussi, il me jette un regard furtif, sans bouger la tête. Je lève les yeux dans sa direction et il braque à nouveau son attention sur la partie. Des filles lancent des hourras.

— Il y a des rafraîchissements sur une table là-bas, me dit Clarkson à voix basse, évitant mon regard. Je vous conseillerais d’aller boire un peu d’eau.

— Je me sens très bien.

— Bravo, Clementine ! s’exclame-t-il à l’adresse d’une fille qui vient de manier son maillet de façon magistrale, puis à mon intention : Que vous vous sentiez bien ou pas, peu importe. Ne pas boire, cela peut rendre un mal de tête plus douloureux encore. Vous désaltérer serait très bénéfique.

Il baisse la tête, son regard croise le mien et je perçois quelque chose au fond de ses pupilles. Pas de l’amour, pas même de l’affection, mais un sentiment qui va au-delà de la simple préoccupation.

Comme je suis incapable de lui résister, je me lève et je me dirige vers la table des rafraîchissements. J’entreprends de me servir un verre d’eau quand une bonne m’arrache la cruche des mains.

— Excusez-moi. J’ai oublié que vous devez me servir. Il faut encore que je m’y habitue.

Elle me sourit.

— Vous n’avez pas à vous excuser. Prenez donc un fruit. C’est un délice par un jour aussi chaud qu’aujourd’hui.

Je reste à côté de la table et je picore du raisin à l’aide d’une petite fourchette. Il va falloir que je raconte ça à Adele : ici, on se sert de couverts quand on mange des fruits.

Clarkson jette des coups d’œil dans ma direction, sûrement pour vérifier que je respecte ses conseils. Difficile de dire si c’est le raisin ou l’attention qu’il m’accorde qui me remonte le moral.

Je ne joue pas au croquet une seule fois de l’après-midi.

Et trois jours s’écoulent avant que Clarkson m’adresse à nouveau la parole.



L’ambiance au dîner est étouffante. Le roi nous a faussé compagnie sans la moindre explication et la reine va bientôt vider sa bouteille de vin. Certaines filles font la révérence et regagnent leur chambre ; elles n’ont pas envie de voir notre souveraine perdre toute sa dignité. Moi, je reste à ma table, rien ne pourra m’empêcher de dévorer mon gâteau au chocolat jusqu’à la dernière miette.

— Comment vous portez-vous aujourd’hui, Amberly ?

Je relève la tête, paniquée. Clarkson s’est approché de moi à pas de loup. Une chance que je n’aie pas la bouche pleine.

— Très bien. Et vous ?

— À merveille, merci.

Un bref silence, j’attends qu’il reprenne la parole. Ou peut-être que c’est moi qui suis censée faire la conversation ? Est-ce que le protocole dit quelque chose à ce sujet ?

— J’étais en train d’observer que vous avez les cheveux fort longs, remarque-t-il.

— Oh.

Je baisse les yeux avec un petit rire gêné. Mes cheveux m’arrivent presque à la taille. Même s’ils exigent beaucoup de soins, je peux les porter relevés de mille et une façons. À la plantation ou à l’usine, c’est bien pratique.

— Oui. Je peux me faire des nattes, ce qui m’arrange là où je vis.

— Vous ne les trouvez pas trop longs ?

— Eh bien… je ne me suis jamais posé la question, Votre Altesse. Qu’en pensez-vous ?

Je passe mes doigts dans mes cheveux. Ils sont propres, plus beaux que jamais grâce aux soins de mes femmes de chambre. Aurais-je l’air négligée sans même m’en rendre compte ?

— Ils ont une couleur très flatteuse, répond Clarkson. À mon avis, une coupe plus courte vous avantagerait.

Il hausse les épaules et tourne les talons avant d’ajouter :

— Ce n’est qu’une idée.

Je reste immobile un moment, plongée dans mes réflexions. Puis, abandonnant mon gâteau, je regagne ma chambre. Mes bonnes sont là, elles m’attendent, comme à leur habitude.

— Martha, tu crois que tu saurais me couper les cheveux ?

— Bien sûr, mademoiselle. Quelques centimètres, pas plus, pour les rafraîchir, répond-elle en se dirigeant vers la salle d’eau.

— Non. Je les veux courts.

— Courts comment ?

— Eh bien… sous les épaules, quand même, mais peut-être au-dessus des omoplates ?

— Ça fait plus de trente centimètres, mademoiselle !

— Je sais. Mais tu t’en sens capable ? Et tu saurais te débrouiller pour que ça fasse joli ?

Je manipule quelques mèches, essayant de les imaginer plus courtes.

— Bien sûr, mademoiselle. Mais pourquoi voulez-vous vous couper les cheveux ?

— Je crois que l’heure est venue de changer.

Dans la salle d’eau mes bonnes m’aident à enlever ma robe et posent une serviette sur mes épaules. Je ferme les yeux pendant que Martha s’active. Clarkson pense qu’une coupe plus courte m’irait mieux et, de son côté, Martha va s’assurer que mes cheveux restent assez longs pour que je puisse encore me faire une queue-de-cheval. Je ne perds rien au change.

Je n’ose même pas jeter un coup d’œil dans le miroir avant que tout soit fini. J’écoute la danse métallique des ciseaux. Je sens que les gestes de Martha deviennent plus précis, on dirait qu’elle apporte la touche finale. Au bout de quelques minutes, c’est terminé.

— Qu’est-ce que vous en pensez, mademoiselle ? demande Martha sur un ton hésitant.

J’ouvre les yeux. Au début je ne vois aucune différence. Mais je tourne la tête, à peine, et mes cheveux retombent sur mon épaule. Je me coiffe à la va-vite et j’ai soudain l’impression que mon visage est mis en valeur par un cadre acajou.

Le prince avait raison.

— C’est magnifique, Martha !

— Et ça vous donne l’air beaucoup plus mûr, ajoute Cindly.

— Mais oui, complètement !

— Attendez, mademoiselle, attendez ! s’écrie Emon.

Elle file vers la boîte à bijoux, qu’elle met sens dessus dessous. Elle cherche un ornement précis. Enfin elle revient avec, entre les mains, un collier serti de grosses pierres rouges qui scintillent. Je n’ai pas encore trouvé le courage de le porter.

Je relève mes cheveux pour qu’elle l’accroche autour de mon cou, mais elle a une autre idée. Délicatement, elle le pose sur mon front, à la façon d’un diadème. Le bijou est tellement somptueux qu’il rappelle beaucoup une couronne.

Mes femmes de chambre en ont le souffle coupé, ma respiration se bloque complètement dans ma gorge.

J’ai passé tellement d’années à m’imaginer mariée au prince Clarkson mais jamais, pas une fois, je ne l’ai considéré comme le garçon qui pourrait faire de moi une princesse. Et enfin, je me rends compte que c’est ce que je veux, devenir princesse, en plus de devenir sa femme. Je n’ai pas le bras long, je ne suis pas riche à millions, mais j’ai le sentiment que c’est là un rôle que je saurais jouer à la perfection. J’ai toujours pensé que Clarkson et moi serions bien assortis, mais peut-être que je pourrais aussi être utile à la monarchie.

J’étudie mon reflet et, dans le secret de ma conscience, je récite le nom que je souhaite pour moi. Son Altesse Amberly Schreave. Et, à cet instant, c’est ce que je désire le plus au monde. L’amour de Clarkson, et la couronne.





3.





Le lendemain matin je demande à Martha de me trouver un serre-tête décoré de joyaux et je laisse mes cheveux libres sur mes épaules. Ma fébrilité atteint son comble. Je me trouve très belle aujourd’hui et je suis impatiente de voir si Clarkson est du même avis.

J’aurais dû descendre un peu plus tôt, avant les autres, là je rentre dans la salle à manger perdue au milieu d’un petit groupe de Sélectionnées et je passe complètement à côté de la chance de capter l’œil du prince. Je jette des regards dans sa direction mais Clarkson est concentré sur son petit déjeuner, il découpe avec méthode ses gaufres et son jambon, consultant de temps à autre des documents étalés sur la table à côté de lui. Son père vide tasse de café sur tasse de café, plongé lui aussi dans un dossier. J’imagine que Clarkson et lui étudient les mêmes documents, qu’ils vont avoir une journée très chargée. La reine s’est fait porter pâle et si personne n’ose dire qu’elle a trop bu hier soir, tout le monde le pense.

Le petit déjeuner fini, Clarkson s’en va en même temps que le roi, pour vaquer à ses affaires.

Je soupire. Ce soir, peut-être.

L’ambiance est calme dans le boudoir. Nous avons épuisé tous les sujets de conversation et nous sommes désormais habituées à passer nos journées ensemble. Je reste en compagnie de Madeline et Bianca, comme tous les jours ou presque. Bianca est originaire d’une province voisine du Honduragua, nous avons fait connaissance dans l’avion. Madeline est logée dans une des chambres contiguës à la mienne et le tout premier jour sa bonne a frappé à ma porte pour demander aux miennes si elles avaient du fil. Une demi-heure plus tard Madeline est venue nous remercier, nous sommes amies depuis ce jour.

Des clans se sont formés dès le départ. C’est normal pour nous d’être séparés dans la vie quotidienne en fonction de notre caste – les Trois par ici, les Cinq là-bas –, alors il est naturel qu’on reproduise ce schéma dans le palais. Et même si la hiérarchie n’est pas toujours respectée, j’aurais préféré qu’on soit plus solidaires. Est-ce que nous ne sommes pas égales, du moins le temps que dure la compétition ? Est-ce que nous ne traversons pas la même épreuve ?

— Des nouvelles de chez vous, les filles ?

Bianca lève la tête.

— J’ai reçu une lettre de ma mère hier qui dit que Hendly s’est fiancée. Vous vous rendez compte ? Elle est partie il y a à peine une semaine, non ?

Madeline dresse l’oreille.

— Il est de quelle caste ? Elle progresse ?

— Oh oui ! répond Bianca, ravie. C’est un Deux ! Ça donne de l’espoir, pas vrai ? J’étais une Trois avant d’arriver ici, mais l’idée d’épouser un acteur au lieu d’un vieux médecin barbant, ça me plairait bien.

Madeline pouffe et acquiesce d’un hochement de tête. Je suis moins enthousiaste qu’elle.

— Est-ce qu’elle le connaissait ? Avant de participer à la Sélection, je veux dire ?

Bianca incline la tête, comme si j’avais posé la question la plus stupide au monde.

— Ça m’étonnerait. Elle était une Cinq, lui c’est un Deux.

— Attendez, je crois qu’elle m’a dit qu’elle venait d’une famille de musiciens. Peut-être qu’elle a joué pour lui une fois, suggère Madeline.

— Bien vu, répond Bianca. Dans ce cas, peut-être que ce n’était pas tout à fait un étranger.

Je marmonne :

— Tu parles !

— Jalouse ? me demande Bianca.

— Non. Si Hendly est heureuse, tant mieux. C’est un peu bizarre, malgré tout, d’épouser quelqu’un qu’on ne connaît pas.

Un silence, puis Madeline ajoute :

— C’est un peu ce qu’on fait, non ?

Je m’exclame :

— Non ! Le prince n’est pas un inconnu.

— Vraiment ? rétorque Madeline. Alors je veux bien que tu me dises tout ce que tu sais à son sujet, parce que moi, je ne sais rien de lui.

— En fait… moi non plus, avoue Bianca.

Je prends une grande inspiration, prête à me lancer dans un portrait complet de Clarkson… mais je n’ai pas grand-chose à dire.

— Je ne prétends pas qu’il n’a aucun secret pour moi, mais ce n’est pas comme si c’était le premier venu qu’on croisait dans la rue. On a grandi avec lui, on l’a entendu parler pendant le Bulletin, on a vu son visage des centaines de fois. On ne le connaît peut-être pas dans les moindres détails, mais je me fais une idée très nette de lui. Pas vous ?

Madeline sourit.

— Je crois que tu as raison. Ce n’est pas comme si on avait débarqué au palais sans même savoir comment il s’appelle.

— Tout à fait.

Une bonne s’est glissée près de moi, si furtivement que je sursaute quand elle chuchote à mon oreille :

— On vous attend à l’extérieur, mademoiselle.

Je la dévisage, déconcertée. Je n’ai rien fait de mal. J’adresse un haussement d’épaules à mes amies, je quitte mon fauteuil et je suis la domestique dans le couloir.

D’un geste, elle me montre le prince Clarkson. Il se tient là, un demi-sourire aux lèvres, une enveloppe à la main.

— J’allais déposer un paquet au service du courrier et le préposé avait ceci pour vous, annonce-t-il. Je me suis dit que vous n’auriez pas envie d’attendre.

Je m’approche de lui aussi vite que possible tout en essayant de rester élégante. Avec un sourire diabolique il lève le bras, mettant la lettre hors de ma portée.

Je me mets à rire, je sautille et j’essaie d’attraper ce qui m’appartient.

— C’est pas du jeu !

— Allez, un petit effort.

Mes talons m’empêchent de sauter aussi haut que je le voudrais et je suis plus petite que lui. Entre deux tentatives ratées, je sens un bras s’enrouler autour de ma taille.

Enfin, il me donne ma lettre. Comme je le soupçonnais, c’est Adele qui m’écrit. Une belle journée, décidément.

— Vous vous êtes coupé les cheveux, remarque Clarkson.

— Oui. Ça vous plaît ?

— Beaucoup.

Là-dessus, il tourne les talons et s’éloigne sans même un regard en arrière.

Je n’ai pas menti en disant que je me faisais une idée très nette de lui. Et pourtant, en le regardant évoluer dans sa vie au palais, je réalise qu’il ne se résume pas au personnage qu’il présente pendant le Bulletin. Je ne me sens pas intimidée pour autant.

Au contraire, c’est un mystère que je suis impatiente de percer.

J’ouvre l’enveloppe là, dans le couloir, et je m’approche d’une fenêtre pour lire à la lumière du jour.



Ma chère, très chère Amberly,

Tu me manques tellement que ça me fait mal. Presque aussi mal que les fois où je pense à tous ces beaux vêtements que tu portes, aux bons petits plats que tu savoures. Je n’arrive même pas à imaginer les parfums que tu respires ! Ça me plairait tellement de les sentir, rien qu’une fois.

Maman est au bord des larmes chaque fois qu’elle te voit à la télé. Tu ressembles à une Unique ! Si je ne connaissais pas la caste de toutes les filles, jamais je n’aurais deviné qu’aucune ne fait partie de la famille royale. C’est drôle, non ? Avec un petit effort d’imagination, on pourrait croire que ces étiquettes n’existent pas. En même temps, elles n’existent pas pour toi d’une certaine façon. Les castes, tu les as toujours rejetées.

À ce propos, j’aurais aimé te dire qu’il y a bien un Deux perdu dans notre arbre généalogique, pour te faire plaisir, mais tu sais déjà que ce n’est pas le cas. J’ai posé la question, nous sommes des Quatre depuis le début, un point c’est tout. Les seules pièces rapportées ne sont pas les plus recommandables. Je préférerais ne pas avoir à te raconter ça, et j’espère que personne ne va tomber sur cette lettre avant toi, mais notre cousine Romina est enceinte. Apparemment elle s’est entichée de ce Six qui conduit le camion de livraison des Rake. Ils se marient ce week-end, ce qui est un grand soulagement pour tout le monde. Le futur papa (ah, pourquoi je ne retiens jamais son nom ?) refuse qu’un de ses enfants devienne un Huit, et il préfère épouser Romina alors que ça ne faisait pas du tout partie de ses plans, ce qui est très noble de sa part. C’est dommage que tu rates le mariage, mais on est heureux pour Romina.

Enfin bref, voilà la famille que tu te coltines aujourd’hui. Des gens qui travaillent la terre, et quelques hors-la-loi. Contente-toi d’être la jeune fille pleine de beauté et d’affection qu’on connaît tous, et le prince tombera amoureux de toi, c’est sûr.

On t’aime. Envoie-nous de tes nouvelles. Ta voix me manque. Quand tu es là, l’ambiance est plus sereine et c’est seulement après ton départ que je m’en suis rendu compte.

Au revoir, princesse Amberly. Ne nous oublie pas, nous autres, petites gens, quand tu côtoieras les grands de ce monde !





4.





Martha me brosse les cheveux. Ce n’est pas une besogne facile car même s’ils sont plus courts, ils restent très épais. J’espère en secret qu’elle va prendre son temps. C’est l’une des choses au palais qui me rappellent mon chez-moi. Si je ferme les yeux, j’arrive à me convaincre que c’est Adele qui tient la brosse.

Tandis que je revois en imagination la lumière grise qui baigne la maison, maman qui chantonne pendant que les camions de livraison mugissent sous nos fenêtres, on frappe à la porte. La réalité me rattrape malgré moi.

Cindly court jusqu’à la porte. À peine l’a-t-elle ouverte qu’elle esquisse une révérence.

— Votre Altesse.

Je me lève et je croise les bras sur ma poitrine, prise au dépourvu. Le tissu des chemises de nuit est aussi fin que du papier à cigarette.

— Martha, ma robe de chambre. Vite.

Martha, qui était pliée en deux, se redresse et file chercher ma robe de chambre tandis que je me tourne vers le prince Clarkson.

— Votre Altesse, comme c’est aimable de venir me rendre visite.

Et je le salue à mon tour d’une courbette, avant de me cacher comme je peux derrière mes bras.

— J’espérais, dit-il, que vous pourriez vous joindre à moi pour déguster quelques pâtisseries.

Un tête-à-tête ? Il est venu me proposer un tête-à-tête ?

Et moi qui suis en chemise de nuit, démaquillée, les cheveux en pagaille…

— Euh… dois-je… changer de tenue ?

Martha me donne ma robe de chambre, que j’enfile.

— Non, c’est très bien comme ça, répond Clarkson avant d’entrer comme s’il était chez lui.

Et il est chez lui, quand j’y pense. Emon et Cindly se précipitent hors de la chambre. D’un regard Martha me demande mes instructions, je lui fais signe que je n’ai plus besoin d’elle et, à son tour, elle s’en va. Nous voilà seuls, le prince et moi.

— Votre chambre vous convient-elle ? demande Clarkson. Ce n’est pas très grand.

J’éclate de rire.

— Oui, elle doit vous paraître petite, à vous qui avez grandi dans un palais. À moi, ça me plaît.

— La vue n’a rien d’exceptionnel.

— Mais j’aime le bruit de la fontaine. Et quand quelqu’un se présente à la porte, j’entends le gravier crisser. Là d’où je viens, il y a beaucoup de bruit.

— Quel genre de bruit ?

— De la musique à plein volume. Je pensais que ça se passait comme ça dans toutes les villes avant mon arrivée ici. Et puis il y a les camions ou les motos. Oh, et les chiens. Des chiens qui aboient.

— Charmant, ironise Clarkson. Êtes-vous prête ?

Je cherche discrètement mes pantoufles, je les repère près du lit et je vais les mettre.

— Oui.

Clarkson se dirige à grandes enjambées vers la porte, puis il me regarde et m’offre son bras. Je réprime un sourire.

Il n’a pas l’air d’apprécier le contact physique. J’ai remarqué qu’il marche presque toujours les mains dans le dos, et au pas de course. Même à cet instant, alors que nous remontons le couloir, on dirait qu’il a le diable aux trousses.

— Où allons-nous ?

— Il y a un salon particulièrement agréable au deuxième étage. Avec une vue imprenable sur les jardins.

— Vous aimez les jardins ?

— J’aime regarder les jardins.

Je prends sa réponse comme une plaisanterie, mais il semble très sérieux.

Nous arrivons devant une porte fermée qui laisse passer un courant d’air frais. La pièce est éclairée à la bougie. Je suis si heureuse que j’ai l’impression que mon cœur va exploser. Je plaque une main sur ma poitrine pour m’assurer que tout est bien en un seul morceau.

Trois grandes fenêtres sont ouvertes et les voilages dansent dans la brise du soir. Devant la fenêtre centrale nous attendent une petite table, décorée d’un ravissant bouquet, et ses deux chaises assorties. À côté, un chariot sur lequel sont présentés au moins huit types de pâtisseries.

— Honneur aux dames, déclare Clarkson en me montrant le chariot.

J’avance, le visage fendu d’un large sourire. Nous sommes seuls. Il a préparé cela pour moi. Mes rêves de petite fille sont devenus réalité.

J’essaie de me concentrer sur ce que j’ai sous le nez. Je repère des chocolats, tous de formes différentes, et je ne peux pas deviner quel goût ils ont. Des tartes miniatures coiffées de chantilly qui sentent bon le citron occupent le dernier rang et, pile devant moi, je remarque des choux dodus et appétissants.

— Je ne sais pas quoi choisir.

— Alors ne choisissez pas, réplique Clarkson.

Il s’empare d’une assiette, la garnit d’un exemplaire de chaque pâtisserie, pose l’assiette sur la table et m’invite à m’asseoir, la galanterie incarnée. Je prends place et j’attends qu’il se serve.

Lorsque je vois ce qu’il a choisi, j’éclate de rire. Il y a cinq tartelettes aux fraises, si ce n’est plus, empilées sur son assiette.

— Vous pensez que ça suffit ?

Il fait mine de se vexer.

— Je raffole de la tarte aux fraises… Donc, vous êtes une Quatre. Que faites-vous dans la vie ?

— Je travaille la terre, dis-je en inspectant un chocolat.

— Vous gérez une exploitation agricole, plutôt.

— Plus ou moins.

Clarkson repose sa fourchette et me dévisage. Je me lance dans une explication :

— Mon grand-père possédait une plantation de café. Il l’a léguée à mon oncle, parce que c’est l’aîné de ses enfants, alors mes parents, mes frère et sœurs et moi, on travaille sur la plantation.

— Et donc… vous faites quoi exactement ?

Je repose le chocolat sur l’assiette et je croise mes mains sur mes genoux.

— La plupart du temps je cueille les cerises de café. Et j’aide à leur torréfaction dans notre usine.

Clarkson reste muet.

— Elle était perdue dans les montagnes – la plantation, je veux dire – mais il y a beaucoup de routes qui ont été construites depuis. Cela rend le transport plus facile, c’est vrai, en retour ça aggrave la pollution. Ma famille et moi, on vit dans…

— Ça suffit.

Je baisse les yeux. Si mon travail est un travail manuel, ce n’est pas de ma faute. Et ce n’est pas une honte non plus.

— Vous êtes une Quatre, mais vous faites le travail d’une Sept ? demande-t-il d’une voix douce.

Je fais oui de la tête.

— En avez-vous parlé à quelqu’un d’autre ?

Je repasse dans mon esprit mes conversations avec les autres Sélectionnées. J’ai tendance à les laisser parler d’elles-mêmes. J’ai raconté des anecdotes qui mettaient en scène mon frère et mes sœurs, on a discuté de nos émissions télé préférées, mais je crois que je n’ai jamais fait allusion à mon travail, pas une seule fois.

— Non, je ne pense pas.

Clarkson lève les yeux au plafond, puis il pose son regard sur moi.

— Vous ne devez jamais dire à personne comment vous gagnez votre vie. À aucun prix. Si on vous pose des questions, dites que votre famille possède une plantation de café, que vous participez à la gestion. Restez vague et pour rien au monde ne dites que vous êtes ouvrière agricole. Suis-je clair ?

— Très clair, Votre Altesse.

Il me dévisage longuement, comme pour vérifier que rien ne m’a échappé. Mais il m’a donné un ordre, et cela me suffit. Jamais je n’oserais désobéir à un ordre venant du prince.

Il retourne à son assiette, enfonçant sa fourchette dans ses mini-tartes avec une agressivité soudaine. Je suis trop nerveuse pour toucher à mes pâtisseries.

— Vous ai-je froissé, Votre Altesse ?

— Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

— Vous avez l’air… troublé.

— Les filles sont tellement stupides, marmonne-t-il. Non, vous ne m’avez pas froissé. Je vous trouve sympathique. Pour quelle raison croyez-vous que je vous ai amenée ici ?

— Pour me comparer aux Deux et aux Trois et décider une bonne fois pour toutes de me renvoyer chez moi.

Je n’avais pas l’intention de lui faire cette réponse-là. J’ai l’impression que mes plus grandes inquiétudes sont en train de chercher à s’échapper de mon crâne et que l’une d’elles a fini par trouver une issue.

— Amberly, je ne vous renvoie pas chez vous. Pas aujourd’hui.

Je relève légèrement la tête pour l’observer à travers mes cils. Un petit sourire flotte sur ses lèvres, il me tend la main. Doucement, comme si notre bulle risquait d’éclater à l’instant où sa peau va entrer en contact avec ma peau rugueuse, je glisse ma main dans la sienne.

Mes yeux se voilent, je chasse les larmes d’un clignement de paupières.

— Je me trouve dans une position très particulière, explique Clarkson. J’essaie d’établir les avantages et les inconvénients de chacune des options qui se présentent à moi.

— J’imagine que le fait d’assumer le travail d’une Sept, c’est un inconvénient ?

— Tout à fait. Alors, cela m’arrangerait bien que cela reste entre nous. D’autres secrets que vous souhaitez me confier ?

Il retire lentement sa main et empoigne sa fourchette. Je l’imite.

— Eh bien, vous savez déjà que je suis parfois malade.

— Oui. Quelle est l’origine de ces problèmes ?

— Je n’en sais trop rien. J’ai toujours eu mal à la tête, et de temps en temps je me sens fatiguée. Les conditions de vie à Honduragua sont loin d’être idéales.

— Demain, après le petit déjeuner, au lieu de vous rendre dans le boudoir, retournez à l’infirmerie. Je veux que le Dr Mission vous examine. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, il vous aidera, j’en suis convaincu.

— Bien entendu.

Enfin, j’arrive à avaler une bouchée de mon chou et c’est si bon que je pousse un soupir. Divin. Les pâtisseries, c’est un luxe à la maison.

— Combien avez-vous de frères et sœurs ?

— Un frère et deux sœurs. Je suis la cadette.

— Vous avez une famille… nombreuse, répond Clarkson avec une grimace.

— Ça m’est déjà arrivé de dormir dans le même lit que ma sœur Adele ! C’est mon aînée de deux ans. C’est très étrange de ne plus l’avoir à côté de moi, du coup je me fais un petit tas de coussins pour la remplacer.

— Vous avez tout le lit pour vous à présent.

— Oui, mais je n’ai pas l’habitude. Tout est différent ici. Ce qu’on mange sort de l’ordinaire. Les vêtements qu’on porte. Même les odeurs dans le palais sont nouvelles pour moi, sans que j’arrive à décrire en quoi.

Clarkson repose sa fourchette.

— Vous êtes en train de me dire qu’une odeur nauséabonde flotte dans le palais ?

Une fraction de seconde j’ai peur de l’avoir insulté, mais il y a une étincelle de malice au fond de ses yeux.

— Pas du tout ! C’est différent, voilà tout. L’odeur des vieux livres et de l’herbe et du détergent qu’utilisent les femmes de chambre, tout ça mêlé. J’aurais aimé mettre cette odeur en bouteille pour la garder éternellement avec moi.

— De tous les souvenirs dont j’ai entendu parler, c’est le plus étrange.

— Cela vous plairait, un souvenir de Honduragua ? On a de la boue d’excellente qualité.

Il tente de réprimer un sourire.

— Très généreux de votre part. Vous me trouvez grossier de vous poser toutes ces questions ? Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez savoir à mon sujet ?

J’écarquille les yeux.

— Tout ! Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ? Quels pays avez-vous visités ? Est-ce que vous avez participé à la création de certaines lois ? Quelle est votre couleur préférée ?

Il secoue la tête et m’offre un autre de ces demi-sourires qui me bouleversent.

— Le bleu, le bleu marine. Et vous pouvez citer n’importe quel pays sur cette planète, j’y suis allé. Mon père exige que j’aie une éducation très complète. Illeá est une grande nation, mais une nation jeune, tout bien considéré. La prochaine étape, c’est de garantir notre position à l’échelle mondiale en nouant des alliances avec des pays plus installés. Parfois je me dis que mon père aurait voulu que je sois une fille, il aurait pu me marier pour renforcer l’une de ces alliances.

— Il est trop tard pour que vos parents essaient de vous donner une sœur, j’imagine ?

— Trop tard depuis longtemps, j’en ai peur.

Il y a un sous-entendu dans cette réponse mais je ne veux pas paraître indiscrète en lui posant d’autres questions.

— Ce que je préfère dans mon travail, c’est la discipline que cela m’impose. On me soumet un problème, je trouve une solution. Je n’aime pas que les choses restent en suspens, inachevées, même si cela arrive rarement. Je suis prince et, un jour, je serai roi. Ma parole fait loi.

Son regard pétille. C’est la première fois que je le vois aussi passionné par un sujet. Et je le comprends. Bien que le pouvoir ne m’attire pas, je suis consciente de la fascination qu’il peut exercer.

Il continue à me fixer et je sens la chaleur couler dans mes veines. Je ne sais pas si c’est dû au fait que nous sommes seuls, ou qu’il semble si sûr de lui, mais je suis très mal à l’aise. J’ai l’impression que tous les nerfs de mon corps sont attachés aux siens tandis que nous restons assis, immobiles. Il y a de l’électricité dans l’air. Clarkson trace des cercles sur la table de son index, refusant de détourner le regard. Ma respiration s’accélère, la sienne aussi.

J’observe ses mains. Elles paraissent déterminées, curieuses, sensuelles, nerveuses… je récite ces adjectifs dans ma tête tout en le regardant dessiner ses petits sentiers sur la table. Mon rêve, ce serait qu’il m’embrasse, mais un baiser s’accompagne souvent d’autre chose. Il va certainement prendre mes mains dans les siennes, enrouler son bras autour de ma taille, caresser mon menton. Je pense à mes doigts, à leur peau rendue rugueuse par toutes ces années de travail, et j’ai peur de ce qu’il va penser de moi si je le touche à nouveau.

Il s’éclaircit la voix et détourne le regard, brisant la magie du moment.

— Je ferais mieux de vous raccompagner à votre chambre. Il est tard.

Il se lève et je le suis dans le couloir. Je ne sais pas trop quoi penser de notre tête-à-tête. On aurait plutôt cru à un entretien d’embauche, pour être honnête. À cette pensée je lâche un petit rire et il se tourne vers moi.

— Qu’y a-t-il de si drôle ?

J’hésite un instant.

— Eh bien… vous avez dit que vous me trouvez sympathique… mais vous ne savez rien de moi. C’est comme ça que vous vous comportez d’ordinaire avec les filles que vous appréciez ? Vous leur faites subir un interrogatoire ?

— Vous avez oublié. Jusqu’à très récemment, je n’avais jamais…

Clarkson est interrompu par le bruit d’une porte ouverte à la volée. Je reconnais immédiatement la reine. Je m’apprête à faire une révérence, mais Clarkson me pousse dans un couloir secondaire. La voix du roi retentit sur le palier :

— Ne t’en va pas comme ça ! hurle-t-il.

— Je refuse de discuter avec toi quand tu es dans cet état, répond la reine, la langue pâteuse.

Clarkson me serre contre lui, comme s’il faisait un bouclier de ses bras.

— Tes dépenses ce mois-ci sont proprement scandaleuses ! rugit le roi. Tu ne peux pas continuer à ce rythme. C’est ce genre de comportement qui va faire tomber le pays entre les mains des renégats !

— Oh non, mon cher époux. C’est toi qui vas tomber entre les mains des renégats. Et tu peux me croire – personne ne pleurera ton absence à ce moment-là.

— Reviens, vieille sorcière !

— Porter, lâche-moi !

— Si tu crois que tu peux me chasser du trône avec quelques robes hors de prix, tu te trompes.

Soudain, un bruit : l’un des deux a frappé l’autre. Clarkson se détache de moi. Il pose une main sur la poignée d’une porte et la tourne, mais la porte est fermée à clef. La suivante s’ouvre sans problème. Il m’attrape par le bras, me pousse à l’intérieur d’un bureau et referme la porte derrière nous.

Il commence à faire les cent pas en tirant sur ses cheveux, comme s’il voulait les arracher. Il se dirige vers un sofa, saisit un coussin et le met en pièces.

Il casse un guéridon.

Envoie se fracasser plusieurs vases contre la cheminée.

Déchire les rideaux.

Pendant qu’il se déchaîne sur le mobilier je reste collée contre le mur, près de la porte, en tâchant de me rendre invisible. Peut-être que je devrais courir chercher de l’aide. Mais je ne peux pas le laisser seul, pas dans cet état.

Lorsqu’il a évacué la plus grosse partie de sa rage, Clarkson se souvient de ma présence. Il traverse la pièce comme une flèche et vient se planter devant moi.

— Si vous vous permettez de raconter autour de vous ce qui vient de se passer, vous allez le regretter…

— Clarkson…

— Vous gardez ça pour vous, compris ? poursuit-il, des larmes de fureur dans les yeux.

Je lève une main pour la poser sur son visage, il tressaille. Je fige un instant mon geste puis j’essaie à nouveau, plus lentement cette fois-ci. Il a les joues chaudes, recouvertes d’une pellicule de sueur, et il essaie de reprendre son souffle.

— Je n’ai rien vu, rien entendu. Et asseyez-vous. Rien qu’un instant, j’insiste.

Il accepte mon aide. Je le conduis vers une chaise et je m’assieds par terre, à ses pieds.

— Mettez votre tête entre vos genoux et respirez.

Il me lance un regard interrogateur avant d’obéir. Je pose une main sur sa nuque et je lui caresse les cheveux.

— Je les hais, murmure-t-il. Je les hais.

— Chut. Essayez de vous calmer.

— Je suis sérieux. Je les déteste. Quand je serai roi, je les condamnerai à l’exil.

— Pas les deux au même endroit, j’espère.

Il prend une profonde inspiration et il éclate de rire. Un rire franc, sincère, que rien ne peut endiguer. Ainsi donc il en est capable. C’est enterré au plus profond de lui, voilà tout, dissimulé derrière ses autres émotions, ses autres pensées, ses autres préoccupations. Je le comprends mieux à présent et je chérirai chacun de ses sourires à l’avenir. Cela lui demande tant d’efforts.

— C’est un miracle qu’ils n’aient pas réduit le palais en cendres, soupire-t-il.

— C’est comme ça depuis longtemps ?

— Eh bien, ils se disputaient moins quand j’étais petit. À présent ils ne se supportent plus. Je n’ai jamais compris ce qui s’est passé. Ils sont tous les deux fidèles. Ou alors, s’ils ont des liaisons chacun de leur côté, ils le cachent bien. Ils ne manquent de rien et ma grand-mère m’a dit qu’ils étaient très amoureux autrefois. C’est à n’y rien comprendre.

— C’est compliqué d’être dans leur situation. Dans votre situation. Peut-être que ça a fini par les user.

— Alors c’est ça qui m’attend ? Je vais finir par devenir comme mon père, ma femme va devenir comme ma mère, et notre couple va imploser ?

Je pose une main sur sa joue. Cette fois-ci, il ne tressaille pas. Au contraire, il s’abandonne à mon contact. Cela semble l’apaiser.

— Non. Rien ne vous oblige à finir comme eux. Vous aimez l’ordre ? Alors planifiez, préparez. Imaginez le roi, l’époux, le père que vous voulez être, et débrouillez-vous pour atteindre vos objectifs.

Il pose sur moi un regard où je lis presque de la pitié.

— Votre naïveté est vraiment désarmante.





5.





C’est la première fois qu’un médecin m’examine. Si je deviens princesse, j’imagine que les bilans de santé vont devenir un passage obligé et cela me terrifie.

Le Dr Mission est doux et patient, mais cela me gêne qu’un étranger me voie toute nue. Il me fait une prise de sang, me fait passer des radios et me palpe de partout, à la recherche d’un signe qui le mettrait sur une piste, n’importe laquelle.

Je sors de l’infirmerie épuisée. J’ai très mal dormi cette nuit, bien entendu, et ça n’aide pas. Le prince Clarkson m’a laissée hier soir devant ma porte en me faisant un baisemain. Partagée entre euphorie et inquiétude, j’ai eu beaucoup de mal à trouver le sommeil.

J’entre dans le boudoir, un peu nerveuse à l’idée de me retrouver face à la reine Abby. J’ai peur qu’elle ait une marque au visage. Il est aussi tout à fait possible que ce soit elle qui ait frappé le roi, c’est vrai. Mais je crois que je n’ai pas envie de savoir.

Et les autres non plus n’ont pas besoin de savoir.

Elle n’est pas là. Je vais rejoindre Madeline et Bianca.

— Bonjour, Amberly. Tu étais où ce matin ?

— Encore malade ?

— Oui, mais ça va beaucoup mieux.

Je ne sais pas si l’examen médical est censé être un secret, néanmoins je me dis qu’un peu de discrétion ne fera pas de mal.

Madeline se penche vers moi et me chuchote à l’oreille :

— Tant mieux, parce que tu as tout raté ! La rumeur court que Tia aurait passé la nuit avec Clarkson.

— Quoi ?

— Regarde-la, s’énerve Bianca. Regarde son petit air hautain.

Tia papote avec Pesha et Marcy près de la fenêtre.

— Mais ça va contre le règlement. Contre la loi.

— Quelle importance, murmure Bianca. Tu l’enverrais balader, toi, Clarkson ?

Je repense aux regards qu’il m’a lancés hier soir, à la façon dont ses doigts glissaient sur la table. Bianca a raison : je n’aurais pas repoussé Clarkson.

— Mais c’est vrai, au moins ? Ou c’est juste une rumeur ?

Après tout, il a passé avec moi une partie de la soirée. Pas la nuit complète. Il a pu occuper de mille façons différentes les heures qui séparaient le moment où il m’a laissée devant ma porte et le petit déjeuner.

— Elle reste très évasive sur le sujet, explique Madeline.

— Eh bien, ça ne nous regarde pas.

Là-dessus, je saisis un jeu de cartes qui traîne sur la table et je commence à les battre. Bianca rejette la tête en arrière et pousse un soupir bruyant tandis que Madeline pose sa main sur la mienne.

— Bien sûr que ça nous regarde. Ça change les règles du jeu.

— Ce n’est pas un jeu. Pas pour moi.

Madeline s’apprête à me répondre lorsque la porte s’ouvre à la volée. La reine Abby se plante sur le seuil du boudoir. Elle a l’air furieuse. Aucune trace de coup sur son visage, ou alors elle est très forte en camouflage.

— Laquelle d’entre vous est Tia ? Alors ?

Tous les regards se tournent vers l’interpellée, aussi pâle qu’un linge. Elle lève lentement la main et la reine se dirige vers elle à grandes enjambées, une lueur meurtrière dans les yeux. Si la reine a quelque chose à reprocher à Tia, j’espère qu’elle ne va pas l’humilier en public. Malheureusement, c’est bien ce qu’elle a l’intention de faire.

— Tu as couché avec mon fils ? lâche-t-elle.

— Votre Majesté, c’est une rumeur, répond Tia d’une toute petite voix.

On entendrait une mouche voler.

— Que tu n’as pas pris la peine de démentir ! hurle la reine.

— Si on laisse une rumeur circuler, bredouille Tia, elle finit par mourir. Démentir avec véhémence implique toujours de la culpabilité.

— Alors tu démens cette rumeur, oui ou non ?

Prise au piège.

— Je n’ai rien fait avec votre fils, ma reine.

Qu’elle mente ou qu’elle dise la vérité, peu importe. Son sort était scellé avant même qu’elle réponde.

La reine l’attrape par les cheveux et la tire en direction de la porte.

— Tu quittes le palais, et sans attendre.

La jeune fille pousse un cri de douleur.

— Mais il n’y a que le prince Clarkson qui ait le droit de faire ça, Votre Majesté. C’est dans le règlement.

— Et le règlement interdit aussi de se comporter comme tu l’as fait, petite garce !

Tia trébuche et perd l’équilibre. La reine la retient, ses cheveux enroulés dans son poing, et la pousse dans le couloir.

— DEHORS ! ALLEZ !

Puis elle claque la porte violemment, se tourne vers nous et balaie la pièce du regard.

— Que ce soit très clair entre nous ; si l’une de vous, petites idiotes, croit qu’elle peut venir chez moi et me prendre ma couronne, elle va avoir une mauvaise surprise.

Elle circule entre les fauteuils et les canapés, à la fois terrifiante et majestueuse, et s’arrête devant un petit groupe qui s’est replié contre le mur.

— Et si vous croyez que vous pouvez embobiner mon fils, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Je ne le permettrai pas ! s’exclame-t-elle en enfonçant son index dans le visage de Piper.

Cette dernière attend que la reine s’éloigne pour faire une grimace de douleur.

— Je suis la reine. Et je suis aimée de mon peuple. Si vous voulez épouser mon fils et vivre sous mon toit, vous devez m’obéir en tous points. Vous serez dociles. Gracieuses. Et muettes.

La reine s’immobilise devant Bianca, Madeline et moi.

— À partir de maintenant, votre seule fonction est de bien présenter, de vous taire et de sourire.

Nos regards se croisent et, bêtement, j’interprète sa dernière phrase comme un ordre. Et je risque un sourire. Un sourire qui ne plaît pas à la reine et elle me gifle, de toutes ses forces. Je retombe sur la table avec un grognement et je reste aussi immobile qu’une pierre.

— Vous avez dix minutes pour quitter le boudoir. On vous portera vos repas dans votre chambre aujourd’hui. Et je ne veux pas entendre un seul mot sortir de votre bouche, lâche-t-elle à la cantonade.

J’entends la porte claquer.

— Elle est partie ?

— Oui. Ça va ? me demande Madeline.

— J’ai l’impression qu’elle m’a ouvert le visage en deux.

Je me redresse. La douleur se réverbère par vagues dans mon corps tout entier.

— Oh, mais c’est horrible ! s’écrie Bianca. On voit l’empreinte de sa main.

— Piper ? Où est Piper ?

— Ici.

Je me mets debout. Piper s’approche.

— Comment ça va, toi ?

— Ça fait un peu mal.

L’ongle de la reine a laissé sur son front une trace en forme de croissant de lune.

— Il y a une petite marque, mais avec du fond de teint on ne verra rien.

Nous tombons dans les bras l’une de l’autre.

— Qu’est-ce qui lui a pris ? s’étonne Nova, qui dit tout haut ce que nous pensons tout bas.

— Peut-être qu’elle veut simplement protéger sa famille, suggère Skye.

— On a bien vu qu’elle boit comme un trou, ricane Cordaye. Son haleine pue l’alcool.

— Elle est toujours si distinguée à la télé, fait remarquer Kelsa, déboussolée.

Je prends la parole :

— Écoutez, l’une d’entre nous va apprendre ce que c’est qu’être reine. Même de l’extérieur, la pression a l’air intolérable. Pour l’instant, je crois qu’on devrait toutes l’éviter, autant que possible. Et ne parlons pas de cet épisode à Clarkson. Je ne suis pas certaine que critiquer sa mère, même si elle a mal agi, serait une bonne idée pour nous.

— On doit continuer comme s’il ne s’était rien passé ? s’indigne Neema.

— Je ne peux pas te forcer la main. Mais moi, c’est ce que je vais faire.

Nous restons toutes silencieuses. J’avais espéré tisser des liens avec mes camarades en parlant avec elles de la musique que j’aime ou en échangeant des astuces de maquillage. J’étais loin de me douter que ce serait la peur qui nous rapprocherait comme des sœurs.





6.





Je décide de fermer les yeux sur le comportement de Clarkson. S’il s’est laissé séduire par Tia, je préfère ne pas le savoir. Et s’il n’a rien fait avec elle, ma curiosité empêcherait la confiance de grandir entre nous. Il y a de fortes chances que ce ne soit qu’une rumeur, peut-être forgée par Tia dans le but d’intimider ses rivales, et elle doit s’en mordre les doigts à l’heure qu’il est.

Il vaut mieux ignorer ce genre de choses.

Ce qu’il est difficile d’ignorer en revanche, c’est le contrecoup de la gifle que m’a assénée la reine. Des heures plus tard, ma joue brûle toujours.

— C’est l’heure de changer la glace, annonce Emon en me présentant une nouvelle poche emplie de glaçons.

— Merci.

Lorsque j’ai regagné ma chambre pour leur demander de me trouver de quoi calmer la douleur, mes bonnes m’ont demandé laquelle des Sélectionnées m’avait agressée, elles voulaient la dénoncer au prince sans attendre. Je leur ai dit et répété plusieurs fois que les autres filles n’avaient rien à voir là-dedans. Un domestique n’oserait pas lever la main sur une Sélectionnée. Elles pensaient que j’avais passé toute la matinée au boudoir, ce qui ne laissait qu’une seule option.

Elles ont compris. Sans que j’aie à l’expliquer.

— J’ai entendu dire, quand je suis descendue chercher de la glace, que la reine allait prendre quelques jours de congé la semaine prochaine.

Martha est assise par terre, au pied de mon lit. J’ai pris place devant la fenêtre, mon regard passe du mur du palais au ciel.

— C’est vrai ?

— Il semblerait que les nombreuses visites l’ont vidée de son énergie, répond-elle avec un sourire. Alors le roi lui a proposé de prendre quelques jours de repos.

Je lève les yeux au plafond. Il s’énerve parce qu’elle s’achète des robes trop chères, puis il l’envoie en vacances. Pourtant, je ne vais pas me plaindre. Une semaine sans elle, ça va être le paradis.

— Ça fait toujours mal ? me demande Martha.

Je réponds d’un hochement de tête.

— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. D’ici la fin de la journée, il n’y paraîtra plus.

J’ai envie de lui dire que ce n’est pas la douleur le problème. Mon inquiétude, c’est que je commence à me rendre compte que la vie de princesse ne sera pas de tout repos. Bien au contraire.

J’analyse les renseignements que j’ai glanés. Le roi et la reine s’aimaient à une époque, aujourd’hui ils se vouent une haine mortelle. La reine est une alcoolique rongée par le pouvoir. Le roi est au bord de l’effondrement physique et nerveux. Et Clarkson…

Clarkson fait de son mieux pour paraître philosophe, calme, en pleine possession de ses moyens. Mais, derrière cette façade, il a un rire d’enfant. Et, quand il se brise, c’est un miracle s’il parvient à remettre les morceaux en place.

La souffrance ne m’est pas inconnue, à moi non plus. À la plantation je travaille tellement que je tombe de fatigue à la fin de la journée. Même si le statut de Quatre offre normalement une certaine stabilité, ma famille vit dans le dénuement.

Être princesse, ce serait une nouvelle épreuve à traverser. À condition que le prince me choisisse, bien entendu.

S’il me choisit, cela veut dire qu’il m’aime, non ? Et cela rendrait ce cauchemar supportable…

— À quoi pensez-vous, mademoiselle ?

— À l’avenir. Ce qui est ridicule, je le sais bien. Comme si on pouvait prédire l’avenir.

— Vous êtes très gentille, mademoiselle. Le prince aurait de la chance de vous avoir à ses côtés.

— Et j’aurais de la chance de l’avoir moi aussi.

C’est la vérité. Il représente tout ce que j’ai toujours désiré. Ce qui m’effraie, ce sont les fardeaux qu’il doit assumer.



Danica enfile une paire d’escarpins qui appartiennent à Bianca.

— Ils me vont parfaitement ! Bon, je les prends, et toi tu prends les bleus.

— Marché conclu.

Bianca et elle scellent leur accord d’une poignée de main, ravies.

Personne ne nous a donné l’ordre de ne pas nous aventurer dans le boudoir le restant de la semaine, mais toutes les filles choisissent de rester à l’étage réservé aux Sélectionnées. Nous nous retrouvons par petits groupes et nous passons de chambre en chambre pour bavarder et faire des essayages.

Sauf que tout est différent à présent. Sans la présence menaçante de la reine, les filles montrent leur vrai visage. Tout le monde a l’air d’avoir un poids en moins sur les épaules. Au lieu de nous soucier du protocole ou de jouer aux grandes dames, nous redevenons les filles que nous étions avant que nos noms soient tirés au sort, lorsque le temps était encore à l’insouciance.

Je me tourne vers Danica.

— Je crois qu’on fait à peu près la même taille. Je te parie que j’ai des robes qui seront assorties à ces escarpins.

— Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Tu as une des plus belles garde-robes. Cordaye aussi. Tu as vu les toilettes que lui préparent ses femmes de chambre ?

Je soupire. Les bonnes de Cordaye ont des doigts de fée : elles confectionnent des tenues époustouflantes. Les robes de Nova sont elles aussi un cran au-dessus des autres. Je me demande si la gagnante de la Sélection pourra choisir ses femmes de chambre. Martha, Cindly et Emon sont mes anges gardiens. Je ne peux pas m’imaginer vivre au palais sans elles à mes côtés.

— Tu sais ce que je trouve étrange ?

— Quoi ? me répond Madeline, qui explore la boîte à bijoux de Bianca.

— Un jour, ce sera différent. L’une de nous va se retrouver ici toute seule.

Danica vient s’asseoir près de moi à la coiffeuse.

— Je sais. Tu penses que ça explique pourquoi la reine est en colère ? Peut-être qu’elle est restée seule trop longtemps.

— Je crois que c’est par choix personnel, déclare Madeline. Elle aurait pu embaucher une dame de compagnie, ou inviter tous les gens qu’elle voulait. Elle pourrait faire venir tous ses cousins et cousines, elle n’aurait qu’à claquer des doigts.

— Pas si le roi y trouve à redire, rétorque Danica.

— C’est vrai, relance Madeline. Je n’arrive pas à saisir le roi. Il m’a l’air détaché de tout. Vous pensez que Clarkson sera comme lui ?

Je prends la parole :

— Non. Clarkson a une personnalité bien à lui.

Ma réponse est accueillie par un profond silence. Je lève la tête, Danica me dévisage avec un sourire malicieux.

— Quoi ?

— Tu es mordue, me dit-elle, presque désolée pour moi.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Tu es amoureuse de lui. Tu pourrais apprendre demain qu’il mange des chatons au petit déjeuner, tu serais encore folle de lui.

Je me tiens bien droite.

— Il pourrait m’épouser. Je n’ai pas le droit de l’aimer ?

Madeline glousse et Danica poursuit :

— Eh bien, si, mais c’est la façon dont tu te comportes, on dirait que tu l’aimes depuis la nuit des temps.

Je rougis jusqu’aux oreilles et j’essaie d’oublier la fois où j’ai volé de l’argent dans le porte-monnaie de maman pour acheter un timbre à l’effigie de Clarkson. Je l’ai collé sur un morceau de carton que j’utilise toujours comme marque-page.

— Je le respecte. C’est le prince.

— C’est plus que ça. Tu préférerais mourir à sa place si on lui tirait dessus.

Je n’ose pas la contredire.

— Tu le ferais ! Oh là là ! me taquinent mes camarades.

— Bon, je vais aller chercher quelques robes. Je reviens tout de suite.

Je me lève brusquement et je quitte la chambre de Bianca.

J’essaie de ne pas craindre les pensées qui envahissent mon cerveau. S’il fallait choisir entre la vie de Clarkson et la mienne, je crois vraiment que je me sacrifierais. C’est le prince, et il a une valeur inestimable pour le pays. Plus que ça, il a une valeur inestimable pour moi.

Je chasse cette pensée d’un haussement d’épaules.

De toute façon, personne ne lui tirera jamais dessus.





7.





J’ai toujours besoin d’un temps d’adaptation face à la lumière aveuglante des projecteurs. Comme je porte, à la demande de mes bonnes, une robe très lourde ornée de pierreries, le tournage du Bulletin est un véritable calvaire.

Le nouveau présentateur interviewe les candidates. Nous sommes trop nombreuses pour qu’il ait le temps de m’interroger. Tant mieux. Mais si quelqu’un doit me poser une question, autant que ce soit Gavril Fadaye.

Le présentateur précédent, Barton Allory, a pris sa retraite le soir où l’identité des Sélectionnées a été révélée, passant le relais à un remplaçant qu’il avait choisi lui-même. Vingt-deux ans, issu d’une lignée respectable de Deux, un tempérament exubérant, Gavril est un personnage qui attire la sympathie. Je suis triste de voir partir Barton… mais son successeur a réussi à me séduire.

— Mademoiselle Piper, à votre avis, quel devrait être le rôle principal d’une princesse ? demande-t-il, montrant à la caméra son plus beau sourire.

Madeline, sous le charme, me donne un coup de coude.

Piper adresse a Gavril une risette plein de coquetterie et prend une profonde inspiration. Puis une autre. Le silence s’éternise.

C’est alors que je réalise que nous devrions toutes redouter cette question. Je jette un coup d’œil furtif à la reine, qui va embarquer à bord d’un avion privé dès que les caméras arrêteront de tourner. Elle dévisage Piper, la mettant au défi de parler alors qu’elle nous l’a expressément interdit.

J’étudie le moniteur vidéo. La peur qui s’affiche sur le visage de Piper accélère les battements de mon cœur.

— Piper ? chuchote Pesha, sa voisine.

Piper finit par secouer la tête.

Au regard de Gavril, je comprends qu’il cherche un moyen de sauver son émission, de la sauver elle. Barton aurait su quoi faire, c’est certain. Gavril, lui, débute.

Je lève une main et Gavril me donne la parole, rassuré.

— Nous avons eu une longue conversation à ce sujet l’autre jour, alors j’imagine que Piper ne sait pas par où commencer.

Je lâche un petit rire, d’autres filles m’imitent.

— Nous sommes toutes d’accord pour dire que notre premier devoir va au prince. Le servir, c’est servir Illeá – et cela peut paraître incompréhensible comme approche du rôle de princesse, mais remplir notre rôle, cela permet au prince de remplir le sien.

— Bien dit, mademoiselle Amberly.

Gavril me sourit et passe à une autre question.

Je n’ose pas regarder la reine. Je me concentre de toutes mes forces pour me tenir droite sur ma chaise tandis qu’une nouvelle migraine commence à me labourer le crâne. Et si ces douleurs étaient causées par le stress ? Si c’est le cas, comment expliquer que certaines surviennent sans aucune raison ?

Je remarque grâce au moniteur que les caméras ne sont pas braquées sur moi, ni même sur ma rangée, et je m’autorise à me passer une main sur le front. Je n’ai presque aucune sensation dans les mains. J’aimerais bien me reposer dessus, m’en servir comme appui, or ce n’est pas possible. Non seulement ce serait incorrect vis-à-vis des téléspectateurs, mais la coupe de ma robe m’en empêche totalement.

Je me redresse, je respire avec régularité. La douleur augmente et j’essaie de ne pas perdre courage. Cela m’est déjà arrivé de travailler malgré ma migraine, et dans des conditions bien pires. Ce n’est rien. Je n’ai qu’à rester assise.

Les questions se succèdent, cela me semble interminable, même si Gavril n’interroge pas toutes les filles. Enfin, les caméras s’éteignent. Pour autant, la soirée n’est pas terminée. Il reste encore le dîner, qui dure d’ordinaire une bonne heure.

— Tout va bien ? me demande Madeline.

— Sûrement un peu de fatigue.

Des éclats de rire attirent notre attention. Le prince discute avec les filles de la première rangée.

— J’aime bien la façon dont il est coiffé ce soir, fait remarquer Madeline.

C’est alors que Clarkson parcourt du regard les autres rangées, ses yeux se posent sur moi. Je me mets debout et je le salue d’une petite courbette tandis qu’il approche. Il pose une main sur mon dos et m’attire vers lui, dissimulant nos visages aux autres.

— Êtes-vous malade ?

— J’ai essayé de le cacher mais j’ai terriblement mal à la tête. Il faut que j’aille m’étendre.

— Prenez mon bras. Souriez.

J’esquisse un petit sourire. Tout est plus facile quand il est à mes côtés.

— C’est très généreux de votre part de me faire l’honneur de votre présence, dit-il, assez fort pour que les autres filles l’entendent. J’essaie de me rappeler quelle est votre pâtisserie préférée.

Je ne lui réponds pas et je plaque un sourire forcé sur mon visage tandis que nous quittons le studio. Mon sourire s’effrite dès que j’ai franchi le seuil et, au bout du couloir, Clarkson me prend dans ses bras.

— Allons voir le médecin royal.

Je ferme les yeux. La nausée monte, j’ai des sueurs froides. Mais je me sens mieux dans ses bras que sur une chaise, ou couchée. Malgré le tangage, être blottie contre lui, la tête sur son épaule, c’est un véritable bonheur.

Une autre infirmière est de garde ce soir, tout aussi prévenante que la première. Elle aide Clarkson à m’étendre sur un lit et glisse un oreiller sous mes pieds.

— Le docteur dort, nous explique-t-elle. Il est resté debout toute la nuit et une grande partie de la journée pour aider deux femmes de chambre à accoucher. Deux garçons ! À un quart d’heure d’intervalle !

La bonne nouvelle m’arrache un sourire.

— Inutile de le déranger. Ce n’est qu’un mal de crâne, ça va passer.

— Bêtises, rétorque Clarkson. Envoyez une domestique nous apporter notre dîner. Nous attendrons.

L’infirmière opine et sort transmettre les ordres du prince. J’en profite pour lui donner mon avis.

— Vous n’avez pas besoin de faire ça. Ce docteur a passé une nuit mouvementée, et je vais très bien.

— Ce serait irresponsable de ma part de ne pas m’assurer qu’on vous apporte tous les soins nécessaires.

J’essaie de trouver dans ces mots une tonalité romantique, mais ils sonnent plus comme une obligation morale. Et pourtant, s’il n’avait pas voulu passer sa soirée à mes côtés, il aurait pu repartir dîner avec les autres. Il reste en ma compagnie, c’est son choix.

Je mange du bout des dents, pour ne pas paraître malpolie, car la nausée me coupe toujours l’appétit. L’infirmière m’apporte un médicament et lorsque le Dr Mission nous rejoint, les cheveux mouillés (il vient de sortir de la douche, j’imagine), je me sens beaucoup mieux.

Le médecin s’incline devant nous.

— Veuillez me pardonner mon retard, Votre Altesse.

— Vous êtes tout pardonné, répond Clarkson. En votre absence nous avons savouré un délicieux repas.

— Comment va votre tête, mademoiselle ? demande le médecin en prenant mon pouls.

— Beaucoup mieux. L’infirmière m’a donné un cachet, ça m’a fait du bien.

Il sort une petite lampe de poche et braque le faisceau lumineux dans mes yeux.

— Peut-être devriez-vous prendre un traitement de fond. Je sais que vous essayez de calmer ces douleurs dès qu’elles font leur apparition, mais il faudrait les traiter de manière prophylactique. Je ne vous promets rien, je vais voir ce que je peux vous trouver.

— Merci. Comment se portent les deux petits bouts de chou ?

Le docteur sourit d’une oreille à l’autre.

— Ils sont en pleine forme. Robustes et grassouillets.

Je souris à mon tour, pensant à ces deux nouvelles vies qui sont arrivées au palais aujourd’hui. Peut-être qu’ils deviendront les meilleurs amis du monde ? Et qu’ils raconteront à qui veut l’entendre l’histoire de leur naissance, la même nuit, presque comme des jumeaux ?

— Puisqu’on parle de bébés, j’aimerais vous entretenir des résultats de votre examen, assène le médecin.

Mon sourire s’efface aussitôt. Je me redresse, rassemblant mes forces. Je vois bien qu’il n’a pas de bonnes nouvelles à m’annoncer.

— Les analyses montrent la présence de plusieurs toxines dans votre sang. Si ces taux sont aussi élevés alors que cela fait des semaines que vous avez quitté votre province, je présume qu’ils étaient à un niveau affolant quand vous viviez à Honduragua. Pour certaines personnes, cela ne poserait aucun problème. L’organisme réagit et s’adapte, cela peut n’avoir strictement aucun impact sur leur vie. D’après ce que vous m’avez dit de votre famille, je suppose que c’est ce qui se passe avec votre frère et l’une de vos sœurs. Mais votre deuxième sœur saigne du nez, c’est bien ça ?

Je hoche la tête.

— Et vous, vous avez constamment des migraines.

Je hoche à nouveau la tête.

— J’en déduis que votre organisme n’arrive pas à s’accoutumer à ces toxines. Entre le résultat des examens et certaines des choses, plus personnelles, que vous m’avez confiées, je crois que ces accès de fatigue, cette nausée et ces douleurs vont persister, sûrement tout au long de votre vie.

Je pousse un soupir. Rien de si terrible, en fin de compte. Et Clarkson n’a pas l’air dérangé par cette situation.

— J’ai aussi des motifs de préoccupation quant à votre fertilité, ajoute le médecin.

Je le fixe, les yeux écarquillés. À la lisière de mon champ de vision, je vois Clarkson changer de position sur sa chaise. Il écoute plus attentivement.

— Mais… mais pourquoi ? Ma mère a eu quatre enfants. Et elle venait d’une grande fratrie, comme mon père. Je me fatigue facilement, c’est tout.

Le Dr Mission reste posé, rationnel, objectif.

— Oui, et c’est vrai que l’aspect génétique est important or, d’après le résultat des examens, je dirais que votre corps présente… un environnement défavorable à un fœtus. Et si vous arriviez à concevoir (le médecin marque un temps d’arrêt, son regard se pose furtivement sur Clarkson), votre enfant serait peut-être incapable d’assumer… certaines tâches.

Certaines tâches. Autrement dit il ne serait pas assez intelligent, pas assez solide, pas assez bon pour être prince.

Mon estomac se soulève.

— Vous en êtes certain ?

Clarkson attend une confirmation. J’imagine que c’est une information vitale pour lui.

— Ce serait dans le meilleur des cas. À supposer que vous puissiez concevoir un jour.

— Excusez-moi.

Je quitte le lit d’un bond, je cours jusqu’à la salle d’eau près de l’entrée de l’infirmerie, je ferme la porte derrière moi et je vide mon estomac dans les toilettes.





8.





Une semaine s’écoule. Clarkson ne m’accorde pas le moindre regard. J’ai le cœur brisé. Je m’étais bêtement convaincue que c’était possible. Après avoir mis derrière nous la gêne de notre premier entretien, j’avais eu l’impression qu’une relation spéciale se nouait entre nous.

Visiblement, je me suis trompée.

Un jour, très bientôt, Clarkson va me renvoyer chez moi. Il me faudra du temps avant que mon cœur s’en remette. Avec un peu de chance, je rencontrerai quelqu’un d’autre, et qu’est-ce que je lui dirai alors ? Que je sois incapable d’engendrer un héritier au trône, c’est théorique, totalement abstrait. Mais être incapable d’engendrer un Quatre ? Un fardeau trop lourd à porter.

Je ne mange que quand les autres me regardent. Je ne dors que quand la fatigue prend l’avantage. Mon corps n’a aucune considération pour moi, alors j’ai bien le droit de n’avoir aucune considération pour lui, non ?

La reine rentre de vacances, le Bulletin continue, les journées où nous restons assises, immobiles comme des poupées, se suivent et se ressemblent. Je reste détachée de tout cela.

Ce jour-là, dans le boudoir, je suis assise près de la fenêtre. Le soleil me rappelle Honduragua, même si l’air est plus sec ici. Je prie, suppliant Dieu de convaincre Clarkson de m’éliminer au plus vite de la compétition. J’ai trop honte pour écrire à ma famille et lui annoncer la mauvaise nouvelle, mais habiter sous le même toit que toutes ces filles, avec leurs rêves et leurs ambitions, cela me rend la situation encore plus insupportable. J’ai des limites. À la maison, je n’aurai plus à penser à tout cela.

Madeline arrive par-derrière, elle me frotte le dos et vient s’asseoir à côté de moi.

— Tu vas bien ?

— Fatiguée. Rien de nouveau.

— Tu es sûre ? Tu as l’air… différente.

— Quels sont tes buts dans la vie, Madeline ?

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Rien de plus que ce que je t’ai dit. Quels sont tes rêves ? Si la vie pouvait t’offrir tout ce que tu voulais, qu’est-ce que tu lui demanderais ?

— Je serais princesse, bien entendu. Avec des tonnes d’admirateurs, des fêtes toutes les semaines et Clarkson à mes pieds. Pas toi ?

— C’est un joli rêve. Et si la vie ne pouvait t’offrir qu’un tout petit peu, tu lui demanderais quoi ?

— Un tout petit peu ? Qui se contenterait d’un tout petit peu ? répond Madeline avec un sourire.

— Mais un tout petit peu, ce devrait être la base, non ? Il devrait y avoir un minimum dans ce que la vie est censée t’offrir, tu ne trouves pas ? Ce serait trop, de demander un métier qu’on ne déteste pas, ou un mari qui te chérit et te reste fidèle ? Ou demander un enfant, un seul ? Même un enfant que d’autres trouveraient difforme ? Je ne pourrais pas au moins avoir ça ?

Ma voix se brise et je plaque une main sur ma bouche.

— Amberly ? murmure Madeline. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— J’ai vraiment besoin de me reposer.

— Tu ne devrais pas être ici. Viens, je te raccompagne à ta chambre.

— La reine va s’énerver.

— Parce qu’en temps normal elle est très calme ?

— Oui, quand elle a bu.

Madeline éclate de rire, un rire franc et joyeux qu’elle étouffe aussitôt, de peur d’attirer l’attention. La voir si gaie me remonte le moral et je la suis sans protester. Elle ne pose pas de question, mais je prends la décision de tout lui raconter avant mon départ, que j’imagine imminent.

Une fois devant la porte de ma chambre, je la prends dans mes bras et je la serre fort contre moi. Longtemps. Elle se laisse faire. C’est tout ce dont j’ai besoin à cet instant.

Avant de me réfugier dans mon lit, je tombe à genoux et je joins les mains.

— Est-ce que j’en demande trop à la vie ?



Fin d’une nouvelle semaine. Clarkson renvoie deux filles chez elles. Je regrette, jusqu’au plus profond de mon cœur, de ne pas faire partie du lot.

Pourquoi ne m’a-t-il pas exclue de la Sélection ?

Je sais que Clarkson a ses mauvais côtés, mais je ne le pensais pas cruel. Je ne le pensais pas capable de me torturer comme il le fait.

J’ai l’impression d’être somnambule, de répéter machinalement des gestes comme un fantôme condamné à hanter des endroits familiers. Le monde est devenu l’ombre de lui-même et je le traverse d’un pas pesant, glacée jusqu’aux os, épuisée.

Au bout d’un moment, les autres filles arrêtent de s’intéresser à mon sort. De temps à autre je sens leurs regards peser sur moi. Je suis hors d’atteinte désormais et elles semblent comprendre que tous leurs efforts seront inutiles. J’arrive à échapper à l’attention de la reine, à l’attention de tous, et cela me va très bien.

J’aurais pu continuer ainsi éternellement. Mais un jour, un jour aussi terne et aussi banal que les autres, je suis tellement dans ma bulle que je ne remarque pas que la salle à manger s’est vidée. Soudain, une silhouette se matérialise devant moi.

— Vous êtes malade.

Mon regard se pose sur Clarkson et se détourne aussitôt.

— Non, plus fatiguée que d’habitude, c’est tout.

— Vous avez maigri.

— Je vous l’ai dit, je suis fatiguée.

Il frappe la table du poing et je sursaute. Mon cœur assoupi ne sait pas comment réagir.

— Vous n’êtes pas fatiguée, vous boudez. Je comprends vos raisons, mais vous allez devoir vous en remettre.

M’en remettre ? M’en remettre ?

Les larmes me montent aux yeux.

— Comment pouvez-vous être aussi méchant avec moi, Votre Altesse ?

— Méchant ? C’est par bonté d’âme que je vous éloigne du précipice. Vous allez finir par vous tuer si vous continuez. Qu’est-ce que cela prouverait ? Ce serait une fameuse réussite, n’est-ce pas, Amberly ? Vous êtes inquiète à l’idée de ne pas pouvoir porter d’enfant ? Et alors ? Si vous mourez, vous n’aurez même pas eu l’occasion d’essayer.

Il pousse dans ma direction une assiette. Jambon, omelette et fruits.

— Mangez.

J’essuie mes larmes et j’étudie l’assiette. Mon estomac se soulève.

— C’est trop lourd. Je ne peux pas manger ça.

— Que pouvez-vous manger, alors ?

Je hausse les épaules.

— Du pain, peut-être.

Clarkson claque des doigts et un majordome surgit.

— Votre Altesse ?

— Allez aux cuisines et rapportez du pain pour Mlle Amberly. Différents types de pain.

— Tout de suite.

Le majordome quitte la salle à manger ventre à terre.

— Et n’oubliez pas le beurre, bon sang ! s’écrie Clarkson.

Je me liquéfie sous l’effet de la honte. Non seulement je me lamente sur des choses qui échappent totalement à mon contrôle, mais j’ai aussi trop tendance à m’apitoyer sur mon sort.

— Écoutez-moi. Ne faites plus jamais ça. Ne m’ignorez plus.

— Très bien, Votre Altesse.

— Appelez-moi Clarkson.

J’ai besoin de toute mon énergie pour lui sourire.

— Vous devez être irréprochable, vous comprenez ? Vous devez être une candidate exemplaire. Jusqu’à récemment, je ne pensais pas que les circonstances réclameraient que je vous le dise, mais vous m’obligez à être très clair : ne donnez à personne l’occasion de mettre en doute vos compétences. Jamais.

Je reste immobile sur ma chaise. Qu’est-ce qu’il insinue ? Si j’avais les idées moins embrouillées, je lui réclamerais une explication.

Quelques secondes plus tard, le majordome revient chargé d’un plateau sur lequel sont disposés des pains divers et variés.

— À tout à l’heure, me dit Clarkson.

Il recule d’un pas, s’incline et quitte la salle à manger, les mains dans le dos.

— Cela vous convient-il, mademoiselle ? me demande le majordome.

J’acquiesce d’un signe de tête, j’attrape un petit pain et je mords dedans.



C’est étrange de découvrir qu’on compte pour certaines personnes alors qu’on ne s’en doutait pas une seule seconde. Ou que perdre lentement pied a un impact sur les autres. Quand je demande à Martha si elle veut bien m’apporter un bol de fraises, les larmes lui montent aux yeux. Quand Bianca me raconte une plaisanterie qui me fait rire, Madeline a une réaction de surprise, puis elle joint son rire au mien. Quant à Clarkson…

La seule fois où je l’ai vu bouleversé, c’était ce fameux soir où nous avons entendu ses parents se disputer, et j’ai compris à son accès de violence ce qu’ils représentent pour lui. Qu’il me brusque comme il l’a fait… c’est sa façon de me montrer que j’ai moi aussi de l’importance à ses yeux, quand bien même j’aurais préféré un peu plus d’égards, de délicatesse. Malgré tout, il y a une logique dans son comportement.

Ce soir-là, lorsque je me glisse sous les draps, je me fais deux promesses. La première : si je compte autant pour Clarkson, il faut que j’arrête de passer mes journées à me plaindre. La seconde : plus jamais je ne donnerai à Clarkson Schreave matière à s’inquiéter comme je l’ai fait ces derniers jours.

Son univers est une tempête déchaînée.

Je vais lui apporter de la stabilité.





9.





— La rouge, insiste Emon. Vous êtes toujours sublime en rouge.

— Mais ma tenue ne devrait pas être trop voyante. Peut-être quelque chose de plus subtil, comme du bordeaux.

Cindly me présente une autre robe, à la teinte plus sombre que la première. Je pousse un soupir de ravissement.

— Celle-là, oui.

Je n’ai pas la flamme que d’autres candidates portent en elles, je ne suis pas une Deux – mais je commence à penser qu’il existe d’autres façons de briller. J’ai décidé d’arrêter de m’habiller comme une princesse et de porter des toilettes dignes d’une reine.

Il ne faut pas être un génie pour remarquer qu’il y a une différence entre les deux. Les Sélectionnées ont reçu des robes à imprimés floraux, aux tissus aériens. Les robes de la reine marquent plus l’esprit, elles sont pleines d’audace. Si je suis d’une nature plutôt discrète, je peux faire forte impression sur les autres par le biais de mes vêtements.

Je m’efforce aussi de me tenir différemment. Si on m’avait demandé, il y a encore quelques semaines, ce qui me semblait le plus pénible, torréfier du café toute la journée ou se tenir bien droite dix heures d’affilée, j’aurais misé sur la première option. Je n’en suis plus si sûre à présent.

Ce sont les nuances que j’aimerais maîtriser, toutes ces petites choses insaisissables qui distinguent les Uniques des autres. Ce soir, pendant le Bulletin, je voudrais me présenter comme le choix le plus évident. Si les autres le pensent, je finirai par le penser aussi.

Chaque fois qu’un doute se profile, je pense à Clarkson. Il n’y a pas eu de moment décisif entre nous, de grande révélation, mais je m’accroche aux détails. Il m’a dit qu’il m’appréciait. Il m’a demandé de ne pas l’ignorer. Il s’est détourné de moi, c’est vrai, pourtant il est revenu. Cela suffit pour me donner de l’espoir. Alors je mets ma robe rouge, j’avale un des cachets prescrits par le Dr Mission et je me prépare à faire de mon mieux.



Nous ne savons pas vraiment à l’avance si Gavril va nous poser des questions, ou lancer un débat. Il nous prend toujours par surprise. Je me dis que cela fait partie intégrante du processus, pour augmenter les chances de trouver une prétendante dotée d’un solide bon sens. D’où ma déception lorsque le Bulletin s’achève sans que l’une de nous ait eu la possibilité de s’exprimer. J’espère que d’autres occasions se présenteront. Tout le monde pousse un soupir de soulagement, tout le monde sauf moi.

Clarkson s’approche, je m’anime soudain. Il vient me voir. Il vient me proposer un rendez-vous. Je le savais ! Je le savais !

Mais non, il s’arrête devant Madeline et il lui chuchote quelque chose à l’oreille. Elle lui répond d’un petit rire et d’un hochement de tête enthousiaste. Il lui tend la main et l’aide à quitter sa chaise, puis il se penche brusquement vers moi et souffle contre ma joue :

— Attendez-moi ce soir.

Et il s’en va sans un regard en arrière. Je suis déjà sur un petit nuage.



— Vous êtes certaine que vous n’avez besoin de rien d’autre, mademoiselle ?

— Oui, Martha, merci. J’ai tout ce qu’il faut.

J’ai baissé les lumières dans ma chambre et j’ai gardé ma robe rouge. J’aurais pu faire monter quelques pâtisseries, mais je suis à peu près certaine qu’il aura déjà mangé.

Sans que je sache trop pourquoi, j’ai l’impression que ma température interne a grimpé de plusieurs degrés, comme si ma peau essayait de me dire que cette soirée est à marquer d’une pierre blanche. Je veux que tout soit parfait.

— Vous m’enverrez chercher, n’est-ce pas ? Vous ne devriez pas rester seule la nuit.

Je serre les mains de Martha dans les miennes.

— Dès que le prince s’en va, je te sonne.

Ma femme de chambre hoche la tête, puis elle me laisse.

Je cours jusqu’à la salle d’eau, je me recoiffe, je me brosse les dents et je défroisse ma robe. Il faut que je me calme. Je suis sur le qui-vive, presque en panique.

Je m’assieds à ma coiffeuse, je me concentre sur mes doigts, mes paumes, mes poignets. Les coudes, les épaules, le cou. Je passe tout mon corps en revue, tâchant de contenir ma nervosité. Bien entendu, tous mes efforts tombent à l’eau à l’instant où Clarkson frappe à la porte.

Il n’attend pas que je vienne lui ouvrir. Il entre sans plus de cérémonie. Je me mets debout, j’ai l’intention d’exécuter une révérence mais il y a au fond de ses yeux quelque chose qui me paralyse. Je le regarde avancer d’un pas nonchalant, le regard braqué sur moi.

Sans un mot, il approche une main de mon visage, repousse mes cheveux vers l’arrière puis laisse sa main sous mon menton. Sur ses lèvres flotte l’ébauche d’un sourire. Alors, il se penche vers moi.

Ce baiser, je l’ai imaginé des centaines de fois. J’étais loin de la réalité.

Il me guide, m’attire vers lui. Mes mains se retrouvent je ne sais comment dans ses cheveux, je me cramponne de toutes mes forces. Nous ne faisons plus qu’un. Je m’abandonne totalement, constatant avec joie que nos deux corps s’emboîtent parfaitement.

C’est cela, la joie. L’amour. Tous ces mots qu’on entend dans les conversations ou qu’on lit dans les livres, et là… là, je sais ce qu’ils signifient.

Lorsqu’il se détache de moi, toute ma nervosité a disparu. Remplacée par une sensation que je ne connais pas.

Notre respiration est saccadée, mais cela ne l’empêche pas de me faire un compliment :

— Vous étiez resplendissante ce soir. Je tenais à vous le dire. Absolument éblouissante.

Il m’embrasse une dernière fois et s’en va, non sans m’adresser un ultime regard depuis le seuil.

Je flotte jusqu’à mon lit où je me laisse tomber. J’avais l’intention de sonner Martha pour qu’elle m’aide à me déshabiller, mais je me sens si belle que je garde ma robe.





10.





Le lendemain ma peau est parcourue de picotements. Le moindre mouvement, le moindre contact, le moindre courant d’air fait revivre les sensations de la veille et mes pensées dérivent vers Clarkson chaque fois que cela se produit.

Nos regards se croisent deux fois pendant le petit déjeuner et une expression de contentement s’affiche sur son visage. J’ai l’impression qu’un secret merveilleux nous lie, lui et moi.

Même si personne ne sait si les rumeurs concernant Tia étaient vraies, je décide de considérer son expulsion comme un avertissement et je ne parle à personne de la soirée d’hier. Cela rend notre baiser d’autant plus sacré, d’une certaine manière, et je chéris son souvenir comme un trésor.

Le seul problème, c’est que tout moment passé loin de Clarkson est une torture. J’ai besoin de le revoir, de le toucher à nouveau. À tel point que les heures s’écoulent sans que je me rappelle à quoi je les occupe. Clarkson m’obsède et je n’attends qu’une chose, regagner ma chambre et m’habiller pour le dîner, ne tenant que par la promesse de le retrouver.

Mes trois bonnes sont complètement en phase avec mon état d’esprit et la robe de ce soir est encore plus belle que celle de la veille. Couleur miel, avec une taille Empire et une traîne qui froufroute dans mon sillage. Un peu trop extravagante, peut-être, mais je l’adore.

Je m’installe à ma place attitrée dans la salle à manger et je rougis jusqu’aux oreilles lorsque Clarkson m’adresse un clin d’œil. Si seulement la pièce était plus éclairée, je distinguerais mieux son visage. Je suis jalouse des filles qui sont attablées de l’autre côté, la lumière du jour se déverse par les fenêtres dans leur dos.

— Elle est encore furieuse, marmonne Kelsa dans ma direction.

— Qui ?

— La reine. Regarde-la.

Je jette un coup d’œil vers la table principale. Kelsa a raison. La reine me fait penser à une Cocotte-Minute. Elle pique une pomme de terre du bout de sa fourchette, l’étudie puis la jette avec un grand bruit sur son assiette. Plusieurs filles sursautent.

— Je me demande ce qui s’est passé.

— Rien du tout. C’est le genre de personne qui n’est jamais contente. Si le roi l’envoyait en vacances toutes les deux semaines, ça ne lui suffirait pas. Ce qui la rendrait heureuse, ce serait de nous voir toutes partir.

Kelsa méprise la reine de tout son cœur. Je la comprends, bien entendu. Et pourtant, par égard pour Clarkson, je n’arrive pas à détester la souveraine.

— Je me demande comment elle va réagir une fois que Clarkson aura fait son choix.

— Je n’ai même pas envie d’y penser, grommelle Kelsa. C’est la seule chose qui pourrait me dégoûter d’être princesse.

— À ta place je ne m’inquiéterais pas trop. Le palais est assez grand pour que tu arrives à l’éviter plusieurs jours de suite si ça te chante.

— Bien vu ! Tu crois qu’ils ont un donjon dans lequel on pourrait l’enfermer ?

Malgré moi, j’éclate de rire. Je sais bien que les dragons, ça n’existe pas, mais la reine est ce qui se rapproche le plus d’un dragon à Illeá.

Tout arrive si vite que je n’ai pas le temps de réagir. Des objets traversent les fenêtres et les carreaux volent en éclats. Les Sélectionnées se mettent à pousser des cris perçants sous une pluie de verre et j’ai l’impression que Nora reçoit quelque chose à la tête, un des projectiles qui sont passés au travers des vitres. Elle s’écroule sur la table pendant que ses voisines essaient de comprendre ce qui se passe.

Je scrute l’un des objets qui ont atterri au milieu de la pièce. On dirait une très grande soupière. Alors que j’essaie de déchiffrer une inscription gravée sur le côté, la soupière la plus proche de la porte explose, crachant de la fumée.

— Fuyez ! hurle Clarkson. Sortez d’ici !

Le roi attrape la reine par la main et la tire dans le couloir. Je vois deux filles courir jusqu’au centre de la salle à manger et Clarkson les guide jusqu’à la porte.

En l’espace de quelques secondes la pièce se remplit d’une épaisse fumée noire et, entre ces émanations et les cris de panique, j’ai du mal à me ressaisir. Du regard je cherche mes voisines de table. Je ne vois personne.

Elles ont pris la fuite, évidemment. Le gaz finit par m’engloutir. Où est la porte ? Je prends une profonde inspiration, afin de me calmer, et je réussis seulement à me remplir les poumons de ces vapeurs peut-être nocives. Je commence à suffoquer. Je soupçonne cette substance d’être bien pire que la fumée ordinaire. Un jour je me suis approchée d’un peu trop près d’un feu de joie mais là… là, c’est différent. Mon corps est soudain accablé de fatigue. Je sais que ce n’est pas normal.

Je panique. Il faut que je reprenne mes repères au plus vite. La table… Si j’arrive à trouver la table, tout ce qu’il me reste à faire, c’est tourner à droite. Je la cherche donc à tâtons, toussant, crachant, inspirant ce gaz toxique. Je trébuche et je me cogne, la table se trouve à un endroit où je ne l’attendais pas. Mais je m’en moque – j’ai réussi. Je plante par inadvertance mes mains dans une assiette et je fais courir mes paumes sur toute la longueur du plateau de bois, renversant des verres, heurtant des chaises.

Je ne vais pas m’en sortir.

Je n’arrive pas à respirer et je n’ai plus aucune énergie.

— Amberly !

C’est la voix de Clarkson. Je relève la tête. La fumée est trop dense.

— Amberly !

Je frappe la table de la main en toussant comme une forcenée. Je n’entends plus Clarkson.

Je frappe à nouveau la table. Rien.

J’essaie une fois encore et ce coup-ci ma main, au lieu d’entrer en contact avec le bois, atterrit sur une autre main.

Je me jette sur Clarkson et il me traîne à toute vitesse vers la porte.

— Venez, dit-il, la voix rauque.

J’ai l’impression de marcher des heures durant. Enfin, mon épaule percute le cadre de la porte. Clarkson me tient par la main et me force à avancer alors que je n’ai qu’une envie, me coucher, dormir.

— Non. Ne restez pas là.

Nous nous enfonçons dans le couloir et j’aperçois là quelques-unes de mes amies, couchées par terre. Certaines s’étouffent à moitié, au moins deux d’entre elles ont vomi. Clarkson me pousse un peu plus loin et nous nous effondrons en même temps, inspirant par à-coups de l’air pur. Cette attaque – parce que c’est une attaque des renégats, j’en suis certaine – n’a pas duré plus de deux ou trois minutes, mais j’ai l’impression d’avoir couru un marathon.

Je suis allongée de tout mon poids sur mon bras, qui commence à s’engourdir, mais changer de position demande trop d’efforts. Clarkson reste immobile lui aussi, même si je vois son torse se soulever. Quelques secondes plus tard, il se tourne vers moi.

— Tout va bien.

Hors d’haleine, je lui réponds :

— Vous m’avez sauvé la vie. Je vous aime.

Je me suis imaginé cette scène – la scène des aveux – des dizaines, des centaines de fois, mais jamais dans ce contexte. Je n’ai pas le temps de regretter ma spontanéité : je m’évanouis tandis que les cris des gardes résonnent dans mes oreilles.



À mon réveil, je sens qu’on a collé quelque chose sur mon visage. Un masque à oxygène, semblable à celui que j’ai vu la fois où Samantha Rail avait failli mourir dans un incendie.

Je tourne la tête et je découvre que le bureau de l’infirmière ainsi que la porte se trouvent juste à côté de moi. Presque tous les lits de l’infirmerie sont occupés. Je n’arrive pas à voir combien de Sélectionnées se trouvent ici, ce qui m’inquiète un peu – certaines n’auraient pas survécu à l’attaque ?

J’essaie de m’asseoir. Clarkson m’aperçoit et s’approche de moi. Comme je n’ai pas trop le vertige et que j’arrive à respirer normalement, je retire le masque. Clarkson avance d’un pas lent, il se remet à peine des effets du gaz toxique. Il vient prendre place sur le bord de mon lit et s’adresse à moi d’une voix cassée :

— Comment vous sentez-vous ?

Je me racle la gorge.

— Comment pouvez-vous… comment pouvez-vous tenir autant à moi ? Je n’arrive pas à croire que vous avez risqué votre vie pour me sauver. Vous auriez pu en trouver vingt autres comme moi. Vous, vous êtes unique.

Clarkson prend sa main dans la mienne.

— Vous n’êtes pas tout à fait remplaçable, Amberly.

Je ravale mes larmes. L’héritier au trône aurait pu mourir pour moi. Je trouve ça tellement beau que c’est presque trop lourd à porter.

Le Dr Mission passe devant mon lit.

— Mademoiselle Amberly, heureux de voir que vous avez repris connaissance.

— Comment vont les autres ?

Il échange un regard avec Clarkson. Il s’apprête à mentir, ce qui m’alerte un peu, mais je me soucierai de cela plus tard.

— Elles récupèrent. Vous avez eu beaucoup de chance. Son Altesse a soustrait cinq candidates au danger, vous comprise.

— Le prince Clarkson est courageux. C’est vrai, j’ai eu beaucoup de chance.

Là-dessus, je serre la main de Clarkson dans la mienne.

— Certes, répond le Dr Mission, mais permettez-moi de vous demander si ce courage était opportun.

— Je vous demande pardon ? réplique Clarkson.

— Votre Altesse, vous savez certainement que votre père s’opposerait à ce que vous consacriez autant de temps à une jeune fille indigne de votre rang.

J’ai l’impression de recevoir une gifle retentissante.

— Les chances qu’elle puisse engendrer un héritier sont négligeables, continue le médecin. Et vous auriez pu perdre la vie en sauvant la sienne ! Je dois encore parler de son état au roi, mais j’étais certain que dans votre grande charité vous alliez la renvoyer chez elle dès que vous seriez au courant. Si cela se prolonge, je vais devoir en informer le souverain.

Un long silence. Enfin, Clarkson prend la parole :

— Plusieurs des Sélectionnées m’ont confié que vos mains s’étaient attardées un peu trop longtemps pendant l’examen aujourd’hui, déclare-t-il froidement.

— Que dites-vous là… ? répond le médecin, les yeux plissés.

— Et il me semble que l’une d’elles vous a accusé de lui avoir chuchoté quelques mots inconvenants à l’oreille ? Cela n’a aucune importance, j’imagine.

— Mais jamais…

— N’essayez pas de nier. Je suis le prince. Nul ne met ma parole en doute. Et si je prétends, même à demi-mot, que vous avez osé des gestes déplacés envers ces jeunes femmes, dont l’une va devenir mon épouse, vous pourriez vous retrouver devant un peloton d’exécution.

Mon cœur bat la chamade. J’aimerais dire à Clarkson d’arrêter, de ne pas menacer le docteur. Il y a forcément d’autres moyens de régler ce problème. Mais je sais aussi qu’il vaut mieux que je tienne ma langue.

Le Dr Mission a l’air de plus en plus mal à l’aise. Clarkson poursuit :

— Si votre vie a une quelconque valeur pour vous, je vous suggère de ne pas vous mêler de la mienne. Suis-je clair ?

— Tout à fait, Votre Altesse, répond le médecin avec une révérence maladroite.

— Excellent. Dites-moi, Mlle Amberly est-elle en bonne santé ? Peut-elle regagner sa chambre afin de s’y reposer ?

— Je vais demander à une infirmière de prendre sa tension.

Clarkson congédie le Dr Mission, qui s’éloigne à pas précipités.

— Quelle impudence ! s’échauffe Clarkson. C’est à peine croyable. Je devrais me débarrasser de lui sur-le-champ.

— Non. Non, surtout ne lui faites pas de mal.

— Je voulais dire que j’allais me passer de ses services, précise-t-il avec un sourire, lui trouver une position ailleurs. Plusieurs gouverneurs aiment s’attacher les services d’un médecin privé. Contre monnaie sonnante et trébuchante.

Je pousse un soupir de soulagement. Tant que personne n’est condamné à mort.

— Amberly, chuchote le prince. Avant qu’il vous en informe, saviez-vous que vous ne pourriez peut-être pas avoir d’enfant ?

— Cela m’inquiétait, oui. Il y a des femmes dans ma province qui sont stériles. Mais mes deux sœurs sont mariées et elles ont des bébés. Il n’y a pas de raison que je n’en aie pas, moi aussi.

— Ne vous préoccupez pas de cela maintenant. Je viendrai vous voir tout à l’heure. Il faut qu’on ait une conversation sérieuse.

Il dépose un baiser sur mon front, là, devant tout le monde. Toutes mes craintes s’envolent.





11.





— J’ai un secret à te confier.

Clarkson chuchote à mon oreille et j’ouvre les paupières. Tout naturellement, comme si mon corps n’avait pas été tiré du sommeil. Sa voix est une douce mélodie et je ne connais pas façon plus agréable de se réveiller.

Je me frotte les yeux et mon regard se pose sur son sourire espiègle.

— Vraiment ?

— Tu veux que je te le dise ? souffle-t-il. Tu vas être la prochaine reine d’Illeá.

Je le dévisage, cherchant le piège. Il a l’air plutôt content de son petit effet.

— Tu veux que je te dise comment je l’ai su ? demande-t-il.

— Bien sûr, réponds-je, toujours incrédule.

— J’espère que tu me pardonneras mes petites manigances, mais cela fait longtemps que je sais ce que je cherche chez ma future femme. Ce sont tes cheveux qui m’ont convaincu.

Nous changeons de position dans le lit, afin de nous retrouver face à face.

— Comment ça, mes cheveux ?

— Ils n’avaient aucun défaut quand ils étaient longs. J’ai demandé à plusieurs filles de se les couper, et tu as été la seule à les avoir raccourcis de plus de cinq centimètres.

Je le fixe du regard, abasourdie. De quoi parle-t-il ?

— Et le soir où je suis venu te chercher pour notre premier tête-à-tête… tu t’en souviens ? Je suis arrivé tard, je savais que tu serais déjà prête pour dormir. Tu m’as demandé l’autorisation de te changer et, quand je te l’ai refusée, tu n’as pas bronché. Tu es venue avec moi, en chemise de nuit et peignoir. Les autres m’ont chassé dans le couloir, où j’ai dû les attendre pendant qu’elles s’habillaient. Elles on été rapides, je le reconnais, mais quand même.

J’étudie son explication quelques instants avant d’avouer :

— Je ne comprends toujours pas.

Il se cramponne à mes mains et m’explique :

— Tu as vu mes parents. Ils se font la guerre pour des broutilles. Il n’y a que les apparences qui comptent pour eux. Et c’est important pour le royaume, c’est vrai, mais ils s’empêchent d’être sereins, heureux. Si je te demande quelque chose, toi, tu me le donnes sans protester. Tu n’es pas vaniteuse. Tu es assez sûre de toi pour me placer avant le soin que tu portes à ton apparence, avant tout le reste. J’ai bien vu comment tu réagis aux ordres que je te donne. Mais il n’y a pas que ça…

Clarkson prend une profonde inspiration, il baisse la tête, comme s’il rassemblait son courage puis il poursuit :

— Tu as su garder mes secrets et si tu m’épouses, je peux t’en faire la promesse, il y en aura d’autres, des dizaines d’autres. Tu ne me juges pas, tu n’as pas l’air d’être déstabilisée par grand-chose. Tu m’apaises. Et ce que je recherche en priorité, c’est la