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Mille Baisers pour un garçon

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Poppy et Rune sont amoureux depuis qu'ils ont cinq ans.Un jour, la grand-mère de Poppy lui offre un bocal de mille cœurs en papier où noter ses meilleurs baisers. Poppy et Rune décident alors de s'embrasser mille fois, et plus encore. Cependant, avant que le bocal soit rempli, la famille de Rune déménage à l'autre bout de la Terre, et, sans explication, Poppy coupe subitement les ponts avec le garçon qu'elle aime plus que tout.C'est seulement à son retour, deux ans plus tard, que Rune apprend la raison du long silence de Poppy : elle a un cancer et ne voulait pas que Rune souffre inutilement en apprenant la nouvelle.Mais Rune, toujours amoureux, s'est juré de rendre Poppy heureuse, même s'il ne leur reste plus que quelques mois à vivre ensemble. Et de lui donner, juste avant sa mort, son millième baiser…
Catégories:
Année:
2016
Langue:
french
ISBN 13:
9782011613479
Fichier:
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5 comments
 
RebelV
un petit bijou a lire
30 May 2021 (14:43) 
Laurie
superbe livre ! très prenant et émouvant
27 June 2021 (00:17) 
Ashley
Magnifique chef d’œuvre très très émouvant qui nous apprend combien la vie et le temps sont précieux ✨
28 July 2021 (02:26) 
Sharlayne
Il es magnifique, je l'ai lu super facilement
26 August 2021 (13:36) 
Lorraine
J'apprends le français et ce livre m'a aidé à apprendre du nouveau vocabulaire. J'adore ce livre !!
03 December 2021 (00:20) 

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L’édition originale de cet ouvrage a paru sous le titre :


A Thousand Boy Kisses

Copyright © 2016 by Tillie Cole.

Tous droits réservés.

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Charlotte Faraday.

Couverture : Hang Le.

© Hachette Livre, 2016, pour la traduction et la première édition françaises.

Hachette Livre, 58, rue Jean-Bleuzen, CS 70007, 92178 Vanves Cedex.

ISBN : 978-2-01-161347-9





À tous ceux qui croient au grand amour.

Ce livre est pour vous.





Prologue


Rune


Ma vie a été marquée par quatre moments clés.

En voici le tout premier.


*





Blossom Grove, Géorgie, États-Unis

Douze ans plus tôt

À cinq ans


— Jeg vil dra ! Nå ! Jeg vil reise hjem igjen !

J’ai hurlé de toutes mes forces. Je voulais partir. Tout de suite. Je voulais rentrer à la maison.

— Non, Rune, a répondu ma mère. Maintenant, notre place est ici.

Elle s’est agenouillée devant moi, dans notre nouveau jardin, et m’a regardé droit dans les yeux.

— Je sais que tu ne voulais pas quitter Oslo, mais ton pappa a un nouveau travail ici, en Géorgie.

Elle m’a caressé le bras pour me calmer. Rien n’y faisait. Je ne voulais pas vivre en Amérique.

Je voulais rentrer à la maison.

— Slutt å snakke engelsk !

Depuis notre départ de Norvège, mes parents ne me parlaient qu’en anglais. Moi, je continuais à leur répondre dans ma langue natale.

— On est en Amérique, Rune. Ici, tout le monde parle anglais. Tu connais bien cette langue. Il est temps de t’en servir.

Ma mère a soulevé un carton et l’a porté jusque dans la maison. Je suis resté planté là, dans notre nouvelle rue. Il y avait six grandes maisons. La nôtre était rouge, avec des fenêtres blanches et une grande terrasse. Ma chambre était au rez-de-chaussée. Je l’aimais bien. Elle était spacieuse, différente de celle d’Oslo. Là-bas, ma chambre était au premier étage.

Les autres maisons étaient peintes de toutes les couleurs : bleu ciel, jaune, rose… Celle des voisins était blanche, avec des fenêtres noires. Elle était quasiment collée à la nôtre. Nous partagions même un ; petit bout de pelouse. Il n’y avait ni barrière, ni mur. Si j’en avais eu envie, j’aurais pu courir dans leur jardin. Il y avait des fauteuils sur leur terrasse et une fenêtre juste en face de ma chambre. Juste en face ! Je n’aimais pas ça. Je ne voulais pas voir chez eux, et surtout pas qu’ils voient chez moi.

J’ai flanqué un coup de pied dans un caillou et je l’ai regardé rouler en silence. J’allais rejoindre ma mère à l’intérieur quand un bruit a attiré mon attention. Cela venait de la maison d’à côté.

C’était une fille. Elle est descendue par la fenêtre face à ma chambre. Elle a sauté dans l’herbe et s’est essuyé les mains sur les cuisses. Elle portait une robe bleue et un nœud blanc sur la tête. Elle avait les cheveux bruns, attachés en chignon. On aurait dit un nid d’oiseau.

Elle a couru vers moi en souriant.

— Bonjour ! Je m’appelle Poppy Litchfield, j’ai cinq ans, et je suis ta voisine.

Elle m’a tendu la main. Je l’ai fixée en silence. Elle avait de la boue sur les joues et elle portait des bottes jaunes en caoutchouc, avec des ballons rouges dessinés sur les côtés.

Elle était bizarre.

Et puis, je ne comprenais pas pourquoi elle me tendait le bras. Poppy a levé les yeux au ciel. Elle m’a attrapé la main et l’a serrée dans la sienne.

— Maman dit qu’on doit toujours serrer la main des inconnus. C’est une marque de politesse.

Je n’ai rien répondu. J’étais stupéfait.

— Tu t’appelles comment ? m’a demandé Poppy.

Elle a penché la tête sur le côté. Elle avait des brindilles dans les cheveux.

— Hé ! Je t’ai demandé ton nom.

Je me suis éclairci la voix.

— Je m’appelle Rune. Rune Erik Kristiansen.

Elle a froncé les sourcils.

— Tu es bizarre.

— Nei det gjør jeg ikke !

Je me suis dirigé vers la maison. Je n’avais plus envie de lui parler.

— Qu’est-ce que tu as dit ?

— J’ai dit que non, je suis pas bizarre ! C’est du norvégien !

Poppy m’a regardé avec de grands yeux.

— Tu es norvégien ? Comme les Vikings ? Maman m’a lu un livre sur eux ! Tu es un Viking, Rune ?

J’ai bombé le torse. Mon père disait que tous les hommes de la famille étaient des Vikings. J’en étais fier.

— Ja, ai-je répondu. Je suis un Viking de Norvège.

Un sourire a illuminé son visage. Elle a éclaté de rire et avancé d’un pas vers moi.

— C’est pour ça que t’as les cheveux longs et blonds et les yeux bleus. T’es un Viking ! Avant, je croyais que tu étais une fille…

— Je suis pas une fille !

Elle a passé une main dans mes cheveux. Ils m’arrivaient jusqu’aux épaules. Tous les garçons d’Oslo étaient coiffés comme moi.

— Tu es un vrai Viking, comme Thor. Il a les cheveux blonds et les yeux bleus, lui aussi !

— Ja. Thor est le plus fort de tous.

Poppy a posé les mains sur mes épaules, l’air sérieux.

— Ne le dis à personne, Rune… mais je suis une aventurière.

Elle a regardé autour d’elle, comme pour s’assurer que personne ne l’écoutait, puis elle a approché sa bouche de mon oreille.

— D’habitude, je n’emmène personne avec moi dans mes aventures, mais tu es un Viking. Les Vikings sont forts et courageux. Ils passent leur temps à voyager et à capturer les méchants.

Je ne comprenais toujours pas où elle voulait en venir.

— Tu vas être mon meilleur ami, Rune.

— Ah bon ?

Elle a hoché la tête et m’a serré la main une seconde fois.

— Je suis ton meilleur ami ?

— Oui ! Poppy et Rune… Poppy et Rune, meilleurs amis pour la vie !

Elle avait raison. Ça sonnait bien.

— Montre-moi ta chambre ! Il faut que je te raconte notre prochaine aventure !

Elle m’a attrapé par la main, et nous avons couru jusque dans ma chambre. Poppy s’est précipitée vers la fenêtre.

— Elle est en face de la mienne, Rune ! On pourra discuter tous les soirs et se fabriquer des talkies-walkies avec des boîtes de conserve ! On se racontera nos secrets quand tout le monde dormira !

Poppy n’arrêtait pas de parler, mais je m’en fichais. J’aimais le son de sa voix. J’aimais son rire et j’aimais le nœud blanc dans ses cheveux.

Finalement, ce pays n’était pas aussi horrible que je pensais. Pas avec Poppy Litchfield comme meilleure amie.


*

Voilà comment notre histoire a commencé.

Poppy et Rune. Meilleurs amis pour la vie. Du moins, c’est ce que je pensais.

C’est fou comme les choses peuvent changer.





1


Cœur brisé

et bocal de baisers


Poppy



Neuf ans plus tôt

À huit ans


— Qu’est-ce qui se passe, papa ?

Mon père m’a prise par la main et m’a guidée jusqu’à la voiture. J’ai jeté un dernier coup d’œil vers l’école, me demandant pourquoi il était venu me chercher si tôt. J’étais triste de rentrer à la maison. Je ne voulais pas rater mon cours d’histoire. C’était ma matière préférée. J’adorais l’école. J’aimais apprendre de nouvelles choses.

— Poppy ! Où vas-tu ?

Rune, mon meilleur ami, était de l’autre côté de la grille. Nous étions inséparables, lui et moi. Nous nous ennuyions quand l’autre n’était pas là. J’ai tourné la tête vers mon père, à la recherche d’un indice, mais il n’a pas répondu.

— Je ne sais pas, ai-je dit à Rune.

Je suis entrée dans la voiture, je me suis installée sur le rehausseur et j’ai bouclé ma ceinture. J’ai entendu le coup de sifflet dans la cour. La récréation était terminée. Tous les élèves se sont précipités à l’intérieur. Tous, sauf Rune. Il était planté derrière la grille, le regard fixé sur moi. Ses longs cheveux blonds dansaient dans le vent. Est-ce que ça va ? ai-je lu sur ses lèvres. Il avait l’air inquiet. Mon père a démarré avant que j’aie le temps de répondre.

Rune a couru le long de la grille, jusqu’à ce que Mme Davis le force à retourner en classe.

— Poppy ?

— Oui, papa.

— Tu sais que mamie vit avec nous depuis quelque temps.

J’ai hoché la tête. Ma grand-mère dormait dans la chambre en face de la mienne. Mon grand-père était mort quand j’étais bébé, et ma grand-mère avait vécu seule pendant de longues années, jusqu’à ce qu’elle s’installe chez nous.

— Tu te rappelles ce qu’a expliqué maman ? Tu sais pourquoi mamie habite à la maison ?

— Oui, ai-je murmuré. Parce qu’elle a besoin d’aide. Parce qu’elle est malade.

Rien que d’en parler, j’en avais le ventre noué. Ma grand-mère était ma meilleure amie. Comme Rune. Elle m’a toujours dit que nous nous ressemblions, toutes les deux. Avant de tomber malade, elle a vécu plein d’aventures. Tous les soirs, elle me lisait des histoires de conquérants : Alexandre Le Grand, les Romains et, nos préférées, celles des samouraïs du Japon.

Je savais qu’elle était malade, mais elle n’en avait pas l’air. Elle souriait tout le temps, elle me serrait fort dans ses bras et elle me faisait rire. Elle disait qu’elle avait un clair de lune dans le cœur et des rayons de soleil sur les lèvres. Elle était heureuse. Et elle me rendait heureuse, moi aussi.

Ces dernières semaines, elle dormait beaucoup. Elle était très fatiguée. C’était moi qui lui lisais des histoires le soir, et elle passait une main dans mes cheveux en souriant. Les sourires de mamie étaient les plus beaux du monde.

— Oui, ma chérie. Mamie est malade. Très malade. Tu comprends ?

— Oui, papa.

— C’est pour ça que je suis venu te chercher à l’école. Mamie t’attend. Elle veut te voir.

Je ne comprenais pas pourquoi il fallait que je rentre plus tôt. Après tout, c’était la première chose que je faisais en rentrant de l’école : je fonçais dans sa chambre et je lui racontais ma journée.

Mon père a tourné dans notre rue et s’est garé dans l’allée.

— Je sais que tu n’as que huit ans, ma puce, mais il va falloir être courageuse aujourd’hui. D’accord ?

J’ai hoché la tête. Mon père m’a souri. Un sourire triste.

— Tu es la meilleure.

Il est sorti de la voiture et il a ouvert ma portière. Main dans la main, nous nous sommes dirigés vers la maison. Il y avait plus de voitures que d’habitude. J’allais lui demander pourquoi quand Mme Kristiansen, la mère de Rune, a traversé la pelouse avec un grand plat dans les mains.

— Bonjour, James.

— Bonjour, Adelis.

Elle s’est arrêtée devant nous. Elle avait de longs cheveux blonds qui tombaient en cascade sur ses épaules. Elle était belle et gentille. Elle disait que j’étais la fille qu’elle n’avait jamais eue.

— C’est pour vous, a-t-elle confié en lui tendant le plat. Dis à Ivy que je pense fort à elle.

Papa a lâché ma main pour l’attraper. Mme Kristiansen s’est accroupie devant moi et m’a embrassée sur la joue.

— Sois courageuse, Poppy.

Elle nous a souri, puis elle est retournée chez elle. Papa a poussé un soupir et m’a fait signe de le suivre. À l’intérieur, le salon était rempli à craquer. Mes oncles et mes tantes étaient installés sur les canapés et mes cousins jouaient par terre. Ma tante Silvia était assise avec mes sœurs, Savannah – quatre ans – et Ida – deux ans –, sur les genoux. Certains s’essuyaient les yeux. D’autres pleuraient.

Personne ne parlait.

Inquiète, je me suis agrippée à la veste de mon père. Ma tante Della était à l’entrée de la cuisine. C’était ma tante préférée. Je l’appelais DeeDee. Elle me faisait rire. Elle était plus jeune que ma mère, mais elles se ressemblaient beaucoup. Elles avaient de longs cheveux bruns et les yeux verts, comme moi. En grandissant, j’espérais ressembler à DeeDee.

— Bonjour, ma puce.

Elle avait les yeux rouges et la voix qui tremblait. Elle a échangé un regard avec mon père, et elle s’est emparée du plat de Mme Kristiansen.

— C’est bientôt l’heure, James. Elle attend Poppy.

J’ai suivi mon père, surprise que DeeDee ne vienne pas avec nous. J’ai jeté un œil par-dessus mon épaule. Ma tante a posé le plat sur la table et a caché son visage dans ses mains. Elle a éclaté en sanglots. Elle pleurait tellement fort que des sons étranges s’échappaient de sa bouche.

— Papa… ai-je murmuré.

Il a posé une main sur mon épaule.

— Tout va bien, ma puce. DeeDee a besoin d’être seule.

Nous avons marché jusqu’à la chambre, et mon père s’est arrêté devant la porte.

— Maman est à l’intérieur. Elle est avec Betty, l’infirmière de mamie.

J’ai froncé les sourcils.

— Une infirmière ?

Il a ouvert la porte. Ma mère était assise sur une chaise à côté du lit. Elle avait les yeux rouges et elle était décoiffée.

Ma mère n’était jamais décoiffée.

L’infirmière était en train d’écrire sur un bloc-notes. Elle m’a saluée de la main. Ma grand-mère était allongée avec une aiguille dans le bras, reliée à un tube transparent et à un sac qui pendait à un crochet en métal. Ma mère s’est levée et ma grand-mère a tourné la tête. Elle était toute blanche. Elle avait l’air très fatiguée.

— Poppy ?

— Je suis là, mamie.

Je me suis approchée d’elle. Elle m’a souri. Un sourire réconfortant.

— Je suis contente de te voir, Poppy. Je me sens toujours mieux quand mon petit soleil est là.

Elle m’appelait toujours son « petit soleil », ou la « prunelle de ses yeux ». Un jour, elle m’avait dit que j’étais sa petite-fille préférée. Je ne devais en parler à personne pour ne pas vexer mes cousins et mes petites sœurs. C’était notre secret.

Je me suis assise sur le rebord du lit. Ma grand-mère a serré ma main dans la sienne. Elle avait la peau froide. Elle a pris une grande inspiration, et sa poitrine a crépité comme un feu de cheminée.

— Est-ce que ça va, mamie ?

— Je suis fatiguée, ma puce.

Je l’ai embrassée sur la joue. D’habitude, elle sentait le tabac. Elle fumait beaucoup de cigarettes. Ce jour-là, elle n’avait pas d’odeur.

— Je vais bientôt partir, Poppy.

J’ai froncé les sourcils.

— Partir où ? Est-ce que je peux venir avec toi ?

Après tout, nous partions toujours à l’aventure ensemble.

— Non, ma puce. Là où je vais, tu ne peux pas me suivre. Pas encore. Mais un jour, dans de longues années, tu me rejoindras.

Derrière moi, ma mère a éclaté en sanglots.

— Je ne comprends pas, mamie. Je ne comprends pas où tu vas.

— À la maison, Poppy. Je rentre à la maison.

— Mais tu es déjà à la maison.

— Non, ma belle. Ce n’est pas ma vraie maison. Je m’apprête à partir pour une autre aventure. La plus grande de toutes.

Je me suis sentie triste. Très triste. J’avais envie de pleurer.

— Mais… tu es ma meilleure amie ! On part toujours à l’aventure ensemble. Tu n’as pas le droit de partir sans moi !

Des larmes dévalaient mes joues. Elle les a essuyées du revers de la main.

— Je sais, Poppy. Mais pas cette fois.

— Tu n’as pas peur de partir toute seule ?

— Non, je n’ai pas peur.

— Je ne veux pas que tu partes.

— Tu me verras dans tes rêves, ma puce.

J’ai cligné des yeux.

— Comme toi avec papy ? Tu dis toujours qu’il te rend visite dans tes rêves.

Elle a hoché la tête en souriant. J’ai séché mes larmes. Ma grand-mère a échangé un regard avec ma mère.

— J’ai une aventure à te confier, Poppy.

— C’est vrai ?

— Rappelle-toi, ma puce. Quel est mon souvenir préféré ? Celui qui me fait encore sourire aujourd’hui ?

— Les baisers de papy. Parce qu’ils étaient beaux, qu’ils te rendaient heureuse et que c’était l’homme de ta vie.

Ma mère s’est approchée de nous en silence. Elle avait un bocal dans les mains. Il était rempli de petits cœurs en papier. Elle l’a posé devant moi.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est ton aventure, a répondu ma grand-mère. Mille petits cœurs. Mille baisers de garçon.

J’ai essayé de compter les cœurs… Impossible. Ils étaient trop nombreux.

— Je ne comprends pas…

Elle a attrapé un crayon sur la table de chevet.

— Tu avais raison, Poppy. Mes plus beaux souvenirs sont les baisers de ton grand-père. Pas ceux de tous les jours, mais les plus mémorables. Ceux que ton papy ne voulait pas que j’oublie. Ceux qui ont failli faire éclater mon cœur de bonheur. Nos baisers sous la pluie, devant le coucher de soleil, au bal de fin d’année… quand il me serrait fort dans ses bras et me murmurait des mots doux.

Mon regard s’est posé sur le bocal entre mes mains.

— C’est un bocal de souvenirs, a-t-elle expliqué. Grâce à lui, tu te rappelleras les baisers qui t’ont rendue heureuse, ceux auxquels tu voudras repenser quand tu seras vieille, comme moi. Les plus beaux. Ceux qui t’ont fait sourire. Chaque fois que le garçon que tu aimes t’offre un baiser, ouvre le bocal et attrape un cœur. Écris l’endroit où il t’a embrassée. Quand tu seras grand-mère, tu raconteras tes aventures à tes petits-enfants, comme je l’ai fait avec toi. Tu auras un bocal à trésors avec les mille plus beaux baisers de ta vie.

— Mille baisers ? C’est beaucoup, mamie !

Elle a ri doucement.

— C’est moins que tu ne penses, Poppy. Tu verras. Tu as de longues années devant toi.

Elle a soupiré et elle a fermé les yeux, comme si elle avait mal quelque part.

— Mamie ?

Elle a serré ma main dans la sienne. Une larme a dévalé sa joue pâle.

— Je suis fatiguée, ma belle. Il est bientôt l’heure de partir. Je voulais te voir une dernière fois, et te donner ce bocal. Je penserai à toi au paradis. Je penserai à toi tous les jours, en attendant de te revoir.

Mes yeux se sont emplis de larmes.

— Ne pleure pas, Poppy. Ce n’est pas la fin. Ce n’est qu’une petite pause dans nos vies. Je veillerai sur toi. Je serai dans ton cœur. Je serai dans la cerisaie que j’aime tant, dans le soleil et le vent.

Ma mère a posé une main sur mon épaule.

— Embrasse mamie, Poppy. Elle est fatiguée. Elle a besoin de repos.

Je me suis penchée et je l’ai embrassée sur la joue.

— Je t’aime, mamie.

Elle a passé une main dans mes cheveux.

— Je t’aime aussi, ma belle. Tu es la lumière de ma vie.

Je me suis agrippée à sa main. Je ne voulais pas la lâcher. Mon père m’a soulevée du lit et m’a posée par terre. J’ai serré le bocal fort contre moi. Je me suis dirigée vers la porte, et ma grand-mère m’a appelée une dernière fois.

— Poppy ?

Je me suis retournée. Elle m’a fait un grand sourire.

— N’oublie pas… Clair de lune et rayons de soleil…

— Je n’oublierai jamais.

En sortant de la chambre, j’ai entendu maman éclater en sanglots. Nous avons croisé DeeDee dans le couloir. Elle avait l’air triste, elle aussi. Je ne voulais pas rester là. J’avais besoin de sortir de la maison.

— Papa, est-ce que je peux aller à la cerisaie ?

— Bien sûr, ma puce. Je viendrai te chercher plus tard. Fais attention à toi.

Il a attrapé son portable et il a appelé quelqu’un. Je suis partie en courant, sans savoir de qui il s’agissait. Je suis sortie de la maison et j’ai couru, mon bocal à la main.

— Poppy ! Poppy, attends !

Rune était rentré de l’école. Il m’a couru après, mais je ne me suis pas arrêtée. Pas même pour lui. Je voulais voir les cerisiers en fleur. C’était l’endroit préféré de ma grand-mère. Je voulais être dans son endroit préféré. Parce que j’étais triste qu’elle parte au paradis.

Sa vraie maison.

— Poppy ! Attends !

Les branches des cerisiers formaient un tunnel au-dessus de ma tête. L’herbe était verte et le ciel bleu. Les arbres étaient gorgés de fleurs roses et blanches. J’ai remonté le sentier jusqu’au plus grand cerisier. Ses branches étaient lourdes et basses. C’était mon arbre préféré, et aussi celui de Rune et de ma grand-mère.

Je me suis mise à genoux, j’ai serré le bocal fort contre ma poitrine et j’ai laissé les larmes couler sur mes joues. Rune s’est arrêté derrière moi.

— Poppymin ?

C’était comme ça qu’il m’appelait. Poppymin. « Ma Poppy » en norvégien. J’adorais quand il me parlait dans sa langue.

— Ne pleure pas, Poppymin.

J’aurais aimé lui obéir, mais c’était plus fort que moi. Je ne voulais pas que ma grand-mère s’en aille. Je savais que, quand je rentrerais à la maison, elle ne serait plus là. Je ne la reverrais plus jamais.

Rune s’est assis à côté de moi et m’a serrée dans ses bras. J’ai blotti mon visage contre lui.

— Ma mamie est malade. Elle va partir, Rune.

— Je sais. Maman me l’a dit en rentrant de l’école.

Je me suis redressée et j’ai essuyé mes larmes. Rune a pris ma main dans la sienne et l’a posée sur son cœur. Son tee-shirt était brûlant, chauffé par le soleil.

— Je suis désolé, Poppymin. Je n’aime pas te voir pleurer. D’habitude, tu es toujours heureuse.

J’ai posé la tête sur son épaule.

— C’est ma meilleure amie, Rune.

— Moi aussi, je suis ton meilleur ami.

Je me suis sentie un peu plus légère.

— Tu as raison. Poppy et Rune, pour toujours.

— Pour la vie.

Nous sommes restés assis en silence, jusqu’à ce que Rune s’intéresse à mon bocal.

— Qu’est-ce que c’est, Poppymin ?

— Ma mamie m’a offert une nouvelle aventure. Une aventure qui durera toute ma vie.

Confus, il a froncé les sourcils. Des mèches de cheveux blonds sont tombées sur son visage. Je les ai glissés derrière ses oreilles, et il m’a souri. Rune ne souriait qu’à moi. À l’école, toutes les filles rêvaient d’être à ma place. Elles me l’avaient dit. Je leur ai répondu que Rune était mon meilleur ami, et que je ne voulais pas partager.

— Tu te souviens des souvenirs préférés de ma mamie ? Je t’en ai déjà parlé.

Rune a réfléchi un instant.

— Les baisers de ton papy ?

J’ai hoché la tête et cueilli un pétale rose sur la branche. Ma grand-mère disait que les choses les plus belles étaient éphémères. Les fleurs de cerisier étaient uniques parce que leur vie était courte. Comme les samouraïs : beauté extrême, mort soudaine. Elle m’a dit que je comprendrais en grandissant.

Je savais que ma grand-mère était trop jeune pour partir. Un jour, j’avais entendu mon père le dire. C’était peut-être pour cette raison qu’elle aimait les fleurs de cerisier. Parce qu’elle était comme elles.

— Poppymin ?

La voix de Rune m’a tirée de ma rêverie.

— C’est vrai, ai-je murmuré en lâchant le pétale. Ce sont les baisers de mon papy qui l’ont rendue heureuse. Ils lui rappelaient à quel point il l’aimait.

— Et le bocal, Poppymin ?

Rune pinçait les lèvres, impatient d’en apprendre davantage. J’ai ouvert le bocal et j’en ai sorti un cœur rose.

— C’est un futur baiser, Rune. Ma mamie m’en a donné mille.

J’ai remis le cœur à sa place.

— C’est ma prochaine aventure, Rune. Je dois recevoir mille baisers d’un garçon avant de mourir.

— Mille baisers ?

Rune avait l’air en colère. Cela lui arrivait parfois. J’ai attrapé le crayon dans ma poche et je me suis levée.

— Chaque fois que le garçon que j’aime m’embrassera, chaque fois qu’il m’offrira le plus beau des baisers, je devrai l’écrire sur un cœur. Et quand je serai vieille, je partagerai ces souvenirs avec mes petits-enfants. C’est ce que ma mamie voulait, Rune. Il faut que je commence bientôt ! Je veux lui faire plaisir !

Rune s’est levé à son tour. Le vent a soufflé dans la cerisaie et des pétales se sont envolés autour de lui. J’ai souri. Rune, lui, avait l’air furieux.

— Tu dois embrasser un garçon pour remplir ton bocal ?

— Oui ! Mille baisers, Rune ! Mille !

— NON !

Mon sourire s’est envolé.

Rune a fait un pas vers moi.

— Je ne veux pas que tu embrasses un garçon, Poppy ! Je ne te laisserai pas faire !

— Mais…

Il a pris ma main dans la sienne.

— Tu es ma meilleure amie. Je ne veux pas que tu embrasses d’autres garçons !

— Il le faut, Rune. C’est ma nouvelle aventure. Tu resteras mon meilleur ami. Je te le promets. Tu comptes plus que tout.

Son regard s’est posé sur moi, puis sur le bocal.

— Poppymin… Tu es ma Poppy. Pour la vie.

J’allais le rassurer quand Rune s’est penché vers moi. Sans prévenir, il a posé sa bouche sur la mienne. Ses lèvres étaient tièdes. Elles avaient un goût de cannelle. Ses cheveux blonds m’ont chatouillé les joues.

Quand Rune a écarté son visage du mien, j’étais à bout de souffle. Je me sentais différente. Plus légère. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J’ai mis une main dessus pour le sentir battre.

— Rune…

J’ai posé un doigt sur mes lèvres, puis sur les siennes. J’étais stupéfaite.

— Tu m’as embrassée.

— Je te donnerai tes mille baisers, Poppymin. Personne d’autre que moi ne t’embrassera. Jamais.

— Mais… ça va prendre des années, Rune ! Il faudra qu’on reste ensemble toute notre vie !

Rune a hoché la tête en souriant.

— Je sais. Poppy et Rune, pour la vie.

— Tu me donneras tous mes baisers ? Assez pour remplir mon bocal ?

— Tous ! On s’embrassera plus de mille fois, Poppymin.

J’ai ouvert mon bocal, j’ai attrapé un cœur et je me suis assise pour écrire. Rune s’est mis à genoux devant moi. Il a glissé ses cheveux derrière les oreilles.

— Est-ce que mon baiser t’a rendue heureuse, Poppy ? Est-ce que ton cœur a éclaté de bonheur ? Tu m’as dit que seuls les plus beaux baisers avaient leur place dans ton bocal.

— Bien sûr, Rune. Je m’en souviendrai toute ma vie.

J’ai posé le cœur sur le couvercle du bocal. Rune s’est assis en tailleur à côté de moi.

— Qu’est-ce que tu vas écrire ?

J’ai posé le crayon contre ma bouche en réfléchissant, puis j’ai écrit :





Baiser no 1

Avec mon Rune.

Dans la cerisaie.

Mon cœur a presque éclaté.


J’ai rangé le cœur dans le bocal et j’ai fermé le couvercle.

— Voilà ! Mon tout premier baiser.

Rune a posé une main sur la mienne et il m’a regardée droit dans les yeux. J’avais des papillons dans le ventre.

— Est-ce que je peux t’embrasser, Poppymin ?

— Encore ?

Il a haussé les épaules.

— J’en ai toujours rêvé. Et puis, tes lèvres ont un goût de sucre.

— J’ai mangé un cookie aux noix de pécan. Les préférés de ma mamie.

Rune s’est penché vers moi et il m’a embrassée. Encore.

Et encore, et encore, et encore.

À la fin de la journée, j’avais quatre baisers de plus dans mon bocal.

Quand je suis rentrée à la maison, maman m’a dit que mamie était partie au paradis. J’ai couru dans ma chambre et je me suis dépêchée de m’endormir. Comme promis, elle m’a rendu visite dans mes rêves. Je lui ai raconté les cinq baisers de mon Rune. Elle m’a souri et m’a embrassée sur la joue.

La plus belle aventure de ma vie venait de commencer.





2


Notes de musique

et feux de camp


Rune



Deux ans plus tôt

À quinze ans


Un silence est tombé sur la salle dès l’instant où Poppy est montée sur scène. Elle était magnifique dans sa robe noire, avec son chignon et son nœud blanc dans les cheveux.

Elle s’est assise au centre de la scène et elle a posé l’archet sur les cordes du violoncelle. Comme chaque fois, mon cœur s’est emballé. J’ai attrapé mon appareil photo. J’adorais capturer cet instant précis. Celui où elle fermait les yeux, juste avant de se lancer. Un visage serein, inspiré par sa passion, par les sons qui s’apprêtaient à s’échapper de son instrument.

J’ai appuyé sur le déclencheur, et la musique a commencé. J’ai baissé l’appareil pour me focaliser sur Poppy. Je n’arrivais pas à la photographier quand elle jouait. Je ne voulais rien rater de ses performances.

Poppy se balançait en rythme, ne faisant qu’une avec son violoncelle. C’était un de ses morceaux préférés. Elle le jouait depuis toujours. Pas besoin de partition. Elle connaissait Greensleeves par cœur. Ses fossettes se creusaient quand elle se concentrait sur les passages difficiles. Elle jouait les yeux fermés, mais on devinait ses moments favoris : elle penchait la tête sur le côté, et un sourire timide illuminait son visage.

Personne ne comprenait qu’après tout ce temps, Poppy et moi soyons encore ensemble. Depuis notre premier baiser sous les cerisiers, je n’avais eu d’yeux que pour elle. Poppy était différente de toutes les autres filles. Elle se fichait de ce que les gens pensaient d’elle. Elle aimait la musique, le violoncelle, lire, étudier et se lever à l’aube pour regarder le soleil se lever. Poppy était unique. Elle ne rêvait pas de devenir pom-pom girl, elle n’aimait pas les commérages et elle ne courait pas après les garçons. Elle savait qu’elle m’avait moi. Nous n’avions besoin de rien d’autre.

Le morceau touchait à sa fin. J’ai pris une dernière photo au moment où Poppy levait son archet. Les applaudissements ont retenti. Elle s’est levée et a salué le public. Son regard s’est posé sur moi. Elle m’a souri, puis elle a disparu en coulisses.

Les lumières de la salle se sont rallumées. Poppy était toujours la dernière à passer sur scène. Elle était la meilleure musicienne de son âge. Un jour, je lui ai demandé quel était son secret. Elle m’a répondu que, pour elle, jouer du violoncelle était aussi naturel que de respirer.

Les spectateurs se sont dirigés vers la sortie. Une main s’est posée sur mon bras. Mme Litchfield avait les larmes aux yeux, émue par la performance de sa fille.

— Ida et Savannah sont fatiguées. Il faut qu’on les ramène à la maison. Est-ce que tu peux prévenir Poppy ?

— Bien sûr.

Les petites sœurs de Poppy – Ida, neuf ans, et Savannah, onze ans – s’étaient endormies dans leurs fauteuils. M. Litchfield m’a fait un clin d’œil, puis il les a réveillées chacune leur tour. Mme Litchfield m’a embrassé et ils sont sortis avec leurs filles dans les bras.

En remontant l’allée, j’ai entendu des murmures et des gloussements à ma droite. Un groupe de filles était en train de m’observer en riant. J’ai baissé la tête et j’ai continué mon chemin. Cela arrivait souvent. Je ne comprenais pas pourquoi elles insistaient. J’étais avec Poppy. Les autres ne m’intéressaient pas. Jamais elles ne parviendraient à nous séparer.

J’ai quitté la salle et j’ai attendu Poppy devant l’entrée des artistes. Le temps était doux et humide. Mon tee-shirt noir me collait à la peau. Le reste de ma tenue – jean noir et bottes en cuir noires – n’était pas adapté à la chaleur du printemps, mais c’était mon style, peu importe la saison.

Les musiciens filtraient hors des coulisses pour rejoindre leurs familles. J’ai posé le dos contre le mur en briques blanches et j’ai croisé les bras sur le torse, ne les décroisant que pour glisser mes cheveux blonds derrière les oreilles. Les filles de tout à l’heure étaient sorties et m’observaient du coin de l’œil. J’ai détourné le regard. Je ne voulais pas qu’elles viennent me parler. Je n’avais rien à leur dire.

Une minute plus tard, Poppy s’est jetée dans mes bras. Je l’ai serrée fort contre moi. J’étais grand pour mon âge. Je mesurais déjà un mètre quatre-vingts. Poppy m’arrivait à peine aux épaules.

J’ai aspiré une bouffée de son parfum, et elle a reculé d’un pas en souriant. Elle s’était mis du mascara. Ses yeux verts paraissaient encore plus grands que d’habitude. Elle venait d’appliquer son baume à lèvres préféré, celui à la cerise. Sa bouche était toute rose. Incapable de résister à la tentation, j’ai placé les mains sur ses joues et j’ai approché mes lèvres des siennes.

Poppy s’est agrippée à mon tee-shirt. Je l’ai embrassée lentement, avec tendresse, puis j’ai déposé trois petits baisers sur ses lèvres.

— Baiser numéro trois cent cinquante-deux. Avec mon Rune, contre le mur du théâtre.

J’ai retenu mon souffle, attendant la suite. Poppy s’est mise sur la pointe des pieds et a approché ses lèvres de mon oreille.

— Mon cœur a presque éclaté.

Elle n’ajoutait dans son bocal que les baisers les plus beaux, ceux qui la rendaient le plus heureuse. Les années avaient beau passer, ces mots me touchaient toujours autant.

Je lui ai donné un dernier baiser, puis j’ai glissé un bras sur ses épaules. Poppy a enroulé le sien autour de ma taille. Le groupe de filles n’avait pas bougé, et elles ont montré Poppy du doigt. J’ai serré la mâchoire. Je détestais la façon dont elles la traitaient. Elles étaient jalouses. La plupart des filles ne voulaient pas devenir son amie parce qu’elles lui enviaient notre histoire d’amour.

— Ignore-les, Poppy.

Elle m’a souri, mais je voyais bien que leur attitude la blessait.

— Elles ne me dérangent pas, Rune.

J’ai froncé les sourcils. Poppy ne savait pas mentir.

— Je les comprends, a-t-elle continué. Regarde-toi. Tu es beau, grand, mystérieux, norvégien. Tu as un air de mauvais garçon que les filles adorent. Tu es parfait, Rune.

J’ai approché mon visage du sien.

— Je suis à toi, Poppymin. Et je ne suis pas mystérieux. Tu me connais par cœur.

— Moi, oui. Mais pas les autres.

J’ai poussé un soupir d’agacement.

— Peu importe. Il n’y a que toi qui m’intéresses. Pour toujours.

— Pour la vie, a-t-elle murmuré à mon oreille.

— Je n’aime que toi, Poppy. Depuis que j’ai cinq ans, depuis le jour où tu m’as serré la main. Les autres filles ne comptent pas.

— C’est vrai ?

— Ja, ai-je répondu.

Elle adorait quand je parlais norvégien. J’ai déposé un baiser sur son front, puis je l’ai prise par la main.

— Tes parents sont rentrés avec tes sœurs. Ils m’ont demandé de te prévenir.

Elle a hoché la tête.

— Qu’est-ce que tu as pensé du concert ?

— Horrible, comme d’habitude.

Elle a éclaté de rire et m’a donné un coup de coude.

— Rune Kristiansen ! Tu es méchant !

Je l’ai serrée contre moi.

— Tu étais incroyable, Poppy. Comme toujours. Tu étais parfaite. Je suis fier de toi.

— Tu exagères…

— Pas du tout ! Un jour, tu joueras au Carnegie Hall. Tu réaliseras ton rêve. J’en suis certain.

— Tu es trop gentil avec moi.

— C’est la vérité.

Elle m’a embrassé, et nous nous sommes dirigés vers la sortie du parking, main dans la main.

— On va au parc ?

— Je ne sais pas, Poppy. Je préfère être seul avec toi.

— Tout le monde y va ! Jorie m’a donné rendez-vous là-bas.

J’ai pincé les lèvres. Je n’avais pas envie de voir nos amis. J’avais envie d’être seul avec Poppy.

— On est vendredi soir, Rune. Tu as quinze ans et tu viens de passer la soirée à écouter de la musique classique ! On a le droit de se retrouver entre amis, tu sais. Comme des ados normaux.

— Comme tu veux. Mais demain, on se fait une journée en tête à tête.

— Promis.

J’ai passé un bras autour d’elle, et elle s’est agrippée à ma taille. J’ai entendu les filles prononcer mon nom dans notre dos. J’ai poussé un soupir d’exaspération.

— Mets-toi à leur place, Rune. Tu es différent des autres garçons. Tu es un artiste, tu portes des vêtements noirs…

J’ai glissé mes cheveux derrière mes oreilles. Poppy a souri.

— Mais c’est surtout à cause de ça !

— À cause de quoi ?

— Quand tu touches tes cheveux… C’est irrésistible.

— Ja ?

J’ai répété le geste en lui faisant un clin d’œil. Elle a éclaté de rire.

— Je ne suis pas jalouse des autres filles, Rune. La seule qui me fait peur, c’est Avery. Elle est prête à tout pour te conquérir. Je le sens.

Avery faisait partie de notre groupe d’amis. Tout le monde la trouvait belle. Tout le monde, sauf moi. Je n’aimais pas son attitude et je lui en voulais de faire du mal à Poppy.

— Elle ne m’intéresse pas, Poppymin. Pas du tout.

Nous avons emprunté le sentier qui menait au parc. Jorie, la meilleure amie de Poppy, a couru vers nous et s’est jetée dans ses bras.

— Poppy !

J’aimais bien Jorie. Elle était tête en l’air et elle ne réfléchissait pas avant de parler, mais elle adorait Poppy.

— Tu es superbe ! a-t-elle dit en admirant sa robe noire.

Nous avons rejoint nos amis autour du feu de camp qu’ils avaient allumé dans le brasero. Je me suis assis par terre, contre un banc en bois, et Poppy s’est installée entre mes jambes. Elle s’est blottie contre mon torse et a lové sa tête dans mon cou.

Judson et Deacon, mes meilleurs amis, étaient assis de l’autre côté du feu avec Ruby, la copine de Deacon. Ils nous ont salués de la main.

— Comment s’est passé le concert ?

Poppy a haussé les épaules.

— Plutôt bien.

— C’était la meilleure, ai-je répondu. Comme toujours.

— Tu exagères, Rune.

— Pas du tout ! Tu as cassé la baraque.

Jorie m’a souri. Avery a levé les yeux au ciel. Poppy a changé de sujet, et la conversation s’est tournée vers M. Millen, notre prof de maths.

— Ce mec est un extraterrestre ! s’est écriée Jorie. Un démon. Il a été envoyé sur Terre pour torturer les humains avec ses formules d’algèbre. C’est ce qui le maintient en vie. J’en suis sûre. Et il sait que je l’ai démasqué. C’est pour ça qu’il me déteste et me donne les pires notes de la classe !

Poppy a éclaté de rire. Elle a gigoté dans mes bras, et mon appareil photo a glissé, s’écrasant contre le pied du banc. Elle s’est excusée en souriant. J’ai posé un doigt sous son menton pour l’embrasser. Poppy a glissé une main dans mes cheveux, et notre baiser s’est enflammé. J’ai caressé sa langue avec la mienne. J’aurais pu passer ma vie à l’embrasser.

Quelqu’un s’est raclé la gorge. J’ai écarté mon visage du sien et j’ai croisé le regard de Judson, qui se retenait de rire. Poppy est devenue toute rouge. Je l’ai serrée fort contre moi. La conversation a recommencé, et j’ai inspecté mon appareil pour m’assurer qu’il n’avait pas pris un coup. Mes parents me l’avaient offert pour mes treize ans. Je ne m’en séparais jamais. J’étais passionné de photographie. J’aimais capturer des instants uniques, tous ces petits moments qui définissent notre vie. Pour moi, c’était magique.

J’ai repensé à ceux qui remplissaient déjà cette pellicule : des photos de nature, des gros plans de fleurs de cerisier et les portraits de Poppy sur scène. À ses yeux, je comptais autant que sa musique. Un lien que rien ni personne ne briserait.

J’ai attrapé mon portable, et Poppy a levé la tête vers moi. J’ai tendu le bras pour nous prendre en photo ensemble. Elle a fait semblant d’être agacée. J’ai éclaté de rire. Poppy adorait les photos de nous.

J’ai jeté un œil à notre selfie. Poppy était belle, avec ses grands yeux verts et ce regard, celui qui prouvait que, malgré notre jeune âge, nous avions trouvé notre âme sœur.

— Fais voir.

Je lui ai montré l’écran. Elle a souri.

— Elle est parfaite, Rune.

Voilà pourquoi c’était ma passion. En un éclair de seconde, une photographie exprimait des centaines d’émotions.

— Il faut qu’on rentre, Poppymin. Il est tard.

Elle a hoché la tête, et nous nous sommes levés en même temps.

— Vous partez déjà ? a demandé Judson.

— Oui. On se voit lundi.

Je les ai salués de la main, et nous sommes rentrés à la maison. J’ai accompagné Poppy jusqu’à sa porte et je l’ai serrée dans mes bras.

— Je suis fier de toi, Poppymin. Tu seras prise à Juilliard et tu joueras au Carnegie Hall. J’en suis sûr.

Poppy m’a fait un grand sourire. Son regard s’est posé sur l’appareil photo autour de mon cou.

— Et tu seras pris à la Tish, Rune. On vivra ensemble à New York, comme prévu.

J’étais en train de l’embrasser une dernière fois quand M. Litchfield a ouvert la porte. J’ai lâché la main de Poppy et j’ai reculé d’un pas. Il a levé les yeux au ciel avant d’éclater de rire. Poppy est devenue toute rouge.

— Bonne nuit, Rune.

— Bonne nuit, monsieur Litchfield.

J’ai traversé le jardin jusque chez moi et j’ai rejoint mes parents dans le salon. Ils étaient assis sur le canapé.

— Hei !

— Hei, Rune.

J’ai froncé les sourcils. L’atmosphère était tendue.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Ma mère a échangé un regard avec mon père.

— Rien, mon chéri. Le concert s’est bien déroulé ?

— Poppy était parfaite. Comme toujours.

J’ai cru voir des larmes dans le regard de ma mère. Elle a cligné des yeux pour les faire disparaître. Mes parents me cachaient quelque chose.

— Je vais développer mes photos, ai-je dit, pressé de quitter le salon.

— Attends, Rune.

Je me suis arrêté à l’entrée du couloir.

— Demain, on va à la plage. En famille.

— J’ai prévu de passer la journée avec Poppy.

— Tu la verras plus tard.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Mon père s’est levé. Il a avancé jusqu’à moi et a posé une main sur mon épaule.

— Je ne te vois jamais à cause de mon travail. J’aimerais rester plus de temps avec toi.

— Est-ce que Poppy peut venir avec nous ?

— Non, Rune. Pas cette fois.

J’étais en colère, mais je sentais qu’il ne changerait pas d’avis.

— Va développer tes photos. On se voit demain.

Je suis descendu au sous-sol, dans la petite pièce que mon père avait transformée en chambre noire. J’ai développé mes photos et j’ai imprimé celle que j’avais prise avec mon portable. Vingt minutes plus tard, je suis monté à l’étage, notre portrait à la main. Je l’avais glissé dans un cadre argenté. J’ai traversé le couloir et je suis passé devant la chambre d’Alton, mon petit frère. Sa porte était entrouverte. Il dormait contre son gros nounours marron, ses longs cheveux blonds étalés sur l’oreiller.

Je suis entré dans ma chambre. Il était plus de minuit. La maison des Litchfield était plongée dans le noir. Seule Poppy avait laissé sa lampe allumée, signe que la voie était libre. J’ai fermé ma porte à clé, j’ai enfilé mon bas de pyjama et un tee-shirt avant de sortir par la fenêtre. J’ai traversé la pelouse qui séparait nos maisons et je l’ai retrouvée dans sa chambre.

Poppy était au lit, emmitouflée dans sa couverture. Elle avait les yeux fermés. J’ai posé le cadre sur sa table de chevet et je me suis allongé contre elle. Nous passions nos nuits ensemble depuis trois ans. La première fois, c’était arrivé par erreur. J’avais rejoint Poppy pour discuter et je m’étais endormi sur son lit. Le lendemain, je m’étais réveillé assez tôt pour rentrer chez moi sans éveiller les soupçons de nos parents. Le lendemain, j’ai fait exprès de rester. Depuis, c’était notre secret.

Plus le temps passait, plus c’était compliqué. Maintenant que j’avais quinze ans, je la voyais différemment… et elle aussi. Nos baisers étaient de plus en plus passionnés. Nos mains exploraient des endroits interdits. Nous avions de plus en plus de mal à nous arrêter. J’en voulais davantage. Je la voulais tout entière.

Poppy a ouvert les yeux. Elle a glissé une mèche de cheveux derrière mon oreille.

— Je me demandais si tu viendrais. Tu n’étais pas dans ta chambre.

— Je suis allé développer mes photos. Mes parents étaient bizarres, ce soir.

— Ah bon ?

— Il se passe quelque chose. Je le sens.

Poppy a froncé les sourcils. J’ai serré sa main pour la rassurer et j’ai attrapé le cadre derrière elle. Poppy a effleuré le verre.

— Elle est superbe, Rune.

Elle l’a remise à sa place, puis elle a soulevé la couverture pour que je la rejoigne sous les draps. J’ai déposé des baisers sur ses joues et dans son cou.

— Rune ! Tu me chatouilles !

Je lui ai souri et je me suis allongé contre elle.

— Qu’est-ce que tu aimerais faire demain ?

J’ai poussé un soupir.

— Mes parents veulent qu’on aille à la plage.

— C’est vrai ? J’adore la plage !

— Je suis désolée, Poppymin… mais mon père a insisté pour qu’on y aille en famille.

— Ah bon ? D’habitude, ton père m’invite toujours avec vous.

— C’est bien ce que je disais. Ils me cachent quelque chose.

Poppy avait l’air déçue et triste. J’ai posé une main sur sa joue.

— On passera la soirée ensemble, d’accord ?

— D’accord.

Elle m’a regardé droit dans les yeux. La lueur de la lampe dessinait des ombres sur son visage.

— Tu es tellement belle, Poppymin.

J’ai écrasé ma bouche sur la sienne. Poppy s’est agrippée à mes cheveux. Elle s’est mise sur le dos et je me suis allongé sur elle. J’ai déposé des baisers le long de sa mâchoire et glissé une main sous sa chemise de nuit. Elle a enroulé ses jambes autour de ma taille. J’ai grogné de plaisir et caressé sa langue avec la mienne.

— Rune…

J’ai posé la tête sur son épaule. Je la voulais trop. C’était indescriptible. Poppy m’a caressé le dos, et je me suis concentré sur le rythme de ses doigts. Les minutes se sont écoulées. J’étais bien contre elle, sans bouger.

— Rune ? Est-ce que ça va ?

J’ai levé la tête. Elle avait l’air inquiète.

— Tout va bien, Poppy. J’ai juste très envie de toi. Quand on s’emporte, comme ce soir… j’ai du mal à me contrôler.

— Je suis désolée.

— Tu as raison de m’arrêter, Poppy. Tu n’as pas à t’excuser.

Je me suis allongé sur le côté, et Poppy s’est blottie contre moi.

— Je t’adore, Rune Kristiansen.

J’ai ouvert les yeux et je l’ai embrassée. Un baiser long et tendre.

— Pour toujours, ai-je murmuré.

— Pour la vie.

Et nous nous sommes endormis l’un contre l’autre.





3


Dunes de sable

et larmes salées


Rune


— Il faut qu’on parle, Rune.

Nous étions à table, dans un restaurant avec vue sur la mer. Mon père était blanc comme un linge et ma mère avait les larmes aux yeux.

— Vous allez divorcer, c’est ça ?

— Non, Rune.

Mon père a attrapé la main de ma mère, comme pour me prouver le contraire.

— Alors, qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est mon travail, a-t-il répondu. Mon patron m’envoie à Oslo. Ils ont besoin de moi là-bas pour régler un problème.

— Combien de temps ?

Mon père a passé une main dans ses cheveux. Il a poussé un soupir.

— Je ne sais pas, Rune. Je dirais entre un et trois ans.

J’ai écarquillé les yeux.

— Tu vas partir pendant plus d’un an ?

Mes parents ont échangé un regard, et ma mère a posé une main sur la mienne. Je l’ai fixée un long moment, jusqu’à ce que l’information atteigne mon cerveau.

— Non, ai-je murmuré.

Impossible. Ils n’avaient pas le droit.

J’ai levé la tête et j’ai vu la réponse dans leur regard.

C’était vrai.

Voilà pourquoi ils m’avaient emmené à la plage seul, sans Poppy. Mon cœur s’est emballé dans ma poitrine. Ils n’avaient pas le droit !

— Non ! ai-je répété, attirant l’attention des tables voisines. Je reste ici. Avec elle.

Ma mère a baissé le regard. J’ai enlevé ma main de la sienne.

— On est une famille, Rune. On ne peut pas rester séparés pendant aussi longtemps. On doit y aller ensemble.

— Non !

Cette fois, j’ai crié. J’ai poussé ma chaise et je me suis levé.

— Vous n’avez pas le droit ! On habite ici ! Pas en Norvège ! Je ne veux pas retourner à Oslo !

— Rune…

J’ai tourné le dos à mes parents et je suis sorti en trombe du restaurant. Le soleil a disparu derrière les nuages et le vent s’est levé. J’ai couru vers les dunes, le visage fouetté par les grains de sable.

Comment pouvaient-ils me faire une chose pareille ? Ils savaient à quel point j’avais besoin de Poppy ! J’ai grimpé la dune la plus haute et je me suis assis au sommet. Je tremblais de rage. J’ai regardé le ciel gris et j’ai essayé d’imaginer ma vie en Norvège, sans elle. C’était insupportable. J’étais malade à l’idée de ne plus avoir Poppy à mes côtés, de ne plus tenir sa main dans la mienne, de ne plus l’embrasser…

J’arrivais à peine à respirer.

Je connaissais mon père. Quand il décidait quelque chose, rien ne le faisait changer d’avis. Je le suivrais en Norvège. Je l’avais vu dans son regard. Je n’avais pas le choix. Ils allaient m’arracher à l’amour de ma vie, à mon âme sœur. J’étais impuissant.

Mon père m’a rejoint en haut de la dune et s’est assis à côté de moi. J’ai fixé l’océan. Je refusais de regarder ce traître dans les yeux.

— Quand ? ai-je demandé, brisant le silence. Quand est-ce qu’on part ?

J’ai tourné la tête vers lui. Mon père avait l’air triste et gêné.

— Demain, Rune.

— Quoi ?

— On est au courant depuis un mois. On attendait la dernière minute pour te l’annoncer. On savait comment tu réagirais. Ils ont besoin de moi à Oslo dès lundi, Rune. Ton oncle a préparé la maison pour notre arrivée. Des déménageurs vont envoyer nos affaires sur place. Tu es déjà inscrit dans ton nouveau lycée.

Pour la première fois de ma vie, je haïssais mon père. Une vague de colère s’est emparée de moi. J’ai serré les poings. Il a posé une main sur mon épaule.

— Rune…

— Ne me touche pas ! Ne me parle pas. Je ne te pardonnerai jamais.

— Je comprends ta réaction…

— Non, tu ne comprends pas ! Tu n’as aucune idée de ce que je ressens. Tu ne sais pas à quel point Poppy compte dans ma vie. Sinon, tu ne nous séparerais pas. Tu aurais refusé ta mutation. Tu serais resté ici !

Il a poussé un soupir.

— Je suis leur agent technique, Rune. Je n’ai pas le choix. Je dois aller là où on m’envoie.

Je me fichais de ses excuses. Je lui en voulais de nous forcer à quitter le pays. Je lui en voulais de me l’annoncer au dernier moment.

— Rejoins-nous à la voiture dans cinq minutes. Plus tôt on sera rentrés, plus tôt tu reverras Poppy. C’est le moins que je puisse faire.

J’avais les larmes aux yeux. Pas de tristesse, mais de colère. J’étais furieux.

— C’est temporaire, Rune. Ne l’oublie pas. Dans quelques années, on sera de retour. Je te le promets. Notre vie est en Géorgie. Et puis, Oslo est une ville formidable. Ta mère sera contente de revoir sa famille, et toi aussi. J’en suis sûr.

Je n’ai rien répondu. Quelques années… Sans Poppy, cela me semblait une éternité.

Mon père a dévalé la dune et a marché jusqu’à la voiture. J’ai regardé les vagues s’écraser sur le sable. Il me tardait de revoir Poppy, mais je ne savais pas comment lui annoncer la nouvelle. J’allais lui briser le cœur.

Quelques minutes plus tard, mon père a klaxonné. J’ai rejoint ma famille sur le parking. Ma mère m’a souri. Je l’ai ignorée et je me suis assis à l’arrière, à côté d’Alton. Nous nous sommes éloignés de la côte et j’ai regardé le paysage défiler derrière la vitre.

Mon frère a posé une main sur mon bras. Il s’est agrippé à la manche de ma veste, la tête penchée sur le côté. J’ai passé une main dans ses cheveux, et il a éclaté de rire. Il m’a observé du coin de l’œil pendant tout le trajet. Il sentait que je souffrais. Mon petit frère de deux ans me comprenait mieux que mes propres parents.

Quand mon père s’est garé dans l’allée, je suis descendu de la voiture et j’ai couru chez les Litchfield. J’ai frappé à la porte. La mère de Poppy m’a ouvert. Elle a salué mes parents de la main et m’a serré fort dans ses bras.

Elle était au courant. Je le voyais dans ses yeux.

— Poppy est là ?

— Elle est à la cerisaie. Je suis désolée, Rune. Poppy va être dévastée. Tu comptes beaucoup pour elle.

Elle aussi, ai-je eu envie de répondre, mais je n’en ai pas eu la force. J’ai couru jusqu’à la cerisaie. Poppy était assise sous notre arbre préféré. Je me suis arrêté au bout du sentier et je l’ai regardée lire, avec son casque violet sur les oreilles. Des branches gorgées de fleurs roses l’abritaient comme un bouclier, la protégeant du soleil. Elle portait une robe blanche et son nœud blanc dans les cheveux.

Ma vie entière tournait autour de Poppy. Je la voyais tous les jours, je l’embrassais tous les jours et je dormais avec elle toutes les nuits. Comment survivrais-je sans elle ? Comment respirerais-je sans Poppy à mes côtés ?

Elle a levé la tête et m’a souri. J’ai remonté le chemin d’un pas lourd. Il était couvert de pétales. On aurait dit une rivière rose et blanche. Plus je m’approchais de Poppy, plus son sourire s’est estompé. Elle me connaissait bien. Elle voyait que quelque chose n’allait pas. Elle a enlevé le casque de ses oreilles, posé son livre par terre et enroulé les bras autour de ses jambes. Je me suis mis à genoux dans l’herbe et je l’ai regardée droit dans les yeux. Poppy savait que ce qui sortirait de ma bouche changerait nos vies à jamais.

— Je m’en vais, Poppymin.

Elle est devenue toute blanche.

— Demain. Je pars à Oslo. C’est à cause de mon père et de son travail. Je ne sais pas pour combien de temps. Entre un et trois ans.

— C’est impossible, a-t-elle murmuré. Il doit y avoir une solution. Tu pourrais rester ici, vivre avec nous…

— Non, Poppy. Tu connais mon père. Il ne changera pas d’avis. Ils sont au courant depuis des semaines. Ils ont tout organisé. Ils m’ont déjà inscrit dans un lycée. Ils me l’ont caché parce qu’ils avaient peur de ma réaction. Je n’ai pas le choix, Poppymin. Je dois partir.

J’ai détourné le regard. Un pétale s’est détaché d’une branche. Léger comme une plume, il s’est écrasé dans l’herbe. Désormais, chaque fois que je verrais un cerisier, je penserais à Poppy.

J’ai fermé les yeux et je l’ai imaginée seule, dans la cerisaie, sans personne avec qui rire et partager ses aventures… Sans personne pour l’embrasser et remplir son bocal.

J’ai tourné la tête vers Poppy. Elle était immobile, le dos contre l’arbre, les joues recouvertes de larmes.

— Poppymin…

Je l’ai prise dans mes bras. Elle a pleuré contre moi, et j’ai fermé les yeux, sentant sa douleur autant que la mienne.

— Qu’est-ce que je vais devenir sans toi ?

J’ai secoué la tête. Je ne savais pas. Les mots restaient coincés dans ma gorge. Poppy a enroulé ses bras autour de ma taille, et nous sommes restés l’un contre l’autre, en silence, pendant des heures.

Le soleil s’est couché à l’horizon, laissant derrière lui un ciel orangé. La nuit est tombée. Les étoiles et la lune sont apparues. Un vent froid s’est engouffré dans la cerisaie, faisant danser les pétales autour de nous. Poppy s’est mise à trembler dans mes bras. Il était temps de partir.

— Rentrons à la maison, Poppymin.

Elle m’a serré fort contre elle.

— Je ne veux pas que tu partes, Rune.

J’ai posé les mains sur ses joues. Elles étaient glacées.

— Je vais revenir, Poppymin. Et tu me verras dans tes rêves. Comme ta grand-mère.

Des larmes ont dévalé ses joues et glissé sur mes doigts.

— Tu vas attraper froid. Il est tard. Je ne veux pas que tu te fasses punir.

Poppy a souri à travers ses larmes.

— Je pensais que les Vikings ne respectaient pas les règles.

J’ai posé mon front contre le sien et je l’ai embrassée au coin de la bouche.

— Quand tes parents seront couchés, je te rejoindrai dans ta chambre. Comme tous les soirs. Tu vois ? Je sais briser les règles.

— Tu es le plus courageux des Vikings, Rune.

Je l’ai prise par la main pour l’aider à se relever. Je me suis juré de ne jamais oublier le plaisir que je ressentais quand elle était contre moi.

Nous avons emprunté le sentier de pétales, et Poppy a posé la tête contre mon bras, le regard tourné vers les étoiles.

— Le ciel est toujours plus noir dans la cerisaie. La nuit, les fleurs ont l’air encore plus blanches. On se croirait dans un rêve.

J’ai levé la tête et j’ai souri. Elle avait raison. C’était presque surréaliste.

— Il n’y a que toi pour remarquer ce genre de choses, Poppymin. Tu vois le monde différemment.

— Ma grand-mère disait que c’était à nous de choisir notre paradis. La cerisaie était son endroit préféré. Quand je suis ici, je l’imagine assise sous ce même cerisier, au paradis, en train de regarder les arbres, les fleurs et les étoiles en même temps que moi.

— C’est le cas, Poppymin. Elle te sourit de là-haut, comme promis.

Poppy a cueilli une fleur de cerisier et l’a tendue devant elle, admirant les pétales.

— Elle disait aussi que les plus belles choses sont éphémères. Elles meurent trop tôt pour nous rappeler que la vie est courte et précieuse. Comme les fleurs de cerisier. Comme les étoiles filantes. On est tellement habitué aux autres étoiles qu’on les oublie. Mais quand on voit une étoile filante, on se souvient de ce moment à jamais.

Poppy a jeté la fleur en l’air, et le vent l’a emportée.

— Toi et moi, on est comme les fleurs de cerisier, Rune. Comme les étoiles filantes. On s’est aimés trop fort et trop jeunes. Notre amour a brûlé si fort qu’il s’éteint trop tôt. Notre histoire nous aura appris une leçon. Elle nous aura montré qu’on est capables d’aimer.

Poppy avait le visage rongé par le chagrin. J’ai posé les mains sur ses joues.

— Écoute-moi bien, Poppymin. Je ne vais pas passer ma vie à Oslo. Je reviendrai. Et on s’appellera tous les jours. On s’écrira. Tu seras toujours avec moi. Ce n’est pas la fin de notre aventure. Pas encore.

Elle a cligné des yeux. J’étais terrifié à l’idée qu’elle baisse les bras, qu’elle tire un trait sur notre histoire. Je ne l’avais même pas envisagé.

— On est ensemble pour toujours, Poppymin. Pour la vie.

Elle s’est mise sur la pointe des pieds et m’a regardé droit dans les yeux.

— Tu me le promets, Rune ? Parce que mon bocal est loin d’être rempli.

— Je te le promets. Et je te donnerai plus de mille baisers. Je t’en donnerai deux, trois, quatre mille !

Poppy m’a souri. Je l’ai embrassée avec tendresse.

— Baiser numéro trois cent cinquante-quatre. Avec mon Rune, dans la cerisaie. Mon cœur a presque éclaté.

J’ai poussé un soupir de soulagement.

— Personne d’autre que toi ne touchera à mes lèvres, Rune. Je te le promets. Elles sont à toi, pour toujours.

— Et les miennes sont à toi, Poppy. Pour la vie.

Main dans la main, nous avons marché jusque chez elle. J’ai déposé un baiser sur son nez et j’ai approché ma bouche de son oreille.

— Je te rejoins dans une heure.

Elle a placé une main sur mon torse. Elle l’a regardée un long moment, l’air sérieux.

— Est-ce que ça va, Poppymin ?

Sans dire un mot, elle m’a tourné le dos et a ouvert la porte. Je sentais encore la chaleur de sa main contre ma peau. La tête ailleurs, je suis rentré chez moi. En ouvrant la porte, j’ai été accueilli par une montagne de cartons. Mes parents étaient dans le salon. Mon père m’a appelé, mais je n’ai pas répondu. J’ai traversé le couloir jusque dans ma chambre et j’ai rassemblé les affaires que je voulais emporter avec moi à Oslo. J’ai attrapé le portrait de Poppy et moi, celui que j’avais imprimé la veille.

Mon père m’a suivi dans ma chambre.

— Je te déteste, ai-je murmuré. Jamais je ne te pardonnerai.

Ma mère était là, elle aussi. Elle avait l’air aussi choquée que lui. Jamais je ne leur avais parlé sur ce ton.

— Rune…

— Je ne vous pardonnerai jamais. Jamais !

Ma voix était teintée de rage. Une rage qui gonflait en moi. Une émotion que je n’avais jamais ressentie auparavant. J’étais renfrogné de nature, mais il était rare que je me mette en colère. Ce soir, c’était elle qui me possédait. Elle coulait dans mes veines.

Ma mère avait les larmes aux yeux. Tant mieux. Je voulais qu’ils souffrent autant que moi.

— On part à quelle heure ?

— À 7 heures, demain matin.

J’ai fermé les yeux. Seulement huit heures à passer avec Poppy, avant de laisser mon cœur et mon âme ici. Seule ma colère ferait le voyage avec moi.

— Tout ira mieux avec le temps, Rune. Tu rencontreras quelqu’un d’autre…

J’ai jeté ma lampe de chevet contre le mur. L’ampoule a éclaté.

— Ne me dis plus jamais ça ! Plus jamais ! J’aime Poppy ! Seulement elle ! Et toi, tu oses nous séparer !

Mon père est devenu tout blanc. J’ai avancé d’un pas vers lui, les poings serrés.

— Je sais que je n’ai pas le choix. Je sais que je ne peux pas rester ici tout seul. Je n’ai que quinze ans. Mais je vous haïrai chaque jour qui me sépare de Poppy. Jusqu’à notre retour. Jamais je ne l’oublierai, et jamais je ne vous pardonnerai. À cause de vous, je vais perdre des années avec la fille que j’aime ! J’aime Poppy plus que tout, mais vous vous en fichez !

Je leur ai tourné le dos et j’ai ouvert mon placard.

— Vous savez quoi ? Moi aussi, je me fiche de ce que vous ressentez ! Surtout toi, papa.

J’ai jeté mes vêtements dans la valise que ma mère avait posée sur le lit. Mon père est resté immobile, tête baissée.

— Je suis désolé, Rune. Je sais à quel point Poppy compte pour toi. J’ai décidé de te l’annoncer au dernier moment pour t’épargner des semaines de souffrance. J’ai eu tort. Un jour, tu comprendras.

Il a fermé la porte derrière lui. Je me suis assis sur le lit. J’ai passé une main sur mon visage et j’ai fixé le placard vide. La colère était toujours là, vive et brûlante dans mon ventre. J’ai enfoncé mes derniers tee-shirts dans la valise, sans prendre la peine de les plier, puis j’ai jeté un œil par la fenêtre. La chambre de Poppy était allumée. J’ai fermé ma porte à clé, je suis sorti et j’ai traversé la pelouse. J’ai grimpé à sa fenêtre et je l’ai fermée derrière moi.

Poppy était assise dans son lit. Elle était belle dans sa chemise de nuit blanche. Elle avait les cheveux détachés, les bras et les jambes nus et les joues rougies par les larmes. Elle tenait notre photo dans la main. Elle a remis le cadre à sa place et posé la tête sur son oreiller. Je me suis allongé à côté d’elle. Dès l’instant où j’ai plongé mes yeux dans les siens, ma colère s’est apaisée.

— Ne pleure pas, Poppymin. Je n’aime pas te voir pleurer.

— Ma mère m’a dit que vous partiez demain matin.

J’ai hoché la tête.

— C’est notre dernière nuit ensemble, Rune.

— Ja.

Elle a étudié mon visage.

— Qu’est-ce qu’il y a, Poppy ?

Elle s’est approchée de moi, frôlant ma bouche avec la sienne. Elle sentait le dentifrice à la menthe. Elle a passé une main sur mon visage, mon cou et mon torse, s’arrêtant juste en bas de mon tee-shirt. Sans prévenir, Poppy a écrasé sa bouche contre la mienne. Elle m’a embrassé avec passion, glissant une main tremblante sous mon tee-shirt, sur mon ventre.

— Qu’est-ce que tu fais, Poppymin ?

Elle a déposé un baiser dans mon cou.

— Rune… Je… J’ai envie de toi.

Le temps s’est arrêté. Elle m’a regardé droit dans les yeux.

— Non, Poppy…

— Je veux être avec toi avant que tu partes. Je t’aime, Rune.

Mon cœur s’est emballé. Je savais qu’elle m’aimait, mais c’était la première fois qu’elle me le disait.

— Jeg elsker deg, Poppymin.

Elle m’a souri. Je lui ai souri en retour.

— Je t’aime, ai-je répété en anglais.

Poppy s’est assise au milieu du lit et elle a soulevé mon tee-shirt. Elle m’a embrassé sur le torse. Jamais je ne l’avais trouvée aussi belle.

— Ne te sens pas obligée, Poppy. Je veux que tu sois prête.

— Je suis prête, Rune.

— On est trop jeunes…

— On a bientôt seize ans. Roméo et Juliette avaient notre âge.

J’ai éclaté de rire. C’était plus fort que moi.

— Je suis prête depuis longtemps, Rune. Je n’étais pas pressée. Je pensais qu’on avait la vie devant nous. Maintenant, tout a changé. Notre temps ensemble est compté. Je t’aime, Rune.

— Je t’aime, Poppy.

— Pour toujours.

Elle a passé un doigt sous les bretelles de sa chemise de nuit et les a fait glisser sur ses bras. Le haut de sa robe lui est tombé sur les hanches. Poppy était nue devant moi. J’étais stupéfait. Je ne méritais pas ce bonheur.

— Tu en es sûre, Poppymin ?

Elle a pris ma main dans la sienne et l’a posée sur sa peau nue.

— Oui, Rune. J’en suis sûre. J’en ai envie.

Je me suis laissé aller et je l’ai embrassée. Je comptais profiter du peu de temps qui nous restait avec Poppy, de toutes les manières possibles.

Sans briser notre baiser, elle a exploré mon torse du bout des doigts. J’ai glissé une main sur son dos, la serrant fort contre moi. J’ai posé une main sur sa cuisse et je suis remonté, lentement. Poppy a posé le front contre mon épaule.

— Continue, a-t-elle soupiré.

J’ai obéi, ravalant ma peur. Je l’aimais tellement… J’avais peur de lui faire du mal, de la forcer. Je voulais qu’elle se sente bien. Qu’elle comprenne à quel point elle comptait pour moi.

Nous sommes restés immobiles, en silence et à bout de souffle, attendant la suite. Poppy a effleuré les boutons de mon jean.

— Je peux ?

J’ai hoché la tête. Une minute plus tard, nos vêtements étaient empilés par terre. Poppy était assise devant moi, les mains sur les genoux, ses longs cheveux tombant en cascade sur ses épaules.

Je ne l’avais jamais vue aussi intimidée.

Je ne m’étais jamais senti aussi nerveux.

Elle s’est allongée sur le côté, et je me suis mis en face d’elle. J’ai déposé des baisers sur ses joues et son front, puis je l’ai embrassée longuement sur la bouche. Poppy a passé une main dans mes cheveux, m’attirant contre elle.

— Je suis prête, Rune.

Elle s’est penchée et a sorti un petit paquet du tiroir de sa table de chevet. Elle me l’a tendu en rougissant.

— Je savais que ce moment arriverait bientôt. Je m’étais préparée.

Elle a ouvert les bras et m’a guidé sur elle. Je l’ai embrassée pour me donner du courage, appréciant son goût de cerise et sa peau chaude contre la mienne. J’ai croisé son regard et elle a hoché la tête. Je voyais dans ses prunelles qu’elle avait envie de moi. Je ne l’ai plus quittée des yeux.

Pas une seule fois.


*

Après, nous nous sommes allongés face à face, sous la couverture. Nos doigts étaient entrelacés sous l’oreiller. Aucun de nous n’osait parler. J’espérais qu’elle ne regrettait pas sa décision.

Poppy a poussé un soupir. J’ai glissé une mèche de cheveux derrière son oreille.

— Je t’aime, Poppymin. Ce qu’on vient de vivre… C’était tellement…

Je n’arrivais pas à m’exprimer. Frustré, j’ai fermé les yeux. Elle a déposé un baiser sur ma bouche.

— Je me souviendrai de cette nuit toute ma vie, Rune.

Je l’ai embrassée avec passion. J’ai écarté mon visage du sien et elle m’a souri.

— Baiser numéro trois cent cinquante-cinq. Avec mon Rune, dans ma chambre. Après avoir fait l’amour pour la première fois. Mon cœur a presque éclaté.

Elle a posé ma main sur son cœur. Je le sentais battre sous ma paume. Elle avait les larmes aux yeux.

— Je ne veux pas que tu partes.

— Moi non plus, Poppymin.

Il n’y avait plus rien à dire. J’ai passé une main dans ses cheveux, et elle a caressé mon ventre du bout des doigts. Poppy s’est endormie. Son souffle tranquille m’a bercé. J’ai essayé de tenir le plus longtemps possible, pour profiter d’elle jusqu’au bout, mais je me suis endormi à mon tour, à la fois triste et heureux.



Je me suis réveillé au lever du jour.

Le jour de mon départ.

J’ai cligné des yeux et j’ai regardé le réveil. Plus qu’une heure. Poppy dormait encore, la tête posée sur mon torse. Elle était magnifique. Nos mains étaient encore jointes sur mon ventre. Elle avait l’air tellement heureuse dans son sommeil… J’espérais que cette nuit avait été aussi belle pour elle que pour moi.

Poppy a soulevé les paupières. Un sourire a illuminé son visage. Elle s’est blottie contre mon cou, et je l’ai serrée dans mes bras, tout en gardant un œil sur le réveil.

Plus les minutes s’écoulaient, plus la colère de la veille s’emparait de moi.

— Il faut que j’y aille, Poppymin.

— Je sais.

Elle avait le visage sillonné de larmes. Je me suis mis à pleurer, moi aussi. Poppy a passé une main sur ma joue. Je l’ai admirée en silence, gravant ses traits dans ma mémoire, puis je me suis levé et je me suis habillé. Sans me retourner, je suis sorti par la fenêtre et j’ai traversé la pelouse, le cœur lourd.

Je suis entré dans ma chambre. La porte avait été ouverte de l’extérieur. Mon père était planté à côté du lit. Pendant un instant, j’ai eu peur de sa réaction. Puis la colère a pris le dessus. J’étais prêt à entendre ses reproches. J’étais prêt à me battre. Je n’avais pas honte d’avoir passé la nuit avec la fille que j’aimais. La dernière nuit, par sa faute.

Il est sorti sans dire un mot. Une demi-heure plus tard, j’ai balayé ma chambre du regard, une dernière fois. J’ai soulevé mon sac à dos et je suis sorti, mon appareil photo autour du cou.

M. et Mme Litchfield étaient dehors, avec Ida et Savannah. Ils disaient au revoir à mes parents. Ils m’ont rejoint en bas de l’escalier et m’ont pris dans leurs bras. Ida et Savannah se sont agrippées à ma taille.

La porte de leur maison s’est ouverte. Poppy nous a rejoints en courant. Elle sortait de la douche. Elle avait les cheveux mouillés. Elle a enlacé mes parents et embrassé Alton sur la joue. Ils se sont installés dans la voiture, et la famille de Poppy est repartie pour nous laisser seul à seule. Je l’ai serrée fort dans mes bras, j’ai posé un doigt sous son menton et je l’ai embrassée pour la dernière fois.

Poppy était en larmes.

— Baiser numéro trois cent cinquante-six. Avec mon Rune, devant chez lui… le jour de son départ.

J’ai fermé les yeux. Ma douleur était insurmontable.

Mon père a baissé sa vitre.

— Il faut qu’on y aille, Rune.

Poppy s’est agrippée à mon tee-shirt et a étudié mon visage. On aurait dit qu’elle essayait d’en mémoriser le moindre détail. J’ai soulevé mon appareil pour la prendre en photo. J’ai capturé un moment rare : l’instant même où un cœur se brise.

Le pas lourd, j’ai marché jusqu’à la voiture. Je me suis assis à l’arrière, incapable de contenir mes larmes. Poppy est restée plantée là, ses cheveux mouillés dansant dans le vent.

Mon père a fait démarrer la voiture. J’ai baissé la vitre et tendu la main. Poppy l’a serrée de toutes ses forces.

— Je te verrai dans mes rêves, Rune.

— Je te verrai dans les miens.

Mon père a fait marche arrière. J’ai lâché la main de Poppy et je l’ai regardée me dire au revoir, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision.

Je me suis accroché à cette dernière image.

Je me suis juré de la garder en moi jusqu’à mon retour.

Jusqu’à nos retrouvailles.





4


Silence


Rune



Oslo, Norvège


Le lendemain, j’atterrissais à Oslo, séparé de Poppy par un océan. Les deux premiers mois, nous nous sommes appelés tous les jours. J’essayais de m’en contenter, mais chaque minute passée sans elle attisait ma colère. Quelque chose s’était brisé en moi. Je me sentais vide. Au lycée, je refusais de me faire des amis. Je ne voulais pas que cet endroit devienne ma nouvelle maison.

Ma place était en Géorgie. Avec Poppy.

Pendant nos conversations, je m’efforçais de cacher ma tristesse. Je ne voulais pas qu’elle se fasse du souci. Puis, un jour, Poppy a arrêté de répondre à mes appels, à mes emails et mes textos. Elle a disparu. Sans un mot, sans une trace. J’ai appris qu’elle avait quitté notre lycée et notre ville. Pendant deux ans, elle m’a abandonné de l’autre côté de l’Atlantique. Deux ans pendant lesquels je n’ai cessé de me demander où elle était, ce qui s’était passé, si j’avais fait quelque chose de mal, si je l’avais poussée trop loin lors de notre dernière nuit.

Cette période a marqué ma vie.

Une vie sans Poppy.

Une vie sans rien.





5


Amoureux et Étrangers


Poppy



Blossom Grove, Géorgie

À dix-sept ans


— Il revient.

Deux mots. Deux simples mots qui ont bouleversé ma vie.

Il revient.

J’ai serré les livres contre ma poitrine au milieu du couloir bondé et j’ai tourné la tête vers Jorie, ma meilleure amie. Elle a posé une main sur mon bras.

— Ça va, Poppy ? Tu es toute blanche.

— Qui… Qui t’a dit qu’il revenait ?

— Judson et Deacon. Son père est affecté ici. Pour de bon, cette fois.

— Dans la même maison ?

— Oui, Poppy. Je suis désolée.

J’ai fermé les yeux. Il serait à nouveau mon voisin. Sa chambre donnerait sur la mienne, comme avant.

Jorie a froncé les sourcils.

— Tu es sûre que ça va ? Tu viens juste de rentrer, toi aussi, et revoir Rune…

— Ne t’inquiète pas pour moi. On ne s’est pas parlé pendant deux ans. Rune est un étranger.

— Poppy…

— Il faut que j’aille en cours.

J’ai tourné le dos à mon amie, la seule avec qui j’étais restée en contact pendant ces deux longues années. Les autres pensaient que j’avais quitté la ville avec ma famille pour vivre auprès d’une tante malade. Seule Jorie connaissait la vérité.

Je me suis arrêtée au milieu du couloir et j’ai jeté un œil par-dessus mon épaule.

— Quand est-ce qu’il revient ?

— Ce soir. Judson et Deacon ont demandé à tout le monde de se rassembler au parc pour l’accueillir.

C’était comme recevoir un coup de poignard dans le dos. Personne ne m’avait invitée, et je comprenais pourquoi. J’avais quitté Blossom Grove sans un mot. Quand je suis revenue, sans Rune à mon bras, je suis devenue invisible. La fille qui portait un nœud dans les cheveux et qui jouait du violoncelle. Jorie et Ruby étaient les seules à s’être émues de mon absence.

— Ça va aller, Poppy ? Je me fais du souci pour toi.

— Ne t’inquiète pas. J’ai connu pire.

J’ai baissé la tête et j’ai traversé le couloir à toute vitesse. Je ne voulais pas de sa pitié. Je suis arrivée juste à temps à mon cours de maths. Pendant une heure, je n’ai pensé qu’à une seule chose : la dernière fois que j’avais vu Rune. Notre dernier baiser. Notre dernière nuit.

J’étais curieuse de savoir à quoi il ressemblait, deux ans plus tard. À notre âge, nos corps évoluent vite. Je le savais mieux que quiconque. Je me suis demandé si ses yeux étaient toujours aussi bleus, s’il avait encore les cheveux longs et s’il passait son temps à les glisser derrière l’oreille, un geste qui faisait fondre les filles.

Pendant un bref instant, je me suis demandé s’il songeait encore à moi, et à notre dernière nuit. La plus belle nuit de ma vie.

Puis les idées noires ont pris le dessus. Avait-il offert ses lèvres à une autre pendant son absence ? Avait-il brisé sa promesse ? Pire : avait-il fait l’amour à une autre ?

La sonnerie a retenti. Je me suis dirigée vers la sortie, soulagée que la journée touche à sa fin. J’étais fatiguée et j’avais le cœur brisé. Je savais que Rune serait de retour ce soir-là. Je ne pourrais pas lui parler, ni le toucher, ni lui sourire, ni l’embrasser comme j’en rêvais. Il fallait que je garde mes distances. De toute manière, il y avait de grandes chances pour qu’il ne veuille pas m’approcher. Pas après ce que je lui avais fait subir.

Je ne lui avais même pas dit au revoir.

Je suis sortie du lycée et j’ai glissé les cheveux derrière mes oreilles. Mes cheveux longs me manquaient. Avec ma coupe au carré, je ne me sentais pas moi-même.

En traversant le parking, j’ai admiré le ciel bleu et les oiseaux dans les arbres. La nature m’apaisait. Je suis passée devant Judson et ses amis, attroupés autour d’une voiture. J’ai baissé la tête et j’ai accéléré le pas. Trop tard. Avery m’avait repérée. Elle m’a appelée, et je me suis retournée. Elle est descendue du capot où elle était assise et elle s’est approchée de moi. Elle était toujours aussi belle. Maquillage impeccable, de longs cheveux blonds… Tous les garçons la voulaient, et toutes les filles rêvaient de lui ressembler.

— Tu es au courant ? m’a-t-elle demandé.

— De quoi ?

— Rune revient à Blossom Grove.

Elle avait l’air ravie. J’ai détourné le regard.

— Non, ai-je menti. Je n’étais pas au courant.

Ruby et Jorie se sont empressées de nous rejoindre. Mes deux vraies amies.

— Qu’est-ce qui se passe ? a voulu savoir Ruby.

— Je demandais à Poppy si elle savait que Rune revenait ce soir.

Deacon nous a rejointes. Il a passé un bras sur les épaules de Ruby.

— Rune n’a pas parlé à Poppy depuis deux ans, Avery. Je te l’ai déjà dit.

Ce n’était pas son intention, mais ses mots m’ont brisé le cœur. Maintenant, je savais que Rune et Deacon étaient en contact, et que Rune ne lui parlait jamais de moi. Je n’existais plus.

Avery a haussé les épaules.

— Je voulais juste vérifier. Après tout, ils étaient inséparables…

— Il faut que j’y aille, ai-je dit en leur tournant le dos.

J’ai traversé le parc jusqu’à la cerisaie. Les branches étaient nues et tristes. Elles étaient pressées de retrouver leurs fleurs, un souhait qui ne se réaliserait pas avant le printemps.

Je suis rentrée chez moi et j’ai rejoint ma mère et mes sœurs dans la cuisine. Ida et Savannah faisaient leurs devoirs sur la table. J’ai pris ma mère dans mes bras et je l’ai serrée un peu plus fort que d’habitude.

— Ça va, ma chérie ?

— Oui, je suis juste fatiguée.

— Tu en es sûre ?

Elle a posé une main sur mon front.

— Oui, maman. Tout va bien.

Je suis allée dans ma chambre et j’ai jeté un œil par la fenêtre. La maison des Kristiansen n’avait pas changé depuis leur départ. Ils ne l’avaient pas vendue. Mme Kristiansen avait dit à ma mère qu’ils aimaient trop ce quartier. Une femme de ménage venait une fois par semaine pour que la maison soit en état à leur retour.

Ce jour-là, les fenêtres étaient ouvertes. Elle avait visiblement tout préparé pour leur arrivée. J’ai fermé les rideaux, et je me suis allongée sur le lit. J’en avais marre d’être tout le temps fatiguée. Pour moi, dormir était une perte de temps. Je préférais explorer le monde, m’amuser et créer des souvenirs. Hélas, je n’en avais pas le choix.

Je me suis endormie en pensant à Rune. Comme chaque fois, j’ai rêvé de lui. Rune me serrait dans ses bras, m’embrassait et me disait qu’il m’aimait. C’est un bruit de camions qui m’a réveillée. Des voix familières me sont parvenues depuis le jardin. Mon cœur s’est emballé. Je me suis agrippée à ma couverture.

Il était là.

Je me suis levée et je me suis approchée de la fenêtre. J’ai reconnu les voix de mes parents et des parents de Rune. Je n’ai pas ouvert mes rideaux, de peur qu’ils me voient. Je suis sortie de ma chambre et je suis allée à l’étage, dans le bureau de mon père. C’était la seule autre fenêtre qui donnait sur leur maison. Je me suis collée au mur et j’ai souri en voyant les parents de Rune.

Ils n’avaient pas beaucoup changé. Mme Kristiansen était toujours aussi belle, avec les cheveux plus courts. M. Kristiansen était grisonnant, et il avait un peu maigri.

Un petit garçon blond a couru jusqu’à la porte d’entrée. Alton. Il devait avoir quatre ans. Il avait les cheveux aussi longs et blonds que ceux de son frère. Il ressemblait à Rune le jour de notre rencontre.

Les déménageurs faisaient des aller-retour entre les camions et la maison, les bras remplis de cartons. Aucun signe de Rune. Mes parents sont rentrés, et je suis restée plantée là, attendant l’arrivée du garçon de mes rêves. Une heure plus tard, la nuit est tombée. J’allais baisser les bras quand j’ai aperçu du mouvement à l’arrière de leur maison. Un éclat de lumière et une fumée blanche. Une grande silhouette a surgi de l’ombre, se dévoilant à la lueur du lampadaire. Veste en cuir, tee-shirt noir, jean noir, bottes noires… et de longs cheveux blonds.

Il a passé une main dans ses cheveux. Je connaissais ce geste, cette mâchoire, ces épaules. Je le connaissais par cœur.

Rune.

Mon Rune.

Un nuage de fumée s’est échappé de sa bouche.

Il fumait. Rune fumait.

Mon Rune n’aurait jamais fumé. Ma grand-mère était morte d’un cancer du poumon. Rune et moi nous étions promis que jamais nous ne toucherions à une cigarette.

Rune avait brisé notre promesse.

Je l’ai observé en silence. Il était encore plus beau que dans mes rêves. Il a écrasé sa cigarette dans l’herbe, et son père l’a rejoint dehors. Rune a tourné la tête vers lui. Je n’ai pas compris ce qu’ils se disaient, mais Rune avait l’air en colère. Il lui a répondu en norvégien. Son père a baissé la tête et est retourné dans la maison. Rune lui a fait un bras d’honneur. La porte s’est refermée.

J’étais choquée, triste et déçue. Le garçon que je connaissais si bien était devenu un étranger. Il a fait les cent pas entre nos deux maisons. Même de loin, je sentais qu’il était furieux. Il a tourné la tête vers la fenêtre de ma chambre. Un coup de vent a soulevé ses cheveux et, pendant un bref instant, j’ai vu la douleur et la tristesse dans ses yeux. Mon Rune était encore là. Je connaissais ce regard. Il a fait un pas en avant, et j’ai presque cru qu’il allait grimper à ma fenêtre, comme avant. Mais il a serré les poings, il est revenu sur ses pas et il est rentré chez lui.

Sa chambre s’est allumée. Il a ouvert la fenêtre et s’est assis sur le rebord. Tandis qu’il allumait une autre cigarette, ma mère est entrée dans le bureau. Elle m’a rejointe à côté de la fenêtre.

— Rune a changé, Poppy. Il leur a causé beaucoup de problèmes à Oslo. Erik ne sait plus comment s’y prendre. Ils sont contents d’être de retour. Ils voulaient l’éloigner de ses mauvaises fréquentations en Norvège.

Rune fumait sa cigarette en fixant la fenêtre de ma chambre. Ma mère a posé une main sur mon épaule.

— Tu as pris la bonne décision, ma chérie. Il n’aurait pas supporté cette épreuve.

J’avais les larmes aux yeux. Je l’avais coupé de ma vie pour son bien, pour le protéger. Le simple fait de l’imaginer heureux, en Norvège, m’avait aidée à me battre. Mais ce n’était qu’une illusion. Rune n’était pas heureux. Il était perdu, dans l’ombre. Il n’était plus le même.

La voiture de Deacon est apparue dans l’allée. Le portable de Rune s’est allumé dans sa main. Il est sorti de la maison et a rejoint Deacon et Judson. Ils lui ont serré la main. Avery l’a pris dans ses bras. Elle portait une jupe courte et un haut moulant. Elle était parfaite. Ils étaient parfaits. Grands, blonds et beaux.

La voiture a disparu au bout de la rue. Le père de Rune était planté sur le pas de la porte, le regard dans le vide. Il a levé la tête vers la fenêtre où je me tenais et il a croisé mon regard. Il m’a saluée de la main. Il avait l’air triste. Fatigué. Désespéré.

Je lui ai souri avant de retourner dans ma chambre. Je me suis allongée et j’ai attrapé ma photo préférée. Notre dernier portrait. Je l’ai regardée en me demandant ce qui était arrivé à Rune. Pourquoi il avait tant changé.

Et j’ai pleuré.

Pleuré pour Rune, pour celui que j’avais tant aimé.

Pleuré pour notre histoire, aussi belle et éphémère que les fleurs de cerisier.





6


Couloirs bondés

et cœurs transpercés


Poppy


Ma mère s’est garée devant le lycée. Les larmes aux yeux, elle a posé une main sur mon bras.

— Est-ce que ça va, ma puce ?

— Oui, maman. Tout va bien.

— Tu n’es pas obligée d’aller au lycée aujourd’hui.

— J’ai envie d’y aller. Je ne veux pas rater mon cours d’histoire.

— Tu es comme ta grand-mère. Têtue comme une mule, et une éternelle optimiste ! Je la vois en toi tous les jours.

Ces paroles ont suffi à me réchauffer le cœur. Elle m’a tendu le mot du médecin, et j’ai ouvert la portière.

— Je t’aime, maman. De tout mon cœur.

Un sourire a illuminé son visage.

— Je t’aime aussi, Poppy. De tout mon cœur.

Je suis sortie de la voiture, j’ai fermé la portière et je me suis dirigée vers l’entrée. J’avais raté ma première heure de cours. Un silence et un calme dignes de l’apocalypse planaient sur le lycée. Tout le contraire du brouhaha habituel.

Je suis passée au secrétariat et j’ai donné le mot du médecin à Mme Greenway, la secrétaire.

— Comment allez-vous, Poppy ?

— Très bien, merci.

— Tant mieux.

Elle m’a fait un clin d’œil en me tendant mon mot d’excuse. J’ai jeté un œil à ma montre. Mon cours de littérature venait à peine de commencer. J’ai traversé le couloir jusqu’à mon casier où j’ai récupéré les livres dont j’avais besoin. Je l’ai fermé et je suis revenue sur mes pas, les bras chargés. C’est là que j’ai levé les yeux et que je me suis retrouvée… face à Rune. Le garçon que j’aimais encore, plus que tout au monde.

Il était planté au milieu du couloir, à quelques mètres de moi. Il avait le même style qu’avant : tee-shirt noir, jean noir et bottes noires. Ses bras étaient plus musclés, sa taille plus fine, sa mâchoire dessinée et ses pommettes saillantes. Une fine barbe blonde recouvrait son menton et ses joues. Ses sourcils blonds se sont froncés au-dessus de ses grands yeux bleus. Des yeux que je n’avais pas oubliés, malgré la distance et les années.

Mon cœur s’est emballé. Son regard sur moi avait changé. Un regard accusateur, enragé. J’ai ravalé ma douleur. Son amour m’avait réchauffé le cœur pendant des années, mais sa colère me glaçait les veines.

Plusieurs minutes se sont écoulées. Ni lui, ni moi n’avons bougé. L’atmosphère était électrique. Rune a serré les poings. On aurait dit qu’il menait une bataille avec lui-même. La porte du couloir s’est ouverte derrière lui. Le surveillant, William, s’est approché de nous, brisant la tension. Tant mieux. J’avais besoin de me ressaisir.

— Je peux voir vos autorisations ?

J’ai posé mes livres en équilibre sur un genou pour lui tendre la mienne, mais Rune m’a devancée. William a lu son mot d’excuse, puis le mien.

— Prends soin de toi, Poppy.

Je suis devenue toute blanche, puis j’ai compris que le papier disait que je revenais de chez le médecin. Rien de plus. Il n’était pas au courant du reste.

— Merci.

Rune m’a observée, l’air inquiet. J’ai croisé son regard, et son visage s’est fermé. Il était pourtant tellement beau quand il souriait… J’espérais que sa colère s’estomperait avec le temps.

William nous a fait signe de circuler. J’ai traversé le couloir, j’ai poussé la porte et je me suis retournée une dernière fois. Rune n’avait pas bougé. Il me fixait encore, de l’autre côté de la vitre. Puis il m’a tourné le dos, et je suis partie en cours.

Une heure après, je tremblais encore.


*

Une semaine s’est écoulée. Une semaine durant laquelle j’ai évité Rune à tout prix. À la maison, je m’enfermais dans ma chambre, rideaux tirés et fenêtre fermée. Au lycée, Rune me dévisageait comme si j’étais sa pire ennemie. Je ne déjeunais pas à la cantine. Je prenais mes repas dans la salle de musique, et je passais le reste de ma pause à jouer du violoncelle.

La musique était mon sanctuaire, mon échappatoire. Elle me faisait oublier la souffrance de ces deux dernières années. Quand je jouais, la solitude, les larmes et la colère s’envolaient, laissant place à une paix intérieure que je ne trouvais nulle part ailleurs. Pourtant, depuis mes retrouvailles avec Rune dans le couloir, la musique ne me suffisait plus. Chaque fois que je terminais un morceau, le désespoir me rongeait et me suivait jusqu’au soir.

La semaine était enfin terminée. La cour grouillait d’élèves pressés de rentrer chez eux et de fêter le début du week-end. En traversant le parc, je suis tombée sur Rune et ses amis, assis dans l’herbe. Jorie et Ruby étaient là, elles aussi. Avery était assise à côté de Rune, qui fumait une cigarette, le dos contre un arbre. J’ai accéléré le pas, mais Jorie m’a couru après.

— Poppy !

Je me suis arrêtée, refusant d’ignorer mon amie. Rune m’observait du coin de l’œil. J’ai fait mine de ne pas le voir.

— Comment vas-tu ?

— Bien, ai-je murmuré.

Elle a poussé un soupir.

— Tu ne lui as pas encore parlé ?

— Non, et c’est mieux comme ça. Je ne saurais pas quoi lui dire. Rune a changé. Je ne le reconnais plus.

— Je sais, Poppy. Tout le monde parle de lui depuis son retour. Comme d’habitude, les filles font tout pour attirer son attention. Sauf qu’avant il était avec toi, on savait qu’il ne te quitterait pas pour une autre. Aujourd’hui, c’est différent.

Je suis devenue pâle de jalousie. Jorie a posé une main sur mon bras, l’air désolé. Je ne lui en voulais pas. Elle avait raison.

— Qu’est-ce que tu fais demain soir ?

— Rien.

— Super ! Deacon organise une fête. On y va ensemble ?

J’ai éclaté de rire.

— Je déteste les fêtes, Jorie. Tu le sais bien. Et puis, je ne suis pas invitée…

— Si ! C’est moi qui t’invite.

— Je ne suis pas capable de faire face à Rune. Pas après tout ce qui est arrivé.

— Il ne sera pas là. Il a dit à Deacon qu’il avait autre chose de prévu.

— Ah bon ?

— Je n’en sais pas plus. Rune est toujours aussi mystérieux. Mais peu importe… Allez, Poppy, dis oui ! J’aimerais passer plus de temps avec toi. On a deux ans à rattraper. Ruby sera là aussi. On ne te laissera pas toute seule, promis !

J’ai fixé le sol, à la recherche d’une excuse.

— D’accord.

— Super !

Un sourire a illuminé son visage et elle m’a serrée fort dans ses bras. Son enthousiasme m’a fait rire.

— Il faut que j’y aille. J’ai un récital, ce soir.

— C’est vrai ? Bonne chance ! On se voit demain. Je viendrai te chercher.

— OK. À demain, Jorie.

J’ai traversé le parc jusqu’à la cerisaie. En empruntant le sentier, j’ai entendu du bruit dans mon dos. J’ai jeté un œil par-dessus mon épaule. Rune était à quelques mètres de moi. J’ai détourné le regard, terrifiée à l’idée qu’il m’adresse la parole. Et s’il me demandait des explications ? Et s’il me disait que notre histoire ne comptait plus à ses yeux ? Cela me briserait le cœur.

Je me suis dépêchée de rentrer à la maison. Il m’a suivie jusqu’au bout, sans pour autant essayer de me rattraper. Il s’est planté à côté de sa fenêtre et il a passé une main dans ses cheveux. J’ai eu envie de lâcher mon sac et de me jeter dans ses bras, de tout lui raconter. J’étais prête à tout pour qu’il m’embrasse une dernière fois.

Je suis entrée chez moi et je me suis allongée sur mon lit. Les mots de ma mère ont défilé en boucle dans ma tête. Tu as pris la bonne décision, ma chérie. Il n’aurait pas supporté cette épreuve. En fermant les yeux, je me suis juré de ne plus jamais l’approcher. Je refusais d’être un fardeau. Je le protégerais, coûte que coûte.

Parce que je l’aimais toujours.

Même si lui ne m’aimait plus.





7


Trahison et vérités


Poppy


Je me suis étirée en coulisses, mon violoncelle à la main. Parfois, mes doigts s’engourdissaient, et je devais attendre quelques minutes avant de pouvoir reprendre. Mais rien ne m’empêcherait de jouer ce soir. J’irais jusqu’au bout et je savourerais chaque seconde.

Michael Brown a terminé son solo de violon. Les spectateurs l’ont applaudi, puis le maître de cérémonie a annoncé mon nom au micro. C’était la première fois que je remontais sur scène depuis mon retour. Mes parents et les habitués m’ont applaudie. Ils ont crié mon nom, m’accueillant à nouveau dans leur monde. En coulisses, mes amis de l’orchestre m’ont encouragée. Le cœur battant, j’ai redressé les épaules et je me suis avancée.

Ma famille était au troisième rang. Mes parents, mes petites sœurs, M. et Mme Kristiansen et le petit Alton m’ont souri. Rune n’était pas là. Avant son départ, Rune ne ratait jamais mes récitals. Même quand ils avaient lieu loin d’ici, il me suivait, son appareil vissé au cou et un sourire aux lèvres.

J’ai fermé les yeux et j’ai posé les doigts sur les cordes. J’ai compté jusqu’à quatre avant de jouer un prélude de Bach, un de mes morceaux préférés. La mélodie était complexe et rapide. Le son du violoncelle a résonné dans la salle. La musique coulait dans mes veines et dans mon cœur. Je me suis imaginée sur la scène du Carnegie Hall. Mon rêve ultime. Je voyais le public, des spectateurs qui vivaient pour la musique, pour la note parfaite. Des gens comme moi. J’en ai oublié que j’avais les doigts engourdis. J’ai tout oublié, jusqu’à ce que retentisse la dernière note. Alors j’ai ouvert les yeux et j’ai souri, apaisée par ce moment unique, ce doux silence qui précédait les applaudissements. À cet instant précis, je me sentais capable de conquérir le monde.

Les spectateurs ont applaudi, et je les ai salués. J’ai balayé la salle du regard et j’ai cru apercevoir un éclair de cheveux blonds tout au fond, disparaissant derrière la porte. Une silhouette noire et des yeux bleus… Impossible, ai-je pensé. Rune me déteste. Mon esprit me joue des tours.

Je suis sortie de scène et j’ai rejoint ma famille à l’extérieur. Savannah, ma petite sœur de treize ans, s’est jetée dans mes bras, suivie de près par Ida. Elles avaient les larmes aux yeux.

— Ne pleurez pas, les filles. N’oubliez pas votre promesse.

Savannah m’a souri, et Ida a hoché la tête. Mes parents m’ont serrée dans leurs bras. Ils m’ont dit à quel point ils étaient fiers de moi. M. et Mme Kristiansen nous ont rejoints. Pour la première fois depuis leur retour d’Oslo, j’allais leur parler.

— Ma petite Poppy…

Quand la mère de Rune s’est approchée de moi, je me suis jetée dans ses bras. Elle a déposé un baiser sur mon front.

— Tu nous as manqué, ma belle.

Son accent norvégien était plus prononcé qu’à l’époque. Je me suis demandé si Rune avait un accent, lui aussi. Son père m’a enlacée à son tour, et Alton s’est agrippé à sa jambe. Il a levé la tête et m’a regardée à travers ses longs cheveux blonds.

— Bonsoir, Alton. Tu te souviens de moi ?

Il a secoué la tête.

— J’étais ta voisine. Parfois, Rune et moi t’emmenions jouer au parc.

Tout le monde m’a regardée avec tendresse. J’avais prononcé son nom sans réfléchir. J’ai eu mal au cœur, la même douleur que quand je pensais à ma grand-mère. Alton a tiré sur ma robe.

— Tu es amie avec Rune ?

Je n’ai pas su quoi répondre. Sa mère a froncé les sourcils. J’ai poussé un soupir et je me suis accroupie devant lui.

— Rune était mon meilleur ami. Je l’aimais de tout mon cœur… et je l’aimerai toujours.

— Tu veux dire que… Rune te parlait ?

— Bien sûr. Il me parlait tout le temps.

Il a levé la tête vers son père, l’air confus.

— C’est vrai, papa ?

Son père a hoché la tête.

— Oui, Alton. Poppy était sa meilleure amie. Il l’aimait beaucoup.

Alton avait les larmes aux yeux. Sa lèvre inférieure s’est mise à trembler. J’ai posé une main sur son bras.

— Qu’est-ce qui se passe, Alton ?

— Rune ne me parle jamais. Il ne veut jamais jouer avec moi !

Je ne comprenais pas. Rune adorait son petit frère.

— Est-ce que tu peux m’aider, Poppy ? Tu es sa meilleure amie. Il t’écoutera, toi.

J’ai croisé le regard de ses parents, puis des miens. Tout le monde était choqué, attristé par la confession d’Alton.

— J’aimerais beaucoup t’aider, Alton. Mais il ne me parle plus, à moi non plus.

Il a baissé la tête. J’ai déposé un baiser sur son front, et il s’est réfugié dans les bras de sa mère. Mon père a invité les Kristiansen à boire un verre à la maison le lendemain. Moi, j’ai regardé dans le vide, perdue dans mes pensées, jusqu’à ce qu’un bruit de moteur me tire de ma rêverie. J’ai levé la tête et j’ai vu un grand blond vêtu de noir monter dans une Camaro. La voiture de Deacon, le meilleur ami de Rune.


*

J’ai étudié mon reflet dans le miroir. Je portais une robe bleue et mes ballerines noires. J’ai noué mon ruban blanc à mes cheveux, et j’ai enfilé mes boucles d’oreilles préférées. Rune me les avait offertes pour mes quatorze ans. Elles étaient en forme de huit : le symbole de l’infini. J’ai attrapé ma veste en jean et j’ai rejoint Jorie devant chez moi. Elle m’attendait au volant de la voiture de sa mère. Elle portait une robe noire moulante et des bottines en cuir.

— Je ne savais pas quoi me mettre, ai-je dit en ouvrant la portière.

Elle a balayé ma tenue du regard.

— Tu es parfaite. Le récital s’est bien déroulé ?

— Oui.

— Tu te sens comment ?

J’ai levé les yeux au ciel.

— Arrête de te faire du souci pour moi, Jorie. Tu es pire que ma mère !

Elle m’a tiré la langue, et j’ai éclaté de rire. Pendant le trajet, elle m’a raconté tout ce qui s’était passé au lycée pendant mon absence. J’ai souri et hoché la tête, même si ces histoires ne m’intéressaient pas vraiment.

Jorie s’est garée devant chez Deacon. J’ai entendu la fête avant de la voir. Des cris et de la musique s’échappaient des fenêtres. Nous sommes sorties de la voiture, et je me suis agrippée au bras de ma meilleure amie.

— C’est toujours aussi… bruyant ?

Jorie a éclaté de rire.

— Oui, Poppy.

À l’intérieur, la musique était trop forte. Nous nous sommes frayé un chemin parmi la foule. Je n’ai pas quitté Jorie d’une semelle. Ruby et Deacon étaient dans la cuisine. Ruby s’est jetée dans mes bras.

— Salut, Poppy ! Tu veux boire quelque chose ?

— Oui, un Coca, merci.

Elle a froncé les sourcils.

— T’as pas envie d’un truc plus fort ?

— Non, merci.

— Comme tu veux.

Deacon m’a saluée d’une main. Il était en train de lire un message sur son portable. Ruby m’a tendu un verre. Nous sommes sorties toutes les trois dans le jardin. Une poignée de personnes étaient assises autour d’un feu de camp. C’était plus calme, et cela m’arrangeait bien. Deacon a appelé Ruby dans la cuisine, et je me suis retrouvée seule avec Jorie, les yeux fixés sur les flammes.

— Je suis désolée pour hier, Poppy. Par rapport à Rune. Je ne voulais pas te faire de mal. Parfois, je ferais mieux de me taire.

— Je ne t’en veux pas.

Elle m’a regardée d’un air curieux.

— Tu le trouves comment ?

J’ai haussé les épaules.

— Ne me dis pas que tu n’as pas d’opinion sur l’homme de ta vie !

— Bien sûr que si. Il est toujours aussi beau.

Jorie a avalé une gorgée de bière. Le cœur lourd, je jouais avec mon gobelet quand la voix d’Avery s’est échappée de la maison. Jorie a levé les yeux au ciel.

— La sorcière est arrivée.

— La sorcière ?

— Je plaisante ! Avery n’est pas méchante. Elle drague juste tout ce qui bouge.

— Elle ne draguerait pas Judson, par hasard ? ai-je dit pour la taquiner.

Jorie m’a jeté son gobelet vide à la figure. J’ai éclaté de rire. Elle était amoureuse de Judson depuis des années, et elle refusait de le lui avouer.

— Avery a essayé de le séduire, mais elle le laisse tranquille depuis que Rune est revenu.

Ma bonne humeur s’est aussitôt envolée. Jorie a pris conscience de ce qu’elle venait de dire.

— Oh ! Excuse-moi, Poppy ! Je ne voulais pas…

— Ne t’inquiète pas pour moi.

Elle a pris ma main dans la sienne.

— Est-ce que tu regrettes ta décision ?

— Tous les jours.

Mon amie avait l’air triste pour moi. Je lui ai souri pour la rassurer.

— Il me manque… tu n’imagines pas à quel point. Mais je ne pouvais pas lui avouer la vérité. J’ai préféré garder le silence, le laisser vivre sa vie de son côté.

Jorie a posé la tête sur mon épaule.

— S’il avait su ce qui se passait, il aurait essayé de revenir. Je ne voulais pas qu’il souffre. Je devais le protéger.

— Qu’est-ce que tu vas faire, Poppy ? Bientôt, tout le monde sera au courant.

— J’espère que non. Je ne suis pas populaire comme toi, Ruby et Rune. Personne ne s’en rendra compte. Pas même Rune. Tu verrais la façon dont il me regarde… Il me déteste, Jorie.

— Tu l’aimes toujours, pas vrai ?

Mon silence était plus fort qu’un cri. Bien sûr que je l’aimais toujours.

Jorie s’est levée en grimaçant.

— Il faut que j’aille faire pipi. Tu viens avec moi ?

J’ai éclaté de rire et je l’ai suivie à l’intérieur. Je l’attendais devant la porte des toilettes quand j’ai entendu la voix de Ruby s’échapper de la pièce d’à côté. J’ai ouvert la porte. Je l’ai aussitôt regretté.

C’était un petit salon avec trois canapés. Ruby et Deacon étaient assis sur le premier, Judson et ses amis sur le deuxième, et Avery sur le dernier. Elle avait un gobelet à la main et le bras d’un garçon sur les épaules.

Je connaissais ce bras.

Je connaissais cette main.

Rune a tourné la tête.

Je savais qu’il avait tiré un trait sur moi, mais cette image m’a déchirée de part en part.

— Ça va, Poppy ? m’a demandé Ruby.

— Oui, ai-je murmuré.

J’ai reculé d’un pas, et Avery a tourné la tête vers Rune. Pour l’embrasser.

Je suis partie en courant. J’ai remonté le couloir et je suis entrée dans la première pièce que j’ai trouvée. La buanderie était plongée dans l’obscurité. La fenêtre donnait sur le jardin et les flammes du feu de camp dessinaient des ombres sur les murs. J’ai fermé la porte derrière moi et j’ai posé les mains sur la machine à laver. J’ai éclaté en sanglots.

Cette image resterait ancrée à jamais dans ma mémoire. Moi qui croyais avoir enduré la douleur sous toutes ses formes… J’avais eu tort. Rune venait de briser sa promesse. Il avait offert ses lèvres à une autre.

Quelqu’un a tourné la poignée. Rune est entré, fermant la porte à clé derrière lui. Surprise, j’ai reculé contre le mur et je l’ai observé de la tête aux pieds. Il avait les bras musclés, les poings serrés et le visage pâle. Il a passé une main dans ses cheveux pour dégager son visage. Un geste que je connaissais par cœur. J’aurais aimé avoir le courage de m’enfuir, mais Rune me bloquait la route. J’étais piégée.

Il a avancé d’un pas vers moi. Je sentais la chaleur émaner de son corps. Son odeur me rappelait nos jours d’été dans la cerisaie, et notre dernière nuit ensemble. Ses habits sentaient le tabac et son souffle la menthe. J’avais envie d’effleurer ses joues mal rasées. Mon regard s’est posé sur ses lèvres, celles qui venaient d’embrasser Avery. J’ai tourné la tête et j’ai fermé les yeux.

Rune a plaqué les mains contre le mur derrière moi, encadrant mon visage avec ses bras. Ses mèches blondes m’ont caressé la joue. J’ai ouvert les yeux et je les ai plongés dans les siens. J’avais des papillons dans le ventre. Il a étudié mon visage et, sans prévenir, il a posé une main sur ma joue.

— Poppymin.

Une larme a dévalé ma peau et s’est écrasée sur ses doigts.

Poppymin.

J’étais sa Poppy.

Pour toujours.

Pour la vie.

Ce simple mot m’a transpercé le cœur. Rune a posé son front contre le mien, comme si ces deux dernières années n’avaient jamais eu lieu. Comme s’il n’était jamais parti. Tout à coup, la pénombre qui s’était emparée de moi s’est envolée, chassée par les souvenirs et par l’amour de Rune.

Quelqu’un a frappé à la porte, brisant cet instant précieux.

— Rune ? Tu es là ?

C’était Avery. Rune a ouvert les yeux et s’est écarté de moi. J’ai essuyé mes larmes du revers de la main.

— Laisse-moi sortir, Rune.

Je n’avais plus de forces, pas assez pour faire semblant. Je l’ai contourné, et il m’a attrapée par la main avant que j’atteigne la poignée.

— S’il te plaît, Rune.

Avery a frappé de toutes ses forces contre la porte.

— Rune ! Je sais que tu es là !

Il a serré ma main dans la sienne. J’ai avancé d’un pas et je me suis mise sur la pointe des pieds. J’ai passé un doigt sur ses lèvres, me rappelant la sensation de sa bouche contre la mienne.

— Ton départ m’a brisé le cœur, Rune. Ton absence, mon silence… C’était insupportable. Mais te voir embrasser cette fille… c’est pire que tout.

Rune est devenu tout blanc. J’ai poussé un soupir.

— Je n’ai pas le droit d’être jalouse. Je sais que tout est ma faute, mais c’est plus fort que moi. Laisse-moi sortir, Rune. Je t’en prie.

Il avait l’air choqué. J’en ai profité pour retirer ma main de la sienne et ouvrir la porte. Je suis sortie en trombe de la pièce, ignorant Avery, rouge de colère, et Deacon, Judson, Ruby et Jorie, que la curiosité avait poussés dans le couloir. J’ai quitté la maison et j’ai remonté la rue en courant.

— Rune ! a crié Deacon. Qu’est-ce que tu fais, mec ? Reviens !

J’ai tourné à droite, en direction du parc. C’était le trajet le plus court pour rentrer chez moi. Le portail était ouvert. J’étais essoufflée, épuisée. J’avais mal aux pieds. J’ai entendu des bruits dans mon dos. J’ai jeté un œil par-dessus mon épaule. Rune m’avait suivie.

J’ai accéléré le pas et je suis entrée dans la cerisaie, mon endroit préféré. Notre endroit préféré. J’ai ralenti et je me suis arrêtée sous les arbres nus. Pas la peine de continuer. Rune aurait fini par me rattraper.

Je me suis tournée vers lui. Il a passé une main dans ses cheveux et il s’est approché de moi.

— Pourquoi, Poppy ?

Mes yeux se sont emplis de larmes.

— Pourquoi tu m’as coupé de ta vie ? Réponds-moi !

Son accent norvégien était prononcé, comme à son arrivée aux États-Unis, douze ans auparavant. Comme lors de notre première rencontre. Depuis, tout avait changé. Notre innocence s’était envolée, Rune était en colère contre moi, et je ne pouvais pas lui avouer la vérité.

— Pourquoi tu ne m’as pas rappelé ? Pourquoi tu as déménagé ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il faisait les cent pas devant moi. Un coup de vent a soulevé ses cheveux.

— Tu m’avais promis, Poppy ! Tu m’avais promis que tu m’attendrais ! Tout allait bien et, du jour au lendemain, tu as ignoré mes appels ! Pas un message ! Rien !

Il s’est planté devant moi. Les pointes de ses bottes ont effleuré mes ballerines.

— Réponds-moi ! J’ai le droit de savoir !

Sa voix et ses mots étaient remplis de venin. L’ancien Rune ne m’aurait jamais parlé sur ce ton.

— Je ne peux pas. Ne me force pas, Rune. S’il te plaît. Il faut tirer un trait sur nous, sur notre histoire… Il est temps de passer à autre chose.

Il a reculé d’un pas, comme si je lui avais donné une gifle. J’étais triste de le voir dans cet état. Quelques années plus tôt, sa mère m’avait avoué qu’avant notre rencontre Rune était un petit garçon en colère, triste et solitaire. Il a changé grâce à toi, m’avait-elle dit. Tu lui as montré que la vie était belle, que c’était une aventure et qu’il fallait profiter de chaque instant.

Pendant son absence, Rune était redevenu le garçon colérique qu’elle m’avait décrit. J’ai repensé à la devise de ma grand-mère. Clair de lune et rayons de soleil. J’ai fermé les yeux pour étouffer la tristesse qui menaçait de me consumer. La vérité, c’était que Rune était ainsi par ma faute.

— Regarde-moi dans les y