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Et ils meurent tous les deux à la fin

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vers139
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deux134
jour132
4 comments
 
Yanis06
je trouve pas ça ouf
28 August 2021 (03:24) 
Yanis07

tu mens frère
c'est ouf
28 August 2021 (03:28) 
Yanis08
je suis d'accord avec Yanis06
28 August 2021 (03:30) 
H
Pour ceux qui aiment pas trop le spoil , à éviter ❌
01 September 2021 (21:06) 

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Pourquoi pas nous ?

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french
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科学的历程

Année:
2018
Langue:
chinese
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Collection dirigée par Glenn Tavennec





L’AUTEUR

Adam Silvera est devenu un auteur best-seller du New York Times dès son premier roman. Il est né et a grandi dans le Bronx. Après avoir travaillé en librairie, il s’est tourné vers l’édition jeunesse où il s’est notamment occupé d’un site de creative writing pour adolescents, tout en écrivant de nombreuses critiques de romans jeunesse et YA. Inexplicablement grand, Adam Silvera vit à New York.

Rendez-vous sur www.adamsilvera.com pour en apprendre davantage.





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ET ILS MEURENT TOUS LES DEUX À LA FIN

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Titre original : THEY BOTH DIE AT THE END




Copyright © : Adam Silvera, 2017





Traduction française : © Éditions Robert Laffont, S.A.S., Paris, 2018





Illustration : Simon Prades / Design : Erin Fitzsimmons




EAN 978-2-221-22101-3




ISSN 2258-2932




(édition originale : ISBN 978-0-06-245779-0, HarperCollins Children’s Books, New York)

Loi no 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse et aux jeunes adultes




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





Suivez toute l’actualité des Éditions Robert Laffont sur

www.laffont.fr





Cher lecteur,





J’ai toujours écrit des histo; ires personnelles, et ce livre ne fait pas exception à la règle. Mais contrairement à mes deux premiers romans, l’intrigue de Et ils meurent tous les deux à la fin n’est pas une fanfiction tirée de mes propres expériences ; elle est née de mon inexpérience. J’ai beau être jeune, j’ai raté tellement d’années de ma vie. J’ai perdu trop de temps à faire la fine bouche, à ne pas exprimer mon avis et à mentir au lieu de nouer des amitiés profondes, à attendre mes dix-neuf ans pour faire mon coming out, à ne pas dire bonjour aux mecs mignons dans le métro, à ne pas chanter devant mes amis parce que je n’aime pas ma voix, et cetera, et cetera.

C’est en écrivant ce livre que je suis devenu plus audacieux, inspiré par le garçon qui démolit les murs autour de lui brique par brique, jusqu’à se libérer de ses peurs et de son manque de confiance en lui, et par l’autre garçon, qui m’a poussé à réparer mes erreurs et à arranger les choses tant qu’il est encore temps. J’ai goûté du crocodile, et je ne recommencerai plus jamais. Je me sens de taille à défendre mes opinions contre les vôtres. Je dis la vérité, même quand c’est difficile, parce qu’une amitié peut s’en trouver renforcée. Tout le monde sans exception sait que je suis homosexuel, y compris – et c’est peut-être le plus important – les élèves des États conservateurs dans lesquels je fais des tournées, et tant pis si ça ne plaît pas à leurs parents. Je n’ai toujours pas osé dire bonjour à un mec mignon dans le métro, mais j’ai fait le premier pas avec un invité de mon coloc qui flirtait sans arrêt avec moi ; aujourd’hui, c’est mon nouveau copain. J’ai chanté avec des auteurs de Young Adult dans un bar karaoké à trois heures du matin en pleine semaine, et ça m’a rendu heureux même si j’étais très mauvais.

Je pense sincèrement qu’on devrait commencer à vivre sa vie le plus tôt possible et du mieux possible, car à la différence des personnages de ce livre, je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre dans cet univers. Et vous nous plus. Alors n’attendez pas trop longtemps pour devenir la personne que vous voulez être ; le temps file.



Avec tout plein d’amour,




Adam Silvera





PREMIÈRE PARTIE


Death-Cast




* * *





* * *





« Vivre est la chose la plus rare du monde. La plupart des gens se contentent d’exister. »

Oscar Wilde





5 septembre 2017

MATEO TORREZ



00 h 22


Death-Cast me téléphone pour m’adresser un avertissement qu’on ne reçoit qu’une fois dans sa vie : aujourd’hui, je vais mourir. En fait, non, « avertissement » n’est pas le bon mot, ça voudrait dire que la chose peut être évitée. Genre une voiture qui klaxonne en voyant un piéton traverser au feu rouge, pour lui donner une chance de reculer. Là, c’est juste pour te notifier. L’alerte résonne à plein volume sur mon portable de l’autre côté de la pièce ; un gong caractéristique et interminable, telle une cloche d’église qui sonnerait au loin. Je suis déjà en train de flipper, et une centaine de pensées se bousculent dans mon esprit, noyant tout le reste. C’est la pagaille dans ma tête, et je me dis qu’une personne qui va sauter en parachute pour la première fois, ou un pianiste qui donne son premier concert, doit éprouver la même sensation. Mais je ne pourrai jamais en être certain.

C’est dingue. Il y a une minute encore, j’étais en train de lire un billet sur Les Décompteurs, un blog sur lequel des Deckers racontent en détail leurs dernières heures en publiant des statuts et des photos via des fils d’actualité en temps réel. Le post daté d’hier avait été écrit par un étudiant en troisième année de fac, qui essayait de trouver un nouveau foyer pour son golden retriever. Et maintenant c’est moi qui vais mourir.

Je vais… non… oui. Oui.

J’ai du mal à respirer. Je vais mourir aujourd’hui.

J’ai toujours eu peur de mourir. Et je ne sais pas pourquoi, je pensais que ça n’arriverait pas justement parce que j’avais peur. Pas jamais, évidemment, mais dans suffisamment longtemps pour que je puisse vieillir. Papa m’a même rabâché qu’il fallait que je m’imagine être le héros d’une histoire, quelqu’un à qui il n’arrive jamais malheur et surtout qui ne meurt pas, parce qu’il doit rester dans les parages pour sauver le monde. Le vacarme dans ma tête s’atténue, et à l’autre bout de la ligne, le messager de Death-Cast attend de m’annoncer que je vais mourir aujourd’hui, à l’âge de dix-huit ans.

Waouh, je vais vraiment…

Je n’ai pas envie de décrocher. Je voudrais courir dans la chambre de papa et hurler des insultes dans un oreiller parce qu’il a choisi le mauvais moment pour se retrouver en soins intensifs, ou donner des coups de poing dans un mur parce que ma mère est décédée en me mettant au monde et qu’elle m’a ainsi destiné à une mort prématurée. La sonnerie du téléphone retentit pour la trentième fois peut-être. Je ne peux pas l’éviter, et je ne peux pas non plus éviter ce qui va se produire aujourd’hui.

J’écarte mon ordinateur portable posé sur mes jambes croisées et je me lève de mon lit en chancelant, tellement je me sens faible. Je me dirige vers mon bureau en traînant des pieds, comme un rôdeur de Walking Dead.

Bien sûr, le nom qui s’affiche sur l’écran est DEATH-CAST.

J’ai beau trembler comme une feuille, j’arrive quand même à appuyer sur la touche « Répondre ». Je ne dis rien. Je ne sais pas vraiment quoi dire. Je me contente de respirer, parce qu’il me reste moins de vingt-huit mille respirations – c’est le nombre moyen de respirations quotidiennes d’une personne non-mourante –, alors autant en profiter tant que j’en suis encore capable.

— Bonjour, ici Andrea, de Death-Cast. Vous êtes là, Timothy ?

Timothy.

Je ne m’appelle pas Timothy.

— Vous faites erreur sur la personne, je dis à Andrea. (Les battements de mon cœur se calment, même si je me sens mal pour ce Timothy.) Moi, c’est Mateo.

Je tiens ce nom de mon père, et plus tard il voudrait que je le transmette à mon tour. Maintenant je pourrai le faire, si j’ai un enfant un jour.

À l’autre bout du fil, je l’entends pianoter sur un clavier, sans doute pour corriger le nom, ou un autre paramètre dans sa base de données.

— Oh, je suis désolée. Timothy est le monsieur que je viens d’avoir au téléphone ; il n’a pas très bien pris la nouvelle, le pauvre. Vous êtes Mateo Torrez, c’est bien ça ?

Et juste comme ça, mon dernier espoir est anéanti.

— Mateo, veuillez me confirmer qu’il s’agit bien de vous. J’ai malheureusement encore beaucoup d’appels à passer ce soir.

J’avais toujours imaginé que mon héraut – c’est leur nom officiel, ce n’est pas moi qui les appelle comme ça – aurait une voix compatissante et qu’il m’annoncerait la nouvelle avec douceur, peut-être même qu’il me répéterait à quel point c’est tragique de mourir si jeune. Pour être honnête, ça ne m’aurait pas dérangé qu’Andrea soit plus enjouée, qu’elle me dise de m’amuser et de profiter au maximum de ma dernière journée, puisque au moins je sais ce qui va m’arriver. Comme ça, je ne resterais pas enfermé à la maison à commencer des puzzles de mille pièces que je ne finirais jamais, ou à me masturber parce que j’ai peur de coucher avec une vraie personne. Mais cette dame au téléphone me donne l’impression que je lui fais perdre son temps parce que, contrairement à moi, elle en a plein.

— D’accord. C’est moi, Mateo. Je suis Mateo.

— Mateo, j’ai le regret de vous informer qu’à un moment donné dans les prochaines vingt-quatre heures, vous allez être frappé par une mort prématurée. Et même si nous ne pouvons rien faire pour empêcher cela, vous avez encore une chance de vivre.

Elle me rebat les oreilles avec le fait que la vie est parfois injuste, puis elle énumère une liste d’événements auxquels je pourrais participer aujourd’hui. Je ne devrais pas lui en vouloir, mais on sent qu’elle est fatiguée de réciter ces lignes, gravées au fer rouge dans sa mémoire à force d’avoir répété à des centaines et peut-être des milliers de gens qu’ils allaient bientôt mourir. Elle n’a aucune compassion à m’offrir. Elle est sans doute en train de se limer les ongles ou de jouer au morpion toute seule en téléphonant.

Sur Les Décompteurs, des Deckers publient des billets pour raconter le déroulement de leur Jour Final, en partant du coup de fil fatidique. En gros, c’est Twitter pour les Deckers. J’ai lu des tonnes de posts dans lesquels certains avouaient avoir demandé à leur héraut de leur révéler les circonstances de leur mort, même si c’est bien connu que personne n’a accès à ces informations. Pas même l’ancien président Reynolds, qui a essayé d’échapper à la Mort en se cachant dans un bunker souterrain il y a quatre ans et a fini assassiné par un agent de ses propres services secrets.

Death-Cast peut uniquement révéler la date de mort de quelqu’un, mais pas la minute exacte ni la cause du décès.

— … Vous comprenez tout cela ?

— Ouais.

— Connectez-vous sur death-cast.com pour indiquer d’éventuelles demandes spéciales pour vos funérailles, ainsi que l’inscription que vous souhaiteriez voir gravée sur votre pierre tombale. Mais peut-être que vous préféreriez être incinéré, auquel cas…

Je n’ai assisté qu’à un seul enterrement. Ma grand-mère est morte quand j’avais sept ans et, le jour de ses funérailles, j’ai piqué une crise parce qu’elle ne se réveillait pas. Faites défiler cinq ans en avance rapide, jusqu’à la création de Death-Cast, et soudain, tout le monde s’est mis à organiser son propre enterrement, afin de pouvoir y assister vivant. Pouvoir dire au revoir à ses proches avant de mourir a beau être une chance incroyable, est-ce qu’il ne vaut pas mieux passer le temps qu’il nous reste à vivre réellement ? Peut-être que je ne serais pas du même avis si j’étais sûr que des gens viendraient à mon enterrement. Si je ne comptais pas mes amis sur les doigts d’une seule main.

— Et, Timothy, toute l’équipe de Death-Cast est sincèrement désolée de vous perdre. Vivez pleinement cette journée, d’accord ?

— Je m’appelle Mateo.

— Je suis désolée, Mateo. Je suis mortifiée. La journée a été longue et ces appels sont parfois tellement stressants, et…

Je lui raccroche au nez, ce qui est malpoli, je sais. Je sais. Mais je ne peux pas continuer à l’écouter me parler de sa journée stressante alors que je risque de mourir dans l’heure, voire dans les dix prochaines minutes : je pourrais m’étouffer avec une pastille contre la toux, ou sortir de mon appartement pour enfin commencer à vivre, et me briser le cou dans l’escalier avant même d’être arrivé dehors, ou quelqu’un pourrait entrer par effraction chez moi et m’assassiner. La seule mort que je peux exclure avec certitude est une mort de vieillesse.

Je me laisse tomber par terre, à genoux. Tout va se terminer aujourd’hui, et je n’ai aucun moyen de l’empêcher. Je ne peux pas parcourir des contrées peuplées de dragons pour trouver des sceptres qui protègent de la mort. Je ne peux pas sauter sur un tapis volant pour partir à la recherche d’un génie qui m’accordera le souhait de vivre une vie simple et remplie. Je pourrais peut-être trouver un savant fou pour me cryogéniser, mais il y aurait de grandes chances pour que je meure pendant cette expérience improbable. La mort est inévitable pour tout le monde, et aujourd’hui, c’est une certitude absolue pour moi.

La liste des gens qui vont me manquer, si les morts peuvent ressentir le manque, est tellement courte qu’elle ne mérite même pas le nom de liste : il y a papa, parce qu’il fait de son mieux ; ma meilleure amie, Lidia, parce qu’elle ne m’a pas ignoré dans les couloirs du lycée, qu’elle s’asseyait en face de moi au déjeuner et faisait équipe avec moi en cours de SVT, et parce qu’elle me parle de son rêve de devenir écologiste et de sauver le monde, en m’affirmant que je pourrai la remercier en y vivant. Et c’est tout.

Si quelqu’un me demandait la liste des gens qui ne me manqueront pas, je n’aurais aucun nom à donner. Personne ne m’a jamais fait de mal. Et je comprends même pourquoi certaines personnes n’ont pas essayé. Vraiment, je comprends. Je suis tellement pitoyable et parano. Les rares fois où des camarades m’ont proposé quelque chose de sympa, genre faire du roller dans le parc ou une virée en voiture tard le soir, je me suis défilé parce qu’on risquait de s’exposer à la mort, peut-être. Je pense que ce qui me manquera le plus, ce sont toutes les occasions ratées, où j’aurais pu vivre ma vie et me faire des super copains. Ça me manquera qu’on n’ait jamais eu l’occasion de créer des liens en faisant des soirées pyjamas, à rester debout toute la nuit pour jouer à la Xbox Infinity et à des jeux de société, tout ça parce que j’avais trop peur.

La personne qui me manquera le plus est Futur Mateo, qui a peut-être fini par se décoincer et par vivre sa vie. Même si c’est difficile de se le représenter clairement, j’imagine que Futur Mateo est quelqu’un qui tente des expériences, comme fumer des joints avec ses potes, passer son permis de conduire et sauter dans un avion pour Porto Rico afin d’en apprendre plus sur ses racines. Peut-être qu’il sort avec quelqu’un, et peut-être qu’il aime la compagnie de cette personne. Je le vois bien jouer du piano pour ses amis et chanter devant eux. Et il y aurait certainement beaucoup de monde à ses funérailles, qui s’étendraient sur un week-end entier après son départ. Il y aurait une salle remplie de nouveaux visages qui n’auraient pas eu la chance de le serrer dans leurs bras une dernière fois.

Futur Mateo aurait une liste d’amis qui lui manqueraient beaucoup plus longue que la mienne.

Malheureusement, je ne deviendrai jamais Futur Mateo. Personne ne se défoncera jamais avec moi, personne ne me regardera jamais jouer du piano, et personne ne s’assiéra jamais sur le siège passager de la voiture de mon père une fois que j’aurais eu mon permis. Je ne me disputerai jamais avec des amis pour avoir les meilleures chaussures de bowling ou pour prendre Wolverine quand on joue aux jeux vidéo.

Je m’écroule de nouveau par terre, en me disant que pour moi, maintenant, c’est marche ou crève. Même pas, en fait.

C’est marche puis crève.





00 h 42


Quand papa est en colère ou déçu de lui-même, il prend une douche chaude pour se calmer. Je me suis mis à l’imiter vers treize ans, parce que des troublantes Pensées de Mateo ont commencé à faire surface, et que j’ai eu besoin de tonnes de Temps de Mateo pour essayer d’y voir plus clair. Je prends une douche maintenant parce que je me sens coupable d’espérer que le monde, ou en tout cas une partie du monde en plus de Lidia et de mon papa, sera triste de me voir partir. En refusant de vivre comme si j’étais invincible tous les jours où je n’ai pas reçu d’alerte, j’ai gaspillé tous ces hier et maintenant il ne me reste plus du tout de demain.

Je ne le dirai à personne. Sauf à papa, mais il n’est pas conscient donc ça ne compte pas vraiment. Je n’ai pas envie de passer ma dernière journée à me demander si les paroles tristes que les gens m’adressent sont sincères. Personne ne devrait passer ses dernières heures à douter des autres.

Il faut que je sorte dans le monde, que je réussisse à me convaincre que c’est une journée comme les autres. Il faut que j’aille voir papa à l’hôpital et que je lui tienne la main pour la première fois depuis mon enfance, et pour la dernière fois… Waouh, la toute dernière fois.

Je serai parti avant de m’être fait à l’idée que je vais mourir.

Il faut aussi que j’aille voir Lidia et sa fille d’un an, Penny. Lidia m’a demandé d’être le parrain de Penny à la naissance du bébé, et ça craint vraiment que je sois la personne chargée de prendre soin d’elle si Lidia meurt, puisque son copain, Christian, est mort il y a un peu plus d’un an. Comment un gamin de dix-huit ans sans aucun revenu pourrait-il subvenir aux besoins d’un bébé, vous me direz ? C’est simple, il n’en est pas capable. Mais j’étais censé grandir et raconter à Penny des histoires sur sa mère sauveuse du monde et sur son père si relax, et l’accueillir chez moi une fois que je serais indépendant financièrement et prêt émotionnellement. Et maintenant, me voilà chassé de sa vie avant de pouvoir devenir autre chose qu’un type dans un album photo sur lequel Lidia racontera peut-être des histoires pendant que Penny hochera la tête, peut-être en se moquant de mes lunettes, puis tournera la page pour voir les membres de sa famille qu’elle connaît vraiment et qu’elle aime. Je ne serai même pas un fantôme pour elle. Malgré tout, ce n’est pas une raison pour ne pas aller la chatouiller une dernière fois et nettoyer son visage barbouillé de courge ou de petits pois, ou pour laisser à Lidia un peu de temps pour réviser son examen de fin d’études secondaires, ou même pour se brosser les dents, se coiffer ou faire une sieste.

Après ça, je trouverai quelque part la force de me séparer de ma meilleure amie et de sa fille, puis il faudra que je sorte et que je vive.

J’éteins le robinet et l’eau cesse de ruisseler sur moi ; ce n’est pas le bon jour pour prendre une douche d’une heure. J’attrape mes lunettes sur le lavabo et je les mets sur mon nez. Mais quand je sors de la baignoire, je glisse sur une flaque d’eau, et pendant que je tombe en arrière, je me dis que je vais pouvoir tester la théorie selon laquelle on voit sa vie défiler devant ses yeux avant de mourir. Je m’agrippe in extremis au porte-serviettes et reprends l’équilibre. J’inspire et j’expire profondément, plusieurs fois, ça aurait vraiment été pas de bol de terminer sa vie comme ça. Quelqu’un parlerait de moi dans la rubrique « KO sous la douche » du blog MortsDébiles, un site très fréquenté que je trouve écœurant pour des tas de raisons.

J’ai besoin de vivre pleinement le temps qu’il me reste. Mais pour cela, il faut d’abord que j’arrive à quitter cet appartement vivant.





00 h 56


J’écris des mots de remerciements à mes voisins du 4F et du 4A en leur annonçant que c’est mon Jour Final. Avec papa à l’hôpital, Elliot du 4F vient me voir de temps en temps pour m’apporter à dîner, surtout que la gazinière est cassée depuis que j’ai essayé la recette d’empanadas de papa. Sean du 4A avait prévu de passer samedi pour réparer le brûleur, mais ce ne sera plus nécessaire. Papa sera capable de le faire, et il aura peut-être besoin d’une distraction après mon départ.

J’ouvre mon armoire, en sors la chemise en flanelle bleue et grise que Lidia m’a offerte pour mes dix-huit ans et l’enfile par-dessus mon tee-shirt blanc. Je ne suis encore jamais sorti avec. La porter aujourd’hui est ma façon de garder Lidia tout près de moi.

Je regarde l’heure sur la vieille montre de papa à mon poignet. Il me l’a donnée après en avoir acheté une numérique dont le cadran s’éclaire, parce qu’il a une mauvaise vue. Il est bientôt une heure du matin. Si c’était un jour normal, je jouerais à des jeux vidéo jusqu’à tard dans la nuit, tout en sachant que j’arriverais crevé à l’école. Au moins, je pouvais dormir pendant mes heures de perm. J’aurais dû profiter davantage de ces moments de liberté. J’aurais dû m’inscrire à un cours optionnel, genre arts plastiques, mais je n’aurais pas osé me lancer même si ma vie en dépendait. (Je n’aurais d’ailleurs jamais osé me lancer dans quoi que ce soit même si ma vie en dépendait, mais je m’égare. Quoique c’est tout de même l’essentiel, non ?) Peut-être que j’aurais dû faire partie d’un groupe et jouer du piano, être un peu reconnu avant de franchir petit à petit les étapes pour entrer dans le chœur, puis éventuellement faire un duo avec quelqu’un de cool, avant de trouver le courage de chanter en solo. Bordel, même le théâtre aurait pu être amusant si on m’avait donné un rôle qui m’aurait forcé à me lâcher. Mais non, j’ai opté pour une autre heure de perm, histoire de m’isoler et de faire la sieste.

Il est minuit cinquante-huit. À une heure, je me force à sortir. Cet appartement a été mon refuge et ma prison, et pour une fois j’ai besoin d’aller respirer l’air extérieur, au lieu de me précipiter d’un point A à un point B. Il faut que je prenne le temps de compter les arbres, d’aller tremper mes pieds dans l’Hudson, peut-être en chantant une chanson que j’aime, et de faire tout ce que je peux pour qu’on se rappelle de moi comme du jeune homme qui est mort trop tôt.

Il est une heure du matin.

Je n’arrive pas à croire que je ne retournerai plus jamais dans ma chambre.

Je déverrouille la porte d’entrée, je tourne la poignée et j’ouvre la porte.

Je lâche les mots pour les voisins et je referme la porte en la claquant.

Je ne m’aventurerai pas dans un monde qui veut me tuer avant mon heure.





RUFUS EMETERIO



01 h 05


Quand Death-Cast m’appelle, je suis en train de tabasser à mort le nouveau copain de mon ex-copine. À califourchon sur le mec, je le cloue au sol avec mes genoux sur ses épaules, et si je lui ai pas défoncé l’autre œil, c’est uniquement parce que mon téléphone s’est mis à sonner dans ma poche. C’est la sonnerie assourdissante de Death-Cast, que les gens ne connaissent que trop bien, par leur propre expérience, les actualités ou l’une de ces émissions pourries qui se servent de cette alerte pour mettre un peu de suspense. Mes potes Tagoe et Malcolm ont arrêté de m’encourager à bastonner. Il y a un silence de mort, et j’attends que le téléphone de ce bouffon de Peck se mette aussi à retentir. Mais rien ne vient, on entend que celle de mon portable. Peut-être que l’appel qui va m’annoncer que je suis sur le point de mourir vient de lui sauver la vie.

— Il faut que tu décroches, Roof, lance Tagoe.

Il était en train de filmer, parce que c’est son truc de mater des vidéos de bagarres sur Internet. Et maintenant il regarde fixement son écran, comme s’il avait peur de recevoir un appel à son tour.

— Hors de question, je dis.

Mon cœur bat à toute blinde dans ma poitrine, encore plus que quand je me suis approché de Peck, et encore plus que quand j’ai commencé à le cogner et que je l’ai mis KO. Il a l’œil gauche déjà enflé, et dans le droit on ne lit rien d’autre que de la terreur. Les appels de Death-Cast sont particulièrement nombreux jusqu’à trois heures du matin, et il se demande si je vais l’entraîner dans ma chute.

Moi aussi.

Mon téléphone arrête de sonner.

— Peut-être que c’était une erreur, suggère Malcolm.

La sonnerie repart de plus belle.

Malcolm ne dit plus rien.

J’avais pas vraiment d’espoir. Je connais pas les stats ni ce genre de trucs, mais c’est pas comme si Death-Cast se plantait souvent, ça se saurait. Nous autres Emeterio, on a pas vraiment de bol question longévité. En revanche, pour rendre l’âme bien avant l’heure ? Là on assure grave.

Je tremble, et la panique fait bourdonner ma tête comme si quelqu’un me bourrait de coups de poing, parce que j’ai aucune idée de comment je vais partir, je sais juste que je vais partir. Ma vie n’est pas vraiment en train de défiler devant mes yeux, même si je m’attends pas non plus à ce que ça arrive plus tard, quand je serai vraiment à deux doigts de clamser.

Peck se tortille sous moi et je lève le poing pour qu’il se tienne tranquille.

— Peut-être qu’il est armé, fait remarquer Malcolm.

C’est le géant de notre groupe, le genre de mec qu’il aurait été utile d’avoir avec soi le jour où notre bagnole est tombée dans l’Hudson et où ma sœur n’a pas réussi à détacher sa ceinture.

Avant l’appel, j’aurais été prêt à jurer sur n’importe quoi que Peck n’était pas armé, puisque c’est nous qui l’avons attaqué à la sortie de son travail. Mais je jure pas sur ma vie, pas comme ça. Je lâche mon portable. Je palpe Peck et je le retourne, pour vérifier qu’il n’a pas de canif à sa ceinture. Je me lève et il reste couché.

Malcolm récupère le sac à dos de Peck que Tagoe a balancé sous la voiture bleue à côté. Il ouvre la fermeture Éclair du sac et déverse son contenu. Des bandes dessinées de La Panthère noire et d’Œil-de-Faucon tombent par terre.

— Y’a rien.

Tagoe se précipite vers Peck et j’ai l’impression qu’il va shooter dans sa tête comme si c’était un ballon de foot, et en fait non. Il ramasse mon portable par terre et décroche.

— À qui vous voulez parler ? (Son cou est pris d’un spasme mais ça n’étonne personne.) Attendez, attendez. C’est pas moi. Attendez ! Une seconde. (Il me tend le téléphone.) Tu veux que je raccroche, Roof ?

J’en sais rien. Peck est toujours étendu dans le parking de cette école primaire, couvert de sang et au bout du rouleau, et j’ai pas vraiment besoin de répondre pour savoir que Death-Cast ne m’appelle pas pour me dire que j’ai gagné au Loto. Paumé et furax, j’arrache le téléphone des mains de Tagoe. J’ai envie de gerber, mais mes parents et ma sœur n’ont pas fait ça, alors je me retiens.

— Surveillez-le, je dis à Tagoe et Malcolm.

Ils hochent la tête. Je sais pas comment je suis devenu le chef. Je suis arrivé dans la famille d’accueil des années après eux.

Je m’éloigne un peu, comme si ça avait vraiment de l’importance qu’on ne m’entende pas, et je fais gaffe à rester en dehors du halo de lumière venant de l’enseigne de sortie. J’aimerais bien éviter de me faire choper en pleine nuit avec les mains en sang.

— Ouais ?

— Bonjour. Victor de Death-Cast à l’appareil. Je voudrais parler à Rufus Emmy-terio.

Il massacre mon nom de famille, mais ça sert à rien de le corriger. Y’a plus que moi qui porte le nom Emeterio.

— Ouais, c’est moi.

— Rufus, j’ai le regret de vous informer qu’à un moment donné dans les prochaines vingt-quatre heures…

— Vingt-trois heures, je l’interromps en marchant de long en large entre deux bagnoles. Il est plus d’une heure.

C’est abusé. D’autres Deckers ont reçu leur alerte bien avant moi. Peut-être que si Death-Cast m’avait appelé il y a une heure, j’aurais pas attendu Peck à la sortie du restau où il bosse depuis qu’il a lâché sa première année de fac, et je l’aurais pas coursé jusqu’à ce parking.

— Oui, vous avez raison. Je suis désolé, admet Victor.

J’essaie de la fermer, parce que j’ai pas envie de me venger de mes problèmes sur un type qui fait son boulot, même si je pige vraiment pas pourquoi des gens postulent à ce travail. Soyons fou et imaginons pendant une seconde que j’aie un avenir ; jamais de la vie je pourrais me réveiller un jour et me dire : « Je pense que je vais prendre un taf de minuit à trois heures du mat’, où je ne ferai qu’annoncer aux gens que leur vie est finie. »

Pourtant, Victor et d’autres personnes l’ont fait. J’ai pas non plus envie qu’on me dise de pas m’en prendre au messager, surtout quand ce messager m’appelle pour me dire que je vais claquer d’ici la fin de la journée.

— Rufus, j’ai le regret de vous informer qu’à un moment donné dans les prochaines vingt-trois heures, vous allez être frappé par une mort prématurée. Même si je ne peux rien faire pour empêcher cela, je vous appelle pour vous informer des options qui s’offrent à vous aujourd’hui. Tout d’abord, comment allez-vous ? Vous avez mis un moment à répondre. Est-ce que tout va bien ?

Il veut savoir comment je vais, ouais, c’est ça. Je sens bien à son ton monotone qu’il se fiche de moi autant que des autres Deckers à qui il doit téléphoner ce soir. Ces appels sont sans doute enregistrés et il ne veut pas perdre son boulot en se précipitant.

— Je sais pas comment je vais.

Je serre mon portable dans ma main pour me retenir de le jeter contre la fresque représentant des gamins blancs et de couleur qui se tiennent par la main sous un arc-en-ciel. Je jette un coup d’œil derrière moi et je vois Peck, toujours face contre terre, et Malcolm et Tagoe, qui ont les yeux fixés sur moi ; ils feraient mieux de vérifier qu’il ne s’enfuie pas avant qu’on puisse décider de ce qu’on va faire de lui.

— Dites-moi juste mes options.

Ça devrait être intéressant.

Victor me parle de la météo du jour (il est censé pleuvoir avant midi, et plus tard aussi, si je tiens aussi longtemps), d’événements dont je n’ai rien à battre (surtout pas un cours de yoga dans le parc de High Line, flotte ou pas flotte), de préparatifs d’enterrement, et des restaus qui offrent les meilleures réducs pour les Deckers si j’utilise le code du jour. Je zappe la suite car je stresse en me demandant comment le reste de mon Jour Final va se passer.

— Comment est-ce que vous savez ? je le coupe. (Peut-être que ce mec va avoir pitié de moi et que je pourrai mettre Tagoe et Malcolm au parfum sur cet immense mystère.) Le Jour Final. Comment vous savez ? Vous avez une liste ? Une boule de cristal ? Un calendrier qui prédit l’avenir ?

Tout le monde continue à se poser des questions sur la façon dont Death-Cast reçoit ces infos qui chamboulent la vie des gens. Tagoe m’a parlé de toutes ces théories à dormir debout qu’il lit sur Internet : Death-Cast consulterait un groupe de psychiatres super calés, ou alors, le gouvernement forcerait un extraterrestre enchaîné à une baignoire à lui révéler les Jours Finaux – c’est carrément délirant, mais j’ai pas le temps de commenter ça maintenant.

— Les hérauts n’ont malheureusement pas accès à cette information, affirme Victor. Même si nous sommes tout aussi curieux que vous, nous n’avons pas besoin de le savoir pour accomplir notre mission.

Encore une réponse toute faite. Je parie n’importe quoi qu’il est au courant mais qu’il ne peut pas en parler s’il veut garder son job.

Qu’il aille se faire voir.

— Wesh Victor, sois humain pendant une minute. Je sais pas si t’es au courant, mais j’ai dix-sept ans. Dix-huit ans dans trois semaines. Ça te fait pas chier de savoir que je vais jamais aller à la fac ? Me marier ? Avoir des gosses ? Voyager ? Ça m’étonnerait. Tu te prélasses sur ton petit trône dans ton petit bureau parce que tu sais que t’as encore quelques décennies devant toi, hein ?

Victor se racle la gorge.

— Vous voulez que je sois humain, Rufus ? Vous voulez que je descende de mon trône et que je sois honnête avec vous ? OK. Il y a une heure, j’ai appelé une femme qui s’est mise à pleurer parce que sa fille de quatre ans allait mourir aujourd’hui, et qu’après ça elle ne serait plus mère. Elle m’a supplié de lui dire comment sauver sa fille, mais personne n’a ce pouvoir. Après avoir raccroché, j’ai dû demander au département de la Jeunesse d’envoyer un flic chez elle juste au cas où la mère serait responsable de la mort de sa fille. Croyez-le ou non, c’est ce que j’ai fait de plus répugnant dans le cadre de ce travail. Rufus, je me sens mal pour vous, vraiment. Pourtant je n’y suis pour rien si vous allez mourir, et malheureusement, j’ai encore un grand nombre d’appels de ce genre à passer ce soir. Alors est-ce que vous pouvez me faire une faveur et coopérer ?

Merde.

Je coopère pendant le reste de l’appel, même si ce type n’avait pas à me parler des affaires de quelqu’un d’autre, mais j’arrive plus à penser à autre chose qu’à l’histoire de la mère et de sa fille qui n’ira jamais à l’école. À la fin du coup de fil, Victor me récite la formule habituelle de l’entreprise, qu’on entend dans tous les nouveaux films et séries qui intègrent Death-Cast dans le quotidien de leurs personnages :

— Death-Cast est désolé de vous perdre. Vivez pleinement cette journée.

Je ne peux pas vous dire qui raccroche en premier, et on s’en fout. Le mal est fait, ou plutôt sera fait. Aujourd’hui, c’est mon Jour Final, l’Apocalypse de Rufus en mode pas-de-pitié. Je sais pas comment ça va se passer. Je prie pour ne pas mourir noyé comme mes parents et ma sœur. La seule personne à qui j’ai fait du mal est Peck, franchement, alors j’espère ne pas me faire tirer dessus, mais qui sait, il peut y avoir des ratés. Même si la cause de ma mort a moins d’importance que ce que je vais faire avant, l’incertitude qui pèse sur moi me fout une trouille bleue ; on ne meurt qu’une fois, après tout.

Peut-être que c’est Peck qui sera responsable.

Je me grouille de retourner vers Malcolm, Tagoe et Peck. Je relève Peck en le tirant par l’arrière de son col et je le plaque contre le mur en briques. Sur le front il a une plaie ouverte qui pisse le sang, et j’arrive pas à croire que ce mec m’ait poussé à bout comme ça. Il n’aurait jamais dû dire de la merde et raconter à tout le monde pourquoi Aimee voulait plus de moi. Si ça ne m’était pas revenu aux oreilles, ma main ne serait pas autour de son cou en ce moment et il flipperait pas autant – encore plus que moi.

— Tu m’as pas « battu », OK ? Aimee n’a pas cassé avec moi à cause de toi, alors sors-toi ça du crâne tout de suite. Elle m’aimait. Et même si c’est devenu compliqué entre nous, elle aurait fini par me reprendre. (Je sais que c’est pas des conneries. Malcolm et Tagoe pensent comme moi. Je m’approche de Peck et je le regarde droit dans son œil pas amoché.) T’as intérêt à jamais recroiser mon chemin, de toute ma vie. (Ouais, ouais, je sais. Il ne me reste plus beaucoup de vie. Mais ce mec est un sale bouffon et il pourrait tenter un truc.) C’est clair ?

Peck fait oui de la tête.

Je lâche sa gorge, je sors son portable de sa poche et le balance contre le mur. L’écran est explosé et Malcolm s’acharne dessus avec son pied.

— Casse-toi de là.

Malcolm me prend par l’épaule.

— Le laisse pas partir. Il a des relations.

Peck longe le mur avec un air flippé, comme s’il avançait de fenêtre en fenêtre sur la paroi d’un gratte-ciel de New York.

J’écarte la main de Malcolm posée sur mon épaule.

— J’ai dit casse-toi de là !

Peck se fait la malle à toute blinde en zigzaguant d’un pas titubant. Il ne se retourne pas une seule fois pour voir si on est à ses trousses et ne s’arrête même pas pour récupérer ses bandes dessinées et son sac à dos.

— Je croyais que t’avais dit qu’il avait des potes dans un gang, s’étonne Malcolm. T’as pas peur qu’ils viennent te régler ton compte pour le venger ?

— C’est pas un vrai gang, et c’était le naze du gang. J’ai aucune raison d’avoir peur d’un gang qui a accepté Peck. Il peut même pas les joindre, ou joindre Aimee. On a fait ce qu’il fallait pour ça.

Je ne voudrais pas qu’il parle à Aimee avant moi. Il faut que je m’explique et, je sais pas, peut-être qu’elle refusera de me voir si elle comprend ce que j’ai fait, Jour Final ou pas.

— Death-Cast peut pas l’appeler non plus, fit remarquer Tagoe, et son cou se contracte deux fois.

— J’avais pas l’intention de le buter.

Malcolm et Tagoe ne disent rien. Ils ont vu comment je l’ai plaqué au sol, comme si j’étais devenu incontrôlable.

Je peux pas m’arrêter de trembler.

J’aurais pu le tuer, sans le faire exprès. Si je lui avais vraiment fait la peau, je suis pas sûr que j’aurais pu me le pardonner. Nan, c’est du pipeau et je le sais très bien, j’essaie juste de jouer au dur. Mais je suis pas un dur. J’ai déjà du mal à encaisser d’avoir survécu à l’accident qui a fait disparaître ma famille, pourtant c’était pas ma faute. Je n’aurais jamais pu vivre comme si de rien n’était après avoir frappé quelqu’un à mort.

Je fonce vers nos vélos. Mon guidon est coincé dans la roue de Tagoe parce qu’on a jeté nos bécanes quand on a rattrapé Peck, pour pouvoir lui sauter dessus.

— Vous pouvez pas me suivre, les gars, je dis en ramassant mon vélo. Vous comprenez, hein ?

— Nan, on est avec toi, juste…

— Laissez tomber, je le coupe. Je suis une bombe à retardement, et même si vous explosez pas en même temps que moi, vous risquez de vous brûler les doigts… peut-être pour de vrai.

— Tu te débarrasseras pas de nous comme ça, lâche Malcolm. Où que t’ailles, on vient avec toi.

Tagoe fait oui de la tête, mais sa tête fait un écart vers la droite comme si son corps refusait de me suivre. Il fait de nouveau oui de la tête, et cette fois elle reste stable.

— Vous êtes des vraies ombres tous les deux.

— Tu dis ça parce qu’on est noirs ? demande Malcolm.

— Parce que vous me collez toujours aux basques, je réponds. Fidèles jusqu’à la fin.

La fin.

Ça jette un froid. On enfourche nos vélos et on descend du trottoir, et ça secoue. C’était pas le bon jour pour oublier mon casque.

Tagoe et Malcolm ne peuvent pas rester avec moi toute la journée, je sais bien. Mais on est des Pluton, des frères de la même famille d’accueil, et on est solidaires.

— On rentre à la maison, je déclare.

Et on se barre.





MATEO



01 h 06


Je suis de retour dans ma chambre – et dire que je pensais ne jamais la revoir – et je me sens tout de suite mieux, comme si je venais de gagner une vie dans un jeu vidéo au moment où le boss de fin me mettrait une raclée. Je ne suis pas naïf, je sais que je vais mourir. Mais je n’ai pas besoin de me précipiter. J’essaie de gagner du temps. Tout ce que j’ai toujours voulu, c’est une vie plus longue, alors je ne vais pas me tirer une balle dans le pied en franchissant cette porte d’entrée, surtout aussi tard le soir.

Je saute dans mon lit avec le même sentiment de soulagement qu’on éprouve quand on se réveille pour l’école et qu’on se rend compte que c’est samedi. J’enroule ma couverture autour de mes épaules et je reprends mon ordi portable. J’ignore l’e-mail de Death-Cast indiquant l’heure de mon appel avec Andrea, et je continue à lire le post d’hier sur Les Décompteurs, que j’avais commencé avant de recevoir l’alerte.

Le Decker s’appelait Keith et avait vingt-deux ans. Les statuts qu’il a postés ne donnent pas beaucoup d’infos sur sa vie, j’apprends juste que c’était quelqu’un de solitaire qui préférait aller faire des footings avec son golden retriever, Turbo, plutôt que de sortir avec ses copains de classe. Il cherchait un nouveau foyer pour Turbo parce qu’il était sûr que son père le donnerait au premier venu. Et ça pourrait être n’importe qui parce que Turbo est vraiment très beau. Même moi, j’aurais été prêt à l’adopter, alors que je suis sérieusement allergique aux chiens. Avant de confier Turbo, il est allé courir avec lui une dernière fois dans leurs endroits préférés. Le fil d’actualités s’est arrêté quelque part à Central Park.

Je ne sais pas comment Keith est mort. Je ne sais pas si Turbo s’en est sorti vivant ou s’il est mort avec Keith. Je ne sais pas ce qui aurait été mieux pour Keith ou Turbo. Je ne sais pas. Je pourrais essayer de savoir s’il y a eu des agressions ou meurtres à Central Park hier aux alentours de dix-sept heures quarante, l’heure à laquelle le dernier statut a été posté, mais il ne vaut mieux pas que je le sache si je ne veux pas devenir fou. J’ouvre mon fichier de musique et je mets en route la playlist « Sons de l’espace ».

Il y a deux ou trois ans, une équipe de la NASA a créé un instrument spécial pour enregistrer les sons de différentes planètes. Je sais, ça m’a paru bizarre aussi au début, surtout que tous les films que j’ai vus disaient qu’il n’y avait pas de sons dans l’espace. En fait il y en a, mais ce sont des vibrations magnétiques. La NASA les a transformées en ondes sonores pour que l’oreille humaine puisse les percevoir. Même en restant planqué dans ma chambre, j’ai découvert quelque chose de magique dans l’univers, quelque chose que louperaient tous ceux qui ne suivent pas les dernières tendances sur Internet. Certaines planètes ont un son menaçant, qu’on pourrait entendre dans un film de science-fiction dont l’action se déroule dans un monde d’extraterrestres – un monde avec des extraterrestres, pas un monde qui n’est pas la Terre. La piste de Neptune ressemble au bruit d’un torrent, et celle de Saturne à un hurlement terrifiant – j’ai arrêté de l’écouter. Je saute aussi toujours Uranus, qui évoque plutôt un vent qui siffle violemment, ou des vaisseaux spatiaux qui tirent au laser. C’est un très bon sujet de conversation à lancer si vous avez des gens à qui parler, et sinon c’est aussi un bruit de fond parfait pour s’endormir.

J’essaie de me distraire de mon Jour Final en lisant d’autres posts sur le blog Les Décompteurs, avec en fond sonore la piste de la Terre. Elle me rappelle toujours un chant d’oiseau apaisant mêlé au son grave qu’émettent les baleines, même si elle est aussi un peu bizarre ; elle a quelque chose de suspect sur lequel je n’arrive pas à mettre le doigt, comme Pluton, qui me fait penser à un bruit de coquillage et à un sifflement de serpent.

Je passe à la piste de Neptune.





RUFUS



01 h 18


On roule vers Pluton en plein milieu de la nuit.

« Pluton », c’est le nom qu’on a trouvé pour la famille d’accueil où on vit tous depuis que nos familles sont mortes ou nous ont rejetés. Pluton a beau avoir été reléguée au rang de planète naine, on s’est toujours traités avec autant de respect que quand elle était une « vraie » planète.

Ça fait quatre mois que j’ai perdu mes parents et ma sœur, mais Tagoe et Malcolm se connaissent depuis bien plus longtemps que ça. Les parents de Malcolm sont morts à cause d’un pyromane qui a mis le feu à leur baraque. Même si personne ne sait qui c’est, Malcolm espère que le coupable brûle en enfer. À l’époque, c’était un gamin de treize ans qui faisait des conneries et dont personne ne voulait si ce n’est l’assistance publique, et encore. La mère de Tagoe s’est barrée quand il était gosse, et il y a trois ans, son père a mis les voiles parce qu’il n’arrivait plus à payer les factures. Un mois plus tard, Tagoe a découvert que son père s’était foutu en l’air. Mon pote n’a toujours pas versé une seule larme pour lui, et il n’a même pas voulu savoir comment ni où il était mort.

Avant même de découvrir que j’allais crever, je savais que ma maison, Pluton, ne serait plus ma maison pour très longtemps. Je vais bientôt avoir dix-huit ans, et Tagoe et Malcolm aussi, tous les deux en novembre. J’avais prévu d’aller à la fac, comme Tagoe, et on s’était dit que Malcolm squatterait chez nous le temps de se reprendre en main. Je sais pas comment ça va se passer maintenant, et ça me fait vraiment chier de savoir que je ne suis plus concerné par tout ça. Mais pour le moment, tout ce qui compte, c’est qu’on est encore ensemble. Malcolm et Tagoe sont avec moi, comme depuis le jour de mon arrivée dans la famille d’accueil. Ils ont toujours été là pour moi, aussi bien pour les moments en famille que pour les quarts d’heure langue de pute.

J’avais pas l’intention de m’arrêter et pourtant je ralentis en voyant l’église où je suis allé un mois après le fameux accident – c’était mon premier week-end avec Aimee. L’église est en briques blanc cassé avec un clocher bordeaux, et elle est énorme. J’ai vraiment envie de prendre une photo des fenêtres à vitraux, mais ça rendra peut-être pas bien avec le flash. En fait, ça n’a pas d’importance. Quand une photo est assez bonne pour que je la mette sur Instagram, j’ajoute vite fait un filtre Moon pour un effet noir et blanc classique. Le vrai problème, c’est que je pense pas que ça soit une super idée de laisser comme dernière publication pour mes soixante-dix abonnés une photo d’église prise par un sale athée comme moi. (Hashtag jamais de la vie.)

— Y’a un problème, Roof ?

— C’est dans cette église qu’Aimee a joué du piano pour moi, je dis.

Aimee a beau être assez catho, elle ne m’a jamais mis aucune pression avec ça. On avait parlé de musique, et je lui avais dit que j’avais essayé de dénicher le truc de musique classique qu’Olivia écoutait quand elle bossait. Aimee a voulu que je l’écoute en direct, et elle a décidé de le jouer pour moi.

— Il faut que je lui dise que j’ai reçu l’alerte.

Tagoe a un mouvement convulsif. Je suis sûr qu’il a trop envie de me rappeler qu’Aimee a voulu prendre ses distances avec moi, mais tout ça n’a plus d’importance pendant un Jour Final.

Je descends de mon vélo et je mets la béquille. Je vais pas très loin, je m’approche juste un peu de l’entrée. Pile à ce moment-là, un prêtre sort de l’église avec une femme qui pleure. Elle a des bagues plein les doigts qui s’entrechoquent, des topazes je crois, comme celles que ma mère a mises au clou quand elle a voulu acheter des billets de concert à Olivia pour ses treize ans. La femme doit forcément être une Decker, ou connaître un Decker. L’équipe de nuit ici, c’est pas de la gnognote. Malcolm et Tagoe se foutent toujours de la gueule des églises qui évitent Death-Cast et leurs « visions impies de Satan », mais je trouve ça top que certaines bonnes sœurs et prêtres restent dispos jusqu’à tard dans la nuit pour les Deckers qui essaient de se repentir, de se faire baptiser, et tous ces trucs bien.

S’il y a un dieu quelque part, comme ma mère le croyait, j’espère qu’il couvre mes arrières.

J’appelle Aimee. Ça sonne six fois, puis il y a le répondeur. Je réessaie et, cette fois, ça sonne seulement trois fois avant que je tombe sur le répondeur. Elle m’ignore.

J’écris un texto : Death-Cast m’a téléphoné. Peut-être que tu pourrais faire pareil.

Nan, ça serait salaud d’envoyer ça.

Je corrige mon message : Death-Cast m’a téléphoné. Tu peux me rappeler ?

Mon portable se met à sonner dans la minute qui suit ; c’est une sonnerie normale, et pas l’alerte glaçante de Death-Cast. C’est Aimee.

— Salut.

— T’es sérieux ? demande Aimee.

Si je n’étais pas sérieux, elle me tuerait sans doute d’avoir crié au loup. Tagoe avait joué à ce petit jeu un jour pour attirer l’attention, et Aimee l’avait calmé vite fait.

— Ouais. Faut que j’te voie.

— T’es où ?

Elle n’a pas l’air énervée, et elle n’essaie pas de me raccrocher au nez comme les dernières fois où je l’ai appelée.

— En fait, je suis devant l’église où tu m’avais emmené. (C’est fou comme c’est paisible, j’ai l’impression que je pourrais rester ici là toute la journée et survivre jusqu’à demain.) Je suis avec Malcolm et Tagoe.

— Pourquoi est-ce que vous êtes pas à Pluton ? Qu’est-ce que vous fabriquez dehors un lundi soir ?

Je peux pas répondre à ça tout de suite. Peut-être dans quatre-vingts ans, mais j’ai pas tout ce temps devant moi, et j’ai pas envie de trouver le cran maintenant pour lui dire.

— On est en train de rentrer à Pluton. Tu peux nous retrouver là-bas ?

— Quoi ? Non. Restez à l’église, je viens dès que je peux.

— Je crèverai pas avant de t’avoir retrouvée, fais-moi conf…

— T’es pas invincible, espèce d’idiot ! (Aimee est en train de pleurer maintenant, et sa voix tremble comme la fois où on s’est retrouvés coincés sous la pluie sans manteau.) Argh, eh merde. Je suis désolée mais tu sais combien de Deckers ont promis ça, avant qu’un piano leur tombe sur la tête ?

— Il doit pas y en avoir des masses. Une mort par piano, ça me paraît pas très probable.

— C’est pas drôle, Rufus. Ne bouge pas, je m’habille. Je serai là dans une demi-heure, max.

J’espère qu’elle arrivera à me pardonner pour tout, y compris ce soir. Je la verrai avant que Peck puisse la rejoindre, et je lui raconterai ma version de l’histoire. Je suis sûr que Peck va rentrer à la maison, se décrasser et appeler Aimee avec le portable de son frangin pour lui raconter que je suis un monstre. Il a pas intérêt à appeler les flics, sinon je passerai mon Jour Final derrière les barreaux, ou peut-être que je tâterai de la matraque d’un poulet. J’ai pas envie de penser à tout ça, je veux juste revoir Aimee et dire adieu aux Pluton. Ils savent que je suis leur ami, et pas le monstre que j’ai été ce soir.

— Retrouve-moi à la maison. Juste… retrouve-moi. Salut, Aimee.

Je raccroche avant qu’elle puisse protester. Pendant que je récupère mon vélo et l’enfourche, je l’entends me rappeler plusieurs fois de suite.

— C’est quoi le plan ? demande Malcolm.

— On rentre à Pluton, je leur réponds. Les gars, vous allez m’organiser un enterrement.

Je regarde l’heure : une heure et demie du mat’.

Les autres Pluton ont encore le temps de recevoir l’alerte. Je leur souhaite pas, mais peut-être que je n’aurai pas à mourir seul.

Ou peut-être que c’est comme ça que ça doit se passer.





MATEO



01 h 32


C’est franchement déprimant de passer du temps sur Les Décompteurs. Pourtant je n’arrive pas à arrêter, parce que tous les Deckers inscrits sur le site veulent partager leur histoire. Quand des gens écrivent le récit de leurs dernières heures pour qu’il soit lu, on y prête attention. Même si on sait qu’ils vont mourir à la fin.

Puisque je ne sors pas, je peux bien rester connecté.

Il y a cinq rubriques sur le site : Populaire, Nouveau, Dans votre coin, Recommandations, Divers. Comme d’habitude, je passe d’abord en revue la rubrique Dans votre coin, pour vérifier que je ne reconnais personne… Personne ; tant mieux.

Ça aurait sans doute pu être sympa d’avoir un peu de compagnie aujourd’hui.

Je sélectionne un Decker au hasard. Nom d’utilisateur : Geoff_Nevada88.

Geoff a reçu l’alerte quatre minutes après minuit, et il est déjà dehors dans le monde, en chemin vers son bar préféré. Il espère qu’on ne lui demandera pas de prouver son âge, parce qu’il a vingt ans et qu’il a récemment perdu sa fausse carte d’identité. Je suis sûr qu’il s’en sortira très bien. Je m’abonne à son fil d’actualités, pour recevoir une notification sonore chaque fois qu’il ajoutera une mise à jour.

Je passe à un autre profil. Nom d’utilisateur : MarcProDuNet. Marc est un ancien social media manager pour une entreprise de boissons gazeuses, qu’il mentionne deux fois sur son profil. Il n’est pas sûr que sa fille le contactera à temps. J’ai presque l’impression d’avoir ce Decker juste devant moi, qui claque des doigts devant mon visage.

Je dois aller rendre visite à papa, même s’il est inconscient. Il faut qu’il sache que je suis allé le voir avant de mourir.

Je repose mon ordinateur, en ignorant les notifications des deux comptes auxquels je me suis abonné, et je vais directement dans la chambre de papa. Il était parti au travail en laissant son lit défait, mais je l’ai fait pour lui, en mettant bien la couette sous les oreillers comme il aime. Je m’assois sur son côté du lit, le droit, puisque apparemment ma mère avait toujours préféré le côté gauche. Même après son départ, il a continué à vivre comme si elle était encore là. Je prends la photo encadrée qui est posée sur sa table de chevet : c’est papa qui m’aide à souffler mes bougies sur le gâteau Toy Story de mes six ans. Enfin, c’est lui qui avait fait tout le boulot, moi, je le regardais en rigolant. Il m’a dit qu’il gardait cette photo tout près de lui parce qu’il aime bien mon air malicieux dessus.

J’ai beau être conscient que c’est un peu bizarre, je considère autant papa comme mon meilleur ami que Lidia. On se moquerait certainement de moi si je reconnaissais ça à voix haute. On a toujours eu une super relation, pas parfaite, mais je suis sûr que dans toutes les relations du monde – dans mon école, à New York, de l’autre côté de la terre –, les gens se prennent parfois la tête sur des choses stupides ou importantes, et que les relations les plus solides y résistent. Ça ne pourrait pas nous arriver, à papa et moi, de ne plus jamais nous parler après une dispute, pas comme certains Deckers inscrits sur Les Décompteurs, qui détestent tellement leur père qu’ils ne leur ont même pas rendu visite sur leur lit de mort, ou qu’ils ont refusé de leur demander pardon avant de mourir eux-mêmes. Je sors la photo du cadre, la plie et la glisse dans ma poche – je ne crois pas que ça dérangera papa qu’elle soit un peu abîmée. Puis je me lève pour aller à l’hôpital et lui dire adieu, et m’assurer qu’il trouvera cette photo près de lui quand il se réveillera enfin. Quand ce jour arrivera, je voudrais qu’il retrouve vite une certaine paix, comme si c’était un matin ordinaire, avant que quelqu’un lui annonce que je suis parti.

Je sors de sa chambre, hyper motivé pour me rendre à l’hôpital, quand je vois la pile de vaisselle dans l’évier. Je devrais laver ça pour que papa ne retrouve pas un appartement plein d’assiettes sales et de mugs couverts de taches incrustées à cause de tout le chocolat chaud que j’ai bu.

Je vous jure que ce n’est pas une excuse pour ne pas sortir.

Vraiment.





RUFUS



01 h 41


Avant, on faisait du vélo à toute allure dans les rues comme si on faisait la course sans pouvoir freiner. Mais pas ce soir. On n’arrête pas de regarder de chaque côté de la rue et on s’arrête aux feux rouges, comme en ce moment, même quand il n’y a pas de bagnoles. On est juste à côté d’une boîte de nuit fréquentée par les Deckers, le Caveau de Clint. Devant, il y a tout un tas de jeunes de vingt ans et des poussières qui font la queue, et c’est un beau bordel. Ça doit assurer pas mal de pourboires aux videurs qui s’occupent de tous ces Deckers venus avec leurs potes pour se déchaîner une dernière fois sur le dancefloor avant que leur heure vienne.

Une fille brune super jolie est en train d’engueuler un mec qui l’a accostée avec une phrase d’accroche bien cliché (« En goûtant mon jus d’amour, tu verras peut-être le soleil se lever demain »), et sa pote lui balance son sac à main pour le faire reculer. Même par un jour aussi triste, la pauvre fille ne peut pas échapper aux trous du cul qui la draguent.

Le feu passe au vert et on s’éloigne. Quelques minutes plus tard on arrive à Pluton, la maison de notre famille d’accueil. C’est un bâtiment de deux étages en sale état, avec une façade défoncée et couverte de graffitis indéchiffrables de toutes les couleurs, et des briques manquantes. Il y a des barreaux aux fenêtres du rez-de-chaussée, pas parce qu’on est des criminels ou quoi, mais pour éviter que des gens débarquent et fauchent des trucs à un groupe de jeunes qui ont déjà assez perdu comme ça. On laisse nos vélos dehors, en bas de l’escalier, puis on monte les marches quatre à quatre jusqu’à la porte et on entre à l’intérieur. Sans prendre la peine de marcher sur la pointe des pieds, on traverse l’entrée recouverte d’un carrelage kitsch en échiquier et on arrive dans le salon. Même s’il y a un tableau d’affichage avec des infos sur le sexe, les tests de dépistage du sida, les cliniques d’avortement et d’adoption, et d’autres affiches de ce genre, on se sent chez nous ici, et pas dans une institution.

Il y a une cheminée qui ne marche pas, mais qui a quand même l’air très cool. Une peinture orange chaleureuse sur les murs, qui m’a préparé à l’automne cet été. Une table en chêne autour de laquelle on se rassemblait pour jouer à Blanc-Manger Coco et à Taboo les soirs de semaine après le dîner. Une télé sur laquelle je matais avec Tagoe cette émission de téléréalité appelée Hipster House, même si Aimee détestait tellement tous ces hipsters qu’elle aurait préféré que je regarde des dessins animés porno à la place. Un canap sur lequel on faisait des siestes à tour de rôle parce qu’il est plus confortable que nos pieux.

On monte au premier jusqu’à notre chambre. C’est une petite pièce qui serait déjà pas très confort pour une personne, alors encore moins pour trois, mais on fait ce qu’il faut pour y être pas trop mal. Il y a une fenêtre qu’on laisse ouverte les soirs où Tagoe mange des flageolets, même si c’est vachement bruyant dehors.

— Il faut que je le dise, lance Tagoe en refermant la porte derrière nous. T’as beaucoup avancé. Pense à tout le chemin que t’as fait depuis que t’es arrivé ici.

— Je pourrais faire tellement plus encore. (Je m’assois sur mon lit et je laisse tomber ma tête sur l’oreiller.) Ça me met une pression de dingue d’avoir seulement une journée pour vivre toute ma vie.

Ça ne sera peut-être même pas une journée entière. J’aurais déjà de la chance d’avoir douze heures.

— Personne te demande de trouver un remède contre le cancer ou de sauver les pandas menacés d’extinction, dit Malcolm.

— Putain, heureusement que Death-Cast peut pas prédire la mort des animaux, commente Tagoe. (Je lève les yeux au ciel en secouant la tête, parce qu’il parle de pandas alors que son meilleur pote va pas tarder à crever.) Quoi, c’est vrai ! Le mec qui appellerait le dernier panda sur terre serait la personne la plus détestée du monde. Imagine ce que diraient les médias, il y aurait des selfies, et…

— On a compris, je l’interromps. Je suis pas un panda, alors les médias n’en ont rien à foutre de moi. Les gars, faut que vous me rendiez un énorme service. Allez réveiller Jenn Lori et Francis, et dites-leur que je veux avoir un enterrement avant de partir.

Francis n’a jamais vraiment accroché avec moi, mais grâce à lui j’ai trouvé un foyer, et y’en a beaucoup qu’ont pas cette chance.

— Tu devrais te planquer là, dit Malcolm en ouvrant le seul placard de la chambre. Peut-être qu’on peut empêcher ça. Tu pourrais être l’exception ! On peut t’enfermer ici.

— Je vais mourir asphyxié, ou écrasé par l’étagère avec tes fringues immenses dessus, qui va me tomber sur la gueule. (Il devrait savoir qu’il ne faut pas croire aux exceptions et aux foutaises de ce genre. Je me redresse.) J’ai pas beaucoup de temps, les gars.

Je tremble un peu, mais je me reprends. Je veux pas qu’ils me voient flipper.

Le cou de Tagoe est pris de spasmes.

— Ça va aller si on te laisse seul ?

Je mets quelques secondes à piger ce qu’il me demande vraiment.

— Je vais pas me foutre en l’air, je le rassure.

Je n’essaie pas de mourir.

Ils me laissent dans la chambre, avec un tas de linge sale que je n’aurai jamais besoin de laver, et du boulot de cours d’été que je ne n’aurai jamais besoin de terminer, ou plutôt de commencer. La couverture d’Aimee est en boule au coin de mon lit, et je la passe autour de mes épaules. Elle était à Aimee quand elle était petite : elle est jaune avec des grues de toutes les couleurs, et c’est une des choses qui restent de l’enfance de sa mère. On a commencé à sortir ensemble quand elle vivait encore ici à Pluton ; on se relaxait ensemble sous la couverture, et on s’en servait parfois pour pique-niquer dans le salon. C’était une période trop cool. Elle ne m’a pas demandé de lui rendre la couverture quand on a rompu, et je pense que c’était sa manière de pas me garder trop loin, même quand elle a voulu qu’on prenne nos distances. Comme si j’avais encore une chance avec elle.

Cette chambre n’a rien à voir avec celle où j’ai grandi : les murs sont beiges et pas verts ; il y a deux lits en plus, et j’ai des colocs ; elle est deux fois plus petite ; il n’y a pas d’haltères et de posters de jeux vidéo. Et pourtant je me sens quand même chez moi, et ça montre que les gens sont plus importants que les choses. Malcolm a appris ça le jour où des pompiers ont éteint l’incendie qui a brûlé sa baraque, ses darons, et toutes ses affaires préférées.

Ici, on aime la simplicité.

Sur le mur derrière mon lit, j’ai fixé avec des punaises des photos qui viennent de mon compte Instagram. C’est Aimee qui les a imprimées : le parc Althea, où je vais toujours quand j’ai besoin de réfléchir ; mon tee-shirt blanc mouillé de sueur suspendu au guidon de mon vélo, après ma première compète l’été dernier ; une chaîne hi-fi abandonnée sur Christopher Street, qui passait une chanson que je n’avais jamais entendue et que je n’ai plus jamais réentendue ; Tagoe avec le pif en sang, le jour où on a essayé d’inventer une poignée de main spéciale pour les Pluton, et où tout a dégénéré à cause d’un coup de boule débile ; deux baskets, une en 45 et l’autre en 43, la fois où j’ai acheté des nouvelles pompes sans vérifier dans la boutique qu’elles étaient de la même pointure ; Aimee et moi, avec mes yeux qui ne sont pas de la même taille, un peu comme quand je suis défoncé, sauf que je l’étais pas (encore), ça reste quand même une photo à garder parce que la lumière du lampadaire qui éclaire Aimee donne un effet assez cool ; des empreintes dans la boue le jour où j’ai poursuivi Aimee dans le parc après une longue semaine de pluie ; deux ombres assises côte à côte – Malcolm ne voulait pas être sur la photo mais je l’ai prise quand même – ; et des tonnes d’autres tofs qu’il faut que je laisse à mes frères quand je partirai d’ici.

Partir d’ici…

J’ai vraiment pas envie de partir.





MATEO



01 h 52


Je suis presque prêt à partir.

J’ai fait la vaisselle, balayé la poussière et ramassé les papiers de bonbon sous le canapé, passé le sol du salon à la serpillère, nettoyé les traces de dentifrice sur le lavabo de la salle de bains, et même fait mon lit. Je suis de retour devant mon ordi, et je dois relever un défi bien plus difficile : rédiger l’inscription pour ma pierre tombale en dix mots maximum. Je préfèrerais m’avancer sur mes dissertations pour la fac plutôt que de faire ça. Comment est-ce que je peux résumer ma vie en seulement dix mots ?

Il a vécu et est mort dans sa chambre.

Quelle vie gaspillée.

Même les enfants prennent plus de risques que lui.

Il faut que je fasse mieux. Tout le monde avait tellement plus d’attentes envers moi, moi compris. Il faut que je sois à la hauteur. C’est ma dernière journée pour ça.

Ci-gît Mateo : il a vécu pour tout le monde.

J’appuie sur la touche « Envoyer ».

C’est trop tard pour reculer. Ouais, je pourrais modifier ça, mais ce n’est pas comme ça que marche une promesse. Vivre pour tout le monde est une promesse que je fais au monde.

Je sais qu’il est encore tôt, pourtant j’ai l’impression de manquer d’air quand je pense qu’il se fait tard aussi, en tout cas pour un Decker. Je n’arriverai pas à faire ça seul, à partir seul. Il n’est pas question que j’entraîne Lidia dans mon Jour Final. Une fois que je serai sorti d’ici – et je vais sortir –, j’irai voir Lidia et Penny mais je ne dirai rien à Lidia. Je ne veux pas qu’elle me considère comme mort avant que je le sois vraiment, et je n’ai pas envie de lui faire de la peine. Peut-être qu’une fois que je serai dehors en train de vivre, je lui enverrai une carte postale pour tout lui expliquer.

Ce qu’il me faut, c’est un coach qui pourrait aussi me servir d’ami, ou un ami qui pourrait aussi me servir de coach. Et c’est à ça que sert cette application populaire pour laquelle il y a souvent de la pub sur le blog Les Décompteurs.

L’appli Dernier Ami est conçue pour les Deckers qui se sentent seuls, et pour toute bonne âme qui souhaite tenir compagnie à un Decker pendant ses dernières heures. Il ne faut pas la confondre avec Necro, qui est destinée à ceux qui veulent un coup d’un soir avec un Decker ; l’appli ultime pour les aventures sans lendemain. Le principe m’a toujours dérangé, et pas seulement parce que le sexe me stresse. Necro n’a rien voir avec Dernier Ami, qui a été créé pour que les Deckers se sentent aimés et dignes avant de mourir. C’est une application gratuite, contrairement à Necro qui coûte 7,99 dollars par jour ; et ça me gêne, parce que je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un être humain vaut plus que 8 dollars.

Enfin bref, comme n’importe quelle nouvelle amitié potentielle, les relations nées de l’appli Dernier Ami peuvent être assez aléatoires. Un jour, sur Les Décompteurs, j’ai suivi le fil d’actualités d’une Decker qui avait rencontré un Dernier Ami. Elle ne postait pas beaucoup de statuts, parfois rien pendant des heures, à tel point que les internautes du forum de discussion ont cru qu’elle était morte. En fait elle était bien vivante, elle vivait simplement à fond sa dernière journée. Après sa mort, son Dernier Ami a écrit un bref éloge funèbre qui m’en a appris plus sur cette fille que ses quelques statuts. Mais ce ne sont pas toujours des histoires aussi belles. Il y a quelques mois, un type qui avait une vie pas très gaie a sans le savoir choisi pour Dernier Ami un tueur en série de Deckers tristement célèbre. Ça m’a fait tellement de peine de lire ça, et c’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles j’ai du mal à faire confiance au monde.

Je crois que ça pourrait me faire du bien de tisser des liens avec un Dernier Ami. Quoique à vrai dire, je ne sais pas si c’est plus triste de mourir seul ou bien en compagnie de quelqu’un qui ne signifie rien pour moi, et qui n’en a sans doute pas non plus grand-chose à faire de moi.

Je perds du temps.

Il faut que je me lance et que je trouve le même courage que des centaines de milliers de Deckers ont trouvé avant moi. Je consulte mon compte en banque sur Internet. Le reste de l’argent mis de côté pour mes années d’université a été automatiquement déposé sur mon compte, ce qui représente seulement deux mille dollars. C’est quand même plus que nécessaire pour vivre cette journée. Je peux aller à la Cité du Globetrotteur dans le centre-ville, un endroit où les Deckers et les visiteurs peuvent goûter à la culture et à l’environnement de différents pays et villes du monde.

Je télécharge l’appli Dernier Ami sur mon portable. Je n’ai jamais téléchargé une application aussi rapidement, et j’ai presque l’impression que c’est un être doué d’une conscience qui comprend qu’il existe uniquement pour des gens qui n’ont presque plus de temps. J’ouvre l’appli, et je découvre une interface bleue avec une horloge grise animée et deux silhouettes qui s’approchent l’une de l’autre pour échanger un high five. LE DERNIER AMI grossit au centre de l’écran, et un menu déroulant s’affiche.





□ Va mourir aujourd’hui

□ Ne va pas mourir aujourd’hui



Je clique sur « Va mourir aujourd’hui ». Un message apparaît :





Toute l’équipe de Le Dernier Ami Inc. est désolée de vous perdre. Nous adressons nos condoléances les plus sincères à ceux qui vous aiment et à ceux qui ne vous rencontreront jamais. Nous espérons que vous trouverez un nouvel ami de valeur pour vous accompagner dans vos dernières heures aujourd’hui. Pour de meilleurs résultats, veuillez remplir le formulaire ci-dessous.

Avec nos regrets les plus sincères,

Le Dernier Ami Inc.



Un formulaire vierge apparaît et je le remplis.





Nom : Mateo Torrez

ge : 18 ans

Sexe : masculin

Taille : 1,78 m

Poids : 74 kg

Origine ethnique : Portoricain

Orientation sexuelle : < ignorer >

Travail : < ignorer >

Centres d’intérêt : musique, balades

Films/séries/livres préférés : Timberwolves de Gabriel Reeds ; « Plaid is the new black » ; la série Scorpius Hawthorne

La personne que vous étiez dans la vie : Je suis fils unique et j’ai toujours vécu juste avec mon père. Mais il est dans le coma depuis deux semaines et il ne se réveillera sans doute qu’après mon départ. Je veux qu’il soit fier de moi et, pour cela, sortir de ma coquille. Je ne peux pas continuer à être l’ado qui garde la tête baissée, parce que tout ce que j’y ai gagné, c’est de rester enfermé au lieu d’être dehors à vivre avec vous tous. Peut-être que j’aurais pu rencontrer certains d’entre vous plus tôt.

Liste de choses à faire avant de mourir : Je veux aller à l’hôpital et dire adieu à mon père. Puis à ma meilleure amie, mais je ne lui dirai pas que je vais mourir. Après ça, je ne sais pas. J’ai envie d’avoir un impact sur d’autres, et tant que j’y suis, de devenir un Mateo différent.

Dernières pensées : Je me jette à l’eau.



Je valide mes réponses. L’appli me demande d’ajouter une photo, et je fais défiler l’album sur mon portable. Il y a tout un tas de photos de Penny, des captures d’écran de chansons que j’ai recommandées à Lidia, et des photos de moi dans le salon avec papa. Il y a ma photo de classe de première, qui est toute naze. Je tombe sur un selfie de moi coiffé de la casquette de Luigi que j’ai gagnée en juin à un concours de Mario Kart en ligne. J’étais censé envoyer ma photo à l’organisateur pour qu’elle soit mise sur le site Internet, mais je me suis dit que le garçon qui faisait l’idiot avec la casquette de Luigi n’était pas du tout moi et je ne l’ai jamais envoyée.

Il se trouve que j’avais tort. C’est exactement le mec que j’ai toujours voulu être – détendu, drôle, insouciant. En voyant cette photo, personne ne se dira qu’elle ne me ressemble pas, parce que les gens inscrits ne me connaissent pas et qu’ils s’attendent juste à ce que je sois le garçon que j’ai présenté dans mon profil.

Je mets en ligne la photo, et un dernier message apparaît : Portez-vous bien, Mateo.





RUFUS



01 h 59


Mes parents d’accueil attendent en bas. Ils ont voulu se précipiter dans ma piaule à la seconde où ils ont appris la nouvelle, mais Malcolm a joué les gardes du corps, sachant que j’avais besoin d’un peu plus de temps. Je me change dans ma tenue de cyclisme : mon collant de sport, un short de basket bleu par-dessus pour pas qu’on voie mon paquet comme celui de Spider-Man, et ma polaire grise préférée. Pour mon Jour Final, hors de question que je circule dans New York autrement qu’à vélo. Je prends mon casque, parce que faut pas déconner avec la sécurité. Je jette un dernier coup d’œil dans ma chambre. Je ne chiale pas ni rien, vraiment, même quand je me rappelle les fois où on jouait au ballon avec les Pluton. Je laisse la lumière allumée et je sors, en laissant la porte ouverte pour que Malcolm et Tagoe se sentent pas mal à l’aise d’y retourner.

Malcolm me fait un petit sourire. Il essaie de la jouer cool mais ça marche pas vraiment parce que je sais qu’il est en panique, comme tous les autres. Moi aussi je serais complètement flippé si les rôles étaient inversés.

— Vous avez vraiment réussi à réveiller Francis ? je demande.

— Ouais.

Si ça se trouve, c’est mon père d’accueil qui va me tuer ; à moins d’être son réveil, c’est dangereux de le réveiller.

Je descends avec Malcolm. Tagoe, Jenn Lori et Francis sont là mais ils ne disent rien. La première chose que j’ai envie de leur demander, c’est si quelqu’un a eu des nouvelles d’Aimee, si sa tante l’empêche de sortir ou quoi, mais c’est pas une bonne idée.

J’espère vraiment qu’elle veut toujours me voir et qu’elle n’a pas changé d’avis. Tout va bien se passer, il faut que je me concentre sur ceux qui sont là.

Francis est bien réveillé et il a mis sa robe de chambre préférée, la seule qu’il ait. On dirait un baron à la tête d’un business qui lui rapporte des tonnes de fric, et pas le technicien qui dépense le peu de sous qu’il gagne pour nous. C’est un bon gars, même s’il a l’air complètement fou parce qu’il a des trous dans les cheveux depuis qu’il les coupe lui-même pour économiser, ce qui est très con parce que Tagoe est une star de la coiffure. Je déconne pas, Tagoe fait les meilleurs dégradés de New York. Ce bâtard a intérêt à ouvrir son propre salon de coiffure pour hommes un jour et à laisser tomber ses rêves de scénariste. Faut dire que Francis est trop blanc pour avoir l’air cool avec un dégradé.

Jenn Lori s’essuie les yeux avec le col de son vieux tee-shirt de fac puis elle remet ses lunettes. Elle est assise au bord de sa chaise, comme quand on regardait les films gores préférés de Tagoe. Et comme pendant les films, elle se lève d’un coup, même si cette fois c’est pas à cause d’une combustion spontanée dégueulasse. Elle me serre dans ses bras et elle chiale sur mon épaule. C’est la première fois que quelqu’un me serre dans ses bras depuis que j’ai reçu l’alerte et j’ai pas envie qu’elle me lâche, mais il faut pas que je craque. Jenn reste à côté de moi, et je regarde fixement par terre.

— Une bouche de moins à nourrir, hein ?

Personne ne rigole, et je hausse les épaules. Je sais pas comment me comporter. Personne ne vous donne de cours sur la façon de préparer vos proches à votre mort, surtout quand vous avez dix-sept ans et que vous êtes en bonne santé. On a déjà tous traversé assez de trucs sérieux, et j’ai envie de les faire rire.

— Pierre-feuille-ciseaux, qui veut jouer ?

Je fais claquer mon poing contre ma paume, en jouant ciseaux contre personne. Je recommence, et cette fois je joue pierre, toujours contre personne.

— Allez, les gars.

Je réessaie, et Malcolm joue feuille contre mes ciseaux. Ça prend encore une minute, mais on fait plusieurs tours. Francis et Jenn Lori sont faciles à battre. Je me retrouve contre Tagoe, et pierre bat ciseaux.

— Ça compte pas, dit Malcolm. Tagoe a changé au dernier moment de pierre à ciseaux.

— Mec, de tous les jours que t’as eus pour tricher contre Roof, pourquoi tu choisis aujourd’hui ?

Tagoe secoue la tête.

Je pousse gentiment Tagoe, comme un frère.

— Parce que t’es une tête de nœud.

Ça sonne à la porte.

Je me précipite vers la porte avec le cœur qui bat comme un fou et je l’ouvre d’un coup.

Aimee est tellement rouge qu’on voit presque plus l’énorme tache de naissance sur sa joue.

— Tu te fous de moi ? demande Aimee.

Je secoue la tête.

— Je peux te montrer l’heure de l’appel sur mon portable.

— Je parle pas de ton Jour Final. Je te parle de ça.

Elle s’écarte en montrant du doigt le bas de l’escalier. Peck est là, avec son visage explosé. Le mec que je voulais plus jamais revoir de toute ma vie.





MATEO



02 h 02


Je ne sais pas combien il y a de comptes Dernier Ami actifs dans le monde, mais en ce moment, il y a quarante-deux personnes connectées rien qu’à New York. En regardant tous ces utilisateurs, j’ai la sensation d’être dans la salle de spectacle de mon lycée le jour de la rentrée. Il y a toute cette pression, et je ne sais pas par où commencer. Jusqu’à ce que je reçoive un message.

Une enveloppe bleu vif clignote dans ma boîte aux lettres, et je clique dessus pour l’ouvrir. Il n’y a pas d’objet, juste des informations basiques : Wendy Mae Greene. 19 ans. Sexe féminin. Manhattan, New York (à 3 km). Je clique sur son profil. Ce n’est pas une Decker, juste une fille qui n’est pas encore couchée et qui cherche à réconforter quelqu’un. Dans son texte de présentation, elle se décrit comme un « rat de bibliothèque obsédé par tout ce qui concerne Scorpius Hawthorne », et c’est sûrement à cause de ce point commun entre nous qu’elle m’a envoyé un message. Elle aime aussi se balader, « surtout à la fin du mois de mai quand le temps est parfait ». Je ne serai plus de ce monde à la fin du mois de mai, Wendy Mae. Je me demande depuis combien de temps elle a ce profil, et si quelqu’un lui a déjà dit qu’elle risquait de blesser des Deckers en parlant de son avenir comme ça. Ça pourrait être interprété comme une volonté de se la raconter avec tout le temps qui lui reste à vivre. Je clique quand même sur sa photo. Elle a l’air sympa ; elle a la peau claire, des yeux marron, des cheveux bruns, un piercing dans le nez, et un grand sourire. J’ouvre le message.





Wendy Mae G. (2 h 02) : slt mateo. ta bon goût en livres. J’parie que tu regrettes de pas pouvoir jeter le sortilège pour te planquer de la mort, hein ??



Elle ne fait sûrement pas exprès, mais entre sa présentation et ce message, elle retourne le couteau dans la plaie au lieu de m’adresser les paroles réconfortantes que j’espérais entendre. Cependant je n’ai pas envie d’être malpoli.





Mateo T. (2 h 03) : Hello, Wendy Mae. Merci, tu as aussi très bon goût en livres.

Wendy Mae G. (2 h 03) : scorpius hawthorne pr la vie… komen ça va ?

Mateo T. (2 h 03) : Pas top. Je n’ai pas envie de quitter ma chambre, mais je sais qu’il faut que je sorte.

Wendy Mae G. (2 h 03) : et cmt ct l’appel ? ta eu peur ?

Mateo T. (2 h 04) : J’ai un peu flippé. Un peu beaucoup, en fait.

Wendy Mae G. (2 h 04) : haha. t marrant. et vraiment mignon. t darons doivent 2vnir fou aussi, hein ?

Mateo T. (2 h 05) : Je ne veux pas être désagréable, mais il faut que j’y aille maintenant. Passe une bonne soirée, Wendy Mae.

Wendy Mae G. (2 h 05) : Keske g dit ? pkoi les mecs morts vous aréT tjs d’me parler ?

Mateo T. (2 h 05) : C’est rien, vraiment. C’est compliqué pour mes parents de devenir fous quand ma mère n’est plus là et que mon père est dans le coma.

Wendy Mae G. (2 h 05) : cmnt jpouvé savoir ?

Mateo T. (2 h 05) : C’est écrit dans mon profil.

Wendy Mae G. (2 h 05) : d’acc d’acc. J’peux vnir chez toi alors ? Chui censée perdre ma virginité avc mon keum mais j’veux d’abord m’entraîner. Tu peux p-t m’aider ?



Je ferme la fenêtre de tchat pendant qu’elle tape un autre message, et je bloque son profil. Je comprends qu’elle angoisse, enfin je crois, et je me sens mal pour elle et aussi pour son copain, si elle réussit à le tromper, mais je ne peux pas faire de miracles. Je reçois d’autres messages, et dans ceux-là il y a des objets.





Objet : kèkchose à fumer ?

Kevin et Kelly. 21 ans. Sexe masculin.

Bronx, New York (à 6 km)

Decker ? Non.



Objet : Mes condoléances, Mateo (super prénom)

Philly Buiser. 24 ans. Sexe masculin.

Manhattan, New York (à 4,5 km)

Decker ? Non.



Objet : tu vends un canap ? en bon état ?

J. Marc. 26 ans. Sexe masculin.

Manhattan, New York (à 1,5 km)

Decker ? Non.



Objet : ça craint de mourir, hein ?

Elle R. 20 ans. Sexe féminin.

Manhattan, New York (à 4,5 km)

Decker ? Oui.



J’ignore le message de Kevin et Kelly ; ça ne m’intéresse pas de fumer du shit. J’efface le message de J. Marc, parce que je ne vends pas le canapé – papa en aura encore besoin pour ses siestes du week-end. Je décide de répondre au message de Philly, parce que je l’ai reçu en premier.





Philly B. (2 h 06) : Salut, Mateo. Comment ça va ?

Mateo T. (2 h 08) : Salut, Philly. Est-ce que c’est nul de dire que j’essaie de tenir le coup ?

Philly B. (2 h 08) : Nan, je suis sûr que c’est dur. J’ai pas hâte que Death-Cast m’appelle. Est-ce que tu es malade, ou un truc comme ça ? Ça fait très jeune pour mourir.

Mateo T. (2 h 09) : Nan, je suis en bonne santé. Je sais pas comment ça va se passer et ça me terrorise, mais j’ai peur d’être déçu de moi si je ne sors pas pour vivre des choses. Ce qui est sûr, c’est que j’ai pas envie d’empester l’appartement en crevant dedans.

Philly B. (2 h 09) : Je peux t’aider, Mateo.

Mateo T. (2 h 09) : Comment ça ?

Philly B. (2 h 09) : Je peux faire ce qu’il faut pour que tu ne meures pas.

Mateo T. (2 h 09) : Personne ne peut faire ça.

Philly B. (2 h 10) : Moi, si. Tu as l’air d’être un mec cool, qui ne mérite pas de mourir si tôt. Tu devrais venir chez moi. Ça devra rester entre nous, mais j’ai le remède contre la mort dans mon froc.



Je bloque Philly et j’ouvre le message d’Elle. J’espère que « jamais deux sans trois » ne se vérifiera pas.





RUFUS



02 h 21


Aimee s’approche de moi avec un air menaçant et me pousse contre le frigo. Avec les parents qu’elle a eus, elle s’y connaît en violence. Ils n’y sont pas allés de main morte le jour où ils ont braqué une épicerie en agressant le proprio et son fils de vingt ans. Mais c’est pas en me bousculant comme ça qu’elle va finir en taule comme eux.

— Regarde-le, Rufus. Qu’est-ce qui t’a pris, putain ?

Je veux pas regarder Peck, qui est appuyé sur le comptoir de la cuisine. J’ai déjà vu les dégâts quand il est rentré : il a un œil fermé, la lèvre entaillée, le front enflé et couvert de taches de sang séché. Jenn Lori est assise juste à côté de lui et applique de la glace sur son front. Je peux pas non plus la regarder, elle est tellement déçue de moi, Jour Final ou pas. Tagoe et Malcolm sont à mes côtés, et ils mouftent pas non plus depuis que Jenn Lori et Francis les ont engueulés d’avoir traîné tard avec moi pour tabasser Peck.

— On fait plus le fier, hein ? demande Peck.

— Ferme-la. (Aimee se retourne d’un coup et pose brusquement son portable sur le comptoir. Tout le monde sursaute.) Ne nous suivez pas.

Elle pousse la porte de la cuisine. Francis rôde près de l’escalier d’un air pas très naturel. Il essaie de se tenir au jus de ce qui se passe mais de loin, parce qu’il n’a pas envie de punir un Decker, ou même de lui mettre la honte.

Aimee me tire par le poignet jusqu’au salon.

— Alors, quoi ? Maintenant que Death-Cast t’a appelé, tu penses que tu peux bastonner qui tu veux, putain ?

Peck n’a pas dû lui dire que je lui avais cassé la gueule avant de recevoir l’alerte.

— Je…

— Quoi ?

— Ça sert à rien de mentir. J’avais déjà commencé à lui régler son compte.

Aimee fait un pas en arrière, comme si j’étais un monstre et que j’allais m’en prendre à elle ensuite, et ça me tue qu’elle pense ça.

— Écoute, Ames, j’étais complètement flippé. J’avais déjà l’impression de pas avoir d’avenir avant que Death-Cast me balance cette grenade dans la tronche. Mes notes ont toujours été pourries, j’ai presque dix-huit ans, tu m’as largué, et j’ai pété les plombs parce que j’étais paumé. J’avais l’impression d’être un vrai loser, et c’est à peu près ce qu’a dit ce connard de Peck.

— Tu n’es pas un loser, répond Aimee d’une voix un peu tremblante en s’approchant de moi.

Elle n’a plus peur. Elle me prend la main et on s’assoit sur le canapé, celui où on était installés quand elle m’a annoncé qu’elle allait quitter Pluton parce que sa tante maternelle avait assez de blé pour s’occuper d’elle. Une minute plus tard, elle a aussi cassé avec moi parce qu’elle voulait repartir de zéro. Ce conseil de merde lui avait été donné par un mec qui était en classe avec elle au primaire, Peck.

— Ça n’avait plus de sens, qu’on reste ensemble. Et comme tu dis, ça sert à rien de mentir, même pour ton dernier jour. (Elle me tient la main en chialant. Elle était tellement furax en arrivant ici que je pensais pas qu’elle ferait ça.) Notre amour était différent de ce que je croyais, ce qui veut pas dire que je t’aime pas. Tu as été là pour moi quand j’ai eu besoin de faire des conneries et d’être en colère, et tu m’as rendue heureuse quand j’en ai eu marre de tout détester. Un loser n’est pas capable de faire ressentir tout ça à quelqu’un.

Elle me serre dans ses bras en posant son menton sur mon épaule, comme quand elle se blottissait contre mon torse pour regarder un de ces documentaires historiques qu’elle kiffe tellement.

Je la tiens contre moi parce que j’ai rien à ajouter. J’ai envie de l’embrasser, mais j’ai pas envie qu’elle se sente obligée. Elle est hyper collée à moi, et je me recule pour voir son visage. Peut-être qu’elle a aussi envie d’un dernier baiser. Elle me regarde fixement et je me penche…

Tagoe rentre dans le salon et se couvre les yeux.

— Oh ! Désolé.

Je recule.

— Nan, t’inquiète.

— On devrait s’occuper de l’enterrement, dit Tagoe. Mais prends ton temps. C’est ta journée. Nan, désolé, c’est pas ta journée. C’est pas comme un anniversaire, c’est le contraire. (Son tic au cou le reprend.) Je vais ramener les autres ici.

Il sort.

— Je ne veux pas te monopoliser, lance Aimee.

Elle me lâche seulement quand les autres entrent.

J’avais besoin de ce câlin. Et je suis impatient de serrer les Pluton dans mes bras après l’enterrement, pour une dernière étreinte du système solaire plutonien.

Je reste assis au milieu du canap, j’ai grave du mal à respirer. Malcolm s’assoit à ma gauche, Aimee à ma droite et Tagoe à mes pieds. Peck ose pas trop s’approcher et tripote le portable d’Aimee. Ça me fait chier qu’il touche à son téléphone, mais j’ai pété le sien alors j’ai rien à dire.

C’est mon premier enterrement de Decker ; ma famille n’avait pas voulu en organiser parce qu’on était déjà ensemble et qu’on avait besoin de personne d’autre, ni collègues, ni vieux potes. Peut-être que si j’avais assisté à d’autres enterrements, je me serais préparé à entendre Jenn Lori me parler directement à moi, et pas aux autres personnes présentes. Je me sens vulnérable et observé. Et ça me met la larme à l’œil, comme quand quelqu’un me chante « Joyeux anniversaire ». Je déconne pas, tous les ans c’est pareil.

C’était pareil.

— … tu n’as jamais pleuré, même quand tu avais toutes les raisons de le faire, comme si tu essayais de prouver quelque chose. Les autres… (Jenn Lori ne se tourne pas vers les autres Pluton, pas même un peu. Elle me fixe toujours dans les yeux, comme si on faisait un duel de regards. Respect.) Ils ont tous pleuré. Pas toi. Mais tu avais tellement de tristesse dans les yeux, Rufus. Tu ne nous as pas adressé un seul regard pendant plusieurs jours. J’étais convaincue que si quelqu’un essayait de se faire passer pour moi, tu ne t’en rendrais même pas compte. Il y avait un vide immense en toi, jusqu’à ce que tu te trouves des amis, et bien plus que ça.

Je me tourne vers Aimee, et elle me quitte pas des yeux. Elle a le même regard triste que quand elle a cassé avec moi.

— J’aimais tellement quand vous étiez tous ensemble, dit Francis.

Je sais bien qu’il ne parle pas de ce soir. Ça craint de mourir, c’est sûr, en même temps, ça doit être pire de se faire mettre en taule pendant que la vie continue sans vous.

Francis continue à me dévisager, mais il n’ajoute rien.

— On n’a pas toute la journée. (Il fait signe à Malcolm de venir.) À ton tour.

Malcolm avance vers le milieu de la pièce, le dos voûté. Il se racle la gorge et ça fait un bruit rauque, comme s’il avait un machin coincé dans ses tuyaux, et ça le fait postillonner. Malcolm a toujours été une vraie cata. C’est le genre de mec qui vous fout la honte sans faire exprès parce qu’il sait pas se tenir à table et qu’il dit tout ce qu’il pense. Mais il est aussi capable de vous donner des cours d’algèbre et de garder un secret, et c’est le genre de trucs dont je parlerais si je faisais son éloge funèbre.

— T’étais… t’es notre frère, Roof. Tout ça, c’est de la connerie. De la putain de connerie, merde ! (Il baisse la tête et il se triture les ongles de la main gauche.) C’est moi qu’ils devraient prendre à ta place…

— Dis pas ça. Sérieux, ferme-la.

— Je suis sérieux, répond-il. Je sais que personne n’est éternel, mais tu devrais vivre plus longtemps que les autres. T’es plus important que les autres gens. C’est comme ça. Je suis le gros naze même pas capable de garder un boulot où j’ai qu’à ranger des courses dans des sacs, et toi tu…

— Moi je vais crever ! je le coupe en me levant. (Je suis énervé, et je lui donne un coup super fort dans le bras. Et je m’excuse pas.) Je suis en train de mourir, et on peut pas échanger nos vies. T’es pas un gros naze, même si tu peux faire mieux.

Tagoe se lève en se massant le cou pour réprimer un spasme.

— Roof, ça va me manquer que tu nous cloues le bec comme ça. Tu m’empêches de tuer Malcolm chaque fois qu’il bouffe dans nos assiettes et qu’il tire pas la chasse deux fois. Je pensais que j’allais voir ta sale tronche jusqu’à ce qu’on soit vieux. (Tagoe retire ses lunettes et essuie ses larmes du revers de la main, puis il serre le poing. Il lève les yeux, comme s’il s’attendait à voir une piñata explosive tomber du plafond.) T’es censé rester avec nous pour la vie.

Personne ne dit rien, mais ils se mettent à pleurer plus fort. Ça me donne la chair de poule de les entendre chialer comme ça alors que je suis pas encore parti. J’ai beau avoir envie de les consoler et tout, je suis tellement assommé par tout ça que j’y arrive pas. J’ai passé vachement de temps à me sentir coupable de vivre après avoir perdu ma famille, et maintenant j’arrive pas à me débarrasser de cette culpabilité bizarre de Decker, parce que je vais clamser et abandonner toute ma bande.

Aimee s’avance au milieu de la pièce, et on sait tous que ça va devenir super dur. Sans pitié.

— Est-ce que c’est pourri de dire que j’ai l’impression de vivre un cauchemar ? J’ai toujours cru que les gens exagéraient vachement quand ils disaient « je nage en plein cauchemar ». Genre, t’es sérieux, t’es en train de vivre un drame et c’est tout ce que tu ressens ? Je sais pas ce que je voulais qu’ils ressentent, mais maintenant je me rends compte qu’ils avaient raison à mille pour cent. OK, c’est un autre cliché, mais je m’en fous. J’ai envie de me réveiller de ce cauchemar. Et si c’est pas possible, j’ai envie de dormir pour toujours pour pouvoir rêver de tonnes de belles choses sur toi, genre la façon dont tu me regardais pour moi-même, et pas parce que tu voulais zieuter cette merde sur mon visage.

Aimee met la main sur son cœur, et elle a la voix qui se brise :

— Rufus, ça fait tellement mal de penser que tu seras plus là pour m’appeler ou pour me prendre dans tes bras, et… (Elle arrête de me regarder et plisse les yeux en fixant quelque chose derrière moi. Elle laisse tomber sa main.) Quelqu’un a appelé les flics ?

Je me lève d’un bond et je vois des flashs de lumière rouge et bleue devant la maison. Je suis en mode panique complète, et j’ai l’impression que c’est un moment hyper rapide et en même temps super long, genre une éternité. Il y a qu’une personne qui soit pas sur le cul et qui flippe pas. Je me tourne vers Aimee puis je repose les yeux sur Peck, et Aimee comprend.

— T’as quand même pas fait ça, s’exclame Aimee en se précipitant vers lui.

Elle lui arrache son portable.

— Il m’a tabassé ! crie Peck. Je m’en fous s’il va bientôt crever !

— C’est pas de la viande périmée, c’est un être humain ! répond Aimee en criant aussi.

Putain de merde. Je sais pas comment Peck a fait ça parce qu’il n’a pas passé de coup de fil ici, mais il m’a collé les flics aux fesses à mon propre enterrement. J’espère que Death-Cast appellera cet enfoiré dans les minutes qui viennent.

— Sors par-derrière, lance Tagoe, le cou agité de spasmes.

— Faut que vous veniez avec moi, vous étiez là aussi.

— On va les retenir, dit Malcolm. Les convaincre de te laisser tranquille.

Quelqu’un frappe à la porte.

Jenn Lori montre la cuisine du doigt.

— Vas-y.

J’attrape mon casque et je marche à reculons vers la cuisine, en regardant avec intensité tous les Pluton. Comme mon paternel l’a dit un jour, faire ses adieux est « la chose impossible la plus possible », parce qu’on n’en a jamais envie mais qu’il faudrait être con pour s’en priver quand on en a l’occasion. Et on me vole les miens, tout ça à cause d’une personne qui s’est pointée à mon enterrement alors qu’elle n’avait rien à y faire.

Je secoue la tête et je me grouille de sortir en essayant de reprendre mon souffle. Je traverse en courant le jardin de derrière, qu’on déteste tous parce qu’il est bourré de mouches et de moustiques voraces, puis je saute par-dessus la clôture. Avant de décamper à pied, je fais discrètement le tour jusqu’à l’avant de la maison pour voir s’il y a moyen de récupérer mon vélo. La voiture de flics est garée devant la maison, mais les deux mecs doivent être à l’intérieur, et peut-être même dans le jardin de derrière si Peck a cafeté. Je prends mon vélo et je le pousse sur le trottoir en courant, puis je saute sur la selle dès que j’ai assez d’élan.

Je sais pas où je vais, mais je continue à pédaler.

J’ai beau avoir vécu mon enterrement, j’aimerais bien être déjà mort.





MATEO



02 h 52


L’expression « jamais deux sans trois » s’est bien confirmée. Je ne peux même pas vous dire si Elle était vraiment une Decker, mais je l’ai bloquée sans chercher à savoir parce qu’elle m’a spammé direct avec des liens de « vidéos marrantes de snuff movies qui ont mal tourné ». J’ai fermé l’appli après ça. Quand je vois à quel point les gens peuvent être mauvais, je dois reconnaître que je me sens un peu moins mal d’avoir vécu ma vie comme je l’ai fait. C’est difficile d’avoir une conversation respectueuse sur Dernier Ami, et encore plus de s’y faire un ami.

Je n’arrête pas de recevoir des notifications de nouveaux messages, mais je les ignore parce que j’en suis au dixième niveau de Disparition brutale, un jeu de Xbox Infinity trop bien qui me donne envie d’aller mater les codes pour tricher. Mon héros, Cove, un sorcier de niveau dix-sept avec des flammes à la place des cheveux, ne peut pas avancer dans le royaume frappé par la pauvreté sans faire un don à la princesse. Alors je passe (enfin, Cove passe) devant tous les marchands ambulants qui essaient de vendre leurs broches en bronze et leurs cadenas rouillés, et je me dirige droit vers les pirates. J’ai dû avoir une absence en chemin vers le port car Cove marche sur une mine et je n’ai pas le temps de me mettre en mode fantôme pendant l’explosion ; le bras de Cove traverse la fenêtre d’une hutte, sa tête est propulsée dans le ciel et ses jambes sont déchiquetées.

J’ai le cœur qui bat à toute vitesse pendant l’écran de chargement. Cove réapparaît soudain, comme si rien ne s’était passé. Il s’en sort bien.

Moi, je n’ai pas d’autres vies.

Je suis en train de perdre mon temps ici et…

Il y a deux bibliothèques dans ma chambre. Dans la bibliothèque bleue en bas, j’ai rangé mes livres préférés, dont je ne réussis jamais à me séparer quand je fais mes dons mensuels à la clinique pour ados du quartier. La bibliothèque blanche en haut est remplie de bouquins que j’ai prévu de lire.

Je sors les livres comme si j’allais avoir le temps de tous les lire : j’ai envie de savoir comment ce garçon ressuscité par un rituel réussit à retrouver sa place dans une vie qui a avancé sans lui. Ou ce qu’a ressenti la petite fille qui n’a pas pu faire son numéro au concours de talents de l’école parce que ses parents ont reçu l’alerte de Death-Cast, pendant qu’elle était en train de rêver de pianos. Ou encore, ce que va faire ce héros surnommé l’Espoir du Peuple, après avoir appris par des prophètes dans le genre de Death-Cast qu’il allait mourir six jours avant la bataille finale contre le roi maléfique, qui ne pourra être remportée sans lui. J’envoie valser ces livres dans ma chambre et je sors même certains de mes préférés à coups de pied, parce que ça ne sert plus à rien de séparer mes bouquins préférés de ceux qui n’accèderont jamais à cette catégorie.

Je me précipite vers mes enceintes et je suis sur le point de les balancer contre le mur, mais je m’arrête brusquement. Contrairement aux livres, les enceintes ont besoin d’électricité, et tout pourrait se terminer comme ça pour moi. Les enceintes et le piano me narguent, et ça me rappelle toutes les fois où je me suis précipité à la maison après l’école pour passer le plus de temps possible seul avec ma musique avant que papa rentre de son boulot de gérant d’une boutique de loisirs créatifs. Je chantais, mais pas trop fort, histoire que mes voisins ne puissent pas m’entendre.

J’arrache une carte affichée au mur. Je n’ai jamais quitté New York ; jamais je ne prendrai l’avion pour aller en Égypte admirer les temples et les pyramides, ou pour voyager dans la ville natale de papa à Porto Rico et découvrir la forêt tropicale où il allait souvent quand il était petit. Je déchire la carte en morceaux et je laisse tomber à mes pieds tous les pays et les villes du monde.

Ma chambre est sens dessus dessous. J’ai un peu l’impression d’être le héros d’un blockbuster de fantasy, debout au milieu des décombres de son village bombardé par les méchants qui n’ont pas réussi à le trouver. Sauf qu’au lieu des bâtiments ravagés et des briques désagrégées, il y a des livres ouverts à la reliure abîmée éparpillés par terre, et d’autres empilés les uns sur les autres. Si je me mettais à tout ranger, je me retrouverais à les classer par ordre alphabétique et à recoller les morceaux de la carte avec du Scotch. (Je vous jure que ce n’est pas une excuse pour ne pas ranger ma chambre.)

J’éteins la Xbox Infinity, faisant disparaître Cove qui agitait tranquillement son bâton au début du niveau, avec tous ses membres bien en place.

Il faut que je me bouge. Je ramasse mon portable et je rouvre l’appli Dernier Ami. J’espère que j’éviterai cette fois les gens aussi dangereux que des mines.





RUFUS



02 h 59


J’aurais bien aimé que Death-Cast m’appelle avant que je fiche ma vie en l’air ce soir.

Si Death-Cast m’avait appelé la nuit dernière, ils m’auraient fait sortir d’un rêve de vélo – j’étais en train de perdre une compète contre des gosses en tricycle. Si Death-Cast m’avait appelé la semaine dernière, je ne serais pas resté réveillé aussi tard pour relire tous les mots qu’Aimee m’a envoyés quand on était encore ensemble. Si Death-Cast m’avait appelé il y a deux semaines, ils auraient interrompu mon débat avec Malcolm et Tagoe sur la supériorité des héros de Marvel sur ceux de DC Comics (et peut-être que j’aurais demandé au héraut de donner son avis). Si Death-Cast m’avait appelé il y a un mois, ils auraient brisé un silence de mort parce que je ne voulais parler à personne après m’être fait plaquer par Aimee. Mais non, il a fallu que Death-Cast m’appelle ce soir pendant que je tabassais Peck, et le résultat, c’est qu’Aimee l’a traîné jusqu’à la maison pour que je m’explique, et le résultat, c’est que Peck a prévenu les flics qui sont arrivés au beau milieu de mon enterrement, et le résultat, c’est que je me retrouve tout seul comme un con.

Rien de tout ça ne serait arrivé si Death-Cast m’avait appelé un jour plus tôt.

J’entends les sirènes de police et je continue à pédaler. J’espère qu’elles ne sont pas pour moi.

J’attends quelques minutes avant de faire une pause, entre un McDo et une station-service. Il y a vachement de lumière, et peut-être que c’est pas malin de s’arrêter là, mais rester en évidence pourrait aussi être une bonne stratégie. J’en sais rien, je suis pas James Bond et j’ai pas de manuel avec des conseils pour échapper aux méchants.

Merde, c’est moi le méchant.

Mais je peux pas continuer. Mon cœur bat super vite, mes jambes sont en feu, et faut que je reprenne mon souffle.

Je m’assois sur le trottoir devant la station-service. Ça pue la pisse et la bière dégueu. Sur le mur avec les pompes pour gonfler les vélos, je remarque un graffiti avec deux silhouettes, les mêmes que celle qui indique les chiottes pour mecs, accompagné d’une inscription à la bombe de peinture orange : « Appli Le Dernier Ami ».

C’est pas la première fois que je ne peux pas faire de vrais adieux. Je n’ai pas pu serrer ma famille dans mes bras une dernière fois, et je n’ai pas pu serrer les Pluton dans mes bras une dernière fois. C’est même pas pour les adieux que ça me rend fou, putain, c’est de pas avoir pu remercier tous mes proches pour tout ce qu’ils ont fait pour moi. Malcolm, pour sa loyauté à toute épreuve. Tagoe, qui nous a tellement fait marrer avec ses scénarios de série B, genre Le Clown canari et le Carnaval de la mort, et Taxi serpent. Quoique Docteur remplaçant était tout aussi pourri, même pour un navet. Francis, pour ses imitations qui me faisaient tellement hurler de rire que je devais le supplier de se la fermer parce que j’avais trop mal aux côtes. Et pour cette conversation vraiment super que j’ai eue avec lui, un soir où on était les deux derniers pas encore couchés ; il m’a dit qu’au lieu de complimenter quelqu’un de sexy sur son physique, je devrais l’aborder en disant des trucs plus personnels, parce que « n’importe qui peut avoir des beaux yeux ; mais si une personne chante l’alphabet et que ça devient ta nouvelle chanson préférée, c’est qu’elle est faite pour toi ». Jenn Lori, de m’avoir appris à jouer au solitaire un après-midi pour que je passe un peu de temps seul avec moi-même sans rester à rien faire pour autant. Aimee, d’avoir toujours été cash avec moi, même tout à l’heure quand elle m’a fait comprendre qu’elle n’était pas amoureuse de moi, parce que je me suis senti libéré.

J’aurais vraiment eu besoin qu’on se fasse un dernier câlin du système solaire plutonien, mais je ne peux pas y retourner maintenant. Peut-être que je n’aurais pas dû foutre le camp ; maintenant, on va sans doute aussi m’accuser de délit de fuite. Faut dire que j’ai pas vraiment eu le temps de réfléchir.

Il faut que je trouve un moyen d’arranger ça. Les Pluton n’ont dit que la vérité pendant leurs éloges funèbres. Même si j’ai un peu déconné ces derniers temps, au fond je suis un gentil. Malcolm et Tagoe auraient pas été mes potes si c’était pas vrai, et Aimee aurait pas été ma meuf si j’étais un connard.

Ils ne peuvent pas être avec moi, ce qui veut pas dire que je dois rester seul.

J’ai vraiment pas envie d’être seul.

Je me relève et je marche jusqu’au mur avec le graffiti. Il y a aussi une affiche de pub tachée d’huile pour un truc qui s’appelle « Vivez l’Expérience ». Je regarde fixement les silhouettes de l’appli Dernier Ami. Après la disparition de ma famille, j’aurais mis ma main à couper que je ne crèverais pas tout seul. Peut-être que ça va se passer comme ça finalement, mais c’est pas parce que je me retrouve sans personne que je ne mérite pas d’avoir un Dernier Ami. Je sais qu’il y a un bon Rufus au fond de moi, le Rufus que j’étais avant, et peut-être qu’un Dernier Ami pourrait le faire réapparaître.

Les applis, c’est pas trop mon truc, mais c’est pas trop mon truc non plus de casser la gueule des gens, alors je suis plus à ça près aujourd’hui. J’ouvre l’App Store et je télécharge Le Dernier Ami. Ça va hyper vite ; le téléchargement m’a sûrement bouffé mon forfait Internet, mais on s’en fout.

Je m’enregistre en précisant que je suis un Decker, je remplis mon profil, j’ajoute une vieille photo qui vient de mon compte Instagram, et c’est parti mon kiki.

Au bout de cinq minutes, j’ai déjà reçu sept messages. Je me sens un peu moins seul, même si un mec raconte de la merde et prétend qu’il a l’antidote contre la mort dans son froc. Non mais ça va pas, plutôt crever.





MATEO



03 h 14


Je modifie les réglages sur mon profil pour être visible uniquement par ceux qui ont entre seize et dix-huit ans. Comme ça, j’arrêterai de me faire draguer par des gens plus âgés. Je vais même un cran plus loin : désormais, seuls les Deckers enregistrés peuvent me contacte