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L’ art subtil de s’en foutre

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Année:
2017
Editeur::
Eyrolles
Langue:
french
Pages:
224
ISBN 13:
9782212567595
Fichier:
EPUB, 231 KB
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Mots Clefs

 
2 comments
 
pierre BANZA
ok je vais faire un cadeau l'un de ses jours
merci beaucoup pour ce site ,à bientot
22 June 2021 (11:33) 
mey
enfin je cherche ce livre depuis un bon moment merci a vous
02 August 2021 (17:46) 

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Hypnotisés - Les effets des écrans sur le cerveau des enfants

Année:
2020
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 1,27 MB
5.0 / 5.0
UN LIVRE DE DÉVELOPPEMENT PERSONNEL POUR CEUX QUI DÉTESTENT LE DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

Le discours ambiant nous pousse sans cesse à nous améliorer. Sois plus heureux. Sois en meilleure santé. Sois plus intelligent, plus rapide, plus riche, plus sexy, plus productif. Mais il faut en finir avec la pensée positive, nous dit Mark Manson. « Soyons honnêtes : parfois tout va de travers, et il faut faire avec. »

Depuis quelques années, à travers son blog au succès phénoménal, Mark Manson explore les aspirations délirantes qui déforment notre perception du monde. Il propose ici sa sagesse pratique, joyeusement insolente. C’est en regardant en face nos peurs, nos défauts et nos incertitudes – en arrêtant de fuir et d’éviter –, que nous pourrons trouver le courage et la confiance qui nous manquent tant.

Mark Manson invite à un moment de parler vrai en mode je-te-regarde-dans-les-yeux, fait d’histoires vécues et d’humour potache. Un livre-manifeste pour construire des vies plus réjouissantes, plus ancrées.



MARK MANSON est un blogger star, suivi par plus de deux millions de lecteurs.

Son site : markmanson.net





Mark Manson



L’art subtil de s’en foutre

Traduit de l’anglais par Sabine Rolland





Groupe Eyrolles

61, bd Saint-Germain

75240 Paris Cedex 05

www.editions-eyrolles.com





Copyright © 2016 by Mark Manson. Tous droits réservés.

Cet ouvrage est paru en 2016 sous le titre The subtle art

of not giving a fuck chez Harper One, une division d’HarperCollins Publishers.

En collaboration avec Marie-Pierre Danset




En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© Groupe Eyrolles, 2017

ISBN : 978-2-212-56759-5





Sommaire


Chapitre 1

Don’t try

Chapitre 2

Le bonheur est un problème

Chapitre 3

Tu n’as rien d’extraordinaire, tu sais

Chapitre 4

La valeur de ; la souffrance

Chapitre 5

Tu fais tout le temps des choix

Chapitre 6

Tu as faux sur toute la ligne (mais moi aussi)

Chapitre 7

Se planter pour bien démarrer

Chapitre 8

L’importance de dire non

Chapitre 9

… Et puis tu meurs

Remerciements





Chapitre 1



Don’t try


CHARLES Bukowski était un alcoolo, un dragueur, un addict au jeu, un mufle, un radin, un parasite et, à son meilleur, un poète. C’est sans doute la dernière personne à qui tu irais demander des tuyaux pour vivre mieux ou qui serait citée dans un bouquin de développement perso.

Je commencerai donc par lui.

Bukowski avait des ambitions artistiques. Mais, pendant des décennies, quasiment aucun magazine, aucune revue, aucun journal, aucun agent ni aucun éditeur n’a voulu de sa production. « Abominable, obscène, répugnant », lui rétorquait-on. Assommé par les râteaux à répétition et croulant sous la montagne des lettres de refus, il a sombré dans une profonde dépression, aggravée par l’alcool, qui allait le poursuivre la majeure partie de sa vie.

Il bossait dans un bureau de poste au tri du courrier. Il était payé des clopinettes, dont la quasi-totalité passait dans la boisson. Les quelques sous qui lui restaient, il les claquait sur les champs de course. Le soir venu, il picolait tout seul et, à l’occasion, alignait péniblement quelques vers qu’il tapait sur sa vieille machine à écrire toute pourrie. Il lui arrivait régulièrement de se réveiller par terre après s’être endormi complètement pété.

Trente ans ont passé sur ce registre, dans un halo confus d’alcool, de drogue, de jeux et de putes. Trente années vides de sens. Puis, quand il a atteint la cinquantaine, après des décennies de dégoût de soi à se ramasser des gamelles, le responsable d’une petite maison d’édition indépendante s’est, par un de ces coups du destin, penché sur son cas. L’éditeur en question n’était certes pas en mesure de lui dérouler le tapis rouge ni de lui faire miroiter de grosses ventes. Mais, s’étant entiché du loser imbibé qu’il était, il a fait le choix de lui donner sa chance. C’était bien la première fois que quelqu’un lui faisait vraiment confiance ! Avec en tête que ça pouvait aussi bien être la dernière, Bukowski lui a adressé cette réponse : « J’ai deux options : retourner au bureau de poste et devenir dingue… ou ne plus jamais y remettre les pieds, jouer à l’écrivain et crever de faim. J’ai décidé de crever de faim. »

Aussitôt le contrat signé, il s’est mis au travail et a pondu son premier roman en trois semaines. Un texte sobrement intitulé Post Office – traduit en français par Le Postier. « Je dédie ce livre à personne » pouvait-on y lire en lieu et place de la dédicace.

Bukowski est parvenu à se faire un nom en tant que romancier et poète. Il a continué d’écrire, publiant six romans et des centaines de poèmes. Ses livres se sont écoulés à plus de deux millions d’exemplaires. Qui aurait pu s’attendre à une telle popularité ? Certainement pas lui, en tout cas.

Des histoires telles que celle de Charles Bukowski apportent de l’eau au moulin de notre mythe fondateur. Ce mec incarne le rêve américain : il se bat pour obtenir ce à quoi il aspire, n’abandonne à aucun moment et finit par réaliser ses rêves les plus fous. C’est beau comme l’antique. On est tous babas d’admiration devant des trajectoires comme la sienne, à se dire : « Regarde un peu ce type. Il n’a jamais baissé les bras. Il n’a jamais cessé d’essayer. Il a toujours cru en lui. Il s’est obstiné alors que l’adversité s’acharnait, et il est devenu quelqu’un ! »

À cette aune, son épitaphe – « Don’t try » (en français « N’essaie même pas ») – résonne d’autant plus bizarrement.

Tu vois ? En dépit des ventes de ses bouquins et de sa célébrité, Bukowski était un loser et il le savait. Ça n’est pas sa farouche détermination à gagner la partie qui a contribué à son succès, mais bien la conscience qu’il avait d’être un perdant, le fait d’y consentir et l’exploitation de cette identité en tant qu’objet d’écriture, en toute honnêteté. Il n’a jamais eu la tentation d’être autre chose que ce qu’il était. Il n’a pas plus essayé de faire mentir tous ceux qui n’avaient pas cru en lui, ni de devenir un génie de la littérature. Bien au contraire. Son génie à lui a simplement consisté dans cet exercice de lucidité sur lui-même – sur sa part d’ombre, surtout –, et dans l’exposition sans réserve, via l’écriture, de ses travers les plus criants.

Telle est l’authentique histoire du succès de Bukowski : être un raté et en prendre son parti. Le succès, au fond, il s’en contrefichait. Devenu une vedette, il continuait de se pointer à des lectures poétiques bourré au dernier degré et d’y invectiver l’auditoire. Il continuait de jouer la provoc et de se jeter sur le premier jupon venu. La notoriété et le succès ne l’ont pas rendu meilleur. Et ce n’est pas davantage en devenant meilleur qu’il a recueilli succès et célébrité.

Si l’amélioration de soi et la réussite vont souvent de pair, elles ne se confondent pas pour autant.

Le discours ambiant est saturé jusqu’à l’obsession d’injonctions à positiver. Sois plus heureux. Sois en meilleure santé. Sois le meilleur, meilleur que les autres. Sois plus intelligent, plus rapide, plus riche, plus sexy, plus populaire, plus productif, toujours plus envié et admiré. Sois parfait, pour ne pas dire exceptionnel, et gagne des fortunes aux jeux en ligne chaque jour que Dieu fait, dès le réveil, sans oublier de rouler une pelle à ta femme accro aux selfies et de claquer la bise à ta progéniture avant de lui souhaiter bonne journée. Envole-toi en hélico vers ton boulot hyper gratifiant où tu passes d’intéressantes journées à sauver la planète.

Seulement quand tu appuies sur pause deux secondes pour réfléchir, tu t’aperçois que les conseils dont on te rebat les oreilles du matin au soir pour positiver et trouver le bonheur n’aboutissent, en réalité, qu’à te focaliser sur ce qui te manque. Dans le genre faisceau laser, ils pointent sur tes défauts et tes ratages. Dans le style loupe, ils les grossissent pour que tu les voies en énorme. Du coup, tu potasses les meilleures stratégies pour te faire de la thune parce que tu penses que tu n’en as pas assez comme ça. Tu te poses devant le miroir en répétant « je suis beau » parce que tu trouves que tu ne l’es pas assez comme ça. Tu te mets à suivre scrupuleusement les recommandations des guides genre « Les Relations amoureuses pour les Nuls » parce que tu juges que tu n’es pas assez aimable comme ça. Tu fais des exercices de visualisation à la con pour réussir davantage parce que tu as dans l’idée que tu ne réussis pas assez comme ça.

Paradoxalement, cette fixette sur le positif – sur ce qui est mieux, sur ce qui est supérieur – ne sert qu’à te rappeler en boucle ce que tu n’es pas, ce que tu n’as pas, ce que tu aurais dû être mais a échoué à devenir. Quelqu’un de vraiment heureux n’éprouve pas le besoin de se planter devant une glace pour répéter cinquante fois « je suis heureux ». Il l’est. Point barre.

Il existe un proverbe texan qui dit : « Ce sont les plus petits chiens qui aboient le plus fort. » Le gars qui a confiance en lui n’a aucunement besoin de prouver qu’il a confiance en lui. La nana friquée n’éprouve pas la nécessité de convaincre qui que ce soit qu’elle l’est. Tu es ou tu n’es pas. Tu as ou tu n’as pas. Et si tu rêves tout le temps d’avoir ceci ou d’être cela, tu œuvres à renforcer la même réalité inconsciente : que tu n’as pas ça ou que tu n’es pas comme ça.

Les spots télé visent sans exception à t’enfoncer dans le crâne que si tu veux avoir une chouette vie, il te faut un meilleur job, une bagnole plus classe, une petite amie plus mignonne et un hot tubs avec bassin gonflable pour les gosses. L’environnement te serine que si tu veux une vie meilleure, il te faut aller vers plus, plus, plus – acheter plus, avoir plus, faire plus, baiser plus, être plus. Tu es bombardé non-stop de messages t’incitant à vouloir tout, tout le temps. À vouloir une nouvelle télé. À vouloir passer de meilleures vacances que tes collègues, acheter tel nouvel ornement de jardin ou la dernière perche à selfie.

Pour quelles raisons ? À ton avis ? Parce que vouloir davantage de conneries en tous genres est bon pour le business !

Je n’ai rien contre le business ; le souci, c’est que vouloir trop de trucs est préjudiciable à ta santé mentale. Tu deviens accro au superficiel et au factice, et tu finis par passer ta vie à poursuivre un bonheur vain et une satisfaction illusoire. Si tu veux avoir une vie au top, n’essaie pas d’en vouloir davantage. Efforce-toi au contraire de baisser ton niveau d’aspiration, et de ne vouloir que ce qui est vrai, immédiat et important à tes yeux.





CERCLE VICIEUX ? INFERNAL, OUI !


Il y a un truc bizarre dans ton cerveau qui, si tu n’y prêtes pas attention, peut te faire disjoncter grave. Ce qui suit te rappellera très certainement quelque chose.

Disons que tu te fais du mauvais sang à l’idée de te retrouver face à une certaine personne. Tu t’étonnes d’une telle fébrilité, qui te paralyse. C’est là que tu entres en panique, à ressentir le stress qui monte, ce qui te rend doublement anxieux. Et t’angoisser de savoir que tu vas à coup sûr t’angoisser décuple ton anxiété. Hyper constructif !

Ou supposons que ton problème, c’est la colère. Sans vraiment comprendre pourquoi, tu te fous en boule à tout bout de champ et pour trois fois rien. Et le seul fait de savoir que tu es susceptible de péter les plombs à la moindre occasion te rend encore plus furax. Et puis tu prends conscience qu’être perpétuellement en rogne fait de toi quelqu’un de pas franchement sympa. Et ça te fout la haine. Au point d’être en pétard contre toi-même. Regarde-toi : tu es exaspéré de te voir dans des états pareils parce que ça t’insupporte d’exploser comme ça pour un oui ou pour un non. Y’a des baffes qui se perdent…

À moins que tu sois du genre à vouloir que tout soit nickel, et que ça te stresse… au point que tu stresses de constater que tu stresses autant. Variante : tu te culpabilises tellement de ta moindre bourde que tu te sens coupable de te sentir coupable. Autre cas de figure : il t’arrive parfois de te sentir tellement esseulé et triste que le simple fait d’y penser te fait te sentir encore plus seul et encore plus triste.

Bienvenue dans ton propre enfer ! Tu reconnais les lieux, n’est-ce pas ? Tu y es peut-être même, là, en ce moment, à te dire : « Bordel ! Je me laisse tout le temps entraîner dans ce cycle infernal, quel fichu loser je fais ! Ça ne peut plus continuer comme ça. Et puis je me sens tellement nul à me traiter de gros naze. Faut que j’arrête de me flinguer comme ça. Ah, ça y est ! Vous voyez ? Je recommence ! Je suis décidément irrécupérable. »

Du calme, ami lecteur. Tu peux ne pas me croire, mais, moi, je prétends que ça fait partie de la beauté de la condition humaine. Primo, il y a très peu d’animaux sur terre qui soient capables de penser, et secundo, nous, êtres humains, nous payons le luxe de pouvoir penser que nous pensons. Je peux donc penser que je suis en train de me taper des vidéos de Miley Cyrus sur YouTube, et me dire aussitôt qu’il faut être complètement barré pour avoir envie de mater des vidéos de Miley Cyrus sur YouTube. Ah ! Le miracle de la conscience !

Mais, il y a un « mais » : la société de consommation et les médias sociaux en mode « eh-regarde-j’ai-une-vie-vachement-plus-cool-que-la-tienne ! » se sont conjugués pour produire une génération d’individus qui croient mordicus qu’il ne faut surtout pas éprouver d’émotions négatives telles que l’anxiété, la peur ou la culpabilité. Jette un œil à ton fil d’actualité sur Facebook : tout y est génial pour tout le monde. Huit personnes se sont passé la bague au doigt cette semaine ! Waouh ! Un ado de seize ans qui participait à une émission de télé a gagné une Ferrari pour son anniversaire ! Et tu as vu ce gamin ? Il a empoché deux milliards de dollars en inventant une appli qui te distribue automatiquement du p.q. quand tu n’en as plus !

Pendant ce temps-là, tu restes comme un con chez toi à te mettre la rate au court-bouillon, à devoir supporter ta nana hystéro à longueur de journée, et tu ne peux pas t’empêcher de penser que ta vie est encore plus merdique que tu le pensais.

Cette spirale infernale que j’évoque a engendré une prolifération de borderline en tout genre, faisant de la plupart d’entre nous des stressés chroniques, des névrosés, des dégoûtés d’eux-mêmes.

Du temps de Bon-papa, les gens pouvaient se sentir couillons de temps en temps, et se dire : « C’est la vie, après tout, non ? Allez, retournons faire le foin. »

Mais aujourd’hui ? Si tu te sens couillon ne serait-ce qu’un quart de seconde, tu as le temps d’être bombardé par 350 images de mecs et de nanas qui sont là à prendre leur pied, et tu ne peux pas ne pas te dire qu’il y a un truc qui ne déconne sec chez toi.

Et ce qui nous bousille la vie, c’est justement de penser qu’il y a un truc qui cloche en nous. On s’en veut à mort de s’en vouloir à mort. On se sent coupable de se sentir coupable. On a les boules d’avoir les boules. On angoisse d’angoisser. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi, merde ? !

C’est pour toutes ces raisons qu’il vaut mieux s’en foutre. C’est bien pour ça que c’est en s’en foutant qu’on a des chances de sauver le monde. De quelle manière ? En acceptant l’idée que le monde est lui-même complètement foutu, parce qu’il l’a toujours été et le sera toujours.

En n’en ayant rien à foutre de te trouver lamentable, tu court-circuites le cercle infernal en question ; tu te dis : « Je me sens con comme une valise, mais qu’est-ce que ça peut bien faire, au fond ? » Et alors, comme par magie, tu cesses de te reprocher de te sentir con.

George Orwell disait qu’on ne voit ce qui se déroule sous nos yeux qu’au prix d’une lutte sans relâche contre soi-même. Eh bien la solution à notre stress et à notre anxiété se trouve précisément là, sous nos yeux, mais nous ne la voyons pas, trop occupés que nous sommes à mater la dernière série télé, à tirer la langue devant la pub pour appareils de muscu bidons et à nous demander pourquoi diable nous ne sommes pas en train de passer du bon temps dans les bras d’une bombe sexuelle…

On plaisante sur nos « problèmes de pays riches », mais on est devenus victimes de notre succès. Les pathologies liées au stress, troubles de l’anxiété et autres dépressions ont explosé au cours des trois dernières décennies alors que tout le monde possède son écran plat et peut se faire livrer ses courses à domicile. La crise qu’on traverse n’est pas matérielle, mais existentielle et spirituelle. On a à notre disposition tellement de trucs à la noix, entre les mains tellement d’opportunités, aussi, qu’on ne sait même plus où donner de la tête.

Aujourd’hui, la masse de ces choses qu’on peut voir ou connaître n’a d’égal que la quantité de choses face auxquelles on ne se sent pas à la hauteur, dans lesquelles on n’obtient pas d’assez bons résultats ou qui ne sont pas aussi géniales qu’elles pourraient l’être. Et nous rendre compte de ça nous met minable.

Ce qui ne va pas au global, ce sont toutes les conneries du genre « comment être heureux » partagées huit millions de fois sur Facebook ces dernières années. Ce que personne ne réalise à propos de cette foutaise, c’est que :





L’ASPIRATION À VIVRE DES EXPÉRIENCES PLUS POSITIVES EST EN SOI UNE EXPÉRIENCE NÉGATIVE. ET, PARADOXALEMENT, CONSENTIR À VIVRE LES EXPÉRIENCES NÉGATIVES QUI SE PRÉSENTENT OU S’IMPOSENT À NOUS CONSTITUE EN SOI UNE EXPÉRIENCE POSITIVE


Ça t’en bouche un coin, non ? Prends le temps de rassembler ton cerveau et de t’approprier ce que tu viens de lire : vouloir une expérience positive est une expérience négative ; accepter une expérience négative est une expérience positive. C’est ce à quoi le philosophe Alan Watts, l’un des pères de la contre-culture américaine dans les années 1960, faisait référence dans son approche à rebours, sa « loi de l’effort inverse » selon laquelle plus tu cherches à te sentir mieux, moins tu te sens bien. Pourquoi ça ? Parce que vouloir obtenir un truc ne fait que renforcer ton sentiment de manque. Plus tu désires quelque chose, moins tu éprouves de satisfaction. Plus tu veux être friqué, par exemple, plus tu te sens fauché pour ne pas dire sur la paille, quelle que soit d’ailleurs ta situation financière. Plus tu cherches à te rendre sexy et désirable, moins tu te trouves attirant, même si tu n’es pas mal de ta personne. Plus tu as envie d’être aimé, plus tu te sens seul, même si tu es avantageusement entouré. Plus tu tends à l’éveil spirituel, plus tu deviens égocentrique et creux, à jouer les bouddhas.

C’est comme ce jour où j’ai pris du LSD : j’avais l’impression que plus j’avançais vers une maison, plus elle s’éloignait. Oui, j’ai utilisé mes hallucinations sous LSD pour philosopher sur le bonheur. Et alors ? Ça te pose un problème ?

Pour citer Albert Camus (et je mettrais ma main à couper qu’il n’était pas stone lorsqu’il a dit cela) : « Tu ne seras jamais heureux si tu cherches continuellement de quoi est fait le bonheur. Tu ne vivras jamais si tu cherches toujours un sens à la vie. »

Pour résumer :

Laisse tomber.

Ceci posé, j’entends d’ici ce que tu me répondre : « Mark, t’es mignon, mais qu’est-ce que je fais de la Chevrolet Camaro pour laquelle je me suis saigné pendant des années ? Du physique athlétique pour lequel je me suis fait suer, au sens propre ? Et puis j’ai claqué pas mal en produits de régime pour le plaisir d’enfiler des jeans slim ! Et la baraque au bord du lac dont j’ai toujours rêvé ? Si je me sors tout ça de la tête, je n’arriverai jamais à quoi que ce soit. Et ce n’est pas ce que je veux ! »

Objections acceptées.

Dis-moi, tu n’as jamais remarqué que parfois, quand tu te préoccupes moins de réussir certaines choses, tu les réussis mieux ? Que c’est souvent la personne la moins investie dans le succès d’un projet qui obtient les meilleurs résultats ? Que c’est lorsque tu cesses d’avoir le nez dans le guidon que tout s’éclaire miraculeusement ?

Y’a un truc. Lequel ?

Ce qui est fascinant dans la loi de l’effet inverse, c’est qu’elle fonctionne « à rebours ». Si la quête du positif est négative, alors la quête du négatif ne devrait pas manquer d’engendrer du positif. C’est en en bavant à ton cours de gym que tu boostes ton énergie et améliores ta santé de manière générale. Si ton entreprise fait faillite, tu comprendras mieux ce qui t’a manqué pour réussir. Paradoxalement, évoquer ouvertement ta timidité ou ton manque d’assurance accroît ton niveau de confiance en toi et te rend plus charismatique auprès des autres. Même si c’est pénible, t’exposer sans arrière-pensée à leur jugement représente le meilleur moyen de gagner la confiance et le respect de tes interlocuteurs.

J’arrête là l’énumération, tu as pigé. Dans la vie, tout ce qui en vaut la peine s’obtient en consentant à surmonter l’expérience négative associée. La moindre velléité de fuite, d’empêchement ou de répression du négatif produit l’effet inverse. L’évitement de la souffrance produit de la souffrance. Le contournement de la lutte est en soi une lutte. Le déni de l’échec, c’est encore l’échec. Dissimuler ce qui est vécu comme honteux alimente un sentiment de honte.

La vie est tissée de fils de souffrance impossibles à dénouer. Les arracher déferait l’ensemble. T’escrimer à ignorer la souffrance revient à lui conférer une importance démesurée. En revanche, si tu parviens à ne pas t’en faire une montagne, alors rien ne saurait t’arrêter.

Au cours de ma vie, je me suis pris le chou pour trop de trucs. Mais, pour un certain nombre de choses, j’ai aussi réussi à ne pas m’emmerder. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce sont ces choses dont je me suis royalement foutu qui ont fait toute la différence.

Tu as probablement en mémoire des exemples de gens qui, à un moment ou à un autre, n’en ont rien eu à foutre et ont accompli des prouesses. Et toi-même, il t’est peut-être arrivé de t’en tamponner le coquillard et de réussir les doigts dans le nez. Pour revenir à mon cas personnel, quitter un boulot dans la finance au bout de six mois seulement pour démarrer une activité sur le Net figure au top de mon palmarès d’exploits en « mode je-m’en-foutiste » ! Il en est de même de ma décision de vendre l’essentiel de ce que je possédais et d’aller m’installer en Amérique du Sud. Si je me suis pris la tête avec ça ? Bien sûr que non. Je suis parti et je me suis lancé, c’est tout.

Ces moments sans gamberge où tu te fiche éperdument des conséquences sont les plus décisifs, qu’il s’agisse un beau jour de prendre un virage professionnel à 180 degrés, d’arrêter tes études pour rejoindre un groupe de rock ou de plaquer ce type qui te piquait tes collants en cachette.

S’en foutre comme de l’an quarante, c’est regarder en face les difficultés de la vie, même les plus grosses, même les plus terrifiantes, et y aller quand même.

Si t’en foutre te paraît simple, ce n’est qu’une apparence. C’est un tout nouveau sac de burritos sous la capuche : j’ignore ce que signifie cette phrase, mais peu importe. L’image du sac de burritos me plaît bien, alors je la partage avec toi. Ce que je veux dire, c’est que c’est tout un art, de s’en foutre.

Nous livrons pour la plupart des combats, notre vie durant, ramant pour un tas de broutilles qui ne le méritent pas – le type de la station-service qui t’a rendu une tonne de petite monnaie, une émission de télé supprimée alors que tu ne l’aurais ratée pour rien au monde, tes collègues qui ne se donnent pas la peine de t’interroger sur le génialissime week-end que tu as passé.

Si tu estimes que tout ça mérite que tu sortes de tes gonds, c’est que tu n’as rien compris à rien : tu fais tout un pataquès d’histoires de porte-monnaie et de conneries télévisées, alors que tes comptes sont dans le rouge, que ton chien ne peut pas te blairer et que ton fiston est en train de sniffer de la méthadone dans la salle de bains.

C’est la vie. Un jour tu vas passer de l’autre côté. Je sais, c’est évident, mais je tenais à te le rappeler pour le cas où tu l’aurais oublié. Toi et toutes les personnes que tu connais allez tôt ou tard disparaître. Et entre maintenant et l’heure de ta mort, c’est-à-dire pour le peu de temps qu’il te reste à vivre, tu as une quantité limitée – très limitée, en fait – d’êtres et de choses qui valent la peine que tu leur prêtes attention. Et si, sans en avoir bien conscience, tu t’emmerdes pour tout et tout le monde, tu es foutu.

Il existe un art subtil de s’en foutre. Même si le concept te semble gadget et si j’ai l’air d’un enfoiré de donneur de leçons, ce que je te propose d’essentiel ici, c’est d’apprendre à focaliser ton attention et à établir des priorités dans tes pensées le plus efficacement possible – en fait, à faire le tri entre ce qui est vital pour toi et ce qui ne l’est pas en fonction de tes valeurs personnelles. Y arriver est incroyablement difficile. Il faut parfois pour cela toute une vie d’entraînement et de discipline. Et tu ne manqueras pas de te planter régulièrement. Mais c’est sans doute le combat à mener ici-bas qui le mérite le plus. Voire le seul combat valable.

Parce que si tu te prends la tête à tout propos, tu vas te croire autorisé à nager constamment dans le bien-être et le bonheur, et finir par penser que tout doit être exactement comme tu le veux. C’est une vraie maladie. Et elle aura ta peau. Tu en viendras vite à considérer les obstacles comme autant d’injustices, les dérangements comme des affronts personnels, les désaccords comme des trahisons. Tu resteras confiné dans ton univers étriqué – l’enfer à l’échelle de ta boîte crânienne, à fulminer à la moindre contrariété, persuadé que tout t’est dû, et à t’agiter du bocal sans jamais parvenir nulle part.





L’ART SUBTIL DE S’EN FOUTRE


À entendre conjuguer le verbe « s’en foutre », les gens se figurent pour la plupart une sereine indifférence, une zénitude à toute épreuve. Ils se représentent – avec une pointe d’envie – une personne inébranlable à qui nul ne fait perdre ses moyens et que rien n’atteint vraiment.

Il existe un terme pour désigner un tel individu imperméable aux émotions, et qui ne percevrait pas le sens des situations : psychopathe. Ça laisse songeur.

Alors qu’est-ce que ça recouvre, au juste, « s’en foutre » ? Je te propose les trois « subtilités » suivantes : elles devraient éclairer ta lanterne.





Subtilité n° 1 : S’en foutre ne signifie pas être indifférent, mais être à l’aise avec le sentiment d’être différent.


Soyons clairs. Les gens indifférents ne sont pas spécialement admirables ni particulièrement sûrs d’eux. Ce sont les mêmes branleurs que tu retrouves partout, les mêmes crevards. Ils feignent l’indifférence précisément parce qu’ils se mettent martel en tête pour des tas de motifs futiles. Ils se soucient de ce que tout le monde va penser de leur brushing, par exemple : du coup, ils se dispensent de se laver la tête et se coiffent avec leurs dix doigts. Ils se préoccupent de la manière dont leur entourage va juger leurs idées, alors ils se dissimulent derrière leurs sarcasmes. L’empathie à leur égard leur fiche la trouille, donc ils jouent les hypersensibles et les incompris – leurs problèmes, de toute façon, personne ne peut les comprendre.

Les gens indifférents ont en fait une peur bleue de leur environnement et des répercussions de leurs choix. Ils n’opèrent donc aucun choix important, se réfugiant dans une zone grise aseptisée où ils s’apitoient complaisamment sur leur propre sort, se dispensant de l’activité tellement chronophage, énergivore et contrariante qu’on appelle vivre.

C’est qu’ils passent à côté d’une vérité incontournable de la vie. En fait, s’en foutre n’existe pas. Tu es obligé de t’en faire pour quelque chose. C’est de l’ordre de la biologie de toujours tenir à quelque chose a minima. Nul ne se fout complètement de tout.

Alors question : à quoi choisissons-nous de tenir ? S’agit-il seulement d’un choix ? Et comment nous foutre de ce qui ne compte pas au final ?

Ma mère vient de se faire taxer une somme d’argent rondelette par un ami proche. Si ça m’avait laissé indifférent, j’aurais haussé les épaules et ça me serait sorti de la tête l’instant d’après.

J’en étais au contraire furibard ! Je lui ai dit : « Putain, mais quel connard, ce type ! Consultons un avocat qui va lui faire sa fête, à ce salaud ! Pourquoi ? Parce que peu importe ce que ça coûtera, j’en n’ai rien à cirer. Je vais pas le lâcher, ce voleur. »

Pas de meilleure illustration de la première subtilité du rien à foutre. Quand on dit : « Eh, regarde un peu ! Mark Manson, il s’en fout pas mal », ça ne veut pas dire que Mark Manson se fout de tout ; ça signifie au contraire que Mark Manson n’en a rien à carrer des connards qui lui mettent des bâtons dans les roues, qu’il n’en a rien à secouer de leur causer du tort pourvu qu’il soit en mesure de mener à bien ce qu’il juge important de faire. Disons-le tout net, Mark Manson est le genre d’auteur à parler de lui à la troisième personne quand ça lui semble cohérent. Rien à battre.

Ça force l’admiration, en un sens. Pas moi, ça va sans dire – le fait de surmonter l’adversité, d’assumer sa différence, d’endosser s’il le faut le rôle du pestiféré, tout ça au nom de ses valeurs perso. Oser regarder l’échec dans les yeux sans ciller, le tutoyer et lui lancer à la figure « je t’emmerde ». Se cogner des obstacles qu’on rencontre, se foutre de se ramasser par moments, de se dire « c’est la honte ». Rigoler de tout ça et aller au bout de ce en quoi on croit, quoi qu’il arrive. Parce qu’on adhère à cette démarche. Celles et ceux qui adoptent cette attitude savent que ça dépasse leur petite personne, leur ressenti, leur amour-propre, leur ego. Ils opposent un « rien à foutre ! » : pas à tout, bien entendu, mais à tout ce qu’ils jugent sans importance. Ils réservent leurs efforts à ce qui compte vraiment à leurs yeux. Les amis. La famille. Leur raison de vivre. Les burritos. Et un petit procès ou deux par-ci, par-là. Et parce qu’ils se mobilisent uniquement pour des trucs qui en valent la peine, les autres prêtent attention à eux.

En voilà une autre de sacrée vérité, justement. Tu ne peux pas être aux yeux de certains quelqu’un d’important, quelqu’un qui éveille les consciences, sans te faire charrier par d’autres que du même coup tu déranges. Impossible. Parce que l’absence d’adversité, ça n’existe nulle part. Ça n’existe juste pas. « Où que tu ailles, tu es là », dit le dicton. Il en va de même de l’adversité et de l’échec. Où que tu ailles, il y a des emmerdes qui t’attendent. Et c’est génial. Le truc, ce n’est pas de les fuir, c’est d’identifier les emmerdes motrices, celles qui t’insufflent l’envie de foncer.





Subtilité n° 2 : Pour se foutre de l’adversité, il faut donner de l’importance à quelque chose de plus important que l’adversité.


Imagine-toi que tu es en train de faire tes courses à la supérette du coin. Tu aperçois une vieille dame qui hurle après la caissière, lui reprochant de ne pas accepter son bon de réduction de trente centimes. Pourquoi un tel foin pour trente centimes ?

Je vais te le dire : il y a fort à parier que cette dame n’a rien de mieux à faire de ses journées que de découper des bons de réduction. Elle est âgée et isolée, ses trouducs d’enfants ne lui rendent jamais visite. Ça fait trente ans qu’elle n’a pas vu le loup, et j’en passe. Sa caisse de retraite est au bord du dépôt de bilan, et elle va probablement casser sa pipe avec des couches en se croyant au pays des Bisounours.

Alors elle collectionne des coupons. C’est tout ce qu’il lui reste. Elle et ses fichus coupons. Tout ce à quoi elle tient à défaut d’autre chose. Alors quand une gamine boutonneuse de dix-sept ans refuse d’accepter l’un de ces coupons et défend l’intégrité de sa caisse enregistreuse comme les croisés défendaient le Saint-Sépulcre, tu peux être sûr que mamie va lui exploser à la figure aux cris de « à mon époque… » et « les gens montraient davantage de respect ».

Le problème avec les gens qui débitent de la connerie en barre comme un distributeur des biscuits chocolatés, c’est qu’ils n’ont rien d’autre de plus intéressant à foutre.

Si tu te retrouves à te faire des cheveux blancs pour une foultitude de trucs dépourvus d’intérêt – la nouvelle photo de profil Facebook de ton ex, la vitesse à laquelle les piles de la télécommande se vident ou la bonne affaire que tu as loupée en te disant « quand même, je pouvais avoir deux flacons de liquide vaisselle pour le prix d’un seul ! » –, c’est bien la preuve qu’il ne se passe décidément pas grand-chose de fun dans ta vie. Et là, c’est uniquement toi que ça regarde. Le produit vaisselle et la télécommande n’y sont vraiment pour rien.

Un jour, j’ai entendu un artiste affirmer que quand quelqu’un n’a pas de problème, son esprit trouve automatiquement le moyen d’en inventer. Je suis d’avis que ce que les gens dans leur majorité (surtout la classe moyenne blanche, éduquée et plutôt bien lotie) rangent dans la catégorie des « problèmes existentiels » découle, comme autant d’effets secondaires, du fait qu’on se trouve déchargés de trucs bigrement plus importants.

Conclusion : identifier ce qui a de l’importance et fait sens à tes yeux est sans doute le meilleur usage que tu peux avoir de ton temps et de ton énergie. Parce qu’à défaut, le risque est grand de galérer pour des choses qui n’en valent pas la peine.





Subtilité n° 3 : Que tu t’en rendes compte ou pas, tu choisis toujours de tenir à un truc plutôt qu’à un autre.


L’être humain ne naît pas en s’en foutant mais en s’empoisonnant la vie pour des tas de machins. Tu n’as jamais vu un gamin pleurer dans son oreiller parce que son bonnet n’est pas du bleu qu’il voulait ? Oui, tu as raison, on ne lui demande pas son avis. Il n’a qu’à la boucler.

Quand tu es jeune, tout est à découvrir et tout te semble méga important. Alors tu te fais de la bile pour tout et pour tout le monde – tu te soucies de ce que les autres racontent à ton sujet, tu ne dors plus dans l’attente d’un appel de la meuf plutôt mignonne croisée lors d’une boum, tu te mouronnes en songeant que tes chaussettes pourraient ne pas être assorties.

Avec l’âge, bardé de ta précieuse expérience (et avec le recul du temps), tu commences à remarquer que ce genre de bricole n’a pas vraiment d’impact sur ta vie. Tous ces gens dont les opinions comptaient tellement pour toi ont disparu des écrans radars. Les blessures narcissiques, cuisantes sur le moment, ont fini par guérir. Tu réalises à quel point les gens se balancent de tous ces détails insignifiants te concernant et, de ton côté, tu cesses de faire des fixettes.

Tu deviens en fait plus sélectif, et tu ne retiens plus que ce à quoi tu tiens le plus. C’est ce qu’on appelle la maturité, et c’est tout ce qu’il y a d’agréable ; tu devrais essayer, à l’occasion. La maturité, c’est ce qui se produit quand tu as appris à tenir seulement à ce qui en vaut la peine. Comme le disait Bunk Moreland au détective McNulty dans la série The Wire (oui, je l’ai téléchargée, personne n’est parfait) : « C’est ce qui t’arrive quand tu t’occupes d’un truc et que c’était pas ton tour de t’en occuper. »

À l’approche de la cinquantaine, quelque chose d’autre se met à changer. Si ton énergie décline, ton identité, elle, se consolide. Tu sais en principe qui tu es et tu t’acceptes tel quel, y compris dans les aspects de toi les moins reluisants.

Et, aussi bizarre que ça puisse sembler, c’est libérateur. Tu ne ressens plus le besoin de monter sur tes grands chevaux pour un oui ou pour un non. La vie est juste ce qu’elle est. Tu les reçois dans ce qu’elle a de génial et aussi de moins fun. Tu as compris que tu ne découvriras jamais le traitement miracle du cancer, que tu n’iras jamais sur la Lune et que tu ne peloteras pas non plus les nibards de Jennifer Aniston. Et après ? La vie continue. Tu consacres à présent ton énergie exclusivement à ce qui te branche vraiment : ta famille, tes meilleur(e)s potes, ton sport de prédilection. Et, à ton grand étonnement, ça te suffit. Te simplifier la vie contribue à faire de toi quelqu’un d’heureux, vraiment. Et l’idée te vient que cet alcoolo barré de Bukowski n’était peut-être pas si taré que ça. Don’t try.





ALORS, MARK, POURQUOI CE LIVRE, BORDEL ?


L’ambition de ce livre est de t’aider à y voir un peu plus clair dans tes choix de vie, à faire le tri entre ce à quoi tu choisis d’accorder de l’importance et ce que tu décides de tenir pour quantité négligeable.

J’ai la conviction qu’à l’heure actuelle on assiste à une épidémie psychologique dont les victimes ne se rendent plus bien compte que si les choses sont merdiques de temps à autre, ça peut le faire quand même. Je sais que ça peut paraître faiblard intellectuellement, mais je te promets qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort.

Pourquoi ? Parce que si tu n’acceptes pas que les choses puissent dysfonctionner à l’occasion sans que ça change pour autant la face de ton monde, tu te mets inconsciemment à te faire des reproches sans fin. Tu te dis que quelque chose en toi ne tourne pas rond, ce qui t’incite à surcompenser – acheter quarante paires de pompes, avaler du Xanax en siphonnant la bouteille de vodka un soir de semaine ou faire un carton sur le car de ramassage scolaire.

Se figurer qu’il y a un truc qui ne va pas au seul motif qu’il nous arrive de ne pas être à la hauteur fait le lit de cette spirale infernale qui siphonne toute notre énergie vitale.

L’attitude qui consiste à s’en foutre est à cet égard un moyen simple de réorienter ses attentes et d’opérer la distinction entre ce qui compte et ce qui ne compte pas. Cultiver cette capacité nous conduit à une sorte d’« illumination pratique » – c’est ainsi que je l’appelle.

Je ne suis pas en train de parler de ces âneries du genre félicité-éternelle-et-fin-de-toute-souffrance, pas du tout. Je la conçois au contraire comme le consentement à l’inévitabilité de la souffrance – au fait que la vie est ponctuée d’échecs, de ruptures, de regrets et même de mort, sans que l’on puisse rien y faire. Parce qu’une fois raccord avec toutes les merdes que la vie t’envoie (et je peux te dire qu’elle t’en envoie beaucoup), par l’effet d’une spiritualité de bazar, tu deviens invincible. Après tout, le seul moyen de surmonter la souffrance n’est-il pas d’abord d’apprendre à la supporter ?

Ce livre se fiche totalement d’alléger tes problèmes ou souffrances. À ça, tu reconnaîtras qu’il parle vrai. Il ne s’agit pas non plus d’un guide pour atteindre le top du top – il en serait bien incapable, et d’abord parce que le top n’est qu’une vue de l’esprit, une destination bidon qu’on s’oblige à viser, notre Atlantide psychologique.

Il te propose plutôt de convertir tes souffrances en autant d’outils, tes traumatismes en pouvoirs et tes problèmes en problèmes légèrement moins problématiques. Un vrai progrès, en somme. Reçois-le comme un guide pour souffrir et pour mieux souffrir, souffrir en sachant davantage pourquoi, souffrir avec davantage de compassion et d’humilité. C’est un livre qui t’aide à te mouvoir avec légèreté en dépit de tes lourds fardeaux, à te reposer en compagnie de tes peurs, à rire même quand tes larmes coulent.

Il ne t’apprendra pas à gagner, à obtenir ou réussir, mais à perdre, à lâcher, à laisser filer. Il peut aussi t’enseigner à dresser l’inventaire de ta vie pour tout mettre au rebut, sauf le plus important. Il veut surtout t’inviter à te laisser tomber à la renverse les yeux grands fermés, à ne plus te pourrir autant la vie, à arrêter d’essayer.





Chapitre 2



Le bonheur est un problème


IL Y A de ça à peu près deux mille cinq cents ans, sur les contreforts himalayens de l’actuel Népal, vivait dans son immense palais un roi qui s’apprêtait à accueillir un fils. Pour ce descendant, le souverain nourrissait l’ambition particulièrement élevée d’une vie parfaite. L’enfant ne connaîtrait ainsi pas un seul instant de souffrance – le moindre de ses besoins, son plus infime désir serait satisfait, toujours, tout le temps.

Le roi fit édifier de hauts murs autour de la demeure afin d’empêcher le prince d’accéder au monde extérieur. Il le gâta, le couvrit de mets et de cadeaux, l’entoura de serviteurs qui répondaient à tous ses caprices. Et, comme souhaité, le garçon grandit dans l’ignorance des cruautés de l’existence.

Il finit cependant par en avoir par-dessus la tête de ce régime. Le luxe et l’opulence n’y changeaient rien : tout lui paraissait vide et inutile. Son père avait beau lui procurer tout ce qu’il voulait, ça n’était jamais assez à ses yeux, ça ne signifiait jamais rien.

Alors, une nuit, le jeune homme sortit furtivement du palais, poussé par la curiosité du dehors. Quelle ne fut pas sa surprise !

Malades, vieillards, sans-abri, agonisants… : pour la première fois, la souffrance humaine s’étalait sous ses yeux horrifiés.

De retour au palais, il se trouva plongé dans une crise existentielle. Déboussolé par ce qu’il avait vu, il se mettait dans tous ses états à la moindre occasion, se lamentant à tout propos. Puis, comme tous les jeunes gens, il se mit à reprocher à son père tout ce que ce dernier s’était efforcé de faire pour lui. Il imputait son malheur, l’absurdité de sa vie, à ces richesses. Alors il prit la fuite.

Mais le prince ressemblait sans le savoir à son père. Lui aussi chérissait des idées ambitieuses. Il n’allait pas seulement s’enfuir, mais également renoncer à la couronne, à sa famille et à tous ses biens, et se passer de toit, dormir à même le sol comme un animal. Et puis il se priverait de nourriture, mendier sa pitance pour le restant de ses jours.

La nuit suivante, il s’échappa de nouveau, pour toujours cette fois. Pendant des années, il vécut ainsi à la cloche, oublié de tous. Et, comme il l’avait anticipé, le prince connut la souffrance sous toutes ses formes – la maladie, la faim, les douleurs, la solitude et la déchéance. Il se trouva souvent à deux doigts de la mort, se contentant parfois d’une seule noix par jour.

Les années passèrent, les unes après les autres. Mais… rien ne se passait. La vie de souffrance ne lui apportait en rien la révélation tant espérée ni ne lui dévoilait le mystère, la finalité ultime du monde.

Le prince comprit alors ce que le commun des mortels avait toujours su, à savoir que souffrir, c’est moche. Et que ça n’a pas nécessairement de sens. Pas plus que la richesse, en effet, la souffrance sans finalité n’a d’utilité. Il en conclut que sa grande idée était archi nulle, et qu’il ne lui restait plus qu’à changer de braquet et aller se faire voir ailleurs.

Ne sachant plus trop où il en était, il s’assit sous un gros arbre près d’une rivière, décidé à ne pas se relever avant d’avoir conçu une autre noble idée.

La légende dit qu’il y demeura quarante-neuf jours durant, bien perplexe, mais prenant conscience que la vie tout entière est une forme de souffrance : les riches souffrent de leur richesse, les pauvres de leur pauvreté, les personnes sans famille de ne pas en avoir, celles qui en ont une souffrent à cause d’elle, les gens en quête de plaisirs matériels en souffrent et ceux qui y renoncent souffrent de leur renoncement.

Les diverses formes de souffrance ne s’équivalent pas pour autant. Question de degré : certaines sont en effet plus douloureuses que d’autres. Mais nul n’y échappe.

Des années plus tard, notre prince élaborait sa propre philosophie et la partageait largement. Son principe fondamental : la souffrance et la perte étant inévitables, il est vain d’essayer d’y résister. Par la suite, il serait connu sous le nom de Bouddha. Et au cas où tu n’aurais pas entendu parler de lui, sache qu’il était une vraie célébrité.

Nombre de nos conjectures et représentations reposent sur l’idée que le bonheur est algorithmique, qu’on peut le décrocher, l’obtenir, l’atteindre comme on a réussi à intégrer une grande école ou à monter un Lego de milliers de pièces. Si j’atteins tel objectif, je peux être heureux. Si je ressemble à untel/unetelle, si je peux être avec tel(le) autre, je peux être heureux.

C’est précisément cette idée qui est problématique. Le bonheur n’est pas réductible à une équation qu’il s’agirait de résoudre. L’insatisfaction et le sentiment de mal-être sont partie intégrante de la nature humaine et, comme on va le voir, ils sont même un ingrédient nécessaire à la construction d’un bonheur tangible. Le Bouddha, dans les champs théologique et philosophique, ne disait pas autre chose. Je développe la même idée dans la suite de ce chapitre, mais en me plaçant du point de vue de la biologie, et en prenant l’exemple des pandas.





LES MÉSAVENTURES DE PANDA-PARLE-CASH


Si je devais créer un superhéros, il s’appellerait Panda-Parle-Cash. Il arborerait un masque ringard, serait moulé dans un tee-shirt trop étroit pour son gros bide de panda, et son superpouvoir consisterait à balancer à la figure des gens des vérités très hard sur eux-mêmes, des vérités qu’ils auraient grand besoin d’entendre mais refuseraient d’admettre.

Il ferait du porte-à-porte comme les Témoins de Jéhovah, sonnerait à chaque domicile et dirait des trucs du style « Ouais, c’est cool pour toi de gagner beaucoup d’argent, mais c’est pas pour ça que tes enfants vont t’aimer » ou « Si tu te demandes si tu peux faire confiance à ta femme, c’est que tu n’as pas vraiment confiance en elle » ou encore « Ce que tu crois être de l’amitié n’est en réalité que ton besoin d’impressionner les gens. » Puis il souhaiterait une bonne journée à l’habitant avant de se diriger tranquillos vers la maison suivante.

Ce serait salaud. Et relou. Et en même temps édifiant. Ce serait surtout nécessaire, en fait. Après tout, les plus grandes vérités de la vie ne sont-elles pas aussi les plus désagréables à entendre ?

Panda-Parle-Cash serait le héros que personne n’aurait envie de voir mais dont tout le monde aurait besoin. Il serait les cinq fruits et légumes proverbiaux de notre malbouffe mentale habituelle. Il nous ferait progresser en sagesse mais en nous mettant mal à l’aise, nous rendrait plus forts tout en nous cassant, il illuminerait notre avenir en mettant le doigt sur nos parts d’ombre. Écouter ses sentences, ça serait comme mater un film dont le héros meurt à la fin : tu l’aimes encore plus même si tu as un pincement au cœur, parce que ça sonne vrai.

Alors tant qu’on y est, laisse-moi enfiler mon masque de Panda-Parle-Cash et t’en envoyer une autre, de vérité bien déplaisante.

On souffre tout simplement parce que la souffrance a une fonction biologique. Elle est l’agent du changement préféré de la nature. La sélection a fait de nous des créatures pétries d’insatisfaction et d’insécurité intérieure. Pourquoi ? Parce que ces états motivent à bouger pour innover et survivre. Voilà pourquoi tu es câblé pour être insatisfait de ce que tu as et satisfait uniquement de ce que tu n’as pas. C’est cette insatisfaction chronique qui a poussé l’espèce humaine à sans cesse se battre, lutter, construire et conquérir. Alors, non, la souffrance et la misère ne sont pas un bug de l’évolution – elles en sont une caractéristique.

La souffrance sous toutes ses formes est l’outil le plus efficace de ton organisme pour te botter les fesses. Prends un truc aussi anodin que le fait de te cogner le doigt de pied. Si tu es comme moi, tu vas proférer suffisamment de jurons pour mériter le purgatoire. Tu vas aussi t’en prendre à de pauvres objets inanimés en criant : « Putain de table ! » Et tu n’hésiteras pas à incriminer ton aménagement intérieur en te disant : « Mais quel est l’abruti qui a posé une table là ! Non, mais faut être con ! »

Mais je m’éloigne. Trêve de digression. Cette douleur si vive de doigt de pied malmené, universellement détestée, a une bonne raison d’exister. La douleur physique est un produit du système nerveux, un mécanisme de feedback conçu pour nous rappeler nos limites – jusqu’où on peut aller, ce qu’on peut toucher ou pas. Dès qu’on les dépasse, il nous punit pour nous empêcher de recommencer et nous inciter à plus de vigilance la fois suivante.

Et cette douleur, même si tu es programmé pour l’éviter, est d’une immense utilité. Elle enseigne à l’enfant comme à l’adulte tête brûlée à quoi faire attention, distinguant ce qui est inoffensif et ce qui est nocif. Moralité : il n’est pas toujours bénéfique d’éviter la souffrance parce que la douleur contribue d’une certaine manière au bien-être.

Mais la souffrance n’est pas que physique. Comme pourraient en témoigner les pauvres suppliciés qui ont dû attendre une année durant le dernier Star Wars, nous, les humains, avons parfois à subir de grandes souffrances psychologiques. D’ailleurs, des études ont montré que le cerveau ne fait pas de grande différence entre douleur physique et douleur psychologique. Alors, si je te dis que quand ma première copine m’a trompé puis plaqué j’ai eu l’impression qu’elle m’enfonçait lentement un pic à glace dans le cœur, tu peux le croire : je n’aurais pas eu plus mal si elle m’avait réellement poignardé.

De la même manière que la douleur physique, la douleur psychique signale un déséquilibre, le dépassement d’une limite. Et, comme celle-ci, loin d’être néfaste et indésirable, elle s’avère dans certains cas saine et nécessaire. Te briser l’orteil, te prendre un râteau : prends-en de la graine !

Et c’est le danger de se protéger toujours plus des petits bobos du quotidien : on y perd les avantages qu’il y a à souffrir juste ce qu’il faut.

Tu rêves d’une vie peinarde – du bonheur et rien d’autre – pendant que là, sur terre, les problèmes ne font pas de pause. Je viens d’avoir la visite de Panda-Parle-Cash, justement. On s’est pris des margaritas. Il m’a dit : « Putain, les emmerdes ne se font jamais la malle – c’est tout juste si elles s’améliorent. Warren Buffett a eu des problèmes de fric ; le clodo complètement déchiré du bas de la rue a eu des problèmes de fric. Buffett a juste eu de moins méchants problèmes de fric que le clodo. Toute la vie est comme ça. »

Il a ajouté : « La vie, c’est une série de problèmes dont tu ne vois jamais le bout, Mark. » Il sirotait son cocktail en triturant le petit parasol rose. « La solution à un problème ne fait qu’en créer un autre. »

Au bout d’un moment, j’ai fini par me demander où ce putain de panda parlant voulait en venir. Et pendant qu’on y est, qui a préparé les margaritas ?

Et, de poursuivre : « N’attends pas une vie sans problèmes. Ça n’existe pas. Au contraire, souhaite-toi une vie pleine de bons problèmes. »

Sur ces paroles sensées, il a baissé ses lunettes, réajusté son parasol et s’est tourné vers le coucher de soleil.





RÉSOUDRE DES PROBLÈMES REND HEUREUX


Les problèmes, tu n’y échappes pas. Tu remédies à tes soucis de santé en t’inscrivant au club de gym, mais ce faisant tu te crées de nouveaux problèmes tels que devoir te lever hyper tôt pour aller transpirer comme un malade sur un vélo elliptique avant de te prendre une douche pour courir ensuite au bureau. Tu réserves les mercredis soir à ta copine histoire de couper court au reproche de ne pas lui consacrer suffisamment de temps, mais là, problèmes : comment trouver des activités qui vous branchent tous les deux, avoir assez de thune pour des dîners sympas, retrouver la magie des premières fois ?

Les problèmes ne font pas grève, ils pleuvent sans discontinuer ; tu ne fais qu’en troquer un pour un autre et/ou tu procèdes régulièrement à des mises à jour, c’est tout.

Pour être heureux, il faut les « résoudre ». C’est là le mot-clé, le secret. Si tu les évites ou si tu as l’impression de ne pas en avoir, pauvre de toi : tu en seras malheureux à coup sûr. Idem si tu te sens incapable de les résoudre.

Être heureux implique d’avoir un truc à résoudre. Le bonheur serait en ce sens une forme d’action, une activité. Pas quelque chose qui te tombe du ciel ou que tu découvres fortuitement dans un article très partagé du Huffington Post ou auprès d’un maître Trucmuche, gourou de son état. Il ne se manifeste pas davantage quand tu as fini par économiser suffisamment pour faire ajouter une pièce à ta maison. Tu ne le trouves pas qui t’attend quelque part, dans une idée ou dans un job – ou même dans un livre, d’ailleurs.

Le bonheur est un travail toujours en cours parce que la résolution des problèmes est une tâche indéfiniment renouvelée – les solutions aux problèmes du jour jettent les bases de ceux du lendemain, et ainsi de suite. Tu n’es pleinement heureux que quand tu identifies les problèmes que tu as envie d’avoir et de solutionner.

Il arrive qu’ils soient simples : préparer un gueuleton, partir en voyage dans un endroit que tu ne connais pas, gagner au jeu vidéo que tu viens de t’offrir. D’autres sont indéniablement complexes : être en meilleurs termes avec ta mère, dégoter un job à ta convenance, développer des amitiés plus gratifiantes.

Quels qu’ils soient, en fait, le concept ne varie pas : les résoudre, s’en trouver heureux. Le hic, c’est que pour beaucoup de gens, la vie n’est pas si facile. Tout bonnement parce qu’ils s’y prennent comme des manches. À cause de quoi ?

1. De leur tendance au déni. Certains nient carrément avoir des problèmes. Ce qui les oblige à se faire des films ou à se détourner de la réalité à coups de distractions. Résultat : passé la satisfaction de court terme, insécurité intérieure, refoulement et névroses pointent de nouveau leur nez.

2. De leur mentalité de victime. Certains choisissent de se persuader qu’ils sont infoutus de résoudre leurs problèmes, alors qu’ils le pourraient très bien, en réalité. En se posant en victimes, ils accusent les autres de leurs maux ou incriminent les circonstances extérieures. D’où leur colère, leur sentiment d’impuissance et leur désespoir, une fois passé le mieux-être immédiat.

Si les gens nient l’existence de leurs problèmes et en accusent les autres, c’est parce que c’est plus facile et confortable qu’essayer de les démêler. Ça soulage illico. On y prend son pied.

Il y a plusieurs façons de prendre son pied. Absorber de l’alcool, éprouver le frisson lié à une prise de risque, par exemple. Mais ces états d’excitation sont des coquilles vides qui ne mènent nulle part – ou du moins pas plus loin que le petit nuage éphémère. Tout l’univers du développement perso tourne autour du meilleur moyen de faire planer les gens au lieu de les aider à s’attaquer à leurs difficultés. Combien de gourous te vendent de nouvelles formes de déni, te repulpent à coups d’exercices qui te font un maximum de bien sur le moment mais squeezent allègrement le fond du problème. Je me répète, mais la personne qui est vraiment heureuse n’a pas besoin de s’en faire la réflexion.

Et puis, tous ces nuages moelleux deviennent vite addictifs. Plus tu comptes sur eux pour te sentir mieux, plus tu vas désirer y flotter souvent. En ce sens, n’importe quoi est susceptible de déclencher l’addiction, en fonction de la motivation qu’il y a derrière. On a chacun nos « bonnes » méthodes pour anesthésier la douleur. Quel mal à ce genre d’expédient, à dose modérée ? Mais en cas de prolongation, gare à la souffrance quand la réalité se rappellera à toi !





NE FAIS PAS TOUT UN PLAT DE TES ÉMOTIONS


Nos émotions ont évolué dans un seul but : nous aider à vivre et à nous reproduire un petit peu mieux. C’est tout. Cette mécanique dont nous sommes dotés nous signale que quelque chose est probablement soit bénéfique, soit néfaste pour nous. Point barre.

De la même manière que la douleur te fait sursauter quand tu touches une plaque électrique brûlante, le bourdon qui t’envahit quand tu te sens seul est là pour te dissuader de t’isoler. Les émotions fonctionnent elles aussi comme des signaux biologiques propres à mettre sur la voie d’un changement favorable.

Attention, je ne suis pas en train de te dire de prendre à la légère ta crise de la cinquantaine ou le fait que ton père torché t’a piqué ton vélo quand tu avais huit ans et que tu ne l’as toujours pas digéré. Je veux dire que si tu te sens en dessous de tout, c’est parce que ton cerveau pointe un problème que tu n’as pas affronté ni résolu. Autrement dit, les émotions négatives constituent un appel à l’action. Quand tu les éprouves, c’est que tu es censé faire quelque chose. Les émotions positives, au contraire, te récompensent d’avoir agi comme il faut. La vie te semble archi simple quand tu les ressens, il n’y a qu’à profiter. Et puis elles s’évaporent, comme tout le reste, avec la livraison des nouveaux problèmes.

Pour être importantes, les émotions ne font pas tout dans la vie. Ce n’est pas parce que tu te sens bien que c’est bien pour toi. Ce n’est pas parce que tu te sens mal, à l’inverse, que c’est mauvais. Comparables à des poteaux indicateurs, les émotions sont des suggestions neurobiologiques, aucunement des commandements. Pour ces raisons, ne te fie pas aveuglément à ce qu’elles te disent. Prends l’habitude de les remettre en question.

L’éducation nous conditionne à réprimer nos émotions – et surtout nos émotions négatives – pour des tas de raisons personnelles, sociales ou culturelles, et ce faisant nous prive de leurs effets vertueux. Rappelle-toi : la souffrance a un sens.

Mais tu fais peut-être partie de ces gens qui s’identifient trop à leurs émotions. Dans leur esprit, tout est acceptable à partir du moment où ils le sentent. « Oh ! Je t’ai pété ton pare-brise, mais j’étais furax ; je n’ai pas pu m’en empêcher. » Ou « J’ai lâché la fac pour partir en Alaska : je le sentais bien. » Prendre des décisions basées sur le feeling, sans recourir à la raison pour mettre un peu d’ordre là-dedans, ça craint presque toujours. Tu sais qui compte exclusivement sur ses émotions ? Les gosses de trois ans. Et les chiens. Tu sais ce que font les bambins comme les clébards ? Caca par terre.

L’obsession et le surinvestissement des émotions nous jouent de sacrés tours pour la simple et bonne raison qu’elles ne sont pas pérennes. Ce qui nous a rendus heureux aujourd’hui a peu de chance de nous remplir de bonheur demain parce que notre biologie a toujours besoin du truc en plus. Se focaliser sur le bonheur aboutit immanquablement à vouloir sans cesse « autre chose » – une autre maison, un nouvel amour, une nouvelle augmentation de salaire. Et c’est sans fin. Même si on bosse comme des malades pour l’obtenir, bizarrement, on se sent à l’arrivée comme à la case départ – nuls à chier.

Les psys appellent ce phénomène l’« adaptation hédonique » : tu te décarcasses pour changer ta situation et, au bout du compte, tu ne vois pas vraiment de différence.

D’où la récurrence et l’inévitabilité de nos problèmes. La nana que tu épouses est la nana avec laquelle tu te disputes. La maison que tu achètes est la maison que tu répares. Le job de tes rêves est le job qui te stresse. Toute action comporte un sacrifice associé – tout ce qui te fait te sentir bien va à un moment te faire te sentir mal. À coup sûr. Ce que tu gagnes est aussi ce que tu perds. Ce qui génère tes expériences positives définira bientôt les contours de tes expériences négatives.

La pilule est dure à avaler, c’est certain. L’idée est plaisante qu’il existe un idéal de bonheur à portée, qu’apaiser ses souffrances et se sentir épanoui et satisfait de sa vie pour toujours est possible. On aime s’y raccrocher.

Mais non.





CHOISIS TES COMBATS


Si je te demande : « Qu’est-ce que tu attends de la vie ? » et que tu me réponds un truc du style : « Je veux être heureux, avoir une famille formidable et un boulot qui me plaît », c’est tellement ordinaire et attendu que ça ne veut rien dire.

Tout le monde veut des trucs sympas, une vie insouciante. Qui n’a pas envie de tomber amoureux, d’avoir une sexualité épanouie, une vie sociale enrichissante, un physique canon, du pognon ? Qui n’aspire pas à avoir la cote, à inspirer le respect, à susciter l’admiration ?

Il y a une évidence à vouloir tout ça.

Une question plus intéressante, que la plupart des gens ne se posent jamais, est : « Quelle souffrance veux-tu dans ta vie ? Pour quoi acceptes-tu de souffrir ? Pour quoi es-tu prêt à en baver ? »

Par exemple, beaucoup de gens veulent devenir top manager et toucher un salaire de ouf – mais combien parmi eux sont prêts à se taper des semaines de soixante heures, à passer des plombes dans les transports en commun, à se coltiner des tonnes de paperasses et à être à la merci des petits jeux de pouvoir hiérarchiques ?

Les gens veulent pour la plupart s’éclater dans leur sexualité et vivre une relation au top avec leur partenaire, mais combien sont disposés à se fader les mises au point difficiles, les silences mortels et les séances de psychodrame ? Alors la majorité la ferment. Ils se contentent de leur situation et se demandent « Et si ? » pendant des années, jusqu’à ce que leur « Et si ? » se transforme en « Quoi d’autre ? » Et quand les avocats font mouche et que le chèque de la pension alimentaire a été posté, ils se disent : « Pourquoi ? » Oui, pourquoi, si ce n’est pas pour avoir accepté d’en rabattre vingt ans plus tôt.

C’est qu’il faut se battre pour être heureux. La joie ne sort pas de terre comme les marguerites ni ne surgit des nuages comme l’arc-en-ciel. Elle ne se trouve pas davantage dans une pochette-surprise. Il faut identifier et gérer ses combats pour toucher à l’épanouissement véritable, obtenir une satisfaction durable et conférer du sens à sa vie. Que tu souffres d’anxiété, de solitude, d’un TOC ou d’un connard de patron qui te pompe l’air la moitié de tes heures de veille cinq jours sur sept, la solution est de consentir à l’expérience négative et de t’y engager à fond – au lieu de la contourner en prenant tes jambes à ton cou.

Qui n’a pas envie d’avoir un physique de rêve ? Sauf que tu ne l’obtiens pas sans passer des heures à la salle de gym, sans calculer tes rations alimentaires et apports caloriques 365 jours par an.

Beaucoup parmi nous se verraient bien devenir leur propre patron. Mais comment réussir en tant que chef d’entreprise si tu ne kiffes pas un minimum le risque, l’incertitude, les plantages en série, la débauche d’heures consacrées à un truc qui peut-être ne te rapportera que dalle ?

On aspire plus ou moins tous à être en couple, et autant que possible heureux. Mais au bout du compte, tu n’attires ni ne retiens le (la) plus génial(e) des partenaires si tu ne goûtes pas un tant soit peu les zones de turbulences à traverser pour dépasser les blessures narcissiques, supporter les tensions et fixer un téléphone qui ne sonne pas. Ça fait partie du jeu de l’amour. Aucune chance de gagner si tu ne joues pas.

Ce qui détermine ton succès n’est pas « Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? », on y répond quasiment tous la même chose. La question pertinente est : « Quelle souffrance veux-tu endurer ? »

Sachant que tout ne peut pas être rose tout le temps, que le chemin qui conduit au bonheur est jonché de tas de merde, tu dois faire un choix. Pour quoi es-tu prêt à en chier ? Question coton, mais la seule qui te mène quelque part, celle qui peut faire switcher un point de vue, changer une vie du tout au tout. C’est celle qui fait que tu es toi et que je suis moi, qui nous définit, nous sépare et finit par nous réunir.

Durant presque toute mon adolescence et au début de l’âge adulte, je n’ai pas arrêté de fantasmer en m’imaginant musicien – je voulais être une star du rock. À chaque chanson où ça déchirait côté guitares électriques, je fermais les yeux et je me voyais sur scène, à gratter sous les hurlements du public en transe devant l’instrumentiste le plus doué de sa génération. Me rêver en King of Rock pouvait m’absorber des heures. Je ne me posais jamais la question de savoir si je serais un jour capable de jouer devant une foule en délire, mais quand. J’avais tout prévu. J’attendais simplement mon heure, celle de dépenser toute mon énergie pour y arriver et m’imposer. Je devais d’abord terminer mes études. Et après, mettre de l’argent de côté pour acquérir du matos. Et après, dégager assez de temps pour m’exercer. Et après, développer mon réseau et monter mon premier projet. Et ensuite… Et ensuite rien.

Malgré la puissance hallucinante de ce rêve qui m’accaparait la moitié de ma vie, je ne l’ai jamais réalisé. Et il m’a fallu pas mal de temps et moult efforts pour finir par comprendre pourquoi : je ne le voulais pas réellement.

Je kiffais le résultat, ça oui – l’image de moi sur scène, me défonçant à jouer, les gens m’applaudissant – mais je ne kiffais pas assez le chemin pour y arriver. Et, à cause de ça, je me suis rétamé. Putain ! Je n’ai même pas travaillé assez dur pour échouer. Je n’ai tout simplement même pas essayé, pour tout dire. La corvée quotidienne de la pratique, devoir se démener pour trouver un groupe et répéter, ramer pour dégoter des concerts et attirer du public, les cordes qui cassent, l’ampli à lampes qui rend l’âme, trimbaler vingt kilos de matériel sans bagnole. C’était toute une montagne, cette chimère, toute une ascension pour accéder au sommet. Et ce que j’ai mis longtemps à découvrir, c’est que je n’aimais pas trop grimper. C’est juste que ça me plaisait d’imaginer le point culminant.

En langage d’aujourd’hui, on me dirait que je me suis loupé, que je suis un dégonflé ou un loser, que je n’en avais pas assez entre les jambes pour ça, que j’ai tourné le dos à mon rêve pour céder aux pressions sociales.

La vérité est nettement moins intéressante que toutes ces ratiocinations. La vérité, c’est que je pensais vouloir quelque chose que je ne voulais pas en réalité. Fin de l’histoire.

Je voulais la récompense et pas les efforts. Je désirais non le combat, mais la victoire, uniquement.

Et la vie, ça ne marche pas comme ça, jamais.

Pour savoir qui tu es, tu dois savoir pour quoi tu es prêt à te battre. Les gens qui prennent du plaisir à s’entraîner pour avoir un corps d’athlète, des abdos en tablettes de chocolat, sont sans surprise ceux qui pratiquent le triathlon et soulèvent 50 kg en développé couché. Les gens qui apprécient les contraintes et les incertitudes de la condition d’artiste sont aussi ceux qui l’expérimentent et en vivent.

Ce n’est pas une question de volonté ou de courage. Il ne s’agit pas non plus de faire la morale sur le mode « on n’a rien sans rien ». C’est juste le b.a.-ba de la vie : tes combats conditionnent tes réussites.

Regarde : c’est une spirale ascendante qui ne s’arrête jamais. Et si tu penses que tu as le droit de faire une pause à un moment donné, j’ai bien peur que tu n’aies pas pigé le truc. Parce que la joie réside justement dans l’action même d’escalader la pente.





Chapitre 3



Tu n’as rien d’extraordinaire, tu sais


J’AI CONNU un gars ; on l’appellera Jimmy.

Jimmy courait toujours plusieurs lièvres à la fois. Si, un jour, tu t’aventurais à lui demander où il en était professionnellement, il te sortait à toute allure le nom d’une société de conseil qui louait ses services ou te décrivait une application médicale pour laquelle il cherchait des investisseurs ou te parlait d’une soirée de collecte de fonds au profit d’une association caritative dont il était censé prononcer le discours d’ouverture ou encore te racontait son idée de fabriquer une pompe à gaz ultra efficace qui allait lui rapporter des milliards. Le type était constamment sur la brèche, toujours à droite à gauche, et si tu avais le malheur de lui passer la parole, il ne te laissait plus en placer une, te répétant en boucle à quel point ce qu’il faisait allait changer le monde, à quel point ses dernières intuitions étaient génialissimes. Il te saoulait tellement de noms de gens qu’il connaissait dans le milieu que c’était comme avoir affaire à un journaliste de la presse people.

Jimmy était 100 % positif, en permanence. Toujours à se vendre, à essayer de tourner les choses à son avantage – un vrai battant, même pour des conneries.

Le problème, c’est que Jimmy était aussi un vrai parasite – tout le temps à dire, mais jamais à faire. Défoncé la plupart du temps, et claquant autant de fric dans les bars et les restos chics que dans ses « idées entrepreneuriales » prétendument géniales, il était une sangsue professionnelle vivant au compte de sa famille et s’employant à embobiner tout le monde. À l’entendre, c’était sûr, la gloire n’attendait que lui ! OK, il lui arrivait de se bouger – pour la forme – et de décrocher son téléphone pour démarcher tel gros bonnet ou telle célébrité du coin, mais au final rien ne se passait jamais vraiment. Aucune de ses tentatives erratiques ne débouchait.

Tout ça n’a en rien empêché notre Jimmy de poursuivre dans cette voie jusqu’à la trentaine Pendant toutes ces années, il a vécu au crochet de ses petites amies et de parents, de plus en plus éloignés. Et le plus dingue, c’est que ça ne lui posait aucun problème. Il avait une confiance en lui impressionnante. Tous ceux qui se gaussaient ou lui raccrochaient au nez « rataient l’occasion de leur vie ». Tous ceux qui critiquaient ses idées foireuses étaient « trop bornés » pour comprendre son génie. Tous ceux qui pointaient sa vie de tapeur professionnel étaient « des jaloux » ; tous autant qu’ils étaient des « enfoirés » qui lui enviaient son succès.

Jimmy gagnait bien un peu de thune de temps à autre, même si c’était généralement par les moyens les plus douteux – par exemple, vendre l’idée commerciale d’un pote comme si c’était la sienne propre ou magouiller pour obtenir un prêt, ou encore convaincre quelqu’un de lui refiler des parts de sa start-up. À l’occasion, il se débrouillait pour persuader des gens de le payer pour faire des discours en public. (Sur quels sujets ? Je n’en ai pas la plus petite idée.)

Le pire, c’est que Jimmy croyait à son délire. Ses illusions de mégalo désarmant étaient si solidement ancrées, tellement inattaquables ! Un phénomène.

Dans les années 60, les psys ne parlaient que développement de l’estime de soi et pensée positive. C’était le grand truc de l’époque. Des études avaient montré que, de manière générale, les gens qui avaient une haute estime d’eux-mêmes réussissaient mieux. Beaucoup de chercheurs et de responsables politiques en sont venus à croire que booster l’estime de soi d’une population tout entière pouvait bénéficier concrètement à la société dans son ensemble : diminuer la criminalité, doper la réussite scolaire, créer des emplois, réduire les déficits budgétaires. Résultat : au début des années 70, les pratiques visant à l’amélioration de l’estime de soi ont commencé à être enseignées aux parents, vantées par les thérapeutes, les politiciens et les enseignants, faisant même officiellement leur entrée dans les politiques éducatives. Par exemple, le gonflement des notes a été systématisé pour que les mauvais élèves aient moins honte de leurs résultats. Des récompenses « pour avoir participé » et des trophées bidon ont été inventés pour des tas d’activités parfaitement ordinaires. Les gosses ont eu des devoirs à la maison complètement crétins du style mettre par écrit toutes les raisons pour lesquelles ils pensaient être des personnes exceptionnelles ou noter les cinq trucs qu’ils aimaient le plus chez eux. Les pasteurs et les ministres du culte ont martelé à l’adresse de leurs ouailles que chacune d’entre elles était unique aux yeux de Dieu et qu’un destin d’excellence les attendait – à bas la médiocrité ! Les séminaires d’entreprise autour de la motivation ont fleuri et essaimé, avec leurs cohortes de participants invités à réciter ce paradoxal mantra : chacun de nous peut être quelqu’un d’exceptionnel et nous avons tous les mêmes chances de réussite.

Une génération plus tard, il faut bien se rendre à l’évidence : on n’est pas tous exceptionnels. Avoir simplement une bonne image de toi ne veut rien dire si tu n’as pas une bonne raison pour cela. C’est un fait que l’adversité et l’échec sont utiles, et même nécessaires à la fabrication d’adultes à la détermination farouche, capables de mener à bien ce qu’ils entreprennent. Avec le recul, il s’avère que persuader les gens qu’ils sont exceptionnels et leur apprendre à avoir une bonne image d’eux-mêmes sans raison valable n’engendre pas une population de Bill Gates ou de Martin Luther King, mais au contraire de Jimmy.

Jimmy qui se confondait avec un créateur de start-up. Jimmy qui fumait la moquette au quotidien et n’avait d’autre compétence à vendre que celle de se prendre pour Dieu le Père et d’y croire. Jimmy qui gueulait après son partenaire commercial, le taxant d’« immaturité », alors que lui-même vidait la carte de crédit de l’entreprise au resto Le Bernardin pour en mettre plein la vue à sa top model russe. Jimmy qui allait bientôt manquer d’oncles et de tantes pour le renflouer.

Oui, ce type sûr de lui qui ne se prenait pas pour un quart de pépin de pomme. Ce type qui passait tellement de temps à se dire génial qu’il en oubliait de lever le petit doigt.

Le problème, avec tout ce pataquès autour de l’estime de soi, c’est que les psys l’évaluaient en fonction de l’image positive que les gens avaient d’eux-mêmes. Alors que le vrai critère de l’estime de soi, c’est au contraire l’appréciation par chacun des aspects négatifs de lui-même. Si quelqu’un comme Jimmy peut se sentir absolument génial 99,9 % du temps alors même que tout dans sa vie craque et fout le camp par tous les bouts, comment dans ces cas-là l’image positive de soi-même peut-elle faire office de mesure fiable d’une existence heureuse et réussie ?

Jimmy ne se sent plus péter. Il est convaincu de mériter le meilleur alors qu’il est juste un petit con. Convaincu qu’il devrait pouvoir s’enrichir sans se donner la peine de faire quoi que ce soit ; qu’il devrait être liké par toute la planète sans y inciter qui que ce soit ; qu’il devrait mener la grande vie sans rien sacrifier.

Des types comme Jimmy veulent tellement avoir une bonne image d’eux-mêmes qu’ils en arrivent à se convaincre qu’ils font merveille alors qu’ils foirent tout. Ils croient qu’ils épatent la galerie alors qu’ils passent pour des gros nazes. Ils se croient les champions du monde de la création de start-up quand leurs projets sont des ratages sur toute la ligne. Ils se présentent en tant que coaches de vie et se font payer pour aider les autres du haut de leurs vingt-cinq balais.

Les gens qui se la pètent dégagent il est vrai une confiance en eux ahurissante. Cette assurance folle qu’ils affichent peut attirer les autres comme la lumière des papillons, au moins pendant un petit moment. Il arrive même qu’elle devienne contagieuse. En dépit de toutes ses combines et embrouilles, je reconnais que c’était sympa de traîner avec Jimmy, à l’occasion. Tu te sentais indestructible à ses côtés.

Mais le problème avec les gens qui se la pètent, c’est qu’ils ont besoin de se la péter en permanence, y compris aux dépens de leur entourage. Et parce qu’ils ont toujours besoin d’avoir cette image hyper clean d’eux-mêmes, ils finissent par ne plus faire que penser à eux. Car il faut une bonne dose d’énergie et de travail pour se convaincre que l’on n’est pas qu’un tas de merde !

Une fois développé le schéma mental qui pousse à toujours trouver des occasions de s’auto-glorifier, il est vachement difficile d’en sortir. Toutes tes tentatives pour faire entendre raison à cette catégorie d’individus sont reçues comme autant de menaces à leur supériorité – « Avoue que tu ne supportes pas que je sois intelligent, talentueux, beau gosse et que tout me réussisse ! »

Se croire tout droit sorti de la cuisse de Jupiter enferme dans une sorte de bulle narcissique qui se consolide, fonctionnant comme un prisme déformant. Un truc positif leur arrive ? C’est parce qu’ils ont accompli un exploit. Un truc négatif ? Un envieux essaie de les démolir. Les gens qui se la pètent sont totalement étanches. Rien ne les atteint. Ils veulent sauver les apparences à tout prix, quitte à employer la violence physique ou psychique.

Mais te hausser du col, ce n’est pas le bonheur. C’est juste un autre moyen d’être dans ton trip.

La vraie mesure de l’estime de soi est dans la perception, l’évaluation de ses expériences négatives, de ses failles, sans se voiler la face – « Ouais, je sais, il m’arrive de claquer trop de fric » ou « Ouais, je sais, il m’arrive de frimer un peu trop » ou encore « Ouais, je sais, je compte trop sur l’aide des autres » – et dans les tentatives d’y remédier.

Gare à la réalité cachée sous le tapis : elle finit un jour par réapparaître. C’est juste une question de temps, et ça peut faire très très mal.





QUAND TOUT CRAQUE


9 heures du mat. Cours de biologie. Je suis assis à ma table, dans cette salle de classe qui pue le renfermé. La tête dans les mains, je fixe la pendule. Les tic-tac de la trotteuse viennent scander le bla-bla rasoir du prof qui nous saoule avec ses chromosomes et ses mitoses. Comme tout collégien de treize ans qui se respecte, c’est peu dire que je bâille aux corneilles.

Soudain, on entend frapper à la porte. M. Price, le proviseur adjoint, passe une tête. « Je m’excuse de vous interrompre. Mark, tu veux bien me suivre, je te prie ? Oh, et prends tes affaires avec toi. »

Tout de suite, je trouve ça chelou. Il arrive que des élèves soient envoyés chez le proviseur, rarement que lui vienne les chercher dans leur classe. Je rassemble mes affaires et sors.

Le couloir est vide. Les rangées de casiers beiges s’étalent à perte de vue. « Mark, tu veux bien me conduire jusqu’à ton casier, s’il te plaît ? »

« Bien sûr. » Je m’engage dans le couloir en mode limace : jeans baggy, tignasse en broussaille, tee-shirt Pantera dix fois trop grand et tout l’attirail. Tu vois la dégaine.

On arrive devant mon casier. « Ouvre-le, s’il te plaît », me dit M. Price. J’obtempère. Il fait un pas devant moi et en extrait ma veste, mon sac de sport, mon sac à dos – en fait tout le contenu du casier à l’exception de quelques cahiers et des stylos. Il s’éloigne de quelques pas. « Suis-moi », ordonne-t-il sans se retourner. Je commence à flipper.

Je le suis jusqu’à son bureau, où il me demande de m’asseoir. Il verrouille la porte puis se dirige vers la fenêtre et baisse le store. J’ai les mains moites. Cette visite chez le proviseur adjoint n’a décidément rien de normal.

M. Price s’assied à son tour et se met à farfouiller tranquillement dans mes affaires, vidant les poches, ouvrant les fermetures Éclair, secouant mes affaires de gym pour les déposer à même le sol.

Sans un regard vers moi, il m’interroge : « Tu sais ce que je cherche, Mark ? »

« Non. »

« De la drogue. »

Le mot qui tue. J’entre en panique.

Je bredouille : « D-d-de la drogue ? Quel genre ? »

Il me dévisage d’un air sévère. « Je ne sais pas ; quel genre de drogue as-tu ? » Il ouvre l’un de mes classeurs et ma trousse.

Je me liquéfie. Je sens dans mes tempes des pulsations d’affolement. Mon sang n’a pas fait un tour que déjà je vire à l’écarlate. Accusé de but en blanc de détenir de la drogue et de la rapporter en classe, l’ado que je suis n’a qu’une envie : filer sans demander son reste et aller se planquer dans un trou de souris.

« Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. », balbutié-je. Mes propos quasi inaudibles trahissent la pétoche. Il faudrait que j’aie d’emblée l’air droit dans ses bottes du mec qui n’a rien à se reprocher. Ou peut-être pas. Devrais-je paraître terrifié ? Quel masque les menteurs revêtent-ils donc ? Mort de trouille ou sûr de soi ? Parce que moi, je tiens absolument à paraître le contraire ! En attendant, j’étale mon absence d’assurance, et le doute ne tarde pas à venir à bout de ce qu’il me restait de confiance en moi. Ce putain de cercle infernal !

« On va voir ça », me dit-il en scrutant le sac à dos constellé de poches, chacune comme il se doit bourrée du fatras ado de rigueur – crayons de couleur, vieux mots que je faisais circuler pendant les cours, CD du début des années 90 aux boîtiers défoncés, marqueurs tout desséchés, vieux carnet à dessin aux pages à moitié arrachées, poussière, pansements et autres bricoles accumulées comme en couches sédimentaires au cours de ces années de bahut, ou plutôt de galère.

Les secondes paraissent des heures dans ce huis clos oppressant. Je passe par tous les états.

Trois plombes plus tard, n’ayant rien trouvé, M. Price, un rien nerveux, interrompt la fouille. Il retourne le sac, laissant choir toutes les saletés. À son tour de transpirer… de rage.

« Pas de drogue aujourd’hui, hein ? », me dit-il en s’efforçant de garder son calme.

« Non », dis-je, faussement relax.

Il étale les affaires pour finalement tout rassembler en petits tas à côté de mes trucs de gym. Ma veste et mon sac à dos sont à présent vides, sans vie, sur ses genoux. Il pousse un soupir et fixe le mur. Moi, j’ai juste envie de chialer.

M. Price balaie du regard les tas posés par terre. Rien d’illégal, pas de drogue, rien même pour contrevenir au règlement de l’école. Il soupire à nouveau avant de jeter aussi la veste et le sac à dos à ses pieds. Il se penche en avant, les coudes sur les genoux, le visage à hauteur du mien.

« Mark, je vais te donner une dernière chance d’être honnête avec moi. Si tu acceptes de me dire la vérité, de toi à moi tout se passera bien. S’il s’avère que tu as menti, je te prédis un sale quart d’heure. »

Gloups. J’ai la gorge méchamment nouée.

« À présent, dis-moi la vérité, Mark. As-tu introduit de la drogue dans l’enceinte de l’établissement aujourd’hui ? »

Réprimant mes larmes et mon envie de hurler, je regarde mon bourreau droit dans les yeux et, d’une voix implorant la fin du supplice, je lui réponds : « Non, je n’ai pas de drogue sur moi. Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

« OK, conclut-il sur l’air de la capitulation. Je crois que tu peux reprendre tes affaires et partir. »

Il jette un dernier regard plein d’envie à mon sac à dos tout dégonflé, étalé là comme une promesse brisée. Machinalement, il pose un pied dessus et, dans une ultime tentative, le tapote doucement. J’attends fébrilement qu’il en ait terminé pour fuir ce cauchemar à toutes jambes.

Mais il s’arrête net. Il a buté sur quelque chose. « C’est quoi, ça ? », me demande-t-il en désignant du pied un petit relief.

« Ça quoi ? »

« Il y a quelque chose, là. » Il se saisit du sac et commence à fouiller tout au fond. Tout devient flou et se met à vaciller autour de moi.

Quand j’étais plus jeune, j’étais le petit gars sympa, plutôt futé. Le genre merdeux, pour tout dire – et j’en parle avec la bienveillance qui sied –, rebelle et menteur, en pétard contre la terre entière, vomissant mes semblables. À douze ans, j’ai trafiqué le système d’alarme de la maison avec des magnets du frigo pour pouvoir filer nuitamment et en toute discrétion. Mon pote et moi, on foutait la bagnole de sa mère au point mort et on la poussait jusqu’à la rue afin d’éviter d’ameuter tout le quartier et surtout de réveiller la mienne de mère. J’écrivais des articles sur l’IVG pour le plaisir de hérisser mon prof d’anglais, un chrétien ultra-conservateur. Avec un autre copain, on chouravait des clopes à sa mère pour les refourguer en douce à des étudiants.

Et puis j’ai aménagé un compartiment secret dans le fond de mon sac à dos pour y planquer ma marijuana.

C’est cette cachette que M. Price a découverte en piétinant le sac. J’avais bel et bien menti. Et, comme annoncé, M. Price ne m’a pas ménagé. Une fois menotté au fond du panier à salade, comme n’importe quel ado de treize ans digne de ce nom, je me suis dit que ma vie était foutue.

Et j’avais pas tort, en un sens. Mes vieux m’ont privé de sortie. Les potes, terminé ! Ayant été renvoyé du collège, j’ai terminé l’année scolarisé à domicile. Ma mère m’a d’office fait couper les tifs avant de mettre aux ordures tous mes t-shirts Marylin Manson et Metallica (on m’aurait amputé des deux jambes que ça n’aurait pas été pire). Mon père me traînait tous les matins à son bureau où je devais me farcir de la paperasse pendant des heures – sans la moindre pause. L’année suivante, les parents m’avaient inscrit dans une petite école privée catho où, comme tu peux imaginer, je ne me sentais pas franchement à ma place.

À peine avais-je purgé ma peine et ingurgité les bonnes valeurs chrétiennes qu’ils ont décidé de divorcer.

Je te raconte tout ça pour que tu te fasses une idée des années de merde que j’ai traversées, adolescent. En l’espace de neuf mois, j’ai perdu tous mes copains, mes droits civiques et ma famille. Le thérapeute qui m’a suivi de vingt à trente ans appelait ça « un vrai bordel traumatique ». Il m’a fallu une décennie pour démêler les fils et couper les ponts avec le petit con nombriliste et imbuvable de l’époque.

Le problème de ma vie d’avant la thérapie, ça n’était pas toutes les horreurs qui s’exprimaient ou se pratiquaient, mais bien plutôt toutes celles qui auraient mérité d’être proférées et mises en pratique, et qui ne l’étaient pas. Ma famille s’ingéniait à bloquer le Schmilblick de la même manière que Warren Buffett chie du pognon ou que Jenna Jameson s’envoie en l’air : en champions du monde de leur catégorie ! La maison aurait pu cramer du sous-sol au grenier que mes parents auraient dit : « Oh non, tout va pour le mieux, vraiment. Il fait peut-être un peu chaud, certes – mais à part ça, tout va très bien. »

Ils se sont séparés en nous épargnant la vaisselle qui vole, les portes qui claquent et le crêpage de chignon sous le nez des voisins. Après qu’ils nous ont tranquillisés, mon frangin et moi, nous assurant qu’on n’y était pour rien, nous avons eu droit à une séance de questions-réponses – sans déconner – portant sur l’organisation logistique de notre nouvelle vie. Pas une larme. Pas un mot plus haut que l’autre. L’info la plus intime que mon frère et moi avons pu capter quant à la vie psycho-émotionnelle de nos géniteurs en train de partir en sucette a été : « Personne n’a trompé personne. » Oh, tant mieux. Il faisait un peu chaud dans la pièce, mais vraiment, tout allait bien.

Mes parents sont de belles personnes. Je ne leur en veux pas (ou, plutôt, je ne leur en veux plus). Et j’ai beaucoup d’affection pour eux. Ils ont leur propre histoire, leur parcours, leurs difficultés qui n’appartiennent qu’à eux, comme tous les parents. À l’image de leurs propres parents. Et comme les parents de leurs parents. Et ainsi de suite. Et à l’instar de tous les parents animés des meilleures intentions du monde, mes parents m’ont refilé certains de leurs problèmes. Et je ferai probablement de même avec mes propres gamins.

Quand ce genre de « bordel traumatique » survient dans ta vie, tu commences à percevoir inconsciemment que tu as des problèmes que tu ne pourras pas résoudre. Jamais. Et cette conviction que tu es et seras incapable de résoudre tes problèmes te fait te sentir complètement démuni.

Mais il se produit aussi autre chose. Dès lors que tu as des problèmes insolubles, ton inconscient te suggère que tu es un cas à part – soit particulièrement extraordinaire, soit particulièrement abruti. En tout cas, que tu es différent des autres et que par conséquent les règles doivent être distinctes pour toi.

Pour la faire courte : tu commences à te la péter.

Les tourments de mon adolescence m’ont ainsi amené à choper le melon et à le garder jusqu’au début de l’âge adulte. Mais alors que Jimmy avait pour terrain de jeu le monde des affaires où il prétendait avoir une réussite pas possible, moi je me la pétais dans mes relations, en particulier avec les filles. Mes difficultés tournaient autour du sexe et de la reconnaissance, alors je ressentais perpétuellement le besoin d’en faire des tonnes, de me prouver à moi-même que j’étais aimé et populaire. Du coup, je me suis mis à courir les nanas compulsivement, comme un cocaïnomane se vautrerait dans une piscine de poudre : à corps perdu, jusqu’à m’y noyer.

Je suis devenu un joueur – un joueur immature, égoïste, mais par ailleurs tout ce qu’il y a de charmant. Et sur cette lancée j’ai enchaîné les relations superficielles et sans intérêt pendant près de dix ans.

Ce n’était pas tant le sexe qui me branchait, même si je prenais mon pied. C’était la validation. J’étais désiré ; je me sentais aimé ; pour la première fois, aussi loin que je me souvienne, j’avais une valeur. La soif de reconnaissance, en moi jamais étanchée, a vite tourné à l’autosatisfaction – pour ne pas dire à l’autoglorification – systématique. Je me croyais autorisé à dire ou à faire tout ce qui me passait par la tête, à trahir la confiance que les gens avaient placée en moi, à les mépriser dans leurs sentiments, pour finir par me justifier à coups d’excuses pitoyables.

Même si par moments je m’éclatais, même si j’ai croisé des nanas attachantes, ma vie de l’époque ressemblait à un navire à la dérive. Le plus souvent sans boulot, je picolais plus que de raison, je dormais chez ma mère ou sur les canapés des copains, si bien que j’ai fini par me brouiller à mort avec pas mal d’entre eux – et à chaque fois que je faisais la connaissance d’une fille qui me plaisait vraiment, mon égocentrisme forcené torpillait immanquablement la relation.

Plus la souffrance est intense, plus tu te sens impuissant face à tes problèmes, et plus tu te la pètes pour compenser. Ce besoin se manifeste de l’une des deux façons suivantes :

1. Je suis génialissime et vous êtes tous nuls à chier, donc je mérite un traitement spécial.

2. Je suis nul à chier et vous êtes tous génialissimes, donc je mérite un traitement spécial.

Deux manières opposées de voir les choses ? En apparence seulement. En réalité deux faces pour un même revers dégoulinant d’égocentrisme. Les gens qui se la pètent oscillent généralement entre complexe de supériorité et complexe d’infériorité. Soit ils se sentent des géants indestructibles, soit ils se sentent de pauvres moucherons voletant autour de la tête du géant ; ça varie d’un jour à l’autre et en fonction de leur état du moment.

Les gens qui taxent Jimmy de petit-con-qui-se-la-raconte-grave voient juste. C’est qu’il ne cherche à aucun moment à dissimuler son ego surdimensionné. Mais la plupart ne perçoivent pas que ceux qui se rabaissent en permanence et se sentent indignes de tout sont tout aussi préoccupés de leur petite personne.

Parce que jouer les victimes ou les minus requiert aussi une sacrée dose d’égoïsme. Il faut en effet autant d’énergie et d’orgueil pour se convaincre qu’on est cerné par des problèmes insurmontables que pour demeurer persuadé qu’on a zéro problème.

La vérité, c’est qu’un problème personnel, ça n’existe pas. Si tu as un problème, dis-toi bien que des millions de gens l’ont eu avant toi, l’ont en ce moment ou l’auront demain. Et des gens que tu connais. Ce n’est pas pour minimiser ton problème ou pour nier que tu puisses en souffrir, que je dis ça. Ce nest pas non plus pour prétendre que tu n’as pas le droit d’être une victime de temps à autre.

C’est juste pour t’expliquer que tu n’as rien d’extraordinaire, vois-tu ?

Souvent, prendre conscience de ça – du fait que tu n’as pas le privilège d’avoir des problèmes plus graves ou plus douloureux que ceux des autres – permet de commencer à entrevoir des solutions.

Beaucoup – et ils sont toujours plus nombreux, notamment parmi les jeunes – semblent l’avoir oublié. De nombreux profs et éducateurs constatent en effet chez les jeunes générations d’aujourd’hui un certain déficit en termes de résilience combiné à un excès d’exigences égocentrées. Il arrive ainsi que des livres soient retirés du programme pour la seule raison qu’ils ont créé un malaise chez un étudiant. Il arrive même que des profs et des intervenants se fassent huer voire carrément exclure des campus pour avoir suggéré que certains déguisements d’Halloween ne sont peut-être pas si offensants que ça. Des conseillers d’orientation observent quant à eux qu’il n’y a jamais eu autant d’élèves à manifester des signes de détresse émotionnelle aiguë en rapport avec des événements de la vie universitaire courante – une dispute avec un condisciple ou un mauvais résultat aux partiels.

On n’a jamais été aussi connectés aux autres qu’aujourd’hui, et pourtant notre sentiment d’être quelqu’un est hypertrophié à un degré qu’aucune autre époque n’a connu. Tout se passe comme si l’usage des technologies autorisait nos fragilités intérieures à se déchaîner comme jamais. Plus on te donne la liberté de t’exprimer, plus tu revendiques la liberté de t’en prendre à tous ceux qui ne sont pas d’accord avec toi. Plus tu te trouves exposé à des avis contraires au tien, plus ça te dérange que d’autres points de vue s’expriment. Plus ta vie devient facile, plus tu te sens en droit de souhaiter qu’elle le soit.

Les avantages du Net et des médias sociaux sont indéniables. Pour plein de motifs, on peut affirmer qu’être en vie à l’heure actuelle revient à bénéficier de la meilleure période de l’histoire. Mais peut-être ont-ils des effets secondaires inattendus. Peut-être que ces technologies qui ont contribué à libérer et à mettre en relation tant de gens renforcent en même temps en eux le sentiment de leur propre importance.





LA TYRANNIE DE L’EXCEPTIONNEL


Les gens sont dans l’ensemble assez moyens dans l’essentiel des domaines. Même si tu brilles dans un truc, il y a de bonnes chances pour que tu te situes en dessous de la moyenne dans beaucoup des autres. C’est la vie. Devenir vraiment génial dans quelque chose implique d’y consacrer des tonnes de temps et d’énergie. Et parce que le temps et l’énergie dont on dispose sont comptés, rares sont ceux à vraiment sortir du lot dans plus d’une chose – pour ne pas dire dans une seule chose.

On peut donc poser que, statistiquement parlant, la probabilité est faible pour un individu d’obtenir des résultats exceptionnels dans tous les domaines ou même dans plusieurs domaines. Ceux qui réussissent en affaires se prennent généralement des râteaux dans leur vie personnelle. Les athlètes hors norme sont souvent d’une connerie abyssale. La plupart des stars du show-biz s’avèrent aussi ignares dans leur vie privée que les fans qui traquent leurs moindres faits et gestes.

On est donc tous, ou quasiment, assez moyens. Or, ce sont les extrêmes qui font la une des médias. On le sait pertinemment, mais on en parle et on y pense rarement. Surtout, on n’évoque jamais vraiment les raisons pour lesquelles ça pose problème.

Avoir Internet, Google, Facebook, YouTube et accès à plus de cinq cents chaînes de télé, c’est génial. Mais notre temps de cerveau disponible est limité. C’est qu’on n’a pas la capacité de traiter les tsunamis d’infos qui déferlent à chaque seconde. Les seuls zéros et uns qui parviennent jusqu’à nous et captent notre attention sont donc les infos vraiment exceptionnelles – une sur 99,999 %.

Tous les jours, du matin au soir, on est inondés d’extraordinaire. On retient le meilleur du meilleur. Le pire du pire. Les exploits physiques les plus dingues. Les blagues les plus hilarantes. Les nouvelles les plus renversantes. Les menaces les plus flippantes. Tout ça en continu.

Ta vie voit ainsi défiler une multitude d’infos issues des extrêmes de la courbe en cloche de l’expérience humaine parce que ce sont elles qui ont suscité le plus d’intérêt de ta part, et ce qui sollicite le plus ton attention, c’est précisément ce qui rapporte le plus de fric aux médias. Mais l’existence en elle-même se déroule principalement au niveau du milieu de la courbe, dans le banal, l’ordinaire. La vie, pour l’essentiel de son déroulement, n’a rien d’extraordinaire. Elle est même assez quelconque.

Ce flot d’infos destiné à te faire réagir te donne à penser que l’exceptionnel est la norme en vigueur. Et parce qu’on se situe tous et tout le temps peu ou prou dans une moyenne, un tel déluge de news exceptionnelles te fait te sentir hyper mal – tu n’es pas à la hauteur, c’est évident. Résultat : tu ressens toujours plus le besoin de compenser prenant la pose ou en prenant de la came. Tu essaies de donner le change en usant des seuls outils que tu connais : soit en te survalorisant – je suis le meilleur et les autres ne m’arrivent pas à la cheville –, soit au contraire en te dévalorisant – je suis nul et je n’arrive pas à la cheville de mes contemporains.

Certains échafaudent des plans pour gagner rapidement un max de fric. D’autres prennent le large et s’engagent au service des victimes de la famine en Afrique. D’autres s’arrangent pour être toujours premiers de la classe et rafler tous les prix. D’autres vident le chargeur de leur fusil de chasse à la sortie d’une école. D’autres encore se mettent au défi de s’envoyer tout ce qui porte jupon ou caleçon.

Tout ça découle du mot d’ordre en forme de base-line « parce que je le vaux bien » que j’évoquais précédemment. Les Y sont régulièrement pointés du doigt, accusés d’être à l’origine de cette révolution culturelle, mais c’est parce qu’ils constituent la génération la plus connectée et la plus visible. Cette tendance à se situer au-dessus de la mêlée relève en fait du sociétal. Je la crois liée à cette tyrannie de l’exceptionnel orchestrée à dessein par les medias.

Le problème, c’est que l’omniprésence de la technologie et du marketing de masse vient fausser les attentes que beaucoup de gens peuvent avoir vis-à-vis d’eux-mêmes. La dictature de l’exceptionnel renvoie aux gens une image dégradée d’eux-mêmes, leur laissant croire que s’ils veulent se faire remarquer ou peser, il leur faut se montrer plus extrêmes, plus radicaux et plus sûrs d’eux.

Lorsque j’étais jeune homme, mon manque d’assurance par rapport à la sexualité était décuplé par toutes les inepties sur la masculinité qui circulaient via la culture pop. Elles sont d’ailleurs toujours en circulation : pour épater la galerie, tu dois être défoncé comme une rock star ; pour être respecté, tu dois faire craquer les filles ; le sexe est la valeur par excellence pour un individu mâle et il mérite que tu lui sacrifies tout (y compris ta propre dignité).

Ce flux ininterrompu de conseils inapplicables, de critères impossibles à satisfaire, affecte pour l’aggraver ton insécurité intérieure. Non seulement tu es plombé par des problèmes insolubles, mais il faut par-dessus le marché que tu te réveilles dans la peau d’un loser de première parce qu’une banale requête sur Google t’a mis sous les yeux des milliers de personnes qui n’ont pas tes problèmes.

La technologie a apporté des réponses à des problèmes économiques antédiluviens pour nous fourguer en contrepartie de nouveaux problèmes – psychologiques, ceux-là. Internet ne se contente pas de proposer des infos en accès libre ; il fournit également du mal-être, du doute sur soi-même et de la honte en veux-tu en voilà, et pour pas un rond.





ALORS À QUOI BON SI JE NE SERAI JAMAIS QUELQU’UN D’EXCEPTIONNEL ?


La croyance selon laquelle un destin vraiment hors du commun nous attend tous fait partie des mythologies d’aujourd’hui. Les people le professent – même Oprah Winfrey (c’est que ça doit être vrai !). Les rois du business le répètent. Les politiques abondent dans ce sens. Chacun de nous est en puissance un être extraordinaire. Nous méritons tous le meilleur.

Mais les gens ne perçoivent pas combien cette affirmation est contradictoire – si tout le monde est extraordinaire, alors par définition personne ne l’est. Si tout le monde sort du lot, personne ne peut émerger. Et au lieu de te poser la question de ce que tu mérites ou pas, tu gobes le message et tu en exiges encore plus.

Être « moyen » est devenu le nouveau marqueur de la nullité. À croire que le pire qui puisse t’arriver, c’est de figurer au milieu du peloton, pile au milieu de la courbe en cloche. Quand le critère de réussite d’une société est d’être extraordinaire, mieux vaut de beaucoup se situer à l’extrémité gauche de la courbe, à occuper la place spéciale qui focalise l’attention. Ils sont nombreux à opter pour cette stratégie consistant à prouver à tout le monde qu’ils sont les plus malheureux, les plus méchants, les plus minables, les plus opprimés.

Beaucoup de gens ont peur d’accepter la médiocrité, persuadés que s’ils l’acceptent, ils n’arriveront jamais à rien, ne sortiront jamais de l’ornière, et que par conséquent leur vie aura été sans valeur.

Ce genre d’idée est dangereux. Si tu pars du principe qu’une vie ne vaut la peine d’être vécue que si elle est grandiose et extraordinaire, tu cautionnes l’idée craignos selon laquelle l’existence de la plus grande partie de la population humaine (y compris toi) est dépourvue de valeur.

Les rares personnes qui se distinguent vraiment dans quelque chose n’arrivent pas à ce stade parce qu’elles se sont crues exceptionnelles. Au contraire, elles deviennent des cracks parce qu’elles tendent vers un objectif unique autant que prioritaire : s’améliorer. Et si elles sont pénétrées de cette nécessité, c’est bien parce qu’elles ont la conviction qu’elles sont, justement, loin d’être géniales. On est là à mille lieues de l’autosatisfaction. Les gens qui deviennent des pros dans un truc finissent par le devenir parce qu’ils ont eu conscience qu’initialement moyens ou médiocres, ils ne l’étaient pas encore, et qu’ils disposaient de ce fait d’une certaine marge de progression.

Toutes ces conneries du style « chacun de nous peut être extraordinaire et devenir génial » ne sont là que pour te passer la brosse à reluire – j’appelle ça « se masturber l’ego ». Le message a une saveur agréable, tu t’en régales, mais il est fait de calories vides qui t’engraissent l’ego ; et tu te retrouves ballonné de la cervelle.

Ton ticket pour la santé émotionnelle comme pour la santé physique, c’est d’avaler un maximum de légumes – d’accepter les vérités fadasses et ordinaires du genre « tes actions ne comptent pas tant que ça dans l’univers » ou « ta vie sera globalement rasoir et insignifiante ». Ces platées n’auront pas bon goût, au début. Beurk ! Tu vas repousser ton assiette.

Mais une fois englouties, tu vas voir le résultat : ton organisme s’en sentira plus puissant, plus vivant. Tu vas te trouver débarrassé d’avoir à te mettre tout le temps la pression pour être QUELQU’UN. Tu pourras dire ciao au stress de te sentir toujours nul, de devoir en permanence te prouver le contraire. Savoir que ton existence n’a rien d’exceptionnel et l’accepter te rendra libre d’accomplir ce qui te motive vraiment, sans inhibitions ni attentes irréalistes.

Tu apprécieras chaque jour davantage des