Page d'accueil Grisha, Tome 01 : Les Orphelins du royaume

Grisha, Tome 01 : Les Orphelins du royaume

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Le royaume de la Ravka est maudit depuis des millénaires. Son destin repose désormais sur les épaules d'une orpheline.

Alina a été recrutée par l'Armée pour accompagner les Grisha, de puissants magiciens qui luttent contre le brouillard maléfique qui déchire le pays. Quand son ami d'enfance frôle la mort lors d'un raid, Alina doit affronter ses peurs et sa destinée... Le monde des Grisha est dangereux et les pièges nombreux.

À qui Alina pourra-t-elle accorder sa confiance, alors que la seule personne sur laquelle elle pouvait compter n'est plus en mesure de l'aider ?

Année:
2017
Langue:
french
Fichier:
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Year:
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File:
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Correction : Claire Debout

Mise en pages : Petits Papiers

Illustration de couverture : Guillaume Morellec



Titre original : Shadow and Bone

Published by Henry Holt and Company, LLC 175 Fifth Avenue

New York, New York 10010

© 2012 by Leigh Bardugo



Pour l’édition française :

© 2017, éditions Milan

1, rond-point du Général-Eisenhower, 31100 Toulouse, France

editionsmilan.com



Loi 49-956 du 16 juillet 1949

sur les publications destinées à la jeunesse

ISBN : 978-2-7459-9707-4





À mon grand-père :

Raconte-moi des histoires.





Table des matières


Couverture

Page de titre

Page de copyright

PROLOGUE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

ÉPILOGUE

REMERCIEMENTS





LES GRISHAS

Soldats de la Seconde Armée

Maîtres de la Petite Science



LES CAPORALKI

(L’Ordre des vivants et des morts)

Fondeurs

Soigneurs



LES ETHEREALKI

(L’Ordre des invocateurs)

Hurleurs

Inferni

Faiseurs de marée



LES MATERIALKI

(L’Ordre des fabrikators)

Durasts

Alkemi





PROLOGUE


Les serviteurs les appelaient les malenchki, les petits fantômes, parce qu’ils étaient les plus petits et les plus jeunes, et parce qu’ils hantaient la demeure du duc en gloussant. Ils couraient partout, se cachaient dans les placards pour espionner les conversations et se faufilaient dans la cuisine pour voler les dernières pêches d’été.

Le garçon et la fille étaient arrivés à quelques semaines d’intervalle, deux orphelins de plus, victimes de la guerre des confins, réfugiés au visage couvert de crasse retrouvés dans les ruines d’une ville lointaine et conduits chez le duc pour y apprendre à lire et à compter, mais aussi un métier. Le garçon était petit, trapu, timide, quoique toujours souriant. La fille était différente et le savait.

Un jour, recroquevillée dans le placard de la cuisine p; our écouter les conversations des grandes personnes, elle entendit Ana Kuya, la gouvernante du duc, dire :

– C’est une vilaine petite chose. Aucun enfant ne devrait être comme ça. Elle est pâle et amère comme un verre de lait qu’on a laissé tourner.

– Et elle est si maigre, ajouta la cuisinière. Elle ne termine jamais son dîner.

Accroupi à côté de la fillette, le garçon murmura :

– Pourquoi est-ce que tu ne manges pas ?

– Parce que tout ce qu’elle prépare a un goût de vase.

– Moi, je trouve ça bon.

– Tu avalerais n’importe quoi.

Ils approchèrent de nouveau leur oreille de la fissure dans la porte du placard. Un instant plus tard, le garçon chuchota :

– Je ne te trouve pas vilaine.

– Chut ! siffla la fillette.

Dissimulée dans les ombres épaisses du placard, elle sourit.



Durant l’été, ils passaient des heures à accomplir toutes sortes de tâches harassantes avant d’aller en classe dans des salles étouffantes. Quand la chaleur était à son comble, ils s’échappaient dans la forêt où ils cherchaient des nids d’oiseaux et se baignaient dans un ruisseau boueux, ou alors ils restaient allongés dans leur pré à regarder le soleil défiler lentement dans le ciel, réfléchissant à leur future laiterie, se demandant où ils la construiraient et s’ils auraient deux ou trois vaches blanches. Le duc passait l’hiver en ville, à Os Alta. À mesure que les journées raccourcissaient et que le froid revenait, les professeurs se laissaient aller, préférant rester près du feu pour jouer aux cartes et boire du kvas. Comme ils s’ennuyaient et qu’ils ne pouvaient pas sortir, les enfants plus grands se défoulaient souvent sur les petits. Alors le garçon et la fille se réfugiaient dans les pièces non utilisées de la propriété, jouant des pièces de théâtre pour les souris et essayant de se réchauffer.

Le jour de l’arrivée des examinateurs grishas, le garçon et la fille étaient perchés sur le rebord de la fenêtre d’une chambre poussiéreuse de l’étage, d’où ils espéraient apercevoir la voiture. Au lieu de quoi ils virent un traîneau, une troïka tirée par trois chevaux noirs, passer sous l’arche de pierre blanche de la propriété et glisser en silence jusqu’à la porte de la maison.

Trois silhouettes en émergèrent, vêtues d’élégants chapeaux en fourrure et de lourds kefta en laine : l’une était rouge, l’autre bleu foncé et le dernier d’un violet vif.

– Les Grishas ! murmura la fille.

– Vite ! lança le garçon.

Un instant plus tard, ils avaient retiré leurs chaussures et couraient en silence dans le couloir, traversaient la salle de musique déserte et se cachaient derrière une des colonnes de la galerie qui surplombait le salon où Ana Kuya aimait recevoir ses invités.

Ana Kuya était déjà là, pareille à un oiseau dans sa robe noire. Elle qui servait du thé d’un samovar, son grand trousseau de clés cliquetant à sa taille.

– Alors ils ne sont que deux, cette année ? remarqua une femme d’une voix grave.

Les enfants regardèrent entre les barreaux de la galerie. Deux des Grishas étaient assis près du feu : un homme séduisant en bleu et une élégante femme en rouge à l’air hautain. Le troisième, un jeune homme blond, faisait les cent pas pour se dégourdir les jambes.

– Oui, confirma Ana Kuya. Un garçon et une fille. De loin nos plus jeunes pensionnaires. Nous pensons qu’ils ont tous les deux autour de huit ans.

– Vous pensez ? demanda l’homme en bleu.

– Quand les parents sont décédés…

– Nous comprenons, reprit la femme. Nous admirons évidemment beaucoup votre institution. Nous regrettons que la noblesse ne s’intéresse pas davantage aux gens simples.

– Notre duc est un grand homme, dit Ana Kuya.

Dans la coursive, les deux enfants se regardèrent et échangèrent un hochement de tête grave. Leur bienfaiteur, le duc Keramsov, était un héros de guerre célébré et un ami du peuple. De retour du front, il avait transformé sa demeure en orphelinat et en refuge pour les veuves de guerre. On leur demandait d’ailleurs de prier pour lui tous les soirs.

– Comment sont-ils, ces enfants ? demanda la femme.

– La fille a du talent pour le dessin. Le garçon est surtout à son aise dans les prés et la forêt.

– D’accord, mais comment sont-ils ? insista-t-elle.

Ana Kuya fit la moue avec ses lèvres flétries.

– Comment sont-ils ? Ils sont indisciplinés, contrariants et bien trop attachés l’un à l’autre. Ils…

– Ils écoutent tout ce que nous disons, termina le jeune homme en violet.

Le garçon et la fille sursautèrent. L’homme avait le regard rivé sur leur cachette. Ils se recroquevillèrent derrière la colonne, mais il était trop tard.

La voix d’Ana Kuya claqua comme un coup de fouet :

– Alina Starkov ! Malyen Oretsev ! Descendez tout de suite !

À contrecœur, Alina et Mal descendirent l’escalier en colimaçon étroit situé à l’extrémité de la galerie. Lorsqu’ils furent en bas, la femme en rouge leur fit signe d’approcher.

– Savez-vous qui nous sommes ? demanda-t-elle.

Ses cheveux étaient gris acier, son visage marqué, mais magnifique.

– Vous êtes des sorciers ! bafouilla Mal.

– Des sorciers ? répéta-t-elle en se tournant vers Ana. C’est ce que vous enseignez à ces enfants ? Des superstitions et des mensonges ?

Gênée, Ana Kuya s’empourpra.

– Nous ne sommes pas des sorciers, poursuit la femme en rouge, le regard noir et féroce, à l’intention d’Alina et Mal. Nous pratiquons la Petite Science. Nous assurons la sécurité de ce pays et de ce royaume.

– Tout comme la Première Armée, ajouta Ana Kuya d’un ton un peu sec.

La femme en rouge se raidit.

– Tout comme l’Armée du roi, concéda-t-elle néanmoins.

Le jeune homme en violet sourit et s’agenouilla devant les enfants.

– Quand les feuilles changent de couleur, vous appelez cela de la magie ? leur demanda-t-il doucement. Et quand vous vous coupez la main et que votre blessure guérit ? Et quand vous mettez une marmite d’eau à bouillir sur le feu, est-ce de la magie ?

Mal secoua la tête, les yeux écarquillés.

– N’importe qui peut faire bouillir de l’eau, rétorqua Alina, les sourcils froncés.

Ana Kuya soupira d’exaspération, mais la femme en rouge éclata de rire.

– Tu as raison. N’importe qui peut faire bouillir de l’eau, mais tout le monde ne peut pas maîtriser la Petite Science. C’est pour cela que nous sommes venus vous tester. Laissez-nous à présent, ordonna-t-elle à Ana Kuya.

– Attendez ! s’exclama Mal. Que se passera-t-il si nous sommes des Grishas ? Que nous arrivera-t-il ?

La femme en rouge les regarda de haut.

– Si, par le plus grand des hasards, l’un d’entre vous était un Grisha, nous enverrions cet heureux enfant dans une école spéciale où les Grishas apprennent à se servir de leurs talents.

– Vous y porteriez les plus beaux vêtements, y mangeriez la meilleure nourriture, précisa le jeune homme en violet. Cela vous plairait ?

– Ce serait la plus belle façon de servir votre roi, ajouta Ana, près de la porte.

– C’est très vrai, acquiesça avec satisfaction la femme en rouge, désireuse de faire la paix.

Le garçon et la fille se rapprochèrent l’un de l’autre. Comme ils ne faisaient pas vraiment attention à eux, les adultes ne virent pas Alina serrer la main de Mal dans la sienne. Ils ne virent pas non plus le regard qu’échangèrent les deux enfants. Le duc, lui, aurait reconnu ce regard. Il avait passé de longues années dans les confins ravagés du Nord, où les villages étaient constamment assiégés et où les paysans devaient se défendre sans l’aide du roi ni de personne d’autre. Il avait vu une femme sortir pieds nus pour faire face sans trembler à une rangée de baïonnettes. Il savait reconnaître le regard de celui qui n’avait pour défendre son foyer qu’une pierre dans la main.





1


Je m’arrêtai en bordure de la route encombrée et suivis du regard les champs vallonnés et les fermes abandonnées de la vallée de la Tula. C’est ainsi que j’aperçus pour la première fois le Shadow Fold. Mon régiment était à deux semaines de marche de la garnison de Poliznaya, et le soleil automnal brillait sur nos têtes ; et pourtant, je tremblai dans mon manteau à la vue de la brume posée comme une couche de crasse sur l’horizon.

Une épaule lourde me bouscula dans le dos. Je trébuchai et faillis tomber la tête la première dans la boue.

– Eh ! cria le soldat. Faites un peu attention !

– Regardez plutôt où vous posez vos gros pieds ! aboyai-je.

À ma grande satisfaction, un masque de surprise couvrit son large visage. Les gens, en particulier les hommes massifs armés de lourds fusils, étaient toujours étonnés de voir une petite chose décharnée comme moi leur répondre. Ils ne savaient jamais comment réagir quand cela leur tombait dessus.

Le soldat se remit rapidement de sa surprise, me lança un regard noir en ajustant son paquetage sur son dos et disparut dans la caravane de chevaux, d’hommes, de charrettes et de chariots qui s’écoulait par-dessus l’arête de la colline et se déversait dans la vallée en contrebas.

Je me remis en route, pressant le pas et tentant de voir pardessus les têtes. J’avais perdu de vue le drapeau jaune des topographes depuis plusieurs heures, et j’étais consciente d’avoir pris énormément de retard.

Je marchais en inspirant les parfums verts et dorés de la forêt et en goûtant la douce brise qui me soufflait dans le dos. Nous arpentions la Vy, la large route qui, autrefois, reliait Os Alta aux riches cités portuaires de la côte ouest de Ravka. Mais c’était avant le Shadow Fold. Avant la nappe d’ombre.

Quelque part dans la foule, quelqu’un chantait. Chanter ? Quel idiot pouvait chanter sur le chemin du Shadow Fold ? Je me tournai de nouveau vers la brume qui tapissait l’horizon et réprimai un frisson. J’avais vu le Shadow Fold sur de nombreuses cartes, balafre noire qui avait privé le royaume de Ravka de ses seules côtes, le transformant en enclave. Parfois, on le représentait sous la forme d’une tache, parfois comme un nuage gris aux contours flous. Et puis il y avait ces autres cartes, où la nappe était un lac long et étroit appelé « la Non-Mer », nom censé mettre à l’aise soldats et marchands et encourager ceux qui étaient tentés de la traverser.

Je reniflai de mépris. Peut-être qu’un gros marchand s’y laisserait prendre, mais pas moi.

Je me forçai à détacher mon regard de la brume sinistre qui flottait dans le lointain et me tournai vers les ruines des fermes de la Tula. Autrefois, la vallée accueillait des propriétaires parmi les plus riches de Ravka. Les fermiers y labouraient leurs champs, le bétail y broutait une herbe abondante. Et puis la balafre noire était apparue du jour au lendemain, voile de ténèbres quasi impénétrables qui gagnait du terrain d’année en année et grouillait d’horreurs. Personne ne savait où étaient passés les fermiers, leurs troupeaux, leurs récoltes, leurs foyers et leurs familles.

Arrête un peu, me dis-je. Tu ne fais qu’empirer les choses. Cela fait des années que les gens traversent le Shadow Fold. Les pertes sont en général importantes, mais quand même… Je pris une profonde inspiration pour me calmer.

– Interdit de s’évanouir au milieu de la route, murmura une voix à mon oreille tandis qu’un bras lourd se posait sur mes épaules et qu’une main forte m’agrippait.

Je levai les yeux vers le visage familier de Mal, ses yeux bleus éclairés d’un sourire comme il marchait à mes côtés.

– Allez, m’encouragea-t-il. Un pied devant l’autre. Tu sais comment on fait.

– Chut ! Tu vas faire rater mon plan.

– Hein ?

– Oui. Je comptais m’évanouir, me faire piétiner et subir de graves blessures un peu partout.

– Brillante idée, en effet.

– Estropiée, j’aurais été dispensée du Fold.

Mal hocha lentement la tête.

– Je vois. Si tu veux, je peux te pousser sous une charrette.

– Je vais y réfléchir, grommelai-je.

Néanmoins, je me sentais déjà de meilleure humeur. Mal avait toujours cet effet-là sur moi. Et pas uniquement sur moi. Une jolie blonde passa devant nous en agitant la main et en lui lançant un regard amoureux.

– Eh, Ruby ! répondit-il. On se voit plus tard ?

Ruby gloussa et s’enfonça dans la foule. Mal sourit de toutes ses dents, puis se reprit en me voyant lever les yeux au ciel.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Je croyais que tu aimais bien Ruby.

– Elle et moi n’avons pas grand-chose à nous dire, rétorquai-je sèchement.

Au début, il est vrai que j’appréciais beaucoup Ruby. Lorsque Mal et moi avions quitté l’orphelinat de Keramzin pour faire notre service militaire à Poliznaya, j’étais très nerveuse à l’idée de rencontrer de nouvelles personnes. Cependant, beaucoup de filles avaient aussitôt voulu devenir mes amies, surtout Ruby. Jusqu’à ce que je comprenne qu’elles souhaitaient uniquement se rapprocher de Mal.

Mal, justement, écarta les bras et, l’air satisfait, leva son visage vers le ciel automnal. Avec un certain dégoût, je remarquai même qu’il sautillait un peu en marchant.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demandai-je, furieuse.

– Rien, répondit-il, étonné. Je me sens très bien.

– Comment peux-tu être aussi… crâneur ?

– Crâneur ? Je n’ai jamais été crâneur, et j’espère ne jamais l’être.

– Dans ce cas, explique-moi… ça ! exigeai-je en le désignant tout entier. On dirait que tu te rends à un dîner en ville, pas que tu te prépares à mourir ou à te faire démembrer.

Mal éclata de rire.

– Tu te fais trop de souci. Le roi a envoyé tout un groupe de Grishas inferni pour protéger nos skiffs, et même quelques-uns de ces terrifiants fondeurs. Et puis, nous avons nos fusils, ajouta-t-il en tapotant celui qu’il portait dans son dos. Tout se passera bien.

– Ton fusil ne te servira à rien en cas d’attaque sérieuse.

– Qu’est-ce qui t’arrive, en ce moment ? me demanda Mal en me lançant un regard de biais. Tu es encore plus grognon que d’habitude. Et tu as vraiment une sale tête.

– Merci, bougonnai-je. Je ne dors pas très bien.

– Pour changer…

Je n’avais jamais bien dormi, mais c’était encore pire depuis quelques jours. Les Saints savaient que j’avais de nombreuses et excellentes raisons de craindre d’entrer dans le Fold, raisons partagées par tout notre régiment malchanceux d’avoir été choisi pour effectuer cette traversée. Cependant, il y avait autre chose, un sentiment de malaise plus profond que je ne parvenais pas à identifier.

Je me tournai vers Mal. Fut un temps où je pouvais tout lui dire.

– J’ai juste… un sentiment bizarre.

– Cesse de te faire du mauvais sang. Peut-être qu’ils mettront Mikhael sur notre skiff. Les volcras repéreront tout de suite son gros ventre bien gras et ne s’intéresseront pas à nous.

Un souvenir remonta à la surface de ma mémoire sans y avoir été invité : Mal et moi, assis côte à côte dans la bibliothèque du duc, feuilletant un épais volume relié de cuir et tombant sur une illustration de volcra. Longues griffes crasseuses, ailes tannées et plusieurs rangées de dents affûtées comme des rasoirs pour se repaître de chair humaine. Après des générations passées à vivre et à chasser dans les ténèbres du Shadow Fold, ils étaient devenus aveugles, mais, à en croire la légende, ils étaient capables de sentir le sang d’un homme à plusieurs kilomètres.

– Qu’est-ce qu’il tient ? avais-je demandé en désignant la page.

– Je crois… Je crois que c’est un pied, m’avait répondu Mal à l’oreille.

Nous avions aussitôt refermé le livre avant de nous précipiter en criant dans le jour si rassurant. Je n’oublierais jamais ce moment.

Sans m’en rendre compte, je m’étais arrêtée de marcher, figée, incapable de chasser ce souvenir de ma mémoire. Quand Mal remarqua que je n’étais plus avec lui, il lâcha un profond soupir et me rejoignit. Il posa les mains sur mes épaules et me secoua doucement.

– Je plaisantais. Personne ne va manger Mikhael.

– Je sais, répondis-je, les yeux rivés sur mes chaussures. Tu es vraiment hilarant.

– Viens, Alina. Tout se passera bien.

– Tu n’en sais rien.

– Regarde-moi.

Je me fis violence pour plonger mon regard dans le sien.

– Je sais que tu as peur. J’ai peur, moi aussi, mais on va faire ce qu’on a à faire, et tout se passera au mieux. Comme d’habitude. D’accord ?

Il sourit, et mon cœur battit plus fort dans ma poitrine.

Je frottai la cicatrice sur ma paume droite avec mon pouce et pris une inspiration saccadée.

– D’accord, acquiesçai-je à contrecœur en me sentant sourire.

– Le moral de Madame a été remonté ! cria Mal. Le soleil peut briller de nouveau !

– Tu veux bien la fermer ?

Je me retournai pour lui donner un coup de poing, mais il m’attrapa brusquement et me souleva du sol. Des martèlements de sabots et des cris emplirent mes oreilles. Mal m’écarta juste à temps pour laisser passer une grosse voiture noire tirée par quatre chevaux tout aussi noirs. La foule s’éparpillait en tous sens pour ne pas se faire piétiner. Deux soldats en manteaux anthracite flanquaient le cocher armé d’un fouet.

Le Darkling. On ne pouvait pas ne pas reconnaître sa voiture ou les uniformes de ses gardes.

Une autre voiture, rouge laqué cette fois, passa devant nous à une allure plus normale.

Je levai les yeux vers Mal, le cœur battant encore la chamade d’avoir frôlé la mort.

– Merci, murmuré-je.

Mal sembla se rendre compte qu’il me tenait dans ses bras. Il me lâcha brusquement et eut un mouvement de recul. J’époussetai mon manteau en espérant qu’il ne remarquerait pas mes joues empourprées.

Une troisième voiture, bleu laqué, nous dépassa à son tour. Une fille était penchée par la fenêtre. Elle avait des cheveux noirs et ondulés et portait un chapeau en renard argenté. Elle examina la foule et, comme de bien entendu, s’attarda sur Mal.

Tu étais toi-même en train de le regarder en rêvassant, alors pourquoi pas une magnifique Grisha ?

Ses lèvres s’ourlèrent en un léger sourire tandis qu’elle regardait Mal par-dessus son épaule. Leurs yeux restèrent ainsi connectés jusqu’à ce que la voiture ait disparu hors de vue. Le regard fixe, Mal resta longtemps bouche bée.

– Ferme la bouche ou tu vas avaler des mouches, éructai-je.

Mal cligna des yeux, mais semblait toujours ailleurs.

– Vous avez vu ça ? beugla une voix.

Je me retournai pour voir Mikhael arriver vers nous en bondissant, un air à la fois terrifié et enchanté sur le visage. Mikhael était un énorme rouquin au cou encore plus large que sa face. Derrière lui, Dubrov, brun et maigrichon, se hâtait de le rattraper. Tous deux étaient traqueurs dans l’unité de Mal et jamais très loin de lui.

– Évidemment que j’ai vu, lança Mal, tandis que son expression abrutie cédait la place à un sourire satisfait.

Je levai les yeux au ciel.

– Elle t’a regardé ! cria Mikhael en lui donnant une grande tape dans le dos.

Mal haussa les épaules, mais son sourire s’élargit.

– Je crois bien, confirma-t-il avec un air suffisant.

Dubrov s’agita nerveusement.

– On dit que les filles grishas peuvent vous ensorceler.

N’importe quoi. Mikhael me regarda comme s’il venait de remarquer ma présence.

– Eh, la Brindille ! s’exclama-t-il en me donnant un léger coup de coude.

Je lui fis les gros yeux à cause du surnom, mais il s’était déjà retourné vers Mal.

– Tu sais, elle va passer la nuit dans notre campement, expliqua le rouquin d’un ton concupiscent.

– J’ai entendu dire que les tentes des Grishas étaient aussi grandes que des cathédrales, intervint Dubrov.

– Et qu’on y trouvait plein de recoins sombres, ajouta Mikhael en haussant plusieurs fois les sourcils.

Mal lâcha un cri de joie et, sans un regard pour moi, les trois compères s’éloignèrent en parlant fort et en se bousculant.

– Moi aussi, je suis contente de vous voir, marmonnai-je.

Je rajustai les sangles de mon sac et me remis en marche, me joignant aux traînards qui n’avaient pas encore entamé leur descente vers Kribirsk. Je ne pressai pas le pas. On me crierait sans doute dessus quand j’arriverais enfin dans la tente des Atlas, mais je n’y pouvais rien pour le moment.

Je me frottai le bras là où Mikhael m’avait frappée. Brindille. Je détestais ce surnom. Tu ne m’appelais pas Brindille quand, pinté au kvas, tu essayais de me palucher à la dernière fête du Printemps, misérable mufle, pensai-je, amère.

Kribirsk se résumait à bien peu de chose. D’après le cartographe en chef, la ville avait été une modeste cité marchande avant le Shadow Fold, à peine plus qu’une place centrale poussiéreuse et une auberge pour loger les voyageurs las de leur journée passée sur la Vy. Désormais, elle ressemblait davantage à un port délabré adossé à un camp militaire et à des docks, où les skiffs des sables attendaient de prendre des passagers pour les conduire à travers les ténèbres vers la partie occidentale de Ravka. Je passai devant des tavernes, des pubs et ce qui devait être des bordels destinés à la détente des troupes du roi. Des boutiques vendaient des fusils et des arbalètes, des lampes et des torches, et tout le matériel nécessaire à un voyage dans le Fold. La petite église aux murs passés à la chaux et aux dômes en forme d’oignon était dans un état étonnamment bon. En fait, non, ce n’est pas si étonnant, me dis-je. Ceux qui s’apprêtaient à entreprendre un voyage dans la nappe étaient assez malins pour s’arrêter prier.

Je trouvai l’endroit où étaient installés les topographes, posai mes affaires sur un lit de camp et me précipitai vers la tente des Atlas. À mon grand soulagement, le cartographe en chef n’était pas là, et je pus me glisser à l’intérieur sans être vue.

À l’abri de la toile blanche de la tente, je me détendis enfin pour la première fois depuis que j’avais vu le Fold. La tente des Atlas était identique d’un camp à l’autre, pleine de lumières éclatantes et de tables à dessin où artistes et topographes étaient penchés sur leur travail. Après cette journée de bousculades et de bruits, il y avait quelque chose de rassérénant dans les froissements de papier, l’odeur de l’encre et les grattements doux des plumes et des pinceaux.

Je sortis mon carnet à esquisses de la poche de mon manteau et m’installai à côté d’Alexei, qui se tourna vers moi et me lança d’un ton agacé :

– Où étais-tu passée ?

– J’ai failli me faire écraser par la voiture du Darkling, répondis-je en attrapant une feuille de papier propre et en cherchant dans mon carnet une esquisse intéressante à recopier.

Alexei et moi étions des assistants cartographes. Dans le cadre de notre formation, nous devions fournir deux esquisses ou interprétations à la fin de chaque journée.

– C’est vrai ? s’étonna Alexei, impressionné. Et tu l’as vraiment vu ?

– J’ai vraiment essayé de ne pas mourir.

– Il y a pire manière de trépasser, dit-il en examinant l’esquisse d’une vallée rocheuse que j’étais sur le point de recopier. Beurk ! Pas celle-là. (Il feuilleta mon carnet et s’arrêta sur le dessin d’une arête montagneuse.) Celle-là, me conseilla-t-il en la tapotant du doigt.

J’eus à peine le temps de poser la mine de mon crayon sur le papier que le cartographe en chef entra dans la tente et passa devant les tables de travail pour observer nos dessins.

– J’espère que c’est votre second dessin, Alina Starkov.

– Oui, mentis-je. C’est le second.

Dès que le cartographe se fut éloigné, Alexei chuchota :

– Parle-moi de la voiture.

– Je dois d’abord terminer mes dessins.

– Tiens, me dit-il, exaspéré, en faisant glisser devant moi un de ses dessins.

– Il reconnaîtra ton travail.

– Il n’est pas terrible. Tu devrais pouvoir le faire passer pour tien.

– Ah ! je te reconnais bien là… grommelai-je sans toutefois lui rendre le dessin.

Alexei était un des assistants les plus talentueux, et il le savait.

Il ne me laissa tranquille qu’après m’avoir fait raconter en détail tout ce que j’avais vu des trois voitures des Grishas. Comme je lui étais reconnaissante de m’avoir donné un de ses dessins, je fis de mon mieux pour satisfaire sa curiosité tout en terminant mon arête montagneuse et en m’aidant de mon pouce pour mesurer les pics les plus élevés.

Lorsque nous eûmes terminé, la nuit commençait à tomber. Nous rendîmes nos travaux et filâmes vers le réfectoire, où un cuisinier transpirant nous servit un genre de ragoût boueux. Nous trouvâmes des places à côté d’autres topographes.

Je ne dis rien pendant tout le repas, écoutant Alexei et les autres échanger des potins et discuter de la traversée du lendemain d’une voix incertaine. Alexei insista pour que je raconte le passage des voitures des Grishas. Comme d’habitude, la mention du Darkling suscita peur et fascination.

– Il n’est pas naturel, affirma Eva, une assistante. (Elle avait de jolis yeux verts, qui ne parvenaient toutefois pas à détourner l’attention de son gros nez de cochon.) Les autres non plus, d’ailleurs.

Alexei renifla.

– S’il te plaît, Eva, épargne-nous tes superstitions.

– C’est un Darkling qui a créé le Shadow Fold.

– C’était il y a des centaines d’années ! protesta Alexei. Et ce Darkling était complètement fou !

– Celui-ci est tout aussi dangereux.

– Paysanne, va ! lâcha Alexei en agitant la main d’un air dédaigneux.

Eva lui lança un regard offusqué, lui tourna ostensiblement le dos et s’en fut rejoindre ses amis.

Je ne dis rien. En dépit de ses superstitions, j’étais davantage une paysanne qu’Eva. Si je savais lire et écrire, c’était uniquement grâce à la charité du duc ; toutefois, Mal et moi, sans l’avoir vraiment décidé, évitions de mentionner Keramzin.

Soudain, des rires gras retentirent, m’arrachant à mes pensées. Je regardai par-dessus mon épaule. Mal fanfaronnait à une table où des traqueurs chahutaient.

Alexei suivit mon regard.

– Comment êtes-vous devenus amis, tous les deux ?

– On a grandi ensemble.

– Vous ne semblez pas avoir grand-chose en commun.

Je haussai les épaules.

– Les enfants ont toujours beaucoup de choses en commun. La solitude, le souvenir de parents que nous refusions d’oublier, le plaisir d’échapper aux corvées pour aller jouer à chat dans le pré.

Alexei paraissait si sceptique que je ne pus m’empêcher de rire.

– Il n’a pas toujours été le Grand Mal, expert traqueur et séducteur de jeunes Grishas.

La mâchoire inférieure d’Alexei se décrocha.

– Parce qu’il a séduit des Grishas ?

– Non, pas encore, mais je suis sûre que ça ne va pas tarder, murmurai-je.

– Alors, comment était-il ?

– Il était petit, boulot, et avait peur du bain, répondis-je avec une certaine satisfaction.

– Comme quoi il est possible de changer, commenta Alexei en regardant Mal.

– Oui, les choses changent, confirmé-je en frottant ma cicatrice avec mon pouce.

Nous vidâmes nos assiettes et sortîmes du réfectoire dans la nuit douce. En retournant vers les baraquements, nous fîmes un détour pour passer à proximité du campement des Grishas. Leur pavillon était vraiment aussi grand qu’une cathédrale, couvert de soie noire et surplombé d’étendards bleus, rouges et violets. Cachés quelque part en dessous, se trouvaient les tentes du Darkling, surveillées par des fondeurs et ces gardes personnels.

Lorsque Alexei eut satisfait sa curiosité, nous rentrâmes dans nos quartiers. Il ne disait plus rien, et je l’entendais faire craquer ses articulations. Nous pensions tous les deux à la même chose : la traversée du lendemain. Comme les autres, d’ailleurs, à en juger par l’ambiance morose qui régnait dans tout le campement. Certains étaient déjà couchés, dormant ou essayant de trouver le sommeil, tandis que d’autres, regroupés autour des lampes, parlaient à voix basse. Quelques-uns priaient les Saints en serrant leurs icônes contre leur poitrine.

Je déroulai mon duvet sur mon étroit lit de camp, retirai mes bottes, suspendis mon manteau, puis m’étendis sur les couvertures doublées de fourrure et m’abîmai dans la contemplation du plafond en attendant que vienne le sommeil. Je restai ainsi un long moment, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une lampe allumée et que les murmures des conversations aient cédé la place aux ronflements et aux bruissements des corps.

Le lendemain, si tout se déroulait comme prévu, nous atteindrions Ravka-Ouest en un seul morceau et je verrais la Vraie-Mer pour la première fois. Là, Mal et les autres traqueurs chasseraient le loup rouge, le renard de mer et les autres créatures rares qui ne vivaient que dans cette région. Moi, je resterais avec les cartographes à Os Kervo pour terminer ma formation et contribuer à mettre en forme les informations éventuelles glanées dans le Fold. Ensuite, évidemment, il me faudrait la traversée retour pour rentrer chez moi ; cependant, je n’arrivais pas encore à me projeter aussi loin dans l’avenir.

J’étais toujours parfaitement éveillée lorsque je l’entendis. Tap-tap ! Une pause. Tap ! Puis encore : Tap-tap ! Une pause. Tap !

– Qu’est-ce qui se passe ? grommela Alexei, pas tout à fait endormi, sur le lit voisin.

– Rien, chuchotai-je en me glissant hors de mon duvet et en enfilant mes bottes.

J’attrapai mon manteau et sortis du dortoir en faisant le moins de bruit possible. Comme j’ouvrais la porte, j’entendis des gloussements et une voix de femme dans les ténèbres de la salle :

– S’il s’agit de ce traqueur, dis-lui d’entrer et de venir me tenir chaud.

– Quand il voudra attraper la tsifil, il viendra directement à toi, ne t’en fais pas, chuchoté-je avant de sortir dans la nuit.

L’air froid me mordit aussitôt les joues. J’enfonçai mon menton dans mon col, regrettant de n’avoir pas pris mon écharpe et mes gants. Mal était assis sur les marches branlantes et me tournait le dos. Un peu plus loin, Mikhael et Dubrov partageaient une bouteille sous les lampes qui éclairaient le chemin.

– S’il te plaît, commencé-je en fronçant les sourcils, ne me dis pas que tu m’as réveillée pour me dire que tu allais dans la tente de la Grisha. Qu’est-ce que tu veux ? des conseils ?

– Tu ne dormais pas. Tu étais réveillée dans ton lit et tu gambergeais.

– Faux. Je réfléchissais à la manière dont je pourrais me glisser dans le pavillon des Grishas pour faire la connaissance d’un mignon Caporalki.

Mal rit. J’hésitais, restant devant la porte. C’était ce qu’il y avait de plus dur : être à côté de lui. Ça et la manière dont il faisait battre mon cœur. Je détestais le fait de devoir cacher à quel point je souffrais de ses frasques, mais je ne voulais surtout pas qu’il le sache.

J’eus envie de retourner me coucher, au lieu de quoi je ravalai ma jalousie et m’assis à côté de lui, en continuant ma plaisanterie :

– J’espère que tu m’as apporté de quoi payer ; pas question que je brade mes secrets de séduction.

Il sourit.

– Tu veux bien mettre ça sur ma note ?

– Mmm… oui, mais uniquement parce que je sais que tu as les poches pleines.

Tout près de là, Dubrov avala une nouvelle gorgée d’alcool et tituba dans les ténèbres. Mikhael le rattrapa, et le bruit de leurs rires nous parvint, porté par l’atmosphère nocturne.

Mal secoua la tête et soupira.

– Il essaie de suivre le rythme imprimé par Mikhael, mais il finira sans doute par me vomir sur les bottes.

– Tu ne l’auras pas volé. Alors, que fais-tu ici ?

Au début de notre service militaire, un an plus tôt, Mal avait l’habitude de me rendre visite presque toutes les nuits, mais ce n’était pas arrivé depuis plusieurs mois.

– Je ne sais pas, répondit-il dans un haussement d’épaules. Tu avais l’air si malheureuse pendant le dîner.

Bizarre qu’il l’ait remarqué.

– Je pensais juste à la traversée, dis-je à voix basse.

Ce n’était pas vraiment un mensonge. J’étais effectivement terrifiée à l’idée d’entrer dans la nappe. Mal n’avait pas besoin de savoir qu’Alexei et moi parlions de lui.

– Merci de t’en faire pour moi, ajoutai-je.

– Eh ! fit-il dans un sourire. Je m’inquiète.

– Avec un peu de chance, un volcra me mangera pour son petit déjeuner demain matin, et tu n’auras plus de raison de t’inquiéter.

– Tu sais que je serais perdu sans toi.

Je levai les yeux au ciel.

– De toute ta vie, tu n’as jamais été perdu.

Il est vrai que je dessinais des cartes, mais Mal aurait pu trouver le nord les yeux bandés et la tête en bas.

– Tu sais ce que je veux dire, insista-t-il en me donnant un coup d’épaule.

– Bien sûr.

Sauf que je ne savais pas. Enfin, pas vraiment.

Nous restâmes assis en silence, à regarder l’air que nous expirions s’élever en volutes dans la nuit.

– Ça me rend nerveux, moi aussi, reprit Mal en étudiant les pointes de ses bottes.

Je lui donnai un coup de coude dans le bras et rétorquai avec une confiance que je ne ressentais pas :

– Quand on est capable de supporter une Ana Kuya, on peut s’occuper de quelques volcras.

– Si je me souviens bien, la dernière fois qu’on a croisé Ana Kuya, on s’est pris une claque sur l’oreille et tu t’es retrouvée à nettoyer les étables.

– J’essayais juste de te rassurer, dis-je en grimaçant. Tu pourrais au moins faire semblant de comprendre.

– Le pire, reprit-il, c’est qu’elle me manque parfois.

Je fis mon possible pour cacher ma surprise. Nous avions passé plus de dix années de notre vie à Keramzin, et, la plupart du temps, j’avais l’impression que Mal voulait oublier cette période, moi y compris. Là-bas, il n’était qu’un réfugié de plus, un orphelin élevé pour se sentir reconnaissant de la moindre cuillerée de soupe, la plus trouée des paires de bottes usagées. À l’armée, il s’était fait une place, et personne n’avait besoin de savoir qu’il avait été ce petit garçon indésirable.

– À moi aussi, avouai-je. On pourrait lui écrire.

– Peut-être.

Soudain, il me prit par la main. Je m’efforçai de ne pas faire attention à l’emballement de mon cœur.

– Demain, à la même heure, nous serons assis sur le port d’Os Kervo et nous admirerons l’océan en buvant du kvas.

Je regardai Dubrov qui se balançait d’avant en arrière et je souris.

– Avec Dubrov ?

– Non, répondit Mal. Il n’y aura que toi et moi.

– Vraiment ?

– Il n’y a jamais eu que toi et moi, Alina.

Pendant un instant, je fus tentée de le croire. Le monde se résumait à cet escalier, à ce cercle de lumière. Nous étions tous les deux suspendus dans les ténèbres.

– Allez, viens ! beugla Mikhael, sur le chemin.

Mal sursauta comme si on l’arrachait à un rêve. Il serra ma main une dernière fois avant de la lâcher. Son sourire effronté était de retour.

– Il faut que j’y aille. Essaie de dormir un peu.

Il sauta de l’escalier avec légèreté et rejoignit ses amis en trottinant.

– Souhaite-moi bonne chance ! me cria-t-il par-dessus son épaule.

– Bonne chance, répondis-je automatiquement avant de le regretter aussitôt.

Bonne chance ? Amuse-toi bien, Mal. J’espère que tu trouveras une délicieuse Grisha, que vous tomberez amoureux l’un de l’autre et ferez des enfants beaux et talentueux.

Je restai figée sur l’escalier et les suivis du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans la nuit. Je sentais toujours le chaud contact de sa main dans la mienne. Ou alors, pensai-je en me relevant, il tombera dans un fossé sur le chemin du pavillon.

Je retournai dans le dortoir, fermai bien la porte derrière moi et me glissai avec satisfaction dans la chaleur de mon duvet.

La Grisha aux cheveux noirs sortirait-elle du pavillon pour venir à la rencontre de Mal ? Je repoussai cette idée. Ça ne me regardait pas, et puis, je ne voulais pas savoir. Mal ne m’avait jamais regardée comme il avait regardé cette fille ou comme il regardait Ruby, et il ne le ferait jamais. Toutefois, le fait que nous soyons toujours amis était bien plus important à mes yeux.

Pour combien de temps encore ? demanda une voix vicieuse dans mon esprit. Alexei avait raison : les choses changeaient. Mal avait changé en mieux ; il était devenu plus beau, plus courageux, plus sûr de lui. Quant à moi, j’étais plus… grande. Je soupirai et me tournai sur le côté. Je voulais croire que Mal et moi resterions toujours amis, mais force m’était d’admettre que nous avions emprunté des chemins différents. Allongée dans le noir à attendre que le sommeil vienne me chercher, je me demandai si ces chemins continueraient de nous éloigner et si, un jour, nous redeviendrions des étrangers l’un pour l’autre.





2


La matinée passa à toute vitesse : petit déjeuner, rapide passage à la tente des Atlas pour prendre du papier et de l’encre, puis le chaos des docks. Avec les autres topographes, j’attendais de pouvoir embarquer dans un des skiffs des sables qui constituaient notre petite flotte. Derrière nous, Kribirsk se réveillait et commençait à s’affairer. Devant nous s’étiraient les ténèbres étranges et changeantes du Fold.

Les animaux étaient trop bruyants et peureux pour voyager sur la Non-Mer, aussi les traversées étaient-elles effectuées à bord de skiffs des sables, traîneaux peu profonds équipés d’énormes voiles qui leur permettaient de glisser presque sans aucun bruit sur le sable mort et gris. Les skiffs étaient chargés de grain, de bois, de coton brut, mais reviendraient avec du sucre, des fusils et toutes sortes de produits manufacturés qui arrivaient par les ports maritimes de Ravka-Ouest. J’examinai le pont du skiff, avec son mât et son bastingage branlant, et je ne pus m’empêcher de me dire qu’il n’offrait aucune cachette.

Devant le mât de chaque embarcation, flanqués de soldats lourdement armés, se tenaient deux Etherealki, de l’Ordre des invocateurs, avec leurs kefta bleus. Les broderies argentées de leurs manches et de leurs ourlets indiquaient qu’il s’agissait de hurleurs, de Grishas capables d’augmenter ou de diminuer la pression atmosphérique et de gonfler d’air les voiles des skiffs afin de leur faire traverser le Fold sur toute sa largeur.

Des soldats armés de fusils commandés par un officier sinistre se tenaient le long du bastingage. Parmi eux, il y avait d’autres Etherealki, dont les robes bleues brodées de rouge indiquaient qu’ils étaient capables de générer du feu.

Au signal du capitaine du skiff, le cartographe en chef nous fit signe, à Alexei, aux autres assistants et à moi, de nous joindre aux autres passagers. Puis il s’installa à côté des hurleurs, près du mât, d’où il les aiderait à naviguer dans les ténèbres. Il avait une boussole à la main, mais celle-ci ne lui serait d’aucune utilité une fois dans la nappe. Comme nous nous massions sur le traîneau, j’aperçus Mal et les autres traqueurs de l’autre côté du skiff. Eux aussi étaient armés de fusils. Derrière eux se dressait une rangée d’archers aux carcans bruissant de flèches à la pointe en acier forgée par les Grishas. J’effleurai le manche du couteau réglementaire accroché à ma ceinture, mais je n’en éprouvai aucun réconfort.

Sur les docks, un chef d’équipe lança un cri, et des hommes solidement charpentés poussèrent un à un les skiffs sur le sable terne. Les dockers ne s’attardaient d’ailleurs pas sur le sable pâle et sans vie. On aurait dit qu’ils craignaient de se brûler les pieds.

Notre tour arriva bientôt. Avec une brusque secousse, notre skiff s’élança, crissant contre le sol tandis que les dockers poussaient. Le cœur battant la chamade, j’attrapai le bastingage pour ne pas tomber. Les hurleurs levèrent les bras. Les voiles se déplièrent en claquant bruyamment, et le traîneau fonça dans le Fold.

Au début, j’eus l’impression de naviguer dans un épais nuage de fumée, sauf qu’il n’y avait ni chaleur ni odeur d’incendie. Les bruits semblaient étouffés, et le monde devint silencieux. Je regardai les skiffs des sables qui nous précédaient s’enfoncer dans les ténèbres et disparaître l’un après l’autre. Je me rendis alors compte que je ne voyais plus la proue de notre propre skiff. Très vite, je ne distinguai même plus ma propre main sur le bastingage. Je regardai par-dessus mon épaule. Le monde vivant n’était plus là non plus. Les ténèbres nous envahirent, noires, légères, absolues. Nous étions dans le Shadow Fold.

J’avais l’impression de me tenir à l’extrémité de tout. Je m’accrochai fermement au garde-corps, heureuse de sentir le bois dur sous mes doigts. Je me concentrai sur cette sensation et sur le contact de mes pieds bottés plantés sur le pont. J’entendais Alexei respirer à ma gauche.

J’essayai de penser aux soldats armés de fusils et aux Grishas inferni en robes bleues. Nous espérions tous traverser le Fold sans bruit, sans nous faire remarquer, aussi n’était-il pas question de tirer des coups de feu ou d’invoquer des flammes. Toutefois, leur présence était réconfortante.

Les skiffs glissaient en produisant un faible bruit de frottement sur le sable. Combien de temps cela dura-t-il ? Peut-être quelques minutes, ou bien plusieurs heures. Tout va bien se passer, me dis-je. Tout va bien se passer. Alors je sentis la main d’Alexei qui cherchait la mienne. Il m’agrippa le poignet.

– Écoute ! chuchota-t-il d’une voix rauque et terrifiée.

Dans un premier temps, je n’entendis que le bruit de sa respiration et les sifflements réguliers du skiff sur le sable. Puis je distinguai un autre son dans les ténèbres, faible mais insistant : des battements d’ailes rythmés.

J’attrapai le bras d’Alexei d’une main et le manche de mon couteau de l’autre. Mon cœur était près d’éclater dans ma poitrine tandis que mes yeux tentaient de transpercer les ténèbres. Derrière moi, les hommes armèrent leurs fusils et sortirent des flèches de leurs carcans.

– Tenez-vous prêts, chuchota quelqu’un.

Nous attendîmes en écoutant le bruit de ces ailes invisibles. Un bruit de plus en plus fort, comparable à celui des tambours d’une armée ennemie. J’avais l’impression de sentir sur mes joues le vent que les monstres brassaient.

– Feu ! lança une voix, bientôt suivie par le bruit d’un silex et le « whoosh ! » explosif des flammes qui fleurissaient sur tous les skiffs.

Je plissai les yeux, le temps de m’habituer à la luminosité. Soudain, je les vis. Alors qu’ils étaient supposés se déplacer en petits groupes, j’avisai non pas des dizaines, mais des centaines de volcras voletant dans les airs autour du skiff. Ils étaient bien plus effrayants que tout ce que j’avais pu voir dans des livres, que tout ce que j’avais pu imaginer. Des coups de feu retentirent, les archers décochèrent leurs flèches, et les hurlements des volcras transpercèrent l’atmosphère, haut perchés et terrifiants.

Ils plongèrent.

J’entendis un cri aigu et me retournai à temps pour voir un soldat se débattant dans les pattes d’un monstre qui l’emportait dans les airs. L’un contre l’autre, Alexei et moi nous accroupîmes derrière le bastingage, nous accrochant à nos couteaux ridicules et, murmurant des prières, tandis que, autour de nous, le monde sombrait dans un cauchemar. Un peu partout, on criait, on hurlait, les soldats se battaient contre les bêtes ailées et massives. Par intermittence, les flammes dorées des Grishas faisaient éclater les ténèbres surnaturelles du Fold.

Soudain, un cri résonna juste derrière moi. Je sursautai tandis que le bras d’Alexei était arraché à mon étreinte. Dans un jaillissement de flammes, je le vis s’accrocher d’une main au bastingage. Je vis sa bouche hurlante, ses yeux écarquillés et horrifiés, et la monstrueuse créature qui le tenait dans ses bras gris et luisants, ses ailes battant avec force comme elle le soulevait, ses griffes épaisses et rouges de sang enfoncées profondément dans le dos d’Alexei. Le jeune homme lâcha prise. Je plongeai et l’attrapai par le bras.

– Tiens bon ! criai-je.

Alors la flamme disparut et, dans les ténèbres, je sentis les doigts d’Alexei glisser sur ma peau.

– Alexei !

Ses hurlements se fondirent dans le vacarme de la bataille tandis que le volcra l’emportait dans la nuit. De nouvelles flammes jaillirent pour illuminer le ciel, mais il n’était déjà plus là.

– Alexei ! appelai-je en m’appuyant contre le bastingage.

Alexei !

En guise de réponse, un volcra fondit sur moi, soulevant une tempête avec ses ailes. Je me jetai en arrière en brandissant mon couteau devant moi d’une main tremblante, évitant ses serres de justesse. Le volcra plongea en me fixant d’un regard laiteux et aveugle dans lequel se reflétaient les flammes des Grishas. Sa gueule ouverte me permit de voir ses rangées de dents noires pointues et mal alignées. Du coin de l’œil, je vis un éclair de poudre ; un coup de feu retentit, et le volcra tituba en arrière en meuglant de colère et de douleur.

– Recule !

C’était Mal, fusil à la main, le visage maculé de sang. Il m’agrippa le bras et me tira derrière lui.

Le volcra avançait toujours, plantant ses griffes dans le pont à chaque pas, une de ses ailes pendant bizarrement sur le côté. Mal essaya de recharger son fusil à la lumière des flammes, mais le monstre fut trop rapide. Il se précipita sur nous en donnant de grands coups de patte et tailla dans le torse de Mal, qui lâcha un cri de souffrance.

J’attrapai l’aile blessée de la bête et enfonçai mon couteau dans son épaule. Sa chair musclée était gluante sous mes doigts. Le volcra couina et se tortilla dans tous les sens. Je tombai en arrière et heurtai durement le pont. Le monstre se jeta frénétiquement sur moi en claquant des mâchoires.

Un nouveau coup de feu retentit, et le volcra s’écroula en une masse informe et grotesque, du sang coulant de sa gueule. Dans la faible luminosité, je vis Mal abaisser son arme. Sa chemise déchirée était imbibée de sang. Le fusil glissa de ses doigts tandis qu’il vacillait, tombait à genoux, puis s’effondrait sur le plancher.

– Mal ! m’écriai-je en le rejoignant et en pressant désespérément mes mains sur sa poitrine pour arrêter l’hémorragie. Mal ! sanglotai-je, les joues ruisselantes de larmes.

L’atmosphère était saturée d’une odeur de sang et de poudre. Tout autour de nous, j’entendais des coups de feu, des gens gémir… et le bruit obscène d’animaux se nourrissant. Les flammes des Grishas faiblissaient, devenant plus sporadiques. Pire encore, je me rendis compte que le skiff n’avançait plus. C’est la fin, pensai-je, désespérée. Je me penchai sur Mal, pesant de tout mon poids sur sa blessure.

Il respirait difficilement.

– Ils arrivent, marmonna-t-il.

Je levai les yeux et distinguai dans la lumière tamisée deux volcras qui fondaient sur nous.

Je me couchai presque sur Mal, faisant de mon corps un bouclier. Je savais que c’était futile, mais c’était tout ce que j’avais à offrir. Je sentis l’odeur fétide des créatures, le vent produit par leurs ailes. Je posai mon front sur celui de Mal et l’entendis chuchoter :

– Rendez-vous dans le pré.

J’avais tellement peur, j’étais tellement en colère et certaine de notre mort imminente que quelque chose céda en moi. Le sang de Mal réchauffait mes paumes et la douleur déformait son adorable visage. Un volcra lâcha un cri de triomphe en m’enfonçant ses serres dans l’épaule. Une souffrance intense parcourut tout mon corps.

Alors le monde devint blanc.

Je fermai les yeux tandis qu’un flot soudain de lumière aveuglante envahissait mon champ de vision, semblant emplir ma tête et devoir me noyer. Quelque part au-dessus de moi, résonna un horrible cri aigu. Les griffes du volcra lâchèrent doucement mon épaule, et je m’affaissai en avant, ma tête heurtant le pont. Et je ne sentis plus rien.





3


Je me réveillai en sursaut. Je sentis un courant d’air sur ma peau et ouvris les yeux sur ce qui ressemblait à de sombres nuages de fumée. J’étais allongée sur le dos sur le pont du skiff. Très vite, je me rendis compte que les nuages se dissipaient, se déchiraient en volutes noires entre lesquelles brillait un puissant soleil d’automne. Je fermai les paupières, un intense sentiment de soulagement m’envahissant. Nous sortons de la nappe, me dis-je. Je ne sais pas comment, mais on y est arrivés. En étais-je certaine ? Des images de l’attaque des volcras me revinrent soudain, effrayantes. Où était Mal ?

J’essayai de m’asseoir, mais une vive douleur m’enflamma l’épaule. Je serrai les dents, me redressai et me retrouvai nez à nez avec le canon d’un fusil.

– Écartez ce machin, m’écriai-je en repoussant l’arme.

Le soldat pointa de nouveau son fusil menaçant sur moi.

– Ne bougez pas, ordonna-t-il.

Je le regardai avec des yeux ronds, stupéfaite.

– Vous êtes malade !

– Elle est réveillée ! cria-t-il par-dessus son épaule.

Deux soldats armés, le capitaine du skiff et une Caporalki le rejoignirent. Dans un accès de panique, je m’aperçus que les manches de son kefta rouge étaient brodées de noir. Que me voulait donc cette fondeuse ?

Je regardai autour de moi. Un hurleur se tenait près du mât, immobile, les bras levés, générant le vent puissant qui nous poussait. Il n’était flanqué que d’un soldat. Par endroits, le pont était couvert de sang. Mon estomac se retourna lorsque je repensai à l’horreur de la bataille. Un soigneur s’occupait des blessés. Où était Mal ?

Des soldats et des Grishas se tenaient le long du bastingage ; ils étaient couverts de sang, de brûlures, et surtout beaucoup moins nombreux qu’au moment de notre départ. Tous me regardaient avec circonspection. De plus en plus effrayée, je compris que les soldats et la Caporalki me surveillaient. Comme une prisonnière.

– Mal Oretsev, dis-je. C’est un traqueur. Il a été blessé pendant l’attaque. Où est-il ? (Aucune réponse.) Je vous en supplie, les priai-je, où est-il ?

Il y eut une secousse lorsque le skiff toucha terre. Le capitaine me fit signe avec son fusil.

– Debout.

Je songeai à refuser de me lever jusqu’à ce qu’ils me disent où était Mal, mais la vue de la fondeuse me fit changer d’avis. Je me relevai en grimaçant à cause de mon épaule douloureuse, puis je titubai quand les dockers tirèrent le skiff sur la terre ferme. Instinctivement, je tendis la main vers un soldat pour ne pas tomber, mais celui-ci eut un mouvement de recul. Comme s’il avait peur de se brûler.

Je parvins à ne pas perdre l’équilibre, mais mon esprit vacillait.

Le skiff s’immobilisa de nouveau.

– Avancez, m’ordonna le capitaine.

Les soldats me poussèrent vers la terre avec le canon de leur fusil. Je passai devant les autres survivants, consciente de leurs regards curieux et apeurés, et vis de loin le cartographe en chef qui discutait d’un ton animé avec un soldat. J’eus envie de m’arrêter pour lui raconter ce qui était arrivé à Alexei, mais je n’osai pas.

Lorsque je mis pied à terre, je découvris avec stupéfaction que nous étions de retour à Kribirsk. Nous n’avions pas réussi à traverser le Fold. J’eus un frisson. Je préférais marcher dans le camp avec des fusils dans le dos que de naviguer de nouveau sur la Non-Mer.

Quoique… pensai-je avec inquiétude.

Tandis que les soldats me poussaient sur la rue principale, les artisans abandonnaient leur ouvrage pour me regarder. Mon esprit tournait à plein régime, cherchant des réponses, mais n’en trouvant aucune.

Avais-je fait quelque chose de mal, dans le Shadow Fold ? brisé un protocole militaire, peut-être ? Comment en étions-nous ressortis, au fait ? Mes blessures me faisaient souffrir. Je repensai aux serres de la bête s’enfonçant dans ma chair et à la lumière aveuglante. Comment avions-nous survécu ?

J’oubliai toutes ces interrogations à l’approche de la tente des Officiers. Le capitaine ordonna aux gardes de s’arrêter et se dirigea vers l’entrée de la tente.

La Caporalki tendit le bras pour l’arrêter.

– C’est une perte de temps. Nous devrions immédiatement procéder à…

– Ôtez votre main, aboya le capitaine en se dégageant.

Pendant un instant, la Caporalki le regarda d’un air menaçant, puis elle eut un sourire glacial et s’inclina.

– Da, kapitan.

Les poils de mes bras se dressèrent.

Le capitaine disparut dans la tente. Nous attendîmes. Je me tournai nerveusement vers la Grisha, qui avait, semblait-il, oublié sa brève dispute avec le capitaine et me fixait du regard. Elle était jeune, peut-être même plus jeune que moi, mais cela ne l’avait pas empêchée de contredire un officier supérieur. Ce n’était pas étonnant ; elle aurait pu le tuer dans la seconde sans lever le petit doigt. Je me frottai les bras pour chasser le froid qui s’était emparé de moi.

Le rideau de la tente claqua. Horrifiée, je vis émerger le capitaine et le colonel Raevsky. Qu’avais-je donc pu faire pour mériter d’attirer l’attention d’un officier de ce rang ?

Le colonel au visage buriné par le temps me toisa d’un air sinistre.

– Qu’est-ce que vous êtes ?

– Assistante cartographe Alina Starkov. Corps royal des topogra…

– J’ai dit : qu’est-ce que vous êtes ?

Je clignai des yeux.

– Je… je dessine des cartes, monsieur.

Raevsky fronça les sourcils. Il fit signe à un soldat d’approcher et lui murmura quelque chose à l’oreille. L’homme s’en fut vers les docks en courant.

– Allez, lâcha-t-il sèchement.

Je sentis le canon d’un fusil dans mon dos et me remis en marche. J’avais un très mauvais pressentiment ; je pensais savoir où ils me conduisaient. C’est impossible, me lamentai-je. C’est ridicule. Cependant, tandis que l’énorme tente noire grossissait devant moi, il devint impossible de douter.

L’entrée de la tente des Grishas était gardée par des Caporalki fondeurs et des oprichniki vêtus d’uniformes anthracite, les soldats d’élite qui formaient la garde rapprochée du Darkling. Les oprichniki n’étaient pas des Grishas, mais ils étaient tout aussi effrayants.

La Caporalki du skiff s’entretint avec les gardes, devant la tente, puis avec le colonel Raevsky et ils disparurent à l’intérieur. J’attendis, le cœur battant à tout rompre, conscients des murmures et des regards dans mon dos, de plus en plus inquiète.

Très haut au-dessus de moi, quatre drapeaux claquaient dans le vent : un bleu, un rouge, un violet et, plus haut encore, un noir. Dire que, la nuit précédente, Mal et ses amis plaisantaient en évoquant l’idée de s’introduire dans cette tente mystérieuse. J’allais bientôt découvrir quels secrets elle renfermait. Où est Mal ? J’étais torturée par cette interrogation, la seule que j’étais capable de formuler correctement.

Après ce qui me sembla une éternité, la Caporalki réapparut et fit un signe de tête au capitaine, qui me poussa à l’intérieur.

Dans un premier temps, toute peur m’abandonna, tant tout ce qui m’entourait était beau. Les parois intérieures de la tente étaient drapées de cascades de soie couleur de bronze, qui reflétaient la lueur des lustres scintillants suspendus loin au-dessus de nos têtes. Le sol était couvert de riches tapis et de fourrures. Le long des parois, des paravents en soie formaient des compartiments dans lesquels étaient regroupés des Grishas vêtus de kefta aux couleurs vives. Certains discutaient, d’autres se reposaient sur des coussins en sirotant du thé. Deux Grishas jouaient même aux échecs. Quelqu’un, quelque part, pinçait les cordes d’une balalaïka. La demeure du duc était belle, mais d’une beauté mélancolique, toute en pièces vides et poussiéreuses, en peinture écaillée ; l’écho d’une grandeur passée. Je n’avais jamais rien vu de comparable à la tente des Grisha ; l’endroit transpirait le pouvoir et la richesse.

Les soldats me conduisirent dans une aile au sol couvert de tapis, à l’extrémité de laquelle se dressait un genre de pavillon noir surplombant une estrade. Une vague de curiosité parcourut la tente, accompagnant notre arrivée. Les Grishas, hommes et femmes, interrompirent leurs conversations pour me regarder passer. Quelques-uns se levèrent pour mieux me voir.

Lorsque nous arrivâmes devant l’estrade, la salle était tout sauf silencieuse, et pourtant, j’étais persuadée que tout le monde entendait mon cœur battre dans ma poitrine. Devant le pavillon noir, quelques ministres richement vêtus arborant l’aigle à deux têtes du roi et un groupe de Caporalki étaient agglutinés autour d’une longue table sur laquelle étaient dépliées des cartes. Au bout de la table se dressait un fauteuil à haut dossier en ébène finement ouvragé dans lequel se tenait un personnage en kefta noir, le menton posé sur sa main pâle. Un seul Grisha portait du noir, ou plutôt, était autorisé à porter du noir. Le colonel Raevsky se tenait à côté de lui, mais parlait à voix trop basse pour que je puisse distinguer ses paroles.

Je regardai avec des yeux ronds, hésitant entre peur et fascination. Il est trop jeune, pensai-je. Le Darkling commandait les Grishas depuis bien avant ma naissance, mais l’homme assis au-dessus de moi, sur l’estrade, ne paraissait pas tellement plus vieux que moi. Il avait le visage fin et beau, une épaisse chevelure noire et des yeux gris clair qui scintillaient comme du quartz. Je savais que les plus puissants des Grishas étaient censés vivre très longtemps, et les Darklings étaient les plus puissants de tous les Grishas. Néanmoins, l’anormalité de son apparence me frappa, et je me rappelai les paroles d’Eva : « Il n’est pas naturel. Les autres non plus, d’ailleurs. »

Un rire haut perché éclata dans la foule qui s’était formée tout près de moi, au pied de l’estrade. Je reconnus la magnifique fille en bleu, celle qui n’avait pu s’empêcher de dévisager Mal par la fenêtre de sa voiture d’Etherealki. Elle murmura quelque chose à son amie aux cheveux châtains, et toutes les deux s’esclaffèrent. Je m’empourprai à pensant à quoi je devais ressembler dans mon manteau miteux et déchiré après un voyage dans la nappe et une bataille contre une volée de volcras affamés. Je relevai néanmoins la tête et regardai la fille magnifique droit dans les yeux. Riez tant que vous voudrez, me dis-je, amère. Quoi que vous murmuriez, sachez que j’ai déjà entendu pire. Elle soutint mon regard pendant quelques secondes, puis détourna les yeux. J’eus le temps de ressentir un bref moment de satisfaction avant que la voix du colonel Raevsky ne me ramène à la réalité de ma situation.

– Amenez-les, dit-il.

Par-dessus mon épaule, je vis des soldats faire entrer un groupe de personnes ahuries et en piteux état. Parmi elles, je reconnus le soldat qui se tenait à côté de moi lorsque les volcras avaient attaqué et le cartographe en chef ; son manteau, habituellement impeccable, était crasseux et déchiré, et son visage déformé par la peur. Ma détresse s’intensifia lorsque je me rendis compte qu’il s’agissait des survivants de mon skiff et qu’on les conduisait devant le Darkling pour témoigner contre moi. Que s’était-il passé dans le Fold ? De quoi allait-on m’accuser ?

À ma grande surprise, je reconnus également quelques traqueurs dans le groupe. Je vis d’abord Mikhael, sa tignasse rousse dépassant de la foule sur son cou épais, puis, appuyé contre lui, des bandages visibles sous sa chemise déchirée et ensanglantée, un Mal extrêmement pâle et fatigué. Mes jambes menacèrent de céder sous mon poids, et je portai une main à ma bouche pour étouffer un sanglot.

Mal était vivant. J’aurais voulu fendre la foule pour le serrer dans mes bras, mais j’avais le plus grand mal à tenir debout, tant mon soulagement était fort. Quoi qu’il arrive ici, nous nous en sortirions. Nous avions survécu au Fold et nous allions survivre à cette folie.

Je me retournai vers l’estrade, et mon optimisme s’évanouit. Les yeux rivés sur moi, le Darkling écoutait le colonel Raevsky. Il semblait aussi détendu qu’à mon arrivée, mais son regard était intense et concentré. Il cessa de me dévisager pour s’adresser au colonel, et je me rendis compte que j’avais retenu mon souffle.

Lorsque le groupe débraillé eut atteint la base de l’estrade, le colonel Raevsky ordonna :

– Kapetan, au rapport.

Le capitaine se mit au garde-à-vous et s’exécuta d’une voix totalement neutre.

– Approximativement trente minutes après notre départ, nous avons été attaqués par un important groupe de volcras qui nous a immobilisés et infligé de très lourdes pertes. J’étais à tribord en train de me battre quand j’ai vu… (Le soldat hésita. Lorsqu’il reprit la parole, son ton était incertain.) Je ne sais pas exactement ce que j’ai vu. Un éclair puissant. On se serait cru sous le soleil de midi. Oui, c’était comme regarder le soleil, mais un soleil encore plus lumineux que le nôtre.

Les murmures enflèrent dans toute la salle. Les survivants du skiff hochaient la tête, et je me surpris à hocher la tête avec eux. Moi aussi, j’avais vu cette lumière intense.

Le soldat reprit la parole, focalisant l’attention :

– Les volcras se sont dispersés, et la lumière a disparu. Alors j’ai immédiatement ordonné à mes hommes de faire faire demi-tour au skiff.

– Et la fille ? demanda le Darkling.

Je compris qu’il parlait de moi et j’eus l’impression de recevoir un coup de poignard glacé dans le ventre.

– Je n’ai pas vu la fille, moi soverenyi.

Le Darkling haussa un sourcil et se tourna vers les autres survivants.

– Qui a vraiment vu ce qui s’est passé ? demanda-t-il d’une voix distante, froide, presque désintéressée.

Les survivants se mirent à chuchoter entre eux. Lentement, timidement, le cartographe en chef fit un pas en avant. Je ressentis une pointe de pitié pour lui. Jamais je ne l’avais vu aussi débraillé.

Ses cheveux épars étaient dressés sur sa tête, pointant dans toutes les directions ; ses doigts tiraient nerveusement sur son manteau en lambeaux.

– Dites-nous ce que vous avez vu, lui ordonna le colonel Raevsky.

– Nous… commença le cartographe en s’humectant les lèvres. Nous subissions l’assaut des volcras, expliqua-t-il d’une voix chevrotante. On se battait aux quatre coins du pont. Le bruit, le sang… Un des garçons, Alexei, a été emporté par un monstre. C’était terrible, terrible…

Ses mains tremblaient comme deux oiseaux effrayés.

Je plissai le front. S’il avait vu le volcra s’en prendre à Alexei, pourquoi n’avait-il pas tenté de lui venir en aide ?

Le vieil homme s’éclaircit la voix.

– Ils étaient partout. J’en ai vu un fondre sur elle…

– Qui, elle ? demanda le Raevsky.

– Alina… Alina Starkov, une de mes assistantes.

La jolie fille en bleu eut un sourire satisfait et se pencha vers son amie pour lui chuchoter quelque chose. Je serrai les dents.

Comment les Grishas pouvaient-ils garder leur attitude hautaine et snob en écoutant le récit d’une attaque de volcras ?

– Continuez, le pressa le colonel Raevsky.

– J’en ai vu un s’attaquer à elle et au traqueur, poursuivit le cartographe en désignant Mal d’un geste de la main.

– Et où étiez-vous pendant ce temps-là ? ne pus-je m’empêcher de demander, furieuse.

J’avais parlé sans réfléchir. Tout le monde me regardait, mais je m’en moquais.

– Vous avez vu le volcra nous attaquer, repris-je. Vous avez vu ce monstre prendre Alexei. Pourquoi n’avez-vous rien fait ?

– Il n’y avait rien à faire, se défendit-il en écartant les bras dans un geste d’impuissance. Il y en avait partout. C’était le chaos !

– Alexei serait peut-être toujours en vie si vous aviez bougé votre cul osseux pour venir nous aider !

Une exclamation de surprise, puis des éclats de rire dans la foule. Le cartographe devint rouge de colère, et je regrettai aussitôt ma sortie. J’aurais de très gros ennuis si je sortais vivante de cette épreuve.

– Il suffit ! tonna Raevsky. Dites-nous ce que vous avez vu, cartographe.

La foule se tut, et le cartographe s’humecta de nouveau les lèvres.

– Le traqueur a été projeté au sol. Elle était à côté de lui. Cette chose, le volcra, avançait sur eux. Je l’ai vu sur elle et alors… la fille s’est embrasée.

Les Grishas se répandirent en commentaires incrédules et moqueurs. Quelques-uns rirent. Si je n’avais été si effrayée et déconcertée, j’aurais été tentée de les imiter. Je n’aurais peut-être pas dû me montrer si dure avec lui, pensai-je en regardant le cartographe ébouriffé. Le pauvre a manifestement pris un coup sur la tête durant l’attaque.

– Je l’ai vu ! cria-t-il par-dessus le vacarme. De la lumière a jailli d’elle !

Certains Grishas se moquaient ouvertement de lui, désormais, mais d’autres criaient :

– Laissez-le parler !

Le cartographe lança un regard désespéré aux autres survivants, cherchant leur soutien. À ma grande surprise, je vis quelques-uns d’entre eux hocher la tête. Étaient-ils tous devenus fous ? Croyaient-ils vraiment que j’avais chassé les volcras à moi toute seule ?

– C’est absurde, lâcha une voix dans la foule (la fille en bleu). Que sous-entendez-vous, vieil homme ? Que vous avez trouvé une invocatrice de lumière ?

– Je ne sous-entends rien, protesta-t-il. Je ne fais que raconter ce que j’ai vu.

– Ce n’est pas impossible, dit un Grisha bien charpenté. (Il portait un kefta violet de Materialki de l’Ordre des fabrikators.) On raconte que…

– Ne soyez pas ridicule, se moqua la fille d’un ton dédaigneux. Les volcras ont fait perdre l’esprit à cet homme !

De vives disputes éclatèrent un peu partout.

Je me sentis soudain très lasse. J’avais mal à l’épaule, là où les serres du volcra s’étaient enfoncées dans ma chair. J’ignorais ce que le cartographe et les autres survivants du skiff pensaient avoir vu. Je savais juste que c’était une terrible méprise et qu’à la fin de cette farce, je passerais pour une parfaite idiote. Je grimaçai en pensant que je serais l’objet de toutes les moqueries lorsque cette discussion serait terminée. Avec un peu de chance, elle le serait bientôt.

– Silence.

Le Darkling avait à peine haussé le ton, mais son ordre transperça la foule, et le silence fut instantané.

Je réprimai un frisson. Apparemment, cette plaisanterie ne l’amusait pas beaucoup. Pourvu qu’il ne m’en tienne pas rigueur. Le Darkling n’avait pas la réputation d’être très magnanime. Les moqueries, finalement, ce ne serait pas si grave, alors que l’exil en Tsibeya… Et je préférais ne pas penser au reste. Eva m’avait dit un jour que le Darkling avait ordonné à un soigneur de sceller définitivement la bouche d’un traître. Les lèvres de l’homme avaient été cousues, et il était mort de faim. À l’époque, Mal et moi avions ri en nous moquant d’Eva et de ses folles histoires, mais à présent, je ne savais plus quoi en penser.

– Traqueur, poursuivit doucement le Darkling. Qu’avez-vous vu ?

Comme un seul homme, la foule se tourna vers Mal, qui me regarda, mal à l’aise, avant de répondre.

– Rien. Je n’ai rien vu.

– La fille était juste à côté de vous.

Mal hocha la tête.

– Vous avez forcément vu quelque chose.

Mal posa sur moi son regard las et inquiet. Jamais je ne l’avais vu si pâle ; je me demandai combien de sang il avait perdu. Une colère incontrôlable m’envahit. Il était gravement blessé. Il devrait être en train de se reposer au lieu de rester debout à répondre à des questions stupides.

– Racontez-nous ce dont vous vous souvenez, traqueur, lui ordonna le colonel Raevsky.

Mal haussa légèrement les épaules et grimaça en serrant les dents.

– J’étais allongé sur le dos, sur le pont. Alina était à mes côtés. J’ai vu le volcra plonger vers nous. Alors j’ai dit quelque chose et…

– Qu’avez-vous dit ? demanda le Darkling d’une voix douce qui transperça l’assistance.

– Je ne me rappelle pas.

Je remarquai son air têtu et ses mâchoires serrées et je compris qu’il mentait. Il se rappelait très bien.

– J’ai senti l’odeur du volcra, je l’ai vu fondre sur nous. Alina a crié, et alors, j’ai été aveuglé. Le monde tout entier… brillait.

– Vous n’avez pas vu ce qui émettait cette lumière ? demanda Raevsky.

– Alina n’est pas… Elle n’a pas pu… (Mal secoua la tête.) Nous venons du même… village.

Je notai cette brève pause. La pause de l’orphelin.

– Si elle était capable de choses pareilles, ajouta-t-il, je le saurais.

Le Darkling observa Mal pendant un long moment avant de se tourner vers moi.

– Nous avons tous nos secrets, dit-il.

Mal ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais le Darkling le fit taire en levant la main. Un voile de colère couvrit furtivement le visage de Mal, mais il ferma la bouche et pinça les lèvres, l’air grave.

Le Darkling se leva. Il fit un geste, et les soldats reculèrent, me laissant seule devant lui. Un silence étrange s’installa. Lentement, le personnage descendit de son estrade.

Je réprimai un mouvement de recul tandis qu’il s’arrêtait juste en face de moi.

– Et vous, Alina Starkov, qu’avez-vous à nous dire ? demanda-t-il d’un ton agréable.

Je déglutis. Malgré ma gorge sèche et le rythme irrégulier de mon cœur, je n’avais d’autre choix que de parler. Je devais lui faire comprendre que je n’étais pour rien dans ce qui s’était passé.

– C’est une grossière erreur, commençai-je, enrouée. Je n’ai rien fait du tout. J’ignore comment nous avons survécu.

Le Darkling sembla réfléchir. Puis il croisa les bras sur sa poitrine et pencha la tête sur le côté.

– Bien, dit-il d’un ton léger. J’aime à croire que je suis au courant de tout ce qui se passe dans notre royaume et que, s’il y avait une invocatrice de lumière à Ravka, je le saurais.

Des murmures approbateurs se propagèrent dans la foule, mais il n’y fit pas attention et continua de me regarder avec attention.

– Néanmoins, quelque chose de puissant a bel et bien chassé les volcras et sauvé les skiffs du roi, poursuivit-il.

Il s’interrompit et attendit comme s’il espérait que je résolve cette énigme pour lui.

– Je n’ai rien fait, affirmai-je, la tête haute. Rien du tout.

Un tic souleva le coin de la bouche du Darkling, comme s’il se retenait de sourire. Il m’examina de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête. J’avais l’impression d’être un objet étrange et brillant, une curiosité rejetée sur la rive d’un lac et attendant d’être renvoyée dans l’eau d’un coup de botte.

– Votre mémoire est-elle aussi défaillante que celle de votre ami ? s’enquit-il en désignant Mal du menton.

– Je ne me…

Je me ravisai. De quoi me souvenais-je, au juste ? La peur. Les ténèbres. La douleur. Le sang de Mal. Sa vie s’écoulant sur le pont entre mes doigts. La colère qui grossissait en moi à la pensée de mon impuissance.

– Tendez le bras, dit le Darkling.

– Pardon ?

– Nous avons perdu suffisamment de temps. Tendez le bras.

Une froide vrille de terreur s’immisça en moi. Je jetai un coup d’œil paniqué autour de moi, mais je ne pouvais espérer recevoir l’aide de personne. Les soldats regardaient droit devant eux, le visage figé. Les survivants du skiff étaient terrifiés et épuisés. Les Grishas me dévisageaient avec curiosité. La fille en bleu arborait un sourire en coin. La peau pâle de Mal était devenue encore plus blanche, mais il n’y avait aucune réponse dans son regard inquiet.

Toute tremblante, je tendis le bras.

– Remontez votre manche.

– Je n’ai rien fait.

Alors que j’avais eu l’intention de l’affirmer bien fort, un filet de voix à peine audible sortit de ma bouche.

Le Darkling me fixa du regard et attendit. Je remontai ma manche.

Soudain, il écarta les bras, et une vague d’effroi déferla sur moi lorsque je vis ses paumes s’emplir de quelque chose de noir qui grossit et se répandit dans l’air comme de l’encre dans de l’eau.

– Maintenant… reprit-il de ce même ton léger, comme si nous étions tous les deux en train de prendre le thé, comme si je n’étais pas toute tremblante de peur devant lui. Maintenant, voyons de quoi vous êtes capable.

Il joignit ses mains, et un coup de tonnerre retentit sous le pavillon. Je restai bouche bée tandis que des ténèbres ondulantes jaillissaient de ses mains jointes et formaient des vagues noires au-dessus de moi et de la foule.

J’étais aveugle. La salle avait disparu. Tout avait disparu. Je criai de terreur en sentant les doigts du Darkling se refermer sur mon poignet nu. Soudain, ma peur recula. Elle était toujours là, tapie en moi comme un animal, mais elle avait été mise de côté par quelque chose de calme, de sûr et de puissant ; quelque chose de vaguement familier.

J’entendis un appel résonner en moi et, à ma grande surprise, je sentis quelque chose se lever pour y répondre. Toutefois, je l’en empêchai, je forçai cette chose à s’aplatir. Instinctivement, je savais qu’elle risquait de me détruire si je la libérais.

– Il n’y a rien là-dedans ? murmura le Darkling.

Je me rendis compte à quel point il était proche de moi dans ces ténèbres. Mon esprit paniqué se raccrocha à ses mots. Il n’y a rien. Absolument rien. Rien du tout ! Laissez-moi tranquille !

À mon grand soulagement, cette chose en moi parut se résigner et ne répondit pas à l’appel du Darkling.

– Pas si vite, murmura celui-ci.

Un objet froid entra en contact avec l’intérieur de mon avant-bras. Au moment même où je comprenais que c’était un couteau, la lame pénétra dans ma chair.

La panique et la douleur m’envahirent. Je criai. La chose tapie en moi remonta soudain à la surface pour répondre à l’appel du Darkling. Je ne pus m’en empêcher. Je répondis. Et le monde explosa dans un éclair de lumière.

Autour de nous, les ténèbres éclatèrent comme du verre. Pendant une fraction de seconde, je vis les visages et les bouches ouvertes de la foule stupéfaite, tandis qu’une lumière aussi puissante que celle du soleil et une chaleur intense emplissaient le pavillon. Le Darkling me lâcha, et, avec son contact, disparut le sentiment de certitude qui m’habitait jusque-là. La lumière céda la place à l’éclat faible des bougies, mais je sentais toujours sa chaleur inexplicable sur ma peau.

Mes jambes cédèrent sous mon poids, mais le Darkling me rattrapa d’un bras étonnamment fort, m’attirant contre lui.

– Vous ressemblez à une petite souris, me chuchota-t-il dans l’oreille avant de faire signe à un de ses gardes personnels. Emmenez-la, dit-il à l’oprichnik, qui tendit le bras pour me soutenir.

Je trouvai indigne de passer d’un bras à l’autre comme un vulgaire sac de pommes de terre et je m’empourprai, mais j’étais trop tremblante et désorientée pour protester. Du sang coulait de l’entaille que le Darkling m’avait faite au bras.

– Ivan ! cria-t-il.

Un grand fondeur descendit de l’estrade pour nous rejoindre.

– Emmenez-la dans ma voiture. Je veux qu’elle soit constamment surveillée par un garde armé. Conduisez-la au Little Palace et ne vous arrêtez en chemin sous aucun prétexte.

Ivan hocha la tête.

– Et faites venir un soigneur pour qu’il s’occupe de ses blessures, ajouta le Darkling.

– Attendez ! protestai-je, mais le Darkling s’éloignait déjà. (Je lui agrippai le bras et choisis de ne pas prêter attention à la réaction outrée des Grishas qui nous regardaient.) Il y a erreur. Je n’ai pas… Je ne suis pas…

Ma voix se tarit. Le Darkling se retourna lentement, et son regard perçant se posa sur son bras et ma main. Je le lâchai, mais je ne comptais pas abandonner si facilement.

– Je ne suis pas ce que vous pensez, murmurai-je, désespérée.

Il se rapprocha de moi et rétorqua d’une voix si basse que je fus la seule à l’entendre :

– Je doute que vous sachiez vous-même ce que vous êtes. (Puis il fit un signe de tête à Ivan.) Maintenant, partez !

Le Darkling me tourna le dos et remonta sur l’estrade, où il fut aussitôt entouré de ministres et de conseillers qui parlaient fort et vite.

Ivan m’attrapa fermement par le bras.

– Viens par là !

– Ivan ! s’écria le Darkling. Baissez d’un ton, je vous prie. Elle est Grisha, désormais.

Ivan rougit un peu et s’inclina, mais l’étau de sa main ne se desserra pas lorsqu’il me conduisit hors du pavillon.

– Vous devez m’écouter ! criai-je en m’efforçant de marcher à son allure. Je ne suis pas Grisha mais cartographe. Et pas très douée, qui plus est.

Ivan ne m’écouta pas.

Je regardai par-dessus mon épaule, scrutant la foule. Mal se disputait avec le capitaine du skiff. Comme s’il avait senti le poids de mon regard, il se retourna vers moi. Mon angoisse et ma confusion se reflétaient sur son visage blême. J’eus envie de l’appeler, de courir le rejoindre, mais, l’instant d’après, il avait disparu, avalé par la foule.





4


Des larmes de frustration m’emplirent les yeux tandis qu’Ivan me traînait hors de la tente dans le soleil de cette fin d’après-midi. Il me conduisit au pied d’une basse colline, jusqu’à la route où attendait déjà la voiture noire du Darkling entourée par un anneau de cavaliers Etherealki et flanquée de soldats armés. Deux des gardes vêtus de gris du Darkling étaient postés devant la portière de la voiture, où attendaient également une femme et un homme aux cheveux blonds. Ces deux derniers arboraient la couleur rouge des Caporalki.

– Montez, ordonna Ivan. (Puis, se rappelant ce que le Darkling lui avait dit, il ajouta :) S’il vous plaît.

– Non.

– Pardon ?

Ivan semblait vraiment surpris. Les autres Caporalki paraissaient choqués.

– Non, répétai-je. Je n’irai nulle part. C’est une méprise. Je…

Ivan m’interrompit en m’agrippant le bras encore plus fort.

– Le Darkling ne se trompe jamais, affirma-t-il en serrant les dents. Montez dans la voiture.

– Je ne veux pas.

Ivan baissa la tête, si bien que son nez se retrouva à seulement quelques centimètres du mien.

– Vous croyez que ce que vous voulez m’intéresse ! crachat-il. Dans quelques heures, tous les espions de Fjerda, tous les assassins de Shu Han sauront ce qui s’est passé dans le Fold, et ils partiront à votre recherche. Notre seule chance est de vous conduire à Os Alta et de vous enfermer derrière les murs du palais avant que quelqu’un d’autre découvre ce que vous êtes. Maintenant, montez à bord de cette voiture.

Il me poussa à l’intérieur, puis s’affala en face de moi d’un air excédé. Les autres Caporalki se joignirent à lui, bientôt suivis par deux oprichniki, qui prirent place de part et d’autre de moi.

– Je suis la prisonnière du Darkling ?

– Vous êtes sous sa protection.

– Il y a une différence entre les deux ?

– Oui, et j’espère pour vous que vous ne la découvrirez jamais, dit Ivan, la mine indéchiffrable.

Je fronçai les sourcils et me jetai sur ma banquette, réveillant la douleur de mon épaule.

Je grimaçai.

– Occupez-vous d’elle, demanda Ivan à la Caporalki.

Ses manches étaient brodées de gris ; c’était une soigneuse. Elle changea de place avec un des oprichniki et s’assit à côté de moi.

– Nous sommes prêts, annonça un soldat en passant sa tête dans la voiture.

– Bien, répondit Ivan. Soyez vigilants et ne vous arrêtez sous aucun prétexte.

– Nous ferons seulement halte pour changer de chevaux.

Le soldat ferma la portière et disparut. Le cocher ne perdit pas de temps. Après un cri et un claquement de fouet, la voiture s’ébranla. Un soudain accès de panique glacial s’empara de moi. Que m’arrivait-il ? Je fus tentée d’ouvrir la portière et de me jeter dehors. Sauf que nous étions dans une ville garnison pleine d’hommes en armes, et même si ce n’était pas le cas, où aurais-je pu aller ?

– Retirez votre manteau, je vous prie, me demanda la femme assise à côté de moi.

– Quoi ?

– J’ai besoin de voir vos blessures.

Je songeai à refuser, mais à quoi bon ? Je me débarrassai maladroitement de mon manteau et laissai la soigneuse tirer sur ma chemise pour me dénuder les épaules. Les Caporalki formaient l’Ordre des vivants et des morts. Des vivants, surtout, me dis-je pour me rassurer, mais je n’avais encore jamais été soignée par une Grisha. Le moindre muscle de mon corps était tendu.

Elle sortit quelque chose de sa trousse, et une forte odeur chimique emplit aussitôt l’habitacle. Je sursautai lorsqu’elle commença à nettoyer mes plaies et plantai mes doigts dans mes genoux. Quand elle eut terminé, je ressentis d’intenses chatouillis entre les omoplates. Je me mordis fort la lèvre. Les démangeaisons étaient quasi insupportables. La soigneuse remit enfin ma chemise en place. Je roulai les épaules avec circonspection. La douleur avait disparu.

– À présent, le bras, dit-elle.

J’avais presque oublié la coupure infligée par le Darkling, alors que mon avant-bras et ma main étaient collants de sang. Elle nettoya la plaie et souleva mon bras dans la lumière.

– Essayez de ne pas bouger, me conseilla-t-elle, ou bien vous aurez une cicatrice.

Je fis de mon mieux, mais les secousses de la voiture ne me facilitèrent pas la tâche. La soigneuse passa lentement sa main au-dessus de la blessure. Une chaleur intense se propagea sur ma peau. Mon bras se mit à me démanger furieusement et, tandis que je regardais, ma peau chatoya et la plaie se referma, les chairs se ressoudant parfaitement.

Les démangeaisons cessèrent, et la soigneuse se rassit. J’effleurai mon bras. La coupure avait cédé la place à une cicatrice à peine visible et tout juste enflée.

– Merci, dis-je, impressionnée et un peu effrayée.

La femme hocha la tête.

– Donnez-lui votre kefta, lui ordonna Ivan.

La soigneuse plissa le front, mais n’hésita qu’une seconde avant de retirer son kefta d’un mouvement d’épaules et de me le tendre.

– Je n’en ai pas besoin, protestai-je.

– Prenez-le, gronda Ivan.

Je m’exécutai. La soigneuse ne fit aucun commentaire, mais je vis à son visage qu’elle était mécontente.

Je me demandais encore si je devais lui proposer mon manteau taché de sang lorsque Ivan tapota le plafond de l’habitacle. Aussitôt, la voiture ralentit. La soigneuse n’attendit même pas que le véhicule se soit immobilisé pour ouvrir la portière et en sortir.

Ivan referma la portière. L’oprichnik regagna sa place à côté de moi, et les chevaux se remirent en route.

– Où va-t-elle ? demandai-je.

– Elle retourne à Kribirsk, répondit Ivan. Nous voyagerons plus vite maintenant que nous sommes plus légers.

– Vous m’avez l’air plus lourd qu’elle, marmonnai-je.

– Enfilez le kefta.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il est fait de fibre materialki et qu’il résiste aux balles de fusil.

Je le regardai fixement. Était-ce seulement possible ? Il circulait en effet des histoires de Grishas survivant à des coups de feu à bout portant et guérissant de blessures en apparence fatales. Je ne les avais jamais prises au sérieux, mais le savoir-faire des fabrikators expliquait peut-être ces miracles et ces contes de paysans.

– Vous portez tous des trucs comme ça ? m’enquis-je en enfilant le kefta.

– Quand nous allons au combat, répondit un oprichnik.

Je faillis sursauter. C’était la première fois qu’un des gardes ouvrait la bouche.

– Évitez juste de vous prendre une balle dans la tête, ajouta Ivan avec un sourire condescendant.

Je ne fis pas attention à lui. Le kefta était beaucoup trop grand pour moi. Je le trouvais lourd, bizarre, mais la doublure en fourrure était douce sur ma peau. Je me mordis l’intérieur de la joue. Ce n’était pas juste ; les Grishas et les oprichniki allaient au combat avec un bouclier de fibre materialki, alors que les simples soldats ne bénéficiaient d’aucune protection. Nos officiers étaient-ils logés à la même enseigne que nous ?

La voiture prit de la vitesse. Le soleil avait commencé à se coucher. Kribirsk était déjà loin derrière nous. Je me penchai pour regarder par la fenêtre, mais le monde extérieur était déjà gris et indistinct.

Des larmes me montèrent aux yeux, mais je réussis à ne pas pleurer. Quelques heures auparavant, j’étais une jeune fille effrayée par l’inconnu, mais au moins je savais qui j’étais et ce que j’étais. Je repensai avec nostalgie à la tente des Atlas. Les autres topographes devaient être en train de travailler. Pleuraient-ils la perte d’Alexei ? Parlaient-ils de moi et de ce qui s’était passé dans la nappe ?

Je serrai fort le manteau militaire ordinaire roulé en boule sur mes genoux. Ce devait être un rêve, une folle hallucination provoquée par ces choses horribles vues dans le Shadow Fold. Je ne pouvais pas vraiment voyager dans la voiture du Darkling vêtue d’un kefta de Grisha. Cette même voiture qui avait failli m’écraser la veille.

Quelqu’un alluma une lampe et, dans la lumière tamisée et vacillante, je distinguai mieux la soie qui tapissait l’habitacle. Les banquettes couvertes de velours noir étaient moelleuses. Sur les vitres était taillé le symbole du Darkling : deux cercles entrecroisés, une éclipse de soleil.

Les deux Grishas assis en face de moi me dévisageaient avec une curiosité non dissimulée. Leurs kefta rouges étaient tissés dans la plus belle laine, richement brodés de noir et doublés avec de la fourrure noire. Le fondeur blond était dégingandé et avait le visage long et mélancolique. Ivan était plus grand, plus large, avait les cheveux châtains et ondulés et la peau hâlée. Force m’était d’ailleurs d’admettre qu’il était séduisant. Et il le sait. Une grosse brute séduisante…

Je m’agitai sur ma banquette ; leur curiosité me mettait mal à l’aise. Je regardai par la fenêtre, mais il n’y avait rien à voir à part les ténèbres de plus en plus impénétrables et mon propre reflet blême. Je me tournai de nouveau vers les Grishas et m’efforçai de dominer ma gêne. Ils ne me lâchaient pas des yeux. Je me rappelai que ces types étaient capables de faire exploser mon cœur dans ma poitrine, mais, à bout de patience, je n’y tins plus.

– Je ne suis pas magicienne, je ne fais pas des tours pour amuser les gens, lâchai-je.

Les Grishas échangèrent un regard.

– Vous nous avez pourtant donné un joli spectacle, tout à l’heure, sous la tente, rétorqua Ivan.

Je levai les yeux au ciel.

– Quand je déciderai de refaire quelque chose d’intéressant, je vous préviendrai, alors, s’il vous plaît, faites un somme ou je ne sais pas…

Ivan prit un air indigné. J’eus soudain très peur, mais le Caporalki aux cheveux blonds éclata d’un rire tonitruant.

– Je suis Fedyor, dit-il. Et lui, c’est Ivan.

– Je sais. (La mine désapprobatrice d’Ana Kuya m’apparut en esprit, et j’ajoutai aussitôt :) Heureuse de faire votre connaissance.

Ils échangèrent un regard amusé. Je n’y fis pas attention et me réinstallai au fond de ma banquette, me mettant à l’aise, ce qui n’était pas facile flanquée de deux soldats lourdement armés.

Nous roulâmes sur une bosse et fûmes secoués.

– Ce n’est pas dangereux ? demandai-je. Je veux dire, de voyager de nuit ?

– Si, répondit Fedyor, mais s’arrêter le serait plus encore.

– Parce que des gens sont à mes trousses ? poursuivis-je, sarcastique.

– Ou le seront très bientôt.

Je reniflai de mépris. Fedyor haussa les sourcils et reprit :

– Pendant des centaines d’années, le Shadow Fold a œuvré pour nos ennemis, fermant nos ports, nous étouffant, nous affaiblissant. Si vous êtes réellement une invocatrice de lumière, alors votre pouvoir nous aidera à tailler dans le Fold, voire à le détruire. Toutefois, Fjerda et Shu Han ne resteront pas les bras croisés.

Je le regardai avec des yeux ronds. Qu’attendaient-ils tous de moi ? Que me feraient-ils subir quand ils comprendraient que je ne peux rien pour eux ?

– C’est ridicule, murmurai-je.

Fedyor m’étudia de la tête aux pieds.

– Peut-être bien, acquiesça-t-il.

Je fronçai les sourcils. Il était d’accord avec moi, et pourtant, je me sentais insultée.

– Comment l’avez-vous caché ? demanda brusquement Ivan.

– Quoi ?

– Votre pouvoir ! s’impatienta-t-il. Comment l’avez-vous caché ?

– Je ne l’ai pas caché. Je ne savais même pas que j’en avais un.

– Impossible.

– Et pourtant…

– N’avez-vous jamais été testée ?

Un souvenir terni remonta à la surface de ma mémoire : trois personnages vêtus de capes assis dans le salon de Keramzin, le front hautain d’une femme.

– Bien sûr que j’ai été testée.

– Quand ?

– J’avais huit ans.

– C’est très tard, commenta Ivan. Pourquoi vos parents ne vous ont-ils pas fait tester plus tôt ?

Parce qu’ils étaient morts, pensai-je sans le dire. Et personne ne se souciait des petits orphelins du duc Keramsov. Je haussai les épaules.

– C’est insensé ! protesta Ivan.

– C’est ce que j’essaie de vous dire depuis tout à l’heure ! (Je me penchai en avant et, désespérée, regardai successivement Ivan et Fedyor.) Je ne suis pas ce que vous croyez. Je ne suis pas une Grisha. Ce qui s’est passé dans le Fold… J’ignore ce qui s’est passé, mais je n’y suis pour rien.

– Et ce qui s’est passé sous la tente des Grishas ? demanda calmement Fedyor.

– Je ne me l’explique pas. Je n’ai rien fait du tout. C’est le Darkling. Quand il m’a touchée…

Ivan rit.

– Le Darkling n’a rien fait du tout. Il n’est qu’un amplificateur.

– Un quoi ?

Fedyor et Ivan échangèrent un nouveau regard.

– Laissez tomber, ajoutai-je. Ça ne m’intéresse pas.

Ivan passa les mains sous son col et retira un pendentif accroché à une chaîne en argent. Il me le tendit pour que je le voie de plus près.

Ma curiosité étant plus forte que ma colère, je me penchai vers l’objet. On aurait dit un fagot de griffes noires.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Mon amplificateur, répondit Ivan avec fierté. Ce sont les griffes des pattes avant d’un ours Sherborn. Je l’ai tué moi-même quand j’ai quitté l’école pour me mettre au service du Darkling.

Il s’adossa à sa banquette et remit son collier autour de son cou.

– Un amplificateur augmente le pouvoir d’un Grisha, expliqua Fedyor. Il ne le crée pas.

– Tous les Grishas en possèdent-ils un ? m’enquis-je.

– Non, dit Fedyor en se raidissant. Les amplificateurs sont rares et difficiles à obtenir.

– Seuls les Grishas préférés du Darkling en ont un, expliqua Ivan d’un air suffisant.

Je regrettai aussitôt d’avoir posé la question.

– Le Darkling est un amplificateur vivant, poursuivit Fedyor.

C’est ce que vous avez ressenti.

– Comme les griffes ? C’est ça, son pouvoir ?

– Un de ses pouvoirs, me corrigea Ivan.

Soudain frissonnante, je serrai le kefta autour de moi. Je me rappelai l’assurance qui m’avait envahie lorsque le Darkling m’avait touchée et cette sensation étrangement familière, cet appel résonnant en moi et attendant une réponse. C’était effrayant et excitant à la fois. Pendant quelques instants, mes doutes et mes craintes avaient disparu, remplacés par un genre d’absolue certitude. Je n’étais personne, une réfugiée venue d’un village sans nom, une petite fille décharnée et maladroite qui errait, seule, dans les ténèbres grandissantes. Mais, quand le Darkling avait refermé ses doigts autour de mon poignet, je m’étais sentie différente, mieux. Je fermai les yeux et me concentrai, tentai de me souvenir de ce sentiment, de ramener ce pouvoir parfait dans la lumière aveuglante. Mais rien ne se produisit.

Je soupirai et rouvris les yeux. Ivan semblait pour le moins amusé. J’eus du mal à me retenir de lui donner un coup de pied.

– Je crois que vous allez tous être très déçus, les prévins-je.

– J’espère pour vous que ce ne sera pas le cas, rétorqua Ivan.

– Pour nous tous, intervint Fedyor.

Je perdis la notion du temps. Le jour succéda à la nuit par la fenêtre de la voiture. Je passais mon temps à observer le paysage à la recherche de détails familiers. Je m’attendais à emprunter des routes secondaires, au lieu de quoi nous restâmes sur la Vy. Fedyor m’expliqua que le Darkling avait préféré la vitesse à la discrétion. Il espérait me mettre à l’abri derrière la double muraille d’Os Alta avant que la nouvelle de ma découverte n’arrive aux oreilles des espions et des assassins qui opéraient sur notre territoire.

Nous roulions à vive allure. Régulièrement, nous nous arrêtions pour changer de chevaux, et j’étais autorisée à me dégourdir les jambes. Quand je réussissais à dormir un peu, mes rêves étaient peuplés de monstres.

Une fois, je me réveillai en sursaut, le cœur battant à tout rompre, pour découvrir que Fedyor me regardait fixement. Ivan, endormi à côté de lui, ronflait bruyamment.

– Qui est Mal ? me demanda-t-il.

Je compris que j’avais parlé dans mon sommeil. Je lançai des regards embarrassés aux oprichniki qui m’encadraient. L’un regardait droit devant lui, impassible, l’autre somnolait. À l’extérieur, le soleil de l’après-midi brillait dans une forêt de bouleaux.

– Personne, répondis-je. Un ami.

– Le traqueur ?

Je hochai la tête.

– Nous étions ensemble dans la nappe. Il m’a sauvé la vie.

– Et vous avez sauvé la sienne.

J’ouvris la bouche pour protester, mais me ravisai. Lui avais-je vraiment sauvé la vie ? Cette pensée me prit de court.

– C’est un grand honneur, reprit-il. Sauver des vies, je veux dire. Et vous en avez sauvé beaucoup.

– Pas assez, murmurai-je en revoyant le visage d’Alexei lorsque le monstre l’emportait dans les airs.

Si j’avais vraiment ce pouvoir, pourquoi n’avais-je pas été capable de les empêcher de mourir, lui et les autres ? Je me tournai vers Fedyor.

– Si vous pensez vraiment que sauver des vies est un honneur, pourquoi n’êtes-vous pas devenu soigneur au lieu de fondeur ?

Fedyor regarda défiler le paysage.

– De tous les Grishas, les Caporalki sont ceux qui ont le parcours le plus difficile. Notre entraînement est le plus dur, nos études les plus longues. À la fin, je me suis dit que je sauverais plus de vies en devenant fondeur.

– En devenant un tueur ? m’étonnai-je.

– Non, soldat, me corrigea-t-il. Tuer ou soigner ? poursuivit-il avec un sourire triste en haussant les épaules. Nous avons tous un don pour quelque chose. (Brusquement, son expression changea. Il se redressa et donna un coup de coude à Ivan.) Réveillez-vous !

La voiture s’était arrêtée. Je regardai autour de moi, décontenancée.

– Est-ce qu’on… commençai-je.

Un des gardes me plaqua une main sur la bouche et posa un doigt sur ses lèvres. La portière s’ouvrit, et la tête d’un soldat apparut dans l’habitacle.

– Un arbre est couché en travers de la route. C’est peut-être une embuscade. Surtout ne…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un coup de feu retentit, et il s’affaissa en avant, une balle dans le dos. Soudain, il y eut un chœur de cris paniqués, et l’atmosphère résonna de coups de feu assourdissants. Une pluie de projectiles s’abattit sur la voiture.

– Baissez-vous ! hurla un garde en se couchant sur moi, tandis qu’Ivan poussait du pied le soldat mort hors de l’habitacle et refermait la portière. Les Fjerdans ! ajouta-t-il en risquant un coup d’œil à l’extérieur.

Ivan se tourna vers Fedyor, puis vers le garde, à côté de moi.

– Vous deux, dit-il à Fedyor, vous couvrirez ce côté. Nous nous chargerons de l’autre. Il faut défendre la voiture à tout prix.

Fedyor sortit un grand couteau de sa ceinture et me le tendit.

– Restez par terre et ne faites aucun bruit.

Les Grishas et les gardes s’accroupirent sous les fenêtres. Lorsque Ivan leur donna le signal, ils sautèrent hors du véhicule en claquant les portières dans leur dos. Je restai assise par terre, le dos contre la banquette, les genoux remontés contre la poitrine, le couteau au manche lourd à la main. À l’extérieur, on se battait. Fracas de métal, grognements, cris, hennissements. La voiture trembla quand un corps fut projeté contre la vitre. Je constatai avec horreur qu’il s’agissait d’un des gardes, qui laissa une traînée rouge sur la vitre en glissant au sol.

La portière s’ouvrit et apparut un homme à la barbe jaune et à l’expression sauvage. Je reculai vers le fond de l’habitacle en brandissant le couteau devant moi. Il aboya quelque chose à ses compatriotes dans leur langue étrange et essaya de saisir ma cheville. Comme je donnais des coups de pied dans tous les sens, l’autre portière s’ouvrit dans mon dos, et je faillis tomber sur un autre assaillant barbu. Celui-ci m’attrapa par les aisselles et me tira hors de la voiture tandis que je criais et décrivais des arcs avec mon couteau.

Je réussis apparemment à le toucher car je l’entendis jurer avant qu’il me relâche. Je me relevai tant bien que mal et me mis à courir. Nous nous trouvions dans une vallée boisée, où la Vy se rétrécissait pour passer entre deux collines. Tout autour de moi, soldats et Grishas se battaient contre des hommes barbus. Les arbres flambaient, victimes collatérales du feu des Grishas. Je vis Fedyor tendre le bras, et l’homme qu’il affrontait s’écrouler en agrippant sa poitrine, un filet de sang coulant du coin de la bouche.

Je courus au hasard, escaladant la colline la plus proche en respirant par saccades, mes pieds glissant sur les feuilles mortes qui tapissaient le bois. J’avais gravi la moitié de la pente lorsqu’on se jeta sur moi par derrière. Je tombai en avant et lâchai mon couteau pour me réceptionner.

Je me retournai et me tortillai tandis qu’un autre blond barbu m’attrapait les jambes. Je regardai au fond de la vallée, mais les soldats et les Grishas, qui se battaient contre un ennemi beaucoup plus nombreux, ne pouvaient pas venir à mon secours. Je luttai, me débattis, mais le Fjerdan était trop fort. Il me grimpa dessus, me cloua les bras au sol avec ses genoux et chercha son couteau.

– Je vais te saigner ici même, sale sorcière ! aboya-t-il avec un accent prononcé.

À ce moment-là, j’entendis des bruits de sabots, et mon assaillant se retourna. Les kefta bleus et rouges volant au vent, un groupe de cavaliers déferlèrent dans la vallée en lançant du feu et des éclairs avec les mains. L’homme de tête était vêtu de noir.

Le Darkling mit pied à terre, écarta les bras, puis frappa violemment dans ses mains. Des écheveaux de ténèbres jaillirent en tous sens, se propagèrent dans la vallée, trouvant les combattants ennemis, glissant sur leurs corps et recouvrant d’ombre leurs visages. Les Fjerdans hurlèrent. Certains lâchèrent leur épée, d’autres l’agitèrent sans rien voir.

À la fois horrifiée et impressionnée, je vis les combattants ravkans prendre le dessus et massacrer leurs adversaires aveuglés.

Au-dessus de moi, mon assaillant marmonna des paroles inintelligibles. Peut-être une prière. Sa terreur était palpable, comme il regardait le Darkling sans pouvoir bouger. Alors je tentai ma chance.

– Je suis là ! criai-je.

Le Darkling tourna la tête et leva les bras.

– Nej ! aboya le Fjerdan en brandissant son couteau. Je n’ai pas besoin de voir pour lui enfoncer ma lame dans le cœur !

Je retins mon souffle. Le silence se fit, brisé uniquement par les gémissements des mourants. Le Darkling abaissa ses bras.

– Je vous ferais remarquer que vous êtes encerclé, dit-il d’une voix calme qui résonna néanmoins dans le bois tout entier.

L’assassin regarda frénétiquement à droite, à gauche, puis vers le sommet de la colline, où des soldats ravkans venaient d’apparaître, fusil à l’épaule. Le Darkling en profita pour commencer à gravir la colline.

– Arrêtez-vous ! hurla l’homme.

Le Darkling obtempéra.

– Rendez-moi la fille, et je vous laisserai retourner auprès de votre roi.

L’assassin éclata d’un rire dément.

– Non, non, non ! Je ne crois pas, rétorqua-t-il en secouant la tête, la lame cruelle du couteau suspendue au-dessus de mon cœur brillant dans le soleil d’automne. Le Darkling n’épargne jamais personne.

Il abaissa les yeux sur moi. Ses cils étaient si clairs que je les voyais à peine.

– Tu ne seras jamais à lui, ronronna-t-il. Il n’aura pas la sorcière. Son pouvoir ne sera pas à lui.

Il leva son couteau bien haut et hurla : Skirden Fjerda !

La lame plongea, décrivant un arc scintillant. Je tournai la tête et fermai fort les paupières ; cependant, j’eus le temps d’apercevoir le Darkling, qui semblait agiter les bras devant lui. J’entendis un bruit d’explosion, comme un coup de tonnerre, puis… rien.

Lentement, j’ouvris les yeux et avisai le spectacle horrible qui se présentait devant moi. Je voulus crier, mais aucun son ne sortit de ma bouche. L’homme, au-dessus de moi, avait été coupé en deux. Sa tête, son épaule droite et son bras gisaient par terre. Sa main blanche n’avait pas lâché son couteau. Le reste de sa personne vacilla quelques secondes au-dessus de moi, une fine volute de fumée noire terminant de se dissiper autour de son torse découpé. Ce qui restait de lui tomba bientôt en avant.

Je retrouvai la voix et hurlai. Toute tremblante, je rampai sur le dos, tentant de m’éloigner du corps mutilé, incapable de me lever, incapable de détourner les yeux de l’affreuse vision.

Le Darkling arriva en courant et s’agenouilla entre le cadavre et moi.

– Regardez-moi, m’ordonna-t-il.

J’essayai de me concentrer sur son visage, mais je ne voyais que le corps coupé en deux de l’assassin et son sang qui imbibait les feuilles mortes.

– Que… que lui avez-vous fait ? demandai-je d’une voix tremblotante.

– Ce que j’avais à faire. Pouvez-vous vous lever ?

Je hochai la tête. Il me prit par les mains et m’aida. Quand je tournai les yeux vers le cadavre, il me prit par le menton et me força à le regarder.

– Regardez-moi.

J’acquiesçai et m’efforçai de ne pas le lâcher des yeux comme il m’entraînait au pied de la colline en criant des ordres à ses hommes.

– Dégagez la route. J’ai besoin de vingt cavaliers.

– Et la fille ? demanda Ivan.

– Elle chevauchera avec moi, répondit le Darkling.

Il me laissa à côté de son cheval et s’en fut discuter avec Ivan et ses capitaines. Je fus soulagée de voir Fedyor parmi eux. Il se tenait le bras, mais cela ne semblait pas très grave. Je tapotai le flanc couvert de transpiration du cheval et inspirai le parfum de cuir propre de la selle afin de ralentir les battements de mon cœur et d’oublier ce qui gisait derrière moi sur la colline.

Quelques minutes plus tard, des soldats et des Grishas remontèrent à cheval. Plusieurs hommes avaient terminé d’écarter l’arbre abattu sur la route, tandis que d’autres s’éloignaient avec la voiture très endommagée.

– Un leurre, expliqua Darkling en me rejoignant. Nous allons emprunter les pistes du Sud. Ce que nous aurions dû faire depuis le début.

– Il vous arrive donc de commettre des erreurs, dis-je sans réfléchir.

Il était en train d’enfiler ses gants et interrompit son geste.