Page d'accueil Et que ne durent que les moments doux.

Et que ne durent que les moments doux.

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L’une vient de donner naissance à une petite fille arrivée trop tôt.
Elle est minuscule, pourtant elle prend déjà tellement de place.
L’autre vient de voir ses grands enfants quitter le nid. Son fils laisse un vide immense, mais aussi son chien farfelu.
L’une doit apprendre à être mère à temps plein, l’autre doit apprendre à être mère à la retraite.
 
C’est
l’histoire universelle de ces moments qui font basculer la vie, de ces
vagues d’émotions qui balaient tout sur leur passage, et de ces
rencontres indélébiles qui changent un destin.


Avec une
infinie justesse et beaucoup d’humour, Virginie Grimaldi déroule le fil
de leur existence et nous invite à partager leurs joies et leurs
angoisses, mais aussi les souvenirs, les rêves et les espoirs.
 
«
La romancière capte mieux que personne les sentiments, les peurs, les
espoirs et l’expérience de chacun, qu’elle retranscrit avec élégance et
tendresse dans ses livres. » Adèle Bréau, Elle.fr
Année:
2020
Langue:
french
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1

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Fichier:
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Langue:
spanish
Fichier:
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De la même autrice


Le Premier Jour du reste de ma vie, City, 2015 ; LGF, 2016.



Tu comprendras quand tu seras plus grande, Fayard, 2016 ; LGF, 2017.



Le parfum du bonheur est plus fort sous la pluie, Fayard, 2017 ; LGF, 2018.



Il est grand temps de rallumer les étoiles, Fayard, 2018 ; LGF, 2019.



Chère Mamie, Fayard/LGF, 2018, au profit de l’association www.cekedubonheur.fr.



Quand nos souvenirs viendront danser, Fayard, 2019 ; LGF, 2020.





Pour Maël





1


Élise





L’appartement est exigu, mais bien situé. Le métro se trouve à deux pas, le commissariat à trois rues et l’hôpital à cinq minutes. Seule la gare Montparnasse est un peu loin.

J’ai défait tous les cartons, nettoyé les sanitaires, monté les meubles, collé le nom sur la boîte aux lettres, j’attaque l’organisation de la vaisselle en me remémorant le précédent déménagement.

C’était un samedi, au mois d’août. Il faisait chaud et, sur la porte de l’ascenseur parfumé à l’urine, le dessin d’un énorme pénis nous saluait. Thomas avait gloussé tout au long de l’ascension vers le quatrième étage, Charline avait regretté de ne pas être allée vivre chez son père. Il avait huit ans, elle douze.

Avant même de monter les meubles, j’avais décoré leurs chambres. De jolies couleurs aux murs pour étouffer le traumatisme du divorce. Thomas avait choisi un papier peint parsemé de vaisseaux spatiaux, Charline avait opté pour une peinture parme. Le vendeur du magasin de bricolage nous avait mis en garde : afin d’éviter les inhalations d’émanations toxiques, il fallait bien aérer les pièces pendant au moins quarante-huit heures et, si possible, ne pas y dormir. Nous avions donc passé deux nuits sur nos matelas posés à même le sol de notre nouveau salon. Mon fils lové dans le bras gauche, ma fille blottie dans le bras droit. Ce camping improvisé figure parmi mes souvenirs préférés.



Je range les assiettes lorsque Thomas apparaît dans l’encadrement de la porte. Sa tête touche presque le haut.

– Mam, t’as pas vu mon chargeur ?

– Posé sur le frigo. T; u n’as pas faim ?

– Un peu, fait-il en haussant les épaules.

Je fouille le placard et en retire une plaque de chocolat noir. Il sourit.

Tous les soirs, c’est notre rituel. Nous rentrons à la même heure, Thomas du lycée, moi du bureau. Nous nous retrouvons dans la cuisine, je coupe deux épaisses tranches de pain, sur lesquelles je dépose deux carrés de chocolat, et j’enfourne trois minutes, la durée exacte pour obtenir une carapace résistante et un cœur fondant. Nous ne discutons pas forcément, il est souvent accaparé par l’écran de son téléphone, mais nous sommes ensemble.

– Charline te fait un bisou, lâche-t-il en mordant goulûment la tartine.

– Tu l’as eue ?

– Par texto. Elle t’appelle demain.

Je me retiens d’essuyer la trace marron au bout de son nez. Il chausse du 45, porte la barbe et vient d’obtenir son permis de conduire, il pourrait s’offusquer. Je lui tends une serviette, il sourit. Il est heureux.

– T’as vu l’heure ? demande-t-il.

Je regarde ma montre. Déjà.

Je retourne devant le placard et reprends le rangement des assiettes.

– Mam, tu vas louper ton train.

– C’est bon, j’ai le temps.

– Maman… ça va aller. T’inquiète.

Je referme le placard, j’effectue un dernier tour des lieux, le plus lentement possible, j’attrape mon sac, accroche un sourire sur mon visage, je serre mon grand garçon dans mes bras, puis je quitte son tout premier appartement, dans lequel je viens de l’aider à emménager. Dans quelques heures, je serai dans le mien, vide, à six cents kilomètres de là.





2


Lili





Tu vas naître aujourd’hui. Je ne suis pas prête.

Je venais juste pour un examen.

Le docteur Malois était souriant. Je me suis déshabillée, allongée, j’ai posé mes pieds dans les étriers et, comme à chaque fois, j’ai noyé la gêne sous les mots. Je prépare toujours mon coup. Je choisis à l’avance le sujet que je lancerai au moment où l’obstétricien s’approchera de mon intimité, assez intéressant pour m’évader, mais pas trop, pour qu’il reste concentré. La diversion du jour était la canicule en cette mi-septembre, vous avez vu ça, docteur, on se croirait en juillet, c’est insupportable, et avec vingt kilos en plus, je ne vous dis pas, j’ai l’impression de vivre sous une aisselle, tout est plus compliqué avec cette chaleur, ce matin il m’a fallu dix minutes pour sortir du lit, on aurait dit une tortue sur le dos, j’en peux plus, vivement qu’il fasse froid, même si j’appréhende l’enfilage des collants, au moins chaque geste ne coûtera pas trois litres, ça suffit maintenant, ce n’est plus un été indien, c’est un été Jeanne Calment.

Mon humour était aussi mal à l’aise que moi.

Quand le visage du docteur Malois a émergé d’entre mes cuisses, il ne souriait plus du tout. Il a gardé le silence, moi mon envie de le questionner. Il a ôté ses gants pleins de sang, versé le gel sur mon ventre, allumé l’écran, et, avant de poser l’appareil sur ma peau tendue, il m’a caressé la tête. J’ai compris que c’était grave.



Pendant qu’ils m’emmenaient au bloc, j’ai repensé à tous les reportages sur la prématurité que j’avais regardés d’un œil distrait. Quelles étaient les chances de survie d’un bébé à sept mois de grossesse ? Quels étaient les risques de séquelles ? Je n’ai pas eu le courage de demander. J’ai fixé le plafond.

Ils sont neuf à s’occuper de nous. Ton papa est en route. J’espère qu’il arrivera avant toi.

La sage-femme m’explique ce qui va se passer, elle a la voix douce de ceux qui annoncent le dur, j’écoute sans écouter, je contemple la porte en espérant que ton père l’ouvre, l’anesthésiste perfore mon dos, je claque des dents, ils installent le champ, je ravale mes larmes, tu ne dois pas sentir ma peur, je fixe cette putain de porte, ils placent mes bras en croix, je te murmure que tout va bien se passer, la porte s’ouvre, ton père est là. Toi aussi.





Thomas





21 h 34


Mon chéri, c’est maman. Je suis bien rentrée. N’oublie pas de fermer les volets dès qu’il fait nuit, on ne sait jamais. Bises. Maman





22 h 56


Merci de ton aide, Mam. Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller. Je t’aime.





22 h 57


Je t’aime encore plus. Mais j’espère que tu as fermé les volets. Bises. Maman





3


Élise





Je n’ai jamais mis autant de temps à remonter l’allée qui mène à mon immeuble. J’ai bien envisagé de ne pas rentrer tout de suite, de prolonger le déni, de barboter encore un peu dans l’avant, mais je dois sortir Édouard.

Mon adorable fils a laissé un vide, mais aussi son chien.

Édouard pèse quatorze kilos, dont treize d’intestins. À l’instar des chats, il nous fait chaque jour une offrande, et ce n’est pas un oiseau.

J’ai insisté pour que Thomas emmène son chien : « Mon chéri, un animal a besoin de son maître, il est constamment avec toi depuis six ans, tu ne peux pas l’abandonner, je travaille toute la journée, il sera seul, il va te manquer, regarde-moi ces petits yeux pleins d’amour, allez, sois raisonnable, il va se laisser mourir de faim, tu l’auras sur la conscience, insensible, maître indigne, assassin », rien n’y a fait. Édouard est désormais mon unique compagnie.



Je monte par l’escalier. L’ascenseur est trop rapide.

Édouard n’est pas derrière la porte quand je l’ouvre. C’est pourtant son habitude, dans une autre vie il était boudin de porte. L’entrée est vide, le tapis propre. La cuisine silencieuse. Personne dans le salon. Je commence à m’inquiéter lorsqu’un ronflement me fournit un indice. Sur la pointe des pieds, je me dirige vers la chambre de Thomas.

Les murs portent encore les stigmates de l’adolescence. À côté d’une affiche d’un concert de rock trônent quelques photos carrées, une esquisse de graffiti jamais terminé et des punaises esseulées. L’étagère blanche brandit fièrement des médailles poussiéreuses, derniers témoins des exploits de mon fils sur les agrès de gymnastique. Sa première guitare gît au sol. Dans le placard ouvert reposent deux tee-shirts trop petits, un jean trop déchiré, des chaussettes trop sales et un pull trop pas à son goût, tricoté par mes soins après son premier chagrin d’amour. À la place du lit, un trou. À la place du bureau, un trou. À la place de mon cœur, un trou.

À la place du fauteuil, Édouard.

Il me regarde d’un œil, l’autre scrute le plafond. Édouard avait quatre ans quand nous l’avons adopté. C’était le cadeau d’anniversaire de Thomas, il ne voulait rien d’autre. Lorsque j’ai compris que ce n’était pas une lubie, j’ai accepté, à condition qu’il s’en occupe. Édouard était le chien le plus laid du refuge. Un pelage blanc à reflets jaunes, des oreilles qui captaient toutes les chaînes, des dents en quinconce et les yeux qui se faisaient la gueule. Thomas a eu le coup de foudre.

– Maman, on ne peut pas prendre ce chien, c’est trop la honte ! a gémi Charline.

– C’est celui-là que je veux, a rétorqué Thomas.

Ma fille a tenté de l’orienter vers un labrador, un bouledogue français ou un petit croisé adorable, mais Thomas n’en démordait pas, et il avait une raison imparable :

– Il me fait penser à papy.

Mon père était décédé trois mois auparavant. Thomas l’adorait. Il était passionné d’astronomie et de nature, il emmenait souvent les enfants à la découverte des arbres, des insectes ou des constellations. Il est mort le jour de ses soixante-quatorze ans. Il s’appelait Édouard.

Le chien doit prendre mon regard pour un encouragement, il se redresse et se rue vers moi en patinant sur le parquet, la langue flottant au vent comme un drapeau. Je n’ai pas le temps de me protéger, il se propulse sur ses pattes arrière, se cabre, et ses griffes lacèrent mes mollets.

– Merde, Édouard !

Je crie. Il s’aplatit au sol. Le bénévole du refuge nous avait prévenus, le jour de l’adoption : Édouard avait très certainement souffert de mauvais traitement. Il ne supportait pas que nous élevions la voix et sursautait au moindre bruit, même quand il émanait de son propre corps. Une fois, il a uriné de peur en me voyant balayer. À force d’amour, il a repris confiance en l’humain, mais les vieux traumatismes ne sont jamais bien loin.

Je me baisse et le gratifie d’une légère caresse sur la tête. Il roule sur le dos et m’offre son ventre rose. Entre ses pattes, sa queue remue. Autour de moi, le vide de la chambre me rappelle la situation. Je me relève et quitte la pièce, laissant Édouard seul avec ses espoirs d’affection.





4


Lili





Je ne sais pas où tu es.

Ils t’ont arrachée de mon ventre, t’ont approchée de mon visage à peine quelques secondes, avant de t’emmener.

Ta grand-mère (ma mère) m’a souvent raconté notre rencontre. Elle m’avait immédiatement reconnue. J’étais sa fille. L’amour l’avait percutée. J’étais sûre de ressentir la même chose.

Je ne t’ai pas reconnue.

J’ai été soulagée de t’entendre crier. J’ai remarqué tes cheveux, j’ai vu les bulles sortir de ta bouche, j’ai songé que tu avais un long buste et une voix puissante. Mais je n’ai pas fait le rapprochement entre ce petit être et le bébé qui faisait grossir mon ventre et mon cœur.

Je suis dans une pièce exiguë, aux soins intensifs. Ton papa est avec toi. Je me sens seule, pour la première fois depuis sept mois.

Ce n’était pas censé se passer comme ça. J’avais tant joué la scène dans ma tête.

J’ai une peur panique de l’accouchement depuis le jour où, je devais avoir huit ans, j’ai feuilleté un fascicule sur la grossesse trouvé dans la chambre de ma mère. Elle était alors enceinte de mon frère (tonton Valentin). La dernière page affichait une photo terrifiante, inoubliable, de quelque chose qui ressemblait fort à la tête d’un bébé sortant de l’endroit par où on fait pipi. J’ai posé des questions à ta grand-mère, elle les a balayées d’une caresse sur ma joue. Le livret a ensuite disparu, offrant l’opportunité à mon imagination d’ajouter de l’horreur à l’image avant de la graver dans ma mémoire. J’ai décidé très jeune de ne pas avoir d’enfant, ou alors il faudrait qu’ils sortent d’un autre « par où on fait pipi » que le mien. Quand j’ai rencontré ton père, le désir de créer un être qui ressemblerait à cet homme que j’aime tant a enseveli mes peurs.

Tout au long de la grossesse, j’ai pratiqué la pensée positive pour faire plier l’angoisse : tu naîtrais un jour de soleil radieux, les contractions se contenteraient de me chatouiller, la sage-femme se déplacerait en dansant, ton papa me déclamerait son amour, il ne ferait ni chaud ni froid, la radio diffuserait Radiohead, je pousserais deux ou trois fois dans le pire des cas, dans le meilleur je n’aurais qu’à éternuer, tu arriverais en pleine forme, on te poserait sur moi, tu accrocherais ton regard au mien, des larmes dévaleraient mes joues sans déformer mon visage, ton père nous embrasserait, et voilà, on serait une famille.

Ce n’était pas censé se passer comme ça.

Tu n’étais pas censée naître avant d’être prête.

Je n’étais pas censée être mère avant de le devenir.





Thomas





9 h 08


Bonjour mon chéri, c’est maman. Comment s’est passée ta deuxième nuit ? Pense à bien t’hydrater, il va faire très chaud aujourd’hui. Bises. Maman





10 h 43


Tout va bien ? Maman





11 h 34


Oui, je dormais. Bisous Mam.





11 h 35


Bises mon chéri. N’oublie pas de boire. Maman





11 h 36


De l’eau, évidemment. Bises. Maman





5


Élise





Ma fille a vingt-trois ans aujourd’hui.

Je l’appelle à minuit pile, heure de Londres.

– Hello maman !

– Joyeux anniversaire, ma chérie !

– Merci ! Bien joué, t’es la première.

Je sais qu’elle devine mon sourire satisfait. C’est mon petit défi personnel : chaque année, je tiens à être celle qui inaugure ce jour de fête. Après tout, c’est aussi mon anniversaire. Vingt-trois ans que je suis maman.

J’entends Harry, son boyfriend, se gausser :

– Bwavo, belle-mum, vous avez encowe gagné !

– Je suis imbattable, ne lutte plus.

Charline me donne les dernières nouvelles de sa vie outre-Manche, je lui raconte mes derniers jours, elle me demande si je vais bien, je mens, on se souhaite une bonne nuit, et puis le silence.

Ce silence qui hurle dans mes oreilles.

J’allume la télé pour ne pas m’entendre penser. Sur TF1, des gens se tirent dessus. Sur France 2, des gens font l’amour. Sur France 3, des gens dînent en famille. Sur France 5, des gens débattent. Sur M6, j’éteins la télé.

Édouard ronfle à mes pieds.

J’aimerais que le sommeil arrive, mais lui aussi est parti habiter ailleurs. Alors, je laisse les idées noires me grignoter. La nostalgie vit la nuit.

J’ai toujours redouté leur départ. À la naissance de Charline, un changement s’est opéré en moi. Alors que, auparavant, j’entretenais des rapports plutôt amicaux avec le temps, je me suis mise à lui reprocher de filer. Pendant toute la grossesse, ceux qui étaient déjà passés par là m’avaient prévenue : « Profite, ça passe trop vite. » J’accueillais poliment leur conseil, mais je les trouvais insupportables. Dès le premier cri de Charline, je suis devenue une des leurs. Le temps ne s’écoule plus de la même manière depuis que je suis mère.

Mes vingt-trois dernières années ont été consacrées à mes enfants. Je ne me suis pas sacrifiée. Devenir mère a donné un sens à ma vie. Enfin, j’étais utile. Enfin, je comptais pour quelqu’un. C’est égoïste, j’en conviens. Je ne l’ai pas calculé : la maternité a réparé en moi ce que l’enfance avait abîmé.

Je les ai nourris, changés, caressés, bercés, apaisés, écoutés, soignés, réconfortés, protégés, gâtés, adorés, admirés, compris, éveillés, consolés, encouragés, câlinés, accompagnés, éduqués. Je les ai vus grandir, se lancer à quatre pattes, sur deux pieds, dans le grand bain, dans une relation, dans la vie active. J’ai vu la petite fille qui n’osait pas danser à la kermesse présenter son projet face à une assemblée. J’ai vu le bébé qui pleurait dès que je m’éloignais entreprendre des études à Paris. Avec eux, j’ai connu mes plus puissantes joies, mes plus terribles peurs, mes plus beaux souvenirs. J’ai mal quand ils ont mal, je sèche leurs larmes en retenant les miennes. Ils ont pris toute la place dans mon cœur. Ils ont rempli tous mes vides.

J’ai souvent songé à leur envol. À chaque fois, le même pincement. Je le chassais à coups de formules toutes faites : « C’est la vie », « S’ils partent, c’est qu’ils sont assez solides », « On ne fait pas des enfants pour soi ». Mais une seule parvenait réellement à me consoler : « On a le temps. Nous n’y sommes pas encore. »

Nous y sommes.

Après vingt-trois ans de temps plein, je suis désormais mère à la retraite.





6


Lili





Tu es si petite, pourtant tu prends tellement de place.

Quinze heures que je t’observe, dans ton incubateur, entourée de tuyaux et de fils. Je suis descendue à la minute où j’ai eu l’autorisation de me déplacer en fauteuil roulant. Ils disent que je devrais me reposer, mais j’y songerai plus tard, après, quand tes poumons, ton estomac, ton existence ne dépendront plus de machines.

Tu es au rez-de-chaussée, ma chambre est au troisième, ton papa me promet de rester avec toi, arguant que sa sieste de deux heures lui a fait du bien, que j’ai besoin de dormir. Il a raison, mes bras tremblent et ma tête tangue, mais ce dont j’ai le plus besoin, c’est de garder les yeux ouverts. Si je les ferme, j’ai peur que tu t’éteignes.

Comme si détourner les yeux te donnerait l’occasion de nous faire faux bond, comme si te dévisager pouvait t’empêcher de mourir. Comme si la vie ne s’enfuyait qu’à l’abri des regards.

Pour tuer le temps, et ne pas trop penser, je t’écris. Ton papa m’a apporté un carnet à la couverture jaune. Tous les soirs, je pose des mots qui s’adressent à toi, sans savoir si un jour tu les liras.

La puéricultrice qui s’occupe de toi s’appelle Florence. Elle a les cheveux bruns et le sourire apaisant, elle te parle comme si elle t’aimait, alors moi je l’aime aussi. Je ne lui ai posé qu’une question : « Va-t-elle s’en sortir ? » C’est tout ce qui compte, mon amour. Que ça prenne des mois, des années, que je doive passer toutes mes nuits debout, que tu n’entendes pas bien ou que ta vue soit bof, ça n’a aucune importance, pourvu que tu vives. J’ai imaginé trop de choses, j’ai des plans pour les quarante ans à venir, cinquante si je me mets au sport, j’accepte de faire une croix sur tes cours de guitare ou ton mariage sous les arbres, je veux bien renoncer à t’enfiler des bonnets à tête de chat et aux dessins animés sous la couette, mais pas à toi.

Florence m’a expliqué que tu étais en détresse respiratoire à cause d’une immaturité de tes poumons. Que tu étais très fatiguée, trop pour te nourrir seule. Elle a assuré qu’ils faisaient leur possible pour que tout se passe au mieux. Cela ne me suffit pas. Je veux qu’elle me promette que tu vas vivre. Qu’un jour, même lointain, on quittera la maternité avec toi, comme les parents béats que je croise dans les couloirs. Je veux qu’elle me jure que tu dormiras dans ton petit berceau, que tu bouleverseras nos jours, que tu bousilleras nos nuits, que, dans quelques années, ce ne sera pas un drame, mais un mauvais souvenir.

Mais elle ne peut pas. Ici, on n’offre pas de garantie. On est au service de réanimation néonatale, pas chez Darty.





7


Élise





Je n’ai jamais attendu un lundi avec autant d’impatience. Même travailler me paraît plus doux que rester à la maison. J’arrive au bureau en avance, seuls Nora et Olivier, son casque vissé dans les oreilles, sont déjà présents. Un paquet est posé sur le clavier de mon ordinateur. Ma collègue me sourit :

– Je me suis dit que t’aurais besoin d’un remontant.

Une belle tranche d’ossau-iraty et un petit pot de confiture de cerise. C’est la première fois qu’un fromage me noue la gorge.

– Tu veux me raconter ? me demande Nora.

Je secoue la tête en désignant Olivier du regard. Elle comprend que je ne souhaite pas me livrer devant lui et me tend un couteau.

– J’ai l’air si déprimée ?

– C’est pour le fromage ! s’esclaffe-t-elle.

Je n’ai pas le temps de l’entamer, madame Madinier, la responsable du service, fait son entrée. Elle me serre la main avec un sourire sarcastique :

– Alors, ça y est ? L’oiseau a quitté le nid ?

Je ne réponds pas. Il en faut davantage pour la décourager.

– Vous ne pensiez tout de même pas qu’il allait rester jusqu’à cinquante ans. On ne fait pas les enfants pour soi, je ne comprends pas cette manie qu’ont les femmes de s’approprier leur progéniture. C’est un second départ, profitez-en pour découvrir de nouvelles choses, vous êtes encore jeune, que diable !

En vingt ans, j’ai appris à connaître madame Madinier. Elle a un avis sur tout et ne peut s’empêcher de le partager, surtout si on ne le lui demande pas. C’est plus fort qu’elle, comme un spasme. Les femmes sont ses cibles favorites. Ces fainéantes osent bénéficier d’un congé maternité, alors qu’elle a repris le travail une semaine après son accouchement. Sans péridurale, évidemment, c’est pour les lâches. Et que dire de toutes ces dévergondées qui ont l’outrecuidance de porter des minijupes, des décolletés, du rouge à lèvres, voire les trois à la fois. Et après, ça va pleurnicher parce qu’on les tripote. Les premières semaines, je me taisais, je ne pouvais me permettre de perdre cet emploi, mais je m’y rendais chaque matin avec un nœud au ventre. Rapidement, n’y tenant plus, j’ai tenté de lui faire comprendre que ses propos étaient inacceptables. J’ai vite saisi que c’était inutile. Pire, cela semblait l’exciter.

Alors, à l’instar de tous mes collègues, je l’entends déverser son fiel, mais je ne l’écoute pas, comme une musique de fond irritante qui ne s’arrêtera pas avant la dernière note. Après tout, peut-être la vie des autres est-elle plus facile à juger que la sienne.

Sans même me regarder, elle poursuit son monologue :

– Si vous avez besoin de compagnie, prenez donc un chinchilla ! Ou un homme, tenez ! Pourquoi ne trouvez-vous pas un compagnon ?

Olivier retire son casque et ricane ostensiblement. Madame Madinier me dévisage. Elle attend une réponse. Déstabilisée, je bégaie :

– Parce que… euh… je n’ai pas…

Nora vole à mon secours en l’interrogeant sur une facture reçue. Je me jette sur le fromage.

J’en suis à la croûte quand ma collègue s’accroupit à côté de moi. Les deux autres se sont enfin plongés dans leur travail plutôt que dans ma vie.

– Tu devrais faire de la danse africaine, chuchote-t-elle.

– Pardon ?

– Madinier, elle a pas la lumière à tous les étages, mais sur ce coup elle a pas totalement tort. Ton existence n’est pas finie parce que tes enfants sont partis. Tu rentrais toujours direct après le boulot pour retrouver ton fils, maintenant tu as du temps pour toi. Si tu restes enfermée, tu vas déprimer. Y a pas des activités qui te plairaient ?

Je réfléchis quelques secondes.

– Je n’y ai jamais pensé… Je crois que j’aimerais bien dessiner, ou jouer du piano.

– Merde, Élise, t’as même pas cinquante ans ! Tu veux pas faire de la poterie, tant qu’on y est ?

– Ah, pourquoi pas ?

Elle lève les yeux au ciel :

– Tu m’épuises. Viens à mon cours de danse africaine le mardi soir, je suis sûre que tu vas kiffer !

– Nora, tu es adorable, mais tu as vingt-sept ans. On n’a pas exactement la même forme physique.

– On s’en fout ! Chacune va à son rythme, le but, c’est de prendre du plaisir. Et puis, y a tous les âges, tu ne seras pas la seule vieille.

Elle pouffe en prenant conscience de ce qu’elle vient de dire. Nora est arrivée dans le service voilà trois ans, sa bonne humeur en bandoulière. Je la regarde glousser, je pense à mon appartement vide, je m’imagine suer au son des tambours, je pense à mon appartement vide, j’entends les plaintes de mes articulations, je pense à mon appartement vide, et j’annonce à Nora que d’accord, pourquoi pas, je serai là mardi soir.





8


Lili





Le pire, c’est la nuit. Déjà que je ne l’aimais pas avant.

J’ai réglé le réveil toutes les trois heures pour tirer mon lait. Je n’étais pas sûre de t’allaiter. Je m’étais dit que j’essaierais, sans pression.

Je n’obtiens encore que quelques millilitres à chaque fois, mais savoir que je te fournis de la force est important pour moi. C’est sans doute une manière de pardonner à mon corps de ne pas avoir su te protéger.

Il était quatre heures du matin quand le réveil a sonné. Dans la chambre voisine, un nouveau-né hurlait. J’ai envié sa mère. J’ai repensé à tous ces gens qui nous avaient généreusement prévenus : « Profitez, après vous ne dormirez plus ! » Je donnerais pas mal de choses pour que tu m’empêches de dormir.

J’ai appuyé sur la télécommande pour relever le haut du lit, j’avais mal, l’impression que la cicatrice allait se déchirer. J’ai essayé de m’asseoir, en faisant glisser mes jambes, en m’aidant des barreaux, en roulant sur le côté. Au bout de cinq minutes, j’ai dû me rendre à l’évidence : je n’y arrivais pas seule. Comme toutes les nuits, ton papa dormait sur un petit lit d’appoint. Je l’ai appelé en chuchotant. En murmurant. En chantonnant. Il a grogné, s’est tourné, m’offrant son visage ensommeillé plutôt que son pyjama à mi-cul, et il s’est rendormi. Je l’ai hélé plus fort, il a soufflé. Je lui ai lancé la télécommande.

– Putain, Lili, ça va pas ?

– Je suis désolée, je n’y arrive pas toute seule.

– Et tu peux pas appeler la sage-femme ? Y a une sonnette, je te signale.

– Pardon. Je pensais que mon mari pouvait faire ça.

Il s’est levé en soupirant :

– Excuse-moi, je suis vraiment fatigué. Donne-moi ta main, je vais t’aider.

Je l’ai repoussé et j’ai explosé :

– Tu es fatigué ? Sérieusement ? De quoi tu es fatigué, mon pauvre chaton ? D’avoir vomi pendant trois mois ? De t’être fait ouvrir le ventre comme un colis ? D’avoir perdu un litre de sang ? De passer ton temps à te traire dans des bouteilles ? De devoir supplier pour aller pisser ? De ne pas trouver le sommeil tellement tu es terrorisé ? Putain, dis-moi ce qui te fatigue autant, mon chéri, que je puisse t’aider à te reposer !

J’ai appuyé sur la sonnette. Il est retourné se coucher en silence.

La sage-femme m’a prêté main-forte pour me lever et installer le tire-lait. J’ai commencé la collecte en essayant de chasser mes pensées. En vain.

Je tremblais de rage. C’est pratique, la colère, pour camoufler la tristesse ou la peur, pour ensevelir la culpabilité ou la honte. C’est l’émotion joker, qui prend la place de celles qui nous encombrent et nous permet de mieux encaisser, tout en nous transformant en parfaits tyrans. Je connais bien le phénomène pour l’avoir déjà expérimenté. Il y a quelques années, simultanément, j’ai surmonté la plus grande épreuve de ma vie et fait fuir la quasi-totalité de mes amis.

J’ignore pourquoi ton papa a catalysé ma colère. Peut-être parce que je le trouve trop serein. Je suis heureuse mais terrorisée, il est heureux, sans mais. Il admire ton petit nez sans voir le masque qui le recouvre, il s’émeut de toi en faisant abstraction des câbles qui te relient à la vie, il prend les choses comme elles viennent, pas comme elles pourraient venir. Peut-être parce qu’il peut rentrer chez nous s’il le veut. Peut-être parce que tout le monde le trouve formidable de ne pas le faire. Peut-être parce qu’il se trouvait là, tout simplement. On maltraite mieux ceux qu’on aime.

J’ai été injuste.

J’ai laissé l’ouragan s’épuiser, puis j’ai murmuré :

– Je suis désolée.

Il n’a pas répondu. Son cul me contemplait.

J’ai fini de tirer mon lait, j’ai rappelé la sage-femme pour qu’elle range le flacon au frais et je me suis recouchée. Je glissais dans le sommeil quand la voix de ton père m’est parvenue :

– Tu n’es pas plus inquiète parce que tu le dis à voix haute.





Charline





16 h 54


Coucou ma chérie, c’est maman ! J’ai vu qu’il y avait eu un accident de bus à Londres, fais-moi un petit signe. Bises. Maman





17 h 23


Hello maman, c’est Charline qui t’écrit de l’au-delà. Je savais bien que j’aurais dû prendre le vélo.





17 h 24


Ah ah. Tu as loupé une carrière d’humoriste.

Si tu circules à vélo, n’oublie pas le casque. Bises. Maman





9


Élise





Depuis qu’Édouard n’est plus boudin de porte, il se consacre à sa nouvelle carrière de castor. Il a attaqué la table basse, les pieds du buffet de l’entrée et le placard de la cuisine. Je suis étonnée qu’il ne chie pas des copeaux. Le vétérinaire affirme qu’il est dépressif.

– Son maître est parti, il le vit comme un abandon. Je prescris un traitement, mais il sera inefficace seul. Vous devez l’aider à sortir du marasme. Jouez avec lui, parlez-lui, faites-lui sentir qu’il est important.

Sur la route du retour, je l’observe dans le rétroviseur. Allongé sur la banquette arrière, la tête posée sur ses pattes avant, il contemple le vide avec un air mélancolique.

Je ne sais pas ce que je vais faire de ce chien. Mes états d’âme m’encombrent déjà, je ne peux pas prendre en charge les siens. Je me gare en bas de l’immeuble, saisis mon téléphone et lance un appel. Thomas décroche au bout de trois sonneries.

– Salut Mam !

– Salut, mon chéri. Comment tu vas ?

– Super ! C’est urgent ou je peux te rappeler plus tard ?

Un bruit me fait me retourner. Je sursaute. La tête d’Édouard est à quelques centimètres de la mienne, ses oreilles frétillent, et sa queue joue les métronomes. Il a entendu la voix de son maître.

– Rien d’urgent, je voulais juste des nouvelles.

– OK, bisous !

– Bises, mon…

Il a raccroché.

Il me faut plusieurs minutes pour réussir à persuader Édouard de descendre de la voiture. Il se traîne jusqu’à l’entrée de l’immeuble et gravit l’escalier comme si la mort l’attendait en haut. Je l’encourage sans conviction, mais l’abattement est plus fort que moi.

Ma patience appartient au passé quand on arrive à destination. Je ferme à clé, range mes chaussures et fonce aux toilettes. Édouard s’assoit face à moi et me fixe de son œil droit. Je claque la porte en grognant. Les enfants de l’appartement du dessus courent bruyamment. Leur mère leur crie de se calmer.

Quand je sors, le chien n’est plus là. Dans la cuisine non plus. Pas dans la chambre de Thomas. Ni dans la mienne. Après l’avoir hélé dans toutes les pièces, c’est dans le salon que je le trouve. Monsieur s’est tranquillement installé sur le canapé. En me voyant arriver, il tourne la tête et contemple le mur.

– Édouard, descends de là.

Aucune réaction.

– Allez, hop, tu sais que c’est interdit !

Il ne bouge pas. Sa tête est presque à 180°, ses oreilles sont plaquées, et ses yeux écarquillés ne quittent pas un point sur le mur. Ce génie croit vraiment que, s’il ne me regarde pas, je ne le vois pas.

Je ne peux m’empêcher de rire, provoquant immédiatement le déblocage de sa queue. Rien d’autre qu’elle ne bouge, frénétiquement, mais sur une faible ampleur, comme s’il cherchait à la contrôler. Sans réfléchir, je lance en direction de la chambre de mon fils :

– Thomas, viens voir ton chien !

Évidemment, seul le silence me répond. Il m’arrive souvent d’oublier qu’il n’est plus là. À chaque fois, la même gifle.





10


Lili





Ce matin, tu es montée au service de néonatologie, au quatrième étage. Tu n’as plus besoin d’être en couveuse, une table chauffante te suffit. Ils affirment que c’est encourageant.

Le service est découpé en trois zones : bleue, rose et verte. Tu te trouves dans la deuxième.

Tu as ton propre box, fermé par une porte vitrée. Les volets sont baissés, afin que la lumière ne t’agresse pas. Autour de ton berceau, des machines, un fauteuil bleu, une chaise, une table, des tiroirs pour ranger tes affaires, du matériel de soin et, au mur, un tableau blanc sur lequel on peut dessiner, écrire ou accrocher des photos, pour personnaliser ton premier chez-toi. Ici, on peut venir à l’heure qu’on veut, de jour, de nuit, et rester aussi longtemps qu’on le souhaite. « Vous êtes chez vous », ils ont dit.

Jusque-là, je n’avais pas osé te prendre dans mes bras. Ils me répétaient que ça te ferait du bien, que les effets du peau à peau avec les parents étaient incroyables, je répondais que j’avais peur que tu aies froid, que je ne voulais pas te déranger, tu dormais si bien. La vérité, c’est que ce n’était pas pour toi que j’avais peur.

Je savais bien que ce serait foutu, si je te sentais contre moi.

Ce matin, j’ai dit d’accord.

Je me suis assise sur le fauteuil bleu, j’ai retiré mon tee-shirt et mon soutien-gorge, et j’ai attendu qu’ils te posent sur moi. La puéricultrice s’appelait Estelle. Elle était d’une douceur qui ne s’apprend pas. Elle ne parlait pas, elle chantonnait. Elle m’a aidée à t’installer en prenant garde à ne débrancher aucun fil. J’avais peur, tu sais, de ces peurs qui précèdent les rencontres importantes.

Tu étais juste en couche. Tu as immédiatement trouvé ta position, recroquevillée contre mon ventre, ton minuscule visage posé sur mon sein. Je ne voyais pas le masque, je ne sentais pas les tuyaux. Je n’entendais plus les bips.

Je savais bien que ce serait foutu.

J’avais les jambes qui tremblaient et, un peu plus haut, sous la cage thoracique, dans un endroit qu’on appelle le cœur, une déflagration.

J’ignore si tu vas vivre, mon amour, mais je vais prendre le risque. Et si ça tourne mal, et si le pire arrive, au moins j’aurai senti ton petit ventre se soulever contre le mien, tes petites mains s’agiter sur ma peau, au moins j’aurai touché du doigt ce sentiment surpuissant, inconditionnel, au moins je serai devenue mère.



J’ai regardé l’heure.

Mardi 18 septembre, 9 h 43.

L’instant précis où je t’ai reconnue.





11


Élise





J’ignorais que nous avions autant d’eau dans le corps. Avec ce que je suis en train de suer, nous pourrions régler la pénurie de la planète. Nora, parfaitement sèche, me lance des sourires d’encouragement. Le cours de danse africaine a commencé depuis dix minutes et, déjà, je regrette de n’avoir pas opté pour la poterie.

La prof s’appelle Mariam. Grande, les cheveux ras, parée de couleurs vives et de bijoux dorés, elle rit fort et chacun de ses gestes semble appartenir à une chorégraphie. Elle est née pour danser. Je ne la quitte pas des yeux. Je me suis aventurée à regarder le miroir, je suis encore sous le choc. Je préfère m’imaginer aussi gracieuse qu’elle.

– Tu t’en sors super bien ! me lance ma collègue.

Je tente de la remercier, mais le souffle me manque. Je me concentre sur la musique, j’essaie de suivre les pas, je sautille, un pied, l’autre, je balance mes bras, je sue, je souffle, je souffre, je découvre des muscles dont j’ignorais l’existence et, manifestement, ils sont rancuniers. Pourtant, je ne déteste pas. Au contraire. Je retrouve des sensations engourdies.

Plus jeune, avant le mariage, avant les enfants, j’aimais danser. Tous les samedis soir, le rituel était immuable : au volant de ma Renault 5, je passais prendre Muriel, puis Sonia, et enfin Caroline. Dans le poste, une cassette diffusait nos titres préférés, enregistrés à la radio. Nous arrivions au Macumba aux alentours de minuit, et, après avoir salué toutes les têtes connues, nous rejoignions la piste. Dans la brume nicotinée, sous les lumières colorées, aux sons de Cock Robin, Midnight Oil, INXS, Depeche Mode, A-Ha ou Niagara, j’oubliais l’heure, la fatigue, les chagrins.

Mariam annonce la pause. J’ai envie de l’embrasser. Je vide ma gourde tandis qu’elle s’approche de moi.

– Alors, qu’en penses-tu ?

Je hoche la tête en reprenant mon souffle :

– J’aime bien, mais j’ai du mal à suivre. Je n’ai plus vingt ans !

Elle éclate de rire :

– Quel âge tu as ?

– Bientôt cinquante.

– Tu es plus jeune que moi.

Cette fois, c’est moi qui pouffe. Nora intervient :

– C’est vrai, Mariam a presque soixante ans.

De près, je remarque ce qui était passé inaperçu : les rides qui barrent son front, ses paupières plissées, le gris de ses cheveux qui repoussent.

– L’âge est une prison, affirme la prof. Je refuse de me laisser enfermer. Il y a des vieilles de vingt ans, moi je suis une jeune de soixante ans ! C’est à toi de décider.

Je hausse les épaules :

– Je suis désolée, mais mes genoux ne sont pas d’accord avec vous.

Son rire redouble :

– Viens toutes les semaines, je te promets qu’à la fin de l’année, tes genoux auront de nouveau vingt ans. Allez, les filles, on y retourne !

Je lance un regard mauvais à l’horloge. Ses aiguilles sprintent pendant la pause et font du surplace pendant l’effort. Mariam sélectionne la musique, et la torture reprend.

À la fin du cours, je suis une flaque. Tout le monde s’applaudit tandis que je tente péniblement de reprendre forme humaine. Nora m’encourage :

– T’as assuré, je suis épatée !

– Je te déteste.

Elle s’esclaffe :

– Je savais que ça te plairait. Je suis heureuse que tu reviennes la semaine prochaine.

La voix de Mariam s’élève, interrompant mes plans de vengeance.

– Au fait, mesdames, avant que vous partiez, l’association « Petits pas », dont je fais partie, recherche des bénévoles. Si vous avez un peu de temps libre, une réunion d’information se tiendra vendredi.

J’ignore si l’abus de sport peut provoquer des crises de paranoïa, mais j’ai le sentiment désagréable qu’elle ne me quitte pas des yeux.

– Ça consiste en quoi ? interroge une voix.

Mariam me sourit, comme si j’avais posé la question :

– À câliner des nouveau-nés hospitalisés.





12


Lili





Je n’avais envie de voir personne. Je n’avais pas le courage de discuter, d’expliquer. Quand je vais mal, je me recroqueville. Je traverse mon chagrin en solitaire. Mais on nous a dit que ce serait bien, pour toi, de recevoir des visites.

Ton papy (mon père) a ouvert le bal. Ton papa est allé le chercher à l’accueil de la maternité. Tu dormais contre moi. Il est entré tout doucement, avec son sourire comme un déguisement, il a déposé une bise sur mon front, m’a caressé la tête et, sans un mot, avec son regard, il m’a demandé s’il pouvait t’embrasser. Quand ses lèvres ont effleuré ta tempe, j’y ai vu flou.

Après ton papa, le mien est la première personne qui a su, pour toi. Tu ne mesurais que quelques millimètres, on était encore dans la période où les risques de fausse couche étaient élevés, mais je ne voulais pas attendre. Même si c’était éphémère, même si on devait le lui reprendre, au moins on lui aurait offert ce bonheur.

Il s’est assis face à nous et m’a tendu un paquet. Je lui ai fait signe que mes bras étaient occupés, il a ri nerveusement. Ton père a ouvert, c’était un doudou avec un gros ventre et de longues jambes.

Il a avoué, en chuchotant, que c’était la vendeuse qui l’avait aidé à choisir. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a bouleversée, de l’imaginer dans ce magasin, à la recherche d’un cadeau pour toi.

Il n’est pas resté longtemps. Il a parlé de choses légères, comme pour me contaminer, il a demandé quand tu allais sortir, je n’ai pas osé lui répondre qu’on n’en était pas au « quand », mais plutôt au « si ». En partant, il t’a dit « à bientôt, ma chérie », et ça m’a éventré le cœur.



Ta marraine est arrivée un peu plus tard. C’est ma plus ancienne amie. La première fois que je l’ai vue, c’était à notre rentrée en CP. Elle était chaussée de ballerines roses merveilleuses. Quelques jours plus tôt, j’avais supplié ma mère de me les acheter, mais elles coûtaient trop cher. J’avais eu des baskets et une sucette offerte par la vendeuse, pour sécher mes larmes. Quand la maîtresse nous a demandé de choisir une place dans la classe, je me suis assise à côté de la petite fille aux ballerines roses. Depuis vingt ans, main dans la main, on a appris à lire, à écrire, à pardonner, à embrasser des garçons, à dormir tête-bêche, à faire le mur sans réveiller les parents, à se comprendre, à garder des secrets, à se perdre, à se pardonner, à surmonter l’insurmontable. Quand ma vie s’est fracassée, à treize ans, beaucoup ont fui ma douleur, mais la main de ta marraine n’a pas quitté la mienne. Patiemment, elle m’a regardée ramasser tous les morceaux, elle m’a aidée à les recoller, acceptant que certains ne soient pas tout à fait à la bonne place, que je ne sois plus exactement la même. Un an plus tard, quand son existence a volé en éclats, nos mains se sont rivées à jamais. L’amitié, parfois, ça tient à une paire de souliers roses.

Elle est entrée dans le box, m’a serrée fort et t’a caressé le pied, elle ne pouvait pas plus.

– Alors, petite puce, tu veux déjà te faire remarquer ?

Elle avait préparé sa blague. C’était bon que quelqu’un s’adresse à toi comme si tout était normal.

Elle t’a apporté un doudou, jaune avec de grandes oreilles, et avait aussi un paquet pour moi :

– Y a pas de raison qu’on ne gâte que le bébé. Merde, c’est quand même toi qui te tapes les hémorroïdes !

C’était un fromage de chèvre et un bout de pain. Le meilleur cadeau. Alcool, huîtres, saucisson, j’ai supporté toutes les interdictions de la grossesse, parce que c’était pour ton bien. Pour la cigarette, j’avais anticipé en arrêtant de fumer deux ans plus tôt. Mais je n’ai pas passé un jour sans me plaindre du manque de fromage. J’ai essayé de me contenter de ceux qui étaient autorisés, au lait pasteurisé, mais aucun n’égalait le rocamadour, un cabécou au lait de chèvre cru. Tu me pardonneras, mais je t’ai confiée à ton papa le temps d’honorer mon cadeau comme il se devait.



Ta marraine était encore là quand tes grands-parents paternels sont arrivés. Tu étais toujours blottie contre le torse de ton père. Ils t’ont offert un doudou rose en double exemplaire, félicitations, tu vas pouvoir faire un élevage. Ta grand-mère t’a couverte de baisers, ton grand-père t’a murmuré combien tu étais jolie. J’ai vu que ton papa retenait ses larmes. J’ai profité du départ de ta marraine pour vous laisser. Je l’ai raccompagnée jusqu’en bas, j’ai même osé quelques pas dehors. Il faisait une chaleur sèche, j’avais oublié que c’était l’été. En ce moment, je vis en hiver.

Je remontais le long couloir, j’étais presque à ton box, quand la voix de ta grand-mère m’est parvenue. J’ai compris qu’elle s’adressait à ton papa :

– Peut-être que si elle avait fait plus attention, on n’en serait pas là.

– Maman…

– Je dis ce que je pense ! Elle aurait dû arrêter de travailler, je l’avais prévenue, elle n’en a fait qu’à sa tête. On est bien avancés, maintenant.

J’étais tétanisée, au milieu du couloir. Ils ne me voyaient pas. Estelle, la puéricultrice, m’a lancé un regard interrogateur, j’ai secoué la tête. J’ai attendu la réponse de ton père, elle n’est pas venue. Alors, je vous ai rejoints, et ta grand-mère m’a accueillie en souriant et en complimentant ma bonne mine.

Ils sont partis peu après. Estelle les y a poussés en annonçant qu’il était l’heure des soins.

Je n’ai pas voulu en discuter devant toi. Tu as besoin d’ondes positives, pas d’entendre tes parents se déchirer. J’ai attendu qu’on regagne notre chambre. Je ne suis jamais plus fragile que quand je viens de te quitter.

– Tu aurais pu me défendre.

– De quoi tu parles ?

– Tu le sais très bien. Ta mère m’accuse d’être responsable de la prématurité de notre fille, et toi tu ne dis rien.

Il a avancé la main vers moi, j’ai reculé.

– Lili, tu connais ma mère, tu sais que ça ne sert à rien…

Il a essayé de me consoler, de me raisonner, mais je suis restée silencieuse jusqu’à ce que le sommeil vienne me faucher. Je ne lui en voulais pas. J’étais bien trop occupée à m’en vouloir à moi.

Depuis ta naissance, la culpabilité est devenue ma dame de compagnie. Et si j’avais mangé plus de légumes ? Et si j’avais arrêté de travailler ? Et si j’avais demandé à ton papa de porter les sacs de courses ? Et si je n’avais pas passé l’aspirateur ?

C’est mon corps qui a failli, c’est moi la coupable.

J’aurais aimé que ton père fasse semblant de ne pas le penser.





Charline et Thomas





8 h 56


Bonjour mes chéris, c’est

maman. J’ai mal partout. Vous saviez qu’on avait des muscles sous les pieds ? Je vais

manger des pâtes. Bises. Maman





Charline

9 h 44


Hello ! Je ne savais pas que les pâtes faisaient disparaître les courbatures. Gros bisous Mamoune.





9 h 46


Je ne crois pas que ce soit le cas. Bises. Maman





Charline

10 h 32


Alors pourquoi nous dire que tu vas manger des pâtes ?





10 h 33


Parce que je vais manger des pâtes. Bises. Maman





Thomas

11 h 07


Vraiment passionnant.





13


Élise





Allongée sur mon lit, je contemple le plafond. Je ne suis que douleur et souffrance. Mon corps me fait payer mon audace. Je gémis à chaque mouvement, pourtant je les économise. J’ai l’impression d’avoir été labourée. Si un jour, sait-on jamais, j’ai besoin de torturer quelqu’un, je l’inscrirai à un cours de danse africaine.

Édouard m’observe depuis l’entrée de ma chambre. Il me juge. Je vois la lueur dans son œil droit. S’il le pouvait, il ricanerait.

Je me lève, avec difficulté mais sans treuil. Édouard s’agite, il a envie de sortir. Je m’habille aussi vite que me le permettent mes membres endoloris, j’attache la laisse au cou du chien, je ferme la porte et j’appelle l’ascenseur. Cinq minutes plus tard, je me résigne. Il est encore hors service. C’est le nouveau jeu préféré des jeunes de l’immeuble : provoquer une panne d’ascenseur.

Descendre quatre étages les jambes raides n’est pas une mince affaire. Je suis un compas. Je prie pour ne croiser personne, alors, évidemment, en arrivant en bas, je tombe sur madame Di Francesco.

Elle me salue d’un hochement de tête cordial, puis trottine jusqu’à son appartement. Je sais ce qu’elle va y faire. Madame Di Francesco avait quatre-vingts ans quand son mari est décédé. Depuis, elle a huit ans. Tous les matins, absolument tous les matins depuis plusieurs mois, elle glisse sa frêle silhouette vers les boîtes aux lettres et gratifie les autres locataires de petits présents personnalisés. Ensuite, elle se poste derrière l’œilleton de sa porte, située face au hall d’entrée, et y passe la majeure partie de la journée, afin d’épier les réactions. Elle n’est pas discrète, elle hurle de rire.

Tous les soirs, au milieu des courriers et des publicités, je retrouve des glands. Parce que mon nom est Duchêne. Elle doit en posséder des stocks. Je m’estime heureuse, monsieur Laroche, du deuxième, reçoit des cailloux, la famille Moussa des copeaux de savon, et les Lapin des rondelles de carottes.

Édouard m’entraîne dehors, nous marchons jusqu’au carré vert le plus proche, monsieur ne consentant à déposer son dernier repas que sur l’herbe – ou sur mon tapis. Il renifle pendant de longues minutes, mais aucun endroit ne l’inspire. Ma montre affiche mon retard.

– Allez, Édouard, fais ta petite affaire, je dois me préparer et aller travailler. Mets-toi en position et pousse !

Je prends conscience des mots que je viens de prononcer. Je regarde autour de moi, personne ne semble m’avoir entendue. Je n’aurais jamais cru me transformer un jour en pompom girl pour un système digestif canin.

Édouard ne s’en émeut pas et poursuit sa promenade olfactive. Mon téléphone vibre dans ma poche, la photo de ma fille s’affiche sur l’écran. Immédiatement, mon cœur s’emballe. Mes enfants m’envoient des messages, répondent à mes appels, mais en émettent rarement. Je ne leur en tiens pas rigueur, au contraire, je suis heureuse qu’ils aient une vie remplie, mais, par conséquent, lorsque cela arrive, je ne peux m’empêcher d’imaginer le pire. Les pleurs dans le haut-parleur. La voix d’un pompier. Une phrase qui fait tout chavirer.

– Hello Mamoune !

Sa voix est enjouée. Mon cœur récupère son rythme, les oiseaux reprennent leur concert, le soleil se rallume.

– Bonjour ma chérie, tout va bien ?

– Super ! Je peux venir passer le week-end chez toi ?

Quelle question.

– Bien sûr. Vous serez tous les deux ?

– Non. Juste moi.

– Tu es sûre que tout va bien ?

– Oui, oui. Je te laisse, j’arrive au bureau. Je t’envoie mon heure d’atterrissage dès que j’ai réservé le billet. Bisous Mamoune, bonne journée !

– Bonne j…

Elle a raccroché.

Édouard gratte le sol. Il a terminé.

Dans le hall de l’immeuble, monsieur Lapin peste en ouvrant sa boîte aux lettres. Je raconterai l’anecdote à Charline, cela l’amusera. Et nous irons au cinéma. Ou nous nous concocterons un plateau télé, comme au bon vieux temps. Je préparerai des rillettes de thon, elle en raffole. Au pied de l’escalier, alors que je cherche la motivation, Édouard se statufie. Il refuse d’avancer. Je tire sur la laisse, ses pattes glissent sur le sol, mais son corps reste figé. Je n’ai plus le temps de négocier. Je soulève l’animal récalcitrant dans mes bras et gravis les marches. Ce n’est qu’à mi-chemin que je prends conscience que, depuis l’appel de ma fille, la joie a mis une raclée à la douleur.





14


Lili





Pour la première fois, plutôt que de retourner dans notre chambre, ton papa et moi avons déjeuné dans la salle des familles.

C’est une pièce garnie de tables, de chaises, d’un petit coin cuisine et d’un canapé, tout au bout du couloir. On peut y stocker de la nourriture, s’y restaurer, y recevoir ses proches. Des jouets, des livres et une télé permettent aux autres enfants de passer le temps, et aux parents de prendre une bouffée d’air.

Il y avait la maman des triplés du box 8, qui mangeait en feuilletant un magazine, les parents du bébé d’à côté et, perdue dans ses pensées face à la fenêtre, une mère qui ne quitte jamais le service, dormant chaque nuit sur le canapé de la salle des familles. On s’est salués poliment, puis chacun est retourné dans sa bulle. C’était étrange, comme si on prenait tous soin de ne surtout pas croiser le regard des autres.

Ton papa était allé nous acheter des sandwichs au rez-de-chaussée, c’était tellement dégueulasse que mes dents ont failli se déchausser. Ils doivent se donner du mal pour proposer de la nourriture assortie à l’humeur des gens. Je mastiquais lentement lorsqu’une énième alarme a sonné. On a beau être habitués, ça produit toujours le même effet. On a tous levé la tête, puis notre corps tout entier quand les puéricultrices se sont agitées. Je n’ai pas le pouvoir de lire dans les pensées, mais je sais exactement ce qu’espérait chacun d’entre nous : que ça tombe sur d’autres.

C’est tombé sur d’autres. Le couloir a émis un hurlement sauvage, le cri animal d’une mère déchiquetée. Comme un réflexe, j’ai couru jusqu’à toi, je t’ai soulevée aussi haut que les câbles me le permettaient, et j’ai enfoui mon nez dans ton cou. Pour la première fois, je me suis sentie chanceuse. Quelques secondes plus tard, les bras de ton papa nous entouraient.

J’ignore combien de temps on est restés comme ça, tous les trois connectés.

Plus tard, un médecin nous a rendu visite. Il s’est présenté, docteur Bonvin, responsable de l’unité. La cinquantaine dans le rétroviseur, les joues rondes, les mains couvertes de tatouages et de longs cheveux gris en queue-de-cheval. On ne peut pas annoncer de mauvaises nouvelles avec une telle allure.

Il n’a pas perdu de temps :

– Je me suis laissé dire que vous étiez très inquiète quant à l’avenir de votre enfant.

Il avait la voix grave, mais ses mots étaient enveloppés dans du papier de soie. Je t’ai reposée doucement. Il a poursuivi :

– Elle est arrivée avec une détresse respiratoire due à une MMH, maladie des membranes hyalines. C’est une pathologie à laquelle nous sommes habitués, nous savons la traiter. Votre fille réagit bien, elle n’a besoin que d’une petite bulle d’oxygène, j’ai bon espoir qu’on puisse arrêter à court terme, pour passer à une simple assistance respiratoire. Ensuite, elle devra apprendre à s’alimenter seule.

Il m’a fallu plusieurs secondes pour comprendre.

– Vous êtes en train de me dire qu’elle va s’en sortir ?

Je ne reconnaissais pas ma voix. Il a souri :

– Disons que votre fille ne fait pas partie des patients pour lesquels je me fais du souci. Vous risquez de rester parmi nous encore un petit moment, mais tout devrait bien se passer.

J’ai ordonné à mes larmes de ne pas jaillir, elles ont désobéi.

– Désolée, j’ai bafouillé. J’ai eu tellement peur…

Le médecin a secoué la tête :

– Vous n’avez pas à être désolée. C’est plus facile, pour nous, de ne pas être inquiets, on connaît les pathologies. Parfois il y a des surprises, heureuses ou tragiques, néanmoins on a une idée de l’évolution de chaque bébé. Pour vous, parents, c’est le brouillard. Nous ne sommes pas du même côté.

Une puéricultrice l’a appelé, il t’a caressé la tête et a quitté le box. Je me suis jetée dans les bras de ton papa, j’ai laissé mes sanglots emporter l’angoisse, le chagrin, la culpabilité, puis on t’a annoncé la bonne nouvelle. On allait s’en sortir.





15


Élise





Le rendez-vous a lieu dans les bureaux de l’association. Dans une petite pièce, les tables forment un U et une femme écrit sur un tableau. Elle se présente, Hélène. C’est elle qui a répondu à mon appel, hier.

J’ai composé le numéro fourni par Mariam sur un coup de tête. Des émotions contradictoires me submergeaient à chaque fois que je m’imaginais câliner des nouveau-nés hospitalisés, je ne pouvais pas les ignorer.

La conversation a été rapide. Hélène m’a posé quelques questions, avant de me proposer de me greffer à la réunion d’information qui se tiendrait le lendemain soir.



Nous sommes onze. Hélène commence par nous décrire l’association. Elle œuvre pour le bien-être des enfants hospitalisés, une vingtaine de bénévoles se relaient au chevet des petits patients, dans tous les services pédiatriques. Le but est de leur faire oublier la maladie et l’enfermement, en jouant, lisant, discutant avec eux. Puis, elle en vient au sujet qui nous concerne :

– Il nous manque des bénévoles en néonatologie. Ce service accueille les bébés, pour la plupart des prématurés, mais aussi des nourrissons à terme qui souffrent de pathologies nécessitant une prise en charge médicale. L’hôpital a récemment ouvert une nouvelle aile, ce qui permet de recevoir un plus grand nombre de nouveau-nés issus de toute la région. On a besoin de câlineurs, c’est ainsi que l’on appelle les bénévoles chez nous, dans d’autres cliniques ce sont des berceurs ou des dormeurs, mais le but est le même : prendre les bébés dans les bras, leur parler, les dorloter, leur offrir de l’affection.

Une femme d’une soixantaine d’années lève la main. Hélène lui donne la parole.

– On peut choisir les nourrissons dont on veut s’occuper ?

– Non, on ne choisit pas, réplique-t-elle sèchement. Nous sommes là pour répondre à des besoins, pas pour jouer à la poupée. Les études montrent que les nouveau-nés qui reçoivent des câlins arrivent mieux à réguler leur rythme cardiaque, leur température, mais cela permet aussi d’atténuer la sensation de douleur et de renforcer leur bien-être en réduisant leur stress. Malheureusement, tous les enfants ne bénéficient pas de la présence permanente de leurs parents, alors nous…

– Pourquoi ? la coupe le grand chauve assis à ma droite.

– Pourquoi quoi ? questionne Hélène.

– Pourquoi des parents laissent leurs bébés seuls ?

La formatrice prend le temps de noter quelques mots sur son cahier, puis répond :

– L’une des qualités principales d’un bénévole, c’est de ne pas être dans le jugement. Tous les parents ont leurs raisons, l’une n’est pas plus valable que l’autre. Certains habitent à plus de deux heures de route, certains ont d’autres enfants à gérer, et personne pour les garder, il y a des mères qui ne sont pas en capacité physique de se déplacer, à cause d’un accouchement difficile par exemple, des baby blues qui empêchent le lien de se créer, ou encore des parents trop terrorisés pour se confronter à la réalité. Nous ne sommes pas là pour les remplacer, seulement pour prendre le relais, momentanément. Nous avons d’ailleurs besoin de leur accord pour câliner leur bébé.

L’homme acquiesce en silence, une jeune femme secoue la tête. Hélène poursuit son exposé, avant de nous lister les obligations dues au bénévolat. Nous devons être libres au moins une fois par semaine, à jour et horaires fixes, nous engager sur une durée minimum d’un an, fournir un casier judiciaire, rencontrer un psychologue, effectuer une journée de stage et un mois d’essai.

– Y a-t-il des questions ? interroge Hélène quand elle a terminé.

Il y en a. La formatrice répond patiemment, puis nous reçoit individuellement dans le bureau adjacent. Dix minutes chacun, le temps de sonder nos motivations.

Je ne m’y attendais pas. Si j’avais su, j’aurais préparé un texte. Je cherche mes mots, je tente de trouver des arguments convaincants, de lui plaire, mais mes idées font des nœuds et je ne parviens qu’à bafouiller des banalités. Hélène prend des notes, me remercie de ma présence et m’invite à laisser la place à la personne suivante. Je me lève, je sais que c’est fichu, cela ne devrait pas me toucher, pourtant j’ai envie de pleurer. C’est au moment d’ouvrir la porte que ça sort, ça vient de tout au fond, là où c’est brut, là où c’est vrai :

– J’ai beaucoup d’amour à donner, mais plus personne pour le recevoir. Toutes les nuits, je fais des câlins à mes souvenirs.

Hélène lève la tête de son cahier, sourit et me demande si je suis disponible mercredi prochain, pour la formation.





16


Lili





Le bébé du box voisin est rentré chez lui. En faisant ses adieux à l’équipe, sa maman souriait et pleurait en même temps. Elle avait l’air triste de les quitter. J’ai observé cette scène à travers la porte vitrée en songeant que, si on sortait un jour, la seule chose qui pourrait me faire pleurer, ce serait un oignon.

Le box n’est pas resté vide longtemps, un incubateur est arrivé, suivi d’un père hagard. J’ai essayé de lui envoyer un sourire rassurant, il m’a ignorée. Quand on vient de se prendre le ciel sur la tête, on a des nuages dans les yeux.

Et parfois, une éclaircie.

Comme ce matin, où Florence nous a appris que, depuis la nuit dernière, tu parvenais à te contenter de la plus infime quantité d’oxygène.

– C’est un énorme progrès ! elle a affirmé avant de t’installer contre moi.

Sur le tableau blanc, ton papa a dessiné le « W » de Wonder Woman et écrit « Wonder Baby ». Ça te va bien.

Et puis, la psychologue est venue. C’était la première fois qu’on la voyait. Elle s’appelle Eva, elle parle tout doucement, elle chuchote presque.

Elle m’a écoutée lui raconter. Ton attente, tes échographies, tes coups de pied, ton arrivée, tes poumons, ton estomac, tes pleurs, ton sommeil, tes minuscules mains, tes progrès, ton regard. Elle ne m’a pas interrompue une seule fois. Elle a attendu d’être sûre que j’aie fini, elle a planté ses yeux dans les miens, et elle m’a demandé :

– Cette petite fille a l’air formidable. Et vous ? VOUS. Comment allez-vous ?

Elle chuchote presque, mais ses mots font beaucoup de bruit.

J’ai répondu que je ne savais pas trop, que, malgré les paroles rassurantes du pédiatre, la peur engourdissait toutes les autres émotions. Alors, elle s’est assise, a fixé ses cheveux avec un crayon, et elle m’a annoncé, d’un ton grave :

– Vous n’avez pas accouché que d’un enfant, mais de deux.

J’allais lui demander si elle cultivait sa propre drogue, mais elle a poursuivi :

– Vous avez mis au monde votre fille, mais pas uniquement. J’ai la joie de vous présenter votre petit deuxième : il s’appelle Angoisse. C’est un enfant vorace, qui se nourrit essentiellement de larmes, de peur et de colère, à toute heure, à tout endroit, il n’est jamais rassasié. Il souffre du syndrome d’abandon, il ne tolère pas qu’on le laisse seul, la nuit, le jour, il sera là, près de vous. Il se peut que vous le trouviez également égocentrique, c’est normal. Il a besoin de toute l’attention, toute la lumière. Pour s’en assurer, il se manifeste régulièrement, avec une nette préférence pour les moments où on ne s’y attend pas. Je ne vous cache pas qu’il n’est pas facile à vivre, mais c’est la tradition. Il est offert à tous les nouveaux parents, en guise de bienvenue. C’est le secret le mieux gardé de la parentalité.

J’ai levé les yeux au ciel, je fais souvent ça quand la personne en face de moi a raison et que je refuse de l’admettre. Elle venait de mettre des mots sur ce que j’éprouvais depuis ta naissance. Une chose était née en moi, une chose dont je pressentais déjà qu’elle ne me quitterait plus jamais.

Je n’ai jamais été d’un tempérament anxieux. Plus jeune, j’étais même plutôt de ceux qui réfléchissent après l’action et s’accommodent des conséquences. Anticiper n’a jamais été mon fort, et cela s’appliquait à tout. Prévoir la possibilité qu’un événement puisse advenir ou, pire, mal tourner ne m’était jamais arrivé. La plus grande épreuve de ma vie n’avait fait que renforcer ce trait de caractère. J’avais appris que le destin ne se laissait pas influencer par les prévisions. On a beau se barricader, faire des incantations, tout organiser, se prémunir de tout danger, quand le sort a décidé de frapper, il frappe. Foncièrement, fondamentalement, j’étais inébranlable.

Avant ta naissance, je n’avais jamais ressenti ces symptômes. J’ai la gorge comme un nœud, le ventre comme un trou, je sursaute au moindre bruit. Toutes mes couches de protection ont été arrachées, je me balade à poil, dans une forêt enneigée peuplée de chasseurs, une cible autour du cou. Voilà, c’est ça. Tu es ma cible, mon talon d’Achille. Désormais, j’aime quelqu’un plus que quiconque, plus que moi-même. Désormais, je suis vulnérable.





17


Élise





Il y a du monde au supermarché.

J’ai listé les ingrédients et je remplis le chariot, rayon par rayon. Des boissons, des fruits de mer, du pain, des œufs, des légumes, des friandises, du fromage, surtout, elle n’en trouve pas facilement à Londres.

Notre tout premier plateau télé a eu lieu un jour de grippe, il y a sept ou huit ans. Je tenais difficilement debout, les enfants étaient fiévreux, nous étions restés au lit une partie de la journée. Le soir, je n’avais pas eu la force de préparer le dîner. J’avais rassemblé sur la table basse quelques mets à grignoter, nous avions inséré un DVD dans le lecteur et, sur le canapé recouvert de couettes, nous avions passé une aussi bonne soirée que nos microbes. C’est ensuite devenu une habitude. Régulièrement, à la faveur d’un film attirant, d’une journée difficile ou d’un besoin de réconfort, nous garnissions nos plateaux et passions quelques heures, ensemble, à l’abri du reste.

Je prends un magazine de mots mêlés. Charline y excelle. À chaque fois qu’elle séjourne à la maison, elle noircit les carnets empilés sur le carrelage des toilettes.

J’achète des DVD. J’ai vérifié, le lecteur fonctionne toujours.

Ma fille doit atterrir à treize heures. Je ne l’ai pas vue depuis près de deux mois. Elle est venue en juillet, passer une semaine de vacances, retrouver ses amies, profiter de la plage non loin d’ici. Pendant sept jours, j’ai eu mes deux grands bébés avec moi. Cela n’arriverait plus de si tôt, avec le départ programmé de Thomas. Je me suis gavée d’eux. J’ai pris des centaines de photos floues, Charline se moque toujours de moi à ce sujet, j’ai écouté leur respiration la nuit, je les ai entendus débattre, de l’environnement, de la politique, me réjouissant secrètement de les voir si bien construits. Nous avons des désaccords, certains sujets nous opposent, certains traits de leur caractère me déplaisent, certains comportements me contrarient, mais jamais je ne me suis autorisée à le leur reprocher. Je les ai laissés grandir tels qu’ils étaient, pas tels que je voulais qu’ils soient.

Alors, à dix heures, quand Charline m’annonce qu’elle ne viendra pas, finalement, que ce n’est que partie remise, promis Mamoune, je me concentre sur sa voix joyeuse, j’en déduis que tout s’est arrangé avec Harry, je fais taire mon pincement au cœur, et je vide le chariot, rayon par rayon.





18


Lili





Ce matin, à peine réveillée, j’ai eu besoin d’être avec toi. J’ai laissé mon petit-déjeuner sur le plateau, ton papa aux toilettes, je ne me suis pas douchée, j’ai enfilé mes bas de contention, les premiers vêtements qui me tombaient sous la main, et j’ai volé jusqu’à toi. Enfin, j’ai volé comme un oiseau qui viendrait de se prendre une décharge de chevrotine. Je dois me déplacer aussi souvent que possible sans fauteuil, mais chaque pas compte triple. Je peine à lever les pieds, j’avance le dos courbé, je couine, au jeu des sept erreurs avec un octogénaire je n’en trouve aucune.

Il est long, le chemin jusqu’à toi. Mon imagination a le temps de se faire des films, et ils n’ont pas tous de happy end. Je pousse la lourde porte, je désinfecte mes mains, et ce couloir qui n’en finit pas, est-ce que tu vas bien, je passe devant les box, d’autres nourrissons, d’autres parents, d’autres destins, je n’ose pas regarder, les machines hurlent, les bébés aussi, et si tu allais mal, je fixe la porte de ton box, ça a l’air calme, personne ne s’agite, et si tu étais morte, plus que quelques mètres, mon cœur cavale, je retiens mon souffle, prière silencieuse, et, derrière la vitre, le soulagement.

Tu étais vivante.

Florence s’occupait de tes soins. Je me suis approchée. Tu portais seulement une couche. Je ne suis jamais plus émue que quand tu n’as pas de vêtements. Il y a quelque chose de déchirant dans ces cuisses minuscules, ces bras frêles, dans cette poitrine qui se gonfle et se dégonfle comme si elle aspirait la vie. Tu t’es agrippée à mon doigt, j’ai observé ta peau marbrée, le duvet sur tes épaules, tes yeux encore dépourvus de cils, tu semblais si fragile, j’avais envie de te serrer de toutes mes forces, même celles que je n’ai pas, de sentir mon cœur battre contre le tien, qu’il lui montre l’exemple.

– Je vais changer son masque, vous voulez m’aider ?

Florence m’a expliqué qu’ils alternaient les tailles de masques afin d’éviter de marquer ou blesser ton nez. J’ai accepté, mais, en réalité, je n’ai pas été d’un grand secours. J’étais bien trop occupée à te contempler.

Hormis quelques secondes le jour de ta naissance, c’était la première fois que je voyais ton visage.

Tu avais les yeux grand ouverts, rivés au vide, la bouche en cercle, tu étais parfaitement immobile, appréciant cette sensation de liberté.

J’ai découvert ton nez retroussé, comme celui de ton papa, tes lèvres fines, les miennes, et cet ensemble qui n’appartenait qu’à toi. J’ai caressé ta joue, elle était chaude, j’ai pris une photo mentale pour ne jamais oublier, la machine a sonné, et Florence t’a enfilé le nouveau masque.

Je planais encore quand elle m’a coupé les ailes.

– J’ai appris que vous sortiez demain ?

Je savais que ça arriverait. Hier, la sage-femme m’a prévenue : ma cicatrice est jolie, je ne suis plus anémiée, les chambres sont rares et les patientes nombreuses. Ils n’ont plus de raison de me garder. « Voyez le bon côté des choses, peu de jeunes parents peuvent dormir la nuit », elle a ajouté en riant. J’ai lutté très fort pour ne pas lui offrir de nouvelles dents.

Je ne veux pas sortir. Tu es déjà trop loin à l’étage au-dessus. Chez nous, c’est le bout du monde.

On est restés avec toi jusqu’à trois heures du matin. C’était notre ultime nuit avant le retour à la maison, on ne parvenait pas à te laisser. Finalement, quand on a commencé à ronfler assis, on a consenti à faire le chemin vers notre chambre une toute dernière fois.

J’y voyais double, ton père trébuchait dans ses cernes, j’ai bien cru qu’on n’y arriverait jamais. Je me suis écroulée sur le lit inconfortable en songeant qu’il n’allait pas me manquer et, au moment où j’allais sombrer dans un demi-sommeil, j’ai entendu les sanglots de ton papa.





Charline, Thomas





10 h 33


Coucou mes chéris, c’est maman ! Je viens de vous expédier un colis, ne tardez pas trop à l’ouvrir. Je vous embrasse. Maman





Charline

10 h 45


Hello Mamoune ! Dis-moi que tu n’as pas envoyé un animal.





Thomas

11 h 46


Si c’est une oreille de papa, je préfère la droite.





11 h 50


Je ne sais pas qui vous a éduqués, mais c’est un échec. Bises. Maman





19


Élise





Je suis heureuse que le week-end se termine. Je ne sais plus quoi faire pour tromper l’ennui.

J’ai dégivré le frigo, récuré les toilettes, brossé le tapis de l’entrée, entamé la lecture de trois romans, abandonné la lecture de trois romans, regardé deux téléfilms déprimants, lavé Édouard, déplacé les meubles de ma chambre.

Nous sommes dimanche, il est bientôt vingt et une heures, je suis allongée sur le canapé, à fixer le plafond en me demandant comment je vais pouvoir occuper ma vie.

Quelle ironie, quand on songe que j’ai passé les vingt-trois dernières années à vouloir du temps pour moi.

Je ne compte plus les fois où j’ai trouvé un prétexte pour ne pas jouer au Monopoly avec Charline ou au Mille Bornes avec Thomas. Les fois où j’écoutais leurs histoires d’une oreille, en ayant hâte qu’elles se terminent. Les fois où je ne supportais plus de les entendre héler maman.

Je donnerais pas mal de choses, ce soir, pour acheter un hôtel avenue Foch.

Qu’on me rende les nuits blanches, les reflux, les coliques, les hurlements, le rouge à lèvres écrasé sur le mur, les dessins au caillou sur la voiture, le vomi dans le cou, les cauchemars, les passages affolés aux urgences pédiatriques, le téléphone flottant dans les toilettes, les cheveux coupés aux ciseaux à bout rond, les bagarres entre frère et sœur, la luge dans l’escalier, les heures de colle, les mauvaises notes, les gastro-entérites, les cigarettes cachées sous le matelas, les portes claquées, le premier chagrin d’amour. Qu’on me rende tous ces moments durs devenus doux, maintenant qu’ils n’existent plus que dans mes souvenirs.

Édouard me lèche la main. Je le repousse et me lève. L’ordinateur est allumé, je m’assois et m’empare de la souris. Juste avant son départ, Thomas m’a créé un compte sur Facebook. Je n’en avais pas vu l’utilité jusque-là, mais c’est un bon moyen de prendre des nouvelles de mes enfants sans leur en demander. J’apprends que ma fille a rencontré les grands-parents de Harry dans leur cottage, et mon fils une pinte de bière dans un bar. J’écris un commentaire :

« Celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas. »

J’ajoute une dizaine d’emojis clin d’œil en bénissant la personne qui a inventé ces petites icônes, qui me permettent de passer pour une blagueuse alors que je suis juste une mère pénible.

Au même moment, un autre message apparaît :

« Tu t’es bien adapté à la vie parisienne on dirait ! Profite, mon grand. Bisous. Papa. »

J’ignorais que mon ex-mari était sur Facebook. Son commentaire juste sous le mien, nous n’avons jamais été aussi proches depuis notre séparation, voilà dix ans. J’avale la boule qui s’est formée dans ma gorge.

Je devrais me déconnecter et finir ma soirée comme je l’avais prévu, mais c’est plus fort que moi. Je clique sur sa photo, son profil s’affiche, et son bonheur se répand sur mon écran. À Londres avec Charline et Harry, aux Seychelles avec Mathilde, au ski avec des amis, sur son canapé avec ses jumeaux de six ans contre lui. J’ouvre frénétiquement les clichés, je lis les commentaires de ses proches, qui étaient jadis les miens, et plus je déroule le fil de son existence, plus la mienne me semble insignifiante.

Je suis en train de vivre ce que j’ai toujours redouté. Je suis seule. Mes enfants sont partis, mes parents sont morts et ma plus chère amie, Muriel, habite à Los Angeles. Les autres se comptent sur les doigts d’une main, Leïla, jeune grand-mère débordée, Sophie, qui parcourt le monde avec sa famille, et Frédéric, accaparé par son entreprise. Afin de ne pas nous perdre de vue, nous nous sommes fait une promesse, que nous tenons scrupuleusement : une fois par an, toujours à la même date, nous passons une journée ensemble. Je pensais en avoir davantage, mais certains se sont sentis obligés de choisir un camp, lors de notre divorce. Pas le mien.

Je n’ai jamais souffert de la solitude. Ma fille et mon fils me comblaient. Je refusais d’entendre ceux qui arguaient que les enfants n’étaient qu’une partie de notre existence, qu’il était important de ne pas vivre uniquement pour eux, sous peine de se retrouver seule dans un nid vide. Cela ne m’arriverait pas, à moi, pensais-je. Charline et Thomas étaient bien trop proches de moi pour s’envoler loin. Ils resteraient à Bordeaux, et nous continuerions de nous voir souvent, quand bien même nous n’habiterions plus ensemble. Nous résidions dans une grande ville, qui disposait d’écoles réputées et ne manquait pas d’emplois. C’était d’ailleurs l’une des raisons qui m’avaient empêchée de nous installer à Biarritz, après la séparation. La région offrait moins de possibilités, nombre de jeunes partaient effectuer leurs études ailleurs. C’était présomptueux et égoïste.

Un drôle de bruit, plop, s’échappe de mon ordinateur. Je scrute l’écran en quête de sa provenance, et mon sang se fige quand je comprends. J’ai cliqué sur « j’aime » sous une photo de mon ex-mari. Je tente de réparer mon erreur, mais cette fois, à la place d’un pouce en l’air, c’est un cœur qui s’affiche. Puis un bonhomme en colère. Au bout de trois essais, je parviens à supprimer la preuve de ma curiosité. Dans la seconde qui suit, un message m’informe qu’il souhaite m’ajouter à sa liste d’amis. Je referme brusquement l’ordinateur, le cœur qui cogne dans mes tempes.

Quelle idiote. J’ai été surprise par mon ex en train de fouiller dans ses tiroirs. Il va songer que sa vie m’intéresse.

Un profond soupir me tire de ma séance d’autoflagellation. Édouard me toise. Je suis sûre qu’il me juge. Il aurait tort de s’en priver, le spectacle que j’offre en ce moment est pathétique. Mon existence est en noir et blanc et j’attends, immobile sur mon canapé, le retour des couleurs. Peut-être est-il temps de sortir les feutres.





20


Lili





J’ai dormi avec ton doudou. Florence m’a conseillé de le glisser contre ma poitrine pour qu’il s’imprègne de mon odeur. Ainsi, quand on te laissera, tu nous sentiras quand même près de toi.

Quand la sage-femme est venue m’ausculter, j’ai prié pour qu’elle trouve une raison de me garder hospitalisée. Mais mon corps va bien. Elle m’a confirmé ma sortie avec le sourire qui accompagne les bonnes nouvelles, je l’ai remerciée avec le sourire qui encaisse les mauvaises. Le lit est moins confortable que le sol, il faut se doucher à trois heures du matin pour espérer avoir de l’eau tiède, la nourriture est dépressive, pourtant je ne veux pas partir.

On habitait dans un studio, avant. En plein centre-ville, au quatrième étage d’un immeuble en pierres, on avait nos commerçants préférés, le cinéma au bout de la rue et le bureau à dix minutes. Quand on a appris ta présence, on s’est mis en quête d’un logement plus spacieux. On en a visité beaucoup, des trop loin, des trop petits, des trop vétustes, des trop chers, des trop-tard-c’est-déjà-loué, mais toutes ces déceptions ont fait sens le jour où on a mis un pied chez nous. C’est une petite maison bardée de bois, posée sous un tilleul, avec la forêt à deux pas et le soleil qui cogne contre la baie vitrée du salon. On a repeint ta chambre en blanc, installé des étagères en forme de nuages, une applique étoile, ne manquent que ton lit et une commode, on n’a pas eu le temps de les acheter. Je ne veux pas rentrer « chez nous » sans toi. Désormais, nous, c’est avec toi.

Quand la sage-femme est partie, ton papa a quitté son lit d’appoint et s’est glissé dans le mien, tout contre moi. Il n’a rien dit, mais ça voulait tout dire.

Je n’ai pas mis longtemps à tout ranger. J’étais pressée de venir te retrouver. J’ai tout jeté dans le sac, mes vêtements, tes pyjamas, les cadeaux, les papiers. Il y a une semaine, j’élaborais la liste des choses à ne pas oublier dans la valise de maternité. Je me réjouissais à l’idée de choisir ta première tenue, celle que tu porterais sur les photos. Je n’ai pas eu le temps de l’acheter.

Ton papa m’attendait à la porte avec les sacs, je faisais un dernier tour pour m’assurer que l’on avait tout pris quand il m’a demandé de regarder dans le lit. Il n’y avait rien. Il a insisté, il était sûr que j’avais oublié quelque chose. J’ai secoué les draps, le lit était vide. Il n’était pas convaincu :

– Tu as soulevé l’oreiller ?

– C’est toi que je vais soulever, si tu continues.

Il a ri.

J’ai soulevé l’oreiller en soupirant, il cachait une petite boîte rouge. La suite paraît assez évidente, pourtant, même quand j’ai découvert une bague ornée de trois perles, j’ai passé quelques secondes à me dire qu’ils devaient avoir un gros budget, dans cette maternité, pour offrir un bijou à toutes les nouvelles mamans. Et puis, mon regard est tombé sur ton papa, qui avait un genou à terre, et j’ai compris qu’il ne posait pas de la moquette.

Ma bouche s’est ouverte en grand, aucun son n’en est sorti, je ressemblais à une carpe hors de l’eau, mais il en fallait plus pour le freiner.

– Lili, je suis passé devant la bijouterie, j’ai vu cette bague, elle était en promo, trois perles pour le prix d’une, alors je l’ai achetée et, pour fêter ça, j’ai pensé qu’on pourrait se marier. T’es d’accord ?

La carpe était sonnée, j’ouvrais et je fermais la bouche en écarquillant les yeux, il a dû avoir peur que je fasse une attaque, il a donc précisé :

– C’était pour rire, je veux t’épouser parce que tu es la femme de ma vie, la mère de notre fille, tu es forte et…

Je ne l’ai pas laissé finir, je lui ai sauté dessus en lui disant que j’étais d’accord pour fêter dignement la belle économie qu’il venait de réaliser.





Charline





18 h 45


Hello Mamoune ! J’ai bien reçu ton colis, pourquoi tu m’as envoyé des légumes ??? Bisous





18 h 47


Coucou ma chérie, j’en avais acheté un peu trop, j’ai pensé que ça vous ferait plaisir de manger autre chose que des hamburgers. Tu as vérifié ton taux de cholestérol récemment ? Bises. Maman





19 h 01


Maman, je ne suis plus un bébé.





19 h 01


Tu seras toujours mon bébé.

Tu veux une recette de soupe ? Bises. Maman





21


Élise





Pour respecter ma résolution de m’installer au gouvernail au lieu de me laisser flotter, j’ai décidé de m’adonner à des activités seule. J’ai beau fouiller ma mémoire, je ne me souviens pas de ma dernière sortie sans l’un de mes enfants ou Muriel, lors de ses séjours en France.

Nous sommes trois dans la salle de cinéma. J’ai choisi le film au hasard. Lorsque je me suis retrouvée face aux différentes affiches, je me suis rendu compte que je ne savais plus ce que j’aimais. Mes goûts se sont dilués dans ceux de Charline et Thomas. À la maison, au cinéma, c’étaient eux qui sélectionnaient le programme. Ce qui me plaisait, c’était ce qui leur plaisait. La jeune femme à la caisse attendait que je me décide, mais j’étais comme sonnée par cette découverte : j’avais passé plus de vingt ans à vivre à travers mes enfants. Je ne connaissais plus mes goûts. Je ne savais plus qui j’étais. Pressée par la jeune femme, j’ai fini par opter pour l’affiche qui m’attirait le plus.

J’ai pris du pop-corn caramélisé. Le pot est déjà bien entamé à la fin des publicités.

Le film commence.

Il fait nuit. Une voiture roule sur une route au milieu de la forêt. Le poste diffuse un morceau de Katy Perry. Dans l’habitacle, tout le monde chante. Le père, au volant. La mère, tenant dans sa main un micro imaginaire. Les deux enfants, à l’arrière. Le véhicule tombe en panne. Plus de musique, plus de moteur. Le père descend en sifflotant. Ouvre le capot. Essaie de repérer le problème, en s’éclairant avec son téléphone. Un bruit attire son attention. Cela vient de la forêt. On dirait un rire. Il dirige la lumière vers les arbres, ne voit rien, retourne à son moteur. Le bruit se rapproche. Le père ne siffle plus. Tout a l’air normal, sous le capot. Tout à coup, des hurlements. Les enfants. Le père se précipite vers la portière, les vitres sont badigeonnées de sang, il ouvre, une masse sombre surgit, mon pop-corn sursaute, je détourne le regard, me bouche les oreilles et quitte la salle noire, dos à l’écran, en crabe, terrorisée.

Je prends l’autoroute pour rentrer. Je n’allume pas la radio. Je me gare au pied de mon immeuble. Je ne relève ni mon courrier ni mes glands. J’emprunte l’ascenseur. Je m’enferme à double tour. Édouard me saute dessus. Je hurle. Il s’aplatit au sol, je m’accroupis pour le caresser. Nous commençons tous deux à nous apaiser lorsque quelqu’un frappe à la porte. À pas de loup, je m’approche et regarde dans le judas. Monsieur Lapin me fixe droit dans l’œil. J’ouvre la porte :

– Bonjour monsieur Lapin.

– Votre chien hurle toute la journée, il faut le faire taire.

Je braque les yeux sur Édouard. Sur le dos, les pattes en l’air, il contemple le vide.

– Vous êtes sûr que c’est le mien ? Je suis très étonnée, je n’ai quasiment jamais entendu le son de sa voix.

– Je ne suis pas un menteur. Depuis dix jours, c’est insupportable. J’ai besoin de calme, moi.

Mon chaleureux voisin a besoin de calme, quand il ne retape pas des meubles à minuit. Depuis qu’il est à la retraite, il court les déchetteries et les locaux à poubelles, pour y récupérer toutes sortes d’objets, car « on sait jamais, ça peut servir ». Des outils, des guéridons, des chaises, des jouets, des livres, des tableaux qu’il entasse chez lui ou sur le palier, en attendant de leur découvrir une utilité.

– Je m’en occupe, monsieur Lapin. Je vais me renseigner auprès des autres voisins.

– Faites ce que vous voulez, mais trouvez une solution. La prochaine fois, j’appelle les flics.

Manifestement, il n’a pas eu sa dose de carottes.

Je n’ai pas à mener l’enquête longtemps, la locataire de l’appartement d’en face me confirme que, en mon absence, Édouard se prend pour une cantatrice.

Je me laisse tomber sur le canapé en tentant d’analyser la situation. Lorsque Thomas vivait ici, Édouard demeurait souvent seul en journée. Pourtant, il n’a jamais aboyé. Cela valide le diagnostic du vétérinaire : il est dépressif. Il ne supporte plus sa solitude, et les voisins non plus. Pour eux, pour moi, et avant tout pour lui, je ne vois qu’une solution : je dois convaincre mon fils de prendre Édouard chez lui.





22


Lili





Je n’ai pas pleuré en te disant au revoir. On t’a gardée contre nous toute la journée, on t’a câlinée, parlé de ta chambre, de tes cousins, de notre chat, on t’a raconté ce qui t’attendait, comme pour te donner envie. On a collé des photos de nous sur le tableau blanc, on a dessiné plein de cœurs, on t’a répété qu’on t’aimait, on a repoussé notre départ, on s’est rassasiés de toi, on t’a repue de nous. Quand Estelle, la puéricultrice qui chantonne, a promis qu’elle nous préviendrait à la moindre alerte, on a décidé de rentrer.

J’ai déposé le doudou portant mon odeur près de toi et je t’ai dit au revoir sur le même ton que d’habitude, bonne nuit mon amour, fais de beaux rêves, on se voit demain, je t’aime plus que tout. Je ne voulais pas que tu sentes une différence. Il paraît que c’est ça, être parent : faire passer les émotions de son enfant avant les siennes, lui sourire quand on a envie de pleurer, écouter sa journée d’école quand on rêve de dormir, jouer aux petits chevaux quand on veut tout plaquer, le rassurer quand on est prêt à tuer tout le monde, le consoler quand on a besoin de hurler.

Dans l’ascenseur, machinalement, j’ai enfoncé le bouton du troisième étage. Ton papa m’a souri et a appuyé sur celui du rez-de-chaussée.

Je ne pleurais toujours pas, et je n’en avais pas envie. C’était pire que ça.

C’est en passant les portes automatiques que je l’ai violemment ressenti. Le vide. Un trou béant dans les entrailles. Je ne portais plus la vie. Tu n’étais plus dans mon ventre, mais pas encore dans mes bras.

Chaque nouveau pas me donnait un peu plus le sentiment de t’abandonner. Je t’imaginais, seule dans ton box, et ça me déchiquetait le cœur. Bien sûr, les puéricultrices et les auxiliaires étaient avec toi, mais tu n’étais pas l’unique bébé dont elles devaient s’occuper. Il y avait les berceuses bénévoles, mais elles se consacraient aux enfants dont les parents ne venaient jamais, ou presque.

La nuit était tombée, pourtant la chaleur demeurait écrasante. On a roulé les vitres baissées, ton papa conduisait lentement, il s’est même trompé de chemin alors qu’il le connaît par cœur, on ne se lâchait la main que quand il devait passer une vitesse.

Il a ouvert le portail et s’est garé dans le jardin. C’était étrange, je n’étais partie que depuis une semaine, pourtant notre maison semblait appartenir à une autre vie. Milou, notre chat, est venu se frotter contre mes jambes. C’est ton père qui lui a donné un nom de chien, ça l’amuse beaucoup. Je préfère taire les prénoms auxquels tu as échappé.

Je n’ai pas remarqué la voiture sur le trottoir. Je n’ai pas vu la lumière à travers le volet de la cuisine. La porte d’entrée s’est ouverte alors que je cherchais les clés dans mon sac. Ta grand-mère paternelle nous souriait, une casserole à la main. J’ai regardé ton père, il avait l’air aussi surpris que moi.





23


Élise





J’ai appelé Thomas, pour lui parler de son chien. Il est malheureux pour lui, mais son appartement est trop petit, il ne peut pas le prendre à Paris. En attendant d’avoir mon fils à l’usure, je ne pouvais laisser Édouard seul.

Il est assis à mes pieds, sous mon bureau. Il ne s’allonge pas, il reste sur le qui-vive. La nouvelle de sa présence a fait le tour des services et nombre de collègues sont venus constater par eux-mêmes la laideur de l’animal, le gratifiant d’une caresse au passage, pour leur karma. Même Olivier, d’ordinaire aussi avenant qu’une mycose, lui a gratté le cou.

– T’es sûre que c’est un chien ? me demande Nora en le fixant avec circonspection.

– Arrête, il a juste une drôle de tête.

– C’est fascinant, à mi-chemin entre la chauve-souris et le balai à chiottes, je suis…

Elle est interrompue par madame Madinier, qui sort de réunion.

– Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? s’exclame-t-elle en se raidissant.

Nora glousse. Instinctivement, je ressens le besoin de prendre la défense d’Édouard :

– C’est un chien.

– Merci, je vois ! Je suis heureuse que vous ayez écouté mes conseils et trouvé un compagnon, mais était-il vraiment indispensable d’en faire profiter tout le monde ?

Je m’apprête à me justifier, à lui rappeler que plusieurs salariés de la société viennent travailler chaque jour avec leur animal, que c’est autorisé par la direction, que le PDG lui-même ne se déplace jamais sans son lévrier, mais sa remarque n’attendait pas de réponse. Elle continue son chemin et s’installe à son poste en maugréant.



À midi, le restaurant d’entreprise étant interdit aux animaux, je déjeune dehors. Une salade, dans le parc jouxtant mon bureau. Pour la première fois depuis le départ de Thomas, Édouard semble revivre. Il renifle frénétiquement le sol, tire sur la laisse, virevolte, sent le derrière de ses congénères et, quand l’odeur lui sied, sautille en remuant la queue pour fêter cette nouvelle amitié. Au bout d’une demi-heure, il a sympathisé avec un dalmatien, un caniche, un cane corso, un bull-terrier et un truc qui ressemble à une chèvre, mais qui aboie trop pour en être une. Moi, je n’ai sympathisé avec personne. Je ne tente pas, et je crois percevoir que les autres maîtres n’y tiennent pas particulièrement non plus, hormis le vieux monsieur au caniche, dont je connais en détail la dernière coloscopie. Ce contraste m’interpelle. Mon chien semble plus doué que moi. Petite, j’étais sociable. Je ne m’encombrais pas de timidité ou de convenances, si j’avais envie d’aller converser avec un autre enfant, je ne m’en empêchais pas, et j’étais toujours accueillie chaleureusement. Nous échangions parfois nos prénoms et quelques informations basiques, parfois nous passions directement au stade supérieur, et nous partagions un château de sable, un toboggan, des confidences, un moment. Je me souviens d’une fois, au parc, je devais avoir six ou sept ans. Sur le tourniquet, nous étions quatre enfants, et immédiatement une complicité s’était créée : à tour de rôle, chacun poussait la roue, pendant que les autres riaient à gorge déployée. Sur le banc, les parents avaient laissé une distance de sécurité entre eux et nous surveillaient, sans s’adresser un mot. Au retour, j’avais demandé à ma mère pourquoi les adultes ne jouaient plus. C’était simple, alors. C’est à l’adolescence que le changement s’est produit. Le regard des autres est devenu important. Ce qui se faisait, ce qui ne se faisait pas, primait désormais sur l’envie. Et puis, il y a eu les déceptions, les trahisons, les murs érigés pour se protéger, les douves creusées pour décourager les assaillants. Aujourd’hui, je suis devenue l’une des adultes du banc. Lorsqu’un inconnu m’adresse la parole, je me sens presque agressée. Je juge étranges ceux qui engagent la conversation dans les lieux publics. Quand je n’ai pas le choix, avec le facteur, avec un voisin, avec la boulangère, je me cantonne aux traditionnelles formules de politesse, en espérant que cela suffira à les dissuader.

Précédée d’Édouard, visiblement ravi de sa balade, je me dirige vers le bâtiment qui abrite mon entreprise, sans le quitter des yeux. Ce chien a le physique d’un Gremlins et l’odeur d’une station d’épuration, mais il a plus d’amis que moi. Dans cette période où je cohabite avec la solitude, je devrais probablement en tirer les leçons. Peut-être devrais-je détruire mes remparts et baisser le pont-levis. Je n’ai rien à perdre, tant que je n’ai pas à renifler le derrière de mes congénères.





24


Lili





Je n’ai pas beaucoup dormi. Florence m’avait expliqué que je pouvais les appeler aussi souvent que je le souhaitais pour prendre de tes nouvelles, de jour comme de nuit. Les trois premières heures, j’ai tenu bon, je ne voulais pas les déranger, elles étaient suffisamment occupées. J’ai téléphoné juste avant de me coucher. C’était une puéricultrice que je ne connaissais pas. Quand je lui ai donné ton prénom, elle est restée silencieuse un moment avant de m’apprendre que tu dormais paisiblement. J’ai raccroché en tremblant, le sang figé dans mes veines. Ces quelques secondes de mutisme avaient duré des heures. J’avais eu le temps d’imaginer qu’elle hésitait sur la manière de m’annoncer la terrible nouvelle, d’entendre ses mots, de ressentir la brutalité du choc, de visualiser la réaction de ton papa. Je n’ai pas pensé qu’ils m’auraient prévenue, ma raison avait été totalement engloutie par ma peur. Plus jamais je n’appellerai.

À cinq heures du matin, alors que je venais d’être assommée par le sommeil, un bruit de vaisselle cassée m’a réveillée en sursaut. Persuadée de découvrir le chat en pleine escalade des placards, comme à son habitude, je me suis dirigée vers la cuisine sans prendre le temps de me vêtir. Quelle ne fut pas ma joie de tomber sur ton grand-père paternel, en pyjama, affairé à ramasser des morceaux d’assiette. Il a bredouillé quelques explications, il avait eu une petite faim, pendant que je m’enroulais dans le rideau, à défaut de me pendre avec.

J’avais totalement oublié leur présence. Mon cerveau refuse de l’intégrer. Hier soir, quand on est rentrés, la maison était étincelante et un repas délicieux nous attendait. Même si j’avais envie de tout sauf de faire la conversation à mes beaux-parents, je les ai remerciés, c’était attentionné de nous avoir préparé cette surprise pour notre retour.

Ta grand-mère a rosi comme un magret :

– Oh, vous savez, Lili, c’est notre rôle de veiller au bien-être de nos enfants. Ne vous inquiétez de rien, on s’occupe de tout.

J’ai continué de mâcher ma crevette, inconsciente de ce qui se tramait.

– Nous dormirons sur le canapé, elle a poursuivi, à moins que vous teniez à nous laisser votre chambre ?

La crevette s’est coincée dans ma gorge.

– Comment ça ? j’ai articulé en lançant des regards effrayés à ton papa.

Il ne réagissait pas, absorbé par le curage de son avocat. J’ai posé mon pied sur le sien et appuyé doucement, il a gémi :

– Aïe ! Pourquoi tu m’écrases le pied ?

J’ai observé le noyau de l’avocat, j’ai résisté très fort à mon envie de jouer au basket, avec la bouche de ton papa en guise de panier, puis j’ai expliqué à ta grand-mère que c’était très généreux, merci infiniment, mais qu’on s’en sortait tout seuls, vraiment, ils avaient certainement beaucoup d’autres choses à faire.

Elle m’a regardée comme si j’étais en CP :

– Fais-moi confiance, Lili, je sais ce qui est bon pour vous. Le mieux est qu’on s’installe ici tant que la petite est hospitalisée. Quelqu’un veut du gratin dauphinois ?

Ton père a tendu son assiette, la discussion était close.

La voix de ton grand-père m’a ramenée dans la cuisine, à cinq heures du matin, vêtue de mon rideau et de ma honte. Il a nettoyé le sol, rangé le saucisson et le beurre, puis a quitté la pièce en me souhaitant une bonne nuit, alors qu’il venait d’y mettre un terme. J’ai lâché le rideau et examiné ma tenue en essayant de me persuader que ça aurait pu être pire. Je portais un tee-shirt froissé, une culotte taille haute garnie d’une protection périodique épaisse comme un traversin, et des bas de contention blancs qui m’arrivaient aux genoux. C’était vrai, ça aurait pu être pire. J’aurais pu avoir une plume dans le cul.



J’ai poussé la porte de la néonat aux aurores. Te voir a tout gommé. Tu dormais, entourée de l’espèce de boudin de tissu qui fait office de cocon, ton doudou posé à portée de main. Il était presque aussi grand que toi.

J’ai pris de tes nouvelles auprès de Laëtitia, l’auxiliaire de puériculture présente, tu avais passé une bonne nuit, même s’il avait fallu augmenter de nouveau le taux d’oxygène à cause d’une légère diminution de ta saturation. On m’avait avertie que des régressions viendraient inéluctablement émailler les progrès, pourtant l’angoisse a serré ses mains autour de ma gorge. J’ai attendu d’être dans la salle des familles pour m’effondrer.

Tu dois penser que je passe mon temps à pleurer, tu ne me croiras pas si je t’apprends que, avant toi, hormis ton grand-père et ta marraine, je n’avais jamais sorti mes larmes devant quiconque. Pas même ton papa. C’était devenu un défi, pour lui : réussir à m’extirper quelques sanglots. Il m’a fait visionner les films les plus tragiques, m’observant sans retenue à chaque scène sensible, il m’a fait lire les histoires les plus terribles, écouter les musiques les plus mélancoliques, il m’a raconté les faits divers les plus atroces, en vain. Mon chagrin était timide, il ne parlait pas en public. C’était trop intime. À choisir, je préférais montrer mes fesses que mes larmes. Je suis ravie, depuis ta naissance, des dizaines de personnes ont pu admirer les deux.

J’ai eu besoin d’un café. La salle des familles était plongée dans la pénombre. Le soleil se levait, les fenêtres du bâtiment d’en face commençaient à s’éclairer. J’ai allumé la cafetière en hoquetant bruyamment quand un claquement de langue m’a fait sursauter. Allongée sur le canapé, la maman qui ne quitte jamais le service me lançait un regard noir. J’ai bredouillé des excuses, puis déposé une tasse pleine à côté d’elle avant de te rejoindre. Je t’avoue que c’était plus par peur que par bienveillance. Cette femme m’effraie. Elle ne répond pas quand je la salue, je n’ai jamais entendu le son de sa voix, elle marche vite, ses gestes sont brusques. Chaque fois que je la croise, elle me regarde comme si elle allait faire de moi une nature morte, je dois me retenir pour ne pas placer mes bras en garde devant mon visage.

Ton papa nous a rejointes en fin d’après-midi. Il a repris le travail ce matin. Il t’a apporté trois nouveaux doudous, offerts par les collègues. Il ne lui a pas fallu longtemps pour mettre ses parents sur le tapis, même si j’aurais préféré qu’il les roule dedans.

– J’étais pas au courant, pour mes parents.

– Je sais. Tu leur as demandé de partir ?

Il a pris ma place sur le fauteuil, ôté son tee-shirt et tendu les bras afin que je t’installe contre lui, mais pas l’ombre d’une réponse.

– Tu leur as demandé de partir ?

Il a haussé les épaules :

– Ils cherchent juste à nous aider.

Il avait sans doute raison, mais cela ne changeait rien. On leur avait confié nos clés pour qu’ils nourrissent le chat, pas pour qu’ils emménagent avec nous.

– Je sais, j’ai répondu. Mais moi, je cherche juste à être tranquille quand je rentre chez moi.

– Tu les connais, ma puce, ça sert à rien de lutter. Ils sont pas méchants, ils veulent bien faire.

Je lui ai expliqué ce que je ressentais. Bien sûr que ses parents n’étaient pas de mauvaises personnes, ils faisaient leur possible pour nous rendre la vie moins difficile. Hier, au dîner, ta grand-mère avait anticipé le moindre besoin de ton papa : son verre était toujours rempli, son dessert servi à peine la dernière bouchée du plat avalée. J’avais été indépendante très jeune, peut-être souffrais-je d’une sensibilité exacerbée à ce niveau, mais je trouvais insupportable leur propension à nous considérer comme des enfants. À presque trente ans, il était temps de couper le cordon.

Il a prononcé sa réponse d’une voix douce, comme pour en atténuer la violence :

– Lili, j’entends ce que tu me dis, mais tu devrais être contente de ne pas avoir à t’occuper de la maison et de pouvoir te consacrer à notre fille. De toute manière, tu les connais, ils n’en feront qu’à leur tête. Mais, si ça te gêne, tu n’as qu’à voir ça avec eux.

Je n’ai pas surenchéri. Je savais que c’était peine perdue. Ton papa était incapable de s’opposer à ses parents, il avait bien trop peur de les décevoir. C’était un moindre mal si, pour l’éviter, il me décevait, moi.





25


Élise





En rentrant du travail, avec Édouard, je croise madame Di Francesco sur le parking, un panier dans une main, la laisse de son caniche dans l’autre. Elle lève le nez et contemple le ciel, mais le parterre de glands autour d’elle ne permet aucun doute : j’ai interrompu sa récolte.

Je la salue brièvement, elle me répond de la même manière, comme d’habitude. Je continue mon chemin vers l’immeuble lorsque ma récente prise de conscience vient me chatouiller. Je dois renifler mon prochain.

Je fais demi-tour et m’approche d’elle :

– Vous vous promenez ?

– Non, rétorque-t-elle, sur la défensive.

Je me fais violence pour ne pas abandonner mes projets de socialisation et ose une nouvelle tentative :

– Il fait chaud, hein ?

Elle me regarde comme si j’avais trois nez. En silence. J’ai trouvé une personne moins sociable que moi. Je m’apprête à renoncer quand Édouard saute sur son chien, qui ne réagit pas. Madame Di Francesco le toise sans sourciller :

– Il est rigolo. Comment s’appelle-t-il ?

Je n’avais jamais remarqué son accent. Les « r » roulent sur sa langue.

– Édouard.

Elle hoche la tête d’un air entendu :

– Cela lui va parfaitement. C’était le prénom de mon défunt mari. Edouardo.

– Je suis désolée.

– Pas moi. Il ressemblait à votre chien.

Je m’esclaffe, mais me ressaisis vite. Elle est sérieuse.

– Et le vôtre, il s’appelle comment ? je demande.

– Apple.

– Vous aimez les animaux ?

– Pas tellement. Mais je les tolère, contrairement aux humains.

Elle évite mon regard, mais le message est clair. Je lui souhaite une bonne soirée et j’enjoins à Édouard de me suivre. Assis aux pieds de la vieille dame, à côté de son nouvel ami, il m’ignore ostensiblement. Je tire légèrement sur la laisse, aucune réaction. Je dois presque le traîner jusqu’à l’entrée. J’ai réussi l’exploit de me faire détester par un chien qui aime tout le monde.

L’ascenseur va se refermer lorsque madame Moussa s’y engouffre. Elle porte sa plus jeune fille en écharpe et tient la main à la plus âgée.

– Maman, il faut que z’apporte des rouleaux de papier cul à l’école, mais ze peux pas te dire pourquoi, c’est une surprise pour un cadeau pour toi.

La mère ouvre des yeux ronds :

– On dit du papier toilette, Malya !

– Mais papa, il dit du papier cul…

L’arrivée au deuxième étage me prive de la fin de leur conversation, elles sortent de l’ascenseur et me laissent avec mes souvenirs.

Charline avait trois ans. Elle venait de border sa poupée, Tina, et de lui chanter une berceuse. Tina s’était assoupie. Charline avait quitté la chambre sur la pointe des pieds, pour ne pas la réveiller, et m’avait rejointe dans le salon, fière d’elle. Elle avait dressé son index devant sa bouche et chuchoté :

– Chut, maman ! Elle dort, la petite pute.

J’avais failli m’étouffer, avant de comprendre qu’elle avait voulu dire « la petite puce ».

J’entends encore sa voix aiguë.

Elle était tellement mignonne.

Je pénètre dans l’appartement, Édouard file à sa gamelle. La solitude m’accueille, comme une vieille amie. Elle m’enlace. Elle m’étreint. Je retire mes chaussures et lève les yeux. Face à moi, la chambre de Thomas s’exhibe nue. Alors, en attendant de ne plus en souffrir, je fais ce que je me retiens de faire depuis son départ : je ferme sa porte.





26


Lili





J’ai fermé la porte de ta chambre. Ton absence y était trop présente. Dix minutes plus tard, elle était de nouveau ouverte. Ta grand-mère m’a expliqué qu’il fallait laisser l’air circuler. Elle a un avis sur tout, tu verras, et il l’emporte toujours sur celui des autres. Je ne reconnais plus notre maison depuis qu’ils s’y sont installés. Elle a réorganisé l’aménagement des tiroirs de la cuisine – pas assez pratique –, déplacé les plantes – pas assez de soleil –, sorti la gamelle de Milou sur la terrasse – pas assez hygiénique –, nettoyé chaque pièce de fond en comble – pas assez propre. Elle m’a narré ses exploits avec fierté, puis elle m’a dévisagée avec insistance en attendant que je la remercie. Ma tête se demandait si ma belle-mère allait aussi m’apprendre à utiliser du papier toilette, mais ma bouche a dit merci.

Je n’y peux rien, j’exècre les conflits. Plus exactement, je déteste faire de la peine, mettre mal à l’aise. Je suis un bon petit soldat, bien droit, prêt à tout pour ne pas briser l’harmonie du rang. Quand on me tend un objet pour que je le tienne, je dis merci. Quand je bouscule une table, je dis pardon. Quand quelqu’un marche face à moi sur le même trottoir, c’est moi qui me décale. Quand une personne raconte une blague à laquelle personne ne rit, je ris. Quand le serveur me demande si son plat immonde m’a plu, je commande du rab. Quand la coiffeuse me fait ressembler à un cocker mouillé, je laisse un pourboire. Quand quelqu’un me coupe la route en voiture, je l’insulte, mais en silence et en souriant. Quand on m’appelle pour me vendre une véranda, je remercie le ciel de ne pas être propriétaire. J’ai conscience que s’affirmer ne veut pas dire blesser, j’y travaille et j’ai bon espoir de réussir un jour à me faire entendre sans culpabiliser. J’étais une enfant au caractère bien trempé et à la répartie cinglante. Et puis, il a fallu se faire petite, ne pas en rajouter. Ne pas