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Un Palais d'épines et de roses

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En chassant dans les bois enneigés, Feyre voulait seulement nourrir sa famille. Mais elle a commis l'irréparable en tuant un Fae, et la voici emmenée de force à Prythian, royaume des immortels.

Là-bas, pourtant, sa prison est un palais magnifique et son geôlier n'a rien d'un monstre. Tamlin, un Grand Seigneur Fae, la traite comme une princesse.

Et quel est ce mal qui ronge le royaume et risque de s'étendre à celui des mortels ?

A l'évidence, Feyre n'est pas une simple prisonnière. Mais comment une jeune humaine d'origine aussi modeste pourrait-elle venir en aide à de si puissants seigneurs ?

Sa liberté, en tout cas, semble être à ce prix.



Année:
2017
Editeur::
De La Martinière Jeunesse
Langue:
french
Collection:
Le palais d'épines et de roses
Fichier:
EPUB, 576 KB
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1 comment
 
Juju2
Super livre que je recommande vraiment!!!
31 July 2021 (11:58) 

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Keleana, tome 1 – L’Assassineuse

2013



Keleana, tome 2 – La Reine sans couronne

2014



Keleana, tome 3 – L’Héritière du feu

2015





Illustrations de couverture : © Adrian Dadich

Édition originale publiée sous le titre A Court of Thorns and Roses

par Bloomsbury Publishing, Inc., New York

© 2015, Sarah J. Maas

Carte © 2015, Kelly de Groot

Tous droits réservés.

Pour la traduction française :

© 2017, Éditions de La Martinière Jeunesse,

une marque de La Martinière Groupe, Paris.


ISBN : 978-2-7324-7232-4

www.lamartinierejeunesse.fr

www.lamartinieregroupe.com

Conforme à la loi no 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





Pour Josh

Parce que tu irais Sous la Montagne pour moi.

Je t’aime.





Table des matières


Du même auteur, aux éditions de la Martinière Jeunesse

Copyright

Dédicace

Chapitre premier

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Remerciements





Chapitre premier


La forêt n’était plus qu’un labyrinthe de neige et de glace.

Depuis une heure que je scrutais les fourrés, j’avais fini par comprendre que l’affût sur une branche d’arbre n’était pas efficace. Les rafales de vent effaçaient certes mes traces, mais aussi celles de proies éventuelles.

Poussée par la faim, je m’étais aventurée plus loin de chez moi que je ne l’osais d’habitude, mais l’hiver était l’époque la plus dure pour la chasse. La plupart d; es animaux s’étaient trop profondément enfoncés dans les bois pour que je puisse les suivre. J’avais espéré que le maigre produit de mes chasses précédentes nous permettrait de tenir jusqu’au printemps, mais je m’étais trompée.

Je passai mes doigts gourds de froid sur mes cils pour en faire tomber les cristaux de neige. Nulle trace d’arbres dépouillés de leur écorce signalant le passage de daims. Ces derniers ne partiraient d’ici qu’après avoir mangé toute l’écorce à leur portée, et remonteraient vers le nord, au-delà du territoire des loups, peut-être jusqu’aux terres de Prythian, où nul mortel n’osait se risquer à moins d’être las de vivre.

Cette idée me fit frissonner. Je la chassai pour me concentrer sur les alentours et sur ma tâche. C’était tout ce que je faisais depuis des années : consacrer toute mon énergie à survivre à la semaine, au jour, à l’heure qui venait. Pour l’instant, avec ces chutes de neige, j’aurais de la chance si je pouvais repérer quoi que ce soit, surtout du haut de mon arbre. J’y voyais à peine à cinq mètres devant moi. Réprimant un grognement de douleur, je remuai mes membres raides de froid pour décrocher mon arc de mon dos et descendis de mon perchoir.

La neige gelée crissa sous les semelles de mes bottes usées jusqu’à la trame et je grimaçai : visibilité réduite et bruit inopportun – j’allais rentrer encore bredouille.

La nuit tomberait bientôt. Si je m’attardais ici, je devrais rentrer chez moi dans l’obscurité et j’avais encore en mémoire les avertissements des chasseurs de la ville : des meutes de loups géants rôdaient dans les environs. Sans parler des rumeurs sur d’étranges créatures aperçues dans les parages, des êtres de haute taille et mortellement dangereux.

Tout sauf des immortels – c’étaient les prières que nos chasseurs adressaient à des dieux pourtant oubliés depuis longtemps, et je joignais secrètement les miennes aux leurs. Depuis huit ans que nous habitions ce village, à deux jours de voyage de la frontière de Prythian, terre des immortels, ces derniers nous avaient épargnés. Mais des marchands ambulants nous parlaient parfois de lointaines villes frontalières réduites en cendres. Ces récits, autrefois assez rares pour être considérés comme de simples rumeurs, étaient devenus quotidiens dans les nouvelles qu’on se chuchotait les jours de marché au cours de ces derniers mois.

J’avais pris un risque considérable en m’aventurant aussi loin dans la forêt, mais nous avions fini notre dernière miche de pain la veille et nos restes de viande séchée l’avant-veille. Je préférais pourtant passer encore une nuit le ventre creux que de satisfaire l’appétit d’un loup – ou d’un immortel.

J’aurais néanmoins constitué un maigre festin, car depuis le début de cet hiver, je pouvais compter la plupart de mes côtes. J’évoluais aussi légèrement et aussi discrètement que possible entre les arbres, le poing pressé contre mon estomac vide et douloureux. Je savais d’avance l’expression que je lirais sur le visage de mes sœurs aînées si je rentrais de nouveau les mains vides.

Après quelques instants d’exploration minutieuse, je m’accroupis derrière un buisson enneigé à travers lequel je distinguais assez nettement une clairière et le petit ruisseau qui la traversait. Quelques trous dans sa surface gelée indiquaient qu’on s’en servait fréquemment pour la pêche. J’espérais qu’une proie passerait à ma portée.

Je plantai l’extrémité de mon arc dans la terre et posai le front contre la courbe grossière de son bois. Nous ne pourrions tenir une semaine de plus sans manger, et trop de familles mendiaient déjà auprès des plus riches dont la charité avait ses limites, comme j’avais déjà pu le constater.

J’adoptai une position plus confortable et me contraignis à respirer plus lentement, l’oreille tendue aux bruits de la forêt. La neige tombait sans répit, d’une blancheur immaculée sur les bruns et les gris du paysage. Et, malgré mes inquiétudes et mes membres engourdis, je parvenais à apaiser cette partie de moi-même sans repos et sans merci pour contempler les bois voilés de neige.

Autrefois, il était naturel de savourer le contraste de l’herbe de printemps sur la terre noire fraîchement retournée, ou celui d’une broche en améthyste sur de la soie émeraude. Aujourd’hui encore, je me permettais parfois de rêver au jour où, mes sœurs mariées, je resterais seule avec mon père, avec de quoi manger à notre faim, assez d’argent pour acheter de la peinture et coucher les couleurs et les formes que je voyais sur le papier ou les murs de notre chaumière.

Un rêve qui ne se réaliserait peut-être jamais. Je ne me souvenais même plus de la dernière fois que je m’étais arrêtée pour admirer quelque chose de beau ou d’intéressant.

Les heures volées dans une étable décrépite avec Isaac Hale ne comptaient pas : ces instants-là étaient avides, dépourvus de tout sentiment et parfois cruels, mais jamais beaux.

Le vent s’apaisa. Maintenant, la neige tombait mollement en gros flocons qui s’agglutinaient dans chaque creux d’arbre. Qu’elle était hypnotique, cette douce et mortelle beauté de la neige… L’idée de rentrer par les routes boueuses et gelées du village pour retrouver notre chaumière exiguë me répugnait.

Des buissons craquèrent de l’autre côté de la clairière. Quand je regardai à travers le fourré, j’eus le souffle coupé.

À moins de trente pas de moi se tenait une toute jeune biche que l’hiver n’avait pas encore trop amaigrie, mais qui avait assez faim pour arracher l’écorce d’un arbre. Sa viande pourrait nourrir toute ma famille pendant une semaine au moins. J’en avais l’eau à la bouche.

Je la visai sans faire plus de bruit que le vent soufflant dans des feuilles.

Elle déchirait des bandes d’écorce qu’elle mâchait lentement, inconsciente de la mort qui la guettait.

Je ferais sécher la moitié de sa viande et nous mangerions le reste. Nous pourrions en faire des ragoûts et des tourtes… Nous pourrions vendre sa peau ou en habiller l’un d’entre nous. Il me fallait de nouvelles bottes, mais Elain avait besoin d’un manteau et Nesta voudrait la même chose.

Mes doigts tremblaient. Tant à manger… Nous étions sauvés. J’inspirai à fond pour garder mon sang-froid et visai de nouveau.

Mais je vis alors une paire d’yeux dorés briller dans le buisson voisin du mien.

La forêt devint soudain silencieuse. Le vent tomba. La neige elle-même marqua comme un temps d’arrêt.

Nous autres mortels ne rendions plus aucun culte à des dieux, mais si j’avais encore su leurs noms, je les aurais tous implorés. Sous le couvert des fourrés, le loup s’approchait lentement de la clairière, les yeux fixés sur la biche.

Il était énorme, de la taille d’un poney. Ma bouche se dessécha à sa vue. C’était l’un des loups géants dont on m’avait signalé la présence.

Je n’en avais jamais vu d’aussi gros, mais la biche ne l’avait pas encore remarqué. S’il venait de Prythian, si c’était un immortel, être dévorée ne serait pas le pire des sorts. Si c’était un immortel, j’aurais déjà dû détaler.

Mais peut-être serait-ce rendre service au monde, à mon village et à moi-même que de tuer ce loup, à condition de ne pas être repérée. Je savais que je n’aurais aucun scrupule à lui décocher une flèche dans l’œil.

En dépit de sa taille, il ressemblait à un loup et se déplaçait comme un loup. Un animal, me rassurai-je. Ce n’est qu’un animal.

J’avais un couteau de chasse et trois flèches. Les deux premières étaient normales : sur un loup de cette taille, elles n’auraient probablement pas plus d’effet que des piqûres d’abeilles. Mais la troisième, la plus longue et la plus lourde, je l’avais achetée à un marchand ambulant un été où nous avions un peu d’argent. C’était une flèche taillée dans du frêne de montagne avec une pointe en fer.

Tout le monde savait que les immortels haïssaient le fer. Mais c’était le bois de frêne qui faisait vaciller leurs pouvoirs de magiciens et de guérisseurs assez longtemps pour qu’un être humain eût une chance de les tuer. Du moins, d’après ce qu’on racontait. La seule preuve que nous avions du pouvoir du frêne était sa rareté. Je n’en avais d’ailleurs jamais vu de mes propres yeux. Le Grand Fae les avait presque tous brûlés depuis longtemps. Il en restait très peu, pour la plupart chétifs et dissimulés dans des vergers ceints de hauts murs.

Je tirai vivement la flèche de mon carquois en réduisant mes mouvements au minimum pour être plus rapide et ne pas attirer l’attention de ce loup monstrueux. Elle était longue et assez lourde pour le blesser gravement, voire le tuer, si je visais bien.

Si je tuais le loup, la biche s’enfuirait. Si je tuais la biche, le loup me sauterait à la gorge ou se jetterait sur la carcasse de la biche, nous privant de fourrure et de viande.

Ma poitrine se serra douloureusement et je compris soudain que ma survie se ramenait à la question suivante : ce loup était-il seul ?

Je resserrai ma prise sur mon arc et tendis sa corde. J’étais plutôt bonne tireuse, mais je ne m’étais encore jamais retrouvée face à un loup. J’ignorais où je devais porter le coup et à quelle vitesse cette bête se déplaçait. Et je ne pouvais me permettre de rater ma cible alors que je ne possédais qu’une flèche en frêne.

Si c’était bien un cœur d’immortel qui battait sous cette fourrure, tant mieux. Tant mieux, après tout ce que ses semblables nous avaient fait subir. Pour rien au monde je ne laisserais l’un de ces êtres se glisser dans notre village pour massacrer, mutiler et torturer. Il devait mourir ici et maintenant, et je serais ravie de l’abattre moi-même.

Le loup se rapprocha et une brindille craqua sous l’une de ses pattes monstrueuses. La biche se figea, regarda à droite puis à gauche, les oreilles dressées, sans le repérer. Comme le loup avançait contre le vent, elle ne pouvait le flairer.

La tête du loup s’abaissa et son puissant corps argenté, qui se fondait dans l’ombre, se ramassa sur lui-même. La biche regardait toujours dans la mauvaise direction.

Mon regard se posa sur le loup, puis de nouveau sur la biche. Le loup était seul, j’avais au moins cette chance. Mais s’il faisait fuir ma proie, je me retrouverais seule face à un loup géant affamé – et peut-être immortel – en quête du premier repas qu’il croiserait sur son chemin. Et s’il la tuait…

Si je me trompais, je ne serais pas la seule à y laisser la vie. Une vie qui n’était que dangers depuis huit ans que je chassais dans les bois, mais jusqu’ici je n’avais presque jamais commis d’erreurs.

Le loup jaillit du fourré en un éclair de gris, de blanc, de noir et de crocs jaunes luisants. À découvert, il paraissait encore plus gigantesque, un prodige de muscles, de rapidité et de force brute. La biche n’avait aucune chance de s’en tirer.

Je décochai la flèche alors qu’il lui brisait la nuque.

La flèche se ficha dans son flanc, et j’aurais juré avoir senti le sol trembler sous l’impact. Le loup jappa de douleur et lâcha la biche tandis que son sang giclait sur la neige – un sang qui avait l’éclat du rubis…

Il pivota dans ma direction, ses yeux jaunes écarquillés et son poil hérissé. Son grondement sourd vibrait jusqu’au creux de mon estomac vide alors que je me redressais dans un tourbillon de neige.

Mais le loup ne faisait que me… contempler. Sa fourrure était maculée de sang et ma flèche saillait crûment de son flanc. Il me considérait avec un mélange de lucidité et de stupéfaction qui me poussa à décocher une deuxième flèche, par précaution, au cas où l’intelligence que je décelais en lui aurait été d’essence immortelle et maléfique.

Le loup ne tenta même pas d’esquiver cette flèche, qui transperça son œil jaune, et s’effondra.

Ses pattes tressaillaient et son gémissement rauque perçait le sifflement du vent. C’était incroyable : il aurait dû être déjà mort. La flèche qui avait traversé son œil était enfoncée presque jusqu’à l’empennage

Loup ou immortel, peu importait désormais, avec cette blessure au flanc. Mes mains tremblaient pourtant quand je m’approchai de lui tout en restant à distance respectueuse. Il griffa le sol, mais sa respiration ralentissait déjà.

La neige virevoltait de nouveau autour de nous. J’observai le loup jusqu’au moment où son pelage de charbon, d’obsidienne et d’ivoire cessa de palpiter. J’étais désormais certaine que ce n’était qu’un loup malgré sa taille gigantesque.

L’étau se desserra dans ma poitrine et je poussai un soupir. Je savais au moins que la flèche en frêne était une arme mortelle, quelle que fût la nature de sa cible.

Un rapide examen de la biche me confirma que je ne pourrais porter qu’un seul animal et que ce serait déjà assez difficile.

Bien que cela me fît perdre de précieuses minutes, durant lesquelles n’importe quel prédateur aurait pu flairer l’odeur du sang frais, j’écorchai le loup et nettoyai mes flèches de mon mieux. Au moins, ce travail me réchauffait-il les mains. J’enveloppai la blessure de la biche dans le côté sanglant de la fourrure du loup avant de hisser le tout sur mes épaules. J’avais plusieurs kilomètres à parcourir pour rentrer chez moi et je ne voulais pas laisser dans mon sillage une traînée de sang qui aurait mené toutes sortes de prédateurs à ma chaumière.

Grognant sous l’effort, je saisis les pattes de la biche et jetai un dernier regard à la carcasse fumante du loup. Son œil intact regardait fixement le ciel chargé de neige et je regrettai un bref instant de n’éprouver aucun remords de l’avoir tué.

Mais nous étions au cœur de la forêt et en plein hiver.





Chapitre 2


Le soleil était couché quand je ressortis de la forêt, les jambes tremblantes. Mes mains crispées sur les pattes de la biche étaient devenues complètement insensibles. Même la protection de sa carcasse ne pouvait chasser le froid grandissant qui me transperçait.

Alors que je remontais le chemin de notre chaumière, portée seulement par la faim qui me donnait le vertige, les voix de mes sœurs me parvinrent de l’intérieur comme pour venir à ma rencontre. Je n’avais nul besoin d’entendre ce qu’elles disaient pour savoir qu’elles parlaient probablement d’un garçon ou des rubans qu’elles avaient vus à un étal du village alors qu’elles auraient dû fendre du bois, mais je ne pus réprimer un sourire.

Je raclai les semelles de mes bottes contre l’encadrement en pierre de la porte pour en faire tomber la neige. Des débris de glace se détachèrent de ses pierres grises, révélant les symboles de protection gravés autour du seuil. Mon père avait autrefois persuadé un charlatan de passage d’y inscrire ces symboles censés tenir les immortels à distance en échange de l’une de ses sculptures sur bois. Mon père avait toujours été tellement incapable de faire quoi que ce soit pour nous que je n’avais pas eu le cœur de lui dire que ces symboles étaient inutiles. Les mortels ne possédaient ni pouvoirs magiques, ni la force et la rapidité hors du commun des immortels. Cet homme, qui se prétendait descendant d’un Grand Fae, avait seulement gravé des runes sur la chaumière et marmonné du charabia avant de poursuivre son chemin.

J’ouvris la porte en bois dont la poignée métallique glaça ma paume. La lumière m’aveugla quand j’entrai.

– Feyre ! fit doucement Elain d’une voix un peu étranglée.

Je battis des paupières, éblouie par le feu, et vis ma plus jeune sœur devant moi. Elle était enroulée dans une couverture, et ses cheveux d’or sombre, de la couleur que nous avions toutes trois, formaient une couronne parfaite autour de sa tête. Huit ans de pauvreté ne lui avaient pas enlevé le désir d’être belle.

– Où as-tu trouvé ça ? demanda-t-elle sur un ton que la faim rendait âpre.

Pas un mot sur le sang dont j’étais maculée. J’avais depuis longtemps cessé d’espérer qu’elles remarqueraient si je rentrais ou non des bois le soir, tant que la faim ne les y pousserait pas. Ce n’était pas elles qui avaient fait une promesse à ma mère sur son lit de mort.

J’inspirai pour garder mon calme et me déchargeai de mon fardeau. La biche atterrit lourdement sur la table en bois.

– À ton avis ? ripostai-je d’une voix éraillée.

Je déroulai la fourrure du loup pour libérer la carcasse de la biche, puis, après avoir ôté et déposé mes bottes dans l’entrée, je me tournai vers Elain.

Ses yeux bruns – ceux de mon père – étaient fixés sur la biche.

– Ça te prendra longtemps de l’écorcher ?

Car ce serait à moi de m’en charger, bien entendu, et pas à elle, ni personne d’autre. Je n’avais jamais vu leurs mains empoissées de sang. J’avais appris à écorcher et à conserver mon gibier en suivant les instructions que d’autres m’avaient données.

Mon père et Nesta étaient encore assis près du feu, et ma sœur aînée ignorait notre père comme à son habitude. Elain ne détachait plus les yeux de la carcasse, une main pressée sur son ventre probablement aussi vide et douloureux que le mien. Non qu’elle fût cruelle : en cela, elle différait de Nesta, qui était née avec un rictus méprisant aux lèvres. Certaines réalités échappaient tout simplement à Elain. Ce n’était pas de la mesquinerie de sa part, si elle n’offrait jamais son aide. Il ne lui venait même pas à l’idée de se salir les mains. J’ignorais si elle était incapable de comprendre que nous étions pauvres, ou si elle s’y refusait.

Cela ne m’empêchait pas de lui acheter, quand j’en avais les moyens, des graines pour les fleurs qu’elle cultivait pendant la belle saison. Cela ne l’avait pas empêchée non plus de m’offrir trois petits pots de peinture rouge, jaune et bleue l’été au cours duquel j’avais acheté la flèche en frêne. C’était le seul cadeau qu’elle m’avait jamais fait et notre maison en gardait encore l’empreinte : petits entrelacs de vigne vierge et de fleurs le long des encadrements de fenêtres, des pas de portes et sur les arêtes de meubles, minuscules volutes de flammes sur les pierres bordant le foyer. Chaque instant de loisir que j’avais eu au cours de cet été d’abondance, je l’avais passé à orner notre maison de couleurs.

Nous n’avions plus connu d’été aussi insouciant depuis.

– Feyre, gronda la voix de basse de mon père.

Sa barbe brune était bien peignée et son visage lisse et sans défaut, comme ceux de mes sœurs.

– Quelle chance tu as eue aujourd’hui de pouvoir nous apporter ce festin, reprit-il.

Nesta ricana, ce qui était prévisible : tout éloge d’autrui suscitait généralement ses moqueries. Et elle tournait en ridicule chaque parole de mon père.

Je me redressai et m’appuyai d’une main à la table à côté de la biche pour foudroyer ma sœur du regard. De nous tous, c’était elle qui avait été la plus durement éprouvée par notre ruine. Elle haïssait notre père en silence depuis que nous avions dû fuir notre manoir.

Mais au moins, contrairement à mon père, Nesta ne radotait pas à propos de la richesse que nous étions censés retrouver un jour, Non, elle se contentait de dépenser l’argent que je ne dérobais pas à sa vue et ignorait généralement mon père. Parfois, j’aurais été incapable de dire lequel de nous était le plus malheureux et le plus amer.

Je regardai la carcasse de la biche, qui occupait toute la table branlante.

– Nous pourrons manger la moitié de la viande cette semaine et faire sécher l’autre moitié, proposai-je, consciente que ce serait moi qui ferais le gros du travail. Demain, j’irai au marché voir combien je pourrai tirer des peaux, conclus-je, plus pour moi-même que pour les autres.

La jambe estropiée de mon père était étendue devant lui aussi près du feu que possible. Le froid, la pluie ou le moindre changement de température envenimait les vilaines plaies autour de son genou. Sa canne était posée contre son fauteuil, une canne que Nesta avait tendance à laisser hors de sa portée.

« Il pourrait trouver de la besogne s’il avait moins honte de travailler », répondait-elle toujours quand je la réprimandais à ce sujet.

Elle lui en voulait tout autant de sa blessure, de ne pas s’être défendu quand un créancier et ses hommes de main avaient fait irruption chez nous et brisé son genou. Nesta et Elain s’étaient enfuies et barricadées dans la chambre. J’étais restée auprès de mon père, implorant la pitié de ces hommes et pleurant au milieu des cris et des craquements d’os. Pour finir, je m’étais salie et j’avais vomi sur les pierres du foyer. C’était seulement à ce moment-là que les hommes étaient partis. Nous ne les avions jamais revus.

Nous avions employé une bonne partie de l’argent qui nous restait à payer un guérisseur. Mon père avait mis six mois pour marcher à nouveau, et un an pour parcourir quelques kilomètres. Les quelques pièces qu’il rapportait à la maison quand on lui achetait ses sculptures de bois par simple charité ne suffisaient pas à nous nourrir. Cinq ans auparavant, nous avions dépensé tout l’argent qu’il nous restait et mon père ne pouvait ni ne voulait encore se déplacer. Il n’avait pas protesté quand j’avais annoncé ma décision de chasser en forêt.

Ce jour-là, il n’avait pas même tenté de se lever de son fauteuil auprès du feu, ni levé les yeux du bout de bois qu’il sculptait. Il m’avait laissée m’aventurer seule dans ces bois sinistres et mortellement dangereux où les chasseurs les plus aguerris ne se risquaient qu’avec précaution. Avec le temps, il était devenu un peu plus conscient du danger. Il montrait parfois un semblant de reconnaissance et se traînait en ville de temps à autre pour y vendre ses sculptures, mais ces efforts demeuraient rares.

– Je serais ravie d’avoir un nouveau manteau, fit Elain avec un soupir.

– J’ai besoin d’une paire de bottes, déclara Nesta au même moment en se levant de son fauteuil.

Je gardai le silence, car je ne voulais pas être entraînée dans l’une de leurs querelles, mais je regardai les bottes encore neuves de Nesta posées près de la porte. À côté d’elles, les miennes, trop petites, craquaient aux coutures.

– Mais je grelotte dans mon vieux manteau en loques, implora Elain. Je vais mourir de froid.

Ses larges yeux se posèrent sur moi.

– Je t’en prie, Feyre, insista-t-elle en prononçant mon nom dans un gémissement écœurant, et Nesta claqua de la langue avant de lui ordonner de se taire.

Je me bouchai mentalement les oreilles alors qu’elles commençaient à se chamailler pour savoir laquelle récolterait l’argent des fourrures, et remarquai que mon père se tenait maintenant devant la table, sur laquelle il s’appuyait pour examiner la biche. Je me raidis soudain, car il venait de repérer la peau du loup géant. Ses doigts encore lisses et élégants d’homme du monde la retournèrent et en caressèrent l’intérieur ensanglanté.

Ses yeux sombres rencontrèrent les miens. Ses lèvres ne formaient plus qu’une mince ligne.

– Feyre, murmura-t-il, où as-tu trouvé cela ?

– Là où j’ai trouvé la biche, répondis-je avec le même calme, mais sur un ton froid et tranchant.

Son regard devint humide.

– Feyre… un tel risque…, reprit-il.

– Je n’avais pas le choix, répliquai-je sur un ton plus sec que je l’aurais voulu.

J’aurais aimé lui dire : « Tu ne sors même pas de la maison. Sans moi, nous serions déjà morts de faim. »

– Feyre, répéta-t-il en fermant les yeux.

Mes sœurs s’étaient tues, et quand je levai les yeux, je vis Nesta froncer le nez de dégoût. Elle pinça mon manteau entre deux doigts.

– Tu pues comme un cochon qui s’est roulé dans son fumier. Pourrais-tu au moins faire semblant de ne pas être une paysanne inculte ?

Je dissimulai combien ses paroles me blessaient. Quand notre famille avait été ruinée, j’étais encore trop jeune pour avoir appris davantage que quelques bonnes manières et je savais à peine lire et écrire, ce qu’elle ne manquait jamais de me rappeler.

Elle recula et passa un doigt sur ses tresses brun doré.

– Retire ces vêtements dégoûtants, ordonna-t-elle.

Je pris tout mon temps en ravalant ce que j’avais envie de lui hurler. Elle avait trois ans de plus que moi, mais elle paraissait plus jeune. Ses joues étaient toujours teintées d’un rose vif.

– Pourrais-tu faire bouillir de l’eau et remettre du bois dans le feu ? demandai-je.

Mais je remarquai alors qu’il ne restait plus une seule bûche à côté du foyer.

– Je croyais que tu devais fendre du bois aujourd’hui, repris-je.

Nesta inspectait ses longs ongles bien nets.

– Je déteste fendre du bois : je récolte toujours des échardes, se justifia-t-elle en me regardant par-dessous ses longs cils noirs – de nous trois, c’était elle qui ressemblait le plus à notre mère. Et puis tu le fais bien mieux que moi, Feyre ! Tu es deux fois plus rapide. Tes mains sont faites pour ça : elles sont tellement calleuses…

Je serrai les dents.

– S’il te plaît, insistai-je en refrénant ma colère. Demain, lève-toi à l’aube pour fendre ce bois, sinon nous aurons un petit déjeuner froid, achevai-je en déboutonnant le haut de ma tunique.

Ses sourcils se froncèrent.

– C’est hors de question ! trancha-t-elle.

Mais je me dirigeais déjà vers la pièce exiguë où je dormais avec mes sœurs. Elain chuchota à Nesta quelques mots d’une voix implorante, ce qui lui valut une réponse cinglante. Je regardai mon père par-dessus mon épaule et lui montrai la biche.

– Prépare les couteaux, ordonnai-je sans le moindre effort pour être aimable. Je reviens dans un instant.

Et je refermai la porte sans attendre sa réponse.

La chambre était assez grande pour contenir une commode bancale et l’énorme lit en bois de fer dans lequel nous dormions toutes trois. Unique vestige de notre fortune d’antan, c’était un cadeau de noces de mon père à ma mère, le lit dans lequel nous étions nées et dans lequel ma mère était morte. Je n’y avais jamais touché lorsque j’avais repeint notre maison en de nombreux endroits au cours de ces dernières années.

Je jetai mes vêtements sur la commode et me renfrognai à la vue des ornements que j’avais peints autour des poignées des tiroirs : violettes et roses sur celui d’Elain, flammes sur celui de Nesta et nuit semée d’étoiles jaunes sur le mien. Je l’avais fait pour égayer cette pièce sombre, mais mes sœurs n’en avaient jamais soufflé mot. Je me demandais maintenant comment j’avais pu croire qu’elles le feraient.

Je poussai un grognement pour résister à l’envie de m’effondrer sur le lit.



Ce soir-là, nous eûmes du gibier rôti au dîner. Je savais que ce n’était pas raisonnable, mais je laissai tout le monde en reprendre un peu avant de déclarer qu’il ne fallait plus y toucher. Je passerais le lendemain à préparer le reste de la viande pour la faire sécher, puis à nettoyer les deux peaux pour les vendre au marché. Je connaissais quelques acheteurs qu’elles pourraient intéresser. Aucun ne m’en donnerait le juste prix, mais nous avions trop besoin d’argent et je n’avais ni le temps ni les moyens de me rendre à la ville la plus proche pour vendre ces peaux un meilleur prix.

Je suçais ma fourchette pour savourer les restes de graisse. Ma langue glissa sur les dents tordues. Ces couverts faisaient partie d’un modeste assortiment que mon père avait réussi à sauver pendant que les créanciers pillaient notre manoir. L’argenterie de la dot de ma mère était vendue depuis longtemps.

Ma mère… impérieuse et froide avec ses enfants, elle avait été joyeuse et brillante avec les nobles qui nous fréquentaient, et follement éprise de mon père, la seule personne au monde qu’elle aimait et respectait vraiment. Elle adorait également les fêtes, si bien qu’elle ne m’avait guère consacré de temps. Sauf pour se réjouir à l’idée que mes dons pour le dessin et la peinture constitueraient un atout en vue d’un mariage. Si elle avait vécu assez longtemps pour assister à notre ruine, ce malheur l’aurait brisée bien davantage qu’il ne l’avait fait avec mon père. Peut-être que sa mort précoce avait été une bénédiction pour elle.

Ça nous faisait toujours une bouche de moins à nourrir.

Il ne nous restait rien d’elle, sauf ce lit en bois de fer et la promesse que je lui avais faite.

Dès que j’envisageais de partir pour ne jamais revenir, j’entendais de nouveau cette promesse faite onze ans auparavant sur son lit de mort.

Restez toujours ensemble et veille sur ton père et tes sœurs, m’avait-elle recommandé. Je le lui avais promis, encore trop jeune pour lui demander pourquoi elle ne s’était pas adressée à mes sœurs ou à mon père. Mais je le lui avais juré et elle était morte. Et dans notre monde de mortels – qui survivait uniquement grâce à une promesse du Grand Fae vieille de cinq siècles, dans ce monde où nous avions oublié les noms de nos dieux –, une promesse avait valeur de loi. C’était à la fois une monnaie d’échange et un engagement sacré.

Il m’arrivait de haïr ma mère de m’avoir extorqué cette promesse. Mais peut-être que, dans le délire de sa fièvre, elle n’avait même pas eu conscience de ce qu’elle exigeait. Ou peut-être que l’approche de la mort l’avait rendue plus lucide sur le caractère de ses enfants et de son mari.

Je reposai ma fourchette et regardai les flammes de notre maigre feu danser sur les dernières bûches tout en étirant mes jambes endolories sous la table.

Je reportai mon attention sur mes sœurs. Comme à son habitude, Nesta pestait contre les villageois, ces rustres sans éducation, inconscients de la grossièreté de leurs vêtements. Dès notre ruine, les amies de mes sœurs leur avaient tourné le dos et Elain et Nesta traitaient depuis les paysans du village comme des fréquentations de qualité inférieure.

Je bus une gorgée d’eau chaude – car nous n’avions même pas de quoi acheter du thé ces jours-ci – en écoutant Nesta poursuivre son histoire.

– Alors je lui ai dit : « Si tu crois que tu peux me faire la cour aussi cavalièrement, je me verrai dans l’obligation de refuser ! » Et sais-tu ce qu’il m’a répondu ?

Elain était suspendue aux lèvres de Nesta, et mon père, visiblement perdu dans ses souvenirs, souriait en regardant affectueusement sa bien-aimée Elain, la seule d’entre nous qui prît la peine de lui parler.

J’interrompis Nesta.

– Parles-tu de Thomas Mandray, le fils cadet du bûcheron ?

Les yeux bleu-gris de ma sœur se plissèrent.

– Oui, répondit-elle avant de se retourner vers Elain.

– Que veut-il ? demandai-je en jetant un regard à mon père, qui n’eut pas la moindre réaction, pas le moindre signe d’inquiétude ou seulement d’attention à ce que Nesta racontait.

– Il veut l’épouser, dit rêveusement Elain, et je cillai.

Nesta inclina la tête dans un mouvement que j’avais vu à des prédateurs. Je me disais parfois que sa volonté de fer aurait pu nous aider à survivre si elle avait été moins hantée par notre déchéance sociale.

– Quelque chose te dérange, Feyre ? s’enquit-elle en lançant mon nom comme une insulte, et je dus serrer les dents pour garder mon calme.

Mon père se tortilla dans son fauteuil. Je savais que j’avais tort de réagir aux provocations de ma sœur, mais je passai outre.

– Tu ne veux pas fendre de bois pour nous, mais tu es prête à épouser le fils d’un bûcheron ? demandai-je.

Nesta se redressa.

– Je croyais que tout ce que tu voulais, c’était nous voir mariées et parties afin d’avoir enfin le temps de peindre tes chefs-d’œuvre, ricana-t-elle en montrant le pied de digitales dont j’avais orné le bord de la table.

Je ne relevai pas l’insulte, même si je mourais d’envie de dissimuler les fleurs sous ma main. Peut-être les gratterais-je demain.

– Crois-moi, le jour où tu voudras épouser quelqu’un, je ne m’y opposerai pas, mais tu ne peux pas te marier avec Thomas.

Les narines de Nesta frémirent.

– Tu ne pourras rien y changer, déclara-t-elle. Clare Beddor m’a dit cet après-midi qu’il me fera sa demande dans quelques jours. Alors je ne serai plus forcée de manger des miettes, dit-elle avec un mince sourire. Et je n’aurai pas besoin de me rouler dans le foin comme une bête avec Isaac Hale.

Mon père toussota pour dissimuler sa gêne et détourna les yeux vers son lit placé près du feu. Soit par crainte, soit par remords, il n’avait jamais réprimandé Nesta et ce n’était visiblement pas aujourd’hui qu’il allait commencer, même si c’était la première fois qu’il entendait parler d’Isaac.

Je posai les mains à plat sur la table et toisai Nesta. Elain retira sa main toute proche de la mienne comme si elle craignait que le sang et la boue dont mes ongles étaient incrustés salissent sa peau laiteuse.

– La famille de Thomas est à peine plus riche que la nôtre, repris-je en réprimant un grondement. Chez eux, tu ne serais qu’une bouche de plus à nourrir. S’il ne le comprend pas, ses parents devraient le savoir pour lui.

Mais Thomas savait à quoi s’en tenir. Nous nous étions déjà croisés en forêt. J’avais surpris son regard affamé quand il m’avait repérée un jour que je rapportais quelques lapins. Je n’avais jamais tué d’être humain, mais ce jour-là, le couteau de chasse passé à ma ceinture m’avait brûlé le flanc. J’avais soigneusement évité Thomas depuis.

– Nous ne pouvons pas payer de dot, poursuivis-je fermement, mais d’une voix plus douce. Pour aucune de vous.

Si Nesta voulait absolument partir, tant mieux. Son départ me rapprocherait de ce paisible avenir dans lequel j’aurais de quoi manger et assez de loisir pour peindre. Mais nous n’avions rien, strictement rien pour inciter le moindre prétendant à me libérer de mes sœurs.

– Nous nous aimons, insista Nesta, et Elain l’approuva de la tête.

Je réprimai un éclat de rire. Depuis quand avaient-elles renoncé à des aristocrates pour faire les yeux doux à des paysans ?

– Ce n’est pas l’amour qui remplit un ventre affamé, ripostai-je en soutenant son regard.

Elle se leva d’un bond comme si je l’avais frappée.

– Tu es jalouse, c’est tout ! lança-t-elle. J’ai entendu dire qu’Isaac va épouser une fille de Greenfield bien dotée.

Je le savais déjà, car Isaac s’en était vanté lors de notre dernier rendez-vous.

– Jalouse ? répétai-je lentement en refoulant ma fureur. Nous n’avons rien à offrir à ces gens – ni dot ni bétail. Thomas a peut-être envie de t’épouser, mais pour les siens, tu ne seras qu’un fardeau.

– Qu’est-ce que tu en sais ? souffla Nesta. Tu n’es qu’une bête sauvage qui se permet de nous aboyer des ordres. Continue ainsi, et un de ces jours, Feyre, il ne restera plus personne pour se souvenir de toi, ni se soucier que tu aies existé.

Elle sortit en trombe de la salle, suivie d’Elain qui lui exprimait toute sa sympathie. Elles claquèrent la porte de notre chambre assez violemment pour faire vibrer la vaisselle sur la table.

J’avais déjà entendu ces paroles et je savais que Nesta me les avait répétées parce que j’avais tressailli la première fois qu’elle me les avait crachées au visage. Elles me blessaient toujours autant.

Je bus une longue gorgée à ma chope ébréchée. Le banc en bois grinça sous le poids de mon père quand il changea de position. J’avalai une nouvelle gorgée avant de parler.

– Tu devrais lui faire entendre raison.

– Que pourrais-je lui dire ? répondit-il, les yeux fixés sur une marque de brûlure de la table. S’ils s’aiment…

– Ils ne peuvent pas s’aimer… pas lui, en tout cas. Pas avec cette famille de misérables. J’ai vu comment il se conduit au village. Il ne désire qu’une chose d’elle, et ce n’est certainement pas sa main…

– Nous avons autant besoin d’espoir que de pain et de viande, m’interrompit-il, le regard lucide comme cela lui arrivait rarement. Nous avons besoin d’espoir pour survivre. Laisse-lui cet espoir, Feyre. Laisse-la imaginer une vie meilleure, un monde meilleur.

Je me levai, les poings serrés, mais je ne pouvais me réfugier nulle part dans cette chaumière de deux pièces. Je regardai la peinture délavée de la digitale au bord de la table. Celle des corolles extérieures s’écaillait et pâlissait et la partie inférieure de la tige était déjà effacée. Dans quelques années, cette peinture aurait disparu, et avec elle toute trace de son passage comme du mien dans ces lieux.

Quand je regardai de nouveau mon père, mes yeux étaient durs.

– Un monde meilleur ? Ça n’existe pas, répondis-je.





Chapitre 3


La neige piétinée de la route de notre village était éclaboussée de noir par le passage des charrettes et des chevaux. Elain et Nesta faisaient la grimace en évitant les endroits les plus sales sur notre chemin. Je savais pourquoi elles m’accompagnaient : après avoir regardé les fourrures que j’avais pliées dans ma sacoche, elles avaient saisi leurs manteaux.

Elles ne m’avaient pas adressé la parole depuis la veille au soir. Nesta s’était néanmoins levée à l’aube pour fendre du bois, probablement parce qu’elle savait que je vendrais les peaux au marché ce jour-là et que je rentrerais avec de l’argent. Elles m’avaient donc suivie sur la route solitaire sinuant au milieu des champs couverts de neige jusqu’à notre misérable village.

Ses maisons en pierre banales et ternes paraissaient encore plus lugubres dans la lumière blafarde de l’hiver. Mais en ce jour de marché, la place du village serait peuplée de vendeurs qui auraient bravé le froid âpre du petit matin.

Une odeur de nourriture nous parvenait à cent mètres, d’alléchantes senteurs d’épices qui ravivaient mes souvenirs. Derrière moi, Elain laissa échapper un faible gémissement. Épices, sel, sucre… des articles rares pour la plupart des habitants du village et bien trop coûteux pour notre bourse.

Si je vendais mes fourrures un bon prix, peut-être pourrais-je nous acheter quelque friandise. J’ouvrais la bouche pour le proposer quand, à l’angle d’une rue, nous nous arrêtâmes brusquement, manquant de peu nous bousculer.

– Puisse la Lumière immortelle vous éclairer, mes sœurs, dit la jeune femme en robe pâle qui nous barrait le passage.

Nesta et Elain claquèrent de la langue et je réprimai un grognement excédé. C’était le comble : la présence des Enfants des Élus un jour de marché ne pourrait que semer la distraction et l’agacement. Les anciens leur permettaient généralement de passer quelques heures au village, mais la simple présence de ces crétins fanatiques qui adoraient encore les Grands Fae rendait tout le monde nerveux, à commencer par moi. Les Grands Fae avaient été nos seigneurs à une époque lointaine et le moins qu’on pût dire, c’est qu’ils n’avaient guère fait preuve de bonté envers nous.

La jeune femme ouvrit ses bras blancs comme la lune dans un geste de salut et ce mouvement fit tinter les clochettes de son bracelet d’argent pur.

– Pouvez-vous nous accorder un instant pour entendre la Parole des Élus ? demanda-t-elle.

– Non, ricana Nesta sans même lui accorder un regard, et elle poussa Elain du coude pour repartir.

Les cheveux noirs dénoués de la jeune femme brillaient dans le soleil matinal et son visage frais et propre était illuminé par le joli sourire qu’elle nous adressait. Elle était accompagnée de cinq autres jeunes gens et jeunes filles aux cheveux longs qui observaient le marché, à la recherche d’autres personnes à accoster.

– Cela ne vous prendra qu’une minute, insista l’une de ses compagnes en faisant un pas vers Nesta.

Ce fut véritablement impressionnant de voir Nesta se redresser de toute sa taille, dégager ses épaules et toiser la jeune femme telle une reine détrônée.

– Gardez vos insanités de fanatiques pour les niais, dit-elle. Vous ne trouverez personne à convertir parmi nous.

La fille recula et une ombre passa dans ses yeux bruns. Je réprimai une grimace. Ce n’était pas la meilleure manière d’agir avec ces illuminés, qui pouvaient devenir de vraies nuisances si on les provoquait.

Nesta leva la main et remonta la manche de son manteau pour montrer le bracelet en fer qu’elle portait toujours. Elain avait le même. Elles les avaient achetés ensemble plusieurs années auparavant. La jeune femme tressaillit et ses yeux s’agrandirent.

– Tu as vu ? siffla Nesta en faisant un pas vers elle, et l’autre recula. Voilà ce que tu devrais porter, au lieu de ces clochettes en argent pour attirer ces monstres d’immortels.

– Comment osez-vous offenser aussi bassement nos amis immortels…

– Va prêcher ailleurs ! cracha Nesta.

Deux jolies fermières potelées passèrent devant nous, bras dessus bras dessous, pour se rendre au marché. Alors qu’elles approchaient des illuminés, leurs visages exprimèrent le même dégoût que les nôtres.

– Putain d’immortels ! lança l’une d’elles à la jeune femme, et je ne pus que l’approuver.

Les Enfants des Élus se taisaient. L’autre fermière, qui était assez riche pour porter un collier en fer tressé, plissa les yeux et sa lèvre supérieure se retroussa sur ses dents.

– Ne savez-vous donc pas tout ce que ces monstres nous ont fait subir pendant des siècles, pauvres crétins ? gronda-t-elle. Et ce qu’ils nous font encore subir pour leur amusement dès qu’ils en ont l’occasion ? Vous méritez le sort qui vous attend chez eux. Des imbéciles et des putains, voilà ce que vous êtes !

Nesta approuva d’un signe de tête tandis que les fermières poursuivaient leur chemin. Nous nous retournâmes vers la jeune femme plantée devant nous et Elain elle-même grimaça de dégoût.

Mais la jeune femme inspira et son visage se rasséréna.

– Moi aussi, je vivais dans l’ignorance jusqu’au jour où j’ai entendu la Parole des Immortels, reprit-elle. J’ai grandi dans un village aussi sombre et sinistre que celui-ci. Mais il y a moins d’un mois, une amie de ma cousine s’est rendue à la frontière, car elle faisait partie des jeunes gens envoyés en offrande à Prythian, et elle n’est pas revenue. Aujourd’hui, elle est l’épouse d’un Grand Fae et vit dans l’aisance et la richesse, et c’est ce qui pourrait vous arriver, à vous aussi, si vous preniez le temps de…

– Elle a probablement été dévorée et c’est pour cette raison qu’elle n’est pas rentrée, coupa Nesta.

Ou pire, pensai-je. Je n’avais jamais rencontré les cruels Grands Fae à l’allure vaguement humaine qui régnaient sur Prythian, ni les immortels vivant sur leurs terres, ces créatures ailées et écailleuses aux longs bras d’araignée qui pouvaient vous entraîner sous terre à des profondeurs insondables. J’ignorais lesquels étaient les pires.

Le visage de l’illuminée se durcit.

– Nos bons maîtres ne nous feraient jamais de mal, assura-t-elle. Prythian est une terre de paix et d’abondance. S’ils vous accordaient le privilège de leur attention, vous seriez heureuses de vivre parmi eux.

Nesta leva les yeux au ciel. Le regard d’Elain allait et venait entre nous et les villageois qui nous observaient. Il était temps de repartir.

Quand Nesta ouvrit la bouche pour riposter, je m’interposai entre elle et l’Enfant des Élus. J’examinai sa robe bleu pâle, ses bijoux en argent et sa peau immaculée.

– C’est une rude bataille que vous livrez, lui dis-je.

– Mais pour une bonne cause, répondit-elle avec un sourire béat.

– Non, certainement pas, répliquai-je après avoir doucement poussé Nesta pour la faire repartir.

Je sentais le regard des Enfants des Élus sur nous tandis que nous entrions sur la place du marché, mais je ne me retournai pas. Ils repartiraient bien assez tôt prêcher dans une autre ville et nous devrions faire un détour pour les éviter sur le chemin du retour. Quand nous fûmes assez loin, je regardai mes sœurs par-dessus mon épaule. Le visage d’Elain restait crispé de dégoût, mais les yeux de Nesta étaient orageux et ses lèvres ne formaient plus qu’une mince ligne. Je me demandai si elle serait capable de faire demi-tour pour en venir aux mains avec la jeune fille.

Mais ce n’était pas ma principale préoccupation dans l’immédiat.

– Je vous retrouve ici dans une heure, annonçai-je à mes sœurs, et, sans leur laisser le temps de m’emboîter le pas, je disparus dans la foule du marché.

Je soupesai en quelques minutes les trois possibilités qui s’offraient à moi : mes deux acheteurs habituels – le cordonnier buriné et le drapier qui venaient d’une ville voisine –, ou cette femme de stature colossale assise au bord de la fontaine du marché. Sans charrette ni éventaire, elle avait l’allure d’une reine. Les cicatrices et les armes qu’elle arborait indiquaient assez clairement sa condition : c’était une mercenaire.

Je sentais sur moi les regards du cordonnier et du drapier et le feint détachement avec lequel ils observaient ma sacoche. Parfait, me dis-je. Ce genre de situation m’était familier.

Je m’approchai de la mercenaire, dont les épais cheveux noirs coupés court formaient un casque. Son visage bronzé paraissait taillé dans le granit. Ses yeux noirs se plissèrent à ma vue. Des yeux très intéressants, aux multiples nuances de noir traversées de lueurs mordorées. Je redressai les épaules tandis que la mercenaire m’examinait pour décider si je représentais une menace ou un employeur possible. La vue de ses armes luisantes et dangereusement affûtées me fit déglutir et je m’arrêtai à distance respectueuse d’elle.

– Je n’accepte pas de paiement en nature pour mes services, annonça-t-elle avec un accent que je n’avais encore jamais entendu. Je ne prends que les espèces sonnantes.

– Alors vos chances de trouver un emploi seront plutôt maigres par ici, déclarai-je tandis que les villageois qui passaient devant nous affectaient l’indifférence.

Même si elle était assise, j’avais l’impression d’être minuscule face à elle.

– Que me voulez-vous, fillette ? demanda-t-elle.

Elle devait avoir entre vingt-cinq et trente ans tout au plus, mais je lui faisais sans doute l’effet d’une petite fille dégingandée et en haillons.

– J’ai une fourrure de loup et une peau de biche à vendre. J’ai pensé que cela pourrait vous intéresser.

– Vous les avez volées ?

– Non, assurai-je en soutenant son regard. J’ai chassé ces bêtes moi-même, je peux vous le jurer.

Ses yeux sombres me scrutaient.

– Comment, reprit-elle.

Ce n’était pas une question, mais un ordre. Celui de quelqu’un qui avait rencontré des hommes sans foi ni loi, et qui les en avait punis comme ils le méritaient.

Je lui racontai comment j’avais tué le loup, et quand j’eus fini, elle désigna ma sacoche.

– J’aimerais les voir.

Et je sortis les deux peaux soigneusement pliées.

– Vous n’avez pas menti sur la taille du loup, murmura-t-elle, mais je ne crois pas que c’était un immortel.

Elle examina les peaux d’un œil connaisseur en passant les mains sur chacune, puis m’indiqua son prix.

Je dus faire un effort pour dissimuler ma stupeur. Ce prix était largement supérieur à la valeur de ces peaux. Je dévisageai la mercenaire en silence.

Elle regardait fixement derrière moi.

– Je suppose que les deux jeunes filles qui nous observent de l’autre côté de la place sont vos sœurs. Vous avez les mêmes cheveux cuivrés et le même air affamé, fit-elle.

En effet, mes sœurs essayaient d’écouter ce que nous disions sans se faire repérer.

– Je n’ai pas besoin de votre pitié, répondis-je.

– Pas de ma pitié, mais de mon argent, et les acheteurs sont rares ce matin. Tout le monde est trop distrait par ces illuminés aux yeux de veau qui beuglent sur la place.

Elle désigna du menton les Enfants des Élus, qui persistaient à agiter leurs clochettes d’argent et à se planter devant les passants.

Lorsque je la regardai de nouveau, elle avait un léger sourire.

– À vous de choisir, fillette.

– Pourquoi faites-vous ça ?

Elle haussa les épaules.

– Quelqu’un en a fait autant pour moi et les miens alors que nous en avions cruellement besoin, répondit-elle.

Je l’observais en réfléchissant.

– Mon père fait des sculptures sur bois. Je pourrais vous en céder quelques-unes avec les fourrures afin que ce marché soit plus équitable, proposai-je.

– Non, je voyage léger : ça m’encombrerait. Mais ça, fit-elle en tapotant les fourrures, ça m’épargnera la peine de les tuer moi-même.

J’acquiesçai et mes joues devinrent brûlantes alors qu’elle plongeait la main dans la poche de son lourd manteau. Elle en tira une bourse gonflée d’argent, voire d’or à en juger par le tintement de son contenu. Les mercenaires étaient grassement payés sur nos terres.

Notre territoire était trop réduit et nous autres villageois étions trop pauvres pour entretenir une armée chargée de surveiller le mur séparant notre pays du royaume de Prythian. Nous devions nous en remettre aux termes du Traité conclu cinq cents ans auparavant avec les immortels. En revanche, les gens de condition pouvaient louer des mercenaires comme cette femme pour garder leurs terres à la frontière. C’était aussi inutile que les symboles tracés sur le seuil de notre chaumière. Nous savions tous qu’il était impossible de se défendre contre les immortels. Nous l’avions appris dès nos premiers jours, par les berceuses avec lesquelles on nous endormait et les chansons à l’école. Même si mes sœurs et moi-même n’avions jamais rien vu de semblable, nous savions qu’un Grand Fae pouvait réduire nos os en poussière à cent mètres de distance.

Nous nous efforcions pourtant de croire qu’il existait des moyens de se protéger d’eux. Au marché du village, deux éventaires proposaient amulettes, incantations et objets en fer. Même s’ils avaient vraiment été efficaces, ils ne nous auraient accordé qu’un bref répit : face aux immortels, la fuite était aussi vaine que le combat. Nesta et Elain n’en portaient pas moins leurs bracelets en fer dès qu’elles sortaient. Isaac lui-même en avait un. Il m’avait proposé de m’en acheter un, mais j’avais refusé, car cela m’aurait paru trop intime, comme un rappel constant de ce que nous étions et n’étions pas l’un pour l’autre.

La mercenaire déposa les pièces dans la paume de ma main tendue et je les fourrai dans ma poche, où elles pesaient aussi lourd qu’une meule. Il était impossible que mes sœurs n’aient pas repéré cet argent. Elles étaient probablement en train de réfléchir au moyen de me persuader de leur en remettre une partie.

– Merci, dis-je à la mercenaire, sans parvenir à voiler l’âpreté de ma voix, car je sentais mes sœurs se rapprocher de nous comme des vautours tournant autour d’une carcasse.

Elle caressa la fourrure du loup.

– Et maintenant, voici un bon conseil, commença-t-elle, et je haussai les sourcils. Ne t’enfonce pas trop dans les bois. Je ne voudrais même pas m’approcher de l’endroit où tu as eu ces peaux. Là-bas, un loup de cette taille ne serait que le cadet de tes soucis. J’entends de plus en plus souvent parler de créatures qui se glissent dans ces bois par les brèches du mur.

Cette évocation me fit frissonner.

– Vont-elles… nous attaquer ? demandai-je.

Si ces récits étaient fondés, je partirais avec ma famille vers le sud, loin de ce mur invisible, avant que ces créatures envahissent nos misérables terres marécageuses.

Il y avait longtemps, plusieurs millénaires, mes semblables avaient été esclaves des Grands Fae. En ce temps-là, nous leur avions bâti des cités fabuleuses et florissantes avec notre sang et notre sueur, ainsi que des temples pour leurs dieux. Mais un jour, nous nous étions soulevés contre eux. La guerre qui avait éclaté avait été si sanglante et si impitoyable que pas moins de six reines mortelles s’étaient succédé avant la signature d’un traité de paix imposant l’érection du mur. Le nord de notre monde avait été cédé aux Grands Fae et aux immortels, le sud à nous autres, faibles mortels, désormais contraints de lutter âprement pour survivre.

– Personne ne sait ce que les Fae mijotent, déclara la mercenaire, le visage dur comme la pierre. Nous ignorons si leurs Grands Seigneurs perdent le contrôle de leurs créatures ou s’il s’agit d’attaques préméditées. J’ai gardé les terres d’un vieux noble qui affirmait que la situation s’était dégradée au cours des cinq dernières décennies. Il s’est embarqué pour le sud il y a deux semaines en me conseillant d’en faire autant. Avant son départ, il m’a confié qu’une nuit, une bande de martax avait franchi le mur et détruit la moitié de son village.

– Des martax ? soufflai-je.

Je savais qu’il existait différentes sortes d’immortels, mais je connaissais seulement le nom de quelques-unes d’entre elles.

Une ombre passa dans les yeux noirs de la mercenaire.

– Leur corps est comme celui d’un ours, leur tête ressemble à celle d’un lion, ils ont trois rangées de dents plus aiguës que celles d’un requin et ils sont plus féroces que ces trois bêtes réunies, dit-elle. Ils ont littéralement réduit les habitants de ce village en lambeaux, d’après le vieux noble.

J’en eus la nausée. Derrière nous, mes sœurs me paraissaient très vulnérables, avec leur peau pâle et tendre qu’un rien aurait pu déchiqueter. Face aux martax, nous n’aurions aucune chance de survivre. Décidément, ces Enfants des Élus n’étaient que des crétins fanatisés.

– Tout le monde ignore la raison de ces attaques, reprit la mercenaire. Je sais seulement que ça m’apportera de la besogne supplémentaire et que vous aurez intérêt à rester loin du mur, surtout si les Grands Fae viennent par ici, ou, pire, un de leurs Grands Seigneurs. À côté d’eux, les martax ne sont que des toutous.

J’observais ses mains couvertes de cicatrices et d’engelures.

– Avez-vous déjà rencontré une autre espèce d’immortel ? demandai-je.

Son regard se ferma.

– Je ne crois pas que vous aimeriez connaître la réponse à cette question si vous voulez garder votre petit déjeuner, fit-elle.

Je me sentais déjà nauséeuse – nauséeuse et fébrile.

– Quelles créatures peuvent être plus dangereuses que les martax ? interrogeai-je.

La mercenaire retroussa la manche de sa veste épaisse, découvrant un avant-bras bronzé et musclé couvert de vilaines cicatrices en dents de scie…

– Celle-là n’avait ni la force ni la taille d’un martax, mais sa morsure était venimeuse, répondit-elle. Deux mois… c’est le temps que j’ai passé alitée. Et il m’en a fallu quatre pour être de nouveau capable de marcher.

Elle remonta le bas de son pantalon. Je fus frappée par la beauté de ce qu’elle exposait alors même que sa vue me révulsait. Sur sa peau hâlée, les veines étaient d’un noir d’encre et formaient comme une toile d’araignée.

– Le guérisseur m’a dit qu’on ne pouvait rien y faire et que j’avais de la chance de pouvoir encore marcher avec tout ce poison dans les jambes, expliqua-t-elle. Peut-être que ça me tuera ou m’estropiera un jour, mais j’aurai toujours la satisfaction d’avoir tué cette bête.

Je sentis mon sang se glacer dans mes veines tandis qu’elle rabaissait le bas de son pantalon.

– Merci pour votre avertissement, lui dis-je.

Ses yeux se posèrent derrière moi et elle m’adressa un sourire où perçait l’amusement.

– Bonne chance, répondit-elle.

Un instant plus tard, une main frêle se referma sur mon avant-bras et m’entraîna. Je devinai que c’était Nesta avant même de l’avoir vue.

– Ces gens-là sont dangereux. Ne t’approche plus d’eux, siffla-t-elle, tandis que ses doigts s’enfonçaient dans mon bras et qu’elle m’éloignait de la mercenaire.

Je dévisageai Nesta, puis Elain, dont le visage était livide et figé.

– Y a-t-il quelque chose que je devrais savoir ? m’enquis-je calmement.

Nesta n’avait pas l’habitude de m’avertir d’un danger. Elain était la seule personne de la famille sur laquelle elle se sentait tenue de veiller.

– Ces gens-là sont des brutes. Ils raflent tout l’argent qu’ils peuvent, y compris par la force, déclara-t-elle.

Je regardai la mercenaire qui examinait ses nouvelles fourrures.

– Elle t’a volée ? demandai-je.

– Pas elle, murmura Elain. Un homme de passage. Nous n’avions que quelques pièces, mais ça l’a rendu fou et…

– Pourquoi ne l’as-tu pas dénoncé ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

– Qu’est-ce que tu aurais pu faire ? railla Nesta. Le défier au combat avec ton arc et tes flèches ? Et qui, dans ce trou, se serait soucié de nous si nous avions dénoncé le vol ?

– Ton cher Thomas Mandray, peut-être ? lançai-je froidement.

Les yeux de Nesta étincelèrent, mais son regard s’arrêta soudain derrière moi. Puis elle m’adressa un semblant de sourire, probablement au souvenir de l’argent que j’avais en poche.

– Ton bon ami t’attend, annonça-t-elle.

Je me retournai. Isaac nous observait depuis l’autre côté de la place, les bras croisés et adossé à un mur. Bien qu’il fût l’aîné du seul fermier fortuné du village, il était amaigri par l’hiver et ses cheveux bruns étaient embroussaillés. Assez beau, réservé, avec une voix douce, il cachait sous cette apparence avenante un caractère farouche à l’origine de notre attirance mutuelle, car nous nous savions tous deux condamnés à une existence misérable.

Nous nous connaissions de loin depuis plusieurs années, depuis que ma famille était venue vivre au village, mais je n’avais guère pensé à lui jusqu’à cet après-midi où nous avions fait un bout de chemin ensemble dans la grand-rue. Nous avions seulement parlé des œufs qu’il apportait au marché dans un panier. J’avais admiré leurs nuances – brun, roux, bleu et vert pâle. Tout s’était déroulé simplement, facilement, et quand il m’avait quittée devant ma chaumière, je m’étais sentie un peu moins… seule. Une semaine plus tard, je l’avais entraîné dans cette étable délabrée.

Il avait été mon premier et mon seul amant pendant deux ans. Nous nous voyions parfois chaque nuit pendant une semaine. Il nous arrivait aussi de rester un mois entier sans même échanger un regard. Nos retrouvailles se déroulaient toujours de la même manière : vêtements arrachés, souffles et langues mêlés. De temps en temps, nous parlions, ou, plus exactement, il me parlait des obligations et des responsabilités dont son père l’accablait. Souvent, nous n’échangions même pas un mot. Loin d’être parfaits, ces rendez-vous étaient une délivrance, un répit, les seuls moments pendant lesquels nous pouvions nous montrer un peu égoïstes.

Nous ne nous aimions pas et nous ne nous étions jamais aimés – du moins de l’amour tel que j’en entendais parler. Pourtant, une partie de moi-même s’était effondrée quand il m’avait annoncé qu’il se marierait bientôt. Mais je n’étais pas désespérée au point de l’implorer de me revoir après son mariage.

Isaac inclina la tête en un geste qui m’était familier, puis s’éloigna vers la sortie du village, en direction de l’ancienne étable, où il m’attendrait. Nous nous montrions discrets dans nos rendez-vous, ne tenant pas à nous faire remarquer.

Nesta croisa les bras.

– J’espère quand même que vous prenez vos précautions.

– Il est un peu tard pour faire semblant de t’en soucier, répliquai-je, mais oui, nous faisons attention.

Comme je n’avais pas les moyens d’en acheter, c’était lui qui prenait la mixture contraceptive, car il savait que sinon, je ne l’aurais pas touché du bout des doigts.

Je plongeai la main dans ma poche et en tirai une pièce. À sa vue, Elain inspira brusquement. Je la lui fourrai dans la main sans un regard pour mes sœurs.

– Je vous retrouve ce soir à la maison.



Plus tard ce jour-là, après un nouveau dîner de gibier, alors que nous étions réunis autour du foyer, je regardais mes sœurs chuchoter et rire ensemble. Une partie de moi avait toujours envié leur complicité. Elles avaient dépensé tout l’argent que je leur avais donné, et hormis le burin qu’Elain avait rapporté à papa pour ses sculptures, je ne savais pas ce qu’elles avaient acheté. Le manteau et les bottes qu’elles avaient réclamés en pleurnichant la veille étaient trop chers. Je ne les avais pas réprimandées pour le gaspillage de cet argent, car Nesta était ressortie pour fendre de nouveau du bois sans que je le lui aie demandé. Et, par chance, elles avaient évité tout affrontement avec les Enfants des Élus.

Mon père somnolait dans son fauteuil, sa canne en travers de son genou brisé. Estimant le moment venu d’aborder avec Nesta le sujet de Thomas Mandray, je me tournai vers elle.

Soudain, un rugissement assourdissant retentit. Mes sœurs hurlèrent tandis que de la neige s’engouffrait dans la chaumière, et une forme gigantesque apparut sur le seuil.





Chapitre 4


Je ne sais comment mon couteau de chasse se retrouva dans ma main. Tout se mélangea dans ma tête : le grognement d’une bête géante à la fourrure dorée, les cris de mes sœurs, le froid glacial envahissant la chaumière et le visage pétrifié d’effroi de mon père.

Ce n’était pas un martax, comme je le compris rapidement, mais mon soulagement fut de courte durée. Cette bête était aussi grande qu’un cheval, et si son corps était plutôt félin, il avait une tête de loup. Ses cornes semblables à celles d’un élan me laissaient perplexe. Mais je n’avais aucun doute sur le mal que ses griffes noires acérées comme des poignards et ses crocs jaunes pouvaient infliger.

Si j’avais été seule dans les bois, j’aurais peut-être cédé à la terreur et serais tombée à genoux pour implorer une mort rapide. Mais je ne pouvais pas me permettre de perdre mon sang-froid malgré les battements assourdissants de mon cœur. Je me plaçai devant mes sœurs tandis que la créature dressée sur ses pattes arrière découvrait deux rangées de crocs.

– ASSASSINS ! hurla-t-elle.

Mais c’est un autre mot qui s’imposa immédiatement à moi : immortel…

Face à cette créature, les ridicules symboles de protection gravés sur notre seuil avaient autant de pouvoir que des toiles d’araignées. Je regrettai de ne pas avoir demandé à la mercenaire comment elle avait tué son immortel. Le cou épais de la bête me paraissait l’endroit idéal où planter mon couteau.

Je jetai un regard par-dessus mon épaule. Mes sœurs hurlaient, agenouillées contre le mur du foyer, mon père accroupi devant elles. Je fis un pas vers l’immortel en manœuvrant pour que la table reste entre nous, et réprimai de mon mieux le tremblement de mes mains. Mon arc et mon carquois étaient derrière la bête. Je devrais donc la contourner pour m’emparer de la flèche en frêne puis trouver le temps de décocher celle-ci.

– ASSASSINS ! hurla de nouveau la bête, le poil hérissé.

– Je… je vous en supplie, bredouilla mon père derrière moi, paralysé de terreur, quoi que nous ayons pu faire, c’était par ignorance, et…

– N… nous n’avons tué personne, déclara Nesta entre deux sanglots, un bras levé au-dessus de la tête comme si son minuscule bracelet en fer pouvait la protéger.

Faute de flèche, je saisis un autre couteau sur la table.

– Sortez ! ordonnai-je à la créature en brandissant mes deux armes. Sortez d’ici !

Si ma voix était coupante, mes genoux tremblaient et ma prise sur les manches des couteaux manquait de fermeté. J’aurais plus volontiers utilisé n’importe quel objet en fer si j’en avais eu un sous la main.

La bête me répondit par un aboiement qui fit trembler les murs et s’entrechoquer assiettes et tasses, mais son cou massif restait à découvert. Je lançai mon couteau de chasse sur elle.

Elle le balaya d’un coup de patte si vif que je distinguai à peine son geste et sa mâchoire claqua dangereusement près de mon visage.

Je reculai d’un bond et faillis trébucher sur mon père tremblant. L’immortel aurait pu me tuer. Sa riposte n’était qu’un avertissement.

Nesta et Elain en larmes priaient les dieux oubliés qui auraient pu rôder dans les parages.

– QUI L’A TUÉ ? hurla la créature.

Elle marcha vers nous, posa une patte sur la table, qui grinça sous son poids, et ses griffes s’enfoncèrent une à une dans le bois avec un claquement sec.

J’osai faire un pas vers elle alors qu’elle tendait le mufle par-dessus la table pour nous flairer. Ses yeux étaient d’un vert vif semé de taches ambre. Ce n’étaient pas des yeux d’animal… pas avec cette forme et ces couleurs.

– Tué qui ? demandai-je avec un sang-froid qui me surprit.

Il poussa un grondement sourd à côté duquel celui du loup dans la forêt n’était qu’un jappement.

– Le loup, répondit-il, et je crus que mon cœur cessait de battre.

Sa voix était empreinte de fureur et de ce qui ressemblait à du chagrin.

Les gémissements d’Elain se muèrent en un cri aigu. Je gardais de mon mieux la tête haute.

– Un loup ? répétai-je.

– Un grand loup au pelage noir et blanc, gronda la bête.

Si je mentais, pourrait-elle le deviner ? Les immortels ne mentaient jamais, comme le savaient tous les mortels, mais pouvaient-ils flairer les mensonges des humains ? Si nous n’avions aucune chance au combat, peut-être existait-il d’autres moyens de survivre.

– S’il a été tué par erreur, dis-je aussi calmement que je le pus, que pouvons-nous vous offrir en compensation ?

Tout cela n’était qu’un cauchemar dont je me réveillerais d’un instant à l’autre devant le feu, épuisée par ma matinée au marché et mon après-midi avec Isaac.

La bête lança un aboiement qui résonna comme un rire amer, repoussa la table et fit les cent pas devant la porte brisée. Le froid était si intense que je frissonnais.

– Le paiement est celui qu’exige le Traité entre nos royaumes, déclara-t-elle.

– Pour un loup ? m’exclamai-je.

Mon père, alarmé, murmura mon nom. J’avais de vagues souvenirs de ce qu’on m’avait appris à l’école à propos du Traité, mais rien en ce qui concernait les loups.

La bête pivota pour me faire face.

– Qui a tué le loup ? demanda-t-elle.

Je plongeai mon regard dans ses yeux de jade.

– Moi.

Elle cilla, regarda mes sœurs, puis de nouveau moi, sans doute stupéfaite de ma maigreur.

– Tu mens pour les sauver, affirma-t-elle.

– Nous n’avons tué personne ! sanglota Elain. Je vous en prie… épargnez-nous !

Nesta la fit taire sans douceur malgré ses propres pleurs, puis la repoussa derrière elle pour la protéger, en un geste qui me serra le cœur.

Mon père se releva, vacillant et gémissant sous la douleur de sa jambe.

– C’est moi, répétai-je avant qu’il n’ait eu le temps de me rejoindre.

La bête, qui humait mes sœurs, m’observa un instant. Je me redressai.

– J’ai vendu sa peau ce matin au marché, ajoutai-je. Si j’avais su que c’était un immortel, je ne l’aurais pas touché.

– Menteuse, gronda-t-elle. Tu le savais. Tu aurais eu d’autant plus envie de le tuer si tu avais su qu’il était l’un des miens.

Rien n’était plus vrai.

– Pouvez-vous me le reprocher ? ripostai-je.

– T’a-t-il attaquée ? N’as-tu fait que te défendre ?

J’allais répondre que oui, mais je me ravisai.

– Non, grondai-je, mais avec tout ce que les vôtres nous ont fait subir et nous font encore subir pour leur amusement, il a mérité son sort.

Je préférais mourir la tête haute plutôt qu’en rampant comme un ver tremblant de peur.

La créature poussa un rugissement de rage.

À la vue de ses crocs luisant à la lueur du feu, je me demandai ce que j’éprouverais quand ses mâchoires se refermeraient sur ma gorge et à quoi ressembleraient les hurlements de mes sœurs avant qu’elles ne meurent à leur tour. J’eus la certitude que Nesta ménagerait à Elain le temps de fuir. Elle ne le ferait pas pour mon père, qu’elle haïssait de tout son cœur, ni pour moi, car elle savait qu’elle et moi étions les deux faces d’une même pièce et que j’étais comme elle capable de me tirer d’affaire toute seule. Mais pour la douce Elain… Nesta serait allée en enfer.

Cet éclair de lucidité me poussa à brandir le couteau qui me restait.

– Quel est le paiement exigé par le Traité ? demandai-je à la bête.

– Une vie en échange d’une autre, répondit-elle sans me quitter des yeux. Toute attaque d’un humain sur un immortel sans provocation de la part de ce dernier doit être expiée par une vie humaine.

Les pleurs de mes sœurs cessèrent soudain. La mercenaire avait tué un immortel, mais celui-ci l’avait attaquée.

– Je l’ignorais, affirmai-je. Je ne connaissais pas cette partie du Traité.

– La plupart des mortels ont préféré oublier cette clause, ce qui rend leur châtiment d’autant plus délectable, répondit la bête.

Mes genoux flageolèrent. Je savais que je ne pourrais échapper à mon sort ni par la ruse ni par la fuite, car la bête se tenait entre la porte et moi.

– Je vous en prie, faites-le dehors, chuchotai-je d’une voix tremblante. Pas… ici.

Ici, où les miens devraient laver mon sang, en admettant que la bête les épargne.

L’immortel éclata d’un rire mauvais.

– Te résignes-tu donc si facilement à ton sort ?

Je le regardai sans répondre, déconcertée.

– Puisque tu as osé me dire où tu souhaitais mourir de ma main, je vais te révéler un secret, humaine : le royaume de Prythian a le droit de s’approprier ta vie comme il l’entend en échange de celle que tu as prise. En tant que représentant du royaume des immortels, je peux donc t’étriper comme un porc ou bien… t’emmener à Prythian, où tu resteras jusqu’à la fin de tes jours.

– Quoi ? m’exclamai-je, ahurie.

La bête répéta en détachant les mots comme si j’étais aussi stupide qu’un porc :

– Tu peux soit mourir cette nuit, soit offrir ta vie à Prythian en abandonnant le royaume des mortels pour aller vivre là-bas.

– Pars, Feyre, chuchota mon père. Pars pour Prythian.

– Vivre là-bas ? répondis-je sans un regard pour lui. À Prythian, les humains sont en danger de mort.

Je préférais encore mourir que de vivre dans la terreur de l’autre côté du mur, avant de connaître une fin encore plus atroce que sous les crocs de la bête.

– J’ai des terres là-bas, expliqua doucement le monstre. Je t’accorderai la permission d’y vivre.

– Pourquoi vous donner cette peine ?

C’était sans doute une question stupide, mais c’était plus fort que moi.

– Vous avez tué mon ami, gronda l’immortel. Vous l’avez écorché pour vendre sa peau, vous avez déclaré qu’il méritait son sort, et maintenant, vous osez douter de ma générosité ?

– Vous n’étiez pas tenu de mentionner cette clause du Traité, observai-je.

Je m’approchai si près de lui que je sentis son souffle chaud sur mon visage. Je savais les immortels incapables de mentir, sauf peut-être par omission.

La bête gronda de nouveau.

– J’ai été stupide d’oublier la piètre opinion que les humains ont de nous, déclara-t-elle, les crocs à quelques centimètres de ma gorge. Ne savez-vous donc pas ce qu’est la pitié ? Afin que tout soit bien clair, vous avez le choix, jeune fille : vous pouvez venir vivre dans mon domaine à Prythian pour offrir votre vie en échange de celle du loup, ou bien sortir immédiatement d’ici pour finir taillée en pièces.

J’entendis mon père s’avancer en claudiquant, puis sentis sa main sur mon épaule.

– Je vous en conjure, monseigneur, dit-il à la bête. Feyre est la plus jeune de mes filles. Je vous implore de l’épargner. Elle est tout… elle est tout…

Ce qu’il avait voulu dire mourut sur ses lèvres quand la bête rugit de nouveau. Mais ces quelques mots et l’effort qu’ils lui avaient coûté me firent l’effet d’un coup de poignard.

– Je vous en supplie, répéta-t-il en tremblant, recroquevillé sur lui-même.

– Silence ! tonna la créature et, aveuglée par la rage, je dus faire un violent effort sur moi-même pour ne pas lui plonger mon poignard dans l’œil.

Mais je savais qu’elle aurait refermé ses mâchoires sur ma gorge avant même que mon bras fût retombé.

– Je peux trouver de l’or…, commença mon père.

À ces mots, ma fureur s’évanouit. Il n’aurait pu obtenir de l’argent qu’en mendiant et il pourrait s’estimer heureux de récolter quelques sous. Je connaissais le manque de compassion des villageois les plus fortunés. Je savais depuis plusieurs années déjà que les monstres de notre royaume étaient aussi féroces que ceux qui vivaient de l’autre côté du mur.

La bête ricana.

– Que vaut la vie de votre fille, à vos yeux ? Pensez-vous qu’elle puisse se monnayer ?

Nesta se tenait toujours devant Elain, dont le visage était aussi livide que la neige tombant devant notre porte. Les sourcils froncés, elle surveillait chaque mouvement de la bête, sans un regard pour mon père, comme si elle connaissait d’avance sa réponse.

Comme il se taisait, je risquai un nouveau pas vers la bête, ce qui détourna son attention sur moi. Je devais la faire sortir d’ici, l’éloigner de mes sœurs et de mon père. Si je tentais de l’attaquer ou de m’enfuir, elle massacrerait ma famille uniquement pour le plaisir avant de me rattraper. Je n’avais pas d’autre choix que de la suivre. Peut-être trouverais plus tard l’occasion de lui trancher la gorge ou de la blesser assez grièvement pour avoir le temps de m’enfuir.

Tant que les immortels ne me retrouveraient pas, ils ne pourraient me contraindre à obéir au Traité. En suivant la bête, je romprais ma promesse à ma mère, l’engagement le plus sacré que j’avais jamais pris. À mes yeux, c’était bien plus grave que de ne pas respecter un vieux traité que je n’avais même pas signé.

Je plongeai les yeux dans ceux de l’immortel.

– Quand partons-nous ? demandai-je.

Sa face de loup garda son expression mauvaise. Mon dernier espoir de le combattre s’évanouit quand il se tourna vers le carquois que j’avais laissé derrière la porte. Il en tira la flèche en frêne, la flaira et poussa un grondement. Il la brisa et la jeta dans le feu derrière mes sœurs avant de se tourner vers moi. Quand il me répondit, je compris que mon sort était scellé.

– Maintenant, dit-il.

Maintenant… Même Elain releva la tête pour me dévisager, muette d’horreur, mais je ne pouvais la regarder, ni elle, ni Nesta, qui restaient accroupies et silencieuses. Je me tournai vers mon père, dont les yeux brillaient, puis contemplai les seules armoires que nous possédions, et les jonquilles d’un jaune passé peintes autour de leurs poignées.

La bête se dirigea vers la porte. Je préférais ne pas me demander où elle m’emmènerait, ni ce qu’elle ferait de moi.

– Il vous reste du gibier pour deux semaines environ, dis-je à mon père en rassemblant mes vêtements pour affronter le froid. Mangez la viande fraîche d’abord, la viande séchée ensuite.

– Feyre…, souffla mon père, mais je poursuivis en boutonnant mon manteau.

– J’ai laissé l’argent des fourrures sur la commode. Il vous permettra de tenir un certain temps si vous faites attention.

Je regardai enfin mon père et tentai de graver ses traits dans ma mémoire. Mes yeux me brûlaient, mais je refoulai mes larmes en passant mes gants.

– Au printemps, tu pourras chasser dans les fourrés au sud de la grande courbe de la rivière de Silverspring. Demande… demande à Isaac Hale de te montrer comment on pose des pièges : c’est moi qui le lui ai appris l’an dernier.

Mon père hocha la tête et porta la main à la bouche. La bête poussa un grondement d’avertissement, puis s’éloigna dans la nuit. Avant de la suivre, je m’attardai pour jeter un dernier regard à mes sœurs qui restaient prostrées, comme si elles n’oseraient se relever qu’après mon départ.

Elain murmura mon nom, tremblante, la tête baissée. Le visage de Nesta, qui ressemblait tant à celui de ma mère, restait froid et dur.

– Quoi qu’il arrive, n’épouse pas Thomas Mandray, lui ordonnai-je. Son père bat sa femme et aucun de leurs fils ne l’en empêche. Les bleus sont plus durs à cacher que la pauvreté, ajoutai-je quand les yeux de Nesta s’agrandirent.

Elle se raidit, mais ne répondit rien. Mes deux sœurs restèrent silencieuses alors que je me tournais vers la porte. Quelqu’un me retint par le bras, me fit pivoter et je me retrouvai face à mon père. Il ouvrit la bouche, puis la referma. Dehors, la bête, devinant qu’on me retenait, poussa un grondement qui fit vibrer les murs de la chaumière.

Mon père prononça mon nom. Ses doigts tremblaient lorsqu’il saisit ma main gantée, mais son regard était plus clair et plus assuré que je ne le lui avais vu depuis des années. Il serra ma main.

– Tu mérites mieux que de vivre ici, dit-il. Tu vaux mieux que nous tous… que n’importe qui. Si jamais tu peux t’enfuir ou les convaincre de te libérer, ne reviens pas.

Je ne m’étais pas attendue à des adieux déchirants, mais je n’avais pas davantage imaginé entendre de telles paroles.

– Ne reviens jamais, répéta mon père, et il lâcha mes mains pour me prendre par les épaules et me secouer. Va et fais-toi un nom ailleurs.

Derrière nous, la bête n’était plus qu’une ombre m’entraînant vers le sort funeste que j’avais involontairement attiré sur moi et les miens. Une vie en échange d’une autre… mais si cette vie offerte en paiement signait la perte de trois autres ?

Je n’avais jamais soufflé mot à mon père de ma promesse faite à ma mère et il était désormais trop tard pour ça. Je me dégageai et sortis.

Je laissai le crissement de la neige sous mes pieds noyer les paroles de mon père tandis que je suivais la bête vers les bois plongés dans la nuit.





Chapitre 5


Chaque pas vers la forêt me rapprochait trop vite du malheur et des tourments qui m’attendaient. Je n’osais pas me retourner vers la chaumière.

Nous franchîmes la lisière au-delà de laquelle l’obscurité nous accueillit.

Une jument blanche attendait patiemment près d’un arbre. Sa robe brillait comme de la neige fraîche au clair de lune. Elle inclina la tête comme pour saluer la bête qui s’approchait d’elle.

De son énorme patte, la bête me fit signe de la rejoindre. La jument ne broncha pas, même quand le monstre fut assez près d’elle pour l’éventrer d’un coup de patte. Je n’étais plus montée à cheval depuis des années, mais je savourai la chaleur du corps de l’animal quand je me hissai en selle. La jument se mit en marche. Faute de lumière pour me guider, je laissai ma monture suivre la bête. Toutes deux étaient à peu près de la même taille. Sans être surprise de nous voir prendre la direction du nord, vers les terres des immortels, je sentis mon estomac se contracter douloureusement.

Vivre avec la bête… je pouvais passer le restant de mes jours de mortelle sur ses terres. Peut-être était-ce une grâce qu’elle m’accordait, mais elle n’avait pas précisé ce que serait ma vie là-bas. Le Traité interdisait aux immortels de nous réduire en esclavage, mais cette interdiction ne valait peut-être pas pour les tueurs d’immortels. Nous nous dirigions probablement vers la faille du mur par laquelle la bête s’était glissée pour venir me chercher. Dès que nous aurions franchi le mur invisible et serions sur le territoire de Prythian, ma famille n’aurait plus aucune chance de me retrouver. Je ne serais plus qu’un agneau chez les loups. Ou plutôt, chez le loup.

J’avais tué un immortel.

Ma gorge se dessécha à cette idée. J’avais tué un immortel, mais ce dernier avait tout du loup. J’étais incapable d’en éprouver le moindre remords alors que cette mort rayait de la surface de la terre une créature malfaisante et féroce. La bête avait brûlé ma flèche en frêne et ce serait un miracle si je parvenais à retrouver ne fût-ce qu’un éclat de ce bois, qui représentait ma seule chance de la tuer, ou du moins de la ralentir pour favoriser ma fuite.

C’était uniquement grâce à ce bois que nous avions pu survivre face aux Grands Fae lors de cet ancien soulèvement. Un secret qui avait plus tard été éventé par l’un des leurs.

Mon sang se glaça alors que je scrutais les bois, cherchant en vain un frêne. Je n’avais encore jamais vu la forêt aussi silencieuse. Ce qui rôdait peut-être dans les parages devait être inoffensif comparé à la bête. J’espérais qu’elle tiendrait les autres immortels à distance quand nous serions sur leur territoire.

Prythian… ce mot était comme un glas dont l’écho résonnait en moi.

La bête affirmait posséder des terres, mais à quoi pouvait ressembler sa demeure ? À son magnifique cheval et sa selle en cuir d’un travail raffiné, je devinais qu’elle menait une existence plutôt civilisée. J’ignorais néanmoins tout du genre de vie des immortels et des Grands Fae.

Il existait peu de récits de première main sur Prythian. Les mortels qui franchissaient le mur de leur plein gré, en répondant à l’appel des Enfants des Élus, ou parce qu’on les avait enlevés, ne revenaient jamais. J’avais entendu des légendes sur ce pays au village, et mon père nous racontait aussi quelques histoires édulcorées à ce sujet, les soirs où il se souvenait de notre existence.

À ma connaissance, les Grands Fae gouvernaient les régions septentrionales de notre monde, de l’île gigantesque que nous habitions par-delà des fjords insondables, des étendues arides et glacées et des déserts balayés par des tempêtes de sable au vaste océan qui s’étendait de l’autre côté de ce continent. Certains territoires des immortels étaient des empires, d’autres des royaumes gouvernés par des rois ou des reines. D’autres encore étaient, comme Prythian, un territoire divisé entre sept Grands Seigneurs, des créatures douées de pouvoirs tels qu’à en croire la légende, ils pouvaient raser des villes entières, vaincre des armées et massacrer des peuples en un clin d’œil.

On ne m’avait jamais expliqué pourquoi des humains avaient décidé de rester dans les territoires du sud alors qu’ils étaient si réduits et dangereusement proches de Prythian. Les hommes qui avaient fait ce choix après la guerre avec les immortels devaient être des crétins suicidaires. Malgré ce traité séculaire, le mur séparant nos territoires respectifs était percé de brèches assez larges pour permettre à des créatures mortellement dangereuses de s’introduire sur nos terres afin de nous tourmenter.

C’était une réalité de Prythian que les Enfants des Élus ne daignaient pas reconnaître, mais que j’allais probablement découvrir sous peu. Mon estomac se contracta à cette idée. Mais je me répétais que j’étais censée vivre avec la bête. Vivre et non mourir. Elle pouvait évidemment m’enfermer pour le reste de mes jours dans un cachot, puis oublier mon existence.

Devant moi, les cornes en spirale de la bête se dressaient vers le ciel nocturne et son souffle montait en vapeur de son mufle. Nous devrions tôt ou tard mettre pied à terre pour dormir. À la halte, je veillerais toute la nuit pour garder la bête à l’œil. Si elle avait brûlé ma flèche en frêne, j’avais pu dissimuler mon poignard sous mon manteau. Peut-être pourrais-je en faire usage dès cette nuit.

Mais ce n’était pas tant pour moi-même que je m’inquiétais. J’oscillais entre une horrible satisfaction à la pensée que ma famille, menacée de mourir de faim, comprendrait enfin qu’elle avait besoin de moi pour survivre et une détresse indicible en imaginant mon père mendiant dans les rues. Je le voyais errer dans le village pour quémander les quelques pièces qui lui permettraient de nourrir mes sœurs. Et, pire, je pensais à ce dont Nesta serait capable pour aider Elain. Elle serait prête à mentir, à voler et à vendre n’importe quoi pour assurer sa survie et celle d’Elain.

J’observai les mouvements de la bête, à l’affût de la moindre faiblesse, en vain.

– De quelle race d’immortels êtes-vous ? demandai-je d’une voix à peine audible sous la neige et le couvert des arbres.

La bête ne daigna ni tourner la tête ni répondre, ce que je pouvais comprendre : après tout, j’avais tué son ami.

– Avez-vous un nom ? insistai-je. Un nom par lequel la maudire, pensai-je.

Elle laissa échapper un souffle qui aurait pu être un rire amer.

– En quoi cela t’importe-t-il, humaine ? lança-t-elle.

Je m’abstins de répondre, de crainte qu’elle revînt sur sa résolution de m’épargner. Mais peut-être pourrais-je m’évader avant qu’elle ne décide de me tailler en pièces, rejoindre mon père et mes sœurs et m’embarquer avec eux sur un navire qui nous emporterait très loin d’ici. Peut-être pourrais-je aussi tenter de tuer la bête sans me soucier de la futilité de ce geste.

La mercenaire avait survécu. Peut-être parviendrais-je à en faire autant. Peut-être…

Alors que j’allais de nouveau lui demander son nom, elle poussa un grondement irrité. Je n’eus même pas le temps de lutter, de me défendre, car une odeur âcre et métallique me piqua le nez. Je fus soudain terrassée par l’épuisement et les ténèbres se refermèrent sur moi.



Je me réveillai en sursaut sur mon cheval. Le soleil était déjà haut dans le ciel.

La magie… c’était la source de cette odeur âcre et ce qui m’avait maintenue en selle tout en me paralysant pour m’empêcher de saisir mon poignard. J’en reconnaissais le pouvoir jusqu’au tréfonds de ma moelle, par un instinct hérité des générations de mortels qui avaient vécu dans la terreur de ce pouvoir. Combien de temps la bête m’avait-elle plongée dans l’inconscience pour mettre fin à mes questions ?

Deux jours… c’était la durée du trajet entre ma chaumière et la frontière. Avais-je vraiment été plongée dans un sommeil de deux jours ?

J’étais sur le point d’exiger des réponses et même de les réclamer en hurlant à la bête, quand, brusquement, des oiseaux passèrent à tire-d’aile devant moi et une douce brise caressa mon visage. J’aperçus un portail métallique bordé de haies devant nous.

Annonçait-il la fin de ma liberté ?

Le portail s’ouvrit sans l’aide d’un portier ou d’une sentinelle. La bête le franchit. Et, que je le veuille ou non, mon cheval la suivit.





Chapitre 6


Le domaine de l’immortel était une vaste étendue de collines verdoyantes. Je n’avais jamais rien vu de semblable. L’ancienne propriété de ma famille ne pouvait soutenir la comparaison.

Le palais couvert de roses et de lierre offrait un déploiement de patios, de balcons, d’escaliers qui semblaient jaillir de ses murs d’albâtre. Et cette profusion de couleurs et de lumière… il me semblait que je ne me lasserais jamais de les contempler. Mon admiration aurait pu l’emporter sur ma crainte si ces lieux n’avaient été aussi silencieux et déserts. Au-dessus des parterres d’iris, de perce-neige et de jonquilles planait une faible mais tenace odeur métallique qui chatouillait mes narines.

Encore un effet de la magie, évidemment, car c’était un paysage de printemps. Quel pouvoir maléfique possédaient ces immortels pour transformer ainsi leurs terres, pour contrôler les saisons et les intempéries ? La sueur coulait le long de mon dos, car j’étouffais sous mes couches de vêtements. Je remuai sur ma selle. Les liens invisibles qui m’emprisonnaient avaient disparu.

Devant moi, l’immortel avançait sur l’allée. D’un seul mouvement léger et puissant, il gravit l’imposant escalier en marbre menant au portail de chêne à double battant. Celui-ci s’ouvrit sans bruit et il entra. Il avait soigneusement préparé notre arrivée en me plongeant dans l’inconscience afin que j’ignore où j’étais, comment rentrer chez moi et quels territoires d’immortels effroyablement dangereux s’étendaient entre son domaine et la frontière.

Je cherchai mon poignard à tâtons, mais ma main ne rencontra que des couches de tissus déchirés. À l’idée de ses griffes fouillant mes vêtements pour me confisquer mon arme, je sentis ma bouche se dessécher. Je refoulai ma fureur, mon effroi et mon dégoût tandis que mon cheval s’arrêtait de lui-même au pied des marches. On me faisait clairement comprendre que toute tentative de fuite serait vouée à l’échec.

Par-dessus mon épaule, je regardai les grilles encore ouvertes du portail. Si je devais m’enfuir, c’était maintenant ou jamais.

Il me suffirait de me diriger droit vers le sud pour rejoindre tôt ou tard le mur… si je ne rencontrais rien d’autre en chemin. Je tirai sur les rênes, mais le cheval ne broncha pas, même quand j’enfonçai les talons dans ses flancs. Je poussai un sifflement rageur. Très bien : je m’échapperais à pied.

Quand je touchai terre, mes genoux se dérobèrent sous moi et des éclairs m’éblouirent. Je m’agrippai à la selle avec une grimace, car la faim me donnait le vertige.

Maintenant… je devais m’enfuir dès maintenant. Mais quand je voulus me redresser, le monde redevint un tourbillon illuminé d’éclairs. Seul un imbécile s’enfuirait affamé. Dans cet état, je ne parcourrais même pas une lieue avant que la bête ne me rattrape et ne me taille en pièces comme elle m’en avait menacée.

J’inspirai longuement en frissonnant. Je devais prendre des forces avant de m’échapper à la première occasion qui se présenterait. Ce plan me parut raisonnable.

Quand je me sentis assez solide sur mes jambes, j’abandonnai le cheval et montai les marches une à une. Oppressée, je franchis le seuil et m’avançai dans la pénombre de l’entrée.

L’intérieur était encore plus opulent que la façade. Un sol en marbre à damier luisant s’étendait vers d’innombrables portes et un escalier en colimaçon. Un long couloir menait à un gigantesque portail en verre à travers lequel j’entrevoyais un autre jardin encore plus magnifique que le précédent. Pas de cachots en vue, pas de cris et de plaintes montant de ses oubliettes.

Seul un grondement sourd s’échappait d’une pièce voisine, si puissant qu’il faisait trembler les vases de l’entrée. Comme en réponse à un signal, une porte en bois s’ouvrit sur ma gauche. C’était clairement un ordre d’entrer.

Je me frottai les yeux, les doigts tremblants. Si je savais que les Grands Fae s’étaient fait construire des palais et des temples dans le monde entier, des édifices que mes ancêtres mortels avaient détruits par vengeance après la guerre, je ne m’étais jamais demandé comment ils vivaient de nos jours. Je n’avais jamais envisagé que les immortels, ces monstres impitoyables, puissent posséder des palais plus somptueux que n’importe quelle demeure de mortels. Peut-être que toutes ces rumeurs dépeignant Prythian comme un monde de terreur et de cruauté étaient sans fondement.

Je me raidis néanmoins en franchissant le seuil.

Une très longue table occupait presque toute la salle. Elle était couverte de vins et d’une telle quantité de plats, dont certains fumaient encore, que j’en eus aussitôt l’eau à la bouche. C’étaient des aliments familiers, et non de bizarres friandises d’immortels : poulet, pois, pain, poisson, asperges, agneau… Une surprise de plus. La bête se dirigea vers une imposante chaise au bout de la table.

Je restai plantée là, perdue dans la contemplation de cette merveilleuse nourriture que je ne pouvais manger. Car c’était la première règle qu’on nous enseignait encore enfants, sous forme de chansons ou de poèmes : si l’on était par malheur forcé de séjourner chez des immortels, il ne fallait à aucun prix boire leur vin ni avaler leur nourriture.

La bête se laissa choir sur la chaise qui gémit sous son poids, puis, dans un éclair de lumière blanche, se mua en un mâle aux cheveux dorés. J’étouffai un cri et me plaquai contre le lambris du mur en cherchant à tâtons les moulures de l’encadrement de la porte. Ce n’était ni un homme ni un immortel de second rang, mais un Grand Fae. Il faisait partie de la noblesse qui gouvernait ces terres. Il était beau, mortellement dangereux et impitoyable.

Son visage me paraissait jeune. Du moins, ce que je pouvais en voir. Son nez, ses joues et son front étaient couverts d’un magnifique masque d’or serti d’émeraudes en forme de feuilles – encore l’une de ces absurdes modes d’immortels, pensai-je. Ce masque ne laissait à découvert que ses yeux – ceux de la bête –, sa mâchoire puissante et sa bouche, qui en cet instant n’était plus qu’une mince ligne.

– Vous devriez manger, me dit-il.

Contrairement à son masque, sa tunique vert sombre était simple et il ne portait par-dessus qu’un baudrier en cuir. Outre un Grand Fae, c’était donc un guerrier.

Je préférais ignorer ce qui pouvait le contraindre à porter une tenue de guerrier et m’efforçai de ne pas trop regarder le baudrier au cuir luisant. Le Grand Fae versa dans un verre le vin d’une carafe de cristal admirablement taillée et but à longs traits – non que les immortels eussent besoin de boire.

Je me rapprochai lentement de la porte, le cœur battant si violemment que j’avais la nausée. Le métal froid des gonds meurtrit mes doigts. En courant vite, je rejoindrais la grille en quelques secondes. L’immortel était bien entendu plus rapide que moi, mais peut-être pourrais-je le ralentir en lui jetant dans les pattes quelques-uns des jolis meubles de l’entrée. Je savais aussi que ses oreilles de Fae, légèrement pointues, détecteraient le plus léger de mes mouvements.

– Qui êtes-vous ? parvins-je à articuler.

Ses cheveux blond clair avaient presque la teinte de son pelage de bête. Ses griffes géantes se dissimulaient probablement juste au-dessous de son épiderme.

– Asseyez-vous, ordonna-t-il en embrassant la table d’un geste de sa main puissante. Mangez.

– Ce n’est pas une nourriture saine pour les humains, répondis-je.

Il laissa échapper un rire qui aurait pu être celui d’une bête féroce.

– Vous pouvez prendre cette nourriture sans danger, humaine, déclara-t-il tandis que ses étranges yeux verts me sondaient comme s’il pouvait voir chaque muscle de mon corps ramassé pour fuir. Vous êtes libre de partir, reprit-il en découvrant ses dents. Je ne suis pas votre geôlier. Les portes de ce domaine sont ouvertes. Vous pouvez vivre où bon vous semble à Prythian.

Mais apaiser ma faim dévorante ne valait pas le risque de me retrouver réduite en esclavage.

L’immortel émit un grondement sourd.

– Peut-être préférez-vous tomber d’inanition ? lança-t-il.

Pour être à coup sûr dévorée ou torturée par l’un de ces misérables immortels, pensai-je. Même si chaque centimètre de ce domaine était raffiné, parfait et splendide, je devais m’en évader et retrouver ma famille. Si froide qu’ait pu être ma mère, je lui avais fait une promesse et c’était tout ce qui me restait désormais. Je me tins donc à l’écart de la table chargée de nourriture.

– Très bien, commenta-t-il avec un grondement, et il commença à se servir.

Quelqu’un passa devant moi juste à cet instant et se dirigea vers l’extrémité de la table.

– Alors ? s’enquit le nouveau venu, un autre Grand Fae aux cheveux roux vêtu d’une tunique gris argenté.

Il portait également un masque. Il s’inclina devant son compagnon, puis croisa les bras. Il ne m’avait pas encore aperçue, sans doute parce que je restais plaquée contre le mur.

– Alors quoi ? répliqua mon ravisseur en penchant la tête de côté dans un mouvement plus animal qu’humain.

– Andras est bien mort ?

Mon ravisseur – ou mon sauveur – acquiesça.

– Je suis désolé, fit-il doucement.

– Comment ? demanda l’autre, dont les mains serraient si fort ses bras musculeux que ses jointures étaient livides.

– Une flèche en frêne, expliqua le Grand Fae au masque d’or, et son compagnon poussa un sifflement. L’assignation du Traité m’a mené à la mortelle qui l’a tué. Je lui ai donné asile chez moi.

– C’est donc une mortelle qui a tué Andras…

Ce n’était pas une question, mais une observation chargée de venin. Son auteur lança un bref regard vers la chaise qui m’était destinée.

– Et le Traité l’a jugée responsable de cet acte, reprit-il.

L’immortel au masque d’or partit d’un rire amer, puis me désigna.

– La magie du Traité m’a mené droit à sa porte, précisa-t-il.

Son compagnon se retourna avec souplesse. Son masque couleur de bronze avait les traits d’une tête de renard et dissimulait presque tout le bas de son visage, ainsi que la majeure partie d’une vilaine balafre qui s’étendait de son front à sa mâchoire. Je remarquai qu’il avait un œil artificiel, un globe doré qui remuait comme s’il était vivant.

Cet œil me regarda fixement. Même à cette distance, de l’autre extrémité de la salle, je vis son œil intact s’agrandir. Il renifla et ses lèvres se retroussèrent sur des dents blanches et bien droites.

– Tu plaisantes ? C’est ce sac d’os qui aurait tué Andras d’une flèche en frêne ? demanda-t-il calmement.

Je l’injuriai mentalement et regrettai de ne plus avoir cette flèche pour l’abattre à son tour.

– Elle l’a reconnu elle-même. Elle n’a même pas tenté de le nier, répondit mon ravisseur avec raideur en suivant du doigt le bord de son gobelet.

Une longue griffe meurtrière jaillit de l’extrémité de ce doigt, crissa contre le métal et je dus faire un effort pour garder mon sang-froid.

L’immortel au masque de renard se laissa choir sur sa chaise. La lumière faisait briller ses longs cheveux couleur de feu. Je comprenais qu’il porte un masque, avec son œil manquant et sa cicatrice, mais l’autre immortel ? Peut-être qu’il en arborait également un par solidarité. Peut-être que cela expliquait cette mode absurde.

– À cause de ta compassion ridicule, fulmina le roux, nous nous retrouvons avec ça sur les bras et tu as réduit à néant…

Je fis un pas en avant – un seul. J’ignorais encore ce que j’allais dire, mais entendre parler de moi ainsi faisait bouillir mon sang. Je ne dis rien, mais ce pas suffit.

– As-tu pris plaisir à tuer mon ami, humaine ? interrogea le roux. As-tu hésité ou la haine qui t’animait était-elle trop forte pour que tu envisages de l’épargner ? Cela a dû être bien agréable pour une mortelle comme toi de l’abattre.

Le blond ne dit rien, mais sa mâchoire se contracta.

– Enfin, dit le masque de renard à son compagnon avec dérision, peut-être pourrons-nous trouver un moyen de…

– Lucien ! l’interrompit l’autre doucement, mais sur un ton empreint de menace. Conduis-toi correctement.

Lucien se raidit, mais se reprit et s’inclina profondément devant moi.

– Pardon, gente damoiselle, fit-il. Je me présente : Lucien, courtisan et émissaire. Vos yeux sont des étoiles et vos cheveux de l’or bruni, déclama-t-il avec un geste théâtral.

Les sourcils levés, il attendit que je me nomme à mon tour, mais l’idée de lui révéler quoi que ce soit sur moi, ma famille et le lieu d’où je venais me révulsait.

– Elle s’appelle Feyre, intervint l’autre, qui avait dû entendre mon nom dans notre chaumière.

Ses étonnants yeux verts rencontrèrent de nouveau les miens, puis se tournèrent vers la porte.

– Alis va vous conduire à votre chambre. Vous avez besoin d’un bain et de vêtements propres.

Je ne pus démêler s’il s’agissait d’une insulte ou non. Je tressaillis en sentant une main me saisir fermement par le coude. Une robuste femme brune au masque d’oiseau me désigna d’un signe de tête la porte ouverte. Elle portait un tablier d’un blanc immaculé sur une robe marron qu’elle devait avoir tissée elle-même. C’était donc une servante. Ces masques devaient décidément être une mode.

S’ils attachaient tant d’importance à leurs tenues, y compris celles de leurs serviteurs, peut-être étaient-ils assez superficiels pour que j’aie une chance de les duper. Mais je ne devais pas oublier que c’étaient des Fae.

Je devrais me montrer astucieuse, me tenir tranquille et gagner du temps pour m’évader. Je suivis donc docilement Alis. Mon hôte avait dit « votre chambre », ce qui était plutôt rassurant : je ne dormirais pas dans un cachot.

– Est-ce là tout ce que le Chaudron nous offre ? gronda Lucien tandis que je sortais. C’est donc cette fille qui a abattu Andras… Nous n’aurions jamais dû l’envoyer là-bas. Nous n’aurions jamais dû envoyer aucun d’eux là-bas. C’était une erreur vraiment stupide.

Son grondement était plus amer que menaçant. Pouvait-il se transformer, lui aussi ?

– Peut-être que nous devrions nous rebeller. Peut-être qu’il est temps de dire : assez ! reprit-il. D’abandonner cette fille quelque part, de la tuer, je m’en moque. Ici, elle n’est qu’un fardeau. Elle préférera te planter un poignard dans le dos plutôt que de t’adresser la parole, à toi ou à n’importe lequel d’entre nous.

– Non, coupa son compagnon. Nous ne tenterons rien avant d’être certains qu’il n’existe pas d’autre solution. Quant à cette fille, elle restera ici, personne ne touchera à elle et je ne veux pas entendre un mot de plus à son sujet. Elle a déjà assez souffert dans ce taudis.

Mes joues devinrent brûlantes et je détournai les yeux quand je sentis le regard d’Alis sur moi. Un taudis… c’était sans doute ce qu’était notre chaumière comparée à ce palais.

– Eh bien, mon vieux, tu as du pain sur la planche, commenta Lucien. Je suis sûr que sa vie remplacera avantageusement celle d’Andras et qu’elle pourra s’entraîner avec les autres à la frontière.

Un grondement irrité s’éleva en réponse. Les murs immaculés du couloir m’avalèrent avant que je ne puisse en entendre davantage.



Alis m’entraîna dans des corridors lambrissés d’or et d’argent, et me fit entrer dans une somptueuse chambre à l’étage. Je n’opposai guère de résistance quand, aidée de deux autres servantes également masquées, elle me donna un bain, coupa mes cheveux et me bichonna si bien que j’eus l’impression d’être un poulet qu’on prépare pour un dîner. Pour ce que j’en savais, peut-être figurais-je au menu du prochain repas de mon hôte.

Le souvenir de la promesse que m’avait faite le Grand Fae de me donner l’asile au lieu de me tuer me rassurait un peu. Ces servantes avaient une allure humaine, à l’exception de leurs oreilles, mais j’ignorais par quel nom les Grands Fae désignaient leurs serviteurs. Je n’osais le leur demander, ni même leur adresser la parole alors que j’étais entre leurs mains et que je devais me maîtriser pour ne pas trembler.

À la vue de la robe en velours turquoise qu’Alis avait disposée sur mon lit, je resserrai mon peignoir blanc autour de moi, me jetai dans un fauteuil et suppliai qu’on me rende mes anciens vêtements. Alis refusa, et quand j’insistai et l’implorai en m’efforçant d’éveiller sa pitié, elle sortit de la chambre en trombe. Je ne portais plus de robe depuis des années et je n’allais pas recommencer alors que je ne pensais qu’à m’évader. Une robe ne ferait qu’entraver mes mouvements.

Enveloppée dans mon peignoir, je restai un instant immobile, dans un silence que seul le gazouillis d’oiseaux derrière les fenêtr